PARIS LIBRAIRIE PAYOT & C
46, Hue Saint-André-des-Arts, 46
PREFACE
Il est plus d'une manière de considérer les phénomènes, les faits de la nature, comme aussi les faits du monde moral. Suivant Tangle sous lequel nous les envisageons, suivant la face qui se présente à nous, suivant, surtout, notre caractère et notre génie propre, nous les voyons très diflféremment. Notre étude, si elle est originale, est personnelle; elle se distingue de toute étude du même sujet faite par un de nos confrères.
C'est bien le cas du livre que nous introduisons devant le public intellectuel. Il traite des animaux d'eau douce, et il les décrit à sa manière; il nous apprend à les observer, à les connaître, à les aimer ; il a sa place particulière, sa méthode propre ; il remplit une place jusqu'ici inoccupée.
Ce n'est pas un manuel de zoologie ou de botanique qui détermine, étiquette, classe les mille espèces des sociétés aquatiques; et, cependant, il est bien ordonné dans une classification rationnelle ; il donne des descriptions recon. naissables, illustrées par des images souvent parfaites; il nomme les êtres qu'il énumère et dont il raconte la vie. Ce n'est pas un manuel d'anatomie comparée, qui nous
L*AQUARIUM DE HHAMBRE 1
à L AQUARIUM DE CHAMBRE
décrive les organes et les tissus de tous ces animaux et plantes; et, cependant, nous y trouvons suffisamment esquissés, les détails que l'auteur a choisis pour nous faire entrer dans l'intimité de ses favoris. Ce n'est pas un manuel de physiologie; et, cependant, nous y apprenons bien des faits importants de la vie aquatique ; nous y découvrons Tart merveilleux par lequel la grande magicienne, la vie, sait adapter les êtres à un milieu spécial, ce milieu aquatique si distinct de celui dans lequel nous, les animaux aériens, nous nous mouvons. Ce n'est pas un manuel d'embryologie; et, cependant, nous y lisons plusieurs détails intéressants de la reproduction et du développement des animaux d'eau. Ce n'est pas un traité complet et définitif de l'histoire naturelle des êtres aquatiques ; mais c'est un livre riche en faits, riche en choses, riche en idées : il nous instruit et il nous révèle des questions générales et des questions spéciales; il nous donne des aperçus nouveaux sur les sociétés particulières d'une catégorie étroitement localisée de la nature ; il nous instruit, nous intéresse ; il nous suggère des interrogations et, souvent, fournit des réponses à nos demandes d'explication.
Notre auteur est un médecin qui, dans le cours de ses études et dans sa pratique professionnelle, a appris à voir, à observer, à contrôler, à comparer. Après avoir connu l'humanité dans les faiblesses et les misères dont il nous a fait confidence en un récit pseudonyme d'un intérêt palpitant \ il a voulu se reposer des fatigues d'une carrière bien remplie de dévouement et de sacrifices altruistes et il s'est tourné vers la contemplation de la nature. Celle-ci nous paraît plus calme et plus sereine que la société humaine, car elle est muette et elle ne révèle pas à notre observa-
1 Ubiutile Labeur, 11K)<). Pavot (ît G'», éditeur.
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tion, si subtile que soit celle-ci, la plupart des drames psychologiques et physiologiques qu'éprouvent inévitablement nos frères les animaux, selon TappeUation touchante du séraphique François d'Assise; nous les nâturahstes modernes nous les considérons comme nos cousins plus ou moins éloignés, mais nous constatons qu'eux aussi, êtres vivants, doués de cerveau et de nerfs, ils sont soumis à la douleur, douleurs physiques et douleurs morales, c'est incontestable.
Dans l'immense monde de la nature vivante, M. Brocher s'est adressé aux animaux et aux plantes d'eau.
Les animaux qui peuplent nos eaux douces sont devenus, récemment seulement, les objets d'un intérêt général ; trop longtemps ils ont été ignorés ou négligés. Ceux des grandes masses d'eau, ceux des lacs sont restés inconnus, voilés qu'ils étaient par l'opacité du liquide dans lequel ils se cachent; je dis opacité, car, quelque limpide que soit l'eau cristalline de nos lacs, elle absorbe assez la lumière pour n'être plus transparente sitôt qu'elle dépasse une épaisseur de quelque dix ou vingt mètres ; l'homme n'est arrivé à connaître les mystères des profondeurs des lacs que depuis qu'il a appris à prolonger ses doigts par la ficelle d'une ligne de sonde, à perfectionner ses moyens de capture en inventant des dragues et des filets, à exalter la portée de son œil et de son sens thermique en attachant à ses cordes des appareils photographiques et des thermomètres; la conquête du monde des lacs date de trente ou quarante ans à peine.
Dans les ruisseaux et les mares, les animaux étaient plus abordables pour les curieux des choses de la nature ; et cependant ils ont été relativement oubliés. Ils ne sont pas, il est vrai, d'une observation commode, tant que nous en sommes réduits, pour les suivre de l'œil, à la posture
accroupie ou à plat ventre, sur une berge plus ou moins humide; ils ne sont pas faciles à voir quand on les contemple d'en haut, car, par un artifice ingénieux de protection, dame nature les a revêtus d'un manteau plutôt sombre, peint de la couleur des pierres ou des végétaux sur lesquels ils se meuvent; par ces procédés de «mimétisme» elle les a cachés à la poursuite de leurs persécuteurs, et, par là même elle les a soustraits à la curiosité de l'observateur. Celui-ci n'est arrivé à les connaître réellement qu'après qu'il a imaginé « l'aquarium», l'aquarium qui permet de voir de près et commodément les animaux dans leur milieu naturel, qui les montre sous toutes leurs faces, non-seulement par leur face supériieure obscure ou grisaille, mais par leurs côtés et même par leurs dessous, souvent très intéressants.
Donc, notre docteur, pour se distraire des ennuis et des trivialités de sa pratique médicale, s'est construit un « aquarium de chambre ». Il a pris un bocal de verre blanc; il y a versé l'eau du ruisseau ou de l'étang qu'il rencontrait dans ses promenades du dimanche ; quelques plantes aquatiques en faisaient un jardin enchanté qu'il peupla du produit de ses pêches les plus élémentaires.
Ce petit monde, il l'a jugé charmant, intéressant, instructif, et il s'est bientôt procuré une ménagerie infiniment diversifiée. Il a appris l'art de perfectionner ses captures, de transporter ses proies intactes dans sa chambre, de les conserver vivantes dans ses terrines en les entourant d'un milieu hygiénique ; il a surpris les secrets de leur vie et il en a noté les péripéties; il en a étudié les mystères et nous les a racontés d'une plume alerte et captivante.
Il est essentiellement pratique dans ses recherches; il le reste dans ses descriptions. Il veut instruire et ce qu'il entend nous apprendre, c'est l'art de jouir de l'observation
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dirigée sur ce petit monde de ses amis. Ses conseils pour rétablissement et l'entretien de l'aquarium, pour la pêche de ses pensionnaires, pour l'étude de leurs mœurs et de leurs allures sont parfaits. Jeunes et vieux, naturalistes de profession ou amateurs, chacun y apprendra quelque chose et, si je ne me trompe, beaucoup ; chacun sera reconnaissant à M. Brocher des jours qu'il a ouverts sur l'existence de cette société spéciale qu'il nous a décrite, les habitants d'une goutte d'eau. Nous nous sentirons incités à combler peut-être une lacime dans le trésor des observations qu'il nous a racontées; nous saurons écouter les suggestions qu'il nous fait d'éclaircir quelque problème encore insuffisamment résolu ; notre imagination créatrice sera mise en éveil et surexcitée par les exemples que l'auteur a étalés devant nous. Le sujet est inépuisable; cette introduction dans l'étude de la nature est des plus entraînantes.
M. Brocher ne traite pas de tous les animaux d'eau. Il laisse de côté les trop grosses bêtes qui ne se mouvraient pas à l'aise dans les petits bocaux de sa galerie ; il laisse de côté les animaux microscopiques qui exigeraient une technique dépassant les loisirs d'un homme occupé ailleurs, qui n'est pas un zoologiste de profession. Il se contente de ses yeux et d'une simple loupe, et il voit des merveilles; sa description qui est loin d'être complète — elle n'en a pas la prétention — est déjà étonnante par son ampleur et la multitude des faits apportés. Son arsenal n'est pas compliqué : une lentille grossissante, une pipette, quelques verres de montre; cela lui suffit pour nous découvrir un monde enchanteur.
C'est qu'en effet, il est charmant et prodigieusement attachant, varié et curieux, ce peuple des animaux d'eau. Rappelons-nous l'éblouissement dont nous avons été fascinés quand nous avons vu pour la première fois un aqua-
rium marin à Naples, à Londres ou à Hambourg. La bizarrerie des formes, la complication des ornements, la richesse des couleurs, l'imprévu des allures, tout nous a surpris; très différents de ceux du monde aérien, c'était une révélation que les faits entrevus de la vie dans les eaux de la mer, et nous avons jeté un cri d'enthousiasme. Et quand, encouragés par ces découvertes, nous avons passé au monde des êtres d'eau douce, nous avons reconnu qu'il était aussi merveilleux, aussi richement varié. Pour être en général de moins grande taille que leurs congénères des eaux salées — les dimensions des êtres sont plus ou moins proportionnelles aux dimensions de l'espace qui les loge ; un lac est plus petit que la mer, une mare qu'un lac ; leurs hôtes sont relativement de plus petite grandeur — pour être de formes parfois moins aberrantes — quelques types animaux sont exclusivement marins — pour être parfois plus obscurs et de couleurs moins éclatantes, les aquatiques d'eau douce ne sont pas moins ravissants.
Leur structure est complexe et diversifiée ; leurs formes, leurs appendices extérieurs, leurs allures sont délicieusement intéressants. Quelques-uns sont peints de couleurs aussi chatoyantes, aussi brillantes que les plus belles fleurs vivantes de la mer; d'autres, d'une transparence cristalline, montrent, à qui sait les regarder, les organes les plus intimes de leur intérieur, les pulsations de leur cœur, les convulsions de leur intestin, les contractions de leurs muscles. Les aigrettes et les plumes de leur corps aquatique sont aussi finement découpées que la plus belle parure des oiseaux ou des insectes aériens. Que l'on jette un regard attentif sur la prodigieuse diversité des images dont l'auteur a enrichi ses descriptions et illustré son livre et l'on proclamera l'égalité d'élégance et de charme entre les organismes de l'eau douce et ceux de la mer.
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M. Brocher n'est pas seulement un observateur populaire, un curieux des formes et des mœurs: il sait être un investigateur original. Il nous donne plus d'un exemple des découvertes que peut faire dans ces recherches un naturaliste bien informé, à la fois Imaginatif et instruit; je ne citerai ici, que ses études sur les phénomènes de la capillarité que nous offrent les insectes d'eau, si différents suivant que leur peau chitineuse est mouillable ou n'est pas mouillable par le liquide ambiant. C'est une des trouvailles les plus élégantes de ces dernières années. La nouveauté de ces découvertes encouragera le naturaliste amateur à se poser à lui-même des questions et à chercher à les résoudre, Un peu d'imagination, un peu de raisonnement, quelques observations, une bonne utiUsation des lois et des faits connus, et l'on obtiendra, si l'on sait être aussi ingénieux et aussi attentif que M. Brocher, la joie suprême de l'intellectuel, la satisfaction immense et profonde d'avoir constaté une vérité nouvelle, — étincelle de la vérité abolue et intégrale à laquelle nous aspirons tous.
C'est le monde des insectes et de leurs larves aquatiques, le plus compliqué et le moins bien défriché jusqu'à présent des animaux d'eau, qui occupe la plus grande place dans les descriptions de M. Brocher. Il n'est pas de naturaliste qui ne trouve à apprendre dans le trésor de faits qu'il a accumulé devant nous.
Tous les lecteurs de ce livre seront reconnaissants à l'auteur de ses révélations, de l'instruction qu'il nous offre, de ses conseils, des suggestions qu'il provoque en nous nous encourageant à l'étude et à l'observation intelligente de ces curieuses sociétés aquatiques, encore si mal connues en dehors du petit cercle des initiés.