CHAPITRE XIII
Ces animaux sont, en général, considérés par le public comme étant des insectes. Pour les naturalistes, ils constituent une classe à part.
Les Arachnides n'ont pas de tête distincte ; ils ont un céphalothorax — quelquefois confondu avec l'abdomen — pourvu de quatre paires de pattes. Ils n'ont jamais d'ailes, ni d'antennes. L'abdomen est, en général, court; il est toujours dépourvu d'appendices. La respiration se fait par trachées et stigmates.
Les Arachnides sont répartis en neuf ordres ; les représentants de quelques espèces appartenant à trois de ces ordres seulement — les Aranéides, les Acariens et les Tardigrades — vivent dans l'eau.
A. Les Aranéides.
Les Aranéides sont des animaux organisés pour la vie terrestre. Cependant, les représentants de quelques espèces vivent dans le voisinage de l'eau et marchent, parfois, sur cet élément. Quelques-uns même, se tenant d'habitude au milieu des feuilles pourries et des détritus humides du rivage, peuvent supporter une submersion momentanée d'une certaine durée.
C'est le cas, par exemple, pour certaines araignées du genre Oedothorax, que j'ai parfois capturées dans l'eau, et pu conserver, pendant plusieurs jours, vivantes et en parfaite santé, quoique submergées.
On ne doit cependant considérer ces animaux que comme étant capables de résister longtemps à l'asphyxie; ils ne sont pas amphibies.
Seule parmi les Aranéides, VArgyronète s'est adaptée à la vie aquatique ; elle est spécialement organisée pour cela.
Cet animal, dont les mœurs sont racontées dans une foule de livres de vulgarisation, n'est cependant connu de la plupart des gens que par les récits qu'ils ont lus. Peu de personnes, en effet, ont eu l'occasion de voir cette araignée et de l'observer vivante.
Elle a même passé pour être rare, mais je ne crois pas que cela soit le cas.
L'Argyronète habite de préférence les eaux stagnantes propres, ou celles à très faible courant; elle m'a paru préférer les eaux dont le fond est garni de végétation. En été et en automne (juin-octobre), je me la suis procurée en attirant sur le rivage les végétaux aquatiques qui, à cette époque de l'année, flottent près de la surface, et en cherchant au milieu d'eux.
Il est avantageux de déposer ces végétaux, dès qu'on les sort de l'eau, sur un grand morceau de toile ; on aperçoit ainsi beaucoup plus facilement les animaux qui s'en échappent et cherchent à fuir. Toute araignée qu'on y trouve doit être considérée comme pouvant être une Ai^jyronète et, pour s'en assurer, il faut la mettre dans un bocal plein d'eau. Il arrive, en effet, très fréquemment que, dans ces conditions, on récolte des araignées qui étaient tombées à l'eau, ou qui ont été ramassées sur les végétaux du rivage. Il est fort difficile, pour quelqu'im qui n'est pas spécialiste, de reconnaître une Argyronète, lorsqu'elle est hors de l'eau. La forme de son corps et sa couleur, oUvâtre ou brunrouille, ressemblent à celles de beaucoup d'autres araignées. Mais, lorsqu'on la pose sur l'eau, l'Argyronète se fait tout
de suite connaître, car elle s'enfonce sous la surface et part à la nage, en ayant son corps entouré d'une couche d'air; tandis que les autres Araignées, accidentellement recueillies, restent sur la surface de l'eau et cherchent à fuir.
On peut aussi, parfois, capturer des Argyronètes, en promenant le filet fin parmi les végétaux flottants, Potamogeton ou Myriophyllum. Mais le premier procédé m'a paru meilleur.
L'Argyronète adulte est une araignée d'assez grande taille; les mâles ont 15 mm., les femelles 10 mm. Les mâles se distinguent, en outre, des femelles par leurs palpes qui présentent un renflement.
Contrairement à ce qui a lieu chez les autres araignées, mâle et femelle vivent en bons termes. Mais, en captivité du moins, ils ne supportent pas la présence d'un troisième individu ; celui-ci est aussitôt mis à mort. Je n'ai jamais pu conserver dans l'aquarium plusieurs Argyronètes ensemble, hormis le cas d'un couple.
La morsure de cette araignée passe pour être fort douloureuse.
Ce que je viens de raconter au sujet de l'habitat de l'Argyronète, montre qu'il est à peu près impossible d'observer cet animal, en liberté, dans la nature; tout ce qu'on connaît de ses mœurs a donc été vu sur des individus captifs.
L'Argyronète vit facilement en captivité et, quoiqu'elle redoute la lumière et se tienne presque toujours cachée pendant le jour, c'est un des hôtes intéressants de l'aquarium. De temps en temps on la voit monter prendre de Tair à la surface. Elle nage en ayant, en général, la face dorsale de son corps tournée en bas. L'abdomen est en entier revêtu d'une couche d'air qui lui donne l'apparence d'un globe argenté (fig. 45).
Cet air se prolonge sur la face ventrale du céphalothorax. Il sert à diminuer le poids spécifique du corps, ce qui permet à l'animal de nager plus aisément.
L'Argyronète est pourvue d'un système trachéen et de deux poumons. Il y a deux paires de stigmates à la face
ventrale de rabdomen; les antérieurs correspondent aux cavités pulmonaires. Les trachées, elles, aboutissent aux stigmates de la deuxième paire, qui sont situés un peu en arrière des premiers.
Ce qui a rendu TArgyronète célèbre, ce qui l'a vulgarisée, si Ton peut s'exprimer ainsi, c'est l'habitude qu'elle a,
FiG. 45. — Argyronète nageant.
dit-on, de construire, sous l'eau, une véritable cloche à plongeur. Or, il est infiniment probable, que ce que VArgyronète fabrique, lorsqu'elle est en liberté, ne ressemble pas aux cloches telles qu'elles sont figurées dans les livres.
En effet, si l'on met une Argyronète dans un aquarium un peu vaste et bien aménagé — ayant au fond du sable et un caillou anfractueux, des buchilles et des feuilles pourries — elle ne confectionnera pas une « cloche » en tissu soyeux.
Dans ces conditions, elle assemble et réunit les feuilles
pourries, les recourbe, les agglutine au moyen de fils de «oie et les relie souvent à un corps solide, tel que le caillou ou les parois du bocal.
C est-là dessous qu'elle emmagasine sa provision d*air et <iu'elle se tient cachée.
Si on lui enlève tout matériel de construction — ne laissant que la plante et un caillou — elle préférera encore, le plus souvent, tisser un toit de soie informe, réunissant le •caillou aux parois du bocal.
Si l'on enlève encore le caillou et qu'on ne laisse dans le bocal qu'une plante, TArgyronète est bien forcée d'y construire son abri. N'ayant point de matériaux à agglutiner, ^lle construit alors une cloche en tissu soyeux, comme ferait un maçon qui, se trouvant privé de moellons, élèverait un mur rien qu'en mortier. Mais, là encore, fréquemment, elle s'arrange de façon à ce que sa construction ait des points d'attache solides, contre les parois du bocal. En outre, souvent, elle enlace dans le tissu quelques feuilles de la plante, les recourbant en voûte sur la cloche.
Enfin — et je n'ai pas fait cette expérience — mais les auteurs racontent que, lorsqu'on garde une Argyronète 'dans un bocal ne contenant que de l'eau, elle tend des fils •d'une paroi à l'autre et, sur ces fils servant de base, elle édifie, alors, une véritable cloche rien qu'en soie.
En revanche, j'ai observé qu'ime Argyronète qui avait <îonstruit ime jolie cloche dans un de mes aquariums, l'a immédiatement abandonnée le jour où je mis à sa disposition •quelques feuilles pourries. Elle s'arrangea de suite avec ces feuilles un abri grossier, dans lequel elle se tint cachée, et où elle se trouvait à l'abri de la lumière.
Du reste, l'Argyronète aime le changement ; volontiers -elle abandonne un abri et s'en confectionne un autre. Dans -ce cas, elle enlève la provision d'air qui était dans le premier et elle le transporte dans le second.
Les Argyronètes se reproduisent en été (au printemps et «n automne disent les auteurs ? ?)
La femelle, lorsqu'elle va pondre, construit, en général
près de la surface de l'eau, une cloche de forme spéciale. Et, dans ce cas, il s'agit d'une véritable cloche. Elle est divisée en deux compartiments, séparés l'un de l'autre par une cloison. Le compartiment supérieur contient les œufs (20 à 70, d'un millimètre de diamètre environ); l'inférieur sert d'habitation.
J'ai eu l'occasion, une fois, au mois de juillet, de trouver une de ces cloches, dans des Potamogetons.
Elle faisait légèrement saillie au-dessus de la surface de l'eau ^ Elle avait 2 cm. de largeur sur 2.5 cm. de hauteur. La partie supérieure qui contenait les œufs était formée d'un tissu dense et serré ; elle paraissait blanche et opaque. Tandis que la partie inférieure, où se tenait la femelle, était plus transparente, car le tissu qui la constituait était beaucoup plus mince.
En captivité, TArgyronète construit une semblable cloche pour y déposer ses œufs. La femelle seule, ainsi que j'ai pu le constater, se tient à l'intérieur.
Pourquoi l'Argyronète s'aménage -t- elle un abri pourvu d'une provision d'air ?
Je crois qu'il faut considérer la cloche de l'Argyronète comme un appareil respiratoire. L'air qui y est contenu tend constamment, par diffusion, à avoir la même composition que celui qui est dissous dans l'eau.
Au fur et à mesure qu'il est vicié par la respiration de l'Argyronète, l'acide carbonique qui s'y trouve en excès se dissout dans l'eau qui, de son côté, lui abandonne de l'oxygène. Cela expliquerait la rareté des voyages de l'araignée vers la surface pour y respirer. En effet, quand elle a un abri bien aménagé, elle peut rester des jours entiers, et même des semaines, sans monter à la surface de l'eau.
Mais la cloche a encore un autre but.
L'Argyronète s'y retire toujours pour dévorer ses proies; et même si, lorsqu'elle vient de faire une capture, son abri se trouve momentanément détruit, elle s'en construit tout
^ Peat-êlre pour que les œufs soie.at chauffés par le soleil?
de suite un autre. Pendant la construction de celui-ci, elle fixe sa proie à une plante, au moyen de quelques soies et^ une fois la cloche achevée elle vient la reprendre, l'y transporte et la mange. Elle mange, du reste, fort peu.
J'ai conservé une Argyronète, plus de cinq mois, seule dans un bocal, sans aucune nourriture. Une autre, que j'ai observée pendant quinze mois, vivait en parfaite harmonie avec des Turbellaires, des larves d'Ephéméridés et de Tipules, même avec une Vélie qui marchait continuellement sur la surface de l'eau.
Je ne l'ai jamais vue essayer seulement de poursuivre un de ces animaux. Mais plusieurs fois, ayant posé sur l'eau une ou deux mouches à moitié mortes, pour servir de nourriture aux Turbellaires et à la Vélie, j'ai constaté, au matin que, pendant la nuit, l'araignée avait emporté dans son abri des portions de ces Diptères.
L'Argyronète tend des fils dans l'eau, autour de sa construction; ils sont destinés, je crois, plutôt à consolider celle-ci qu'à servir d'engin de capture. Toutefois il est probable que, si quelque larve y reste collée, l'araignée vient la manger.
L'Argyronète étant, de fait, peu agile, elle ne doit pouvoir capturer que des animaux peu actifs. Je la considère comme ayant des mœurs paisibles et, quoiqu'elle se nourrisse de proies, comme étant peu sanguinaire (sauf les cas, signalés plus haut, où elles se dévorent entre elles, en captivité).
L'Argyronète vit probablement plusieurs années; en tous cas elle vit plus de dix-huit mois.
Les individus que j'ai conservés en captivité sont, en général, morts dans le courant du mois d'août.
B. Les Acariens.
Les Acariens diffèrent des Aranéides par le fait que, chez eux, le céphalothorax, au lieu d'être distinct, est confondu avec l'abdomen. Deux familles de cet ordre sont représen-
tées dans les eaux douces : les Hydrachnidés et les Oriba-
TIDÉS.
Nous nous occuperons plus spécialement des Hydrachni- DÉs, famille composée exclusivement d'espèces aquatiques.
Le corps de ces animaux a une forme globuleuse, légèrement aplatie en dessous, sans divisions apparentes ; sa longueur ne dépasse qu'exceptionnellement 5 mm., généralement elle est de 2 à 3 nun, souvent même inférieure. Ce sont donc des animaux de petite taille; ils sont extrêmement répandus dans les eaux douces, dont ils constituent une partie caractéristique de la faune. Dans la mer, ils ne sont représentés que par un seul genre ; tandis que, rien que dans les eaux douces du centre de l'Europe, on en connaît plus d'une centaine d'espèces.
On récolte les Hydrachnidés un peu partout, en péchant au filet fin; mais on les trouve plus particulièrement dans les eaux stagnantes avec végétation abondante. Ils aiment l'eau tiédie par le soleil ; cependant, on en observe encore très tard en automne et ils apparaissent assez tôt au printemps. Ils évitent les eaux courantes. Quelques espèces hivernent, au moins en captivité.
Ces petits animaux sont agréables à garder dans l'aquarium ; ils charment par la rapidité de leurs mouvements et la variété de leur coloration, qui est rouge, bleue, verdâtre ou jaunâtre. Elle varie du reste, chez les représentants d'une même espèce suivant la pureté des eaux qu'ils habitent.
Les Hydrachnidés marchent et nagent d'une manière un peu saccadée ; ils se laissent, de temps à autre, retomber lentement — leurs pattes, écartées du corps, servent de parachute (Atax). Celles-ci, surtout les postérieures, sont pourvues de longues soies, articulées et mobiles, qui facilitent la natation.
Les Hydrachnidés se nourrissent principalement de petits crustacés entomostracés, qu'ils saisissent avec leur palpes maxillaires dont le dernier article est, parfois, muni de crochets.
Eux-mêmes ont peu d'ennemis; leur peau sécrète un liquide repoussant, qui les fait dédaigner même des poissons.
Ils se tiennent de préférence au fond de l'aquarium ; ils ce viennent jamais à la surface. Leur respiration doit être cutanée; cependant ils ont deux trachées qui aboutissent à l'extérieur près de la bouche.
Ils sont pourvus d'yeux. Ils ont une sensibilité tactile assez développée, grâce à de nombreux poils sensitifs.
Les sexes sont séparés. Les femelles déposent leurs œufs sur les pierres ou sur les plantes aquatiques. Ils sont réunis et couverts par une substance gélatineuse protectrice sous laquelle, après leur éclosion, les. jeunes vivent quelque temps et font leur première mue.
Ces animaux pondent et se reproduisent sans difficulté dans l'aquarium.
En captivité, comme dans la nature, ils présentent cette particularité que quand une femelle a pondu à un endroit, d'autres viennent souvent déposer leurs œufs dans le voisinage. L'objet se trouve ainsi couvert de plusieurs gâteaux d'œufs, qui souvent sont colorés (ceux de l'Hydrachna rubra, qui sont les plus communs, sont de couleur rouge).
Les jeunes, que nous appellerons « larves », n'ont que six pattes et sont pourvus d'une trompe, au moyen de laquelle ils se nourrissent par succion.
Ces larves peuvent avoir différentes formes. Les unes, sauf le fait qu'elles n'ont que trois paires de pattes, ressemblent, d'une manière générale, aux adultes. Elles vivent tantôt librement, tantôt, le plus souvent à l'état de parasites sur divers insectes aquatiques.
FiG. 46.,— Larvtf^d'Hydrachna, forme dégradée parle parasitisme.
LAQUARICM DE CHAMBRE
Mais, chez d'autres espèces, les larves sont à tel point dégradées par le parasitisme que la tête et les pattes deviennent à peine visibles, tandis que Tabdomen se développe énormément et prend une forme ovoïde (fig. 46). Ces larves-là, une fois qu'elles sont fixées par leur rostre, ne
Fig. 47. — Atax !
changent plus de place. On les trouve, de même que les précédentes, fixées sur divers insectes aquatiques.
Après un certain nombre de mues, les larves acquièrent huit pattes et prennent les caractères définitifs des adultes. Leur bouche se transforme ; l'animal devient carnassier et mène une vie libre. Toutefois, quelques Hydrachna restent^ pendant toute leur vie, parasites de certains mollusques (anodontes).
La richesse de cette famille en espèces, nous empêche
imm. fs.
FiG. 48. — Hydrachna geographica Ç .
d'entrer dans beaucoup de détails, nous ne mentionnerons donc que :
Les Atax (fig. 47), remarquables par leur longues pattes et par la grâce avec laquelle ils nagent. Les uns mènent une vie libre, les autres sont parasites des anodontes.
Chez les Hydrachna, la bouche est organisée pour piquer et sucer ; la lèvre inférieure est allongée et forme un rostre (fig. 48). Les femelles de certaines espèces atteignent par-
1 m rcx' <^
Nolalpis lacuslris, face dorsale et face ventrale.
Fi6. 49.
fois une taille exceptionnellement grande (8 mm. chez H. geographicd).
Nous avons dit qu'une deuxième famille des Acariens — les Oribatidés — était représentée dans les eaux douces. Ces animaux sont caractérisés par leurs téguments durs et cornés.
Une seule espèce de cette famille, le NokUpis lacustris, est aquatique (fig. 49). On trouve communément cet acarien cramponné aux détritus flottant sur l'eau. Ses mouvements sont extrêmement lents. Son corps atteint une longueur de 0,5 mm.