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V. — L'ALCOOL

Pendant que Céline se consumait ainsi, le père Pommier se brûlait à d'autres flammes.

Insensiblement, depuis les jours du Siège, il avait pris goût à la boisson : à toutes les boissons, le verre de vin avalé au hasard, l'apéritif de n'importe quelle couleur. La mort de ses fils devait tuer aussi quelque chose en lui, la faible volonté qui

vacillait au gré de l'occasion. Autrefois, il cédait, ramené par Justin, par Jean, comme un enfant. En ce temps-là, le verre bu aux minutes de repos n'était jamais suivi d'un autre.

— Viens donc, vieux père, le vin est meilleur à la maison...

Maintenant il succombait chaque fois.

L'invite et le piège étaient fréquents. Les décors et les scènes du drame de l'alcool se multipliaient, le vieil ouvrier, peu à peu, y eut son rôle de figurant et d'acteur, à son grand dommage.

Ce soir-là, dans la lourde chaleur de la fin du jour et la lumière dernière du soleil, ce fut au bas du faubourg, à l'intersection de la rue montante et du boulevard extérieur ombragé de platanes. La foule affluait au vaste carrefour, montait incessamment de Paris entrevu dans la vapeur du soir. La marche de tous ces gens, qui revenaient de leur travail, avait le caractère d'un assaut, d'une reprise de possession du chez soi, de l'endroit de repos, de flâne, de plaisir familier. Des nuances infinies pouvaient s'observer dans les mouvements et dans les expressions de ceux qui regagnaient ainsi leur gîte.

Les fatigues et les découragements étaient visibles chez certains, qui restaient un instant immobiles pour souiller comme des chevaux harassés avant de gravir une dernière côte. Chez le grand nombre, le mouvement de marche avait un aspect de force et d'allégresse. Ces allures libres, ces hommes souples et forts, de tous aspects, de toutes races, ces femmes à la figure courageuse, ces fillettes à tailles fines, ces guirlandes d'enfants, tout exprimait la joie de vivre, de posséder la rue, les arbres, le ciel rose, la chaleur et la clarté de l'été. Pourtant, à ce carrefour, il y avait un arrêt où se diminuait cette force en mouvement, où se compromettait l'avenir.

A l'un des coins s'ouvrait un petit café à façade blanche, mais, aux trois autres coins, un immense établissement, le bar de genre nouveau, alignait son comptoir, ses tables, ses appareils de distillation, boutiques barbares, propres, étincelantes de cuivres, d'étains, de verres, de glaces, où la soif est régie administrativement. Les trois façades, rouge et or, flamboyaient sous les rayons du couchant, les lettres et les chiffres énormes affichaient leurs promesses merveilleuses. Un patron, juché sur une haute chaise,

au-dessus du comptoir massif, figurait le prêtre et l'idole dominant l'autel. Les salles se creusaient en nefs et en bas côtés, avec des aspects d'églises, et même, dans l'un des trois établissements, se dressait un orgue prêt à mugir et à rythmer les offices de la boisson.

L'orgue, toutefois, fut muet, et chaque salle vide. Par ce beau temps, la clientèle restait dehors, aux petites tables envahissant le trottoir, une clientèle énorme, les rangs serrés comme au théâtre, tous les tumultes, toutes les gesticulations, toutes les paresses et toutes les béatitudes aussi. Dans les verres, l'absinthe embaumait l'atmosphère de son parfum.

Le spectacle, malgré tout, gardait sa douceur, son charme, sa vie épanouie. Ce n'étaient pas les sombres types, les rangées d'abrutis, debout devant le comptoir, ou assis sur de hautes chaises, ne quittant pas des yeux la liqueur ensorceleuse, remuant machinalement la cuiller dans l'opale trouble. Les gens, dehors, gardaient une vivacité, une conversation, un rire. Ils connaissaient la minute de la bonne halte. Ceux qui devaient s'arrêter ralentissaient le pas, stationnaient un instant sur le refuge,

sous les branches du candélabre, pour jeter autour d'eux un regard, choisir leur place, guigner leur coin, aller vers une table. Ce ne sont pas des isolés, des maniaques de l'absinthe : ils commencent, à n'en pas douter, leur apprentissage du poison, ils y trouvent la saveur charmante, l'appât délicieux.

Par groupes d'amis, ou en famille, ils s'assoient. Tout de suite, les verres sont sur la table, et le garçon, d'une main experte, dose l'oubli et la joie. La boisson est servie, non dans les gros et grands verres d habitude, mais dans de petits verres à pied, des verres à bordeaux. Prise ainsi, l'absinthe semble perdre de son importance : on ne boit pas, on goûte dans ces menus verres qui sont vraiment des verres d'enfants. Simple illusion, d'ailleurs, créée par la malice de l'industriel. La petite absinthe vaut la grande, on en prend deux plus facilement, et il y a moins d'eau à ajouter, voilà tout.

Le calcul est bon, car le gentil petit verre à pied attire, de sa couleur pâle et de sa fine odeur, les femmes qui reculeraient peut-être tout d'abord devant l'immense gobelet à tarir. Les femmes, en effet, sont nombreuses, et toutes boivent leur

petite absinthe, comme des hommes. Certaines ont de menues hésitations, des minauderies comme autour d'un fruit défendu. Elles avancent les lèvres, dégustent en chattes gourmandes, leurs yeux brillent amoureusement.

Au premier rang, un lot de braves gens, le père Pommier, sa femme, Cécile et deux voisins : le père Chaudron et Paterneau.

La mère et la fillette boivent une boisson quelconque, apportée avec mépris par le garçon et dont les autres aussi se moquent. Bientôt Céline vint rejoindre le groupe, ses beaux cheveux en torsade, les yeux bleus, d'un bleu de bleuets, les joues d'un velours de pêche, un corsage rose où se sculptaient légèrement les jeunes seins.

Elle goûta l'absinthe dans le verre de son père, les bleuets de ses yeux se mirèrent dans le petit marécage vert.

Le père Pommier, à ce moment, prenant la parole, s'adressa à sa femme, lui expliquant ce que c'était qu'une bonne absinthe.

— Sais-tu comment il faut s'y prendre, pour qu'une absinthe ne fasse pas de mal?

Il y eut une attention. Tout de môme cela serait bien précieux, n'est-il pas vrai ? de pouvoir être assuré de l'impunité.

— Eh bien ! — dit le bon type pendant que tous regardent son visage épanoui, écoutent ses amicales paroles, — eh bien ! mes enfants, voici ce qu'il faut faire. Vous en prenez beaucoup, un bon demi-verre. Vous ajoutez l'eau tout doucement, unegoutte toutes les minutes. Il faut être patient. Vous êtes là, bien installé, à l'ombre sous les arbres, vous regardez les passants en surveillant votre mélange. Prenez une heure, s'il le faut, pour bien préparer votre affaire. Et alors...

— Alors ?

Tous les visages attentifs sont tendus vers son visage hilare.

— ... Quand c'est fini, vous prenez votre verre et vous foutez l'absinthe par terre : vous êtes sûr qu'elle ne vous fera pas de mal.

Il rit jovialement, lampa la fin de son verre : tous rirent avec lui de la farce, et tous aussi achevèrent de boire leur absinthe de bon cœur.

Ce fut le commencement pour le père Pommier, cette petite absinthe prise sous les arbres. Il revint

seul, but à sa soif. Rica ne put l'arrêter. Mais il ne fut pas ivre, ne devint pas méchant, mangea à peu près comme d'habitude, quoiqu'il se plaignît parfois de n'avoir pas d'appétit et allât se coucher de bonne heure. Sa femme le croyait seulement fatigué par son travail, alors que peu à peu l'envahissait l'alcool, comme tout le quartier, d'ailleurs.

Le petit café à la façade blanche était un estaminet dont l'installation remontait pour le moins au temps de Louis-Philippe. La vétusté de son aspect, le suranné de son enseigne et de son ornementation, le vieillot de toute sa physionomie, faisaient de lui un anachronisme indiscutable parmi les établissements environnants. La façade blanche n'était pas réellement blanche, mais grisâtre, jaunie, à la manière d'une épreuve de vieille gravure. Les bandes d'or qui encadraient les panneaux, les lettres d'or de l'enseigne, étaient vert-de-grisées par les saisons humides. Les chambranles des portes et des fenêtres se disjoignaient, le vieux visage s'écaillait, le rezde chaussée craquait et geignait sous le poids de la maison, au tassement visible par la ligne infléchie du fronton de la boutique.

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L'intérieur était en harmonie avec l'extérieur. Des murs jadis blancs aussi, et maintenant d'une couleur de vieux cuir par trente ans de fumée de tabac. Des glaces an\ cadres démodés. La salle de billard, séparée de la pièce d'entrée par un portique à trois ouvertures dont les écoinçons étaient peints de scènes mythologiques. On cherchait au comptoir une belle limonadière, vêtue comme la reine Marie- Amélie, avec un bonnet à rubans de feu, des anglaises tire-bouchonnées aux tempes, écoutant les propos galants d'un officier de la garde nationale. Aux petites tables de marbre, on croyait trouver de rusés commerçants d'Henry Monnier jouant au trictrac ou au reversis avec d'épiques bourgeois de Daumier, et Ton craignait de déranger quelque profond politique de quartier occupé à sonder le bulletin du Constitutionnel. Rien de tout cela. Mais il paraissait difficile de dire par quoi cela était remplacé. Si le billard n'avait attiré quelques amateurs, que Ton voyait ramper, guetter, bondir, à travers les arches du portique, le vieux café aurait toujours été vide.

Tout à coup il disparut, s'en alla rejoindre les hommes et les choses dont il devenait l'inutile et in-

vraisemblable survivant. Pendant quinze jours, il fut étayé, enveloppé de palissades. Un jeudi, une affiche immense, sur toile, annonçait la réouverture et une prime à tous les consommateurs qui se présenteraient. Le surlendemain, samedi, jour de paie, l'établissement nouveau fut inauguré au milieu d'une cohue de révolution ou de fête.

Plus de trace du petit café blanc et or. La devanture est toute en vitres avec des encadrements rouges. On voit d'un regard tout l'intérieur. Le portique supprimé, dans toute la longueur du café c'est un long comptoir en étain luisant, garni de fontaines et de bassins. Sur le mur, une immense glace contre laquelle sétagent des bouteilles de toutes les couleurs et des verres de toutes les formes. En face, des tables rondes, en zinc, des chaises de jardin, en fer. Au fond, à la place du petit billard, un alambic de cuivre.

Derrière le comptoir, une armée de garçons en tabliers noirs de sommeliers, funèbres personnages, agiles, prestes comme des Arlequins, accomplissent leur besogne comme s'ils se livraient à des exercices de prestidigitation. Ils saisissent au vol les

+- »79 -*" mots que leur jette la foule des consommateurs qui emplit la boutique, ils étendent la main sans presque se retourner pour saisir une bouteille sur les rayons, du même geste sûr qui prend un livre sur les rayons d'une bibliothèque. Pas un instant d'hésitation dans leur manipulation et leur dosage des poisons variés, verts, rouges, sombres, clairs, étincelants, qu'ils versent à la ronde. Ils jettent la quantité obligée au fond du verre, précipitent le mélange, installent la carafe d'eau, s'emparent aussitôt des verres vidés, les trempent au bassin, les placent sur l'égouttoir, et toujours et sans cesse recommencent les mêmes opérations avec une fougue semblable. C'est à croire que les instants sont comptés, que les minutes sont précieuses, qu'il s'agit de sauver des angoisses de la soif une malheureuse population desséchée et avide. Réellement, l'affluence explique une pareille précipitation mécanique. Il y a autant de monde au dehors que dedans, la queue d'un théâtre un jour de représentation populaire. On aurait pu organiser un service d'ordre et donner des numéros. C'est que l'attraction est grande. Les consommations sont d'un sou moins chères que dans les établissements

connus pour vendre le meilleur marché. C'est une révolution dans le régime des boissons, l'alcoolisme facilité aux classes nécessiteuses, le delirium tremens mis à la portée de toutes les bourses. Les gens qui s'écrasent à la porte semblent comprendre l'étendue d'un tel bienfait et font ce qu'ils peuvent pour se prêter à une telle propagande philanthropique. Leurs faces sont anxieuses, ils attendent avec fébrilité le moment où ils pourront réclamer à leur tour, aux noirs sommeliers, leur part de poison.

Et la prime? la surprise? l'encouragement?

Oh ! c'est bien simple, et l'inventeur n'a eu, ici, qu'à se laisser aller aux impulsions de son génie naturel. La prime, c'est que tout consommateur aura droit, aujourd'hui seulement ! jour de l'inauguration ! à une seconde consommation qui sera, celle-là, absolument gratuite, qui établira, on l'espère, des liens de gratitude et d'amitié entre le passant et le comptoir de zinc. Gomment oublier une telle largesse, et le jour fameux où l'on a pu prendre deux absinthes pour le prix d'une seule ! Car ceux qui entrent là ne demandent pas du sirop de groseille. C'est l'absinthe qu'il leur faut, c'est son par-

fum sauvage, c'est sa force brûlante. Et c'est l'absinthe, en effet, qui remplit les verres, les bouches, les yeux, les cerveaux, de sa couleur trouble, de sa vase, de son ivresse cruelle.

Au soir, la foule avait grossi encore. Des hommes, des femmes attendaient leur double ration, et leurs visages avaient l'expression fixe et machinale des mendiants à la porte d'une église. D'autres qui étaient sortis, possesseurs enfin de la prime, se disputaient avec de grands gestes incohérents tels que Ion en voit à Sainte-Anne, et tout à coup se ruaient en une rixe où les têtes sonnaient sur le pavé. « Laissezles s'expliquer ! » criaient des voix folles pendant que des femmes dansaient autour des combattants. Et ce fut ainsi toute la soirée, lorsque les lumières flambèrent, illuminèrent l'alambic, le comptoir d'étain, les verres, les fioles, les glaces, une féerie de lumières que regardait la sombre foule de la rue.

Le père Pommier rentra encore ce soir-là avec une meurtrissure au visage : un coup qu'il avait reçu, dit-il, en voulant séparer deux combattants. Un autre jour, il était manifestement ivre, parlait trop,

la langue embarrassée, répétait dix fois les mêmes histoires. Sa femme voulut le sauver : elle lui fit honte devant ses filles, et le brave homme promit de ne plus s'arrêter au maudit comptoir. Il manqua à sa promesse, mais il revit devant lui le visage résolu, les yeux impératifs de sa femme, et il parut d'abord se soumettre.

Il devint bientôt hypocrite, sut tromper la surveillance. L'heure verte sonne partout à la fois. Elle sonne dans tous les quartiers de la ville, au boulevard et au faubourg, à l'horloge du café élégant, à l'œil-de-bœuf de la boutique du marchand de vin. Mais le bonhomme Pommier va tout droit vers le décor qui exprime le mieux la halte de la fatigue humaine, la recherche farouche de la diversion et de l'illusion. C'est peut-être un peu loin de chez lui, au bas du faubourg du Temple, mais il a du travail en ce moment à l'intérieur de Paris, et quand il est seul par les rues, revenant fatigué, rêvassant vaguement sur son existence laborieuse, sur la misère du monde et sur ses chagrins personnels, son attendrissement sur lui-même ou sa révolte contre le sort se traduisent invariablement par la soif. L'établisse-

ment sauveur se présente alors à lui comme par enchantement, et il entre.

C'est à l'endroit où la longue rue en pente passe comme un pont au-dessus du canal, où le chemin d'eau et la chaussée de pierre se coupent, créent un carrefour. L'eau jaillit des écluses, le niveau monte, une lente navigation de gros bateaux, de lourds chalands, s'établit sur la surface paisible à ras du quai. Le calme miroir réfléchit le ciel délicieux. Les bateaux sont suspendus dans l'espace, errent audessus des nuages. La lumière rose du soleil fleurit dans la verte étendue.

D'où vient que la foule qui marche ne s'arrête pas au parapet pour jouir des adieux du jour, de la beauté de l'eau, de la fuite légère des nuages ? D'où vient que nul ne veut regarder les hauts et massifs bateaux, si doucement posés sur cette clarté de mirage, que nul ne s'intéresse à ce glissement régulier, à ces mâts fiers, à ce labeur pacifique, — que nul ne jouit de la minute exquise qui ne reviendra plus, à peine née, déjà évanouie?

Tout le monde va du même pas, contribue au piétinement de troupeau qui tient la largeur de la

chaussée. Presque tous les yeux qui pourraient refléter de la lumière sont baissés vers le sol, et ces regards qui ne voient pas, ces regards perdus, tombent dans la poussière ou dans la boue. Ces passants aux pieds traînants, les bras las, la tête basse, s'en vont vers la nourriture et le gîte, vers la soupe chaude et vers le sommeil. La poésie qu'ils ont en eux, les révoltés et les résignés, les réfléchis et les indifférents, — c'est de continuer à vivre, c'est de réparer, de retrouver les forces perdues d'aujourd'hui, pour recommencer demain.

Beaucoup, pourtant, de ceux qui arrivent ainsi au carrefour, montrent une inquiétude et une habitude. Ceux-là s'arrêtent, mais ce n'est pas pour regarder le ciel renversé dans l'eau, les barques mêlées aux nuées. Ils ont le mouvement tournant et machinal des chevaux qui entrent à l'écurie le soir : eux aussi ils tournent, et ils entrent.

Ce n'est ni le café, ni la boutique du marchand de vin, et c'est à la fois l'un et l'autre. C'est l'endroit spécial où Ton boit l'absinthe, — où l'heure verte sonne dans sa plénitude, sa solennité.

A l'extérieur, un long et haut rez-de-chaussée aux

cloisons blanches, aux vitres claires, une mi- 1 □ scène de rectitude et de propreté. Quelque chose de bourgeois et d'administratif , de cossu et de sérieux. Il est évident, dès le dehors, qu'on ne peut entrer là que pour accepter une règle, accomplir une fonction.

L'intérieur est en accord avec ce premier aspect. Les choses sont correctes, d'une propreté brillante, d'un luxe froid. Ici aussi, le comptoir d'étain où l'on pourrait s'accouder à cent, et derrière le comptoir, la glace, les rayons de verres et les bouteilles. Entre les portes-fenêtres, partout où il y a une place, des tonneaux énormes, à robinet de métal. À chaque bout du comptoir, l'alambic de cuivre.

On ne boit que de l'absinthe. La rangée de verres, devant les consommateurs, est verte, du vert opalin, sans transparence, aux remous opaques. Un parfum terrible, déjà enivrant, règne dans la salle, asservit immédiatement ceux qui entrent. C'est une odeur de nature, de forêt au soleil, d'herbes mystérieuses, cachées au lointain des halliers, des clairières inconnues, une poussée de plantes dangereuses, mortellement épanouies dans la chaleur torride.

De temps en temps, une main saisit une carafe,

fait filtrer l'eau glacée goutte h goutte. Le nuage se forme, s'élève, tournoie. La main se crispe sur le verre, on la voit monter, on voit une tête qui se renverse, une bouche qui boit, des yeux qui se ferment.

L'homme avale l'oubli. Il se change magiquement, il se donne d'autres yeux, une autre pensée.

L'heure verte est pour lui l'heure de la féerie, de la déraison. Il ne voit rien, ne veut rien voir de la rue, de l'eau, des nuages, des passants ses semblables, qui le frôlent, auxquels il est lié par la même loi de travail et de misère. Mais dans ce verre-là, empli par le nuage trouble, il voit ce qu'il veut, et ce qu'il voit, il ne le dit pas. Il garde pour lui tout le petit monde qui scintille et palpite en son esprit, à l'appel de ce parfum inconnu, à la sensation de ce goût de feu, de ce goût incendiaire, où il semble que tout brûle, que les herbes vénéneuses flambent. Il garde pour lui les fées en robe de gaze qui rasent la surface du marécage, de cette bourbe amassée en ce verre, tenu par la main crispée. Il garde pour lui les lutins cruels qui se précipitentparson gosier, l'envahissent, dansent frénétiquement dans son cœur et dans son cerveau,

lui parcourent les veines, les bras, 1rs mains, viennent jusqu'au bout de ses doigts fébriles.

Rien, il ne dit rien. Le buveur de vin est bavard, le buveur d'absinthe est silencieux. Il veut jalousement,

pour lui seul, ses décors irréels, ses songes, ses abîmes. Les buveurs d'absinthe sont des fidèles absorbés par un rite, des croyants moroses en proie au charme endormeur. Ils sont debout les uns auprès des autres. Presque tous des isolés. Peu se connaissent, peu se parlent. Ils boivent, font un signe pour qu'il leur soit versé une autre ration, puis une autre... Ils sortent. Cet enfer a ses cercles. Sans cesse l'homme devenu la proie de l'alcool devient un autre homme. Sa tristesse s'aggrave, sa fureur va naître. Tous ceux qui boivent, debout contre le comptoir d'étain, ne sont pas encore pareils. Il y a des gestes doux, des figures jeunes, éveillées, plaisantes. Certains ne font que goûter au poison, s'observent, croient ne prendre qu'un réconfort.

Auprès d'eux, la brusquerie apparaît. On voit gagner la pâleur verdâtre sur les visages, s'affirmer les gestes de bras cassés, de mains malades. Aux. coins sombres, des vieux avant l'âge se sont installés pour

savourer longuement l'ivresse brûlante. Des visages terribles surgissent, en proie à l'idée fixe, au délire de la persécution. Des mâchoires remuent, des bouches grommellent des menaces en dedans, des doigls terreux tremblent, l'effroi passe dans des yeux chagrins, la colère va surgir. L'heure verte, un jour, sonnera pour ces pauvres hommes l'appel forcé à la folie, au suicide, à l'homicide. Les bateaux continueront de passer lentement dans la féerie ignorée du soir.

C'est ainsi que le père Pommier but loin de chez lui, à l'un des angles du faubourg du Temple et du canal. Il fut la victime de ce guet-apens de l'absinthe installé à l'entrée du faubourg. Il y tomba le premier jour où il passa devant la vitre claire et le comptoir éclatant. Un calcul lui fit prendre sa décision brusque d'entrer et de boire : il se dit que, là, il ne pouvait subir la venue et le reproche muet de sa femme, la gêne de la douce autorité qui l'aurait détaché de l'endroit dangereux et ramené comme en laisse. Caché dans la foule des buveurs qu'il ne connaissait pas, il était tranquille, isolé de tout, égaré, perdu dans un pays délicieux, dans la forêt verte de l'absinthe aux senteurs capiteuses.

Comme les autres, il boit et il apprend à boire. Il savoure maintenant le breuvage subtil : il sort, la tète chaude et active, il se croit rajeuni. Quand il rentre, il se tient droit, il est aimable, il ne morigène personne. Il n'en est encore qu'à la période de légère surexcitation, très légère, et si le parfum d'absinthe ne le dénonçait pas, on pourrait le croire simplement jovial et enjoué. Labattement succède à cette agréable faconde. Il mange sans faim, en se forçant. Le vin du ménage lui semble fade, et à peine le repas est-il fini qu'il est en proie à une invincible envie de dormir. Il se couche, tombe aussitôt au lourd sommeil.

Un jour, buvant devant le comptoir, il fait un mouvement machinal comme s'il était attiré par quelque aimant, et il découvre au carreau les frimousses de ses deux filles. Il a l'air interdit d'un enfant pris en faute, sa main tremblote en posant le verre, et, pour dissimuler son embêtement, il les fait entrer, malgré le refus de Cécile, les accable de plaisanteries et de gentillesses, ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait, les oblige à boire une absinthe à elles deux. Elles reviennent avec lui, grises comme des oiseaux qui

4— 29° ■■*■ sortent d'une vigne. Devant la mère au visage bouleversé, le père essaie de plaisanter, Céline rit, Cécile pleure.

— Ben quoi ! nous avons pris la « verte » tous les trois.

La mère fait coucher ses filles, les endort, —Céline sournoise, Cécile désolée, — et elle retourne vers le père, lui parle net, comme elle sait parler. Elle s'aperçoit vite qu'il entend à peine : elle le laisse se coucher et dormir.

Le lendemain, qui est un dimanche, ils ont la conversation ajournée la veille. Le père Pommier est très doux, très conciliant, il écoute, il répond par l'éternelle raison des buveurs de toutes professions :

— C'est le métier qui veut ça !

Tout de même il semble comprendre, et, elle, voulant profiter de ses avantages, lui dit qu'il a l'air fatigué, qu'il a changé, vieilli, qu'il ferait bien de boire, au moins pendant quelque temps, de l'eau rougie à ses repas, ou du lait, s'il veut. Le père Pommier rigole et se cabre :

— Mais, ma pauvre femme, de l'eau, du lait, ce n'est pas ça qui me donnera des forces !

— Des forces, tu vois bien que tu n en trou nos pas dans le vin et l'absinthe.

— Tu crois, toi! Il n'y a que ça, pourtant, pour vous remonter un homme.

Elle ne se décourage pas, insiste tant et si bien qu'il finit par consentir à l'eau rougie, s'engage à ne rien prendre en dehors de ses repas.

Pendant les jours qui suivent, le père Pommier est un exemple de sobriété, revient sur l'impériale de l'omnibus pour ne pas être retardé en route par les copains, rentre plus tôt, apporte des semaines qui n'ont pas été écornées chez le liquoriste.

Cependant, l'absinthe, qui avait d'abord servi de prétexte pour trinquer avec les camarades, était devenue une utilité pour « préparer l'appétit ». Bientôt même, toute explication mise de côté, elle allait être une maîtresse impérieuse. Le père Pommier était « pris » au deuxième verre. Son cerveau se brouillait, sa main tremblait à la besogne, ses jambes vacillaient sur l'échelle, ses yeux clignotaient, et il ressentait des nausées qui le faisaient blaguer par les autres, plus aguerris. En six mois, il reçut deux fois son compte dans les maisons où il travaillait. Cela

était dur pour lui, et il reconnaissait bien, au fond de lui-même, qu'il n'avait pas de plus cruel ennemi que le « sacré perroquet », ainsi qu'à l'atelier ils appelaient familièrement la terrible verte.

Aussi cachait-il chez lui la véritable raison de son chômage.

— Je suis sûre, — lui disait sa femme, — que le patron a su que tu buvais.

— Mais non, mais non, — répondait-il nonchalamment.

— Tu es pourtant aussi bon ouvrier que Sauton, Fichet et Malin... Pourtant, on ne les renvoie pas, eux!

— Leur tour viendra comme à moi, tu verras, lu verras !

Il en avait été quitte pour chercher du travail, et il avait été assez heureux, jusque-là, pour en trouver.

Un samedi soir, à six heures, il rentra chez lui.

— Voilà le père Pommier encore sans ouvrage, — dit la concierge à une de ses locataires. — Une m'a pas dit bonjour en passant, c'est qu'il est embêté, vous verrez que demain il sera encore en vacances, si

on peut appeler <;a des vacances. Qu'es! ce «pie va dire sa femme ? D'autant que sa fille aînée lui en cause aussi, des ennuis, dans un autre genre !

— Quand est-ce que les hommes ne boiront plus ? — répondit la locataire, — ce sera alors le paradis pour les dames î

Le père Pommier montait l'escalier, frappait à sa porte. Sa femme vint lui ouvrir.

— Pourquoi frappes-tu ? Tu n'as donc pas ta clef ?

— Ah! si... — bégaya-.t-il.

— Qu'est-ce que tu as? Tu es malade ? tu as bu ? Pommier haussa les épaules sans répondre, entra

dans la petite salle à manger, décrocha une pipe, prit un journal qu'il avait dans sa blouse et se mit à lire silencieusement.

Sa femme, après un tour à la cuisine, vint le rejoindre.

— Tu as ta semaine ? — demanda-t-elle anxieusement.

Tout en continuant sa lecture, Pommier fouilla dans sa poche et posa sur la table, en deux fois, des pièces blanches et des sous. Sa femme, d'un coup d'oeil, vit qu'il ne manquait rien.

— On a payé pour toi, ce soir, alors, — dit-elle, — car tu sens l'absinthe. Je croyais pourtant que c'était fini, tu m'avais juré de ne pas devenir un ivrogne.

— Ivrogne ! tu as le mot dur parce qu'on a trinqué un peu. Je ne suis pas même éméché !

De fait, il était très calme. La voix de sa femme devint plus douce :

— Tu n'as pas été chercher Cécile à la sortie de son atelier, ça va la mettre en souci.

— Je n'y ai pas pensé, — répond-il distraitement.

Le lundi matin, Pommier retourna comme de coutume à son travail, et le soir il rentra chez lui à l'heure habituelle. Il semblait préoccupé, ne parlait pas, et de temps à autre poussait de longs soupirs.

— Qu'as- tu, vieux? — lui demanda sa femme.

— Rien.

Le jeudi, la mère eut des pressentiments. Pommier, quoique toujours ponctuel, était de plus en plus abattu et morose.

« Il y a quelque chose, sûrement », — pensat-elle.

Le soir, elle rencontra un des camarades d'atelier de Pommier.

— Bonjour, monsieur Malin.

— Eh bien ! madame Pommier, votre homme a-t-il enfin trouvé à s'embaucher? — ditbonassement l'ouvrier.

— Oui, oui, — répondit sans trop savoir pourquoi la femme qui se sentait défaillir.

Elle revint chez elle, la gorge serrée, les mains moites.

Pommier l'avait devancée. Il était assis, lisant encore et toujours machinalement le journal.

Elle le regarda, ses traits étaient tirés, ses yeux battus, son visage las d'une grande fatigue. Elle eut pitié de lui. « Il me cache qu'il est sans ouvrage et il doit courir partout pour en retrouver. Il n'a rien osé me dire, il a craint mes reproches. » Elle le voyait là, affalé, n'osant bouger, comme écrasé sous le poids de son mensonge. « Pauvre homme ! ce n'est pas gai d'être craintif et tremblant ainsi, comme un enfant ! » Elle s'approcha de lui.

— Je sais tout, — lui dit-elle doucement, — donne-moi la main, je ne t'en veux pas si tu essayes

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encore vraiment de te corriger. Songe à nos tristesses passées, à nos soucis de maintenant. Quand tu prendras le maudit poison, pense que dans ton verre tu bois mes larmes, et ose t'en enivrer après, si tu le peux !

Le père Pommier raconta lui-même une histoire effroyable qui aurait dû le faire réfléchir, s'il avait été encore capable de réflexion, l'histoire du père et du fils Rouillard.

Le père était un vieux soûlard incorrigible. Il buvait de tout, sans préférence. Sa femme en avait vu de dures avec lui : il la battait, battait aussi son fils, âgé de vingt ans, et au paroxysme de la fureur, il cassait tout ce qui se trouvait sous sa main. Il dépensait sa paye quand il travaillait, et sans ouvrage, volait sa femme, vidait les poches de son fils. H couchait une partie des nuits au poste, ou sur un banc du boulevard extérieur. Il en était arrivé à n'avoir plus la force de la besogne, et c'est à peine s'il pouvait se traîner jusqu'au comptoir du bar.

A travers les vitres, ses camarades l'apercevaient, et charitablement, l'un d'entre eux venait à son secours, lui offrait le bras jusqu'à la chaise d'où

-*- 297 -* il se levail quelques heures après, morne, hébété.

Son iils. sa femme, venaient quelque-lois le chercher.

La femme ne savait que supplier :

— Viens, allons ! viens, rentre, ne me fais pas honte dans la rue.

Si le fils venait, c'étaient alors deux hommes en présence.

Le fils était un rangé, un ouvrier sérieux, âpre au gain, ne plaisantant pas avec ce qui pouvait alléger sa bourse. Le père, pour lui, peu à peu, était devenu l'ogre, — l'ogre installé dans le ménage. Il ne buvait pas, écœuré dès l'enfance par l'odeur acre et pourrie qui émanait de son père. Une absinthe lui faisait lever le cœur. Il aimait la mère pour sa conduite de bonne ménagère martyre, il haïssait le père pour le désordre, la gêne, la déconsidération, qu'il apportait chez lui. Ce n'était plus le « père », mais le « soûlot », pour ce fils sérieux et peu charitable.

— S'il pouvait crever une bonne fois ! — disait-il à sa mère qui ne répondait rien, fatiguée de cette vie de tristesse et de dégoût.

Un soir, le fils alla chercher Je père chez le mastroquet. Pommier était là aussi. Quand il vit entrer Rouillard fils, il prévint tout bas Rouillard père. Le fils s'approcha :

— Eh bien ! es-tu saoul ? as-tu ton content, ivrogne ?

— Fous le camp, ou je t'assomme, — vociféra le père Rouillard en levant une carafe.

Pommier s'interposa, reçut le coup, heureusement amorti par son bras levé.

Le fils parut ne s'apercevoir de rien :

— Une verte, et carabinée ! — dit-il au patron.

— Il veut faire comme son père. Voilà bien le mauvais exemple î — dirent les buveurs autour d'eux.

On apporta l'absinthe. Le verre du père était vide.

— Tiens, bois donc celle-là à ma santé, — dit le fils changeant les verres.

Le père avala l'épais breuvage par petites gorgées gloutonnes.

— J'vas trinquer avec toi, maintenant, — dit le fils. Une absinthe et un bitter, — commanda-t-il, et des deux verres il fit un mélange :

— Tiens, goûte ça ! ça te fera du bien.

Le père but encore pendant que le fils, froidement et placidement, le regardait.

— Tu ne bois pas, — dit le père Rouillard vidant son verre et regardant son fils par-dessus le bord.

— Mais si ! je bois.

Et pendant que le père, mal à Taise, reposait son vieux visage violacé entre ses mains, le fils remplit encore le verre vide.

— Allons ! finis ton verre, qu'on parte.

— Tiens ! — ricana le père, — quand y en a plus, y en a encore.

Il avala le reste. Quand il voulut se lever, il tomba. Le garçon, le patron voulurent le relever.

— Qu'allons-nous en faire ? — interrogea le patron regardant le terrible fils.

— Flanquez-le à la rue, elle n'est pas faite que pour les chiens.

Et il sortit sans vouloir rien écouter, rentra chez lui en disant :

— J'ai trouvé le bon moyen pour guérir le père : il ne nous embêtera plus.

On déposa avec précaution le père Rouillard contre

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un bec de gaz, où il fut ramassé par les gardiens de la paix, et porté au poste voisin. Les passants, voyant cet homme tenu par les pieds et par la tête, disaient :

— C'est un homme qui vient de mourir dans la rue.

Le père Rouillard « mourut » ainsi plusieurs fois. Le fils lui donnait de l'argent autant qu'il lui en fallait pour sa chère boisson, l'accompagnait souvent au bar, préparait lui-même les purées vertes, s'en allait quand l'autre était ivre-mort.

L'ivrogne ne rentrait plus chez lui. Aussi le ménage redevint propre, il y avait de l'argent de côté. Plus de scènes, la soupe toujours chaude et grasse. La mère était enfin tranquille, et le fils attendait la fin. Il n'attendit pas longtemps. Le père tomba comme une masse, foudroyé, un soir où le fils lui avait payé quatre absinthes, et lui offrait filialement la cinquième.

Le père Pommier dit inconsciemment les scènes brutales de ce drame dont tout le quartier parlait. Sa femme fut terrifiée, eut pour la première fois, peutêtre, une colère, contre ce fils monstre de vertu, qui lui faisait, dit-elle, plus horreur que le père. Ce

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n'étaient pas Justin et Jean qui auraient agi ainsi. Elle espéra que son pauvre homme ne remettrait plus

les pieds dans les endroits où se commettaient d'aussi abominables crimes.

Il y eut malheureusement encore des arrêts dans son travail, des mortes-saisons, des jours de maladie. Il fallut toucher plusieurs fois aux mille francs de la tante d'Andilly pour payer le terme, pour acheter des vêtements, du linge, pour solder des notes chez le boucher et le boulanger. Peu à peu la somme s'épuisa, mais grâce à ces mille francs, les Pommier ne connurent pas la misère, — grâce aussi à l'économie, à la vigilance de la mère.

Le père Pommier maugréait et s'ennuyait s'il n'avait rien à faire. Lorsqu'il avait gagné sa journée, il était heureux de se retrouver chez lui, d'être reçu par le regard accueillant de sa femme, par la câlineriede Céline, par l'air sérieux et content de Cécile, où sa mémoire retrouvait toujours un peu de Justin et de Jean. Blanchette aussi lui faisait fête, avec toutes sortes de démonstrations. Il était ravi d'apprendre que la petite chatte blanche le sentait venir de loin, et il l'entendait miauler derrière la porte

avant qu'il eût tourné la clef. Sitôt qu'il entrait, elle se jetait sur lui, se frottait à ses jambes en ronronnant, lui grimpait aux épaules, câline et contournée, lui devenant un col de fourrure vivant. Il la prenait, la faisait sauter comme il faisait autrefois de ses petites filles, l'appelait près de lui pendant le dîner, la laissant happer de bons morceaux dans son assiette. Il paraissait alors satisfait. Mais, s'il buvait peu, il ne mangeait guère non plus. La nourriture lui répugnait chaque jour davantage, il lui fallait un effort visible pour achever ce qui lui était servi, n'y arrivant pas toujours. Après le repas, il retombait à la tristesse, et sa femme remarqua qu'il changeait réellement, qu'il maigrissait. Plusieurs fois aussi, elle s'aperçut qu'il était congestionné, qu'il avait les yeux tout drôles. Un soir, il dit brusquement :

— Tu ne vois pas que Blanchette est malade ? Il la prend, l'observe.

— Mais oui ! — dit-il, — elle est enragée !

— A quoi penses-tu? — dit la femme, surprise, regardant Blanchette et son mari.

La chatte ronronnait dans les mains du bonhomme, fermant à demi ses yeux bleus.

— Oui, oui, — dit-il — elle est enragée : il faut la tuer.

Elle lui retira l'animal des mains. Il n'y fit pas attention, se mit au lit.

Au matin, la mère revint sur cette lubie extraordinaire :

— Pourquoi donc voulais-tu, hier soir, que la chatte fût malade, et pourquoi voulais-tu la tuer?

Il ne se souvenait de rien, alla comme d'habitude à son travail, puis les fillettes partirent pour l'atelier, la mère resta seule. Elle fut étonnée de voir son mari rentrer avant la fin de sa journée.

— Oui, — dit-il, — j'ai mal à la tête. Je vais me reposer... J'irai à mon travail demain matin, quoique le patron m'ait bien recommandé de me soigner et de ne pas me tracasser pour ma besogne. Ça ne fait rien, j'irai tout de même.

Il dort, en effet, jusqu'au soir, puis il se lève avec une physionomie bizarre. C'était en décembre, il faisait très froid : la petite chatte roulée en boule se chauffait auprès du poêle, son fin museau entre ses pattes.

Pommier la regarde :

— Tu ne vois donc pas, Marie, que la chatte est enragée ! . . .

Avant que sa femme ait pu seulement faire un pas pour l'en empêcher, il se baisse, saisit la chatte par le cou, l'assomme dun coup de poing, la rejette inerte, sans que la petite bête ait eu le temps de se réveiller. Puis il sort, ne veut rien écouter... A son retour, assez avant dans la soirée, on n'ose rien lui dire, et lui non plus ne fait aucune allusion à ce qui s'est passé, ne dit pas où il est allé.

Plusieurs jours se suivent, sans rien de particulier dans les allures du père Pommier. Un soir, il rentre très gai, dit qu'il a fait une bonne journée, embrasse tout le monde, dîne, se couche, s'endort. Vers minuit, il se réveille, pleurant à chaudes larmes, prend les mains de sa femme, lui demande pardon de lui avoir fait parfois du mal, et pendant plus d'une heure il parle. Toute sa vie repasse dans ses paroles : leur mariage, la naissance de leurs fils, de leurs filles, leurs années de travail, de chagrin, de joie... Il revoit les jours du Siège et de la Commune, la mort de Justin à Buzenval, de Jean au Père-La-

chaise ; il dit qu'il faudra bien veiller sur Céline, et que Cécile est une bonne petite fille...

Sa femme est navrée et inquiète, veut le tranquilliser :

— Mais oui, mon pauvre homme, nous avons tout supporté, et nous sommes encore là... Et nous pouvons encore être heureux avec nos fdles... Pourquoi me dis- tu tout cela ?

— J'aurais bien voulu être heureux avec vous. J'aurais voulu nous retirer tous à la campagne, dans une maison avec un jardin. On aurait eu des lapins, des poules. On aurait respiré un autre air qu'à Paris.

— Mais oui, nous nous retirerons à la campagne,

— dit sa femme. — Allons, ne pense plus à tout cela, dors tranquille.

Il continue, lui dit qu'il l'aime bien, qu'il a toujours fait son possible pour qu'elle eût la vie la plus douce et la meilleure.

— Si je t'ai fait de la peine, pardonne-moi,

— répète-t-il sans cesse, — c'était sans le vouloir. J'ai été entraîné, je ne pouvais pas résister. Je me promettais toujours de ne plus recommencer, et

toujours je retournais à ce sacré comptoir. Je ne sais pas ce qui me menait : c'était comme une force qui me poussait. Bien des fois, à la porte, je voulais me sauver, mais ma main prenait la poignée, et j'entrais sans savoir ce que je faisais. Et il recommençait :

— Je t'aime bien, pardonne-moi...

Et il l'embrassait comme du bon pain. Elle ne put s'empêcher de pleurer avec lui.

Il se tait, elle le croit calmé, quand tout à coup il se lève, frémissant, dégoûté, s'écriant que le lit est plein de punaises. Sa femme allume la lampe, lui fait voir qu'il se trompe. Il a passé un pantalon, il va, vient, se démène.

— Regarde î — s'écrie-t-il. — Les draps en sont couverts... Elles sortent du plafond, descendent le long du mur. Tout en est noir...

Il veut les tuer, se précipite. Ses filles, réveillées, viennent. Il ouvre la porte du logement, se sauve en criant qu'il va à son travail. Sa femme descend derrière lui, ne peut suivre sa course dégringolante, entend la porte de la rue s'ouvrir et se refermer. Les deux sœurs, qui se sont mises à la fenêtre, ne voient

qu'une silhouette gesticulante qui s'enfuit, et bientôt se perd dans la nuit glaciale.

Elles rejoignent leur mère, courent avec elle, ne savent quelle direction suivre, rentrent, espérant que lui aussi est revenu. Rien!... Elles recommencent leurs recherches, vont chez le patron, battent le quartier, le chemin qui était son chemin chaque jour. Au matin seulement, elles sont épouvantées par une lettre administrative qui leur fait savoir que le père Pommier est à l'asile Sainte-Anne.

Il lui est arrivé ceci que, très loin, au quai de l'Hôtel-de- Ville, les gardiens de la paix l'ont arrêté, fiévreux et hagard, n'ont pu tirer aucune réponse de lui. Ils l'ont conduit au poste, où il a été pris d'un délire furieux, a voulu tout saccager. On a dû l'attacher, le garder à vue. Du Dépôt, le médecin l'a envoyé à Sainte-Anne, où il n'a pu être maîtrisé que par la camisole de force. A travers ses cris entrecoupés, il a pleuré son nom et son adresse. Les trois femmes apprennent cela à l'hôpital.

— Maintenant, où est-il ?

— Il est là. On va vous mener vers lui. Il est décédé dans un accès de delirium.

On guide les trois malheureuses, pâles et muettes, , par des couloirs, on ouvre des portes, et subitement, sur une dalle d'amphithéâtre, elles voient le pauvre père Pommier, tout blême, la barbe presque blanche, les yeux clos. Son visage est d'une tristesse indicible.

Elles l'embrassent et sanglotent. Il est dur et froid comme un marbre.

Le lendemain, elles viennent l'enterrer, suivent toutes trois le cercueil, sur lequel elles ont déposé un bouquet de violettes, et elles rentrent...

Elles restèrent toute la fin de la journée sans trouver rien à se dire, hébétées par la catastrophe, ayant la sensation qu'une main violente et irrésistible s'était abattue sur la maison, avait raflé le père Pommier en un instant. Tout à l'heure il était là, maintenant il n'y est plus. Machinalement, on le cherche, on ne le trouve pas. Il s'est évanoui, il a disparu, il ne reviendra jamais. La mère songe à ce vieux compagnon d'existence qu'elle avait aimé aux jours de sa jeunesse, et qui était devenu peu à peu comme un enfant parmi ses enfants. Son sentiment pour lui était un sentiment maternel, il avait accepté cette tutelle, s'habituant facilement à s'en remettre à elle

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de tous les détails de sa vie, craignanl Bea observations et ses reproches. De même il avail été pour

Céline et Cécile un bon camarade plutôt qu'un porc, un camarade qui criait parfois et se fâchait, exerçant sur elles, oh ! faiblement, l'autorité dont il ne se servait pas envers sa femme, mais bien plaisant malgré tout, sachant distraire et faire rire les fillettes. Aussi toutes trois éprouvent-elles la même douleur.

Céline, si légère, si insensible, pleure à gros sanglots, sa mère et Cécile doivent la caresser et la calmer. Et toutes trois reprennent machinalement les travaux habituels de la maison.

Immédiatement, la mère a le sens exact de leur situation. Elle se voit soudain, avec ses quarante-huit ans, une vieille femme presque finie. La glace lui montre son visage creusé en masque funèbre, une poussière d'argent aux cheveux, les yeux brillants et scrutateurs où toute la vie est réfugiée. En face d'elle, Céline et ses vingt ans, jolie, les yeux veloutés, la bouche rose entr'ou verte, avec quelque chose de flétri, d'incompréhensible, une subite fatigue de sa jeunesse, — et Cécile avec ses quinze ans, Cécile qui n'est pas jolie et affriolante comme sa

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sœur, mais qui rayonne d'un doux mystère : il y a en elle la beauté de la pensée en formation, une lumière semble émaner de son front bien fait, de ses yeux gris, attentifs et spirituels.

Tous les hommes de la famille partis, le problème de la vie va maintenant se poser de façon plus catégorique devant les trois femmes réunies, ce soir-là, en cette veillée silencieuse.

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