CHAPITRE II
( Sparte- Athène s . )
Je commence par la Grèce ancienne, et dans la Grèce, par la Laconie, par Sparte.
Pourquoi cette préférence? Le voici. Les historiens anciens et modernes s'accordent à dire que tous ou presque tous les peuples grecs accomplirent la même évolution : ils eurent d'abord une période de gouvernement monarchique, d'où ils passèrent à un gouvernement aristocratique, pour arriver finalement à un régime démocratique. Or Sparte, presque jusqu'à la fin de son histoire, est demeurée un pays où il y avait des rois et de l'oligarchie, en même temps. Par rapport à Athènes et à une foule d'autres cités, Sparte se présente donc comme moins avancée dans l'évolution. Sans doute d'autres pays grecs nous paraissent bien se trouver au même stade que Sparte, tels la Crète et la Thessalie, mais nous avons sur Sparte, beaucoup plus de renseignements; le régime commun à Sparte, à la Grêle, à la Thessalie, se voit plus clairement à
Sparte, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y offre aucune obscurité.
Ce qui nous frappe d'abord dani l'État Spartiate, c'est que deux classes — peut-être deux peuples — y sont emmêlés ou plutôt superposés. Il y a là une classe dominatrice, le Spartiate, et une classe subordonnée, l'IIilote. Seul, celui-ci cultive la terre, et même, à vrai dire, dans la campagne on ne rencontre guère que lui; le Spartiate, exclusivement militaire, habite les villes. Occupons-nous donc en premier lieu de l'hilote.
L'hilote cultive un fond de terre déterminé, constant. Des récoltes que ce fond produit dans ses mains, il est tenu de livrer à son maître, le Spartiate, une quotité égalemeut fixe, immuable. Cette redevance, en effet, le maître n'a pas le droit de la majorer, pas plus qu'il n'est permis à l'hilote de l'amoindrir.
L'hilote est lui-même fixé sur ce fond; il ne lui est pas permis de le délaisser pour aller vivre ailleurs, si ce n'est du consentement du maître. En revanche, celui-ci, quelque mécontentement que l'hilote lui donne, ne peut arracher l'hilote à la terre qui les fait vivre tous deux. L'hilote est donc ce qu'on appelle un colon, un serf ou un esclave de la terre. 11 n'y a pas à revenir contre ces termes qualificatifs, consacrés par l'usage général des historiens, mais nous récla-
merons contre l'idée qu'on s'est généralement formée de la condition de l'hilote.
Il faut en convenir, tous les historiens de l'antiquité nous disent que la condition des hilotes, attachés au sol, était fort dure. Remarquons le, ces historiens appartiennent tous à des pays grecs où la régime de la liberté démocratique existait déjà depuis longtemps, c'est pourquoi ils imaginèrent que la privation de cette liberté constituait pour les hilotes un sort très pénible. En réalité, l'hilote, de même que les autres serfs, sentait, beaucoup moins qu'on ne l'a cru, la privation d'une liberté qu'il n'avait jamais connue, et appréciait, plus qu'on ne l'a remarqué, la sécurité dont il jouissait comme possesseur du sol.
En outre, les historiens, visiblement, se sont laissé impressionner par des récits qui couraient la Grèce sur la cruauté des Spartiates à l'égard de leurs hilotes. Ces récits curent, sans doute, comme point de départ quelques excès réellement commis, mais passagers, accidentels; la malveillance des voisins les grossit et les généralisa. Les Spartiates étaient craints, et même, si l'on veut, ils étaient respectés intimement des autres Grecs, pour cette supériorité militaire qu'ils leur avaient si souvent fait sentir; mais enfin on ne les aimait pas, et l'on n'était pas fâché de trouver à ces vainqueurs le genre de défaut qui semble très compatible avec le courage militaire. — Ne jugeons pas les mœurs d'un peuple par les appréciations qu'en portent ses voisins, ni même par ce qu'ils en racon-
tent, à moins que ces récits, d'auteurs divers, ne concordent, et qu'ils n'offrent en outre le caractère de la plus grande probabilité. Ce n'est certes pas le cas des récits que nous ont légués des historiens comme Myron de Priène et Thucydide '. Suivant Myron, « les Lacédémoniens font subir aux hilotes toutes sortes de traitements ignominieux et dégradants. Chaque année, ils leur infligent un nombre de coups déterminé, même en l'absence de tout délit, uniquement pour leur rappeler qu'ils sont esclaves. » Notez que ces esclaves sont, dit-on 220000, contre 3i 000 maîtres, dont à peine 7 à 8000 adultes du sexe masculin. Notez encore que les maîtres résident tous dans les villages qui forment la cité de Sparte, obligés qu'ils sont de s'exercer quotidiennement et de manger en commun, tandis que les hilotes vivent sur les champs qu'ils cultivent, plus ou moins loin de Sparte. Myron continue : « Si l'un des hilotes a plus de vigueur qu'il ne convient à un individu de son espèce, on le punit de mort, et l'on condamne son maître à l'amende pour n'avoir pas eu la précaution de l'affaiblir. » Comment l'affaiblissait-on? Sans doute en lui infligeant une saignée. Battre régulièrement et saigner les hilotes, voilà bien de l'occupation pour les 7 à 8000 Spartiates. Notez que toute la culture repose sur les hilotes, que de plus on les emploie comme soldats dans les véliles, cl môme dans les hoplites, comme
I, El d'npriB eux Plutnrque.
matelots et soldats sur la flotte. Et on aff'aiblirait exprès ces hommes dont on utilise la force. Et quand ils sont trop forts, on les condamnerait à mort, eux qui font venir l'orge, dont le maître oisif se nourrit principalement ; eux qui sont l'élément essentiel de la fortune du maître et par suite de la fortune de la république; est-ce vraisemblable.^
Ce que raconte Thucydide ne l'est pas davantage : (( Les Lacédémoniens, dit-il, n'étaient pas fâchés d'avoir un prétexte pour faire partir un certain nombre d'hilotcs. Depuis la prise de Pylos (par les Athéniens), ils craignaient de leur part quelque révolte. Toujours un de leurs premiers soins avait été de se tenir en garde contre les hilotes; et voici la mesure que leur avait suggérée la crainte de cette population jeune (?) et nombreuse. Un jour, ils ordonnèrent de faire entre eux un choix de ceux qu'ils regardaient comme les plus braves, promettant que ceux-là seraient aflVanchis... Deux mille obtinrent cette distinction, se promenèrent dans les hiérons, la tête ceinte de couronnes, comme avant obtenu la liberté, mais peu après ils disparurent, sans qu'on ait soupçonné quel genre de mort ils avaient subi. Sparte s'empressa ensuite d'en envoyer sept cents à titre d'hoplites sous les ordres de Brasidas. » Tuer deux mille hommes, sans que nul soupçonne comment on les a tués, c'est d'une prestidigitation terrible, et surtout terriblement merveilleuse. Pareille besogne exige un certain nombre de bourreaux... et puis deux mille cadavres
4o l'appropriation du sol
ne se mettent pas dans un petit trou. Avouons que cela sent le conte, un conte d'ogre pour enfants. Remarquez ensuite qu'on a promené ces gens dans les hiérons, couronne au front; qu'on a ainsi pris les dieux à témoins et garants de leur liberté ; après quoi on n'a pas craint de les assassiner. — Or, ces mêmes hilotes, qu'on massacrait si lestement, on se fait un scrupule absolu et un manquement religieux de leur enlever le champ paternel, et même d'augmenter d'un hectolitre d'orge leur redevance coutumière. — Puis, on fait partir en qualité d'hoplites, solidement armés, sept cents camarades de ces assassinés. Il semble que les Spartiates auraient pu s'en tirer à moindres frais, en faisant partir deux mille sept cents hilotes au lieu de sept cents. Et ces sept cents sont partis sans savoir ce qu'étaient devenus leurs deux mille camarades I Aucun soupçon ne leur est venu en route. Aucune velléité de révolte ou de défection devant l'ennemi. Il semble au reste, et ceci n'est pas le moins curieux, que les Spartiates, qu'on nous donne comme toujours en appréhension de leurs hilotes, tant qu'ils les tiennent à l'état de paysans désarmés et parsemés sur le territoire, cessent de les craindre dès qu'ils ont choisi parmi eux les plus propres à la guerre, qu'ils les ont réunis et armés; et cessent si complètement de les craindre en cet état qu'ils sont capables d'envoyer à l'ennemi deux, trois ou (jualrc mille hilotes sous le commandement ou dans la compagnie de quelques rares Spartiates :
LES GRECS 4l
étonnant retour de confiance ! — Plus étonnant encore ce fait que la confiance des Spartiates n'a jamais été trompée. Jamais aucune troupe d'hilotes, soit vélites, soit hoplites, n'a eu l'idée de passer à l'ennemi sur le champ de bataille, de déserter en plein combat, comme le firent très bien les Arcadieils, qui livrèrent ainsi aux Spartiates le sort de la Messénie, au combat de la Grande-Fosse, du moins si l'on en croit Pau-
sanias (livre III, 17).
Nous devons nous en tenir aux faits, non accidentels, mais réguliers et permanents. Les hilotes étaient répartis, au nombre de sept à huit familles , sur chacun des lots de terre attribués par l'Etat à un Spartiate, lequel était officiellement considéré comme le maître, je dirai volontiers, comme le seigneur de ces sept à huit familles. A ce seigneur, les hilotes servaient collectivement une rente annuelle en nature, orge, vin et huile, qui s'élevait à ^o ou 60 (selon les auteurs) hectolitres d'orge et à une quotité de vin et d'huile que les historiens disent proportionnelle à la prestation de grain, mais qu'ils ne nous font pas connaître. Cette redevance, nous l'avons déjà dit, était immuable ; elle l'était pour le maître aussi bien que pour le serf. Et d'autre part, le maître ne pouvait expulser de la terre le serf, ni sa
I. J'iaterprète ainsi le texte de Plutarque, disant « que les hilotes sont répartis, au nombre de seize ou dix-sept, sur chaque fond >.
descendance. Celle-ci héritait à l'infini du droit à la culture du lot et à la possession d'une part fixe des récoltes, comme la descendance du Spartiate héritait du droit à la redevance incessible. Ces traits, étonnants pour un esprit moderne, nous les verrons, essentiellement les mêmes, dans la France du moyen âge (et ailleurs). N'est-ce pas un peu légèrement juger les choses que de voir dans le Spartiate un propriétaire à la façon moderne? En tous cas, l'hilote était copropriétaire du Spartiate, puisque celui-ci ne pouvait pas faire déguerpir celui-là : c'est là le fait décisif.
Quel pouvoir défendait l'hilote contre les exigences, contre les abus du maître, en même temps qu'il liait l'hilote au sol; quel pouvoir veillait sur le maintien de ces coutumes.'^ Evidemment l'Etat. Mais voici qui est bien remarquable : les prescriptions relatives aux rapports du maître et du serf avaient un caractère semi-religieux, si nous en croyons les historiens antiques. Les divinités nationales voulaient que ces coutumes fussent conservées sans transgression. Bref, la situation des hilotes était quelque chose de consacré, ou de sacré. Et cela rappelle curieusement la loi des XII tables, quand elle s'exprime sur les ménagements dus par les patrons romains à leurs clients'.
Il y avait donc à Sparte, (comme à Rome), entre
t. Son iaeer etto prononcé contre le patron qui commet un abus à l'égard du client.
les deux classes, une sorte de lien que la religion commandait de maintenir tel quel. Mais ici une nouvelle question se présente. D'où vient que la religion' ait assumé cet office d'intervenir entre seigneurs et hilotes? Dans l'antiquité, il n'y a de religion commune et par suite de lien religieux entre des hommes, qu'autant que ces hommes se considèrent comme étant d'une même famille. Il faut donc que les hilotes aient été réellement Doriens ou — ce qui revient au même — considérés comme appartenant à la famille Dorienne.»^ Le fait que les hilotes étaient exclus de la cité politique, qu'ils formaient une classe inférieure et sujette, n'infirme pas du tout cette hypothèse. Les exemples de faits analogues ne manquent pas, là où nous sommes certains pourtant qu'inférieurs et supérieurs étaient réputés procéder originairement d'une même souche. On peut alléguer notamment les Thètes, avant la réforme de Solon ; leur condition paraît avoir été aussi dure que celle de l'hilote; et cependant on n'a jamais douté qu'ils ne fussent de même souche ethnique que les Eupatrides.
Arrivons maintenant à la question la plus intéressante. A quelle occasion, à quel moment et au milieu de quelles circonstances les hilotes, primitivement