LES COURSES
Le plus drôle, c'est que Paterneau, un locataire de la maison qui avait connu Pommier pendant le Siège, — tous deux gardes nationaux dans la même compagnie, — Paterneau, qui n'avait pas assez de railleries pour les billets de loterie de la concierge, était un fanatiquedes courses. Clairvoyant pourautrui, aveugle pour lui-même, il avait conservé, de la fin de l'Empire, du Siège et de la Commune, des opinions qu'il exprimait avec véhémence lorsqu'il s'agissait de
qualifier la conduite du voisin, et qu'il ignorait aux moments où il aurait dû se faire la leçon à lui-même.
— Oui, — déclamait-il, — c'est du pur égoïsme de s'en remettre à la chance du billet de loterie... C'est plus facile que de marcher avec les autres pour changer la société ! Chacun pour soi ! Après moi le déluge ! . . . Sans compter que c'est un métier de gogo, que c'est la bande des hommes d'affaires qui profite de vos vingt sous, et s'en fait des millions contre vous. Crois-moi, mon père Pommier, n'entre dans les bureaux de tabac que pour y allumer ta pipe. Si tu voulais organiser une loterie avec les camarades pour fonder une usine, on ne l'autoriserait pas. Garde donc tes vingt sous, fais-en n'importe quoi, achète une poupée à ta môme, ou viens boire une bouteille avec les amis : tu y gagneras encore !
Après qu'il avait si bien discouru, Paterneau s'en allait parier aux courses.
— Ce n'est pas la même chose, mon père Pommier, — expliquait le rhéteur ouvrier. — Le pari, c'est du travail. Ça existe, un cheval. C'est comme une industrie, un commerce. En jouant mon argent sur le cheval, c'est comme si je fabriquais ou si
j 'achetais quelque chose pour le revendre. Comprends-tu, mon père Pommier '.'...
« Mon père Pommier » ne comprend pas très bien, quoique Paterneau ait raison sur un point : les courses, pour lui, sont sûrement un travail. Il fait partie du personnel qui enlève d'assaut les voitures, fiacres, chars-à-bancs, tapissières, wagons, il est parmi les milliers et les milliers d'individus graves, soucieux, moroses, ou riant fébrilement, tous, la face contractée, en proie à l'idée fixe, qui s'en vont au pas accéléré vers le champ de courses comme vers un champ de bataille.
A voir cette cohue marchant dans le même sens, avec la hâte d'arriver, on croirait une bande de manifestants, très disciplinés, très résolus, montrant pacifiquement la plus ferme résolution, la plus nette volonté. Mais pourquoi sont-ils réunis ? où vont-ils ainsi? Ils n'ont pas de drapeau, pas de bannière qui porte en lettres éclatantes la formule d'une réforme ardemment désirée. Se sont-ils massés pour rendre un hommage solennel à une idée ou à un mort illustre, un jour d'anniversaire ? Vers quelle tombe de savant, de poète, d'homme d'Etat, préci-
pitent-ils ainsi leurs rangs ? Iraient-ils à la rencontre d'un orateur populaire ou d'un général victorieux? Ils échangent parfois des billets où sont inscrits des mots d'ordre, ils parlent, et ce sont presque toujours des noms glorieux et significatifs qui résonnent dans l'air : Bayard, Vercingétorix, Albion... Le nom d'Albion revient souvent dans les phrases échangées. Cette foule paraît animée de la haine de l'Angleterre.
C'est ainsi que ce peuple de vive humeur, d'histoire mouvementée, d'annales héroïques, emploie sa force d'humanité aux jeux de la cote et aux spéculations des éleveurs, pour améliorer la race chevaline.
La lutte de vitesse qui se livre le dimanche occupe aussi la semaine, est l'objet des conversations dans les endroits publics et privés, à l'atelier, au café, au cabaret, dans la rue, dans la chambre de l'ouvrier. Les noms des chevaux sont prononcés partout, de partout le prix du labeur, la pièce d'argent opiniâtrement gagnée, s'en va, là-bas, vers l'attirant champ de courses où galopent les longues et fines bêtes, devenues les fétiches de la ville.
Paterneau s'habitue ainsi à tabler sur les aubaines
du Bport, esl ébloui par quelques gaina alléchants, quelques périodes «le bons rendements* Il a la conviction d'avoir découvert le meilleur emploi de son temps et la plus juste rémunération de ses peines. Il en vient à considérer sa présence sur le turf comme le seul labeur désormais digne de sa personne. Il est devenu, exactement comme la concierge, le joueur à la passion inquiète, qui ne peut plus vivre que par la fièvre du jeu, et c'est à tort, lorsqu'il revient d'Autcuil ou de Longchamp, qu'il jette un coup d'oeil de supériorité méprisante vers Muu Bénard, occupée au classement de ses billets, au pointage de ses numéros. Il est bien pareil à elle.