CHAPITRE IV
Il y a des pays qui n'exercent aucune attraction sur les peuplades environnantes. D'autres, au contraire : Ceux-ci voient venir à eux, en assez grand nombre, des étrangers qui demandent à être admis comme citoyens, ou au moins soufferts comme résidents. Pourquoi.»^ La raison en est diverse. Le plus souvent le pays d'attraction se trouve favorablement placé pour devenir le théâtre des échanges entre les peuplades de race et de nationalité différentes (Rome fut de bonne heure un emporium). Les étrangers ici affluent donc, relativement. Dans ces lieux privilégiés, la vie politique et sociale, qui était fort simple, ne tarde pas à présenter des relations toutes nouvelles, desquelles sortent en même temps des complications, des troubles et des dangers nouveaux.
En effet nous avons maintenant sur le même sol deux peuples, dont l'un est supérieur par son titre de premier possesseur et, au début, aussi, probablement supérieur par le nombre. Et d'autre côté nous avons,
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en face l'un de l'autre, le seigneur primitif et le haut seigneur d'origine récente, le roi. Cette situation recèle des germes naturels de conflits. Il peut, ce conflit, à peu près inévitable, se produire sous des formes diverses et aboutir à diff*érentes issues.
Mais il y a toute chance pour que la lutte, sourde ou déclarée, s'engage d'abord entre les anciens habitants et les nouveaux; et pour que les premiers soient soutenus et conduits en cette afi'aire par les seigneurs primitifs et locaux. Si le roi se met du même côté, il est à peu près sûr que les nouveaux habitants seront matés, qu'ils devront accepter la situation inférieure qui leur est faite — ou s'en aller. Mais pour peu que, d'autre côté, des dissentiments s'élèvent entre le roi et l'aristocratie (ces dissentiments sont en germe dans les rapports respectifs de ces pouvoirs), le roi doit être amené à s'appuyer des nouveaux venus; et par une réciprocité nécessaire, amené à se faire leur protecteur. Et alors le conflit peut durer. Et il peut aboutir soit à l'établissement d'une royauté arbitraire, soit à l'expulsion du roi, à l'abolition de la royauté... Mais le roi expulsé n'emporte évidemment pas dans ses bagages la partie du peuple qui l'a soutenu. Il reste donc sur le même sol deux peuples plus ou moins ennemis.
Qu'est-ce que je viens d'esquisser, en quelques lignes très abstraites, une évolution qui a donné beaucoup de mal aux historiens, qui a suscité des
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explications diverses; car l'histoire que j'ai visée, c'est celle de Rome primitive.
Rome, une fois fondée par la fusion de plusieurs villages, est-ce que ces villages primitifs, les petits souverains qui les gouvernent, les communautés qui les peuplent, ont subitement disparu, anéantis par la création de la seigneurie supérieure? Evidemment non. Il est au contraire bien plus probable que ce qui a été créé de nouveau s'est surajouté à ce qui était ancien; mieux encore, qu'il s'est plus ou moins modelé dans sa forme sur ce qui existait déjà. Nous verrons tout à l'heure si cette supposition très plausible (d'après le train général de l'histoire), n'est pas de nature à éclairer certaines choses restées obscures, faute de documents contemporains.
La population primitive de l'État romain apparaît distribuée en un certain nombre de groupes qu'on nomme des gentes. Si l'on considère l'un de ces groupes, on y distingue deux éléments, l'un supérieur, l'autre subordonné. A la tête de la gens, il y a une famille qui prime et gouverne. Les membres de celleci, dans leurs rapports avec l'élément subordonné, sont appelés patres. Les subordonnés portent le nom de clients.
Ce que signifiait le mot de client, on l'ignore, ou plutôt on en dispute. En revanche, le sens de patres
est sûr. Les Romains primitifs semblent donc avoir voulu dire que les patres étaient en quelque sorte des pères pour les clients. Ainsi, d'abord, le langage suggère sur la gens l'idée d'une famille large, dominée par les membres d'une maison gouvernante.
Quand on examine les rapports qui nous sont donnés, le modus vivendi, entre patres et clients, le caractère familial de la gens apparaît avec une irrécusable netteté. Le client a pour véritable nom le nom de son patron, ou, si l'on veut, patres et clients n'ont qu'un nom qui leur est commun, \e nomen gentilicium. Patres et clients ont un culte commun, les sacra gentilicia. Ils peuvent avoir, et, en effet, ils ont souvent une sépulture commune, he pater, d'après Mommsen, hérite du client intestat et sans agnats. Cette opinion paraît à peu près sûre. Le pater, à défaut de parents exerce la tutelle du client, devenu fou. Quant à la tutelle du client orphelin et mineur, les auteurs latins n'en parlent pas; mais par raisonnement analogique, elle est très probable.
Entre pater et client il existe un devoir général, pour celui-ci de révérer et d'assister, pour celui-là de protéger et de défendre. Le client ne vient, dans l'affection du pater, qu'après la famille étroite, après les agnats, ce qui se comprend; mais il passe avant les alliés, les cognais. Si un différend, par exemple, s'élève entre le client et la famille de la femme du pater, le pater doit soutenir le client, comme lui étant plus proche parent.
D'autres rapports ont un caractère différent, mais qui ne nous étonnera certes pas. Le client est tenu de suivre le paler à la guerre; il sert sous lui à côté de lui.
Si le pater est fait prisonnier, le client le libère en payant sa rançon. Il contribue pour faire une dot à la fille du pater. Il contribue pour payer les frais de justice ou l'amende à laquelle \e pater a été condamné. Il contribue pour soutenir le pater dans les charges publiques. Tout parent qu'il est, le client est évidemment un sujet, un gouverné.
Parent, sujet, vis-à-vis de son pater, le client est encore autre chose ; il est, ou plutôt il paraît être un tenancier. — Servius explique que si les patres ont reçu ce nom, c'est surtout parce qu'ils ont donné aux petits, aux pauvres, des lots de terre à cultiver. Ils ont donné ces lots, comme nous avons vu les chefs les donner en Germanie, c'est-à-dire qu'ils ont présidé à la répartition du sol. Servius n'avait déjà plus le sens du fait primitif.
Les obligations des clients à l'occasion de leurs tenures, et leurs droits corrélatifs ne nous sont pas connus directement. Mais voici les lumières que la grande seigneurie, la royauté nous fournit. Le roi qui était pour r ensemble des gentes ce que le patron était dans chaque gens, jouissait d'un domaine particulier, d'une terre indominicata. Pas de doute sur ce point, car on nous dit que, lorsque les rois furent chassés, leur domaine rentra dans celui du public. Nous
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savons de plus comment, sous les rois, le territoire national était distribué : Une part formait le domaine particulier du roi; une autre part constituait Vager divisus, c'est-à-dire l'ensemble des champs cultivés par les particuliers; une troisième part se composait des pascua puhlica ou ager publicus. Le grand Etat n'a certainement pas inventé cette disposition territoriale ; il a dû la trouver toute faite dans la gens, et il se l'est appliquée. Nous atteignons donc, par cette voie, l'organisation ignorée de la gens.
Donc la maison patricienne avait un domaine à elle ; à côté s'étendaient les champs plus petits des autres familles; tout autour régnait la ceinture des pascua publica du village.
Le domaine patricien était cultivé par corvées. Je n'en doute pas : la corvée suit partout le domaine. Nous avons d'ailleurs une autre garantie à cet égard : c'est l'existence de la corvée royale. Tout le monde sait que la Rome des rois posséda des ouvrages publics de grandes dimensions, comme la cloaca magna. Les historiens latins, d'autre part, signalent les excès de la corvée royale.
Il est possible que l'Etat romain n'ait eu d'abord, pour toute recette, que les revenus des pascua publica; Pline l'affirme, et M. Mommsen suit cette opinion. l'État romain ne tarda pas à prélever sur certains champs la dime des récoltes et le cinquième des fruits (ou double dîme).
Que la dime d'Etat soit une autre imitation de ce
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qui existait déjà dans la gens, je le crois d'autant mieux que la dîme se rencontre non seulement dans tout l'Occident, au moyen âge, mais en vingt autres contrées. Ajoutons donc à notre tableau hypothétique de la gens ce nouveau trait : les clients jouissaient de leurs tenures sous la condition de payer la dîme.
Rappelons maintenant une circonstance mentionnée plus haut : le client paye une contribution au profit du Pater en quatre occasions. Cela me fait invinciblement penser à la taille aux quatre cas que payaient à leur seigneurs les colons du ix" siècle. Et je ne suis pas le seul qui ait été frappé par la ressemblance*.
On a dit qu'il ne fallait pas rapprocher des choses séparées par plusieurs siècles. Ne soyons pas dupes de cette conception, le temps. Il est au contraire très démontré que les hommes d'un siècle donné peuvent être au fond, quant à leurs institutions, leurs idées, leurs mœurs, les contemporains essentiels de tels autres hommes qui vivaient cinq cents ou mille ans avant eux. Et d'autre part, quand on rencontre chez deux peuples séparés par le temps ou l'espace, une ressemblance dans l'ordre des phénomènes économiques, il ne faut pas traiter légèrement cette ressemblance. Soyez sûrs que les deux peuples ont entre eux d'autres concordances, je parle toujours de l'ordre économique. Les phénomènes de cet ordre sont fortement liés entre eux, parce qu'ils procèdent