CHAPITRE SIXIÈME
— Écoute! Pietro Nosclere, le Seigneur exige de toi un miracle,
Mister Peter le regarda avec terreur.
— Moi... un miracle! Les hommes ne font pas de miracles!
— N'offense pas le Seigneur. Lis la Vie des Saints. Tu verras que les hommes aussi font des miracles. Tu es de ceux-là, Pietro. Tu es Élie.
Pietro gardait le silence, immobile, les yeux fixes. L’Allemand poursuivit, persuasif:
Ienores-tu que les âmes des Saints peuvent se réincarner, si telle est la volonté de Dieu? En toi habite l’âme d’Élie. Ce n’est pas en vain, ta vie durant, que le Seigneur t'a comblé de sa grâce. Il t’a conduit par delà l'Océan, où tu gagnas péniblement ton pain quotidien. Ensuite il guida tes pas vers tes frères de Pensylvanie, afin que sa divine lumière t’éclaire. Et, dans sa miséricorde infinie, il t'accorda un don précieux: la richesse.
Mister Peter approuva de la tête. Chaque mot de l'Allemand se gravait dans sa cervelle.
— Mais le Seigneur, continua Frank Braun, avait sur toi de plus grands desseins, Il te ramena dans ton pays natal pour y prêcher son règne et, pendant que tu dormais, il fit passer en toi l’âme d’Élie, son pieux serviteur. |
Tremblant d'émotion, Pietro se retint à la table, en murmurant:
— C'est vrai. Chaque nuit, je rêve du sang de l'Agneau. Ma femme prétend que je me lève et que je marche en dormant.
— Oui, dit Frank Braun; mais ce n’est pas toi qui avis, c'est Élie, le prophète. Pietro Nosclere, tu es l'Élu.
L'Américain se tenait debout, le corps agité de mouvements nerveux, la bave aux lèvres. Les yeux étincelant d’orgueil, semblant poursuivre la vision du Tout- Puissant, il n'écoutait même plus les paroles de l’Allemand.
Dépité de cette inattention, Frank Braun le secoua rudement.
— Reviens à toi, Pietro. Je te parle, entends-tu ?
Pietro Nosclere sentit qu'il lui fallait écouter. L'Allemand dissipait le brouillard qui lui cachait la route à suivre. Peu à peu montait en dui une grande vénération pour lui-même qui était le Prophète, l’Élu du Seigneur. Mais, à ses côtés, il voyait cet étranger, venu on ne
sait d’où, ce docteur dont la science avait lamentablement échoué auprès d’une moribonde, guérie par lui, Pietro, ce chien de mécréant qui avait éclaté de rire à l’assemblée, lors dé la confession publique du valet Scuro.
L'Américain gexinçca des dents. Pourquoi Dieu lui avait-il envoyé cet impie ? Il baissa la tête et murmura:
— Les voies de Dieu sont insondables ! Parlez, docteur, que dois-je faire ?
Frank Braun considéra le visage décomposé de son interlocuteur et lut dans ses pensées. Il eut la brusque envie d'humilier cet homme, de le maltraïter.
— Apporte du vin! commanda -t -if.
L'Américain tressaillit, touché au vif. II bégaya:
__ Je n’ai pas de vin. Il n’y en à jamais eu chez moi.
— Ah! répondit Frank Braun, indifférent. Eh! bien,