CHAPITRE VI LES COELENTÉRÉS
Les Coelentérés ont une organisation déjà plus complexe ; en outre, ils peuvent être de grande dimension.
Le corps de ces animaux est formé de tissus différenciés ; il possède toujours une cavité digestîve.
Les Coelentérés sont très abondants dans la mer; mais ils ne sont représentés dans les eaux douces d'Europe que par quelques espèces de la classe des Spongiaires: les SpongiUes, et par quelques autres de la classe des Hydroméduses : les Hydres et le Cordilophora lacustris,
A. Les Spongilles,
On trouve les Spongilles dans les eaux stagnantes ou à faible courant ; elles vivent même, de préférence, dans les eaux peu propres, chargées de matières organiques.
Cependant, on les observe aussi dans les eaux pures des lacs, mais seulement dans les zones riveraines ou peu profondes. EUes sont habituellement fixées contre les piliers des ponts, sur les pierres du rivage, sur les roseaux pourris, ou contre un appui quelconque. Elles couvrent ces corps d'un revêtement — de dimension, de forme et de couleur assez variables — ressemblant, lorsqu'il est vert, à une
(H) L'AQUARirM DE CHAMBRE
couche de mousse dense — conrnie on en voit parfois sur de vieux murs.
Les Spongilles ont une consistance assez particulière; leur corps est mou, mais sec, non visqueux ; il ofie à la pression une certaine résistance ; on peut cependant facilement le déchirer.
Les Spongilles ont une odeur particulière, qui rappelle le poisson ou le marécage. Quant à leur couleur, elle est fort variable ; elle peut être blanche, jaune, brune, verdâtre ou verte. Les différentes parties d'une même colonie peuvent varier de couleur suivant leur exposition. Une Spongille, fixée sur une pierre, et l'entourant de toute part, aura sa partie supérieure verte — parce que cette région, exposée à la lumière, est envahie par les algues parasites — tandis que la partie située sous la pierre, étant à l'ombre, restera blanche ou jaunâtre.
Les Spongilles sont des animaux absolument inconnus du public. Pour faciliter leur recherche, je vais indiquer comment on peut en trouver et les reconnaître, même si l'on n'a pas encore eu l'occasion d'en voir.
C'est surtout dans les mois de juillet et d'août que les Spongilles sont le plus développées et le plus abondantes.
Pendant ces mois, on peut les chercher dans les petites rivières ou les ruisseaux peu profonds, dont l'eau est plus ou moins stagnante à ce moment de l'année. En examinant, un à un, les cailloux du fond — à peine recouverts d'eau, mais non enfoncés dans la vase — , il arrive, parfois, qu'on en trouve plusieurs agglomérés ensemble par un tissu mou, jaunâtre, peu consistant — bref, par une Spongille.
En continuant à chercher dans les environs, on finira par rencontrer des exemplaires plus grands et plus typiques.
C/est à la face inférieiu^e des pierres que les Spongilles se développent en premier- La taille des Spongilles est extrêmement variable ; les unes n'ont que quelques millimètres de diamètre, tandis que d'autres couvrent des caUloux gros comme la tête. Ce
sont des animaux fixés ; sauf les très jeunes individus, ils ne peuvent changer de place.
Les Spongilles sont des organismes robustes, qui supportent des mutilations étendues; les parties détachées continuent à vivre et à croître. Cependant, elles tolèrent mal la captivité. On peut néanmoins en conserver dans l'aquarium de chambre, pendant plusieurs mois ; mais, pour cela, il est de toute nécessité ne n'y mettre que des sujets de petite dimension. Dans un aquarium d'une contenance de 2 à 3 litres, il ne faut pas mettre de Spongille dont la dimension soit supérieure à celle d'un écu. Il est, en outre, utile, avant de placer définitivement l'animal dans l'aquarium, de le faire séjourner quelques heures dans un bocal, dont on change une ou deux fois l'eau. La Spongille se débarrasse ainsi du liquide qui l'imprègne ; cette eau étant souvent sale et fétide peut corrompre celle de l'aquariiun.
Il est tout indiqué de mettre dans l'aquarium les exemplaires que l'on trouve, parfois, fixés sur les étuis des larves de phryganes. Ils y vivent fort bien ; car, outre le fait qu'ils sont de petite dimension, ils ont l'avantage d'être continuellement mis en contact avec de nouvelles couches d'eau par la larve qui se promène.
Au premier moment, lorsqu'on vient de placer une Spongille dans l'aquarium, elle ne nous montre rien d'intéressant ; elle est toute contractée. Mais, au bout de quelques heures, elle prouve, par des signes évidents, sa nature de créature vivante.
La surface de son corps n'est pas lisse ; elle est rugeuse, bosselée, parsemée de petites éminences ; elle est criblée de nombreux orifices, grands et petits, appelés \pores. Toute cette surface est recouverte d'un léger voile transparent, blanchâtre, n'adhérant pas immédiatement au corps opaque sous-jacent, c'est Vépiderme. Il repose, par ci par là, sur les parties les plus saillantes, soutenu par de fines aiguilles — les spicules — qui le maintiennent un peu
écarté. A plusieurs endroits, on le voit former un petit boyau transparent, large à la base, rétréci au sommet et s'écartant du corps. Ce boyau est ouvert à l'extrémité. (Fig. 7.)
Avec une loupe, on peut facilement constater qu'il en sort un courant. Celui-ci est rendu apparent par le fait
Fio. 7. — Spoiigille (grandeur naturelle).
qu'on voit les fines particules, en suspension dans l'eau, être subitement projetées à une distance de plusieurs centimètres en avant de lui.
Ce boyau est contractile ; si on le blesse ou si l'on sort la Spongille de l'eau, il se contracte très lentement et s'efface. Il faut plusieurs heures pour qu'il réapparaisse. Il modifie, du reste, spontanément sa forme ; il s'allonge un peu ou se raccourcit ; quelquefois il change son orientation. Parfois, il disparait complètement et se reforme à un autre
endroit du corps. Mais ces modifications se font toujours avec une grande lenteur.
Voyons, à présent, quelle est l'anatomie de la Spongilie et comment on explique les phénomènes que nous venons de constater.
La Spongilie est constituée par un tissu mou dans lequel on observe, disséminées sans ordre, une quantité de petites aiguilles siliceuses, appelées spictdes. Ce sont elles qui procurent au corps sa consistance et l'empêchent de s'affaisser. Ce tissu est traversé, en outre, par une quantité de petits canaux qui aboutissent, à la surface, aux pores déjà décrits. Ces canaux sont continuellement parcourus par un courant, provoqué par le mouvement des cils vibratiles dont leurs parois sont garnies. L'eau entre par les nombreux petits pores qui s'ouvrent à la surface, parcourt les canaux et ressort, ainsi que nous l'avons constaté, par le boyau transparent appelé osctilum.
' Cette eau, qui circule au travers du corps, sert à la Spongilie à la fois pour son alimentation, pour sa respiration et de système excréteur.
Il est fort difficile de déterminer, chez ces organismes, ce qu'on appelle un individu. Les auteurs, en général, admettent qu'il y a autant d'individus qu'il y a d'oscules; mais, pour toutes sortes de raisons, cette manière de voir ne nous parait pas acceptable.
Les SpongUles apparaissent au printemps; elles s'accroissent pendant Tété et disparaissent en automne.
Elles se reproduisent de différentes manières. En été, il y a reproductioiP sexuelle par œufs et spermatozoïdes. Des œufe sortent de petites larves, ciliées et nageuses, qui n'ont que 24 heures de vie libre. Elles sont extrêmement lucifuges ; elles cherchent les coins les plus obscurs pour s'y fixer et s'y transforment alors en jeune Spongilie.
Ces larves ciliées ne sont pas faciles à trouver et à observer. Voici le moyen qui nous a permis de nous en procurer avec le plus de facilité.
Il faut récolter, au mois de juin, les Spongilles de 1 à
1 cm. 1/2 de diamètre, comme on en trouve, lorsqu'elles commencent à se développer, sur les plaques de gemmules qui ont passé l'hiver. On met une de ces Spongilles dans un petit cristallisoir en verre, à fond plat, de 5 cm. de diamètre environ. Mais, comme la Spongille a besoin de beaucoup d'eau, on immerge ce cristallisoir dans un bocal contenant au moins 2 litres d'eau. On place celui-ci, non à l'obscurité complète, mais dans un endroit un peu sombre, soit derrière un écran. Lorsqu'on veut examiner l'animal sans le déranger, il n'y a qu'à retirer le cristallisoir et, sans en vider l'eau, on l'installe sous le microscope.
S'il y a eu émission de larves — et cela n'est pas le cas avec tous les sujets — celles-ci sont restées dans le cristallisoir, où on les verra nager autour de la Spongille. On pourra facilement les recueillir avec une pipette et les mettre à part dans un verre de montre, pour pouvoir mieux les observer et en suivre le développement. Ces larves sont de forme ovale; elles ressemblent à un infusoire, leur longueur ne dépasse pas un tiers de millimètre.
Au mois de septembre, le corps des Spongilles s'aplatit, se tasse et diminue ; on voit apparaître dans son épaisseur de petits grains jaunes, visibles à l'œil nu. Ce sont des œufs, appelés gemmules, qui sont destinés à passer la mauvaise saison. Petit à petit, le corps de la Spongille disparaît complètement et il ne reste plus, à la place qu'il occupait, qu'une couche de ces gemmules, dont la plupart adhèrent à la pierre, retenus par les débris qui subsistent du corps de la Spongille. Quelques-uns cependant peuvent être entrainés par le courant et propager l'espèce au loin. Ces gemmules ont une coque plus ou moins dure, présentant diverses petites particularités qui, seules, permettent de différencier les espèces ^ Chaque gemmule peut donner naissance à une Spongille. Sur ces plaques de gemmules il doit donc se développer, au printemps, une quantité de
1 On a signalé dans nos eaux douces 6 à 7 espèces de SpongiUes ; elles ne se distinguent les unes des autres que par des caractères insignifiants.
Spongilles, qui fusionnent de suite. C'est, à mon avis, une des raisons qui rendent impossible la distinction de Tindi* vidu.
Les Spongilles croissent lentement. Les grandes Spon< gilles qu'on trouve dans la nature sont: ou des colonies datant de plusieurs années — renaissant chaque printemps des plaques de gemmules laissées en automne — ; ou des colonies formées par le fusionnement de plusieurs colonies différentes qui s'étaient développées dans le voisinage les unes des autres.
Les Spongilles servent de retraite et d'hôte à une foule d'animaux : Hydrachnidés, Crustacés, Naïs, etc. Un des plus intéressants est une larve de Névroptère ; c'est la larve du Sisyra fuscata, que nous étudierons plus loin.
B. Les Hydres.
U Hydre ou Polype d'eau douce est un animal fort connu et très commun.
Pour s'en procurer, le moyen le plus simple consiste à prendre, au printemps ou en été, quelques tiges de plantes aquatiques et à les mettre dans un bocal rempli d'eau. S'il y a des Hydres, elles viennent, au bout de quelques heures, se fixer contre les parois, car elles aiment la lumière.
On trouve aussi, fréquemment, ces animaux contre les fragments de roseaux morts qui flottent sur l'eau. Dans ce cas, quand on sort le roseau de l'eau, l'Hydre se contracte et apparaît comme un petit grumeau gélatineux.
On a décrit plusieurs espèces d'Hydres; nous n'en signalerons que deux : l'Hydre verte et l'Hydre grise. Nous nous occuperons plus spécialement de la dernière, qui est celle dont la taille est la plus grande. Lorsqu'elle est au repos et qu'elle pêche — ce qui est son occupation habituelle, car elle est toujours affamée, — l'Hydre se présente à nous sous la forme d'un petit tube cylindrique qui peut atteindre une longueur de 5 mm. Sa couleur, d'un brun-jaunâtre, varie un peu suivant les substances ingérées. Ce tube constitue le corps de l'animal ; l'extrémité libre est pourvue d'une l'aquarium de chambre 5
couronne de tentacules extrêmement fins, d*aspect granuleux (fig. 8). L'Hydre les laisse élégamment et délicatement pendre ou flotter, tout en les agitant parfois avec lenteur. Ces tentacules peuvent atteindre une longueur de 4 à 5 centimètres, souvent même davantage. Ils sont pourvus d'organes particuliers, microscopiques,sortes de capsules urticantes, appelées nématocystes.
Lorsqu'un petit animal vient à toucher un des tentacules, il est, pour ainsi dire, frappé de paralysie et, en outre, il reste collé au tentacule. L'Hydre, alors, l'entoure avec celui-ci ; elle le dépose sur l'orifice qui est situé au centre de la couronne tentaculaire et le fait pénétrer à l'intérieur du cylindre qui constitue son corps. Là, il est digéré. Les parties non assimilées sont expulsées, plus tard, par le même orifice, qui fonctionne ainsi, alternativement, comme une bouche et comme un anus.
L'Hydre est douée d'une très grande contractibilité ; lorsqu'on la touche, elle rétracte complètement ses tentacules, contracte son corps, et n'occupe plus ainsi qu'une place infime.
L'Hydre est habituellement fixée contre un appui quelconque par la base de son corps; parfois elle se fixe sous et contre la surface de l'eau ; mais elle ne peut nager en pleine eau. Pour changer de place, elle se sert surtout de
Fig. 8. — Hydra vulf/arLs. A gauche, un sujet à demi-coniracté ; au milieu, un individu en extension complète, pèchanl ; à droite, une Ilydre toute contractée.
ses tentacules, mais, quelquefois, elle se déplace par des contorsions du corps, progressant un peu à la manière des chenilles arpenteuses.
L'Hydre se reproduit principalement par bourgeonnement. On voit apparaître, sur le corps, un bourgeon qui, progressivement, augmente; puis des tentacules se forment à son extrémité. A un moment donné, il devient indépendant. Une Hydre bien nourrie peut bourgeonner ainsi continuellement, de façon à ce qu'un nouvel animal se détache d'elle chaque jour.
En automne, il y a reproduction sexuelle. Il se forme sur le corps, en plusieurs endroits, des épaississements des tissus, des mammelons.Ceux qui sont à la partie antérieure deviennent des testicules, ceux qui sont situés plus en arrière sont des ovaires. Chaque ovaire ne produit qu'un seul œuf; celui-ci est destiné à passer l'hiver et à donner naissance, au printemps, à de nouvelles générations d'Hydres.
Cet œuf est sphérique ; il est de couleur blanche ; son diamètre dépasse souvent celui du corps de l'Hydre. Il reste longtemps attaché à celui-ci.
L'Hydre vit assez longtemps; j'en ai gardé une 161 jours, enlevant au fur et mesure du bocal les jeunes qui se détachaient d'elle. Elle est souvent tourmentée par un inf usoire, le Trichodyne qui, comme un pou, vit en parasite à la surface de son corps. Il la fatigue à tel point qu'elle en devient malade et parfois meurt. L'Hydre supporte facilement des mutilations graves ; lorsqu'on coupe son corps transversalement par la moitié, il se cicatrise et repousse des tentacules.
Trembley, en 1744, a fait de nombreuses expériences à ce sujet; il a coupé des Hydres en tous sens, les a retournées, les a greffées les unes sur les autres, etc., etc. Ces expériences, un peu extraordinaires, sont transcrites dans tant de livres de vulgarisation, que je trouve inutile de les raconter ici, d'autant plus qu'elles n'ont jamais été ni confirmées, ni refaites *.
^ On trouvorade plus amples rpns«'igneraents sur l'anatomie rt l'his-
Outre les Hydres, on trouve dans certaines eaux douces d'Europe un autre Coelentéré de la famille des Hydraires; mais il est beaucoup moins connu et n'a qu'un habitat fort limité. C'est le Cordilophora lacustris (fig. 9).
Cet Hydraire forme des colonies ramifiées à branches alternantes qui atteignent une hauteur de 6 à 8 centimètres. Comme c'est le cas chez l'Hydre, chaque polype est pourvu de tentacules, mais ceux-ci sont courts et légèrement renflés à l'extrémité.
Fig. 9. — Cordilophora lacustris (d'après Vosseler).
La colonie s'accroît par bourgeonnement ; toutefois, en automne, il y a une reproduction sexuelle. A cette époque, des bourgeons spéciaux, produisant des œufs et des spermatozoïdes, apparaissent sur les branches secondaires.
Cet animal n'est ni franchement marin, ni franchement im habitant des eaux douces. En effet, sauf à Paris, — où Perier l'a trouvé, fixé sur les coquilles de Dreissena, dans les bassins du Jardin des Plantes, — on ne l'a jamais rencontré dans les eaux douces de l'intérieur des terres. Il vit dans les eaux douces, mais seulement vers leur arrivée dans la mer et dans les eaux saumâtres qui environnent la mer du Nord. Il a été trouvé dans les docks de Londres et
tologie de l'Hydre dans le Traité d'Anatomie comparée de Voî?t et Yang i T. I, p. VMi'A.
de Dublin, à Stockholm, à l'embouchure de l'Elbe et dans la Baltique (dont l'eau est à peine salée).
Cet Hydraire vit facilement en aquarium ; il disparaît en autonme, mais réapparaît, en mars, sur l'ancien polypier. (Van Beneden. Mém. Acad. Roy. Bruxelles 1867).