CHAPITRE I
On sait généralement que la forme première, la forme originelle de la propriété du sol est le sujet d'un assez vif débat entre deux catégories d'esprit, qui s'occupent de cet important problème. Le cercle des sociologues, le cercle des érudits voués à l'étude des peuples classiques (grecs, romains, gaulois, germains) ont sur ce point des idées qui diffèrent notablement. Les érudits semblent douter que leurs peuples aient jamais pratiqué la propriété collectivité. Ils affirment avec force, en tout cas, qu'il n'existe aucune preuve, aucun vestige du fait, au moment où l'aube historique nous permet de voir clair dans les affaires de ces peuples. Les sociologues affirment de leur côté que tous les peuples, sans exception, ont commencé
1,'appkopriation du sol. I
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par la propriété collective, et que les peuples mêmes, dont les érudits s'occupent spécialement, la pratiquaient encore aux premiers jours de la période historique, ou, à tout le moins, possédaient encore des institutions visiblement issues de cette pratique.
Les sociologues sont, je le répète, unanimes sur ce point : l'homme n'a pas commencé par cultiver la terre, parce que ce début était tout simplement impossible. L'homme n'a pu manger d'abord que des aliments offerts immédiatement par la nature : la plante, la racine, la bête sauvage. Il a vécu en se livrant à la cueillette, à la chasse et à la pêche, et cela exclusivement pendant une période qui, peut-être, par grande exception, a été relativement courte quelque part, — nous ne savons où par exemple, — mais qui, au contraire, a été fort longue, séculaire même et très séculaire dans la plupart des lieux; et de ces lieux-là, en revanche, nous connaissons un assez bon nombre.
Puis, chez un certain nombre de peuples, — non chez tous, — le pas a été fait de capter quelques bétes sauvages et de les habituer à la société de l'homme, de les domestiquer. Et l'on est devenu pasteur «ans cesser absolument et tout de suite d'être chasseur, pêcheur, ramasseur de baies ou de racines. Et il est certain que les hommes ont trouvé dans la
pastoralité, soit une augmentation de ressources alimentaires, soit — et plus souvent peut-être — un remède à la diminution du gibier ou du poisson, qui commençait à se faire sentir.
Puis... certains peuples, déjà pasteurs ou même encore chasseurs, se sont mis à cultiver la terre.
Pensez-vous qu'un groupe d'hommes, qui chassaient, péchaient ou paissaient des troupeaux, ait pris un jour unanimement la résolution de changer ses modes de travail, d'occupation journalière; et que cette transformation radicale, il l'ait opérée tout d'un coup et pleinement.^* Qu'on ait, par exemple, divisé tout le sol dont le groupe disposait, entre les membres du groupe et attribué à chacun sa part, définitivement et pour toujours; et ainsi créé subito la propriété privée telle que nous la connaissons? Non, les hommes, surtout à un degré encore peu élevé de civilisation, n'ont ni la flexibilité d'esprit, ni la conception nette, ni la volonté forte qu'il faudrait pour se résoudre si promptement à instaurer un régime tout à fait nouveau. L'humanité, pas plus que la nature, ne fait de ces saltus.
Voici le schéma d'un de ces villages où les hommes commencent à cultiver le sol : village primitif et à la
fois encore actuel, que je pourrais prendre en tel temps ou en tel autre, en tel pays ou en tel autre, qu'en fait tout à l'heure j'emprunterai à un pays précis, village donc qu'on pourrait jusqu'à certain point dire universel.
Ce village est, comme nombre de maisons et d'habitants, plus ou moins important, hameau ou gros bourg, ou même petite ville. Il est assis dans une vallée ou une plaine, ou un plateau, bref en quelque lieu assez plan et découvert — non loin d'un cours d'eau ou d'une source. Une première zone de terrain l'entoure, laquelle se compose, en tout ou en partie, d'un sol visiblement remué, travaillé. Quant à ce qu'on cultive là-dedans, vous pouvez à volonté imaginer du froment, de l'avoine, du maïs, de la vigne ou du manioc, etc.
Au delà de cette première zone, vous apercevez des prairies naturelles plus ou moins marécageuses, et au delà encore une ceinture de terrains boisés.
Aussi loin que votre regard s'étend en cercle, et peut-être fort au delà, vous embrassez le territoire du village, c'est-à-dire une région sur laquelle les gens de ce village prétendent avoir le droit exclusif de chasser, pêcher, paître les betcs, cultiver, couper l'herbe et le bois, puiser l'eau, etc., — à moins que ce village n'ait, avec un autre village voisin, une convention amicale par laquelle ils se sont accordés mutuellement quelques jouissances bien déterminées à prendre les uns chez les autres.
Première observation à faire : Le terrain cultivé est d'une étendue médiocre, même très médiocre, comparée à la partie du territoire où la nature produit spontanément ce qu'elle veut, herbe ou bois.
Seconde observation : Le terrain cultivé est tout d'un tenant; il fait comme une tache unique au milieu du reste; tache de forme régulière ou à peu près... En outre, remarquez qu'il est divisé en longues bandes minces, presque toutes égales entre elles. Cette égalité est un trait curieux, n'est-ce pas? — Ces bandes sont des lots et ce sont des lots égaux tout simplement parce qu'ils ont été livrés à des tenanciers par un propriétaire unique. Ce propriétaire, c'est le village même, c'est la collectivité des habitants : et chacun des tenanciers allotis représente un ménage ou une maison du village.
J'ai dit : les bandes sont presque égales. En effet, il y en a au moins une sensiblement plus grande que les autres. En faveur de qui cette inégalité.^ En faveur du chef du village ; car le village a un chef.
C'est le moment de parler des personnes. Qu'est-ce que les hommes qui habitent ce canton de terre, qui en jouissent par la culture et sans culture? Ce sont essentiellement les membres d'une seule et même famille. Ils sont réellement parents entre eux pour la plupart, et ceux, qui ne sont pas parents, sont néan-
moins tenus pour tels, à ce point qu'on ne fait pas de différence.
Quand le premier noyau du village a été planté là, à cet endroit précis de la terre, ce noyau était formé — il n'y a pas de doute — d'êtres qui étaient liés par une descendance commune. La multiplication naturelle a grossi ce noyau. Des événements d'un autre genre l'ont modifié. Il est arrivé que des membres parents ont quitté le village, ont émigré, les uns volontairement, par esprit d'aventure ou pour s'unir à une femme étrangère, d'autres par force, reniés de la famille à la suite d'un méfait. Inversement, des étrangers se sont présentés. Ils avaient faim : ils ont demandé à partager les travaux du groupe. Ils avaient envie d'une des femmes de l'endroit : ils ont demandé à l'épouser. Le village ne les a pas rejetés, parce qu'il sentait le besoin, pour la culture ou pour la guerre, d'accroître le nombre de ses bras ; ou bien on a voulu pourvoir une fille qui manquait de mari. Bref, l'étranger a été admis, adopté. Et il l'a été, notons-le bien, avec des formes cérémonieuses, solennelles, religieuses, par lesquelles, dans l'esprit de tous, ce parent fictif est devenu l'équivalent d'un parent réel.
Il n'est pas possible à des hommes, fussent-ils parents, de se tenir ensemble longtemps et de former un groupe (même peu nombreux), sans un organe de cohésion, de direction, d'unité, sans un chef. — Mais ici, le groupe étant réellement, ou par fiction, une famille, son chef est un père. Il l'est réelle-
ment, ou encore grâce à une nouvelle fiction, aussi puissante sur les esprits de tous que la première. — Conséquemment, tous les rapports, du chef aux subordonnés et des subordonnés entre eux, sont marqués da caractère familial .
Les hommes que nous voyons ici, ayant été exclusivement des pasteurs et des chasseurs pendant des siècles, sont restés, durant ce même long temps, étrangers à ce fait économique : un morceau de terre appartenant privément à un individu. — Et non seulement étrangers au fait, mais réfractaires à l'idée. Ils n'ont connu (et encore peut-être pas dès le début) l'appropriation privée que pour certains objets mobiliers : armes, canots, cabanes (à peu près mobiles, en effet, furent longtemps celles-ci).
Réfractaires, ai-je dit : pourquoi.»* C'est que si ces chasseurs ou ces pasteurs s'étaient divisé le sol pour chasser, pêcher ou paître, chacun chez soi, ils seraient morts de famine. Chasseur, il faut pouvoir poursuivre librement, sur de larges espaces, le gibier qui fuit de son mieux; pasteur, il faut pouvoir promener le troupeau sur de grandes étendues, changer de pâturage, aller, par exemple, là où la pluie d'orage vient de tomber — comme en Algérie, où les nomades guettent l'horizon pour y saisir des éclairs et courir de leur côté.
Arriver à concevoir, en fait de propriété, d'autres idées et d'autres sentiments, nos gens ne le pouvaient que sous certaines conditions préalables. Ils devaient d'abord acquérir, dans un certain ordre, des idées nouvelles et, à la suite de ces idées, changer la forme de leur travail quotidien : Il leur fallait inventer l'agriculture et commencer à la pratiquer. Donc nécessité, en premier lieu, de penser à semer une graine, un noyau ou un pépin; puis de comprendre quel travail était à faire pour mener à bien la croissance du germe semé; puis de vouloir le faire ce travail, et de vaincre la répugnance, faible ou forte, que certainement ce travail leur inspira d'abord, n'étant pas habituel. C'est pourquoi, à l'origine, on le simplifie beaucoup; long et pénible, il n'eût pas été accepté. La peine qu'on veut bien prendre pour une occupation ancienne, traditionnelle, on la refuse très ordinairement à un labeur nouvellement inventé. Les chasseurs, les pêcheurs assumaient à coup sûr plus de fatigue dans leurs métiers qu'il n'y en eut dans la besogne primitive de l'agriculture, mais l'ancien métier avait pour lui l'habitude du corps et de l'esprit, et la considération — surtout le métier du chasseur. Ce dernier ne se distinguait pas beaucoup de la profession du guerrier. Le chasseur était forcément un porteur d'armes, chose ennoblissante dès la première heure.
Par ces causes multiples, on peut conjecturer ceci : l'agriculture n'a pas tout d'abord enrôlé la
totalité, ni même la majorité des hommes du village. Elle a été le lot des femmes, des vieillards, des adolescents. Et cela nous explique que, dans notre village, la plus grande partie du territoire soit encore tel que la nature l'a fait. Les hommes valides continuent d'y vaguer avec les troupeaux.
Chasser, pêcher, faire paître, cela ne se fait pas privément, chacun de son côté et à sa guise, nous le savons par les mœurs des primitifs encore existants. Gela se fait en troupe, et même souvent avec un complet ensemble.
Cette vieille habitude, tout naturellement, on la porte, on la continue dans le travail nouveau, dans le travail de la terre. Tous ceux qui travaillent le grand champ ou le long champ (laissez-moi vous dire, en passant, que ces appellations persistent encore dans une foule de communes, pour des lieux dont l'aspect actuel ne les justifie nullement, et persistent dans le nom d'une foule de personnes), ces ouvriers, dis-je, travaillent simultanément, et à des époques fixes. Il faut labourer tel jour, tel autre semer, tel autre moissonner, etc. Quelle autorité en décide? un peu tout le monde au début, puis de plus en plus un conseil d'anciens, présidé par le chef; puis finalement le chef seul (en beaucoup d'endroits).
Si le grand champ est divisé, à l'heure où nous le
prenons, en longues bandes, cet état ne représente probablement pas l'aspect tout à fait primitif. On a dû d'abord travailler confusément un champ indivisé. Puis l'inconvénient de cette méthode a été senti; et on a, par la division, indiqué à chaque ménage sa tâche particulière.
Ce ménage garde-t-il pour lui comme son bien, son droit, les produits qu'il a obtenus sur sa parcelle .^* Oui, maintenant; mais au début les produits du grand champ furent sans doute communs, étant l'effet d'un labeur confus. On a donc fait déjà un pas dans l'appropriation des choses : l'attribution particulière d'un lot ù travailler a amené l'attribution privée des produits.
Nous n'avons pas encore tout dit sur cette agriculture naissante. Il s'y passe un curieux phénomène. Le grand champ ne reste pas absolument fixe; il se promène ou plutôt on le promène aux alentours du village. Vous le voyez tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt près, tantôt loin (jamais très loin). Celte instabilité singulière tient aux procédés bien nidimentaires de l'agriculture. On ne sait encore préparer le sol qu'en mettant le feu aux herbes, buissons ou bois qui le couvrent, et en labourant superficiellement dans les cendres. On sème là-dessus la môme récolte pendant un an, deux et plus. Quand l'endroit ne donne plus des produits suffisants, que
sa fertilité est épuisée, on le rend aux herbes, aux buissons, et on va tenter la fécondité d'un champ neuf ou renouvelé par la jachère.
Pour soutenir l'antiquité immémoriale de la propriété privée, on a, entre autres arguments, présenté celui-ci : « L'homme a sans doute compris de bonne heure que le travailleur faisait en réalité par son travail la fécondité du champ, et que par conséquent ce champ lui devait appartenir, comme appartenait une branche d'arbre à celui qui l'avait façonnée en outil. )) Vous voyez que cet argument n'est pas applicable au travail primitif des champs, qui suggère plutôt un argument en sens contraire.
Imaginez un de ces habitants accaparant une parcelle du sol, enlevant à son voisin le chasseur, le pêcheur, l'usage de cette parcelle, puis la travaillant, comme nous venons de le voir, c'est-à-dire épuisant à son profit personnel la fécondité du sol, quelle gratitude ou quel respect voulez-vous que la communauté sente pour cet égoïste? Notez que lui-même n'a aucun attachement de propriétaire pour la parcelle en question; il aspire à aller en occuper une autre, et plus tard encore une autre, pour les traiter toutes comme nous savons. Croyez-vous que la communauté puisse se prêter à ce jeu-là? Rappelez-vous l'état mental et moral de cette communauté, grande famille où les chefs, les anciens, n'ont dans leur esprit que des souvenirs d'exploitation et de jouissance collectives; et où chacun porte le sentiment de
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l'égalité, de la solidarité familiale, fixé dans l'âme par de longs siècles de pratique communiste.
Revenons au chef. 11 est censé le père de la grande famille. Son habitation, plus grande que celle des autres, est considérée comme le centre moral, et peut-être même comme le centre physique du petit royaume communal. Sa bande de champ est plus grande que celle des autres. Il ne la cultive pas lui-même, et en cela il n'est pas exceptionnel; mais bientôt sa femme, ou ses femmes, et ses enfants n'y mettent pas davantage la main. Et alors? Alors, ce sont les habitants qui la lui cultivent, d'abord spontanément, je le crois; puis la chose, devenue usuelle, est considérée comme un droit par le chef, comme une obligation par les habitants; et voilà cependant ce qu'on nommera plus tard la corvée qui fait son entrée dans la constitution villageoise. Au reste, cette corvée est pour le moment d'un poids à peu près insensible.
Pourquoi la communauté consent-elle si aisément à faire une situation exceptionnelle au chef et à sa maisonnée? — Notre village n'est pas seul sur terre. D'autres villages coexistent aux alentours avec qui on est tantôt en guerre, tantôt en rapporta d'amitié, cl toujours, si je puis ainsi dire, en rapports d'émulation, de vanité nationale. Le chef représente, per-
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sonnifie le village aux yeux des voisins : que ce chef ait l'air d'être riche, puissant, libre, obéi; que sa famille jouisse d'une noble oisiveté (car l'oisiveté a paru noble dès qu'il y a eu des travailleurs), la commune le veut ainsi, pensant par là s'honorer elle-même dans l'esprit des voisins. Et elle n'a pas tort. Et les villages circonvoisins, aussi loin qu'on peut aller, pensent exactement de même, et les cantons, les provinces, puis les royaumes, manifesteront pendant des siècles le même sentiment. Les sujets du duc de Bourgogne, ceux du roi Louis XIV sauront gré à leurs chefs de les représenter fastueusement devant les duchés et les royaumes circonvoisins. Je signale donc ici, dès son modeste début un motif psychique qui joue dans l'histoire un rôle considérable, rôle un peu couvert et qui, par suite, a été assez méconnu dans ses très importants effets. Et cette habitation plus grande et cette bande plus grande du chef, ne pressentez-vous pas qu'elles vont, au cours du temps, devenir toujours plus disproportionnées ?
Nous avons des chances pour voir ici débuter, avec la corvée, une chose qui lui est étroitement apparentée, l'impôt. Dans une société même élémentaire, comme l'est notre village, il y a déjà plus d'une cause de nature à motiver une contribution. Evidemment l'impôt primitif n'est pas payé argent
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comptant; il s'acquitte en nature, ordinairement en grains de conserve. — Notez bien que cette forme de l'impôt persistera longtemps au sein de sociétés déjà civilisées, comme l'empire romain ou comme la Chine actuelle.
Pourquoi conserver des grains.^ Pour le cas oii la récolte future viendrait à manquer, mais surtout pour le cas où l'on serait obligé de fuir devant une invasion et de vivre quelque temps dans un coin écarté de marais, de forêt, ou dans un lieu préparé pour la défense comme le seront plus tard les oppida des Gaulois, des Germains, etc.
Sans aucun doute, tous ces communiers qui se tiennent pour parents, se tiennent aussi pour égaux en principe. Je le répète, le chef est un père, et sa lignée directe est comme la branche aînée de la famille, mais rien de plus pour le moment. Il suit de là que, peu ou prou, le sentiment public est consulté en toute affaire d'intérêt général. Il y a probablement des assemblées plénières de la commune. Avec ça, par l'effet de causes psychiques qui ont agi et agiront toujours, le conseil particulier des pères, des vieillards, présidé naturellement par le chef, devient de plus en plus prépondérant. Et encore par les mômes causes, au sein du conseil même, le chef pèse de plus on plus.
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Cela, c'est le législatif, en son commencement. Mais l'exécutif, l'administratif existent aussi, forcément, et c'est le chef qui est naturellement l'organe de cette fonction : et de plus en plus c'est lui qui, seul ou à peu près, assure l'accomplissement des résolutions prises quant à la culture de l'année, quant à la quotité des grains qu'on réservera. Et qui fait rentrer l'impôt, et qui en a la garde.
Il y a aussi le judiciaire : un tribunal de famille que le chef préside également. Au chef il incombe plus qu'à personne d'exécuter les sentences de ce tribunal; d'expulser de ses propres mains les bannis; de lever les amendes — en nature — qui déjà peutêtre punissent les infractions de moindre gravité.
Dans les relations extérieures, le chef est plus actif encore; il est presque tout. Il est le négociateur, le porte-parole de la commune auprès des voisins, et, à moins qu'il ne soit trop vieux ou trop infirme, il commande dans les expéditions guerrières; et il y commande avec ce pouvoir à peu près absolu qui de bonne heure a été reconnu utile, sinon indispensable, dans les choses militaires.
Voilà que déjà le chef a entre les mains pas mal d'instruments rudimentaires, propres, s'il sait s'en servir, et si les circonstances le secondent, à le grandir singulièrement parmi ses égaux naturels et primitifs, à mettre graduellement entre eux et lui une distance plus large, une dénivellation plus haute et plus effective. Et cependant nous n'avons pas
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encore mis le doigt sur le principal ressort de son élévation future. Ce ressort, savez-vous où il est? dans cette vaste ceinture de terrain varié, marais, forêts, pacages, qui enferme le petit noyau de sol cultivé.
En attendant de nous donner le spectacle de cette élévation, dégageons ce qui dès maintenant s'offre, comme traits essentiels, dans l'image sommaire, dans la silhouette de notre village. Cette communauté, c'est vraiment la cellule primitive, qui liée plus tard à d'autres cellules pareilles, formera graduellement les cantons, les provinces, les principautés, les royaumes. Et le gouvernement qui conduit ce village à ses futures destinées, et qui déjà dépasse, déborde insensiblement le caractère d'un pouvoir familial, est la racine encore peu visible de ce qui sera ici le patronat, ailleurs, la seigneurie. Et pour cette raison je me permettrai de lui donner ce nom, le Seniorat.
Comment le chef, que nous venons de voir, administrant à titre d'ancien réel ou convenu, ou à litre d'aîné de la grande famille, tirera parti des fonctions qu'il remplit pour s'agrandir; et comment il mettra à profit ces circonstances, en apparence extérieures et indépendantes : i" d'un art agricole élémentaire ; a° d'une culture tout à fait partielle du sol cultivable, c'est ce que nous avons maintenant à développer.
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Préalablement j'ai à produire une réflexion qui touche le procès entre les sociologues et les érudits. Supposez provisoirement, et sauf la vérification ultérieure, que la brève esquisse du village, ici dessinée, soit ressemblante, le procès en question diminue beaucoup d'importance, le terrain qu'on se disputait ayant en partie disparu. Car, sachez-le ou permettezmoi de vous le rappeler, ces érudits qui nient la propriété communale, la propriété indivise entre hommes de tout groupe autre que la famille, admettent en revanche très bien la propriété familiale, la propriété indivise au début entre tous les hommes de même sang. lié bien! mais, si le village et la famille sont, au début, une seule et même chose, n'est-il pas clair que sociologues et érudits se trouvent par là mis d'accord au moins sur les débuts de la propriété ellemême?
J'ai promis d'alléguer un village réel, historique, qui répondrait à l'esquisse abstraite de mon village. Je pouvais choisir entre beaucoup de pays*, j'ai
I. An lieu du villnge germain, je pouvais, à mon choix, alléguer un village russe (v. Leroy-Beaulieu, L'Empire des Ttars; Dareste, Études d'Iiistoire du droit; Kovalewski, Coutume contemporaine et loi primitive), ou javanais (v. de Laveleye, Propriété collective à Java), ou ossète (v.
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trouvé bon de prendre mon village réel précisément chez un peuple où le régime de la propriété a été un sujet de contestation, entre partisans de la propriété collective et partisans de la propriété privée.
Parmi ces derniers, nul n'a marqué plus fortement que le regretté Fustel de Goulanges. C'est donc lui que je suivrai pas à pas, comme le représentant le plus autorisé du parti qui n'est pas le mien.
Fustel, artiste littéraire, d'une langue admirablement sobre et ferme, historien philosophe capable de concevoir et de soutenir des thèses largement explicatives, a été en même temps un érudit consciencieux, méticuleux, professant la salutaire religion des textes, étonnant de logique et d'ingéniosité dans la commentation de ces textes... et cependant il lui est arrivé, avec ces dons merveilleux, d'aboutir parfois à un résultat erroné. C'est, à mon sens, ce qu'il lui est advenu dans la question qui nous occupe. Comment? par quelles causes? Bien simplement : Fustel n'était pas sociologue là où il fallait absolument l'être.
Les Germains pratiquaient l'agriculture, on ne le nie plus aujourd'hui, mais ils débutaient dans cette
KoTolcwski ; Dnrcste, Nouvelle» éludes d'histoire du droil), ou hindou (▼, Sumnci-Maine, L'Ancien Droil, et dans Syêtem of land tenure, publication du Cobden Club, l'orliclo do G. Cnmpboll), ou irlandais (t. DnrcRlc, Nouvelle» ^tuiles), ou p6riivit>n (v. Proscolt, Histoire du Pérou).
voie. Cela est reconnaissable à deux signes qui ne trompent pas : i° Les hommes se dispensaient de la culture, qui retombait à peu près toute sur les femmes; 2° On ne demandait à l'art agricole qu'un appoint de nourriture; on vivait principalement de viande et de laitage. — A ces deux signes, faut-il en ajouter un troisième qui généralement va avec eux? Pratiquaient-ils la propriété communale?
Nous nous trouvons en présence de deux dépositions, pas davantage; celle de César, celle de Tacite. De ces deux témoins, le premier seul a vu, rapidement, partiellement; mais enfin, il a vu par luimême : telle est du moins l'opinion générale des critiques.
Voici le premier passage de César, il est relatif spécialement aux Suèves. Mais ces Suèves sont la plus puissante et la plus belliqueuse nation de la Germanie. Des cent cantons de ce peuple partent chaque année cent mille guerriers pour des expéditions à l'extérieur. Ce n'est là qu'une moitié des hommes faits. La seconde reste pour cultiver les champs : celle-ci, l'année suivante, part à son tour, tandis que la première, qui est rentrée, demeure. Ainsi ni l'agriculture ni la guerre ne chôment. « Sed privati ac separati agri apud eos nihil est ; neque longius anno remanere uno in loco, incolendi causa, lice t. JSeque multum frumento, sed maximam partem lacté atque pécore vivant, mal-
tumque sunt in venatlonibus . » Je traduis : Quant au champ séparé et privé, chez eux, il n'y en a pas du tout. Et il n'est pas permis de s'établir au delà d'une année sur le même champ, pour le cultiver. Ils vivent de peu de froment, mais en grande partie de lait et de leurs troupeaux, et ils sont très livrés à la chasse.
Voilà qui est net, sans circonlocution. Non moins net, et plus considérable parce qu'il concerne les Germains en général, est le second passage de César.
(( Agricalturœ non siadeni; majorque pars vicias eorum in lacté, caseo, carne consistit. Sed magistratus ac principes in annos singulos gentihus cognationibusque hominum, qui una coierunt, quantum et quo loco visum est, agri attribuant atque anno post alio transire cogant. » (Livre VI, 22.) — Ils ne s'adonnent pas à l'agriculture; la plus grosse part de leur alimentation consiste en lait, fromage et viande. Leurs magistrats et chefs attribuent chaque année aux gentils et aux cognats qui sont réunis sous leurs ordres les champs à cultiver, en déterminent la quantité et la situation, et l'année révolue forcent leurs hommes d'aller ailleurs.
Au moyen d'observations, de réflexions très déliées, Fustel mine d'abord cette déposition de César, jusqu'à presque la dissoudre, et enfin il l'achève sous la déposition contradictoire de Tacite. A mon tour je dis : cette déposition de Tacite est-elle vraiment contradictoire P II ne m'apparaît pas du tout : Tacite, à mon avis, dépose exactement comme César, avec plus de vague, il est vrai, moins de précision, parce
qu'il n'a pas vu directement les choses. Prenons le texte de Tacite :
« Agri pro numéro cultorum ah universis in vices occupantar quos mox inter se secandum dignationes partiantar. Arva per annos mutant et super est ager. Nec cum ubertate et amplitudine soli labore contendunt ut pomaria conserant et prata séparent et hortos rigent. Sola terrae seges imperatar, etc. »
Je traduis d'abord au plus près : « Les champs sont occupés tour à tour par tous, à proportion du nombre des cultivateurs; ces champs sont, tout de suite, partagés, en tenant compte des rangs. Chaque année les champs travaillés sont changés; et il reste du champ (non cultivé). Ils ne luttent pas par le travail ni avec la fertilité du sol, ni avec son étendue, en plantant des vergers, en enclosant des prairies, ou en arrosant des jardins. Ils ne demandent à la terre qu'une moisson unique. » Et maintenant je développe et j'explique :
Les Agri (les champs cultivables, la partie fertile du territoire) sont occupés, tour à tour, par tous, c'est-à-dire que la partie fertile du territoire n'est jamais occupée que partiellement; on ne la met pas toute en culture dans la même année : et, d'autre part, cette portion cultivée l'est par tous à la fois {ab universis). Et cette partie qu'on met en culture, on la proportionne au nombre des cultivateurs : elle est donc une quotité plus ou moins considérable des agri, suivant que la population est plus ou moins
nombreuse. La portion cultivée est chaque fois partagée, non pas également entre tous les cultivateurs, mais chacun reçoit plus ou moins selon son rang dans la communauté. Après une ou plusieurs années, on change le lieu de culture : et il reste toujours des champs en jachère. Les Germains n'essaient pas de lutter par le travail (ou par la fumure) avec la fertilité naturelle du sol, ni d'utiliser toute son étendue, en plantant des vergers, en entretenant des prés séparés et des jardins arrosés. Ils n'imposent à la terre qu'une seule espèce de moisson.
Qu'est-ce que tout cela? une peinture un peu molle et empâtée, mais reconnaissable encore, de la communauté agraire. Aucun esprit ayant fait un peu de sociologie ne s'y trompera. Tous les traits essentiels y sont : le sol arable du village est occupé partiellement, mais par tous à la fois. Cette partie occupée temporairement est plus ou moins grande selon que la population est plus ou moins dense. La répartition est faite sur le pied d'une certaine inégalité. — Arrôtons-nous un peu sur ce trait. Il n'a guère existé de communauté où le partage fût absolument égal. Car d'abord toute communauté a un chef. Celui-ci reçoit une part plus grande; souvent le même privilège est accordé aux familles qui lui sont apparentées. En outre, partout où le sorcier, le devin, le prêtre, le médecin (tout cela revient à peu près au môme) existe, — et où n'cxiste-t-il pas? — il est également favorisé. Il y a môme assez fréquemment des artisans,
très nécessaires, qui le sont, comme le forgeron en Afrique. Voilà ce qui répond à cette expression vague de l'historien, dignatio.
Je le répète, je ne vois pas du tout en quoi Tacite contredit César.
Voici cependant comment Fustel interprète ce texte :
Les cultivateurs, les universi dont il s'agit, c'est, selon lui, tout simplement une société de cultivateurs qui forment un groupe particulier au sein de la population du village. Vous voyez bien que la cause de la propriété privée est sauve, car enfin une association est encore une manière de particulier, vis-à-vis de l'ensemble du peuple. Pourquoi n'accepterions-nous pas cette hypothèse d'une association de cultivateurs? N'est-elle pas bien admissible? Non, pour mon compte je ne le pense pas. D'abord, je prie qu'on réponde aux questions suivantes : N'y a-t-il au sein d'une même population, dans un même village, qu'une seule société? Il le semble bien, d'après Tacite pris au pied de la lettre. S'il n'y en a qu'une, englobe-t-elle ou n'englobe-t-elle pas tous les cultivateurs du village? Si elle les englobe tous, il n'échappe pas au lecteur que cette société se confond parfaitement avec la communauté de village, et l'argumentation de M. Fustel tombe. Si elle ne les englobe pas tous, comment les cultivateurs étrangers à la société possèdent-ils et cultivent-ils? Cette question se pose, et ce n'est pas moins, après tout, que la question de savoir quel est le
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régime de la propriété ordinaire dans ce village.
On peut, il est vrai, pousser plus loin l'hypothèse de la société et dire : le village tout entier est divisé en sociétés agricoles ; mais à l'énoncer, on a tout de suite le sentiment du caractère absolument arbitraire, fantaisiste, de cette supposition. Où a-t-on jamais vu une réalité ressemblant à cela? Rentrons donc dans les termes d'une société unique dans chaque village, et je le répète, d'une société qui n'englobe pas tous les gens du village. Et voilà une société particulière qui possède d'abord tant de sol arable qu'elle en occupe seulement une partie, et qu'il reste toujours de Vager. Je trouve cette circonstance assez étonnante, je l'avoue; mais il y en a encore une autre qui m'étonne davantage : dans cette association, librement, spontanément formée, il y a des rangs, des classes, il y a de la dignatio. On comprend ce phénomène des classes, et les traitements différents qui s'ensuivent, dans une population, l'histoire nous a assez habitués à ce spectacle, — mais dans une association particulière et libre, de l'ordre économique, des distinctions basées sur autre chose que la différence de l'apport, cela ne s'est jamais vu. C'est de la psychologie invraisemblable.
Fustcl veut que ces cultivateurs se partagent le sol, au point de vue seulement de la mise on valeur. Tacite, dans le passage en question, n'a visé, dit-il que le mode de cultiver; et point du tout, le mode de posséder, les principes de la propriété en vigueur. Ces cultivateurs peuvent donc être, et sont probablement
sinon certainement, des propriétaires, à notre mode moderne. Ils mettent lem-s champs ensemble pour les cultiver, — rien de plus. — Quoi, voilà des vrais propriétaires; chacun d'eux a un domaine en propre, plus grand que celui de tel voisin, plus petit que celui de tel autre (ceci est forcé), et il le lâche pour recevoir un lopin de terre dont la mesure sera sa dujnatio personnelle I
Cette supposition trop ingénieuse, sur quoi est-elle étayée.*^ Fustel nous dit que le mot universus, à l'époque de Tacite, signifiait exclusivement une corporation, une société. Or, je n'ai pas vu que Fustel prouvât le moins du monde cette étrange assertion. Le lecteur n'a qu'à ouvrir un dictionnaire, celui de Quicherat, par exemple, pour constater, à côté de l'acception spéciale, l'acception générale du mot universus. 11 faut convenir que Fustel prête à Tacite un bien mauvais style, s'il est vrai que Tacite emploie ici iiniversis dans le sens spécial de société, car voici sa phrase : agri, les champs pris en général (sans déterminatif) pro numéro cuUorum, selon le nombre des cultivateurs, encore sans déterminatif, occupantar universis, sont occupés... par M/ie société. Quelle finale! cela n'a pas de sens.
Fustel se prévaut d'un autre passage de Tacite. Cela va me donner l'occasion — que j'attendais au reste — d'avertir mon lecteur sur une particularité qui peut
tromper et sur une distinction qu'il ne faut pas manquer de faire. Je m'explique :
Tacite a deux passages qui sont principaux sur les Germains. Dans l'un, celui que nous avons commenté, il traite de l'agriculture et de la propriété chez les Germains; là, son témoignage se rencontre sur un même objet avec celui de César. Il a un second passage (Germanie, 16); c'est celui-là que vise maintenant Fustel. Or, le sujet de ce dernier passage de Tacite, c'est V habitation des Germains, sujet que César n'a point traité et sur lequel il ne peut pas par conséquent être contredit. Voici au reste le passage de Tacite : (( Nullas Germanorum populis urbes habilari satis notum est nec pati quidem inter se jungere sedes. Colunt discreli ac diversij utfons, ut campus, ut nemus plaçait. Vicos locant, non in nostrum morem connexis et hœrentibus œdificiis; suam quisque domum spatio circumdat, sive adversus casas ignis remedium^ sive inscitia œdijlcandi. Les Germains n'ont pas de villes ; c'est bien connu ; ils ne souffrent même pas que leurs demeures se touchent. Ils habitent, à l'état de dispersion, près de la source, du champ ou de la forêt, selon qu'il leur plaît. Ils forment leurs villages, non comme nous, avec des édifices continus et adhérents; mais chacun a un espace libre autour de sa maison, soit pour remédier au danger de l'incendie, soit par impuissance à bâtir autrement. » — Je cherche en vain quelque chose qui, dans ce passage contredise César et la communauté agraire. Quantité de villages, aujourd'hui ou
jadis, dans cent contrées différentes de la terre, ont eu cette disposition, soit avec la propriété divisée, soit avec la communauté des terres. A l'heure actuelle, Fustel pourrait voir cela dans les villages russes, où chacun a généralement son isba avec un espace libre autour. Cet espace est généralement planté ou cultivé en légumes, c'est un jardin; mais il se peut bien, et cela importe peu, qu'il ne soit pas toujours planté.
Dans le village javanais (la Dessa)\es habitations sont comme chez les anciens Germains, assez espacées l'une de l'autre; chacune est pourvue d'un jardin entouré d'une haie : jardin et maison forment un tout inséparable, possédé privément. Et avec cela le village javanais ressemble à celui que nous avons décrit au début, avec sa rizière collective, et près de là ses bois ou sa forêt communale. Je me borne pour le moment à ces deux exemples, si distants, du mir et de la Dessa.
Ce petit jardin, c'est ce que plus tard, chez nous, on appellera le courtil. Je le désignerai désormais par ce nom commode.
Le sentiment universel qui, d'assez bonne heure, a amené en beaucoup de pays cette création de propriété territoriale, à forme minuscule, n'est pas difficile à deviner. L'homme a voulu être vraiment libre et seul dans sa maison, s'y mettre à l'abri des regards importuns jetés dans le logis par la porte ouverte. A ce besoin, très compréhensible pour nous modernes, s'est ajouté le désir de produire certains légumes ou des fleurs, quand l'agriculture est devenue plus com-
plexe. Et remarquez, s'il vous plaît, que l'existence de cette toute petite propriété privée, au beau milieu d'un régime qui est réellement celui de la possession collective du sol, est dangereuse pour l'érudit qui n'y regarde pas d'assez près. Il peut croire que la propriété moderne est là toute constituée. Mon observation est particulièrement à propos, quand on traite, comme je le fais, des anciens Germains. On trouve dans leurs lois une terra salica, qui paraît bien faire l'objet d'une appropriation privée. Mais méfions-nous : au début certainement et jusqu'à une époque assez indéterminée, ce terme terra salica s'appliquait exclusivement à la partie du sol couverte par la maison et le courtil.
Une autre particularité, signalée par César, a induit Fustel à suspecter le témoignage de César, et à croire que Tacite était encore une fois en contradiction avec celui-ci.
Fustel dit : « Suivant César, les magistrats et les chefs assignent à chacun autant de terres qu'ils veulent ; tout ce que Tacite dit des chefs germains est en contradiction avec un pouvoir si exorbitant, César, montrant une sorte de communisme agraire, montre ainsi le despotisme des pouvoirs publics : Tacite décrit, au contraire, un régime de liberté qui serait incompatible avec le communisme. César affirme que les chefs assignent à chaque famille sa place et
l'obligent à se déplacer l'année suivante ; Tacite affirme, au contraire, que chacun s'établit où il lui plaît, suivant qu'il préfère la forêt ou la plaine ou que le voisinage d'une source l'attire. Cette ligne contredit visiblement l'assertion de César. »
Nous avons déjà mis au point l'une des observations de Tacite. Elle nous apprend que les Germains habitent épars dans la campagne, qui appartient à leur village, et qu'ils construisent leur maison comme ils l'entendent; Tacite affirme donc la liberté de V habitacle, rien de plus.
Réduisons de même à son véritable caractère celte tyrannie des magistrats qui, selon Fustel, entacherait d'invraisemblance le témoignage de César.
Dans le mir russe, le staroste, avec le Conseil des Anciens du village, procède à l'allotissement, toutes les fois qu'il y a lieu à un nouveau partage. Ces tyrans font exactement ce que dit César; ils forcent les gens à quitter la terre qu'ils cultivaient, à la remettre en commun, et ils distribuent le sol à nouveau. Ils font pis encore (et César aurait pu développer son tableau, s'il avait été mieux informé ou moins pressé); ils font quantité de règlements sur le grain que chacun doit semer, sur l'époque des labours, des semailles, de la moisson, sur le moment d'enclore et de déclore les prés, etc., etc. C'est ce que les Allemands appellent le Flurzwang, et qui est une suite forcée de la communauté agraire. Nous avions nous-mêmes naguère des vestiges de ce
3o l'appropriation du sol
Flurzwang. Nous avions le ban des moissons, le ban des vendanges proclamés par des maires de village, qui ne se doutaient pas du tout qu'ils fussent des despotes invraisemblables.
Du village germain revenons à notre village général, abstrait, si je puis dire.
Rappelons-nous que le chef y jouit d'une demeure plus large, probablement construite de matériaux plus solides, et que, dans le voisinage de cette demeure, on lui a donné pour sa part un champ plus ample, plus fertile, d'une exploitation plus commode par sa proximité. C'est pourquoi, lorsque au bout de l'année, ou après plusieurs années, il est procédé à un repartage des champs, celui du chef n'est pas compris dans l'opération; il reste à part, il reste fixe, car le chef ne pourrait que perdre au change; or la communauté n'a pas l'intention d'empirer le sort de son chef, qui peut-être d'ailleurs souffrirait la chose malaisément. Et voilà cependant réalisé le premier exemplaire d'une propriété privée. Au milieu de possessions plus ou moins temporaires, cette propriété est comme le cristal primitif qui modifiera le reste cl, à la longue, lui communiquera sa propre forme, sa solidité.
Cette terra indominicata, ce dominium du chef.
LE VILLAGE PRIMITIF 3l
grand relativement, est toutefois peu de chose encore considéré en lui-même. Supposez maintenant que ce groupe d'habitants soit, en ses mœurs, tel que l'histoire nous montre avoir été effectivement quantité de peuplades grandes ou petites; qu'il soit querelleur, guerroyeur, pillard, qu'il aime à faire des razzias sur ses voisins et que, par suite, il ait à se défendre des représailles. Il en résulte d'abord que l'autorité du chef sur ses concitoyens devient en temps de guerre une dictature, et qu'elle retient quelque chose de ce caractère, même en temps de paix. Il en résulte encore que le village perd des hommes tués ou faits prisonniers, que d'autre part il fait lui-même des prisonniers. Ces prisonniers de guerre sont les premiers esclaves. Esclaves de qui? — de la communauté, au moins pour une partie, esclaves publics pourrait-on dire déjà. Mais tout ce qui est public est administré, régi par le chef. C'est donc lui qui se charge de tirer parti de ces esclaves. 11 leur assigne dans les pâtis et dans les bois de la communauté des places à défricher; voilà Vexartam, Yessart qui commence à entamer la ceinture circulaire, — que vous savez.
D'autre côté, on sent le besoin de réparer les pertes que le village a faites à la guerre. S'il se présente des fugitifs, des bannis, des aventuriers, on les accueille volontiers. Il se peut que le village les admette sur le pied de l'égalité, qu'il les adopte tout à fait; il se peut qu'il les tienne dans une condition
subalterne, leur laissant le stigmate originel d'étrangers. Ces hommes sont alors plus particulièrement surveillés, régis par le chef. Il faut cependant qu'ils vivent. Le chef leur permet de défricher, d'essarter, non sans exiger une part quelconque des fruits, qui en principe sera appliquée aux dépenses publiques.
Or mettons-nous bien dans l'esprit qu'en tous temps, tous lieux, le gouvernement s'est efTorcé de faire la confusion entre son domaine privé et le domaine public, soit que ce domaine public eût forme de sol ou forme d'hommes, ou forme d'argent, de denrées. En conséquence, les défrichements ordonnés, ou permis par le chef, sont en voie de devenir peu à peu des appendices du dominium primitif de ce chef; les esclaves publics de devenir les siens; les étrangers admis de devenir ses serviteurs, ses clients personnels.
Double résultat : Le chef acquiert sur ses sujets une supériorité de richesse toujours croissante; et il acquiert des instruments vivants, des bras et des têtes dont il peut se servir, à l'occasion, contre ses propres concitoyens, en cas de désobéissance ou même de simple opposition.
Evidemment, cette graduelle ascension du chef vers un pouvoir absolu, ou au moins irrésistible, s'opère, suivant les lieux, en des conditions très varial)les, qui peuvent les unes aider, les autres contrevenir à l'évolution. L'humeur docile ou indocile de la communauté; ses habitudes guerrières ou
LE VILLAGB PRIMITIF 33
pacifiques; son goût plus ou moins éveillé pour le travail des champs; l'aptitude plus ou moins grande des habitants à s'entendre, à se concerter; leur insouciance pour les intérêts communs ou leur sollicitude ; la révérence qu'ils portent ou ne portent pas à la famille du chef; le génie propre à cette famille; le hasard d'un ou de plusieurs chefs d'une volonté, d'une habileté exceptionnelles, etc. ; tout cela pèse, tout cela influe pour précipiter ou pour retarder l'élévation naturellement croissante du chef.
Tant que le groupe village reste ce qu'il est, réduit à lui-même et à son petit nombre d'habitants, la grandeur du chef reste assez médiocre; mais les choses extérieures tendent h amalgamer ce groupe avec d'autres et à en former une collectivité plus considérable. Et cela, c'est tantôt la multiplication naturelle qui l'opère avec le sentiment de la parenté (des essaims sortis du village primitif et d'abord indépendants se réunissant à lui); tantôt ce sont des groupes voisins, fatigués de leurs querelles, ou encore déterminés par le besoin de résister à un ennemi commun, qui conviennent d'une alliance ou d'une fusion sous un même gouvernant.
C'est ainsi que nous verrons tout à l'heure, dans l'Attique des petites peuplades ayant déjà chacune leur chef patriarcal, se réunir sous la main d'un chef l'appropriation du sol. 3
S^ l'appropriation du sol
général, d'un chef des chefs, d'un Thésée (peu importe si Thésée est vrai ou légendaire); que nous voyons sur les bords du Tibre trois petits groupes, qui ne sont pas d'un même sang, se réunir sous la tutelle d'un roi des patres, petits chefs primitifs (et l'on a Romulus ou tout autre).
Cela va ordinairement avec la construction, à frais communs d'une citadelle, d'un oppidum, où s'élève un temple érigé à une divinité dont la religion devient nationale et constitue un lien très fort.
A ce chef principal, ce roi des peuplades attiques ou des génies romaines, on fait tout de suite forcément une situation supérieure à celle des premiers chefs. Son domaine privé est plus grand que celui d'aucun d'eux, et d'autre côté, le territoire national englobant les divers territoires des gentes, ce roi régit un domaine public beaucoup plus vaste.
Il commande à plus d'hommes en temps de guerre ; plus nombreux sont les esclaves dont le sort est entre ses mains; il est en mesure d'agréer plus d'étrangers et de se faire plus de clients.
Le mot de clients que je viens de prononcer me solliciterait à aborder immédiatement l'histoire de l'appropriation privée, dans le monde romain; mais je crois devoir faire passer la Grèce avant Rome, les Grecs ayant été, en bien des choses, les aînés, les initiateurs des Romains.