CHAPITRE SIXIÈME
Ce soir-là il résolut d'aller voir mister Peter. Ce fut sa femme, petite et boulotte, qu’il rencontra et qui Pinstalla dans la maison. L’Allemand la complimenta sur l'éclat des bassines de cuivre, suspendues au-dessus du foyer.
— Ça brille chez vous! dit-il.
Elle hocha la tête et répliqua:
— Oui, mOn mari prétend que je donne trop de
“temps aux choses de ce monde et pas assez au Seigneur Jésus.
Et, comme le flot de ses paroles où «mon mari » revenait Sans cesse, ne s’arrêtait pas, Frank Braun l’interrompit:
— Dis-moi, ton mari est-il aussi pieux pendant la nuit? Il doit cependant dormir.
— Mon mari n'oublie pas le Seigneur, même en dormant. Il se lève brusquement, s’agenouille et prie.
Mon mari est très pieux. Parfois, la nuit, il se promène dans le village et rentre se coucher ayant oublié ce Qu'il à fait. Mon mari ...
Elle eut, brusquement, un geste d’effroi et murmura:
— Le voici!
Elle alla ouvrir la porte et dit:
— Monsieur le docteur est là !
+ Ayant posé une chandelle sur la table, elle quitta | la pièce sans bruit. |
FE Pietro salua l'Allemand, d’un air méfiant, l’examinant à la dérobée.
Frank Braun songea:
— Attends un peu, grosse bête, je vais t’apprendre à danser!
Et il s’écria:
— How’s business?
Mister Peter sursauta, comme cinglé d’un coup de fouet. N’osant pas se révolter contre cet étranger qui nommait «une affaire» sa pieuse propagande, il
le prie chaque jour de bénir mon œuvre.
— Le Seigneur ne bénira pas ton œuvre, déclara
Frank Braun. Il exige mieux que des cantiques et des prières.
Dominé par le ton net de l’étranger, doutant de Iui-
même, Pietro leva les yeux et demanda craintivement: — Qu'exige-t-1l ?
Frank Braun se tut,
Tout ce que l'Américain pratiquait dans ses assemblées —— prières, confessions publiques, musique — n'était qu’une plate imitation de ce qu'il avait vu en Pensylvanie. C'était bon pour éveiller la foi des masses protestantes, qui l'avaient perdue. Mais ici, quelle afficacité? Ces brutes de Val di Scodra étaient aussi fermes dans leurs croyances que je roc de leurs montagnes. Si ce peuple aspirait, inconsciemment, à un événement qui rompît la monotonie de son existence, cet événement ne pouvait être qu'un miracle.
Frank Braun, la main sur l'épaule de l'Américain, lui dit d’une voix douce et pénétrante: