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IV. — LATELIER ET LA RUE

La patronne chez qui Céline et Cécile faisaient toutes deux leur apprentissage était une couturière « à façon » de la rue Julien-Lacroix. La mère, en présentant ses filles, avait demandé de la bienveillance et un sérieux enseignement du métier. Mmc Bausse avait promis l'une et l'autre.

Le logement était modeste. La cuisine, l'atelier

ouvraient leurs fenêtres sur la cour. Seule, la chambre de Mm0 Bausse et de sa mère donnait sur la rue. Elle servait en même temps de salon d'essayage. L'armoire à glace obligatoire s'élevait, reluisante et majestueuse, auprès du lit d'acajou.

Céline s'était vite liée avec deux des ouvrières, Mmo Poulain et Mllc Mélanie, mais non avec M1,e Rose, la « première », désignée ainsi parce que, entrée apprentie dans la maison, elle était, après huit ans d'assiduité, devenue « première main » : aussi Mlle Rose, âgée de vingt-deux ans, ne riait jamais avec ses apprêteuses. Sa figure plate et peu avenante, ses yeux sans regard ni couleur n'incitaient guère à la familiarité. Céline lui préférait Mme Poulain.

Mmc Poulain, pendant le fort de la saison seulement, venait donner le « coup de collier ». Elle vivotait, le reste du temps, d'une modique rente viagère qu'un vieil ami, disait-elle, lui avait léguée en mourant. Cette femme, qui portait soixante-cinq ans et désirait en paraître modestement quarante -cinq, s'appliquait à conserver une allure jeune. Ses cheveux rares et jaunes, son teint citron, ses rides jetées comme un filet sur son visage émacié et macabre, ses

dents longues, ses yeux bleu pâle, fatigués et décolorés, surprenaient les jeunes filles qui (roulaient les histoires sentimentales de son existence. Elle avait été « si ravissante, tellement merveilleuse », que tous les hommes étaient fous d'elle. Elle ne pouvait faire un pas dans la rue sans qu'ils fussent à ses trousses. L'un d'eux, même, « voulut » se tuer de désespoir, pour l'indifférence qu'elle lui montrait. D'autres avaient sacrifié leur avenir, compromis leur situation, pour le seul espoir d'obtenir un mot d'elle. Elle en aima un, riche, mais malheureusement poitrinaire. Un autre ensuite, mais marié. Celui-là abandonna tout pour elle, mais sa famille veillait : il disparut à jamais, — enfermé, empoisonné, poignardé peut-être !

Les ouvrières la regardaient comme une prédestinée aux aventures, la plaignaient de sa banale et triste fin de vie : — une si belle femme, arrivée à la décrépitude et n'ayant plus que le souvenir et le regret de ses amours passées ! Parfois, sceptiques et ironiques, elles plaisantaient ce vétéran, toujours à radoter ses victoires anciennes.

MUo Mélanie était la fille d'un accordeur de pianos qui gagnait suffisamment sa vie. On l'avait confiée à

Mme Bausse avec toutes les recommandations possibles. Elle habitait à trois maisons de là. Mais, à six heures, même les jours de presse, Mélanie serrait son dé, ses ciseaux, mettait son chapeau et rentrait chez elle. Sa mère préférait son salaire plus restreint pour la voir revenir plus tôt. Donc, à six heures sonnant, Mélanie se levait, disait bonsoir à Mme Bausse, et, pendant qu'elle descendait l'escalier, la patronne allait vers la fenêtre de sa chambre, surveillait l'ingénue bien gardée jusqu'à la porte de sa maison. Cette Mélanie, à seize ans, avait l'air réservé et sournois qui convient à la fille d'un père ponctuel, intransigeant sur l'éducation des jeunes personnes, et dune mère desprit étriqué et mesquin, simplement satisfaite de vivre chez elle en faisant son ménage. Mais le vice ou plutôt l'instinct, l'envie de devenir femme, se lisait aux yeux trop hardis, dans l'expression de la petite figure banalement régulière. La mère n'était pas la mère prudente et avertie, attentive à corriger les penchants de sa fille, mais la mère infatuée, férue des bonnes apparences, soucieuse qu'il y eût une distance entre sa « demoiselle » et 1' « ouvrière ». L'été, et même aux beaux jours d'hiver, la fenêtre

de l'atelier restait ouverte sur la cour. Les gens de la maison vivaient ainsi pêle-mêle, en un perpétuel vacarme de paroles. C'était gênant parfois. Mais Mmo Bausse ne pouvait se fâcher avec les voisins, et, de temps en temps, la conversation s'engageait. Le bruit des bavardages n'était rien, toutefois, auprès <lu charivari de gammes, études et morceaux, mené pendant des heures entières par les voisins du troisième, une famille de tziganes, composée du père, de la mère et de huit enfants.

Le père jouait dans un bal avec ses deux fils aînés. Chaque jour, vers six heures, ils s'en allaient tous les trois vers Paris. De leur logement tombaient des paroles, des cris, des rires, mêlés aux grondements du tympanon et aux miaulements du violon, en même temps que s'entassaient sur la barre d'appui les petites têtes couleur de pain dépices, aux yeux noirs comme des pruneaux. La mère ne cessait pas de morigéner ces débraillés, molestant l'un, fouettant l'autre, talochant un troisième. Le père allait aux provisions, qui étaient simples : ils ne mangeaient que de la charcuterie froide, et le couvert était vile enlevé, les papiers gras disparaissaient par la fenêtre,

-§— ^4° "*" avec tous les détritus. Aux observations de la concierge, qui monta poliment plusieurs fois pour leur demander un peu plus de tenue, la tzigane répondait invariablement par des injures effrayantes et un charabia de mots plus gras encore que les papiers de sa charcuterie. Ils avaient donc reçu leur congé, ils en profitaient et ne se gênaient plus. Ces gens n'étaient pas faits pour habiter un logis sans air, au troisième étage d'une maison de faubourg. Ils n'auraient été vraiment chez eux que dehors, au bord d'une route, la marmite cuisant sur un feu de branches, les enfants se vautrant dans la poussière, les hommes roulant des yeux en faisant grincer et pleurer leurs violons. En face de l'atelier demeurait unménage tranquille et posé, qui ne se liait avec personne : le monsieur, employé à la mairie ; la femme, auxiliaire dans les écoles de la Ville. C'étaient, quoique déjà âgés et fort laids tous les deux, de nouveaux mariés, et ils vivaient avec zèle tous les quartiers de leur lune de miel. Ils se trouvaient souvent réunis pour le déjeuner et la sieste, après quoi ils aspiraient l'air de la cour de leurs visages congestionnés, et la femme, tout énamourée, serrait de près son compagnon de table et de lit.

Célinc les reluquait, aurait accepté jusqu'à leur laideur pour être à leur place.

M,uo Bausse, elle aussi, convoitait ce bonheur tardif et peu enviable. Veuve à vingt-six ans, son mari l'avait laissée au bon moment de sa pleine ardeur. Après la tristesse de la séparation et le temps réglementaire du deuil, M"10 Bausse sentit combien il était cruel d'être veuve, si jeune ! Son ennui de la solitude lui fit rappeler sa mère auprès délie, pour attendre l'occasion d'un renouvellement de joie conjugale. Ses jours s'usèrent dans l'attente. Très grande déjà, elle parut plus grande encore par la maigreur. Selon l'expression de sa mère, elle « fondait ». Sa robe semblait accrochée à une perche. Ses yeux couleur loutre, qui se cernèrent, prirent la douceur des yeux des gazelles, sa voix roucoula pour dire la chose la plus futile, un besoin de tendresse et de soumission se prouva dans ses moindres paroles, ses moindres gestes. Elle languissait, mal réconfortée par les constantes infusions de tisane que sa mère lui offrait à toute heure. Aussi était-elle patiente et pacifique avec ses ouvrières. Dans le feu du surmenage, quelquefois, elle s'oubliait à com-

mander sèchement, mais elle se souvenait de la « douleur de sa vie », et sa bonté naturelle, son esprit passif réapparaissaient aussitôt sur son visage.

Un jour, ses yeux loutres s'éclaircirent. Le matin, lorsque les ouvrières se mirent à l'ouvrage, elle leur annonça la nouvelle : le soir, elle dînait dehors et allait au théâtre ! Elle était invitée par un locataire de la maison, un monsieur veuf « très bien et sans enfants ». La robe de grenadine noire, toilette du lendemain de ses noces, fut retirée delà malle, imprégnée de Fodeur pharmaceutique du camphre. On y ajouta des petits lisérés de velours émeraude, et la veuve s'envola, les traits illuminés, revêtue de la belle robe, coiffée du chapeau à plumes et portant le réticule en filigrane doré. Les demoiselles suivirent la patronne des yeux, lui envoyant des adieux de leurs mains. La mère de Mm0 Bausse prenait un air narquois et entendu. Toutes se retirèrent de la croisée après avoir vu le « voisin » héler une voiture et y faire monter Mme Bausse.

— Gomme elle va s'amuser, la patronne!... Tant mieux !... Elle qui ne sort jamais ! — dit M"e Rose.

— Et puis, autant que j'ai pu voir, il esl très bien, le monsieur! Gela fera on excellent mari pour madame, — appuya Mmc Poulain avec conviction.

— Il n'est pas mal, — avoua Mélanie, — mais il a les mains trop rouges.

Céline lui expliqua que c'étaient des gants, et des gants à la mode, encore !

Les demoiselles partirent. Quelle surprise ! M1" Bausse, essoufflée, son chapeau de travers, remontait les marches deux par deux.

— Tiens, madame ! — dirent-elles toutes ensemble.

— Ah! le grossier! le malappris!... Remontez, je vous en prie, mesdemoiselles.

Dans l'atelier, Mmo Bausse se jeta sur une chaise et pleura à chaudes larmes.

— Qu'est-ce que c'est? — disait l'une. — Qu'estce qu'il y a ? — disait l'autre.

Enfin, parmi ses sanglots, Mme Bausse eut le courage de s'expliquer.

— Ah ! il m'a prise pour quelque chose de propre !... Vous me connaissez, n'est-ce pas? mesdemoiselles, je suis une honnête femme. Eh bien, à

peine en voiture, il m1a dit : « Si, au lieu d'aller au théâtre, nous allions tout de suite à l'hôtel?... » Vous devinez que j'ai forcé le cocher à s'arrêter, et me voilà... Malotru ! insolent ! — hoquetait l'infortunée.

Mmc Poulain eut alors une idée bienfaisante : — Eh bien, on va y aller quand même au théâtre! A Belleville, on joue la Tour de Nesle. C'est Laclaindière qui fait Buridan. Il y est fabuleux. Ces demoiselles iront prévenir leurs mères, on mangera un morceau ensemble, et on louera une avant-scène. Toutes, y compris madame mère, redescendirent l'escalier, et, cette fois, en groupe, elles goûtèrent sans encombre les délices des émotions amoureuses, criminelles et sanglantes.

Ce fut un soir, leur journée finie chez la couturière, que Cécile s'aperçut de quelque chose d'insolite chez Céline. Il arrivait à l'aînée de croiser de jeunes garçons sur le chemin du retour, d'échanger avec eux un regard, de s'attarder même parfois pour répondre à un mot. Cécile, timide, faisait quelques pas, attendait sa sœur qui la rejoignait.

— Qui est-ce?... Qu'est-ce qu'il te disait?...

— Il me disait bonjour : c'est le frère d'une de mes amies.

— Quelle amie?

— Tu ne la connais pas : une amie d'école, d'avant la guerre.

La petite sentait bien que sa sœur ne voulait pas en dire plus, elle se taisait jusqu'à leur porte, et se taisait encore chez elle.

Au logis, Céline ne tenait plus guère en place, cherchait tous les prétextes pour sortir, se chargeait de toutes les commissions, avait toujours oublié d'acheter du fil ou des aiguilles, et n'en finissait plus de rentrer. Alors qu'il lui aurait fallu cinq ou dix minutes, elle prenait une heure, parfois davantage, était reçue par la gronderie affectueuse de sa mère, les bourrades de son père.

Très bonhomme, malgré ces brusqueries d'ailleurs peu fréquentes, le père Pommier savait choyer et distraire les fillettes, par une sortie, par un cadeau, par une prévenance où se révélait son cœur de vieil homme sensible. Un des plaisirs qu'il leur fit, surtout à Cécile qui avait mieux que sa sœur le goût de

la maison, fut de leur faire présent dune petite chatte blanche qu'il avait trouvée miaulant au coin dune rue déserte. Ce fut Blanchette, et elle devint l'enfant gâté de la famille. Toute décharnée et lamentable, elle ne tarda pas à devenir souple et gracieuse, et le père, avec ses filles, se réjouit de ses mille tours. Blanchette s'amusait comme une folle avec les bobines, les bouchons, se précipitait d'un bout de la chambre à F autre en deux ou trois sauts, attrapait des mouches, et même, plusieurs fois, la cruelle ! des oiseaux imprudemment posés au rebord de la fenêtre, trop près de ses menues griffes. Elle jouait à cache-cache, se tenait immobile et silencieuse sous un lit, dans un placard, dans une boîte, tout à coup surprenait tout le monde par un bond prodigieux. De malicieuse elle se faisait câline au moment du repas, levant son petit nez rose, quémandant sa part, s'installant sur le bras ou sur l'épaule du père Pommier, ravi de la familiarité de la mignonne bête. Blanchette égaya Fintérieur des Pommier par sa gracieuse et fine vie animale, ses mouvements, ses expressions, ses « manières » où l'on découvrait des pensées, des projets, des ruses,

-§- ?47 -*des farces. Elle plaisait par son pelage immaculé, ses yeux bleus comme les yeux purs d'un enfant qui commencent à se réjouir de la Lumière.

L'existence se déroulait ainsi, et il y eut chez les Pommier une période paisible, à peine troublée par les saules d humeur et les allures inquiétantes de Céline.

Celle-ci obtint de son père qu'il entrât quelquefois avec elle et Cécile dans un café-concert au bas de la rue de Belleville. Ce n'était pas qu'elle raffolât beaucoup de ce qu'on y chantait. Cela lui était à peu près égal. Elle écoutait avec la même physionomie absente la forte chanteuse qui déclamait les couplets nés de la défaite et le ténor qui soupirait les amours prin tanières.

C'était la romance lorraine des Noces de Madeleine :

Un éclair sillonna la plaine :

Marcel debout tomba sans peur, Et le sang rosé de son cœur S'en alla rougir une Heur Du bouquet blanc de Madeleine !

Et tant d'autres du même genre : la Taverne

prussienne, — le Fils de l'Allemand, — l'Appel après le combat, — la Sentinelle perdue.

Le père Pommier, qui avait vu la guerre, et qui en avait des souvenirs différents de ces rengaines, n'aimait pas beaucoup, au fond, ces déclamations, et il croyait, non sans raison, assister à un office patriotique mal célébré. Il préférait encore les chansons d'amour, malgré leur sirop trop sucré. Il savourait les strophes doucereuses de l'Amour na pas de saison :

Mais que les bran-ches

Soient toutes blan-ches Ou qu'au printemps verdisse le ga-zon,

Rose, je t'aime

Toujours de même, Car en amour il n'est pas de sai-son !

Il applaudissait au défilé de Brise des nuits, — Sous les roses, — la Folle par amour, — tout le répertoire des ivresses amoureuses, qui alternait avec le répertoire des ardeurs guerrières.

Céline écoutait vaguement, accompagnait de la voix au refrain, mais sa pensée semblait être toujours ailleurs. Elle goûtait le café-concert pour lui-

-H- 249 -*même, pour son atmosphère chaude, pour sou odeur de tabac et d'alcool, de même quelle lisait les romans-feuilletons affreux, tous les jours pour un sou de viol, d'assassinat, de mystère et de violence.

Cécile, par nature, avait horreur de cette littérature. Elle tenta de lire le feuilleton que lisait sa sœur, elle n'y parvint pas : cela sans grand mérite, car ces sottises rebutaient son esprit net, amoureux de vérité sans le savoir. Ce fut à ce moment qu'elle commença vraiment de lire. Elle prit les livres de ses frères, laissa de côté les brochures politiques, les œuvres dépareillées de Proudhon, les rangea soigneusement, respectant ce qui avait été la vie et la mort des deux jeunes hommes. Mais elle eut une émotion violente avec les Misérables, Eugénie Grandet, s'intéressa aussi aux imaginations du, Juif Errant et des Mystères de Paris. Désormais, chaque soir, il lui fallut sa séance de lecture, jusqu'à l'heure où se fermaient ses yeux fatigués d'ouvrière.

Le père Pommier, plusieurs fois, le dimanche, entra avec ses filles à quelque bal-guinguette. Ils montèrent jusqu'au lac Saint-Fargeau, où de hauts peupliers ombragent l'eau paisible d'une mare.

Ils flânèrent aux bals de leur ancien quartier ; — les Barreaux-Verts de la Chaussée, l'Elysée- Ménilmontant, rue Julien-Lacroix. Ici l'endroit était assez particulier : un jardin de beaux marronniers, un asile quasi-familial. Les honnêtes traditions s'y étaient en partie maintenues, le public et les mœurs n'y étaient pas les mêmes que dans les bals des boulevards extérieurs. Des fillettes descendues dans Paris avaient la nostalgie de cette verdure, de cette musique, de ce décor des premiers aveux et des premières révélations, et certains jours, on y voyait revenir les demoiselles huppées des magasins de la rue de la Paix et du quartier de la Madeleine.

Céline ne s'amusait pas beaucoup là, malgré ces agréments : le père Pommier, en effet, se rappelant les recommandations faites au départ, ne quittait pas ses filles une minute. Si par hasard, il s'oubliait à quelque table avec des amis rencontrés, bien vite, Céline filait à l'autre bout de la salle, dansait comme une enragée. Elle revenait, essoufflée, en nage.

— Que je te voie, mâtine ! — disait le père Pommier. — Et surtout, qu'il ne t'arrive pas d'aller danser ailleurs !... Si jamais tu te permettais d'entrer à

la salle Xavier, où il n'y a quelles gouapes, lu aurais a lia ire à moi.

Céline ne répondait pas, souriait, ou faisait la moue.

La singulière fille avait sa coquetterie à elle, de bagues et de rubans, de broebes en acier et de colliers en bois imitant le corail, mais elle regardait sans envie les princesses de la couture égarées dans ces parages. Son goût était tout autre, sans doute : il y avait en elle une folie qui aurait préféré s'ébattre dans quelque salle sordide, aux murs couleur de sang et de lie de vin.

Son temps d'apprentissage fini, elle annonça qu'on lui avait indiqué une nouvelle patronne qui demeurait au bas du faubourg du Temple. Sa mère alla se renseigner, fut satisfaite, et désormais Céline, délivrée de la compagnie de Cécile, put musarder à son aise, rentrer tard, veiller. Elle dit avoir des camarades, se promena avec de jeunes ouvrières comme elle, obtint de sortir quelquefois le soir ou les jours de congé.

Son visage ebangeait. C'était encore une fillette fraîcbe à la bouche rose, mais il y avait en elle quelque chose de fatigué, un léger creusement des

joues, un assombrissement des yeux bleus, une fébrilité impatiente du geste. Son corps était présent, mais c'était tout. Ses lèvres remuaient comme si elle parlait ou comme si elle chantait. Elle ne s'intéressait plus à personne des siens, ni à rien de ce qui se disait et se faisait chez elle. Elle était d'une gaieté bruyante qui remuait tout, cassait tout, ou d'une tristesse impossible à dissiper, taciturne, dure, renfrognée, faisant tête aux observations. Sa sœur sentait qu'une séparation, qu'elle ne comprenait pas très bien, se faisait entre elles.

Par la faute de Céline, Jes soirées de théâtre devinrent plus rares : le samedi, elle fut souvent retardataire. Le père fit comme elle, traîna de son côté. Les deux sœurs n'eurent plus guère de distractions communes.

La grande, émancipée, avide de vivre, coureuse des soirs et des dimanches, adolescente qui devenait femme, souvent éreintée et parfois désabusée, avait des heures de lassitude ou d'ennui, ou de désespoir, répondant aux réprimandes par des bouderies, subissant les reproches avec des yeux mauvais et des sourcils froncés.

La petite, ponctuelle, peureuse d'aventures, toute blanche el un peu rose, hermine de faubourg craintive du ruisseau de boue, regardait partir sa sœur, brusque, furtive et joyeuse, et la voyait revenir haletante et fanée, des lueurs dans les prunelles. Elle gardait le silence pendant les racontars, les récits embrouillés, la gêne l'envahissait aux paroles confuses et aux mouvements gauches du mensonge.

La fdlette ne retrouvait son aînée que parfois, aux longues heures des crépuscules d'été, pendant certains après-midi de dimanches occupés à retoucher des costumes, à enrubanner des chapeaux. Elles écoutaient ensemble la musique du joueur d'orgue, les airs langoureux et énervants. Si Forgue résonnait tout à coup dans la cour, une gaieté spéciale entrait par la fenêtre, et Cécile et Céline se retrouvaient subitement joyeuses et heureuses comme au temps où elles étaient petites.

L'orgue, c'est la voix des pavés et des terrains vagues, de la rue travailleuse, des jardinets maigres, des cours mélancoliques. Ses fausses notes, ses notes rapides, ses notes langoureuses, chantant des ivresses et des tristesses, sautillant en saccades ou

tournoyant plaintivement, ont peut-être, dans la cage grossière où elles sont enfermées, sous la rude main qui les broie, un accent rauque et bref sans nuances. Mais, qu'elles soient emportées dans l'air tiède d'avril, ou qu'elles agonisent dans un lointain brumeux et glacé de décembre, elles expriment, pour les âmes simples qui les écoutent, des espoirs qui commencent ou des regrets qui s'apaisent. Une sentimentalité de romance flotte dans l'air et grise les pâlottes adolescentes. L'amour aux champs s'évoque par une langueur de ritournelle. Un entraînement irrésistible de passion se marque aux mesures d'une valse. Pour Céline, c'est l'excitation qui conduit les jeunesses aux gaietés sans lendemain des bals publics. C'est aussi l'évocation d'un passé d'il y a six mois, ou d'hier, et déjà peut-être la douleur amère du souvenir. La fillette déjà grande, à l'évaporée et puérile cervelle, qui entend ces airs, et qui a, à la fois, en les écoutant, de vagues sourires et des colères toutes proches, serait bien embarrassée de dire la confuse et mystérieuse sensation qu'elle éprouve. Elle balance sa fine tête pâlie, son souple buste, comme si elle se livrait aux bras du danseur qui l'a emportée avec

lin dans un grisant orage de bastringue, comme si elle se pâmait sur l'épaule de celui qui l'a promenée vers les barrières au soir du dimanche.

Le plus souvent, elle se lève, laisse là l'étoffe et l'aiguille, et les rubans et les fleurs. Elle saute d'un bout de la chambre à l'autre, dansante et valsante, les bras arrondis, les jupes tournoyantes, accompagnant l'air de sa voix blessée où il manque des notes, comme dans le registre de l'orgue.

Cécile, elle, restait en place, de plus en plus immobile, à mesure que se développait la mélodie, chant héroïque d'opéra, triomphale bouffonnerie italienne, chanson plaintive et amoureuse. Pendant que Céline s'excitait davantage au mouvement, finissait par gesticuler et rougir de plaisir, Cécile s'arrêtait de respirer et fermait les yeux, et quand l'aînée éclatait de rire, la petite était toute en proie à l'attendrissement silencieux.

La pauvre mélodie, sans qu'elle s'en rendît compte, faisait éclore la restreinte et touchante vie de son cœur ignorant. La voix éreintée de l'orgue est triste quand le crépuscule tombe en voile de crêpe sur les grandes villes, et que la musique lamentable chante

ironiquement les sentiments défunts, évoque les printemps disparus, dévide les souvenirs des inconscients et des vaincus. Mais, pour l'enfant, malgré l'appréhension du dehors et la tristesse journalière, il y avait de l'enchantement et de l'espoir dans cette musique énervante. Malgré elle, elle supposait des fêtes et rêvait vaguement de tendresse mystérieuse selon les cadences éclatantes ou séductrices, son esprit rêvassait à vouloir de l'inconnu devant les mirages dont s'agrandissait et s'illuminait l'humble chambre.

Elle fut un jour plus nerveuse, plus entraînée que de coutume, consentit à sortir en cachette avec sa sœur. Cécile suivit Céline, la craintive derrière la folle, la petite fille au cœur agité derrière la grande fille aux sens en liberté. L'expérience s'offrit prochaine. Au premier détour de rue, des jeunes gens semblaient exacts à un rendez- vous. Immédiatement, Cécile connut l'effroi — devant le dandinement de leur démarche, leurs corps lents, — leurs mains terribles, — leurs mâchoires de fauves, — leurs faces d'assassins, — leurs yeux de vice et de calcul.

Son destin n'était pas là, car elle s'arrêta, frémissante, et vile courut, rentra, voulant encore entendre

l;i hollc ritournelle de mensonge du joueur d'orgue.

Céline rentra cette fois comme Cécile, avec Cécile,

prise peut-être d'un émoi, en voyant sa sœur menée

par elle au piège de la rue où elle s'était déjà prise.

— N'aie donc pas peur, bête ! — dit-elle en voyant Cécile toute tremblante.

— Oh! Céline! — disait l'autre.

Toutes deux restèrent ce soir-là auprès de leur mère, la petite heureuse de croire son aînée adoucie, subitement calmée.

Cette petite Cécile, apprentie de quatorze ans, tressaillante de troubles et de songeries à l'arrivée du joueur d'orgue, connaissait encore une autre source de musique où son âme enfantine et féminine s'abreuvait longuement. C'était toujours la musique de la rue, celle qu'elle pouvait connaître, qu'elle trouvait sur son passage, — la chanson et le violon en plein air. Certains soirs, dans un apaisement particulier, la rue de Paris murmure et chante. Le soupir et la plainte, la rêverie et le cri, sortent du pavé, courent à ras du sol, montent aux maisons. Il semble à celui qui écoute dans le crépuscule des carrefours, que la dure chaussée et les tristes façades

exhalent des confidences rythmées, des aveux inconscients, des chuchotements d'amoureuses.

Le marchand de romances s'est installé sur le terre-plein d'un boulevard, à une extrémité de faubourg, à l'entrée d'une impasse, ou simplement au milieu d'une rue dépavée, défendue aux voitures. Il a dressé des tréteaux, étalé ses cahiers, ses paperasses, ses vignettes, pincé les cordes d'un violon.

De partout sont alors venues, comme les alouettes au miroir, les passantes rapides et les langoureuses retardataires, les gaies et les tristes filles qui regagnent les logis ouvriers, leur journée faite. C'est le défilé de tout ce qui vit de l'aiguille, des ciseaux, du crochet, de tout ce qui coupe de l'étoffe, coud des ourlets, brode des gants, fait envoler des rubans sur les chapeaux, enroule au laiton les feuilles de papier, accélère du pied une machine à coudre.

Les modistes et les couturières, les brunisseuses et les fleuristes, sont sorties des magasins à l'heure où l'horizon monte devant le soleil, où les lumières s'allument une à une dans l'atmosphère violette, dans la pourpre rose du soir. Au cours de la monotone journée, du chemin parcouru tous les jours, elles ont

entendu une vibration d'archet, une ritournelle chantante. Leur désir informulé de rêverie, de rire, de grâce, d'inconnu, a fait frissonner leur poitrine, a parcouru leurs veines en violente sève, donné l'assaut de son flux à leur cerveau ingénu. Les isolées sont venues, et celles qui vont par deux, toutes se sont approchées du festin de hasard, de mots et de sons, qui leur est servi dans la rue tiède encore de soleil et déjà ombrée de nuit. L'industriel chante, racle, répète le refrain, s'arrête, fait le tour de l'auditoire, vend aux écouteuses pour deux sous de poésie et de mélodie. A leur tour, elles vont chanter.

Cécile et Céline chantent avec ces compagnes inconnues.

Choeur faubourien, ignorante maîtrise, cantique intime évaporé dans l'air ! Il n'est pas de plus joli et de plus mélancolique spectacle. La nuit a tout à fait envahi le ravin de grande ville que surplombent les maisons de six étages, massives et indistinctes comme les collines abruptes et les falaises des océans. C'est seulement au loin dans le ciel que traîne la dernière lueur blême du jour disparu à l'occident. Une flamme remuante de bec de gaz, une flamme vacil-

lanle de bougie entourée de papier, c'est l'illumination de cette fête de coin de rue. Clarté suffisante pour faire remuer, s'allonger, se raccourcir les ombres, pour faire vivre, par saccades, le demi-cercle attentif des visages sérieux.

Toutes droites, en cheveux ou en chapeaux, robes montantes, tailles fragiles, les seins haut nichés, les petites se tiennent fixes, les yeux sur le chef de rencontre, comme des cantatrices qui vont chanter auprès d'un piano, comme des demoiselles de confrérie, dans une église.

Céline et Cécile, pas plus que les autres, ne connaissent les notes qu'elles ont sous les yeux. Ces points noirs, ces barres, ces signes, c'est pour elles langage de mystère comme un alphabet incompréhensible, ou ces creusements d'hiéroglyphes dans la pierre, qu'elles ont vus et touchés un jour dans une salle basse du Louvre. Elles lisent les paroles, écoutent la traînante voix du professeur, et ce sont les syllabes qui deviennent les notes.

Toutes chantent faiblement, d'abord, en une sourdine qui vibre à peine aux lèvres, elles se trompent, recommencent, suivent d'instinct la leçon. L'homme

emploie sans impatience la méthode de ceux qui apprennent à silller des airs aux canaris. Il chante tous les couplets, n'oublie jamais le refrain, revient au commencement aussitôt qu'il est arrivé à la fin. Les récit< uses s'habituent à la mélopée, obéissent à d'inexplicables mnémotechnies. Elles savent maintenant, élèvent la voix, osent les vivacités d'attaques, les lentes expirations, les inflexions sentimentales.

Les petites figures expressives s'animent dans une poussière de cendre et d'or, une grisaille lumineuse. La flamme de la bougie éclaire les paupières inférieures, les fines narines, les dents menues, le dessous du menton, croise les regards brillants. Sur les fronts levés, des ombres passent en coups d'ailes d'oiseaux de nuit. Les mains frêles, les feuilles des romances, sont de pâles taches tremblantes. Dans l'obscurité, le groupe des robes noires est mystérieux et attirant.

En même temps que les détails se précisent, les caractères, les manières d'être s'affirment. Des humbles et des timides qui veulent oser, telles que Cécile, chantent à voix basse. Des amoureuses comme Céline rient et se pâment. Des fières suivent

des yeux, la bouche durement fermée, avec des condescendances de mondaines. Des violentes se manifestent à pleine voix insolente. Des langoureuses soupirent et expirent. Des tristes, des maladroites, de compréhension difficile, cherchent, s'entêtent, modulent avec de brusques petits cris de gosier qui semblent accompagner des sauts d'oiseaux blessés. Des bouches ouvertes, des lèvres avancées, des prunelles qui bougent, lisant les vers, des gorges enflées et roucoulantes, des faces blanches, des nuques brunes, des mains qui s'appuient et battent des mesures sur les épaules des amies, des têtes qui s'inclinent ou se renversent, de tous ces jeunes corps qui tressaillent et s'élancent, — se dégage le symbole de la poésie instinctive et de la musique de la rue.

Qu'importent les paroles ! Elles sont ce qu'elles peuvent être dans la langue des romances. Elles célèbrent les sentiers des bois, les premiers lilas, les roses fanées, les robes blanches, les roulades d'oiseaux, les baisers et les ivresses sous les tonnelles, les valses des bals publics, les déchirements des ruptures, les bonheurs des réconciliations. Ce sont les lamentables invocations à l'amant inconnu, frisé au petit fer,

sensible et godailleur, celui qui est là sur l'image, en chapeau de paille, tenant des mains de femme ou pleurant dans un verre. La réalité le transformera bien vite, ce désiré du cœur, cet idéal compagnon de promenades, d'amour et de sommeil, mais les lithographies ne le représenteront jamais en homme qui abandonne ou en brutal qui frappe.

Qu'importe aussi la musique ! Phrases usées, notes mécaniques, rythmes insipides, enroulements berceurs, toute cette convention fait battre ces cœurs inquiets, verse à ces cervelles avides un vin d'enivrement, repose ou exalte ces petites, déjà lassées par la vie, leur donne la tranquillité, l'excitation nerveuse, l'oubli, le désir, les sentiments doux et cruels qu'elles ignorent, qu'elles sentent monter en elles comme des forces inconnues. Ces chants aigus, ces chants bas, ces vocalises fines, ces résonances graves, déjà meurtries, ces désaccords, ces notes fausses, et parfois ces purs unissons, c'est la voix navrée et mystique des pierres du faubourg, du travail sans espoir, du sexe pubère, des faibles perdus dans les foules.

Toujours, dans la ville de tumulte, sur les îlots

-§— 264 ■"§qui divisent les vagues humaines, les filles de Paris s'arrêteront, aux soirs lourds de l'été, donneront à entendre les plaintes de leurs voix et les balbutiants secrets de leurs âmes de pauvresses, chants des chloroses, appels des sirènes anémiques. Frêle groupe, permanent et vivace, auquel vient s'adjoindre sans cesse une nouvelle fillette, souffrante des inquiétudes qu'elle garde, et qui se hâte de dire à haute voix, en pleine rue, son chagrin et sa joie sans raison. Ce fut l'occasion des confidences premières de la petite Cécile. Elle s'arrêta au son de ce violon triste, parmi ces camarades de rencontre, prit la romance de ses mains tremblantes, et d'une voix qui tremblait aussi, elle dit, avec les autres, ses craintifs espoirs, elle confia à l'air du soir, à la rue accueillante, les vagues aveux de son cœur.

Pour Céline, elle ne pouvait plus s'arrêter de descendre la pente rapide où elle s'était engagée. Ni son père, ni même sa mère, ne soupçonnèrent quel usage elle pouvait faire de ses instants de liberté. Elle avait toujours quelque motif plausible à alléguer. Son intelligence était appliquée au mensonge, son énergie employée à courir où son destin l'appelait.

Elle forma, avec l'un, avec l'autre, le couple qui donne sans souci le spectacle de ses amours.

Ils passent enlacés au long des avenues, stationnent dans l'ombre, sous l'abri des branches, repartent lentement, la taille infléchie, les visages proches, indifférents à tout l'extérieur, sérieux et extasiés comme Faust et Marguerite au jardin.

Ils sont assis sur un banc de square ou de boulevard, les mains liées, immobiles, perdus, autant que dans un sommeil d'alcôve.

Ils dansent sur le plancher d'un bal public, droits l'un devant l'autre, se tenant à pleins bras, le duo de leurs corps emporté au rythme de la valse.

Souvent, rien d'anormal n'arrête l'attention. Parfois aussi un aspect étrange apparaît, et la réunion des deux silhouettes se résout en monstruosité.

C'est lorsque l'amoureuse Céline dresse sa fine stature, lève vers l'amant un visage de chair lumineuse, des yeux en fleur, une bouche dessinée en sourire ravi, c'est lorsqu'il émane de la charmante fille une lueur et un parfum, et qu'il y a pour partenaire à cette créature naissante un bandit aux yeux sanglants, aux poings de tueur, quelque bête basse effroyable-

ment machoirée, et qui a fait sa proie de l'enfant. Une idée de liaison contre nature, de différence d'essence, de race, vient à l'esprit. Le vieux mythe de la Belle et la Bête s'incarne à nouveau. Un animal aux lourdes pattes, à la gueule féroce, emporte vers sa tanière la petite nymphe inconsciente des avenues et des squares.

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