S— 2IO
Céline et Cécile, depuis une longue heure, ce samedi-là, guettaient l'arrivée de la voiture, fouillant de leurs yeux impatients la rue bruyante du réveil matinal. Enfin, une grande tapissière, avec trois forts chevaux conduits par un cocher accoutré en postillon, s'arrêta devant la maison. Les deux fillettes descendirent vite l'escalier, répondant à peine aux dernières recommandations de leur mère.
Déjà, devant la porte, il y avait un rassemblement et l'étroit couloir était rempli de commères du voisinage, avides de contempler les demoiselles Pommier partant pour la noce en grandes toilettes. Les deux sœurs étaient habillées de même, un foulard léger, gros bleu, à pois blancs, un chapeau de paille blanche avec des roses. Quoiqu'elles fussent uniformément vêtues toutes deux, Céline paraissait être plus à la mode, mieux ornée, avec les bouts de dentelle qu'elle avait cousus çà et là. Elle avait bien l'air d'aller à la noce. Cécile, elle, semblait une petite fille qui va à une distribution de prix.
Elles passèrent vite devant les curieux, montèrent dans la voiture, au milieu des bonjours et des exclamations. En escaladant le marchepied, Céline voulut
prouver au quartier que sa toilette était parfaite dessous comme dessus, et, en petite femme vaniteuse et coquette, elle releva fièrement, plutôt trop que pas assez, le flot de ses jupons. La cheville était fine, la jambe ronde, les bas bien tirés.
— Beau brin de fille, — dit une des commères. — Et du toupet !
De sa fenêtre, la mère assistait au départ. Son regard se croisa avec celui de Cécile. Céline triomphait, ne voyait qu'elle-même, emportée par la tapissière comme par un char de triomphe. Le postillon faisait claquer son fouet. Les chevaux trottaient. Les deux sœurs étaient seules dans la voiture. Il avait été convenu qu'elles seraient cueillies les premières, dans leur rue de Belleville.
— Où allons-nous? — interrogea Céline.
— Chez marne Friquet, Chaussée Ménilmontant. La voiture s'arrêta bientôt devant une maison
bourgeoise. On attendit assez longtemps. Enfin sortit une dame empanachée de plumes grises et mauves, enfermée comme dans une armure par une robe de soie grise ornée de perles en acier. Une grande chaîne d'or dite « chenille » lui contournait le col, la poi-
trine et le ventre. Elle avait exhibé pour la circonstance toute sa parure de grenats sertis d'or, bagues, bracelets, boucles d'oreilles et broche. Elle salua d'un bon gros sourire les deux sœurs, et, en personne bien élevée, leur souhaita ainsi le bonjour :
— Nous sommes destinées, mesdemoiselles, à passer ensemble la journée d'aujourd'hui... Je vous salue bien, mesdemoiselles !
— Bonjour, madame, — dirent les deux fillettes, d'une seule voix.
— Avez-vous vu, hier, la mariée ? Quelle charmante fille ! Je fréquente sa mère depuis vingt ans et son père aussi. Ce sont de bien honnêtes gens, qui méritent le bonheur qui leur arrive... Que dites vous de mon chapeau? Très joli, n'est-ce pas? C'est une de mes locataires qui est venue le choisir avec moi. Je le trouvais un peu jeune. Elle m'a dit : « Voyons, madame Friquet, vous n'allez pas, à cinquante-neuf ans, vous vieillir déjà ! »
— C'est la propriétaire, — souffla Céline, impressionnée, à Cécile.
— Ou la concierge, — murmura Cécile, plus méfiante.
On ne pouvait pas savoir, en effet. La mode règne au faubourg comme ailleurs, toutes les femmes arborent les mêmes falbalas : comment s'y reconnaître? La voiture roulait de nouveau, atteignit, |>;n la rue Delaître, la rue des Panoyaux, stationna devant une boutique de marchand de vins charbonnier. Une petite femme toute rose, toute ronde, toute poupine, avec le nez en accent circonflexe, osant à peine remuer clans sa robe de soie brochée, la poitrine tremblotante comme de la gélatine, se hissa dans la voiture. Un chapeau de velours à la Rembrandt l'ombrageait d'une longue plume noire. Les mains étaient gantées d'un blanc immaculé.
Le cocher allait repartir.
— Attendez Chantagnac î — lui dit-elle avec un fort accent auvergnat, — il ferme la boutique... il \a venir... Eh! Chantagnac, les dames t'attendent.
Chantagnac, après un dernier tour de clef à la serrure et un dernier coup d'œil aux volets, monta à côté de sa femme. Redingote, chapeauté d'un haut de forme, la moustache rasée, avec un collier de barbe noire, des anneaux d'or aux oreilles, c'était un homme réservé qui ne disait pas un mot, et
paraissait gêné dans ses vêtements du dimanche. Sa femme, elle, se penchait sans cesse vers lui pour lui dire bien haut :
— Je chuis bien contente, Ghantagnac, qu'il fâche beau temps, pour une fois que nous chortons enchemble!...
Enfin la voiture parvint, rue des Amandiers, à l'entrée de l'impasse Ronce. C'est là qu'habitait la mariée. Des marchands des quatre saisons bouchaient le passage. Que faire? Mais gens du peuple s'entraident quand c'est pour la rigolade, et les petites voitures s'en allèrent stationner ailleurs. Tous les voisins étaient aux fenêtres. D'abord, parce que c'était une noce ; ensuite, parce que la mariée était sympathique. Elle était née dans l'impasse, on l'avait vue petite et on l'avait vue grandir : elle appartenait au quartier presque autant qu'à sa maman. C'était une fille de bonne conduite, travailleuse, et qui valait même mieux que sa mère, puisqu'elle n'était pas gueularde et cancanière comme la rude blanchisseuse, taillée en lutteur de foire, le verbe haut, la répartie vive et la main leste.
Si celle-ci n'était pas aimée, elle était respectée,
-5— 2ii> — $■
parce qu'elle était crainte. On lui fit place d.'s qu'elle surgit devant sa boutique, avec L'allure d'une ancienne reine de Mi-Carême qui a gardé son autorité.
— Et votre fille ?
— Zut! Elle n'en finit pas, c't'empotéc-là ! Personne n'osa « piper », risquer une parole :
elle l'aurait peut-être prise de travers. Elle monta dans la voiture, reçut le bonjour de Céline et Cécile invitées par sa fdle, embrassa Mmo Friquet, inspecta les Chantagnac : elle ne les connaissait pas. Ceux-là avaient été convoqués par le marié, n'étaient pas de sa rue. A côté d'elle, vint se placer son mari, vieux et robuste garçon de café.
— Mets-toi là, — lui dit-elle, — et prends ta place. Tu sais, tu y as droit comme les autres.
Les autres, c'étaient le « côté » du marié, et elle roulait vers eux des yeux à les faire trembler. Ses invités, à elle, arrivaient aussi, ouvriers, ouvrières, employés, commerçants. Ce furent des bécotements, des : « Mon petit ! . . . Ma petite ! . . . Grosse chérie ! . . . Gros lapin !... »
Une femme ayant le profil d'une assiette parut la dernière. Celle-là fut saluée du nom de « petit
loup ! » Elle paraissait être la choyée de la bande.
— Et Jasmin?... Où est-il, ton Jasmin?... Toutes les femmes réclamaient son Jasmin.
M"'e Friquet insinua avec courtoisie qu'il y en aurait sur la route, chez la première bouquetière. On la toisa avec dédain. Elle comprit qu'elle n'était pas dans le mouvement.
— Le voilà ! le voilà ! . . .
Au même instant voltigeait sur le marchepied un gros monsieur blond, trop bien vêtu, une fleur à la boutonnière.
— Jasmin, mon gros Jasmin ! mon adoré, mon béguin ! — dirent plusieurs voix de femmes. — Ici ! ici ! à côté de moi !
On se l'arrachait. Jasmin se plaça de lui-même auprès de Mmc Chantagnac, la nouvelle, qu'il trouvait sans doute de son goût.
— Ah! Jasmin nous fait des traits! — pleurnichèrent les femmes.
Jasmin, lui, rigolait dans son triple menton.
— Tu n'es pas jalouse que ton mari fasse de la poussée à une femme que tu n'as jamais vue?
Le profil d'assiette fit son aimable :
— Tiens!... un jour de noces !... Et moi je m'en
fiche, je le retrouverai ce soir.
Grâce à Jasmin, la glace se fondit, on ne distingua plus le « côté » du marié de celui de la mariée. Ils furent bientôt tous copains.
— La mariée ! la mariée ! — scanda-t-on sur l'air des lampions.
— Bon Dieu ! elle ne se décidera donc pas, — dit la mère, suant à grosses gouttes. — Elle n'en finit pas de bavarder avec son futur et ses demoiselles d'honneur!... Père, va donc voir.
La mariée se montra enfin. Elle était jolie : une fille saine du peuple, des yeux bruns limpides, naïfs, mais résolus. Vingt ans qui en valaient vingt-cinq. Elle entrait dans la vie, comme elle descendait dans la rue, la connaissant déjà. Elle avait travaillé et peiné. D'aspect, elle paraissait femme, toute prête pour Fépreuve de la maternité. Malgré la douceur du visage, la bouche était douloureuse, réfléchie, prête à la riposte sceptique, l'arc et les flèches, les armes de la femme.
— Vive la mariée !
Elle monta, prit la place d'honneur, qu'on lui
offrait, le marié près d'elle. Il était quelconque : agréable et banal jeune ouvrier déjà stigmatisé par l'existence.
Les voix du quartier honorèrent encore la mariée au départ de la tapissière.
— Vive la mariée !
Au trot vers la mairie. Mais, deux cents mètres plus loin, toute la voiture commença d'avoir soif. Ce fut la mère de la mariée qui ressentit les premières atteintes du fléau.
— J'ai la pépie ! — dit-elle.
Le mal se gagna vite. On fit halte devant un mastroquet. Les invités ne bougèrent pas. On apporta des litres et des verres dans la voiture. Du vin rouge. La mariée seule refusa : elle ne buvait jamais que de l'eau.
— Poule mouillée ! — dit sa mère, — ou plutôt sacré canard!... C'est pas étonnant si t'as les lèvres si blanches.
A la mairie, toute neuve, place des Pyrénées, la foule était compacte. Les premiers rangs seulement entendirent les phrases du maire et les deux « oui ». On défila, et Ton se précipita au comptoir d'en face,
reboire à La santé des nouveaux époux. Les libations auraient pu durer Longtemps; les plus émus commençaient déjà à déclamer et à chanter ; il fallut en ramener quelques-uns de force, auprès des dames revenues dans la voiture et qui regardaient avec pitié ces invités incapables de se tenir en société.
Après la mairie, descente sur l'église. Après le maire en écharpe tricolore, le curé en surplis et en étole. Il ne vint pas tout de suite. On riait, on jasait.
— Le v'ià... Chut! chut!
Le curé traversa prestement F église, pénétra dans une petite chapelle du côté droit, dédiée à saint Sébastien, où le martyr, en plâtre colorié, s'élirait, hérissé de dards. La bénédiction fut vite donnée : le curé avait à multiplier cette bénédiction, de chapelle en chapelle, où de modestes couples attendaient que l'Église consentît à leur union. Un peu de latin, la quête sur un plat d'argent, quelques coups de canne du bedeau sur les dalles : une cérémonie pas chère. C'était fini. En route pour le restaurant ! Midi sonnait.
Cette fois, chacun, dans la voiture, s'installa à sa guise : on avait eu le temps de faire connais-
sance. Néanmoins, toutes les dames voulaient être auprès de Jasmin. Ses petits yeux gris, son gros ventre, sa forte corpulence, son assurance à dire, en clignant de l'œil, « qu'il s'y entendait », avaient conquis tous les cœurs. Il fallut l'intervention de la mariée pour rétablir Tordre. Celles qui durent battre en retraite poussèrent des soupirs de regret, de petits cris pleurards, des bêlements d'agneaux séparés de leur mère. Elles se consolèrent en cajolant la femme de Jasmin qui, elle, possédait Jasmin.
On arriva chez un restaurateur du boulevard de Belleville, dont l'enseigne portait : Aux Cent mille couverts. Dans la salle du festin, devant l'immense table, ce fut une embrassade générale. Les exclamations sur la toilette, sur la beauté de la mariée, sur la bonne mine et l'honnêteté du marié, ne tarissaient pas. Les dames demandèrent au garçon « à se laver les mains » . Dans un étroit et puant capharnaùm, elles se faisaient mousser les cheveux, se plâtraient le visage de poudre de riz grasse et musquée, remontaient leurs jarretières, tout en se complimentant sur le goût de leur toilette.
Céline était sûrement la plus gentille, mais elle
ne se trouva pas parfaite, car elle fit flamber une allumette, souffla dessus, épointa le bout dans ses doigts, s'approcha de la glace, allongea ses yeux, noircit ses cils et ses sourcils. Le crayon rouge eut son tour : délicatement, elle le passa sur sa bouche, aviva de deux touches la lèvre supérieure, et remit l'étui dans sa poche. Puis la houppe adoucit le maquillage.
— Cette mâtine ! — dirent les dames.
Dun air de contentement, Céline se tapa sur la croupe, cambra sa taille, pour faire savoir quelle était accomplie en tout point. Marne Friquet, qui n'était pas souvent de noce, et qui ne savait contenir son exubérance, s'extasia devant la fillette, et trouva cette conclusion :
— Ah ! ma belle, ce qui vous manque à vous, ce sont des rentes.
La longue table n'avait pas la moindre ornementation, n'était égayée de la parure d'aucune fleur naturelle. Rien que les fleurs d'oranger de la mariée dans un vase en porcelaine bleue, tenu en réserve par la maison pour tous les bouquets de mariées. Les assiettes épaisses et les gros verres
s alignaient pour ces naïfs, qui faisaient de meilleurs repas chez eux, mais l'idée d'être à la noce leur était un luxe suffisant. Les sardines, les ronds de saucisson, les radis, que c'était chic, tout cela ! Et le poisson distribué en portions, avec une sauce grisâtre î Quelques-uns se hasardèrent à en redemander, mais il n'y en avait plus. La mère de la mariée se plaignit alors parce que le vin était distribué trop mesquinement, fit appeler le patron : celuici s'abstint prudemment de paraître.
La mariée, de temps à autre, levait les yeux sur son mari, placé en face d'elle. Ses yeux bruns si doux disaient la joie d'une vie nouvelle : plus de gifles envoyées brutalement par la main de sa mère, trop souvent changée en furie. Les reproches, les cris de la femme jalouse de son bel homme, dégénéraient en brutalités hystériques. Le père de Julia était bon pour elle, mais faible devant les fureurs de sa mégère. Julia échapperait à tout cela, ne pleurerait plus de tristesse des heures entières. Il y aurait la difficulté des commencements de ménage, c'est vrai, mais tant d'autres en passaient par là ! Du travail, de la santé, des petits à élever,
un brave homme, et elle, une sage et économe ouvrière, c'était son rêve : si on ne devient pas riche
ainsi, on peut du moins joindre les deux boul>.
Lui, la guignait parfois en souriant, mais sans nulle idée d'avenir dans son esprit : seule s'y éveillait la convoitise du jeune marié attendant le soir. Toutes ses réflexions sur cette femme utile pour sa vie d'ouvrier, il les avait faites avant de la demander en mariage ; le lendemain apporterait assez tôt ses tribulations : inutile d'y songer d'avance.
Cécile regardait. Elle ne s'était pas mêlée aux bavardages et aux joies. On lui avait appris que toutes et tous étaient ses sœurs et ses frères, mais elle devinait bien qu'ils n'étaient pas tous fraternels entre eux, et que de différences elle s'avisait de découvrir ! Elle voyait la mariée courant à l'essai du bonheur, mais son mari peu fait pour la suivre, et dans sa jeune tête venait la pensée que la destinée se charge de classer les êtres, que la plupart obéissent au sort sans rien discuter ni rien vouloir.
On apporta les gigots de mouton : ils étaient superbes, dorés, croustillants. Leur apparition fut acclamée d'un ban, puis ils retournèrent à l'office
pour être découpés : ils revinrent en morceaux de chair pâle et violacée, tiède et sans saveur. Heureusement, il y eut l'accompagnement de la salade, relevée de « chapons ». Puis le fromage et la tarte à la frangipane, le café, les flacons d'eau-devie. Le bruit augmenta. Chacune et chacun eurent leur tour pour chanter : complainte, romance, grivoiserie, couplets d'opérette. Mme Friquet pleurait au souvenir de sa jeunesse et marquait la mesure avec sa tête. D'autres étaient attendries par les mélodies langoureuses, d'autres débridées par les allusions égrillardes. Cécile chanta une petite ronde de bergère apprise autrefois à l'école. Céline susurra prétentieusement, balançant le col et les hanches, les paroles dune valse lente qui faisait fureur au faubourg. Presque toutes, après leur chanson, envahissaient Jasmin. Puis les femmes inventèrent de se prêter leurs hommes, pour des jeux innocents qui finissaient par des baisers, des a bécots » prolongés. Les yeux semblaient rire pour cacher leur émoi. Si la limite était excédée, les voix sages rappelaient à l'ordre, on prenait à témoin la femme du mari trop choyé. Cécile s'était assise dans un coin. Céline, in té-
ressée et avide, aurait bien voulu être de la partie.
L'heure du départ sonna, la tapissière fut annoncée. Les hommes donnèrent des poignées de main .m \ garçons qui les avaient servis, le patron vint faire la conduite. Il dut enfin subir la réprimande de la mère de la mariée, qui se plaignit du manque de vin dans un repas à trois francs par tète. Pourtant la noce était suffisamment abreuvée.
Les chevaux n'allaient pas assez vite. Les voix n'en faisaient plus qu'une, formidable. Tout au long des boulevards extérieurs, ce furent des plaisanteries continuelles, les femmes jetant des baisers au beau brun rencontré, les hommes criant une invite à la blonde qui traversait la rue. Enfin, on fut à la porte du Bois. C'était le délire, c'était bien la « noce ».
Des camelots montèrent sur les marchepieds de la tapissière, offrirent pour deux sous la cocarde blanche et or avec le petit bouton de fleur d'oranger piqué au centre : chacun voulut avoir ce signe de ralliement. Aux Acacias, fut croisée une autre voiture de noce toute pareille. On s'arrêta, d'un commun accord : en une enjambée, on alla d'une voiture à l'autre, se féliciter, fraterniser, échanger les co-
-S— 226 -sicardes. Des voitures de maîtres défilèrent ensuite, avec une lenteur d'enterrement. Un coupé passa, attelé de deux magnifiques chevaux fringants, mené par un cocher à double menton, qui tenait un fouet garni dun petit bouquet et d'un flot de rubans blancs.
— Vlà une autre mariée ! une chic !
Ceux de la tapissière lancèrent des cocardes par la glace ouverte du coupé. Les deux mariées croisèrent un regard rapide, se comparèrent, la faubourienne et la bourgeoise, animées du même sentiment d'orgueil féminin.
— Oh ! ce qu'elle est jolie ! — reprit le chœur. — Et l'équipage!... Bravo pour la mariée!
La mariée chic avait détourné le visage d'un air embarrassé, pendant que son mari relevait brusquement la glace.
— Oh! là là! quel fourneau!... Eh va donc! panne ! — clama une voix.
— Tiens, en v'ià encore une autre... Ben! mince ! F n'en manque pas ! Vive la mariée !
Mais cette mariée-là, on ne la voyait pas, enfoncée qu'elle était dans le fond de sa voiture, entortillée dans son voile. Seul, le marié trouva la ren-
contre drôle, et voulut bien, en jeune viveur aimable, se prêter à la circonstance. Il envoya, do sa main gantée de blanc, des petits gestes protecteurs à ces braves gens, qui se figurèrent avoir été salués an I lois
de Boulogne par un monsieur de la haute.
La tapissière franchit le pont de Saint-Cloud. Il fallut reboire. Les grands cafés de la place ne furent pas abordés, on alla à la découverte d'un mastroquet. Les uns burent sur le comptoir, les autres aux petites tables. Ceux qui avaient de l'entrain firent mine de se servir eux-mêmes, sans laide du patron.
— Non, messieurs : avec ce genre-là, je fermerais boutique dans huit jours !
On entra dans le parc. Sous la tente d'un café installé en plein air, l'absorption de l'apéritif se célébrait par de la musique. La noce courut vers les violons. En une seconde, les danseuses choisirent leurs cavaliers. Devant la foule attablée, au beau milieu de la route poussiéreuse et sans ombre, les couples valsèrent. Ils n'avaient jamais eu telle aubaine : un orchestre! et juste!... La danse fut suivie d'une promenade dans le parc. On fit des bouquets. La moindre fleur avait une valeur pour ces habitués
du pavé de Paris. On prit d'assaut un manège de chevaux de bois. L'enthousiasme fut à son comble. La noce tourna éperdument, croyant s'être emparée de pur sang pour une galopade en forêt.
Tout a une fin : on dut repartir au coucher du soleil. On se sépara au bas de la Chaussée de Ménilmontant, en se jurant de se revoir, de ne jamais s'oublier : on était amis pour la vie. Céline et Cécile, comme tous les invités, furent reconduites chez elles par la voiture, pendant que les mariés, bras dessus, bras dessous, se dirigeaient vers le logis où allait commencer pour eux le drame humble et profond que vivent tous les êtres.
APBÈS LA NOCE
Cécile ne revit Julia que deux ans après, un jour qu'elle voulut, comme ses compagnes, offrir à Mme Bausse, sa patronne, un pot de fleurs pour sa fête. La sainte du jour se révélait aux passants par des petites voitures, des kiosques garnis de fleurs, des ardoises où le nom de Louise était tracé à la craie. A chaque pas, des rosiers, des fuchsias, des géraniums,
arbustes verts et fleuris, amoncelés autour d'une vendeuse en quête d' « une bonne journée ». Beau coup, nullement du métier, mais ouvrières sans travail, avaient acheté leurs marchandises de quelques sous économisés ou empruntés.
Cécile chercha les fleurs les plus fraîches, avisa un pot de verveine. Ses yeux interrogeaient la marchande.
— Tiens, Julia ! Que faites-vous ici?
— Vous voyez, Cécile !
— Vous n'êtes donc plus blanchisseuse ?
— Oh! que si, mais ça ne marche pas toujours bien. Il y a tant de concurrence et les clients déménagent si souvent ! Et d'autres qui liardent, qui paient mal, ou pas du tout... J'ai acheté un petit fonds de blanchisseuse : c'est dur pour le payer, surtout que mon mari est souvent sans ouvrage.
— Pauvre Julia ! voilà deux ans que je ne vous ai vue, vous m'excuserez de ne pas vous avoir rendu visite après votre noce. Mais, je suis bien prise aussi. . . Je quitte l'atelier tard. Quand je peux, je fais une ou deux heures en plus, qui me sont payées. Le dimanche, c'est le grand nettoyage à la maison,
j'ai à peine le temps de coudre un peu pour moi.
— Ah ! tout ne va pas comme on veut, n'est-ce pas, Cécile? Aux fêtes, mon mari se lève de bonne heure, il va aux Halles m'acheter des fleurs. Les journées sont bonnes quand il ne pleut pas. Je gagne le double qu'à rester chez moi, et Auguste, dans une journée, rattrape sa semaine de relieur...
— Il ne vend pas avec vous ?
— Non, il vend tout près d'ici, sur le boulevard extérieur. C'est lui qui se charge des plantes vertes : c'est plus lourd à manier. Le bénéfice est plus fort.
— Vous êtes heureuse en ménage, Julia? — dit affectueusement la fdlette.
— Oui, Auguste est un bon garçon qui m'aime bien. Il est travailleur, mais on a beau être travailleur, faut de l'ouvrage. Il vient tant d'ouvriers de partout, à Paris, maintenant ! Je lui ai appris mon métier de blanchisseuse. Que voulez-vous? Quand il n'a rien à faire, il m'aide. Il me prépare le gros ouvrage, et nous repassons ensemble.
— Vous avez des enfants ?
— Un seul. Il est mignon comme tout. C'est ma belle-mère qui le garde pour le moment.
— Et votre mère .'...
— Nous sommes fâchées. KM»- venait dans mon
ménage nie faire des scènes... Un jour, elle m'a fichu des claques, comme si j'étais encore à elle, Auguste Ta prise par les épaules et Ta flanquée à la porte.
— Elle a toujours été dure ?
— Pas dure, nerveuse, mais ça ne vaut guère mieux .
— Votre santé est bonne : vous avez en forci, Juin.
— Ce n'est pas ma faute, allez, car j'ai passé par bien des soucis!... Nous avons eu un enfant avant celui-là : un garçon aussi. Il est mort en venant au monde : la sage-femme s'y était mal prise... Ça nous a fait bien de la peine. Nous étions si contents ! J'avais préparé sa layette, et Mme Friquet, vous vous rappelez? m'avait donné bien des choses qu'elle avait d'une locataire. C'était pas neuf, mais il y avait des dentelles. Et maman, qui devait être marraine, m'avait fait cadeau de la robe, une belle robe de cachemire blanc toute soutachée... Pauvre petit!... Quand j'ai demandé à le voir, on ne voulait pas, parce qu'il était mort, mais je l'ai eu près de moi, dans mon lit, jusqu'au moment où on l'a emporté au cimetière. Quand la petite boite est arrivée, on l'a
couché sur mon oreiller, on lui a mis la belle robe qu'il devait porter à son baptême, et il est parti tout seul... personne derrière lui : mon mari était obligé de faire mon ouvrage pendant mes couches.
— Pauvre Julia ! enfin, vous en avez un autre.
— Oui ! et tout le portrait du premier : on dirait que c'est le même !
— Peut-être, Julia.
Et Cécile s'en va avec son pot de verveine.
AVB"ERT.i c