‹ L'Après-Midi chez l'antiquaireChapitre 2 sur 2 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Drouot, il se demande ce que dirait Nicolas Boileau-Despréaux, qui écrivit un poème épouvanté sur la circulation dans les rues de Paris vers 1780.

Qu'eût dit le Législateur du Parnasse s'il eut pu voir l'embouteillage que font les camions automobiles, les taxis, les autobus, tous les grands pachydermes butés, brutaux et têtus dont les moteurs pétaradent et dont les trompes barrissent !

L'amateur paisible se sent mal à l'aîse dans ce quartier de négoces tumultueux. Qu'irait-il faire d'ailleurs à l'Hôlel des Ventes?

Il est aux mains d'une bande organisée qui a ses lois et ses mœurs, sa religion et sa langue et qui n'abandonne aux petits curieux que d'insignifiantes miettes.

On a tout dit de cette maison qui ressemble à un théâtre mal tenu de sous-préfecture et qui sent le hangar de chiffonnier, la salle d'attente où ont dormi des émigrants qui vont d'Odessa à Buenos-Ayres sans changer de linge, le matelas qui n'a pas été cardé depuis vingt ans, le parapluie mouillé et la fuite de gaz, le cataplasme, le cafard et cette odeur que pourrait

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avoir une valise renfermant depuis 1871 une chemise de cocotte, des mèches éventées de lampe à pétrole, et des souliers moisis enveloppés dans le pantalon crotté d'un communard!..

Ces relents sont réservés aux salles du rez-dechaussée, quand on vend, après décès, de lamentables mobiliers, des buffels de bois blanc au brou de noix qui semblent avoir toujours été vides et qui n'ont certainement jamais contenu ni gigots froids, ni poulets à la gelée; des sommiers étoiles de taches huileuses, des oreillers de maison centrale, des ni()pes de suicidé, des chapeaux démodés qu'on ne coitTa qu'une seule fois, pour un mariage qu'on regretta pendant toute la vie; des bicyclettes rompues, mille choses usagées, tristes, sales et mortes que domine toujours un mannequin de couturière en chambre.

Ouand il pleut sur les parapluies luisants et les capotes tles fiacres fpii passent rue Drouot, par les aigres et mous après-midi d'hiver ou d'automne, l'horreur de ces salles est unique.

Le commissaire qui {)réside à l'éparpillement de ces pouilleries a l'air navré d'un qui vendrait ses propres bardes à Tencan, et le public qui se

presse devant lui va du chand d'habits au petit ménage de Ménilmontant ou de la Villette qui cherche, à vil prix, une table de cuisine et deux chaises canées.

Le premier étage est plus luxueux et les odeurs y sont plus disting-uées.

Ce qu'on y expose et ce qu'on y disperse sort de quelques appartements plus bourg-eois et plus artistiques.

D'élégantes visiteuses y apportent quelquefois des parfums soig-nés.

Gomment examiner à loisir ce dont on aurait envie ?

Des employés qui tiennent du déménag-eur et de l'homme d'équipe élèvent des cadres fulg-urants qu'ils promènent rapidement devant une assemblée de curieux, pendant que les commissaires-priseurs dirig-ent ainsi que des chefs d'orchestres, du manche noir de leur marteau, Vandante du marché, Vallegro précipité des enchères et le presto final des achats et des adjudications qui ressemblent à des rapts violents et à des vols.

On y vend des meubles, des timbres-poste, des collections de papillons et de fossiles, des

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tapisseris de haute laine, des céramiques, des boîtes, des statues et des tapis.

L'amateur de curiosités sort chaque fois épouvanté des salles où sont accrochés ces derniers, lorsqu'il s'y faufile par mégarde.

Des Orientaux vêtus à la mode du jour, mais qui n'ont probablement pas de chaussettes dans leurs bottines à tiges de chamois, s'y concertent et montrent des profils de béliers ourlés d'une frange d'astrakan.

Ils ne sortent jamais de cette salle pour assister aux autres ventes.

Ils ignorent la peinture et les belles éditions, les livres rares vêtus de pourpoints de cuir comme de vieux cavaliers français.

Ils ne savent lire, probablement, ([ue ces veisets dont les caractères sont en forme de crabes et de ficelles rôties.

Mercantis, ruffians, patrons de bazar?

On ne sait pas. Derrière eux, le mur tendu d'Andrinople écarlate recule...

On aperçoit une montagne pelée que bénit un cèdre... une tente au seuil du désert, la cale d'un navire pleine de captives, des soutes obs-

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cures et fraîches, et on imagine d'étranges commerces du côté de Smyrne et d'Alexandrie.

Quand on passe près d'eux, on entend un sabir guttural de pirates, ou un zézaiement de rastaquouères, s'ils parlent français.

Les filles qui font les couloirs de THôtel ne se soucient jamais des maniaques de peintures et de poteries, mais elles connaissent ces sidiSy comme elles les appellent, et ils pourraient, en effet, leur vendre des tapis, des fourrures et des perles, si elles faisaient fortune, ou leur donner l'adresse d'une maison close du Caire, si la panade et la débine s'obstinaient.

L'amateur ne s'intéresse pas très sérieusement aux ventes de l'Hôtel Drouot, quand il y va.

Il écoute vaguement la voix d'un commissairepriseur :

— (( Le numéro i4... Une vierge attribuée à Raphaël... On demande iB.ooo... à 6.000 on commence : 6.5oo... 7.000... 7.600... 8.000... y>

Il sait que ce n'est pas pour lui, mais le décor

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et les petites comédies qui s'y jouent l'amusent quelquefois.

Chaque salle lui offre de ({uoi faire plusieurs voyag-es intérieurs et les rêves les plus mélancoliques.

Devant la g-lace d'une psyché, il voit une jeune femme blonde, sortant du bain.

Elle habitait rue Bréda ou rue La Bruyère. Elle s'asseyait sur ce pouf quand le coiffeur venait l'accommoder, et c'est sur ce canapé que l'ami sérieux, bedonnant et chauve qui l'entrenait, la surprit, nue, avec un godelureau en chemise.

Outré, il avait coupé les vivres et les meubles avaient échoué là...

Les héritiers d'un vieux célibataire préfèrent des billets de banque aux tapisseries et aux tableautins de i83o dont leur parent qu'ils connaissaient à peine, eût la manie.

Voici le fauteuil à oreilles dans hnpiel il s'asseyait, au coin du feu.

Rien n'existait quand il avait trouvé un carré de verdure, une toile de Deveria.

Tous les sieLîCS (|ui meublaient son appartement semblent neufs ({uoiiiue très vieux. On

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devine qu'il se servait toujours du même, comme les hommes seuls qui ont des habitudes profondes.

Il habitait sans doute rue de Verneuil ou rue Visconti, et il faisait chaque jour, à la même heure une promenade le long- des quais.

L'amateur a de la sympathie pour lui, il eût voulu le connaître, et il déplore, dans cette vaste salle tendue de roug-e, que ses meubles et ses tapisseries soient un peu perdus, car une table, au milieu de l'immense pièce, fait penser à un g-uéridonau beau milieu du Pont-Neuf, à midi, un jour d'été où ne passerait aucune voiture.

La brocante déborde autour de l'Hôtel, jusque dans les rues qui l'avoisinent, jusque chez les marchands de vins.

De petites expositions qui ne sont pas à nég-lig-er s'y font devant un verre de bière ou de vin blanc.

Les chineurs apportent là ce qu'ils ont glané.

Eux, les marchands, et quelques acheteurs

fidèles, composent pres(|iie exclusivement la clientèle de ces bistros.

C'est à peine si quelques ouvriers viennent y boire un canon, et ils ne sont pas étrangers à la confrérie, puisqu'ils travaillent chez les emballeurs de meubles anciens et d'objets d'art qui sont nombreux autour de l'Hôtel, rue Chauchat, rue Rossini, et rue Grange-Batelière.

On y voit un cocher de temps en temps. C'est celui qu'un collectionneur a retenu pour emporter à l'autre bout de Paris un cadre trop lourd, une glace, des vases ou une toile trop volumineuse.

L'amateur de curiosités aime ces petits cafés.

L'Hôtel y jette quelques épis, quand la moisson est faite, et sur les tables de marbre on peut parfois trouver à bon compte, une pierre gravée^ un dessin, un morceau de peinture, des bibelots et des cadres, entre un petit noir et une topette de vin clair...

Sous la lampe à pétrole.

Il n'est pas encore neuf heures et ramateur de curiosités rentre chez lui.

Pendant son dîner, il avait posé le tableau enveloppé d'un journal et ficelé, sur une chaise, à ses cotés,

Son conipag:non habituel, le bibliothécaire de la Mazarine, ne l'intéressait pas, et que lui importaient les assiettes, les verres et les tranches de bœuf sai^»-nant qui ne sont pas disposés pour réternité en natures mortes?

11 avait hâte de revoir sa trouvaille.

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Ce g-ué, ces petits personnag-es si spirituellement traités, cette tour cuite de soleil et à demi ruinée sur l'horizon, tout ce qu'il avait eu à peine le loisir d'examiner chez l'antiquaire, toute cette pâte et celte manière devaient être d'Hubert Robert.

Il rentre afin de nettoyer sa toile et de l'étudier.

Paris n'existe plus... Cette femme le frôle et qui pourrait être nue tantôt, dans son lit de célibataire, est-ce qu'elle vaut la peine qu'il réponde à son œillade ?

La couleur de sa peau, le dessin de sa hanche et le modelé de ses bras ont-ils seulement quelque valeur? Si elle lui rappelait au moins quelque ardente courtisane du Titien, une aguichante roulure de Toulouse-Lautrec, ou une alerte et rousse blanchisseuse de Degas !

Au-dessus d'un toit, la lune traverse un nuage qu'elle verdit et sa clarté s'apparente assez exactement à celle d'une peinture qu'il trouva jadis, rue du Dragon, une esquisse de Joseph Vernet, qui le ravit toujours, mais cette lune véritable, ce ciel bleu-vert, toute cette nuit, il ne les voit que comme une copie de la toile

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au bas de laquelle et à g-auchc, il a fait surg-ir de la crasse (|ui les cachait les deux initiales du maître.

Le voici chez lui.

Il s'éclaire, bien entendu, au pétrole, et il allume une lam[)e assez mal essuyée.

Aucun amant pressé de jouir des trésors de sa belle, comme on disait g-alamment au dixhuitième siècle, n'a délacé un corsag-e avec autant d'impatience que le bon amateur de peinture a déficelé son pa(|uet.

Il trempe un peu de coton dans une fiole emplie d'une liqueur sani»uine et trouble, pareille à du jus d'oran^»^e, et il frotte la toile avec précaution.

La ouate (ju^il examine est devenue noire, et cela le ravit.

Sous les enduits, il découvre quelques détails : la veste d'un petit personnasre devient rousse, un arbre reverdit au bord d'une eau qu'on ne soujîçonnait pas, et le coton trempé dans l'huile de lin crève comme un nuag^e sur le ciel culotté (jui bleuit.

iNi l'auteur dont on apphuidit, à cotte heure, le ï)remier acte, n*i le monsieur (jui ollVe, à ce

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moment, du champag-ne à une dame qui dîne avec lui et dont il suppute les charmes secrets

et les vices qu'il espère, personne n'éprouve la joie silencieuse de l'amateur de peinture.

Au coin de la toile, sollicitées par l'huile additionnée d'alcool, les sept lettres prestigieuses

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viennent d'apparaître. Il avait vu juste, le tableautin est signé //. ROBERT!

Il se frotte les mains, il ôte un à un les dessins éparpillés sur son lit, et il se couche.

Sur une table, à côté de lui, il a posé la toile nettoyée, et il relit pour la centième fois les Carnets du père Corot (ju'il doit savoir par cœur.

Il a sommeil, mais avant de s'endormir, il ôte Tabat-jour afin de mieux éclairer sa trouvaille.

La dernière est presque toujours la plus belle.

Il regarde les murs ([ui ne montrent en aucun endroit le papier gris-bleu dont il les fit tendre. Il y aura peut-être une place près de la cheminée.

Tout ce qu'il a découvert, jour par jour, lui apparaît dans un flamboiement. Il sourit doucement... il baisse la lampe et il s'endort pendant que la flamme qui fait le bruit léiirer d'un homme tirant sur sa pipe, n'est plus qu'une mince couronne clignotante, une bague d'or qui va se dissoudre, un petit niml)e bleuâtre qui essaye de lutter, de toutes ses forces j)al[)i tantes, contre la nuit.

Paris, ig^i-

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