VI. — CÉLINE ET CÉCILE
Désormais, les trois femmes sont seules. La triste prévision de la mère aux jours du Siège de Paris s'est réalisée point par point. Le chef de famille ne lui a été d'aucun secours, est tombé, lui aussi, comme ses fils, sous les coups d'on ne sait quelle secrète fatalité, avec cette différence qu'il a, on peut le dire, cherché son sort. Justin et Jean, au con-
traire, ont obéi à une puissance plus forte que leur volonté, à un ensemble de circonstances qu'ils n'avaient pas créées, qui disposaient d'eux, malgré eux, malgré tout. Ils avaient gardé l'idée qu'ils remplissaient leur devoir en obéissant au destin. Mais le pauvre père Pommier, s'était-il laissé assez opprimer et vaincre ! Un verre après un autre verre, c'était toute son histoire. La vapeur corrosive qui montait tous les jours à son cerveau avait fini par faire le trou d'où s'étaient enfuies sa raison et sa vie.
Était-ce possible ! S'abandonner de la sorte, ne pas se défendre davantage, ne pas même essayer de résister! C'était à croire qu'il l'avait fait exprès, qu'il avait décidé de se détruire, de s'en aller, d'abandonner là sa femme et ses deux filles ! Et pourtant, non ! on voyait bien qu'il ne voulait pas son sort, qu'il subissait un mauvais instinct, qu'il enrageait de se faire ainsi du mal, mais qu'il était impuissant à se corriger. Ne le dit-il pas à sa femme, pendant cette nuit où il se mit tout à coup à parler avec une si extraordinaire lucidité ? Elle se rappelait la peine visible du malheureux homme. Pareil à un nageur qui perd pied, il se sentait entraîné par le
courant, incapable d'aucun effort pour se sauver. Son désarroi ('tait certain, il se jugeait avec clairvoyance, pleurant sa faiblesse, se sachant incapable de guérir, et comme averti du dénouement prochain que plus rien maintenant ne pouvait empêcher.
La femme vaillante ne comprenait pas la raison d'un si lâche abandon de soi-même et d'une si épouvantable destinée. C'était probablement une maladie qui s'emparait des pauvres gens et qui avait raison d'eux quand même. Combien étaient atteints, se débattaient plus ou moins, mais finissaient par succomber! Et ceux qui vivaient près d'eux, leurs femmes, leurs enfants, se trouvaient atteints par contre-coup. La voilà seule aujourd'hui, et avec deux filles !... Ah ! si Jean, seulement, avait voulu l'entendre, si le dernier jour il ne s'était pas enfui loin d'elle, emporté par la fureur du combat vers ce Père-Lachaise où il devait trouver la mort parmi les morts !... Il serait là, avec elles trois, il remplacerait le père disparu. Elle lui avait dit et prédit ce qui arriverait, mais il était resté sourd à toutes les prières... Elle ressassait toujours les mêmes souvenirs et les mêmes regrets.
« Allons ! — se disait-elle, — laissons cela, regar-
-g— 3i6 amidons devant nous, et non en arrière, et, de mes deux filles, tâchons de faire deux femmes... Deux femmes !... mais quel sera leur avenir ? Ma vie, sans doute. Des enfants qui mourront, un mari qui boira. . . Et ce sera toujours ainsi pour tous, tout le temps que le monde durera. Il faudrait que les gens deviennent raisonnables, sachent se contenter de peu, et se plaire chez eux, et puis qu'il n'y ait plus de bouleversements, plus de guerres, plus de misères, plus de comptoirs où l'on boit du poison... »
Elle faisait ces réflexions, et parfois elle les communiquait à ses filles, mais elle ne savait, pauvre et ignorante comme elle était, découvrir le remède à tant de maux. Elle ne pouvait que demander aux deux fillettes d'être comme elle, et, après tout, peutêtre n'y avait-il d'autre remède à tous les malheurs que de se bien conduire soi-même.
Elle voyait, avec une joie qui la consolait un peu, qu'elle était comprise par Cécile, et les paroles que celle-ci lui répondait brièvement lui prouvaient sa bonne volonté et sa droite nature. Oh ! celle-là ne faisait pas de phrases. Elle ne disait que quelques mots :
— Sois tranquille, maman!... Mlons, maman, ne te tourmente pas!...
Mais ces quelques mots étaient dits d'une telle voix, certifies de tels regards, qu'ils inspiraient la sécurité. Oui, celle-là, on devait le croire, serait sage et prudente.
Mais Céline! La mère n'avait jamais su, savait moins que jamais, quelle conduite tenir avec cette folle. Tous les efforts de persuasion échouaient, se heurtaient à ce front obstiné, derrière lequel divaguait la cervelle la plus légère. Elle ne semblait même pas entendre. On avait beau lui parler, la presser, on n'en tirait rien : ses jolis yeux semblaient vides, sa charmante tête vivait sans pensée. En elle, la mère retrouvait la gentillesse et l'inconscience du père, son esprit à Tévent, son manque de résolution. Et il ne s'agissait plus d'un homme, mais d'une faible fille, de chair tendre, sans volonté... Comment avait-elle pu avoir une enfant ainsi faite ? Les trois autres, les deux morts et la vivante, étaient si sérieux ! Sûrement, Justin et Jean ne se seraient pas mis à boire. Sûrement, Cécile ne tournerait pas mal.
La mère ne cessait d'agiter ces craintes en
elle-même, ou bien elle les exprimait lorsqu'elle était seule avec Cécile, sa fille de quinze ans, pourvue de plus de raison et de prévoyance que sa fille de vingt ans. Et toujours la conclusion était la même : — Nous avons eu tout ce qu'il est possible d'avoir !... Que peut-il nous arriver encore?..
A une heure du matin, Cécile et sa mère entendirent la clef tourner doucement dans la serrure : Céline rentrait. Elle crut, sans doute, ne pas troubler le sommeil de sa mère et de sa sœur. Il y avait déjà plusieurs semaines que cela durait ainsi. A la façon dont elle avait reçu les observations, la mère avait bien vu que tous les raisonnements, les douces ou dures paroles étaient inutiles. Elle aimait encore mieux la voir revenir tard que pas du tout, livrée à elle-même, perdue dans l'immensité de Paris. Les premières fois, la mère, confiante, croyait aux « heures supplémentaires » de Fatelier, au bout de conduite fait à une compagne, au service rendu à une amie malade, à l 'accident d'omnibus , aux encombrements de voitures . Un jour, le voile tomba, la vérité apparut, tout n'était que prétextes et mensonges : la mère surprit sa
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ûlle aînée on conversation avec un mauvais drôle qui
s'éloigna en ricanant. Il veut à la maison des remontrances, des pleurs, des drames. Céline fut surveillée. Mais on ne put obtenir délie que des réponses vagues à toutes les questions. La mère alla, chaque fois quelle le put, attendre la sortie de l'atelier. Céline, fréquemment, trompa sa vigilance. Et cela ne servit qu'à la rendre maussade, hargneuse, insolente, fougueuse. Puis elle jouait l'indifférence, muette ou chantonnant entre ses dents.
La mère n'était pas une timide, mais il lui fallut pourtant subir cet entêtement et cette force d'inertie. Elle supporta ces avanies, anxieuse et farouche, un peu rassurée par le retour de Céline chaque soir. Cécile, aussi, avait essayé de convaincre sa sœur. Elle n'avait obtenu, comme sa mère, en échange de ses bonnes intentions, que bourrades ou haussements d'épaules, avec des railleries en plus. — Pourvu qu'il ne nous arrive pas pis ! — disait toujours la mère, sans formuler autrement ses appréhensions.
Cécile n'osait pas l'interroger, devinait ses réticences, craignait tout de Céline.
Ce soir-là, comme d'habitude, le silence régna
pendant que Céline se dévêtait dans l'obscurité, espérant n'attirer l'attention de personne. Le sommeil, bientôt, en effet, gagna les trois femmes.
Brusquement, la mère fut réveillée en sursaut. Elle avait perçu un bruit singulier. Elle écouta... Rien... Elle resta inquiète et attentive. Elle entendit encore, au bout d'un instant, le même bruit, semblable à un miaulement étouffé de petit chat.
— Cécile! — cria-t-elle fébrilement, — entends-tu? Cécile, de même, écoutait.
— C'est un chat qui a dû se faufiler derrière Céline... Céline ! Céline! es-tu éveillée?
Céline dormait, puisqu'elle ne répondit pas.
Les cris recommencèrent. Sans cesse, les mêmes petits miaulements étouffés.
La mère sauta hors de son lit, alluma une chandelle, et, pieds nus, courut directement à l'endroit d'où partait le bruit : — au lit de Céline.
Elle paraissait dormir, toute pâle. Instinctivement, la mère fut avertie de la vérité. Elle arracha la couverture de sa fille.
La douleur et l'effroi lui firent jeter un appel. Cécile se leva, vint près de sa mère. Céline était
immobile, étendue sur le dos. Contre elle, un petit être remuait.
— Tu accouches ! — se lamentait la mère, affolée. ( Séline tourna la tête vers le mur, sans un mot.
Cécile sanglotait. La mère reprit un peu de sangfroid, mania doucement le petit être, une petite fille.
— J'ai cru que tu lavais tuée! — dit-elle.
Et à Cécile qu'elle voyait toute tremblante, presque défaillante.
— Tu ne peux sortir, aller chez la sage-femme... Comment faire ?. .. Allons, je vais y aller. Reste près de Céline, et n'aie pas peur!...
Elle s'en alla, vêtue à la hâte, tâtonnant dans l'escalier.
Cécile alors retint ses larmes, s'obligea, comme sa mère à dominer sa douleur, se tint près de Céline, serra sa main brûlante, baisa son front moite.
— Tu souffres, ma pauvre Céline ? — lui dit-elle. Elle insista, épeurée du silence de sa sœur :
— Tu as une petite fille, — dit-elle avec attendrissement. — Aie confiance en moi : je l'aimerai bien.
Céline alors retourna la tête, remua le bras, ses yeux s'abaissèrent sur l'enfant, qui continuait à bou-
ger et à vagir, puis elle regarda sa sœur et lui dit :
— J'ai chaud.
La sueur, en efiet, coulait en grosses gouttes sur le visage, sur les bras de l'accouchée.
Cécile alla entr'ouvrir la fenêtre, prit un linge, essuya le front, la bouche, la gorge, les épaules de l'accouchée. La fillette était silencieuse et attentive. Elle avait un peu de frayeur de cette chose qui tressaillait là, sur le drap, mais elle voulut se forcer à la tranquillité énergique de sa mère. Céline se plaignit encore de la chaleur.
— J'ai soif, — dit-elle.
Cécile lui donna à boire.
Céline ne se plaignit plus, ne s'agita plus. L'enfant aussi resta tranquille. Cécile osa l'examiner mieux. Son cœur était ému. C'était du nouveau dans sa vie, cet enfant qui, naissant chez sa mère et chez elle, leur appartiendrait sans nul doute, comme à Céline. Elle associa son avenir à celui de cette nouvelle venue, se vit lui confectionnant de petites robes, la menant promener le dimanche ; elle s'entendit appeler « ma tante », — « tante », — « tantine », — comme la bonne femme d'Andilly.
Revenue au sentiment de la réalité immédiate, elle comprit aussi que c'était un nouveau malheur qui entrait dans la maison : — l'honneur perdu, la fille-mère abandonnée, comme tant d'autres, le désespoir pour sa mère déjà si éprouvée, la honte sur elles trois, les quolibets et les médisances de tout le quartier.
« Pauvre Céline !... Nous lui donnerons du courage... Mais voudra-t-elle nous écouter? »
Des pas. La mère revient, guidant une jeune femme. L'étrangère ôte son chapeau, son manteau, réclame du linge, de l'eau tiède, vient près du lit de Céline.
— Allons, madame, du courage ! — dit-elle à l'accouchée.
Quelques instants après, le lit était remis en ordre, le bébé emmailloté avec des serviettes, couché auprès de sa mère. La sage-femme dit qu'elle reviendrait dans la matinée; que si on avait besoin d'elle avant, ce qu'elle ne croyait pas, on la trouverait ; que, pour le moment, il n'y avait qu'à laisser dormir Céline. Elle dit aussi les soins nécessaires à l'enfant, et partit.
Céline dormit peut-être, mais les deux autres ne dormirent guère, attendirent le jour. La mère, alors, vint au chevet de Céline.
— Qui est-ce, le père ? — demanda- t-elle brièvement à l'accouchée, qu'elle vit un peu reposée, respirant régulièrement, regardant avec des yeux calmes. — Allons dis ! Ce n'est pas long, un nom !
Céline avait clos de nouveau les yeux, qui viraient sous les paupières, et celles-ci ne se descellèrent pas.
— Voyons, allons!...
— Tu ne le connais pas, — dit enfin Céline, sèchement.
— Mais tu le connais, toi!... Nomme-le... Je vais aller le chercher. Il ne reniera pas sa fille, je pense! C'est un honnête homme, un brave garçon, — affirmait-elle pour se rassurer. — Vous vous aimez !... Tu n'es pas la seule qui ait eu un enfant sans être mariée. Je te promets de ne jamais te faire de reproches... Tu sais bien que tu es toujours ma petite Céline, ma petite fille, comme Cécile... Ta mère veut bien souffrir pour toi, être humiliée... et si cela s'arrange maintenant, si tu veux faire ton devoir, tout s'oubliera.
Céline ne répondit pas, n'ouvrit pas les yeux, ne vit pas le visage de sa mère, aussi éloquent que le son de sa voix. Le front de l'entêtée se crispa, ses traits eurent l'aspect de l'agacement, de l'irritation.
— Il est marié, alors ! . . . Voyons, dis-moi la vérité, j'ai besoin de la savoir, je préfère ça... Une peine de plus ou de moins après celle-là! — dit-elle en montrant l'enfant.
Céline, la face dure, ne sortit pas de son mutisme.
— Laisse-la, mère, encore pour ce matin : elle est lasse, et cela lui fait mal, tu vois, — dit Cécile, secourable à sa sœur.
— Soit ! Mais tout de même, Céline, tu savais bien que tu étais enceinte : dis-moi, au moins, toi qui caches si bien les choses, si tu as préparé une layette.
— Non. — dit laconiquement Céline.
Cécile et sa mère quittèrent cette insensible, s'installèrent dans l'autre chambre, retrouvant des petits vêtements anciens, taillant, cousant, passant ainsi la journée, venant à chaque instant voir Céline, appor-
tant du lait à l'enfant, parlant à voix basse de ce drame inattendu.
— Dire que je ne m'en suis pas même aperçue î — s'écriait la mère. — Je l'ai trouvée bien fatiguée quelquefois, mais elle esquivait toujours mes questions... Elle a été rouée, comme d'habitude. Sa taille était mince, elle avait ses couleurs sur les joues... hier encore, elle descendait si vite l'escalier!... Il ne nous manquait plus que cela ! Une de plus à nourrir, car il ne faut pas compter sur Céline... à moins que cela ne la transforme, mais j'en doute!... Quel affront pour elle, pour moi, et même pour toi, dans la maison ! On clabaude quand il n'y a rien : qu'est-ce que cela sera, alors ? Nous ne pourrons plus faire un pas sans avoir tous les yeux sur nous.
— Que veux-tu, mère ! le mal est fait, — dit la sérieuse fille de quinze ans; — il faut tacher d'en faire du bien. Aimons l'enfant : s'il n'a pas de père, il est toujours de Céline, et Céline est ta fille.
L'enfant fut déclaré de père inconnu, reçut le prénom de Yictorine. Céline ne parla que pour manifester son désir de l'appeler ainsi.
La convalescence de Céline fut courte. Plusieurs
fois elle fut interrogée sur le père. Elle ne répondit qu'une fois à sa sœur :
— Ce n'est pas ton affaire.
Huit jours après la naissance, un malin, la mère et Cécile ne trouvèrent plus Céline : il n'y avait dans le lit que l'enfant. Sur la table, à côté du biberon, un morceau de papier, où la fuyarde avait écrit deux lignes au crayon :
« Ne me cherchez pas. Je suis bien maintenant. Je vous ennuie : je m'en vais. Maman soignera mieu\ Victorine que moi. »
— Malheureuse ! — dit Cécile.
Elle souleva l'enfant, le serra dans ses jeunes bras, comme si elle prenait à témoin l'avenir, et dit en baisant le doux front du nouveau-né :
— Je serai ta maman.
Mais bientôt l'enfant languit et mourut, comme si son inconsciente mère avait emporté sa vie. Ce fut un grand chagrin pour Cécile. Les deux femmes suivirent le léger cercueil, s'en revinrent, serrées l'une contre l'autre, dans leur triste logis qui leur parut un désert.
Elles explorèrent les alentours avec la crainte
secrète d'une affreuse rencontre. Elles attendirent en vain. Puis, elles se résolurent à quitter la maison. Malgré tant de malheurs qui leur étaient arrivés là : folie alcoolique du père, accouchement et fuite de Céline, mort de Victorine, elles seraient restées. Leur histoire était banale, après tout, et les pauvres gens sont habitués à ces catastrophes. Ils ne sont pas toujours pour cela bienveillants et humains, et bien souvent, sans raison, les voisins font une terrible guerre aux vaincus de l'existence. Toutefois, il n'en fut pas ainsi. Les deux femmes avaient affaire à des gens qui ne s'occupèrent pas d'elles, ou à d'autres qui les estimaient, qui respectaient leur deuil et leur attitude si réservée, si convenable. La concierge, toute à ses billets de loterie, n'était pas une mauvaise langue, et les locataires étaient des personnes tranquilles, ouvriers, employés, partant le matin et rentrant le soir, sortant le dimanche, n'ayant pas le temps de s'attendrir ou de débiner : d'ailleurs, on déménageait et on emménageait fréquemment dans la maison. Le père Chaudron n'était plus venu depuis la mort du père Pommier ; Paterneau, le joueur aux courses, avait changé de quartier, et les nouveaux
-*— 329 — *habitants ne s'étaient pas enquis de ces deux femmes qu'on n'apercevait guère.
Ce fut la nécessite qui força la mère et la fille à déguerpir, elles aussi. Elles voulurent un loyer moins cher, un logement plus petit où s'établir sans abandonner Belleville ou trop s'en éloigner.
Il y avait encore un autre motif à leur changement : Cécile se séparait de Mme Bausse, chez laquelle elle ne gagnait passa vie. Elle avait découvert, au hasard des affiches manuscrites collées sur les murs, un magasin de la rue Lafayette qui « demandait des ouvrières » et elle suggéra à sa mère l'idée de se rapprocher des Buttes-Chaumont. Si elles habitaient près du parc, elles auraient bon air et belle lumière, une promenade toute proche, et elles pourraient essayer de revivre.
Elles cherchèrent ensemble, un soir, en revenant de la rue Lafayette, trouvèrent la rue Secrétan, qui montait tout droit aux Buttes Ghaumont.
Elles s'établirent là un peu à la hâte.
Cette rue Secrétan, dont l'ouverture était alors étroite et sombre, a été, depuis, assainie, modifiée, démolie en partie. En cette année-là, la partie com-
prise entre le boulevard de la Villette et la rue Bolivar était un des plus tristes couloirs où ait jamais cheminé la misère de Paris. Les propriétaires et les entrepreneurs responsables de cet aspect avaient réalisé, sans le vouloir et sans songer à aucun effet de mise en scène, le décor même qui convient à la pauvreté besogneuse et au travail sans espoir. Aucun souci du pittoresque n'avait commandé la construction des maisons et l'agencement des boutiques, rien non plus ne donnait l'idée du faubourg mélodramatique par les procédés usités au théâtre. Le banal seul triomphait, mais avec quelle beauté sinistre, quelle douloureuse éloquence !
C'est une invincible loi, sortie des choses, qui avait fait rassembler ces maisons sans âge, ces bâtisses qui prenaient immédiatement, en s'élevant du sol, les apparences non illusoires de la maladie et de la vétusté. Les pierres employées avaient apporté avec elles un effritement et une lèpre. Les lettres badigeonnées aux murs coulaient immédiatement en salissures noires, de la teinte du noir des lettres d'enterrement. Les couleurs employées aux devantures se décomposaient en jaunes et en verts morbides, le
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rouge des façades des marchands de vin se coagulait et noircissait en flaques de sang oubliées d'un vieil assassinat. La tristesse des bas-fonds sociaux surgissait naturellement et librement.
Est-ce l'orientation de la rue qui le voulait ainsi ? Il semblait qu'il y eut toujours une humidité et une fraîcheur dans l'air, que l'eau des ruisseaux stagnât, que la lumière du soleil rodât dans le quartier sans pouvoir entrer dans la rue, que le pavé fût toujours gras. Même lorsque le ciel se pavoisait et s'illuminait, une brume obscurcissait l'atmosphère : sans doute elle montait du sol et des ruisseaux, elle sortait des arrière-cours, des entrées d'hôtels garnis, de l'amas en fermentation des victuailles.
Car la rue où Cécile et sa mère ont trouvé leur gîte est une rue où la nourriture abonde. Les vitrines ouvertes crevaient, débordaient, versaient leur trop plein de mangeaille sur le trottoir : les viandes de boucherie et de charcuterie, les bœufs saignants, les veaux pâles, les gigots de mouton enveloppés comme des bouquets dans des papiers découpés et ajourés en broderies, les moitiés de porc épais de lard, les guirlandes de saucisses, les mous roses et
les foies violets, tous les suifs et tous les grasdoubles, tout ce qui, chez les tripiers, colle aux tables de marbre et trempe dans les baquets. C'était le charnier offert aux fatigues, aux appétits, aux faims terriblement gagnées.
Tout cela, poignant on ne sait pourquoi, comme les maisons, comme l'atmosphère. Les légumes, les fruits, les fromages, dans les rez-de-chaussée des pauvres cassines, ou vendus au panier, sur le bord du trottoir, avaient la même apparence de nourriture de hasard, faisaient songer à des restes dédaignés.
C'était la pauvreté qui essayait de vivre de la pauvreté.
Ces petits marchands, pour la plupart, étaient inquiets et misérables, autant que ceux-là qui s'arrêtaient aux éventaires. Le boucher, le boulanger, le marchand de vins, dispensateurs de la vie, luttaient comme ils pouvaient contre les mauvaises payes, et les pratiques habituelles du négoce étaient embusquées partout, au passage de la foule.
Mais l'homme a si bien accepté la vie, dans n'importe quelles conditions, il s'est fait une telle habi-
hide des événements toujours les mêmes <!<• chaque
jour, que ce passage et ce stationnement de foule n'étaient pas plus sinistres qu'ailleurs, dans cette sinistre partie de la rue Secrétan, comprise entre le rond-point de la Villette et la rue Bolivar. Sur ces pavés qui semblaient promis à quelque future barricade, dans cette rue faite pour un surgissement de drapeau noir, les enfants des pauvres étaient joyeux, les physionomies des hommes étaient joviales.
Debout sur le pas des portes, ou descendant vers le boulevard, ou montant, aux jours de répit, vers le paysage des Buttes-Chaumont, les mâles gardaient leur allure de bons compagnons, vite déridés par une pipe de bon tabac et un verre de mauvais vin. Les femmes, elles, étaient comme toutes les femmes de faubourg, pensives, ou stupéfiées, bu soucieuses avec des yeux ardents. Une telle rue faisait comprendre le drame social en suspens, le désespoir et la révolte possibles, et aussi la triste beauté de l'acceptation, la longue sérénité du cheminement à ras de terre, la pauvre vie matérielle, égayée par les joies qui s'achètent dans les boutiques.
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Il ny a ici aucun blâme. Chômage, misère, inquiétude du lendemain, ne sont pas des vices. Ce sont les injustices du sort et les tares de la civilisation. Le spectacle prend une belle signification par le labeur sans trêve, la gaieté énergique, l'effort pour le lendemain meilleur. Cette rue et bien d'autres sont admirables, non pour leur aspect, mais pour la foule qui donne une telle leçon de courage, qui affiche un tel viril espoir.
En haut, il y avait un élargissement. La physionomie de la rue changeait après la traversée de la rue Bolivar. C'était alors une rue des quartiers neufs de Paris, bordée de terrains, de maisons en construction, de maisons neuves, — les maisons ordinaires, à façades sculptées, à balcons, à vestibules. A gauche, derrière un remblai de terre, une cité de chiffonniers. A droite, entre deux bâtisses nouvelles, les mouvements de terrains de buttes incultes, glaiseuses, verdies d'herbe rare. Quelques coins de terre de pousse plus drue où paissent les troupeaux de vaches des laiteries. Sur les sommets, des maisons dessinées en plein ciel, et dont les vitres brillent aux moindres feux de l'espace. En contre-
bas, le clocher de l'église Saint-Georges, accolé d'un presbytère en camp volant, un rez-de-chaussée et un premier étage à galerie de bois.
L'étendue aperçue évoquait une banlieue de ville maritime, dont les dernières maisons se perdent sur les crêtes et dans les replis d'une falaise. Un paysage suggéré vient s'ajouter au paysage réel. Dans ces parages, le soir, au moment où les lumières jaillissent, les flammes de gaz scintillent comme les feux des jetées, les jets de lumière s'élancent comme les projections des phares.
Enfin, plus loin, c'est la féerie des Buttes-Chaumont.
La rue conduit au jardin de repos, aux fleurs, aux arbres, aux bancs, aux pelouses, toute une grande étendue de nuées et d'éther au-dessus des vertes collines.
Malgré ce voisinage, Cécile et sa mère ne voulurent pas rester dans la rue tumultueuse. Elles n'avaient que trop vu ces décors violemment animés par le drame de la vie. Toutes deux avaient besoin de repos, et il leur fallait ce repos complet. A peine installées, elles donnèrent congé, cherchèrent
encore, ne virent rien pour elles dans la partie haute et bourgeoise de la rue Secrétan. Elles passèrent alors de l'autre côté du parc, se retrouvèrent à Belleville, explorèrent la rue de la Yillette, se décidèrent pour une petite rue, la rue Louvain, entre la rue de la Villette et la rue Lassus qui longe l'église de Belleville.
Elles louèrent une chambre et une cuisine, avec des fenêtres ouvrant sur la rue, en face du grand jardin inculte d'un ancien pensionnat. Les arbres, les arbrisseaux, les fleurs, les herbes y croissaient en liberté. Il y avait un jeu de boules dans une large allée, à l'ombre d'un vieux mur soutenu par des contreforts. En somme, elles habitaient, là aussi, à dix minutes des Buttes-Chaumont, que Cécile traversait presque tous les jours pour aller prendre et rapporter son ouvrage, et la mère et la fille pouvaient, à leurs instants de répit, se promener et s'asseoir dans le beau jardin, le parc enchanteur, oasis de la ville de travail et de misère.
Comme tous ceux qui habitent là, dans les rues, les ruelles, les passages des alentours, dans les larges voies de la Yillette ou dans la petite province de
Belleville, elles se trouvèrent les propriétaires d'un domaine inattendu, elles surent en goûter la surprise et la douceur. Les jardiniers qui ont employé ces accidents de terrain, dessiné ces pelouses, planté ces arbres, ont été des fournisseurs d'illusions pour les passants. Au gré de l'esprit et des yeux, selon la saison, l'atmosphère et l'heure, on peut nommer d'un nom préféré le paysage aperçu au bas d'une pente, à un tournant d'allée. Nature de théâtre, fragilité de décors, maquettes de Normandie, des Vosges ou du Jura, de Suisse ou de Bretagne, mais c'est tout de même un départ vers d'autres pierre et d'autres verdures, et la nostalgie de tous ces gens, qui sont ici et qui sont nés ailleurs, peut trouver dans cette nature factice l'enchantement du souvenir.
C'est l'apothéose du factice, le règne d'un doux mensonge, une sorte de changement à vue qui se fait dans cette région de négoce et d'usines, bruyante de machines et traversée de fumées.
La grâce subite de ce beau jardin agit sur l'intelligence attentive de Cécile, elle fut retenue là dans ses minutes libres. Elle préférait rester sur la hau-
teur plutôt que de descendre vers Paris, dans le fond du cirque. Gomme les autres, en semaine, elle était bien forcée de dégringoler la côte pour s'en aller chercher sa subsistance. Au moins, par le dimanche, elle avait un jour à elle pour connaître son séjour, son quartier, pour apprendre les rues qu'elle traversait si vite, les autres jours, matin et soir. Ce goût casanier, ce sentiment du chez soi, crée ainsi des petites villes dans la grande. Que l'on sache bien qu'à Bagnolet, à Montreuil, aux portes de Paris, contre la barrière, il y a des bonnes femmes qui n'ont jamais franchi l'enceinte des fortifications, qui n'ont jamais eu la curiosité de l'autre côté.
De même, dans ce quartier au delà des boulevards extérieurs, la mère de Cécile, comme quantité de femmes tranquilles, très travailleuses chez elles, peu enclines à sortir, ne connaissait guère de Paris que ce qu'elle en voyait à l'horizon : un découpage de toits, de monuments, de clochers, dans un amas de fumées. Pour celle-là et ses pareilles, la création d'un jardin tel que les Buttes- Chaumont est un bienfait qui ne sera jamais assez célébré. C'est là que la mère, en promenade avec Cécile, allait au soir cher-
cher son pays de Bretagne, son souvenir d'enfance. La grotte, la cascade, le lac ne disaient pas grand' chose à son esprit, pouvaient l'étonner comme une nature de théâtre, mais une chanson de campagne lui était chantée par ce ruisselet courant sur les pierres, ce ruisselet clair où venaient boire les merles, où se reflétaient les sapins.
Et les autres, ceux qui ne sont d'aucun pays, qui sont nés dans une rue démolie, qui déménagent de maison en maison, depuis leur naissance?
Pour ceux-là, avec un peu de conversations écoutées, quelques lectures retenues, ils peuvent croire, après la traversée du parc minuscule, avoir accompli tous les lointains voyages. La montagne, la terrasse, la lande, la muraille granitique brodée de lichens, apparaissent à la fois dans l'étroit espace. Les plantes les plus différentes croissent, la nature se transforme et se déguise. Cécile était ainsi, avait pendant une minute, une rapide minute, la sensation de la grand'route en pleine forêt. Pendant une autre minute elle descendait un sentier rocailleux perdu dans la solitude. Une eau courait en zigzag de vifargent, un torrent sautait sur des pierres usées, une
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cascade tombait dans le clair-obscur verdâtre d'une grotte, une mare subitement se dessinait en des proportions de lac.
Tout est ajusté, façonné, pour tenir le moins de place possible. C'est une série d'échantillons, mais les arrangeurs de ce jardin ont admirablement profité de sa disposition naturelle. Ce qu'ils n'avaient pas en étendue, ils l'avaient en hauteur, et ils ont su se servir des collines et des vallonnements pour créer, dans ce coin de Paris, cette contrée pittoresque. Les descentes et les montées ont été propices à la variété de visions cherchées. Et c'est ainsi que le noir Montfaucon a été transformé, vêtu de verdures, parfumé de fleurs, ouvert sur des scènes multiples, des changements à vue de vie et de nature, — un univers en raccourci.
Cécile connut le jardin, ses alentours, et connut Paris, vu de loin et de haut.
A tout instant, de chaque tournant de rue, sur la colline de Belleville, Paris se révélait à elle, grandiose et bruissant, au bas des chaussées qui plongent en son océan. De telle rue courant en lacet à quelque sommet, de tel seuil d'une maisonnette dressée en
plein ciel, la ville apparaissait, et la lointaine campagne. Mais c'est du haut des Butles-Chaumont, de trois points différents, que la fillette avait la vision la plus étendue.
Par la rue Botzaris qui longe le parc, elle laissait à droite des palissades, des cahutes entourées de tournesols et de roses trémières, des hôtels meublés, un immense terrain vague où errait toujours quelque vieux cheval, terrain encadré de maisonnettes, dominé par les deux clochers de l'église de Belleville. A gauche, par les grilles, elle voyait le jardin, la percée d'une allée, le gris bleu de l'horizon à travers le feuillage, et enfin une subite éclaircie, l'immense espace, découvert de la rue, maintenant bordée d'une balustrade et suspendue au-dessus de la cascade.
De là, les Buttes-Chaumont se découvrent toutes petites, un îlot verdoyant perdu dans l'espace. Elles sont enserrées de toutes parts, bloquées par la ville de pierre, les rues, les maisons, les usines. Ce qui apparaît, c'est que la nature a conquis à grand'peine ce peu de terrain, et qu'elle ne déploie ici que par miracle la fantasmagorie subite des pins et des
mélèzes, des peupliers et des sycomores, des bouleaux et des trembles, des saules et des osiers, des fleurs, des rochers, des eaux. On craint de voir ce décor fragile s'évanouir, on a la sensation d'une menace, d'une lutte aux alentours. Mais on n'a pas le temps de définir son impression, car immédiatement on est distrait de tout par la beauté de Montmartre, par la colline finement dessinée, modelée en justes proportions, qui s'enlève d'une grâce si légère au-dessus des frondaisons des Buttes-Chaumont.
Montmartre, à l'horizon, au delà des marronniers et des frênes, dresse ses pentes de gazon, ses maisons, ses murailles blanches, ses échafaudages. Que le soleil vienne illuminer ces pierres, que la silhouette de la minuscule montagne poudroie dans une vapeur d'or, l'imagination s'en va aux collines sacrées et aux temples de la Grèce apparus au-dessus d'un rideau de verdure.
Descendez, plongez au ravin de feuilles, montez au labyrinthe de la première colline, au-dessus de la rue Bolivar, de là Montmartre changera d'aspect, entouré de maisons, de sillons de pierres qui dessinent les mouvements de terrains, montent comme
des vagues à Tassaul d'un haut rocher. C'est une mer de tempête où émergent en mâts de navires les aiguilles des clochers, les fins tuyaux des fabriques. Toutes proches, les maisons des faubourgs dégringolent les descentes, vont se jeter au gouffre. Et voici que, par une image visible, le présent va se relier au passé : la vue s'en va, tout naturellement, sans solution de continuité, de ces toits de tuile du premier plan, de ces nettes façades, de ces fenêtres ouvertes, de ces vitres qui étincellent, vers le décor qui surgit aux crêtes des vagues durcies, vers le Paris historique dressé en mirage fumeux dans la brume colorée, le vaisseau initial de la Cité, Notre-Dame massive, la montagne Sainte-Geneviève aérienne, le Panthéon dressé en cime.
Le jardin encore traversé, le dessin des sentiers suivis, au bord des creux où fleurissent les corbeilles de rouges géraniums, au-dessus de la cascade d'où jaillit une toufie d'hortensias, au long des allées ombragées, des rangées de bancs où causent des vieux, où chuchotent des femmes, où dorment des hommes éreintés, — et ce sera la courte ascension du Belvédère, la vision complète du Paris immense
et brumeux, océan hérissé de navires, et de la plaine industrielle.
La Villette, Pantin, les Prés -Saint-Ger vais, Aubervilliers, la Plaine des Vertus, le promontoir de Romainville, c'est l'aspect nouveau qui s'ajoute au Paris ancien.
Les abattoirs, les usines, les fabriques, les fourneaux, les tuyaux, un amas formidable se dresse, proche les jardins suspendus, les rochers artificiels, l'eau sillonnée de cygnes. On est cerné par les maisons, environné de fumées, et la vision s'installe à jamais dans le souvenir.
C'est, finalement, un énorme champ de bataille, étendu jusqu'aux collines qui ferment l'horizon. Ces fumées, qui sortent des îlots de bâtisses, et qui semblent se répondre et se combattre, sont tragiques comme les fumées des canonnades et des incendies. On ne voit pas, de si loin, manœuvrer les troupes et passer les foules, mais elles y sont, on les devine : une humanité haletante court entre ces replis de terrains, dans ces défilés de hautes maisons. De ce belvédère, de ce haut observatoire social dressé sur Paris, on aperçoit distinctement, sous le ciel, l'agi-
tation de l'énorme \ill«' en travail, lo labeur de ses faubourgs et de sa banlieue. Une histoire nouvelle se fait là, violemment et sourdement, qui ne se révèle que par le bruit des machines et l'essor lent des fumées, — un peuple se forme, s'agrège, s'agglomère, créé de forces venues de partout. On voit monter insensiblement sa vie, on entend sa rumeur, sa voix, à travers le bruit du fer retentissant, des matériaux déchargés, des voitures, des locomotives, des sifflets stridents et des grondements colères des usines.
Désormais l'oasis de verdure perd son caractère d'isolement, apparaît entourée de multitudes, le jardin de repos est traversé de voix qui murmurent et qui crient : « Pas de repos ! »
Les jours d'hiver, la nuit venue plus tôt, Cécile traversait tout de même le jardin pour rentrer chez elle. Elle passait par une vaste allée, bien éclairée, se hâtant un peu, en regardant autour d'elle, admirant le spectacle et craignant les ombres rôdeuses. Le spectacle était beau. Le soir, c'est l'effacement de tous les aspects particuliers, l'installation d'une région de rêve à la place des prairies et des sapinières.
Sous la clarté dorée du gaz et sous la froide clarté bleue de la nuit, dans la brume d'hiver, tout s'évanouit, les taillis se dissolvent, un linceul flotte sur toutes choses, les eaux luisent en miroirs mystérieux. C'est une fantasmagorie, un surgissement de forêt du Nord, où les froides fées vêtues de glace, de neige et de clair de lune, vont entrer, glissantes et silencieuses. Mais ce ne sont pas les fées qui entrent, qui tournoient en ballets rythmiques et lents dans cette ouate atmosphérique trouée d'ors et de saphirs. Aux jours de la mauvaise saison, de noires silhouettes, furtives et rapides, traversent le jardin, se hâtant vers quelque subsistance, vers quelque feu incertain. Elles sortent des voiles blancs et bleus, de la brume et de la lumière, apparaissent un instant éclairées par une lueur, et disparaissent, s'en vont aussi vite qu'elles sont venues. Ce sont les mêmes fillettes qui s'attardent dans l'ombre aux soirs de printemps et aux soirs d'été, qui respirent l'ivresse passagère des fins de jours, les arômes envolés des parterres. En hiver, les promeneuses sont changées en passantes, les fronts et les cœurs sont glacés, et les peureuses fillettes longent vite la lisière de ce bois neigeux et farouche
-H- 347 •*■ où il pourrait y avoir des loups, et pis encore. Des ombres sont inquiétantes, semblent guetter, embusquées dans le brouillard.
Cécile eut une aventure qui l'épouvanta. Comme toutes les fillettes, les jeunes filles, les femmes qui sont obligées de se lancer seules parmi les dangers de la rue, elle fut souvent abordée, entendit souvent murmurer à son oreille des invites, des plaisanteries, des paroles ordurières. Elle faisait comme beaucoup d'autres, prenait l'autre côté de la rue, entrait dans quelque boutique, décourageant d'une manière quelconque l'obstination du poursuivant. Elle n'eut d'effroi que d'un seul, qui paraissait plus un malfaiteur qu'un amoureux. Un voyou lui emboîta le pas, et ne cessa, pendant le parcours des Buttes, de lui tenir des propos cyniques. Il fallut le silence de la petite pour le faire renoncer à son entreprise. Deux jours après, il reparut, et une troisième fois encore. L'intervention d'un passant, certain soir, et, un autre soir, la présence d'un gardien durent libérer Cécile de l'odieuse voix et de l'affreux contact. L'être était vraiment abominable : un visage bas, une bouche mauvaise qui montrait les dents, des
yeux pervers et féroces qui espéraient une proie.
« C'est sans doute un pareil à celui-là qui a perdu Céline ! » songeait Cécile.
Cette pensée lui rendit sa vaillance. Elle se vit plus forte que le bandit, le devina rampant et couard, malgré sa grossière parole.
A chaque rencontre, il vient à elle, blême et sournois, ricaneur et lâche, et redit son refrain :
— Tu as beau faire, tu y passeras !
Elle s'arrête, le regarde, sans baisser les yeux :
— Justement, je n'y passerai pas.
Il finit par se lasser, reconnut qu'elle n'était pas née pour l'emploi qu'il lui destinait. Il y avait en elle quelque chose de paisible et de décidé. Quoique le cœur lui battît bien vite, elle continuait de suivre son chemin. Il restait en place, l'invectivant. Elle avait beau modifier son parcours, elle le retrouvait sans cesse, mais il perdait de son acharnement. Un jour, elle ne le revit plus et respira.
Désormais, elle évite avec plus de soin que jamais les silhouettes de ce genre, pressent à de longues distances les figures suspectes, va plus vite, marche à l'abri de quelque sérieux compagnon de route, sans
que celui-ci se doute même de l honnête calcul, est pleinement en sécurité dès qu'elle atteint l'étroite rue de la Villette, ses humbles boutiques. Elle a le même contentement chaque lois qu'elle a tourné ]<■ coin de la rue Louvain, qu'elle a gagné la petite porte de la petite maison, embrassé sa mère, et revu par la fenêtre le vieux mur d'en face, le jardin abandonné, de verdure si tendre au printemps, maintenant tout rempli de neige. Des vols de pigeons et de corneilles s'en vont sous le ciel bas. Les heures tombent des hauts clochers de l'église de Belleville. La nuit vient. De temps en temps, un pas, une voix, quelque roulement de voiture. C'est presque le silence, et c'est enfin la paix.
Les beaux jours revenus, l'année des seize ans de Cécile, elle et sa mère vécurent, dans l'accueillant décor des Buttes -Chaumont, leurs moments de liberté. Sa mère n'était pas malade, ou du moins ne Tétait pas d'une façon précise, n'aurait pu dire de quoi elle souffrait, mais elle changeait, s'affaiblissait. Les cheveux de cette femme de cinquante ans étaient presque blancs, de la blancheur grise du vieil argent, son teint était d'une pâleur extrême où vite
vaient seuls les regards acérés et la ligne sinueuse de la bouche. L'accouchement et le départ de Céline avaient enfin épuisé ce cœur énergique, et, sans doute, elle renonçait à combattre, puisque tout était détruit autour d'elle et qu'elle se sentait en sécurité avec Cécile.
Celle-ci, assise sur quelque banc, à l'ombre d'un bel arbre, auprès de sa mère qu'elle espérait voir recouvrer la santé et la force, croyait deviner que cette pauvre mère fut toute sa vie une créature ingénue. Ce qu'elle avait fait pour élever ses fils, ses fdles, pour sauvegarder son homme, elle l'avait fait tout naturellement, par l'instinct de vivre qui était en elle, subissant les événements sans trop y rien comprendre que son devoir immédiat, absolument comme la mère oiselle qui défend son nid et protège ses oisillons, épie leur sort fragile avec une inquiétude si vive. Elle aurait eu probablement une vieillesse sereine, heureuse, si elle avait accompli sa tâche, si elle avait vu tout ce petit monde qu'elle avait couvé prendre gentiment et fortement sa volée et s'en aller faire des nids ailleurs. Elle se serait à peine aperçue que la vie existait, si elle n'avait pas connu le mal-
heur. La peine et la misère n'auraient pas coin pli Elle aurait eu alors l'apparence tranquille, satisfaite, indifférente, des heureuses. Mais il n'en avait pas été ainsi, et elle devait être jusqu'à la fin une mère angoisseusc et douloureuse. Son visage était devenu tragique et admirable.
— Je n'ai pas eu de chance, — disait-elle à Cécile, un soir de doux soleil couchant. — Nous avions tout pour vivre contents, et peut-être sans le Siège tout se serait-il arrangé autrement. C'est une fatalité ! Je pense toujours que, si tes deux frères avaient vécu, ton père n'aurait pas bu... Mais Céline! Céline se serait-elle bien conduite? Cela, je ne le crois pas. Il y avait quelque chose d'incompréhensible dans cette malheureuse... Et puis, je n'ai peut-être pas su la remettre dans le droit chemin. Elle s'est perdue sans que je m'en sois doutée. Pour votre père, j'ai lutté plus que pour elle, mais chez lui on voyait le mal, chez Céline on ne voyait rien, ou bien j'étais aveugle... Et je n'ai pas su, d'ailleurs, empêcher l'un plus que l'autre... Alors, c'est encore une fatalité, c'est la vie !... Enfin, je ne dois pas me plaindre, puisque toi tu es une brave fille et que tu resteras ce que tu es.
Elle n'exprimait pas le moindre doute en parlant ainsi à Cécile, elle ne lui demanda même pas une affirmation.
— Vois- tu, — continua-t-elle, — c'est toi qui nous représentes tous. Je ne sais pas ce que tu feras, et je ne sais plus ce qu'il faut faire pour être heureux. Malgré tout, je pense tout de même que tu dois te marier... mais comment être sûre qu'on se marie bien?... J'étais mariée, moi, et tu as vu comment votre père a fini, et quelle fille il a eue ! C'était un honnête homme pourtant, et un bon ouvrier! Alors, comment deviner ?
— Nous avons le temps, maman, et puis tu es là. Je me marierai peut-être, mais je te garderai toujours auprès de moi.
— Tiens, — dit la mère sans répondre, — il y a des pierres et de la bruyère comme cela en Bretagne. Il m'a semblé que j'y étais. Je me rappelle des chemins et des villages, que j'ai vus autrefois, entre Morlaix et Saint-Pol-de-Léon. Que c'était joli!... Et Roscoff!... Il y a la mer à Roscoff. Que c'est beau, la mer!... J'aurais voulu voir la mer avec toi, mais c'est trop loin et nous ne sommes pas assez riches...
Peut-être aurions-nous dû partir là-bas après la guerre. Mais il y a de la misère partout, aux champs et au bord de la mer, comme dans les rues de Paris... Tous mes souvenirs me reviennent aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi... Jetais bien jeune quand j'ai quitté le pays. Mes parents étaient morts, et la tante d'Andilly m'avait fait venir... C'était tout petit, Andilly, dans ce temps-là, quelques maisons seulement, et la foret était bien belle!... C'est là que j'ai rencontré ton père, qui travaillait dans un château du pays... Qu'il y a longtemps !... Tout le monde est mort maintenant, tes frères, ton père, et la tante d'Andilly aussi. Il n'y a plus que nous qui sommes là... Et Céline, où est-elle? Est-ce que je ne la reverrai jamais?... Mais il vaut mieux, peut-être, que je ne la revoie plus.
— Allons, maman, le soleil est couché. Ne prends pas froid.
Elles se levèrent, se promenèrent par les allées, parmi les groupes d'enfants. Le soleil, en effet, s'éteignait. Sa chaleur s'attardait au sol, autour des massifs d'arbres, au-dessus des parterres fleuris. Les belles-de-nuit s'ouvraient, les papillons nocturnes
commençaient leurs vols étourdis. C'était délicieux. Mais Cécile était mélancolique, sentant chez sa mère une gravité inconnue.
L'impression de la jeune fille s'effaça, pour reparaître. Presque tous les jours de cet été, et de l'automne, toutes deux revinrent aux tournants des pelouses, au long du ruisseau, vers la rive du lac où nagent les cygnes. Le dimanche, elles écoutèrent la musique : des phrases sonores et mélodieuses qui s'envolaient dans l'air du soir. La mère ne voulait pas s'approcher, voir les soldats. Toujours les scènes du Père-Lachaise se ravivaient en elle, avec l'odeur de la poudre, les mains noires sur les fusils, le petit lieutenant féroce qui avait donné l'ordre de la jeter au mur, le vieux et triste capitaine qui l'avait menée si doucement vers la porte. Elle raconta cela, qu'elle n'avait jamais dit. et Cécile l'entendit en frémissant, emmena sa mère, comme si ces soldats allaient interrompre le concert paisible, se précipiter sur elles, les entraîner vers quelque muraille sinistre. La nervosité du Siège et de la Commune était restée en elles, elles avaient hérité de leurs morts.
Par fragments, la vie de la mère se reconstitua
ainsi devant la fille. C'étaient comme des leçons calmes et anières qui s'identifiaient aux événements, sans démonstration, sans moralité, sans conclusion. « C'est la fatalité... c'est la vie », répétait toujours la femme vieillie avant l'âge. « Fais bien attention! » ajoutait-elle encore, songeant aux seize ans de sa fille. Cécile mûrit vite sous l'action de ces simples récits.
Tout en écoutant, elle regardait autour d'elle. Elle voyait les gens, les scrutait, devinait chez tous des drames pareils, plus ou moins ressentis, classait les physionomies, insouciantes, débonnaires, chagrines, dures, désespérées. Elle devinait bien l'instinct de toutes les mères, quel lien les unissait à leurs gosses qui se roulaient dans le sable. Parfois, quand l'homme venait rejoindre la femme et les petits, elle se réjouissait ou s'alarmait, selon qu'il avait mine réfléchie ou frivole, l'air sérieux ou soiffard. L'air sérieux, conscient, volontaire, était rare. Certains pouvaient tromper au premier aspect, mais l'observation aiguë de la jeune fille découvrait quelque tare, quelque signe équivoque. Brutal ou sournois, et souvent les deux ensemble, voilà les étiquettes
quelle distribuait presque toujours. Pour les couples amoureux, ils lui faisaient souvent peur. A chaque instant, chez l'amoureuse, elle croyait revoir Céline, sa sottise étourdie, son abandon stupide, son corps contourné de valseuse; chez Famoureux, un menteur et un rapace.
Elle eut un éloignement, une horreur des petits jeunes gens plus coquets et poseurs que les filles, elle était révoltée de leur air fat et imbécile. La sentimentalité de romance qui avait un moment troublé son esprit était bien disparue. Ses yeux gris voyaient clair, la pensée veillait dans sa tête bien faite et solide. Elle avait beau en regarder passer, des amoureux, elle était bien sûre que le sien n'était pas là. Où était-il? Peut-être ne le rencontrerait-elle jamais.
Sa gentillesse et sa pitié ne lui revenaient que devant les tristes hères, si minables, qui essayaient encore de trouver un attrait à l'existence. Elle observait avec complaisance un type à face d'hommechien, bon et barbu, un peu hagard, comme s'il était traqué, qui tournait le dos au chemin, et qui buvait avec ravissement, à même le litre, un mélange d'eau et de vin. Un autre s'était assis sur un banc, qui
mangeail un gros morceau <!<• pain et des débris de
charcuterie, et avec quelle ardeur de sa face maigre il les dévorait ! avec quelle rage il tentait de reprendre encore un peu de misérable vie ! Et cet autre encore, un vieux, un très vieux, se tenant juste debout, tout réduit, tout ratatiné, couvert d'un mauvais paletot verdâtre, coiffé d'un chapeau melon aux bords presque détachés, et, là-dessous, une pauvre figure à peine vivante, et qui tire de toutes ses dernières forces sur un cigare d'un sou, un « petit bordeaux » infumable, qu'il tient dans sa bouche de ses deux mains, — ses deux mains blêmes et tremblantes, des mains de mort ! Et il aspire, et il s'applique, et il s'acharne à vouloir goûter un plaisir infini.
A une porte des Buttes, rue Bolivar, une marchande de chansons se dressa un jour, saisissante, singulière, dramatique. De noir vêtue, le front serré dune étoffe noire aussi, une besace en bandoulière, faisant songer à une religieuse et à une mendiante, à quelque béguine arrachée à sa retraite. Elle chantait comme si elle était seule, la face impassible, les yeux perdus, la voix rauque. Elle acceptait l'argent sans rien dire, et s'en allait d'un pas d'homme, la
besace au flanc, un bâton à la main, poursuivant un pèlerinage sans fin. Cécile accompagna longtemps du regard cette pauvresse pathétique, elle aurait voulu savoir le secret de son existence, le pourquoi de sa marche errante, poussée droit devant elle, et qui était peut-être sans raison et sans but.
L'hiver, c'en fut fini des promenades. Le soir tombait de bonne heure. Les dimanches n'avaient pas toujours de soleil. Et, précisément, cet hiver fut terrible, rappela l'hiver du Siège, par la tombée de la neige, son amoncellement en talus au bord des trottoirs, par la durée de la glace.
Autre malheur, l'ouvrage manqua : la misère sévit, la vraie misère. Les deux femmes, cachant leur pénurie, eurent faim et froid. Elles subirent des journées sans feu et sans pain dans leur logis carrelé de briques. Cécile alla au mont-de-piété, mais les objets à engager étaient peu nombreux. Elle obtint quelque travail de couture dans le quartier, acheta un peu de lait, de bouillon, de viande. Elle sut mieux alors le drame du dénûment, dont elle avait deviné des phases sur tant de visages torturés.
Enfin le travail avait repris. Mais la mère avait
-s— 359 "*souffert, dût s'aliter. Cécile faisait ses courses hâtivement. Elle demanda le médecin de la mairie. Un déplaisant bonhomme parut, médecin des pauvres qui avait l'air d'un pauvre, mais qui sentait la boisson, qui nota pas son chapeau, examina tout juste la malade, l'interpella en bougonnant, en l'injuriant, la traitant de fainéante, lui disant que sa fille était plus malade qu'elle.
Cécile, du premier mouvement de violence qu'elle eût eu de sa vie, alla ouvrir la porte. Elle se vit responsable, chargée par la nécessité de prendre les décisions, en elle ressuscitèrent l'esprit et le verbe ouvriers de ses frères :
— Foutez-moi le campl — dit-elle au mauvais homme qui disparut en grommelant sans avoir rédigé d'ordonnance.
Elle referma la porte, apaisa sa mère étonnée, ramena bientôt un autre médecin, bienveillant et attentif celui-là.
— Il n'y a que de la faiblesse, de l'anémie, — dit-il.
Il prescrivit du repos, un peu de bonne nourriture, si possible, quelques remèdes reconstituants,
réchauffants ; après quoi, il refusa, ou plutôt ajourna discrètement le prix de sa consultation, se retira en prononçant des paroles rassurantes. En effet, la mère se remit sur pied, put aider de nouveau sa fille. Il leur fallait faire un effort, calculer strictement les dépenses, pour ne pas souffrir à nouveau de la gêne. Puis un peu de chance vint à Cécile. Elle était habile ouvrière, gagna de meilleures journées, trouva dans le quartier des robes, des costumes à faire, sur lesquels elle peinait le dimanche. A force d'économie, elle parvint à mettre de côté quelques pièces d'argent, d'or. Elle se tranquillisa un peu.
En décembre, le froid s'aggrava, on vit le ciel couleur de fer, les arbres blancs comme aux jours printaniers. Ces apparences fleuries rappelaient tristement la douceur et le parfum de la jolie saison. C'est délicieux pour l'œil, à distance, comme aussi la vitre peinte de fins cristaux, brodée de dentelles dures. La mère et la fille ignoraient les joies du monde, ou les considéraient comme si lointaines qu'elles en devenaient irréalisables, chimériques. Elles s'estimaient suffisamment heureuses d'avoir leur chez soi bien clos, avec de la soupe sur la table, un feu de coke dans le
poêle, sur Lequel mitonnait un peu de viande et de légumes pendant que des pommes cuisaient au four. Le vieux fauteuil aussi était excellent. Cécile s'y asseyait pour coudre, pour lire, ou pour se délasser de sa journée, pendant que sa mère, d'un pas visiblement fatigué maintenant, allait, venait, surveillait le poêle, disposait le couvert sur la nappe blanche.
Au dehors, le grésil tinte, puis la neige tombe en tourbillons, le vent soufflette les passants. Les deux femmes, dans la tiédeur de leur humble logis, tout à coup frissonnent.
Céline? où est Céline? Que fait-elle, à cette heure? Elles songent, n'osent pas parler. Les larmes montent à leurs yeux, elles n'osent pas pleurer. Elles se cachent l'une de l'autre. Ah! certes, autrefois, quand ils étaient tous réunis, ils pensaient bien à ceux qui étaient dehors par des froids pareils, comme on pense, pendant les bourrasques, aux gens qui sont en mer. Combien doivent sortir, trimer pour disputer leur vie ! Des vieux qui ont la barbe hérissée déglaçons, des grelottants de tout âge, sous des blouses trouées ; d'autres, couverts de redingotes
dont le drap noir est mince comme une feuille de papier ! Quelles lamentables femmes on rencontre par le faubourg ! quelles figures de misère aux nez rouges et aux joues vertes !
Mais aujourd'hui, c'est Céline, Céline seule qui est dehors, c'est Céline seule qui a froid... Elles ne se disent pas leurs réflexions, mais se regardent, et l'entente de leurs esprits est telle qu'elles se comprennent, sanglotent dans les bras l'une de l'autre. Puis, tout de suite, elles se raidissent, rappellent leur énergie, la femme affaiblie comme la jeune fille courageuse.
Le lendemain, le surlendemain, c'est le même froid au dehors, la même scène muette au dedans. Le ciel et le sol ont un pareil aspect implacable, les ruisseaux sont rigides comme les trottoirs. Les deux femmes disent un mot, puis se taisent, écoutent les pas de la rue, les pas de l'escalier, les passants qui passent, les voisins qui rentrent.
Un de ces pas s'arrête à la porte, une main froisse et frappe le bois.
Cécile ouvre : c'est Céline.
C'est plutôt l'ombre de Céline, sur le seuil, dans
le noir, une face pâle aux pommettes Inique, des yeux de bêle traquée. Elle s'avance d'un mouvement hésitant.
— C'est moi... J'en ai eu du mal A voua retrouver! On ne Bavait pas bien votre nouvelle adresse, chez nous...
Sa voix était méconnaissable, éraiilée. Céline n'a plus son air d'enfant léger d'aulrcfois. Sa mère est restée assise, immobile. Cécile est debout auprès de Céline. Sans doute les deux sœurs vont-elles s'embrasser, mais Cécile voit Céline pâlir et fléchir. Elle la soutient. La mère se lève. Toutes deux aident la revenante vers le fauteuil. Elles l'aperçoivent alors, pitoyable, sous la clarté de la lampe. Elle est nutête. Ses cheveux blonds sont poudrés de neige. Sa robe est une loque. Elle a autour du cou une sorte de fourrure râpée, miteuse. Ses bottines informes, ses vêtements sordides sont trempés d'eau et tachés de boue.
Elle s'est évanouie, puis reprend peu à peu ses sens, mais elle est toujours inerte, l'œil atone.
— Elle n'en peut plus!
— D'où vient-elle?
— Il faut la changer, la coucher.
— Elle a faim, peut-être.
Cécile pousse la table près de sa sœur, met un bol de bouillon devant elle, du pain, du vin, un restant de ragoût encore chaud, et la malheureuse fille se jette sur la pitance, avale vite et sans cesse, semble insatiable. Cécile se souvient des pauvres bougres qu'elle a vus, aux Buttes-Chaumont, boire à même les litres, et mordre à même les miches. Elle descend vite, rapporte des œufs, un pot de confitures, du fromage. L'autre mange encore, sans savoir ce qu'elle mange, sans rien goûter. Repue, elle s'affaisse un peu, se dilate à la bonne chaleur du poêle. On voit qu'elle ne peut prononcer un mot. Elle regarde d'un œil vague sa mère vieillie, sa sœur grandie.
— Tu ne me demandes pas où est ta petite fille, — dit la mère.
— Eh bien! ma petite fille? — dit la voix rauque.
— Elle est morte quinze jours après ton départ.
— Ah!
Céline est bouche béante, sans un pleur, puis elle a un frisson.
— Attends ! — dit Cécile.
Elle s'agenouille, lui ôte ses bottines, collées à ses pieds par l'eau de neige, ses bas effilochés, sa robe. Céline n'a rien dessous qu'un mauvais jupon de laine et une chemise de grosse toile. Sa chemise ouverte dévoile un corps amaigri, meurtri, délabré. Elle chancelle. Cécile la conduit à son lit, la couche, glisse sous ses pieds glacés une bouteille d'eau bouillante enveloppée d'un chiffon de laine, l'embrasse. La mère vient l'embrasser aussi, et, du même geste machinal qu'autrefois, la borde, étale la couverture sur ses épaules, l'édredon sur ses jambes. Déjà Céline dort, on entend son souffle d'animal exténué, rentré au gîte, tombé à l'abîme du sommeil.
Les deux femmes n'échangent que quelques paroles, à voix basse, pour se communiquer leur navrement.
— Je ne la reconnais plus, — dit la mère. — Je t'ai bien dit, un jour, que ce n'était pas ma fille ï C'est une créature des rues. D'où sort-elle?
— Tâchons de la garder tout de même, — dit Cécile. — Et ne lui demandons rien.
— Elle ne dirait rien, d'ailleurs. Elle a changé,
mais elle a toujours le même air têtu. Tu peux être sûre qu'il n'y a rien à en tirer. D'ailleurs, j'aime mieux ne rien savoir.
Toutes deux se couchent dans le lit de la mère. Elles dormirent peu cette nuit-là, écoutèrent jusqu'à l'aube la respiration épuisée de Céline.
Le lendemain, au jour, on la vit mieux. Elle était restée jolie, mais elle était devenue effrayante. Non pas seulement par la teinte maladive de sa chair, le bleuissement de ses paupières, la marque d'un coup qu'elle avait à la tempe, mais aussi par l'expression de cynisme, de jeunesse finie, qui se lisait aux yeux égarés, à la bouche défaite. On lui servit du café au lait, du pain et du beurre. Elle mangea, eut un soupir de satisfaction, s'allongea de nouveau dans le lit chaud. Cécile, comme d'habitude, partit pour son magasin. La mère fit le ménage, prit sa place près de la croisée, mais ne dit pas un mot à sa fille, attendit d'elle quelque chose qui ne vint pas.
Au retour de Cécile, Céline était encore couchée. La jeune sœur donna à l'aînée des bas, de bons souliers, un jupon, une camisole. Il était midi. Céline alla se laver, se coiffer dans un coin, et toutes trois
s'attablèrenl autour du pot-au-feu qui embaumail la
chambre. Puis Céline se traîna à la fenêtre, regarda dehors, la neige, le grand jardin.
— C'est triste, ici, — dit-elle.
— Mais non, — répliqua vite Cécile, pour empé cher sa mère de répondre. — Ce jardin, c'est comme un bois. Il y a plein d'oiseaux, des pierrots en hiver, et, au printemps, toutes sortes d'autres oiseaux qui chantent : des rossignols, des merles. Je t'assure, quand il y a du soleil, c'est bien beau.
— Etait-ce mieux où tu étais ? — interrogea la mère.
Céline n'eut qu'une espèce de rire nerveux.
— Comment te trouves-tu? Veux-tu travailler avec moi? — intervint encore Cécile.
— Je vais mieux... Vrai, j'étais vannée, à patauger dans la neige. J'en ai eu du mal à venir ici !... Oui, je veux bien travailler.
— Alors, installons-nous ici, près de la fenêtre. Les deux sœurs se placent comme jadis, en face
l'une de l'autre, et la mère a l'illusion de revoir ses enfants d'autrefois. Mais les doigts de Céline sont désormais inhabiles. Ils ne sont plus piqués par l'ai-
guille, mais jaunis par la cigarette. Et puis, si elle coud lentement, si elle regarde à toute minute par la vitre, dans ]a rue, dans le jardin, où il n'y a rien à voir pour elle, c'est qu'elle s'ennuie. Elle bâille, elle étire son corps aveuli, elle a les reins cassés, et ses pieds ont des tressaillements convulsifs.
Au soir, Cécile lui propose de venir avec elle dans le quartier. La jeune voudrait amadouer cette aînée sauvage et rebelle. Elle l'emmène à la rôtisserie, commande un poulet rôti, pour qu'elle ait un bon dîner. Elle a pris un peu d'or dans sa bourse, et elle l'emmène aussi au bazar en face de l'église, au magasin de confections, près la rue des Pyrénées, lui achète un petit manteau ouaté, une toque.
Céline se laisse choyer, connaît un instant de plaisir à fouiller parmi les rubans, les étoffes. La neige tourbillonne toujours : elles reviennent sous le même parapluie, bras dessus, bras dessous. Cécile a quelque espoir de persuader cette grande sœur qu'elle sent si lasse, si brisée, auprès d'elle qui marche d'un pas vif, d'une allure décidée.
— Combien gagnes-tu donc? — dit Céline.
— Ça dépend. Trois, quatre francs par jour.
Cinq, six francs avec maman, quand il y a assez de
travail pour nous deux.
— Ah!... Et tu t'amuses?
— Je ne m'ennuie pas. J'ai toujours à faire. Et. j'ai maman.
Il y eut un silence.
— Et toi? — reprit Cécile. — Tu n'avais pas l'air de quelqu'un qui s'amuse, hier, quand tu es venue. Qu'est-ce que tu as fait? Qu'est-ce que tu fais? — dit-elle doucement.
— Tout, — répond farouchement Céline.
— Pauvre Céline!... Est-ce que tu ne veux pas recommencer à vivre avec nous, maintenant?
— Ah! ne m'embête pas, — dit l'autre, lâchant le bras de sa sœur, — ou je fiche le camp tout de suite.
Elles étaient arrivées à l'église, n'avaient plus qu'à tourner la rue Lassus pour regagner la rue Louvain.
— Non, je ne t'embêterai pas. Allons, viens, ne fais pas la mauvaise tète. Tu ne voudrais pas que j'aie commandé un poulet pour rien!
Céline suivit alors Cécile. Et elle mangea, aussi voracement que la veille, la soupe, le poulet, le des-
sert. Et, comme la veille, elle se coucha, mais avec une figure meilleure, et pour dormir d'un sommeil plus paisible.
Le lendemain matin, elle voulut accompagner Cécile au magasin de la rue Lafayette.
— Au revoir, m'man, — dit-elle en partant, comme lorsqu'elle était petite fille.
Sa mère lui rendit son baiser. Cécile vit le visage de sa sœur contre le visage vieilli de sa mère. Allaient-elles, toutes deux, retrouver les gestes et les sentiments de la maternité oubliée et de l'enfance perdue ?
Les deux sœurs traversèrent les Buttes-Ghaumont. Un rayon de soleil éclairait furtivement les sapins verts, les branches dénudées, les collines neigeuses. Cécile dit ses promenades avec sa mère, et tout ce qui les a intéressées, les arbres, les fleurs, les oiseaux, les gens... Céline l'écoute, l'interrompt par quelque remarque futile. Bientôt elles ont atteint la rue Secrétan, le canal, elles sont rue Lafayette. C'est là tout près.
— Tu viens avec moi ? — dit la jeune.
— J'aime mieux t'attendre, — dit f aînée.
Et avec une hésitation :
— As-tu encore un peu d'argent ? Je (e le rendrai, sois tranquille. Mais j'ai quelque chose à m'acheter.
Cécile comprend que sa sœur ne veut pas repartir sans argent, revenir les mains vides où elle est attendue.
L'honnête fille a un mouvement d'indignation, de révolte :
— Mais j'ai besoin de mon argent ! . . . Maman n'est pas bien portante. Je dois la soigner... Fais comme moi, travaille, reste avec nous.
— Enfin ! tu ne veux pas ?
— Tu es une sans-cœur, Céline.
Mais l'autre, toujours à son idée fixe :
— Alors, c'est non?
Cécile, tristement, donne un peu d'argent à sa sœur.
— Tu vas t'en aller, n'est-ce pas?
— Mais non ! A tout à l'heure !
— Adieu ! — dit l'autre.
Elle a deviné juste. Quand elle redescend, Céline n'est pas là. Elle patiente quelques minutes en vain.
Elle revient seule. Sa mère l'interroge des yeux, elle répond non d'un signe de tête.
L'hiver finit. Céline ne revint pas. La mère s'affaiblit davantage, parut plus souvent soucieuse, regardant Cécile à la dérobée, longuement, détournant les regards lorsque sa fille s'apercevait de son examen et venait l'embrasser. Elle faisait effort pour ne pas s'attendrir, causait, s'occupait, parfois devait interrompre son travail comme sur le coup d'une douleur subite.
— Qu'as-tu, maman ?
— Rien, cela va passer.
Ce fut enfin le printemps. La mère sembla renaître, sortit de nouveau avec sa Cécile, puis, un jour d'été, en juillet, se sentit plus mal.
Cécile va chercher le médecin. Le docteur hoche la tête, donne ses instructions, dit qu'il reviendra. Cécile le suit sur le palier.
— Votre mère est bien fatiguée, mon enfant, bien usée.
— Elle a eu tant de chagrin, monsieur ! autant qu'on peut en avoir!... Mais elle se remettra, n'estce pas?
— Il faudra beaucoup <le soins, — élude le médecin.— A. demain. Comptez sur m«>i.
— Qu'est-ce que t'a dit le médecin ?
— Que cela irait mieux demain, maman.
— Peut-être. Mais, vois-tu, Cécile, il ne faut pas se faire d'illusions. Je m'en vais, je le sens. Allons, ne t'effraye pas, — dit-elle, en voyant le visage bouleversé de sa lille. — Je ne dis pas que c'est pour tout de suite. Je peux aller longtemps encore. Mais, vois-tu, tout de même, il faut que je te dise ce que j'ai à te dire, une bonne fois. Après on n'en parlera plus jamais. Non, jamais! — dit-elle, après un silence.
Elle s'exprimait d'une voix un peu basse, entrecoupée. Cécile s'appuya au lit.
— Ecoute-moi donc. J'ai eu bien de la peine dans ma vie, tu le sais, et je ne regretterais pas de m'en aller si je ne t'avais pas. Ma plus grande peine, c'est de te laisser seule. Tu as dix-sept ans... Comment vas-tu faire?... Je veux dire : comment feraistu, si je m'en allais maintenant?... J'aime mieux que Céline nous ait encore quittées... Elle aurait pu te perdre.
— Oh ! maman !
— C'est vrai, ma Cécile, j'ai tort. Pardonne-moi. Tu me fais du bien, — dit la pauvre femme, — mais comme tu vas être... comme tu seras embarrassée!... Et le pire, c'est que je ne sais quoi te dire, quoi te conseiller. C'est mon tourment... Te laisser comme ça, et ne pas pouvoir te renseigner, te dire : « Va là, ou va ici. . . » Il faudra que tu te gardes toi-même : tu n'as personne que toi, tu ne sais rien... Mais promets-moi d'être toujours ma chère petite fille courageuse et honnête.
Quelques grosses larmes coulèrent de ses yeux durcis au feu de la vie, s'arrêtèrent sur ses joues livides.
Cécile l'embrassa, but ces larmes de la terrible agonie cachée qui torturait ce cœur de mère. Pleurante aussi, mais raffermissant sa voix, elle parla avec une énergie singulière :
— Ne crains rien, maman. Tu vivras. Mais, le jour où tu ne seras plus, tu seras tout de même avec ta fille. Jamais tu ne la quitteras. Tu dis que je ne sais rien : je sais tout. Tu dis que je n'ai personne que moi : cela me suffit. Je saurai me garder. Re-
prends ton courage et tes forces et n'aie pas peur pour moi. Moi je n'ai peur de rien que de te voir t'en aller... Allons, maman, aie confiance en ta fille.
L'héroïque enfant sourit, et les yeux de sa mère retrouvèrent leur lueur vivante, le visage émacié fut tout réchauffé et éclairé par la lumière de la joie. Sa force, en effet, lui revint pour serrer la tête de Cécile dans ses bras. Alors elle laissa aller >a tête grise sur l'épaule jeune et ferme, et ne bougea plus.
Un instant elles furent ainsi, puis Cécile s'étonna de n'entendre plus de parole, ni de respiration. Elle défit de son col les bras de sa mère : ils fléchirent, inertes. Elle regarda le visage : les yeux étaient ouverts, mais fixes, la chair était dune blancheur de cire. Elle voulut redresser sa mère : le corps s'écroula tout d'une pièce.
— Maman! maman!
Et ce furent des sanglots et des larmes sur la figure et les mains insensibles, mais rien ne répondit à l'appel désespéré.
Vite chez la voisine, et vite le médecin... De l'eau, du vinaigre ! Tout est inutile, et le médecin, accouru.
dit à la fillette de fermer les beaux yeux gris qui regardent sans voir.
— Maman! ma pauvre maman!
La voisine offre ses soins. Cécile les accepte, elles font toutes deux la toilette de la morte, puis, tout réglé, une bougie allumée, les courses faites, la jeune fille dit simplement qu'elle n'a plus besoin de personne, qu'elle veillera seule. Elle s'assoit dans le grand fauteuil, prend la main froide, et là, pendant les heures de la nuit, elle pense. Elle cause muettement avec celle qui ne l'entend plus. Bien tard, exténuée, sa tête retombe sur la main qu'elle lient toujours et elle s'endort contre sa mère, une fois encore, la dernière fois, comme un tout petit enfant.
Elle se réveille dans la chambre glaciale, se souvient de tout devant la flamme mourante de la bougie, revoit la morte blanche dans le lit blanc.
Le lendemain, Cécile prépare hâtivement ses vêtements de deuil. La compatissante voisine passe la nuit avec elle, bavarde, tente d'occuper l'esprit de la jeune fille, de la distraire de sa douleur. Elle lui dit que c'est le i4 juillet le lendemain, — le premier i4 juillet de la République. Cécile l'avait oublié. Le
-3— 377 —*" soir, et assez avant dans la nuit, elles entendent des détonations de pétards, des ritournelles de l»als. Un peu après minuit, Cécile s'allonge sur son lit, fait semblant de dormir. De temps en temps, elle se lève, va vers sa mère, touche ses mains, son front, lisse ses cheveux: blancs. La voisine dort dans le fauteuil.
Au matin, Cécile suit le cercueil vers L'église, puis vers la colline funèbre où sont déjà tant des siens, et tant d'autres aussi. Le quartier est pavoisé de drapeaux, la population est en liesse, mange et boit sur les tables qui couvrent les trottoirs. Il se fait un arrêt du bruit au passage du corbillard suivi de la jeune fille et des gens de sa maison.
C'est vite fini. Cécile rentre, remet la chambre en ordre, pleure encore en rangeant les vêtements, le linge, met son couvert et dîne, avec l'idée qu'elle obéit à la disparue. Le soir, elle sort machinalement, se perd dans la foule.
Les banderoles flottent au haut des mâts, rue de Belleville, rue des Pyrénées, autour de la mairie. La fête foraine bat ses grosses caisses rue Sorbier. Le spectacle est charmant, dans cette large rue bordée de jardins montants, au sommet desquels se dessi-
nent sur le ciel des maisons bariolées de lanternes vénitiennes. Lesconcerts en plein ventmêlentlesairsde danse aux chants patriotiques. Devant les estrades garnies de feuillage, sur lesquelles résonnent les cuivres et soupirent les violons, la foule chante avec les instruments. Les airs de danses mettent en mouvement les couples décorés de fleurs tricolores. Les rythmes s'envolent comme des bandes d'oiseaux joyeux. Les gens stationnent, écoutent un morceau, puis s'en vont, font place à de nouveaux venus, se répandent par les rues, passent sous les arcs de triomphe drapés, fleuris, enguirlandés, ornés d'inscriptions et d'affirmations républicaines, admirent les ingénieuses décorations des fenêtres, les merveilles en papier doré de l'art parisien, les tableaux symboliques, les devises formées par des fleurs entrelacées, les verroteries, les transparents de couleurs. Gela flamboie aux feux du gaz, des lanternes vénitiennes, s'éclaire de lueurs multicolores.
Aux autels des carrefours se dressent de fières Républiques, chargées de lauriers et d'épis, opulentes comme des Cérès. On chante, autour de ces déesses pacifiques, des chansons guerrières.
+- 379 -*- Tout chante, tout semble chanter, les paves, les cabarets, les bouts de rues, les ruelles, les passages
étroits, les impasses, les cités ouvrières, les cours misérables, les bâtisses les plus sordides de ce Paris lointain. Chez les habitants des taudis, il y a fétc nationale. Sur les pierres humides et grises, aux croisées sans rideaux, éclatent les trois couleurs. Sous les portes, dans les couloirs, des berceaux de verdure abritent un buste de République. Les humbles maisons piquent à leur front ridé et soucieux l'étoile d'une illumination.
Les drapeaux, les lanternes, les musiques et les danses ne s'arrêtent qu'au mur du Père-Lachaise. De sa ligne rigide il barre la route à la joie.
Cécile parvint là, toute enveloppée des rumeurs de la fête. Elle songea à tout ce qui s'était passé dans sa vie, comme dans la vie de tant de gens, avant ce jour de danse et de chant, de festin et de folie. Elle revit le temps de l'hiver guerrier de 1870, où elle errait au long des avenues blanches de neige de ce Père-Lachaise, conduite par la main de sa sœur Céline. Elle crut réentendre, avec les pétards et les fusées de la fête, les sourdes détonations des canons
qui grondaient sur Paris. Elle eut un sanglot pour son frère Justin, si grave et sérieux, tué à Buzenval, et que leur mère douloureuse était venue là reconnaître parmi les cadavres encore rangés comme des soldats, pour son frère Jean, si bon, si tendre, qu'elle imaginait abattu contre le mur du fond, comme un chien enragé. Les spectres passaient en fresque animée sur la muraille obscure, défilaient devant elle : son père, son pauvre brave homme de père, qui s'était sauvé loin de sa femme et de ses deux filles, sans les reconnaître, et qui était mort enfermé dans une camisole de fou ; sa mère, qui venait de s'en aller au grand repos, après sa vie énergique, silencieuse et résignée, de combattante et de martyre ; sa sœur, son aînée, Céline, tombée on ne savait où, à la fois vivante et morte.
A regarder ainsi dans le passé, Cécile se trouva subitement grandie et changée. Pour elle s'évoqua encore une mêlée de foule où elle apercevait des figures distinctes. Elle vit qu'elle n'était plus une petite fille, la petite apprentie de l'existence, qu'elle allait être une femme et qu'il lui faudrait prendre sa part de bonheur et de douleur.
Ellc quitta la sombre muraille, dil adieu aux
< nuhrcs sans regards et sans voix <pii passaient devant elle, essuya les larmes qui avaient coulé en ruissellement de pluie sur ses joues. La Lumière, Le bruit, la foule des pauvres, disaient à son triste cœur que les jours de joie et de misère continuaient. Cécile Pommier, pensive et résolue, reprit la route de la vie.
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