LA LOTERIE
La concierge, Mm0 Bénard, demandait la joie au hasard, le réconfort à la chimère. Personne n'était au courant des loteries comme elle. Toujours à fureter dans les journaux, de ses yeux chaussés de
luncttes ; toujours, aux instants qu'elle avait libres, à courir vers les bureaux de tabac enguirlandés de billets blancs et bleus, à inspecter les affiches offrant brutalement sur tous les murs L'appât de nombres où figurent quatre ou cinq zéros, feux d'artifice d'or et d'argent où resplendissent les gros lots de cinquante mille francs, de cent mille francs. Il n'y a de comparable à l'énormité des espérances que la modicité des risques. Qui veut un demi-million pour vingt sous? Qui veut opérer dans son existence un changement à vue comme il y en a dans les féeries ? Qui veut passer de la médiocrité, de la misère, à la vie fastueuse où les désirs se transforment en réalités?
Mmo Bénard voulait bien. Elle croyait au talisman et elle l'achetait, ce chiffon de papier imprimé, timbré et parafé. C'était pour elle que l'on faisait miroiter les millions, que l'on créait des bonnes œuvres, que l'on instituait des entreprises nationales. Le prospectus où vingt sous valent cent mille francs est lancé pour l'ouvrier qui trime du matin au soir dans l'atelier bruyant des coups de sifflet de la vapeur et du grincement des machines, sur l'échafaudage où le froid mord la nuque, où le soleil cuit le crâne, pour l'em-
-S— 204 employé qui rêve de repos dans le mécanisme abêtissant de sa besogne ennuyeuse et sans lin, pour la jeune fdle qui voudrait se marier, pour la femme qui ne parvient pas à nourrir ses enfants. Et il est rédigé aussi pour la vieille concierge qui habite une loge grande comme un placard et surveille son fricot avec un chat rouge sur ses genoux.
Dans cette petite loge étroite, basse de plafond, il y avait une lueur, une chance de corriger le sort. Mme Bénard n'a jamais réfléchi à ce que c'est réellement que cent mille francs, ni à ce qu'elle ferait d'une telle somme si elle tombait tout à coup dans son potau-feu ou son ragoût de mouton. Elle n'a pas pensé davantage que sa chance n'était qu'un millionième ou un dix-millionième de chance. Elle n'est anxieuse que de saisir l'occasion et de la rendre aussi fructueuse que possible. S'il se peut, ce n'est donc pas un billet qu'elle prendra, c'est deux, c'est cinq, c'est dix. Elle se frappe elle-même de l'impôt le plus élevé possible, se prive de tout pour profiter de la minute fugitive, pour se jeter à la tête de la Fortune qui va passer. La Fortune reste lointaine et éblouissante comme un astre, mais la possession du billet de lote-
rie donno à la bonne femme toutes les joies du rêve. Pendant des jours, des mois, jusqu'au tirage, elle se croit en possession du gros lot convoité, elle devient double, une autre vie se greffe sur son existence réelle. Tout en geignant sur son BOrt, elle construit l'avenir à sa jniise. Elle a bien un mauvais réveil au lendemain du tirage. Quand elle passe et repasse en revue les bons numéros sans y trouver le sien, elle connaît la déception et l'amertume. Cela ne dure qu'un instant. Sa loi est trop robuste. Elle ajourne ses espérances au prochain tirage, recommence à vivre sa vie d'illusions.