MON VIEIL AMI
CHARLES MARTYXE
CE PETIT LIVRE OU'IL AURAIT Dr ECRIRE
L'amateur pauvre.
La période la plus favorable à la brocante est celle qui est comprise entre le premier et le dix de chaque mois.
11 est aisé d'en comprendre les causes qui ne sont pas d'ordre cosmique et qui n'ont rien à voir avec les influences astrales d'une si grande importance dès qu'il s'agit de semer le blé, de faire des crêpes ou de mettre en bouteilles quelque bon vin.
L'amateur de choses anciennes est e^énéralement à court d'argent et les mois, pour lui, n'ont qu'une dizaine de jours.
Certes, il n'est pas indispensable de posséder, pour brocanter, un carnet de chrques bourré
comme celui d'un banquier. Il vaut mieux avoir, pour y réussir, un amour exclusif, un esprit fervent et prompt à créer des rêves, beaucoup d'instinct divinatoire, quelque science et des pieds de facteur rural.
L'amateur porte des souliers solides et assez larges dans lesquels il peut mettre, en hiver, de bonnes chaussettes de laine.
Je le vois avec un paletot de montagnac bordé d'une mince tresse de soie, comme en avaient les hommes qui eurent la chance de suivre la mode sous le Second Empire.
Le reste de sa toilette n'a pas d'importance.
Il doit être équipé comme un chasseur. Bien entendu, il est célibataire et il habite le sixième arrondissement, entre le boulevard Saint-Germain et les quais, dans une maison qui date au moins du Roi-Citoyen, de ce Louis-Philippe si méconnu qui fut le monarque bonhomme de la pantoufle et du parapluie.
Aucune femme ne lève des bras épouvantés lorsqu'il rentre avec un cadre ovale, une antique faïence ébréchée de Rouen à la corne, un masque mortuaire trouvé dans un tombeau égyptien de la troisième dynastie, ou un énorme tome pour
L'APRtS-MIDI CHEZ l'aNTIOUaIRE
la reliure duquel il fallut le dos presque entier d'une truie.
Il vit seul et il préfère la moindre fille peinte à la plus belle des vivantes. S'il aime les enfants, ce sont ceux de Greuze ou de Boilly.
Sa femme de ménage le tient pour un fou tranquille, et sa blanchisseuse le donne en exemple à tout le quartier, parce qu'il ne fait jamais d'observations quand ses chemises reviennent en lambeaux et quand ses mouchoirs sont perdus.
Il serait pourtant capable de colère si on posait une tasse à thé sur un petit tapis de soie cerise sous lequel un archevêque espagnol abrita l'Évangile et le calice de la messe.
Dans une poche de son gilet, celle de gauche, il a une loupe qui lui sert à examiner les dessins, et une boulette de cire dont il use quand il veut prendre l'empreinte d'une pierre gravée.
L'amateur d'antiquités n'est pas nécessairement un vieux mania([ue poussiéreux. Il a quarante ans, mais il ne paraît pas son âge, échappant conmie tous les spéculatifs aux frottements du temps où il vit.
Il a une amie qui ne vient jamais chez lui
parce qu'elle ne sait plus où se îog'er; les cartons à dessins, les éditions rares et les peintures sans cadres encombrant les meubles et les sièges.
Le lit lui-même est souvent semé de gouaches et de sanguines.
Une ou deux fois par semaine, il va la voir, mais il lui arrive de remettre sa visite, quand il est sollicité ailleurs par un buisson qu'il croit de Corot ou un escalier d'Hubert Robert.
Quand il est libre, il grimpe ses cinq étages.
De la fenêtre de sa chambrette romantique, on aperçoit tous les toits de Paris.
Il en a orné les murs de gravures de Tassaert; il y a même une petite scène déshabillée de Devéria dont il n'a pas osé parer son cabinet.
A force de vivre dans cette atmosphère, son amie a pris l'allure d'une jeune femme de i83o.
Elle se coiffe comme une lorette de Gavarni, elle a de gros mollets pareils à ceux qu'on voit aux élégantes des anciens bals de l'Opéra, et elle est devenue sentimentale comme une de ces petites bourgeoises qui lisaient les poésies à Elvire, Namouna, les contes d'Espagne et d'Italie,
l'aimiès-midi chez l'antiouaire
Elle pourrait s'appeler Ainanda ou Élodic.
Il l'aime autant qu'il peut aimer quekpie chose qui n'esl i)as ancien.
Il ne traverse pas une fois tous les cinq ans la place de la Bourse. Paris tient pour lui entre la rue de Vaugirard et la Seine, et l'humanité finit au dix-huitième siècle.
Depuis cette époque, il n'a pris au sérieux (jue ([uelcjues hommes : Corot, Daubigny, Constantin Guys... La Civilisation s'arrête là, et la fumée de la pipe de Courbet lui a caché le monde moderne.
Il fait songer un peu à cet angélique Elias Wilsmantadius que Théophile Gautier a peint dans les Jeunes-France, ce bouquin vieillot et trépassé.
Cocasse et douce figure que celle de ce jeune homme (pii avait vingt ans en i83o et qui ne s'intéressait (lu'au moyen ag"e.
En cuisine, il n'admettait que les viandes chevalcrcs(iues, les paons et les faisans servis avec leurs plumes.
En peinture, il aimait seulement Mabuze, Jacquemain Gringoneur, Giotto; sa bibllolhèque ne contenait {}ue des manuscrils enluminés; on
avait beau chanter sous ses fenêtres les derniers couplets de Bérang-er, il ne connaissait que quelques airs populaires du xni« siècle, et la chanson la plus récente était pour lui cette complainte des Suisses défaits à Marignan :
« Tout est verlore
La tintelore
Tout est frelore, bel gott! ))
L'amateur de choses anciennes n'a pas d'opinions politiques (i).
Gautier disait couramment qu'il donnerait volontiers ses droits de citoyen pour admirer Julia Grisi sortant du bain. Lui n'a jamais vu un bulletin de vote.
Gomment le pourrait-il?
Les élections ont toujours lieu par un beau dimanche de Mai à l'heure où se tient, à Saint- Ouen, le Marché aux Puces.
L'après-midi, il ne peut aller à la mairie mettre
(i) // ne connaît de réputation seulement, qu'un député : M. Paschal Gi^ousset, parce qu'il interpella en jgoS à propos de la fameuse tiare de Saïtapharnès dont le surintendant des Beaux-Arts se portait garant, quelques heures avant qu'un rapin Montmartrois, Elina, et un ciseleur russe, s'en soient reconnus les auteurs.
un papier clans une urne. D'abord, il n'eslime et ne peut manier que les vélins et les hollande, ensuite, ce qu'on appelle une urne, n'est qu'un vase moderne, en fer-blanc, qui ressemble à une tirelire et à une boîte à lettres, enfin, le dimanche, après son déjeuner, il classe, arrange et frotte ses trouvailles de la semaine.
A force de dénicher, d'encadrer et de nettoyer des vierjies, des Vénus, des prophètes, des satyres, des .îuives ambrées portant des têtes de Baptiste, des sous-l)ois pleins de nudités, des ciels obscurs ou lumineux, sa religion est devenue assez confuse.
Seulement, comme un prêtre qui dit machinalement les divines litanies : « Tour cnuoire. Maison (Vor, Etoile du Malin... » il récite les Phares de Baudelaire qu'il sait par cœur.
Le matin et le soir, il prie à sa fa(;on, et il nmrmure au moins deux fois par jour les vers uniques :
(( Kubciis, lleuve d'uubli, jaidiu de la paresse. Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer, Mais où la vie afflue et s'a^^fito sans cesse, Gomme l'air dans le ciel et la mer dans la mer;
i^ l'après-midi chez L^ANTlOUAmë
Léonard de Yinci, miroir profond et sombre, Où des anges charmants, avec un doux sourire, Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre Des glaciers et des pins qui ferment leur pays ;
Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures, Et d'un grand crucifix décoré seulement. Où la prière en pleurs s'exhale des ordures. Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement;
Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules Se mêler à des christs, et se lever tout droits Des fantômes puissants qui dans les crépuscules Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;
Colères de boxeurs, impudences de faune.
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats.
Grand cœur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune
Puget, mélancolique empereur des forçats ;
Walteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres. Gomme des papillons, errent en flamboyant. Décors frais et légers éclairés par des lustres Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;
Goya, cauchemar plein de choses inconnues. De fœtus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
t'APRÈS-MIDfCHEZ l'aNTIQUAIRE là
De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues. Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas;
Delacroix, lac de sang hanté de mauvais anges, Ombragé par un bois de sapins toujours vert, Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges Passent comme un soupir étouffé de Weber;
Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes, Ces extases, ces cris, ces pleurs, ce Te Deum, Sont un écho redit par mille labyrinthes; C'est pour les cœurs mortels un di\in opium !
C'est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C'est un pliare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!
Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage Que nous puissions donner de notre dignité Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge Et vient mourir au bord de votre éternité 1 »
Ces vers inouïs sont pour lui ce ([ue la Somme est pour les catholiques; cependant, étant un vieux lettrr, il a poussé le sacrilèize jusqu'à ajouter quelques strophes à ce poème pour
célébrer les Saints que ne nomme point Timmense poëte qu'il ne song-e pas à ég-aler :
Claude Lorrain ... couchants maritimes et rades Où s'ancrent des yaisseaux lourds de pavois vermeils ; Sur des ports lumineux, palais dont les façades Sont cuites par les feux de somptueux soleils ;
Poussin,... Epais lauriers pleins de ces bleus uniques D'un ciel arcadien aux frissons ingénus : Essentiel de l'Art, Harmonie et Musiques, Source pure, miroir des corps chastes et nus ;
Corot... Songé argenté sous une aube de lune. Heure virgilienne au plus calme des mois. Mystérieux chemin qui s'efface à la brune, Soir de perle et de nacre aux lisières des bois ;
Manet... balcon fleuri de géranium sombre Bal devant la guinguette ; âpre odeur de l'œillet Que Lola de Valence a respiré dans l'ombre; Hauts chapeaux noirs luisant au soleil de Juillet...
H a encore ajouté plusieurs strophes à celles-ci.
Elles ne valent pas, assurément, celles de
l'après-midi chez l'antiquaire i5
Baudelaire, mais elles ne manquent pas de quelques beautés et on sent qu'elles furent composées d'un cœur fervent.
Il quitte Paris après la deuxième foire du Sébasto, quand les antiquaires ferment leurs volets et vont pêcher à la lig-ne dans la Marne, à moins qu'ils n'aillent essayer d'écouler aux baigneurs des départements, les objets d'art que les amateurs ont trop vu chez eux.
Deux fois l'an, en effet, en janvier et en juillet, une foire se tient entre le Châtelet et le Boulevard.
Un bon paysan imag"inerait sans doute des moutons parqués et des couples de bœufs, des ébourifTements et des piailleries de volailles, des veaux têtus dont les meuirlements répondent aux cornes des automobiles et aux couacs des bicyclettes égarées au milieu des lourds camions comme des faucheux parmi des pachydermes.
La foire du Sébasto est plus tranquille. Les poules et les coqs y sont peints au creux des antiques vaisselles rafistolées, et s'il y a des
l6 l'aPRÊS-MÎDI GMËZ L*ANTÏQtfAtRE
troupeaux, ils s'effacent dans la brume que la crasse et le bitume posent sur les vieilles peintures enfumées.
C'est le foirail de la brocante.
Devant les bars et les cafés pleins de g-laces et de phonographes nasillant une rengaine à la mode, le trottoir du boulevard Sébastopol semble une plage sur laquelle les siècles, en se retirant, ont laissé les plus invraisemblables épaves. Evidemment, les grands antiquaires chez qui on trouve des trumeaux de Boucher et des bistres de Frago à soixante mille, des cabinets offerts à des cardinaux par des Altesses lombardes, n*y viennent pas installer leurs trésors sur un bout de tapis, mais les amateurs impénitents, les bons rêveurs qui croient aux merveilleuses rencontres et qu'on peut trouver un Rembrandt dans le carton à dix sous, préfèrent peut-être ces petits marchands qui ont leur place retenue depuis des années sur ce trottoir.
Un gros homme qui serait fort vulgaire derrière un comptoir de zinc encombré de bouteilles crie :
— « Parbleu, si c*était un Guardî, il vaudrait trente mille francs !... »
Il dil cela iiatiirclleiiienl, et Von évo([ue loiil de suite des cjuais vénitiens, de i^'^rands escaliers disjoints descendant Jusqu'à une pièce d'eau...
Sans doute, sous le ciel iiiarécai^»-eux de janvier ou le soleil trop fort de juillet, cette foire est la niorg^ue des vieilleries hors d'usage, le décrochez-moi-ça de l'histoire, mais tout de même, dans ce bric-à-brac et dans ces tas il y a d'amusantes choses : Une coupe Empire montre un cercle d'or pareil à un galon de hussard chevauchant du coté d'Erfiirt ou d'Iéna ; l'acajou d'un fauteuil Louis-Philippe fait songer au bourgeois en chaussons fourrés qui s'y est assis pour y lire les Mystères de Paris, et que Daumier et Gavarni caricaturèrent.
Il y a là des évoques mitres et des déesses en ])làtre pour jardins, des édredons et des aiguières, des tulles pailletés et des oripeaux de théâtre qui datent du temps ou Frederick Lemaîtrc jouait le drame et où les deux Brohan avaient tant d'esprit.
Sur des discpies de gramoplione voici un gilet pareil à ceux (jue devait porter GrammontCaderousse à l'époque où l'on perçait le boulevard Saint-Germain, quand M. de Morny présidait les
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séances du Corps Législatif, et que Cora Pearl conduisait elle-même au Bois un attelage de mylord.
L'amateur d'antiquités connaît chaque emplacement. Il connaît même la marchandise apportée par les marchands.
Depuis plus de dix ans, il s'arrête, en janvier et en juillet, devant un pastel qui représente un gros homme à collier de barbe, dans un cadre ovale.
Il a fait l'ornement d'une chambre de province qui sentait la cire du parquet, le matelas de maïs et les pommes sèches, et il est là, comme un propriétaire jadis à son aise et ruiné à présent, d'une mélancolie si touchante qu'il a envie chaque année de l'acheter, de le sauver et de lui offrir un asile.
Ces deux foires et celle du boulerard Richard- Lenoir, comptent dans la vie de l'amateur.
Vitrines.
Si vous monlroz un j^lan de Paris a quelques hommes de g^oûls divers, aucun ne le retrardera avec les mêmes yeux. Un digne ecclésiastique apercevra tout de suite les clochers et les tours des ég*lises ; un architecte les monuments, les quartiers où sont les maisons qu'il siirna dans la pierre, entre le portail et l'entresol ; les passionnés iraient naturellement aux endroits où ils connurent l'amour ; ils verraient des femmes nues, couchées dans les deux lit^nes cpii limitent Tûvenue de la Bourdonnais, la rue Bréda
ou le ÎDoulevard du Montparnasse, et ils auraient envie de lire : Avenue Loulette, rue Berlingot, Boulevard Nini, à cause des jeunes personnes qu'ils y aimèrent.
Pour les gourmets, le plan de Paris ressemblerait à ces cartes de la France gastronomique qui montrent les produits naturels des départements : une poularde au beau milieu de la Sarthe; une barrique de vin dans la Gironde; un pot de rillettes à côté de Tours ; une bouteille au-dessous de Reims, une truffe et un pâté à la place de Périgueux et de Chartres.
Les rues qui n'ont pas de bons traiteurs ne les intéresseraient point. Ils poseraient un chocolat fourré, boulevard des Capucines ; un escargot, rue Montorgueil ; la place du Havre serait indiquée par un petit-four, la rue Royale par une fiole de vrai Porto ; et l'Avenue de Glichy par une terrine d'authentiques tripes.
Pour l'amateur de choses anciennes, les rues sans brocai\teurs ne comptent pas.
Il ne regarde ni les vitrines où des complets impeccables bombent du torse, ni les cravates pareilles à des papillons multicolores, ni les chaussures derrière de hautes glaces, et que lui
l'apuks-midi chez l'antiouaike 23
importent les pâtissiers, les modistes et les pharmaciens !
Il sourirait doucement si vous lui disiez que la rue de la Paix est plus élég-ante et plus riche que la rue de Seine, et que l'avenue des Champs- Elysées a autrement d'allure que la rue Bonaparte.
Les g-randes rues sont celles où il y a le plus d'antiquaires. Il pourrait en dresser une liste complète et il saurait décrire exactement les moindres objets qu'ils ont dans leurs vitrines.
Il suit toujours le même chemin.
Il a déjeuné dans Tarrière-boutique du même marchand de vins, avec les mêmes compagnons : un vieux paléographe qui ne se consolera jamais d'avoir donné à un pauvre, croyant lui faire l'aumône d'une monnaie à refh'i»-ie de la République, une médaille alexandrine (ju'il désespérait de trouver.
Pour celui-là le monde civilisé s'arrête à Phili[)pe le Bel.
Un jeune peintre vient aussi s'asseoir à leur table où on est alors assez gfêné, car elle n'est g"uère qu'à deux couverts.
Ils choisissent à peu près toujours les mêmes
plats, les plus simples et les plus rustiques, les soupes, les ragoûts et les rôtis que devait manger François Villon, chez les rôtisseurs de son siècle natal.
Mais le café pris et la pipe allumée, voici notre amateur de curiosités au seuil de l'aprèsmidi et de son domaine.
Par où va-t-il commencer?
Il hésite. Il y a un nouveau brocanteur rue Jacques-Callot, mais il sait qu'un marchand de la rue Guénég-aud a sûrement rapporté d'une vente un lot de dessins du dix-huitième dont ils ont souvent parlé...
Un homme passe, une toile sous le bras. Il suit cet inconnu, il cherche à voir ce qu'il a trouvé. Ne lui a-t-il pas volé un tableau ?
Il le rattrape, il marche à sa hauteur, et il n'est rassuré que lorsqu'il a bien constaté que ce concurrent n'est pas sérieux et qu'il ne porte qu'une affreuse peinture semblable à celles qu'on vend dans les magasins d'ameublements.
Il n'accorde qu'un reg-ard aux somptueuses boutiques où des ensembles truqués ne peuvent solliciter que les couples qui payent en dollars.
l'après-midi chez l'antiquaiiiE a5
II s'arrête tout de même parce que cela lui fait plaisir d'admirer un cabinet de laque rouge, une chaise directoire, la soie fastueuse d'une chasuble espag-nole, un cadre qui ferait admirablement son affaire, et des bergères de trumeaux qui ne sont pas mal peintes, mais ce ne sont pas là les bois nobles où son instinct de chasseur le pousse à fureter.
Il ne Jugerait pas très honorable de descendre d'automobile devant la boutique où est allongée une Vénus de Lagrenée qu'on enlève à coups de billets de banque. Le financier le plus mal fait pour l'amour peut s'offrir la fille la plus huppée. Aucune ne résistera à son carnet de chèques et à son équipage. Lui, ne compte que sur sa science et sur le hasard.
Les grands magnats de la brocante n'auront jamais sa visite.
Que ferait-il de ces meubles massifs qui réclament de vastes salles et des plafonds de cinq mètre? de ces paravents, de ces liseuses charmantes, de ces lits de re[)os qui ne sont à leur place que dans un boudoir parfumé?
Où logerait-il les bahuts seigneuriaux, les dressoirs géants que doit garnir une vaisselle de
doge, les fauteuils de parade où s'assirent les cardinaux, les lustres de cristal pareils à des stalactites de gel, les armures damasquinées qui ornaient des vestibules de palais, les commodes ventrues comme des bourgmestres flamands, d'une richesse cossue et d'un poli d'écaille, les bergères qui reçurent des duchesses poudrées, les cathèdres où trônaient d'ascétiques prieurs, les tapisseries vertes d'arbres pleins de g-ros fruits jaunes et de perroquets, les cabinets italiens incrustés de nacre et d'agate, les psychés de l'Empire dont l'eau morte refléta le g-roupe que formaient une jeune femme brune et g-rasse, nue, avec des bas blancs et des escarpins lacés, sur les g-enoux d'un hussard encore équipé, dont le bras rouge mettait une ceinture de pourpre au-dessus de sa croupe ronde?
Il trouverait le pendant des Noces de Cana qu'il n'achèterait pas cette toile gigantesque, mais des esquisses rapides, un croqueton, un bibelot, lui donnent des joies profondes et complètes.
Il n'est à son aise que dans les fourrés nég-ligés et toufl'us. Il n'est pas un riche veneur devant qui des escouades de gardes rabattent
des gibiers presque apprivoisés. Ce qu'il lui faut, ce sont les courses, les surprises et l'imprévu du braconnage.
Dans les petits chemins où il s'engage, il verra peut-être surgir un cerf de Courbet, des chiens de Vollon, la vieille qui porte un fagot dans un bois automnal dont il reconnaîtra le propriétaire, cet extraordinaire forestier que fut Théodore Rousseau.
Les bagues qui brillèrent aux doigts des favorites et des reines légitimes sont quelquefois dans une soucoupe fêlée, parmi ces verroteries et ces broches sans valeur que les servantes épinglent sur leurs corsages.
N'a-t-il pas emporté, un jour, un plat de Bernard Palissy dans lequel le chien d'un fripier auvergnat achevait de lapper une soupe aux choux? Et ce Corot d'Italie sur papier cassant, et cette aquarelle de Guardi qu'il paya dix sous dans un carton où étaient des vues de l'Exposition Universelle, des gravures de mode pour boutique de tailleur, et qu'il découvrit entre une photographie du président Grévy et une tête de Junon copiée patiemment par quehiue jeune fille appliquée, à un cours de dessin?
28 l'après-midi chez l'antiquaiïie
Il fait ce que les hasards les plus invraisemblables peuvent offrir à un curieux...
if*
Il s'est laissé entraîner par l'homme au tableau jusqu'aux quais, et il pêche quelques volumes dans les boîtes, d'un doig^t habitué et distrait.
On y fait encore de loin en loin quelques trouvailles. En tout cas, dans aucun pays du monde il n'existe d'endroit plus agréable, à quatre heures, au printemps et en automne, à six heures en été.
Un de ses amis lui a dédié une poésie intitulée la Gai^de aux Remparts pour commémorer une de ces promenades, et il ne passe jamais sur les quais sans en réciter quelques strophes. Voici d'ailleurs ce poème en son entier pour le lecteur qu'intéresse tout ce qui touche l'amateur de choses anciennes :
« Au d('clin de ce jour, conimc un vieil alchimislo. Le crépuscule chaud changeait tout en rayons. En ors vaporisés, en soie, en améthyste, Et tous deux, sur le quai du fleuve, nous allions.
Le soir qui descendait, tel un chaland, la Seine, Tout bleu, semblait venir des rives de Meudon, L'heure était de ce jour la vague et molle traîne, Nous goûtions cet instant comme un merveilleux don.
Et tu me dis soudain : u Vois ce vieillard qui boite; C'est le gnome des quais, il garde au bord de l'eau De sublimes papiers dans une soml)re boîte Où Ronsard dédaigneux doit vivre avec Boilcau.
Regarde, mon ami, le dernier bouquiniste. Afin de raconter lorsque tu seras vieux Et vaincu par les ans meurtriers, vieux et triste. Que tu le vis un soir, à tes petits-neveux.
Lorsque de tes cheveux les boucles argentées Flotteront sur le col de ton dernier manteau, Il ne restera rien des choses emportées Que nous aimions, plus rien, o mon ami. de beau.
On couvrira le ciel de réseaux métalliques. On cachera l'a/.ur et nul ne lira plus,
3o l'après-midi chez l'antiquaire
Et l'écho des vallons, l'arche des ponts rustiques N'attendront plus le soir les divins angélus...
La lune jaillissait des tours de Notre-Dame, Et les vers de Hugo montaient dans notre cœur, Tout se mêlait : hostie énorme et vers de flamme, Dans un rayonnement lumineux et vainqueur.
Les mots restent en nous, tels des barques à l'ancre, Mais vers les hautes mers du songe, bien souvent, Sur les flots du sommeil, couleur de nuit et d'encre, Leur voile s'enfle au gré d'un mystérieux vent...
Un rêve m'entraîna vers les quais de la Seine Où les boîtes semblaient des créneaux sur des tours. Les trottoirs débordaient, chaque place était pleine D'une foule houleuse et dé bruits de tambours.
Estafier cuirassé des éperons au casque. Et beau sur son cheval comme un Gampéador, Un homme souleva la grille de son masque D'un gantelet d'argent tout damasquiné d'or.
11 cria, d'une voix faite pour les mêlées :
« Nous sommes les héros vivant dans les bouquins,
Et nous sommes sortis des phrases étoilées,
Et des vélins poudreux et des vieux maroquins I
l'après-midi chez l'antiquaire 3i
Ton ami suscita brusquement nos alarmes, Jusqu'au dernier soldat nous défendrons ces quais, Nous avons dérouillé l'acier cruel des armes, Les machines de fer ne nous vaincront jamais ! »
Les grands hommes fameux qui vivent dans les livres Passèrent, étendards déployés dans l'azur. Les Suisses du Baron Madruce étaient tous ivres, Mais chaque rang avait l'alignement d'un mur.
Le général en chef se nommait don Quichotte, Et d'Artagnan portait son fanion déchiré. Je sentis une odeur d'ambre et de bergamote Lorsqu'il eut disparu sur son cheval cabré.
Puis, on vit arriver dans un bruit d'épopée. Des chevaliers errants les escadrons de fer. Et chacun saluait largement de l'épée.
Je reconnus Roland, Lahire et Gaïfîer.
^^'elf, Caslellan d'Osborg, déboucha sur la place. Il sonna de la trompe et leva son pennon. Derrière lui, soudain, et dans un vaste espace, Eviradnus passa près de Napoléon.
Les graves paladins sous leur bannière noire. Les preux levant de durs et de candides fronts,
3â L*APRÈS-MIDI CHEZ l'aNTIQÛAIRÈ
Étaient tous accourus des lointains de l'Histoire ; Les canons de Rocroy barricadaient les ponts...
Ils allaient confondus... Près d'un légionnaire, L'arbalétrier gascon, rusé, maigre et bavard, Racontait ses exploits à des vieux de brumaire, Du Guesclin chevauchait à côté de Bayard...
Soudain tout s'embruma... les soldats, les bannières, Tout s'effaça d'un coup... Malgré le rideau lourd. Ma chambre, ô mon ami, s'emplissait de lumières, Et comme un exilé je rentrai dans le jour...
L'amateur de choses anciennes quitte les quais et prend la rue de Seine.
Où Ton trouve un Hubert Robert
et
Une grosse fille en pantalon...
Tout en cheminant à petit train, notre ami se dit que le métier d'antiquaire est sans doute le plus noble de tous.
Vivre au milieu de vieilleries, manier d'antiques objets d'art, cela confère une sorte d'aristocratie mélancolique. Il s'étonne de ce que cette corporation n'ait jamais tenté les romanciers.
— Ils ont choisi, se dit-il, des gens du monde, des petits bourgeois, des zingueurs, des filles et des blanchisseuses, et Balzac seul sut s'intéresser, dans l'admirable Peau de Chagrin ^ aux
somptueux fouillis des magasins d'antiquités...
<( ... Au premier coup d'œil, les mag-asins lui offrirent un tableau confus, dans lequel toutes les œuvres humaines et divines se heurtaient... un vase de Sèvres, où Madame Jacotot avait peint Napoléon, se trouvait auprès d'un sphinx dédié à Sésostris. Le commencement du monde et les événements d'hier se mariaient avec une g"rotesque bonhomie. Un tournebroche était posé sur un ostensoir, un sabre républicain sur une hacquebute du Moyen âge... Un vaisseau d'ivoire vog-uait à pleines voiles sur le dos d'une immobile tortue. Une machine pneumatique éborg-nait l'empereur Auguste, majestueusement impassible. Plusieurs portraits d'échevins français, de bourgmestres hollandais, insensibles alors comme pendant leur vie, s'élevaient audessus de ce chaos d'antiquités, en y lançant un regard pâle et froid... Il y avait là jusqu'à la blague à tabac du soldat, jusqu'au ciboire du prêtre, jusqu'aux plumes d'un trône... L'oreille croyait entendre des cris interrompus, l'esprit saisir des drames inachevés, l'œil apercevoir des lueurs mal étouffées.
« Enfin, une poussière obstinée avait jeté son
l'après-midi chez lantiouaire 37
léirer voile sur tous ces objets, dont les angles multipliés et les sinuosités nomhrueuses produisaient les effets les plus pittoresques... »
Il sait à peu près par cœur tout ce qui a trait à sa manie.
Les marchands le connaissent, môme ceux chez qui il n'entre presque jamais.
En voyant son œil fureter rapidement d'abord leur vitrine, ])uis essayer de percer l'ombre peuplée de leurs boutiques, ils ne s'y trompent pas.
Un passant quelconque qui s'arrête, surpris par un objet qui l'intrig-ue ou qui lui paraît bizarre, a le regard terne et stupide, mais dans le sien, on ai)erroit le travail mystérieux qui se fait au fond de son esprit.
Son œil donne l'impression d'aimanter les choses sur lesquelles il se pose; on y voit passer tour à tour le doute, le désir, le mépris, l'envie, l'admiration et des siècles de critique et de civilisation. Il s'éteint parfois, il devient soupçonneux, il cherche à discerner le prix de ce qu'il convoite.
Il feint aussi de regarder autre cliose^ mais
le marchand qui lit la Gazette de V Hôtel Drouot ne s'y laisse point prendre.
Il sait qu'il va le voir entrer.
Le bec de cane tourne en effet sous la main du collectionneur; une clochette grelotte au ras du plafond parmi des chaises pendues et des lustres de cuivre.
Il n'aborde pas la question... Il demande d'abord des toiles de Jouy, justement parce qu'il n'en a pas vu dans la boutique, et comme le marchand n'en possède pas le moindre coupon, il en paraît très affecté et il va alors, néglig-emment, à ce qu'il convoite.
Il sait que les antiquaires sont jaloux de ce qu'ils possèdent, qu'ils aiment ce qu'ils ont, ce qui est la formule du bonheur véritable, telle que la donna un Père de l'Ég-lise, et il se g-arde bien de dénig-rer la marchandise.
Il la prend en traître. Il connaît les mots qu'il faut employer.
— ... C'est amusant, dit-il... ces petits bonshommes à peine indiqués sont spirituels... C'est une chose d'Italie... autour de Granet ou d'Hubert Robert... Il retourne la toile. Il a vu
le prix marqué, mais il feint d'étudier le châssis, avec attention.
La certitude s'établit dans son esprit. La toile est ancienne et cette ébauche ne peut pas être une copie... Soixante francs... la lutte s'engage et il l'emporte pour quarante.
Dès qu'il se retrouve dans la rue avec son tableau sous le bras, une impatience folle le tourmente... Le cadre lui-même atteste l'époque, les petits clous qui le fixent sont rouilles... La feuillure intérieure cache une large bande de châssis. Il a hâte d'en sortir la toile pour examiner si elle est signée... En attendant, il va la confier à un bouquiniste chez lequel il la reprendra vers sept heures, en allant dîner, parce qu'il a d'autres visites à faire et qu'il n'ose pas porter un tableau chez un marchand de peinture.
La ménagère qui vient d'acheter des poireaux chez le fruitier les dissimule au fond de son panier si elle doit prendre des salades chez une autre, mais elle ne songera pas à cacher les légumes quand elle ira chez le boucher...
Il traverse le boulevard Saint-Germain.
Des automobiles emportent des messieurs
4o l'après-midi chez l'antiquaire
considérables qui vont présider des conseils d'administration du côté du boulevard Malesherbes ; des colonels se rendent au ministère de la guerre et on devine qu'ils song'ent à des étoiles de général ; devant la statue de Diderot, un jeune homme ne pense qu'à une femme qui tourne autour du bureau des omnibus.
Elle a l'air assez facile, mais le gandin n'ose pas l'aborder.
Le choc a enfin lieu, et l'amateur de choses anciennes le voit entrer furtivement dans un hôtel de la rue Saint-Benoît.
Cela le trouble.
La femme avait une croupe énorme et elle montrait des jarrets gantés à craquer de soie cachou. î
Notre ami imagine la scène : Le petit jeune homme qui a rougi en passant devant le bureau de l'hôtel vient de payer la chambre à la servante délurée ou au garçon goguenard, et il retire son veston et son gilet, guignant les mollets robustes de la fille en pantalon, et ses gros bras nus. Elle s'avère déjà comme une commerçante sérieuse et méticuleuse. Elle connaît le cœur humain et ses vices.
l'après-midi chez l'antiqî'aire
/il
— Ajoute encore dix francs, mon chéri^ et tu verras comme je serai i^-entille... Si je n'avais
fh
pas ma propriétaire à payer ce soir, je ne te demanderais rien parce que lu es mon type. Je n*aime que les blonds... Donne dix francs de plus, mon joli, tu verras comme je suishrune... Le sang* aux oreilles et la gort^^e sèche, il par-
fait la somme exig-ée, et tout de suite, la grosse fille est nue sur la couverture blanche du lit.
Le jeune homme timide et délicat a brusquement peur des maladies dont on l'a effrayé, et il n'a plus, après de vag-ues simulacres, que la hâte de fuir, g'ardant aux mains l'odeur chaude de la femme qui se rhabille...
L'amateur de curiosités hausse doucement les épaules, et^ débarrassé de son tableau qu'il a posé chez un bouquiniste, il achète un croissant qu'il choisit doré, comme culotté par une patine ancienne, et il le mang-e lentement.
Il achète aussi le journal que crie un camelot véhément et il le parcourt rapidement. On a dévalisé une bijouterie, un tremblement de terre a ravag-é deux villes italiennes, le chômag-e prend des proportions inquiétantes, une armée roug-e menace la Pologne... Cela n'a aucune importance et il va mettre le journal dans sa poche lorsqu'il trouve enfin quelques lig-nes qui en valent la peine : le compte rendu de la vente Beurdeley à l'Hôtel de la rue Drouot...
Prenez garde à la Peinture...
L'amateur pauvre note de loin en loin, sur un cahier, les remarques et les observations qu'il fait.
Aucun ordre n'existe dans cet ouvrage qui a malheureusement peu de chances d'être public.
Ce petit volume est confus et pourtant riche comme une boutique de bric-à-brac.
L'auteur y passe d'un sujet à un autre, d'une recelte pour nettoyer les toiles peintes à une histoire de faux; il y est (juestion des faïences et des tabatières truijuées, de Palissy et de Vrain- Lucas, des ^T^^^ seins d'un(^ dame allemande dont unanticjuaire usait pour patiner des ivoires trop neufs, de beaucoup de petites choses qui
composeraient un guide dont la lecture serait infiniment profitable à ceux que tourmente le démon poussiéreux et vieillot de la curiosité. En voici, au hasard, quelques pag-es :
— L'amateur pauvre a ses ennemis. Le plus redoutable est un inconnu qu'il ne verra sans doute jamais, et qui ne l'attaquera pas en face, mais qui le poursuivra implacablement, semant devant lui des pièges subtils et d'adroites embûches.
Il ne sait même pas son nom véritable. Il l'appelle le Truqueur.
Ce génie malfaisant fabrique de faux objets d'art, des tableaux anciens, des Primitifs et des Corot, des Tanagras et des gouaches du dixhuitième siècle et il est à l'amateur de curiosité ce que le Très-Bas, comme disent les théologiens, est, avec ses tentations à un prêtre de foi pourtant humble et solide.
Dans le monde de la brocante, son pouvoir est occulte et souverain. Il faut le redouter à chaque instant. Vous admirez une boîte d'écaillé
blonde qu'une sang-uine rend encore |)lus i)récieuse, et vous songez tout de suite à un petit ouvrage de Boucher.
Le dessin est parfait, et, sous le verre qu'en-
cadre un sertis d'or, le papier est incontestablement de l'époque.
Vous avez raison et cela fait g-rand honneur à votre science et à votre g-oiit.
Vers 1760, une belle coquette a mis assurément des mouches ou des bonbons dans cette boîte, et le papier aussi est de la même année,
mais le crayon de Boucher ne Pa jamais égratigné.
Le Malin, l'ennemi de l'Amateur pauvre a acheté pour quelques francs cette boîte ancienne, il en a ôté la fleurette ou le fixé qui ornaient le couvercle, et il a pris la page de garde du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce ^ sur laquelle il a exécuté ce faux dessin.
Une bonne loupe et un œil soupçonneux ne suffisent pas toujours à s'en convaincre, tant il y a d'adresse et de garanties autour de ce mensonge.
Car le faussaire qui ne ferait que la plus lamentable des natures mortes s'il devait peindre sa pipe sur un livre, ou le verre de son déjeuner à côté d'une bouteille et d'une pomme, imite admirablement les bistres les plus rouXj les coloris les plus savants; il joue avec aisance au milieu de l'ombre verte que Courbet découvrit sous les sapins du Doubs, il retrouve la nacre et la perle des soirs d'argent que Corot regarda tomber aux lisières vaporeuses de Ville-d'Avray. C'est un don du Diable : le triomphe du procédé et du bon devoir, et beaucoup s'y peuvent tromper.*.
— Pour fabriquer un tableau, le truqueur prend un vieux châssis, une toile de l'époque qu'il veut déshonorer. Il en racle avec soin la peinture, et lorsque le Fra^onard ou le Chardin sont terminés, il les culotte avec de la cendre délayée, du noir de fumée ou du jus de réglisse, puis il les cuit au four, à feu doux, pour que la pâte en soit bien sèche et... j'allais dire bien feuilletée.
S'il est plus cuisinier que peintre, il possède aussi l'art de faire naître les champignons.
Il sait qu'une simple goutte d'eau sur une goutte de vernis provoque certainement la petite moisissure qu'il appelle un C/tanci, dans son argot infâme.
Cette tache, qui n'est visible cjue sur les très anciennesettrèsauthenticpies peintures, convaincra et déroutera les plus avertis.
Il ne faut pas s'y fier...
5o l'après-midi chez l'antiquaire
— Tous les Trouillebert que Trouillebert oublia de signer sont des Corot... négligés.
— J'ai connu en Provence un vieux maniaque qui vivait seul, au milieu de collections uniques, dans un mas abrité du mistral par le rideau de bronze que mettait à son mur la plus admirable des cyprières.
Monticelli venait souvent le voir. Quelquefois, ils partaient ensemble, et ils allaient, sans parler, vers la gare du pays, une bicoque poudreuse sous des platanes immenses.
La chanson des cigales se mêlait aux bourdonnements du timbre électrique dans sa clochette de porcelaine.
Ils demandaient un billet, sans indiquer l'endroit où ils désiraient se rendre, et le brave homme qui était en même temps distributeur de tickets, homme d'équipe et chef de gare, leur délivrait un billet pour la station voisine, afin de ne pas abuser d'eux.
L APRKS-MIDI CHEZ L ANTIOUAIRE
Ils rentraient, le soir, en se lavant les pieds dans tous les ruisseaux qu'ils rencontraient.
Le grand peintre oublia chez son conapag-non beaucoup de tableaux.
Je ne sais pas pourquoi je raconte ces choses que ne connaissent sans doute pas ses admirateurs.
J'étais parti pour dire simplement que si Monticelli avait peint sur tous les panneaux de chêne qu'on trouve chez les antiquaires, les commodes provençales et les armoires qui étaient dans les chambres des maisons, de Marseille à Aix et d'Aubag'ne à Arles, ne lui auraient point suffi...
— Les écrivains laissent quelquefois des œuvres posthumes; les peintres laissent presque toujours des œuvres... apocryphes...
— Un amateur de peinture que j'ai croisé sait le nom de tous les marchands qui vendaient des toiles à Corot.
Sa l'après-midi chez l'antiquaire
Le nom de ces fournisseurs au dos de la toile peut, à la rig"ueur, avoir la valeur d'une vraie sig-nature.
On n'étudie pas assez les toiles. On devrait pouvoir dire, en voyant leur tissage, leur g-rain et leur qualité si elles sont françaises, flamandes, italiennes ou anglaises et de quelle époque.
— Si un tableau est trop sec et se craqueté, badigeonnez le dos de la toile d'un pinceau trempé dans l'huile de lin.
Vous essuierez au bout de trois jours la sueur g"rasse qui inondera la peinture, mais doucement, avec un tampon de ouate que vous pétrirez au préalable afin que le coton ne perde aucun de ses fils...
— On se laisse prendre plus difficilement aux faïences et aux porcelaines fausses.
Elles ont quelque chose de naïf et de frais qui les trahit; leur jeunesse éclate franchement,
exemple de ces Ions usés et fatigués, de ces frotleiuents, de ces craquelures que le temps seul peut donner et qui sont les pattes d'oie des vieux Nevers, des Moiistiers et des véritables Marseille.
— Si maître Bernard de Palissy était Fauteur de tous les vases, plats, saucières, assiettes, salières et hanaps qu'on lui attribue, il aurait dû brûler tout le bois des futaies de Fontainebleau.
— Méfiez-vous de la faune et de la flore qui ne sont pas des environs de Paris, quand vous aurez en main, une pièce de ce irrand faïencier, et ayez toujours à l'esprit qu'il n'employait guère que quatre couleurs : le bleu de cobalt, le vert de cuivre, le jaune de fer et le violet de manganèse.
— Chamf)neury, qui s'y connaissait, })rouve que les fameuses assiettes au confesseur et à la guil-
lotine n'ont jamais été fabriquées du temps de la Révolution.
Seul, le musée Carnavalet possède une tasse à café de cette série, et la pièce est authentique. Louis XVI perd sa tête sur la tasse et Marie- Antoinette perd la sienne dans la soucoupe.
Cette curiosité est vraiment de Tépoque, mais. . . elle a été faite en Allemagne !
— Il y a dans tous les débits de boissons une pancarte encadrée d'une baguette noire que tout le monde connaît : La Loi contre Pivresse.
En levant le coude, le bon biberon en voit danser le titre solennel à travers son verre, et il réfléchit, songeant au garde-champêtre ou au gendarme.
Chez les antiquaires, il devrait y avoir, en bonne place, contre le mur, le texte d'un jugement rendu pour faux et usage de faux.
Cela donnerait à penser aux amateurs trop crédules.
Au lieu du bonnet phrygien et des faisceaux républicains qui décorent la Loi contre Pivresse,
je vois sur cette pancarte un petit cul-de-lampe représentant la tiare de Saïtapliarnès.
J'ai bien vu chez un brocanteur, un carton sur lequel on lisait : Prenez garde à la peinture. Mais ce n'était pas de l'ancienne qu'il s'agissait.
Le marchand prévenait ses clients qu'il avait passé au ripolin la vitrine dans laquelle il range ses bibelots et ses terres cuites.
— On connaît l'âge d'un cheval à l'ivoire de ses dents.
Que n'en est-il de même des ivoires travaillés?
Cette matière est d'une obéissance absolue. Elle se prête à tout avec une complaisance inouïe ; elle semble se faire complice de tous les truquages.
Les camées perdent leurs pâleurs laiteuses quand on les confie, pour un temps, à un dindon qui les avale et... les rend, jaunis et patines à souhait par ses sucs gastriques, mais certaines pièces d'i> oire sont trop importantes pour accomplir ce voyage intérieur.
On les traite au jus de tabac, on les enterre dans le foin mouillé et pourri et ils sortent de là comme s'ils avaient fait un pèlerinage à travers les siècles.
Paul Eudel, qui partit en g-uerre à coups de gros bouquins contre les faussaires, raconte une savoureuse histoire dont je veux tâcher de me souvenir, parce qu'elle est charmante comme une estampe galante.
Un marchand d'antiquités ayant reconnu ce que le frottement des doigts apportait aux ivoires trop clairs qu'il désirait vendre comme des pièces anciennes^ imagina d'enterrer un de ces bibelots dans le corsage de sa femme.
C'était une grosse Allemande et il avait constaté, entre deux draps, que sa peau avait le brillant lisse et huilé qu'ont certaines peaux de brunes grasses.
Chaque malin, lorsqu'elle avait embastillé ses tétons énormes dans un corset aussi robuste qu'une armure, l'époux astucieux glissait dans leur tiède intervalle la statuette trop neuve, et la plantureuse antiquaire vaquait alors à ses travaux habituels.
Elle ressemblait à la géante de Baudelaire et
L APRt:S-MIDI CHEZ L ANTlOUAmE 07
le petit personnage d'ivoire dormait tout le jour dans la tiède vallée de ses seins.
Il devait y faire des rêves d'ermile perpétuellement tenté, dans un orage brûlant de parfums féminins, et il y contractait cette jaunisse qui n'atteint que les très vieux ivoires.
Chaque soir, la boutique fermée, en ôtant son corset, elle le sortait de sa prison et elle le mettait dans une boîte.
Lorsqu'elle l'oubliait, il roulait sur la descente de lit et son mari le ramassait en souriant.
Quand cette figurine fut à point et dûment culottée, elle passa dans la collection d'un client qui la paya cher et qui, enthousiasmé, en réclama une autre.
L'anti(juaire promit de la lui livrer dans quelque tenqos, et on recommença la même préparation.
La dame était cependant légère malgré son poids.
L'amateur était joli garçon, et un jour qu'il venait s'encpiérir du bibelot, il fît la cour à la marchande.
Son mari était en voyage... elle ola son corsage dans l'arrière-boulicjue... le galant ama-
teur, ébloui par ce qu'il apercevait de la g'orge opulente, y porta la main et, sans le chercher, trouva l'ivoire qui s'y patinait.
Je ne sais plus comment s'acheva cette histoire.
Un amateur déçu est capable de toutes les abdications...
— La connaissance parfaite des dessins exige une longue expérience.
Pour ne pas entasser faux sur faux dans ses cartons, le curieux doit :
10 Etudier à fond les maîtres; avoir toutes leurs lignes et leurs traits dans la mémoire et dans les yeux, comme ces capitaines marins qui n'ont pas besoin de la carte pour voir leur route au milieu des océans;
2^ Etre familier avec tous leurs procédés.
Deux exemples : Watteau travaillait avec une sanguine spéciale qu'il faisait venir d'Angleterre.
Jamais une sanguine moderne n'aura le fondu, le roux passé d'une sanguine du dix-
L'APRKS-Mini CHEZ l'aNTIOUAIIIE 59
huitième siècle, et c'est à ce qu'apporte la collaboration du temps que le truqueur doit renoncer.
Rembrandt employait de préférence une plume de roseau.
Il n'est pas interdit au faussaire de s'en servir; il peut même couper son encre de brou de noix, pour lui ôter le luisant qui le trahirait, mais là encore, dans ce paradis de l'encre et de la sépia, la sorcellerie et la mag-ie du temps opèrent de façon inimitable et souveraine;
3° Connaître parfaitement les papiers importe peut-être plus que tout.
Examinez-en attentivement les vergeures, les pontusseaux et les fllig-ranes.
Les pontusseaux sont ces lignes verticales qui coupent les vergeures. Ils sont l'empreinte des fils sur lesquels on mit à sécher les feuilles fraîches. Si le papier est vraiment ancien, les vergeures, de chaque côté des pontusseaux, auront une sorte de barbe produite par les poussières accumulées dans leurs Unes rayures.
Ces signes équivalent presque à des dates certaines.
6o l'après-xMidi chez l'antiouaire
— Si j'étais curieux de bijoux anciens, il me semble que je ne m'attacherais pas aux pierres, qui peuvent se remplacer, mais au sertis...
— Pour les meubles, dame, je ne m'y aventurerais g-uère... A part quelques petites tables, que l'on sent poussées d'un jet, comme des fleurs et qui ont une harmonie naturelle, une pure simplicité, je suis devant les grosses pièces comme devant un impénétrable mur.
Ceux qui sont truqués ont d'ailleurs un vieux parfum d'honnêteté parce que la matière qui a servi à les fabriquer est elle-même ancienne.
Si tel fauteuil du xvi^ siècle pouvait parler^, comme dans les contes et les féeries, il ne nous dirait peut-être point qu'il offrit le velours cramoisi de son dossier, et le chêne vénérable de ses bras, à un cardinal ou à un mousquetaire.
Il serait plutôt capable de vous parler cuisine, car il fut taillé de toutes pièces dans le bois d'un bahut où la servante-maîtresse d'un pro-
l'aprks-midi chkz l'antiquaire 6i
cureur serrait les tourtes au lard, le verjus, la moutarde de Dijon en pain et en pierre, et la poularde froide sous sa gelée.
Vous croyez qu'en rentrant d'une promenade à rOrauiierie, une élégante (pii fréquentait chez Madame Tallien ou chez Barras a jeté son écharpe citron sur ce guéridon. Imaginez aussi que Fabre d'Eglantine ou M. de Robespierre y ont posé leurs gants ou leur tabatière, mais vous seiez loin de la vérité, parce qu'on a converti en table directoire ce qui restait d'une porte Louis XVI...
Les meubles les mieux truqués ont cependant leur talon d'Achille leur point vulnéral)le, et ce qui doit les trahir est dans les assemblages.
— Si vous recherchez l'orfèvrerie, étudiez les poinçons.
Jusqu'à la Révolution chaque pièce en doit porter quatre.
i" Le poinçon de charge i^un .1 surmonté d'une couronne fermée) ;
2° Le poinçon de la maison des orfèvres (une lettre) ;
3*^ Les lettres initiales du nom de l'auteur;
4° Le poinçon de décharge (une tête d'homme ou d'oiseau).
On peut les imiter, sans doute, mais les truqueurs ne se rendent pas toujours compte que les poinçons correspondent entre eux, et l'amateur qui connaîtrait toutes les marques verrait, en les étudiant, que le poinçon n^ 2, par exemple, n'est pas celui du fermier en exercice cette année-là.
Mais quel est le curieux d'orfèvrerie qui possède à fond cette science ?
— Le baguier du prince de Conti fut sûrement le plus célèbre de tous. Ce trésor était de quatre mille bagues, et chacune, s'il faut en croire Saint-Simon, rappelait à l'Altesse une conquête féminine.
Elles ne sont ni toutes perdues, ni toutes fondues. On peut en retrouver quelques-unes, mais il serait sans doute aussi facile de mettre la
l'ai»hhs-midi chez l'antiquaire G3
main sur la première bague connue : celle que Prométhée fabriqua avec un morceau de fer dans lequel il enchâssa une pierre du Caucase !...
— Au xvn^ et au xvni^ siècles le collectionneur était un curieux, mais pendant le règ-ne de Louis XIIÏ on l'appelait un c/rippê.
Je trouve ce mot charmant et exact.
Etre grippé de peinture, de dessins ou de faïence, n'est-ce pas avoir une maladie, une passion qui vous tient comme une grippe maligne?
— J'ai une grande admiration pour Verres qui fut sans doute le premier en date et le plus terrible des collectionneurs.
Prêteur de Sicile vers l'an 73, il brocanta dans les temples, les monuments publics et chez les particuliers.
Il était curieux de tout ce qui lui semblait rare et beau : des bagues que portaient ses invités, des manuscrits qu'ils possédaient, des
tapisseries, des vases et des statues qu'il confisquait à son profit.
On sait que Cicéron eut à requérir contre lui ; mais ce mag-istrat intègre était un petit bourgeois bien pensant, solennel, bavard et prud'hommesque, et il ne comprit rien à la grande passion de Verres.
Cicéron devait avoir, chez lui, des meubles fabriqués en série et quelques mauvaises répliques, en plâtre, des poncifs de son temps, des choses qui devaient correspondre à nos bustes officiels de la République, à nos Pro Patria^ et à nos statues élevées à la gloire des mobiles ou des zouaves tombés en 1870...
— J'aurais voulu voir les collections du cardinal de Mazarin.
Quel admirable grippé ce devait être !
On assure qu'il possédait 676 tableaux^ 35o statues ou bustes^ 21 cabinets d'ébène, d'ivoire, d'écaillé, de mosaïque ; des miroirs et des aiguières de Venise ; des lustres en cristal de
l'apuès-midi chez l'antiquaire 65
roche; plus de l^oo tapisseries el (332. ooo volumes.
Je songe souvent aux dernières promenades qu'il faisait à travers ses œuvres d'art au bras de Brienne^ son secrétaire, lorsqu'il avait le reg-ret de toutes les belles choses qu'il fallait bientôt quitter...
— Un style chasse l'autre et chacun finit [)ar s'épuiser.
Le Louis X\'I devient aussi cher et aussi rare (|ue le g^othique ; l'Empire bat son plein, comme si le bourdon de Notre-Dame sonnait pour le sacre de l'empereur, et le Louis-Phili|)[)e, si décrié, voit enfin arriver son heure.
Il faut apporter dans la brocante une sorte de divination. On doit prévoir et discerner, sous le mépris d'une épo(iue, la beauté des choses nég-lig-ées.
Les g:rands collectionneurs n'ont [)as agi autrement.
Lmile Peyre a emporté pour {piel(|ues sous les merveilles g-othiques reléguées dans des
caves et des étables, et Las Cases eut pour trois cents francs le Gilles de Watteau.
Guillaume Apollinaire me montra jadis des statuettes nègres dont riaient les ig-norants, mais lui leur trouvait une vérité essentielle et drue de primitifs africains...
— Je suis d'avis que Louis XI V, qu'on appelle le Grand Roy, est le monarque français le plus bassement, bêtement et étroitement bourgeois.
N'a-t-il point dit en désig-nant de sa canne des Téniers qu'on lui montrait : « Otez de ma vue ces mag"ots ! »
— Je conseillerai toujours à Tamateur de s'attacher, en peinture, par exemple, au beau morceau sans sig-nature.
De grands vers^ une admirable pag-e dont nous ig-norons l'auteur nous touchent autant que les poésies les plus connues et les plus célèbres.
l'après-midi chez l'antiouaire C7
Qu'importe qu'une toile soit anonyme si elle est vraiment belle.
On ne doit point aimer une œuvre d'art à cause de la vanité que sa trouvaille et sa possession nous donnent.
Il existe des études peu poussées^ des petites choses inachevées que je considère comme les originaux dont les tableaux définitifs et consacrés ne seraient qu'une copie parfaite. Il y a dans certaines ébauches une vérité de premier jet, nette et drue, l'émotion première de l'artiste et cette atmosphère qui ne se retrouve plus...
— Un tableau, cela se déguste comme un crû^ le soir^ près du feu et cela se cuve aussi, comme un bon vin, après la première chaleur de la trouvaille.
— Vingt savants écrivant chacun dix volumes n'arriveraient pas à écrire un guide complet de l'amateur de curiosités, car cette œuvre devrait
étudier la peinture, les dessins, les gravures, la céramique, les meubles, les étains, l'orfèvrerie^ les bijoux, la glyptique^ la statuaire, les étoffes, les livres, la ferronnerie, etc.
Bailleurs la mémoire la plus suprenante se refuserait à retenir tout cela, et les savants sont généralement de faciles dupes.
Les amateurs d'autographes se souviennent toujours en souriant de l'illustre mathématicien Chasles, membre de l'Institut, qui se laissa vendre par Vrain-Lucas des lettres d'Alexandre de Macédoine à Aristote, de Gléopâtre à Jules César et un laissez-passer de Vercingétorix !
Ce qu'il faut posséder, c'est la Foi.
Chacun trouve ce qu'il cherche, et il y a une raison à cela, c'est que chacun ne reg^arde et n'achète que ce qu'il aime.
Le curieux de peinture du xvni® siècle ne marchandera jamais une Vierge du xvi^, et il abandonnera de magnifiques faïences d'Alcora à l'amateur de céramiques qu'il tiendra pour un ramasseur de tessons.
Il faut lire beaucoup, mais il faut surtout aimer, sentir et voir...
De quelques vérités dont il est bon de ce souvenir.
— N'entrez jamais dans une boutique quand vous apercevrez à travers les carreaux des étrang-ers qui marchandent des faïences, un bibelot ou quelque autre curiosité.
Attendez qu'ils soient sortis et examinez la vitrine, ou faites un petit tour avant de revenir. L'antiquaire vous en saura gré.
— Ne bousculez pas les dessins. Examinezles et remettez-les soigneusement dans leur carton.
Si le coin d'une feuille est corné, déployez-la, comme si le dessin était à vous. Il faut avoir le respect des choses qu'on vous permet de voir.
— Ne faites jamais décrocher un objet dont vous êtes sûr de ne pas vouloir.
Plus il sera haut perché et difficile à atteindre, et plus vous descendrez dans l'estime du marchand.
— Soignez votre entrée chez un antiquaire où vous ne fréquentez pas habituellement.
Vous voulez examiner de près un tableau à peine entrevu à travers les vitres, demandez une chaise paysanne ou des cretonnes rustiques.
Vous irez ensuite négligemment à ce que vous convoitez.
— Employez, quand c'est nécessaire, les termes dont on use dans la brocante.
Cela vous donnera du prestige et vous aurez
Pair d'être de la maison : Cette toile est un peu mûre ; ce plat a une fêle; dommairc que cet étui de galuchat ait la pelade, etc.
Mettez un nom au bas d'un tableau ([ui n'est pas signé et que vous n'achèterez pas, ou encore, si vous ne voulez pas vous compromettre, dites : « C'est autour de Fontainebleau... peut-être Daubii^'^ny... »
Le marchand verra que vous êtes un connaisseur, et, auprès d'un client moins averti, il se servira de vos remarques.
— Il peut arriver qu'un marchand de meubles achète le portrait ou le paysai^e qui sont au-dessus d'un chifTonnier ou d'une commode.
On les lui cède presque par-dessus le marché et il n'y entend rien.
Surveillez ces antiquaires.
Ils ne tiennent qu'au bois, aux bahuts, aux dressoirs, aux armoires, aux fauteuils et aux tables, mais la peinture, l'àme diaprée des ai)partemenls, qui vole au-dessus du chêne
sculpté et du noyer ciré, ne les intéresse pas et vous l'emporterez à bon compte.
— Ceci prouve qu'il faut éviter, autant qu'on le peut, les spécialistes.
L'antiquaire a toujours un point faible. Demandez-lui ce qu'il connaît peu ou mal.
— Un de mes amis a payé quatre louis un abominable chromo, mais il a eu pour vingt francs un adorable paysage de Granet qui était à côté !...
— Que l'amateur se méfie du mauvais génie qu'il porte en lui, d'un petit génie malin qui est probablement celui de la contradiction.
Il refuse souvent une chose dont il a envie. Il la détruit dans son cœur et il s'en va.
Mais le bibelot, la toile, ainsi dépréciés, le poursuivent.
Il n'en dort pas, et le lendemain, à la première heure, il retourne chez le marchand, fiévreux et le cœur presque arrêté par l'ang-oisse.
Il y apprend généralement que ce qu'il désire a été vendu quelques instants après son départ.
A partir de ce moment, il est inconsolable et la vie n'a plus aucune saveur.
Il est sûr d'avoir laissé échapper une pièce rare, et, malade de dépit, il la range dans cette collection idéale des choses précieuses qu'il n'a pas achetées, dans cette collection qui est la plus belle puisqu'elle n'existe pas et qu'elle est faite d'illusions, d'irréparable, et de regrets...
Le Paradis,
L'amateur lire sa montre et décide de remettre au lendemain matin la visite qu'il voulait faire aux Chardin du Louvre.
Malg"ré son admiration pour les trésors (jue renferme ce palais, il est toujours un peu gféné lorsqu'il s'y rend.
Sans doute, il le tient pour le lieu saint de la j)einture, pour l'endroit d'élection des dessins, des statues, des faïences et des meubles, mais il n'aime g^uére ce Paradis de la cimaise avec ses « Défense de touche i' », ses gardiens (|ui
8o l'après-midi chez l'antiquaire
ressemblent à des serg-ents de ville, et il n'est pas, en art, pour les richesses qui sont à tous et que surveillent d'anciens sous-offîciers de gendarmerie.
Il se sent pauvre, en sortant, de toutes les merveilles qu'il ne possède pas.
Si on le laissait faire, il ne mettrait pas au pillag"e ces trésors.
Une douzaine de toiles lui suffiraient : il prendrait un soleil couchant sur un port vermeil de Claude Lorrain, les Bergers d'Arcadie du Poussin, une nature morte de Chardin, l'Assemblée dans un parc de Watteau, le Bœuf écorché de Rembrandt, l'Homme au nez bourgeonné de Ghirlandajo, la Femme en Bleu de Corot, cinq ou six autres toiles et ce serait tout.
Le Paradis qu'il imagine n'a pas l'ordre implacable, les parquets cirés et l'entassement administratif du Louvre.
D'ailleurs, il l'a vu une nuit, en songe, ce paradis.
C'est un rêve qu'il ne peut pas oublier.
Voici : Sous une lumière d'une douceur infinie^ réden montrait les quais enchantés d'un fleuve
l'après-wiui chez l'antiquaire 8i
vermeil (jui ressemblait vaguement à la Seine au mois de mai. Un air léger et pur baignait l'heure immobile qui avait la tiédeur d'un bleuâtre après-midi de dimanche.
La chaussée était défendue par un treillis où grimpaient des liserons, et, pour le franchir, il fallait passer par un tourniquet où M. Chennevières, qui futdirecteur des Beaux-Arts vers 1874, se tenait.
Il portait un bonnet de colon, et il faisait subir une rapide épreuve à ceux qui désiraient entrer.
L'amateur ne se souvient plus exactement, mais il sait qu'on devait reconnaître sans hésiter un dessein ou une peinture, pour avoir le droit de franchir la barrière.
Chennevières lui évita cette formalité et lui serra la main en souriant.
11 se trouva brus(iuement au milieu de la plus prodigieuse foire à la ferraille, du plus somptueux marché au Puces qu'on puisse imaginer.
Au-dessus d'une baraque, une bande de lin blanc offrait en guise d'enseigne ce vers de Baudelaire :
« MAIS LES BIJOUX PERDUS DE l' ANTIQUE PAI^lYRE »
et dans des vitrines de cristal de roche, il admira ces diamants uniques griffés par des montures d'argent crasseux que le vieux Rembrandt achetait au ghetto d'Amsterdam. Il y vit aussi les bracelets de Phryné, l'écharpe, le peigne et les colliers d'Hélène, le miroir d'Aspasie, la coupe dans laquelle vSocrate but la ciguë, les bagues de Madeleine de Magdala, la rose orfévrée que portait, en tête d'un cortège pontifical, le duc César Borgia, et la pomme d'or de la canne de Balzac.
Sur un tapis d'Orient il aperçut la tête de la Victoire de Samothrace, les bras de la Vénus de Milo et quelques peintures d'Apelle.
Il y avait, en plein air^ des Delft prodigieux, plus vastes que des fontaines publiques, des Fragonard et des Watteau inconnus, des Poussin et des Piranèse^ de calmes paysages divins, de grands aqueducs qui portaient dans leurs corniches brisées des lauriers centenaires et dont les échines craquaient au fond des campagnes vertigineuses.
Il achetait à vil prix des ampoules de Venise, des verreries semblables aux bulles glauques que ferait un triton en soufflant dans l'eau
malade du Grand Canal, des Corot vaporeux et des Delacroix pétris de sang et de lumières chaudes.
Il trouvait des pièces perdues d'Eschyle et d'Aristophane, la Bible de Gutenberg dans l'édition originale, les manuscrits des Fleurs du Mal et de la Maison du Berger^ l'émeraude monoculaire de Néron, un tableau deMonticelli, tout blanc et jaune, qui avait servi à boucher une lucarne de grange dans la campagne marseillaise !
Des bouffées de musiques foraines arrivaient jusqu'à ces quais paradisiaques.
Les pourpres courtisanes du Titien, les belles Arétines grasses aux chignons fauves, passaient dans des litières, rcizardant les crinolines et les minuscules ombrelles des lorettes de Constantin Guys, car il n'y avait pas que des œuvres d'art dans cet éden, mais il y pouvait saluer aussi les grands artistes qu'il eût voulu connaître.
Il aperçut Michel-Ange, rasant les murs, sa berretina enfoncée jusqu'aux yeux. M. Ingres donnait le bras à Madame Rivière qui {portait encore la toilette canari qu'on lui voit au Louvre; le père Corot fumait sa pipe, écoulant
avec une respectueuse bonhommie Nicolas Poussin, et M. Chennevières, allait le présenter à Hubert Robert lorsqu'il s'éveilla, le bras gauche endormi et le coude fourmillant !...
Lui qui a fait dans la vie une si grande place à l'illusion et au rêve, il aime celui-là et il est sûr d'avoir a^u les trésors perdus et les artistes morts...
Cinq heures... Le crépuscule tombe et il va, comme chaque soir chez un vieux marchand qui est devenu son ami.
Il le trouve en train de nettoyer une toile enfumée.
Il 'prend l'unique chaise de la boutique encombrée, allume une pipe et la conversation s'engage :
— Rien de nouveau?
— Rien... On ne trouve plus la moindre chose... C'est fini... Nous sommes les derniers... dans trente ans les petits magasins comme le mien n'existeront plus et tout aura filé à l'étranger...
La porte s'ouvre et un Japonais entre.
11 recherche des figurines de Tanagra, des vases antiques et des bronzes chinois.
l'ai'hks-midi chez i/antiolaire 85
L'amateur le retrarde sans bienveillance et lorsqu'il s'en va en eniportanl un masque de terre cuite, qui est peut-être mycénien^ il hausse les épaules.
Derrière lui, un vairabond velu d'une vieille capote de soldat demande un plat, sans doute pour aller recevoir la soupe à la porte d'une caserne ou d'un hôpital. Il désire un ustensile à bon marché et il désigne un plat persan ébréché mais éclaboussé de reflets mélalliques pareils à ceux cjui brillent sur les élytres et sur le corselet des scarabées et des mouches vénéneuses.
— Mais, mon brave, s'exclame l'antiquaire vexé, je ne suis pas un marchand de vaiselle. C'est ancien tout cela, et ce plat coûte plus de mille francs !...
Effaré et brusqut'ment intimidé, l'honnne s'en va.
Ils en demeurent outrés comme pourrait l'être le conservateur du Louvre si sa cuisinière lui proposait de Faire frire les onifs de son déjeuner sur le panneau de la Joconde débité en margotins.
— C'est fabuleux ! disent-ils ensemble.
La conversation reprend :
— Vous savez que c'est dimanche que s'ouvre la foire à la ferraille?
— Pour ce qu'on y trouve!... Enfin, j'irai parce qu'il faut y aller et parce qu'au fond on ne sait jamais...
L'an dernier, j'ai acheté du saucisson d'Arles, un pot de rillettes à la foire aux jambons, je me suis installé en plein vent, à une table de bistrot, et avec une bouteille de vin blanc et un quignon de pain, j'ai fait un repas charmant, un vrai déjeuner de chasseur...
— Ah ! si vous aviez connu la Foire vers 1880 seulement I Les bonnes occasions n'y étaient point rares... J'ai trouvé parmi des clefs rouillées et des casques prussiens que vendait un boug-nat, tout un carton de dessins de Marco Ricci pour vingt sous... J'ai ramassé des Granet sur feuilles volantes à dix centimes, et des tas de choses que j'ai vendues comme un imbécile et que j'aurais dû garder... Je serais riche à cette heure...
Il reprend la toile qu'il nettoj^ait et il la lui montre :
— C'est joli, dit l'amateur, mais vous aurez du mal à la faire venir. Du diable si je vois ce
que ce peut être. J'aime beaucoup l'odeur de votre mixture. Toujours de l'alcool, de la térébenthine et de l'huile de lin?...
— Oui, mais les dosages varient énormément. Il faut pour les réussir une main d'apothicaire. Lorsqu'il y a des glacis, un peu trop d'alcool les enlève, et alors on trouve le curé...
Ne faites pas attention, poursuit-il devant rétonnement de son compagnon, c'est une expression à moi et je croyais que vous la connaissiez déjà.
Un jour, j'ai acheté à l'Hôtel des Ventes une toile charmante : Au bord d'une source, près d'une colonne brisée, sous un laurier plein de ciel bleu, une femme se déshabillait.
Il y avait là-dedans les frissons arcrentés et la manière spirituelle de Panini.
Je la frottai trop fort, et sous la jolie fille que j'effaçai, je fus eiïaré de voir une tête d'ecclésiastique !
On avait tout simplement utilisé une vieille toile pour y poindre la baigneuse qui s'était évanouie en respirant ma droirue. C'est ce que j'a|)pelle : « trouver le curé ».
Le soir se fonce de plus en plus. Il noie toute
la brocante poussiéreuse et l'amateur prend congé du vieillard :
— A demain...
— A demain...
Il va, par le plus long-, chercher la toile confiée au marchand délivres...
vu
Puces et Pouilleries.
— <( C'est dimanclie que s'ouvre la foire à la ferraille... »
Il sonjtre à celle phrase de ranli([uaire. II se lèvera ce jonr-là de iirand malin, afin d'être vers sept heures boulevard llichard-Lenoir.
La foire aux jambons ne Tinléresse pas, mais il la traverse chacpie année et celle promenade l'amuse.
Dans des coups de soleil printanier, arrosés d'averses, des charcutiers, au seuil de leurs bou-
tiques de bois et de toile, vous tendent un saucisson ou une andouille. On peut goûter, cela n'eng-age à rien. Toute la France, la vieille France des provinces est là, représentée par ses charcutiers.
On vous offre des jambons de Lorraine et du saucisson des Vosges, des andouillettes de Vire et des rillettes du Mans.
On mange en plein air, aux tables des estaminets voisins qui barrent la chaussée. La poussière soulevée par des milliers de pieds poudre les jambons accrochés, pareils à de rouges violons enfumés; les lettres des enseignes fantaisistes sont faites avec des chapelets de saucisses, et là aussi, des tetcs de veaux et de cochons sont couronnées de lauriers.
Un vieil homme qui pique dans son feutre auvergnat une carotte et une andouille ressemble exactement à un ivrogne de Van Ostade.
Et ce n'est pas tout. A côté de ce boulevard de Cocagne, de cette apothéose de la mangeaille et de la salaison, de ces étalages que les vieux maîtres : Téniers, Brakenbourg, Brauwer, Steen ou Rubens auraient passé leur vie à peindre, la fête continue.
l'après-midi chez i/antiolaire 93
Les enfants trouvent pour eux des berlingots et des nianèg-es; des devineresses aux yeux bandés, dans un cercle de curieux, prophétisent; des chanteurs ambulants entonnent des hymnes de circonstance, aux rimes sans prétentions :
« Ah, ah, ah, mais vraiment, Le charcutier est bon enfant... »
Ce coin de Paris, entre les Rameaux et Pâques, est le paradis de la bombance, Téden du lard et de l'andouille, un royaume qui est bien de ce monde et dont le plus gros parmi les promeneurs ou les marchands devrait être roi, et le plus cramoisi, premier ministre.
Mais, le dernier étalage de charcuterie dépassé, on a devant soi, houleux, immense, plein d'accalmies (laui^ercuses et de remous troubles, l'océan du Bric-à-Brac.
Chacpie année, le bon amateur a le battement de cœur du chasseur (pii enlredans un l)ois sauvage, sans doute peuplé de gibier; l'émoi du
marin devant la mer qui va lui livrer peut-être une miraculeuse pêche.
Tous les affluents de la Brocante aboutissent là : l'humble ruisseau pouilleux de la rue Saint-
Médard, les rivières de Clignancourt, deS aint- Ouen et de Bicêtre qui charrient des puces, tous les cours d'eau du Bric-à-Brac, et le fleuve du Sébaslo lui-même se jettent boulevard Richard- Lenoir.
Ils y charrient de vieux souliers et de faux Corot, des casques à pointes, des clefs, des théières et des lampes rouillées ; des candélabres, des phonographes, des livres anciens et
des volumes fabriqués avec des feuilletons découpés ; des bustes en plâtre et des tapis d'Orient, si sales qu'ils semblent avoir été jetés parmi les g-ravats et les étrons d'une ville d'Asie, pendant un choléra ou une peste. Ils roulent des pastels de i83o et des Monticelli innombrables et peu francs, des crocodiles empaillés, des chromos qui représentent les présidents de la République, les généraux Négrier et Boisdeffre, l'amiral Courbet et le commandant Rivière, Raspail et Ferdinand de Lesseps; des mannequins dont la lustrine se déchire et des nègres en bois doré offrant des plateaux laqués, et cent mille choses dépareillées, veuves, cassées, désaffectées, devenues, à force de rouler, tragiques, mystérieuses et d'une mélancolie infinie, surtout lorsque le soleil se cache et (ju'il pleut brusquement sur les lamentables étalages naufragés.
N'importe! L'amateur assiste régulièrement à l'ouverture de ce marché.
Il n'y a jamais trouvé grand'chose, mais il y va et il on |)arle comme jadis les paysans de la Grau et des Cévennes devaient parler de l'illuslre foire de Beaucaire, et les juifs d'Orient de celle
de Nijni-Nowgorod. Il ira sans faute dimanche prochain. Il se peut qu'il y aille même samedi soir. On ne sait jamais. Quelques marchands déballent déjà, la veille, leurs paquets, et la pièce rare s'y trouve peut-être.
Devant lui, deux rentiers s'entretiennent du temps probable.
— Je crois, dit l'un d'eux, que nous allons avoir une période de pluies. Ce sera fort heureux d'ailleurs pour les légumes... L'amateur de choses anciennes s'indigne dans son cœur.
Que le feu du ciel, comme dans la bible, dévaste les moissons, mais qu'il ne pleuve pas dimanche!
— Seigneur, songe-t-il, épargnez la Foire aux jambons et à la ferraille, et encore, si la pluie est nécessaire, et si quelque chose doit être trempé, faites pleuvoir sur les jambons!...
L'Hôte!.
VIIÏ
L'Hôtel des Ventes que les brocanteurs appellent tout simplement Vfloirl, joue un ^rand rôle dans la vie de l'amateur, mais il n'y va l)resque jamais.
Il n'aime pas le neuvième arrondissement.
Lorsqu'il s*y hasarde et (|u'il y a un embarras de voitures à l'un des carrefours de la rue