‹ L'Aquitaine avant et jusqu'à l'époque de César: Introduction: Origine du nomChapitre 1 sur 5 · QUAI DES AUGUSTINS · texte numérisé non relu

QUAI DES AUGUSTINS

5^sr

À M. le Rédacteur eii ctief de la Revue de Gascogne.

Monsieur,

Dans une œuvre remontant à quelques années, mais qu'on lira toujours avec fruit, vous avez dit :

« Il me semble que rethnogénie novempopulanienne a » besoin d'être encore étudiée. Les résultats généraux, au- » quel s'en tient la science contemporaine, sans se modifier » profondément peut-être, acquerraient au moins des preu- » vesplus nombreuses et qui se défendraient avec plusd'a- » vantage contre les contradictions qui s'élèvent de temps en » temps (1).»

La question est bien posée, le besoin parfaitement défini; mais le vœu n'est pas de ceux qui reçoivent une immédiate satisfaction : la matière restreinte, en apparence, est, en réalité, des plus vastes. Dans le domaine de l'ethnographie, l'étendue des territoires, la puissance des peuples, comptent moins que le nombre des origines et des contacts; la difficulté réside dans la somme des connaissances qu'il faut emprunter à chacune des sciences historiques.

Je n'ai donc pas eu la pensée (ju'un aussi beau programme dût être réalisé dans son ensemble aujourd'hui; moins encore m'est-il venu le désir crenlreprondre cette lâche : une pareille témérité n'aurait de comparable que l'assurance

(1) Etquitte d'unt hùtoifB liUéralre de la Gascogne jusqu'au iiv« sièclet dans le Bulletin du Comité d'hist. etd^arch., i. i. p. 151.

de certaines œuvres que je me propose de réfuter; et peutêtre serais-je moins excusable que les auteurs de ces travaux hasardeux : leur aveuglement est une présomption de sincérité.

Dans un cadre plus resserré, l'objection ne trouve point de place: en limitant à un seul point Tobjet de mes recherches, j'espère que Féloignement de l'époque dont je voudrais surprendre le secret réduira l'importance du travail : le résultat paraît infaillible, surtout pour qui a constamment en pensée la nécessité d'éloigner impitoyablement tout ce dont on peut se passer; mais, pour modeste qu'il soit, un but à remplir entraîne des exigences, et il faut y satisfaire.

Vous l'avez bien dit, les résultats généraux qui défraient les conclusions de la science contemporaine sont absolument insuffisants : on n'a pas pénétré assez profondément dans des questions que le doute accompagne, contrôlé les assertions filles du hasard, vérifié la réalité des prétendus axiomes. Pour faire mieux, toutes les ressources actueUes ne sont pas de trop : l'histoire lue avec plus de soin et d'indépendance, la philologie complétée et ramenée à ses règles, les diverses branches de l'activité intellectuelle maintenues dans leur domaine respectif; le tout, enfin, coordonné dans une vue d'ensemble, à l'abri des préoccupations exclusives.

Cette méthode n'est pas nouvelle : les maîtres dont nous avons l'honneur de suivre les traces l'ont appUquée les uns avec succès, les autres non sans éclat; notre seul avantage sera d'associer à leurs conquêtes celles dont il ne leur fut pas donné d'être les témoins. Pour nous rendre dignes de ces illustres devanciers, il faut accomplir ce qu'ils feraient eux-mêmes^ s'ils vivaient, ce qu'ils firent en leur temps : reprendre des sujets vingt fois traités, introduire dans la discussion les éléments en apparence les plus étrangers, en réalité les plus indispensables; braver les accusations de vain étalage, et ce qui est plus grave encore, s'exposer à fatiguer le lecteur, à le

dépayser, àrarracher à ses goûts, à ses plus chères habitudes : le résultat est à ce prix.

Dans le cadre modeste que je me suis tracé, je ne faillirai point à ce devoir, et lors même que mes efforts ne feraient jaillir aucune lumière, mes vœux seront suffisamment remplis, si je parviens à indiquer la voie nouvelle où de plus heureux rencontreront la vérité.

Recevez, etc.

§ l*'. — Le nom de rAqultaine.

Il est admis, si je ne me trompe, que nous ne possédons aucune ressource historique sur le passé de TAquitaine, antérieurement aux rapides informations que César a bien voulu lui consacrer : le nom même du pays était inconnu, au moins du monde savant de Pantiquité, et, le premier, il eut Thonneur de récrire.

C'est bien peu pour servir de base aux études ethnographiques qui sont devenues le nécessaire point de départ de toute histoire sérieusement comprise.

Nos anciens en prenaient leur parti : César ayant dit que l'Aquitain était Gaulois, ils s'en tenaient à cela, sans s'inquiéter outre mesure de la physionomie ibérique dont Strabon a gratifié nos ancêtres. Mais que de choses sont changées I Depuis longtemps, on a mis le cœur à droite, et nous voilà, quoique nous en ayons, Ibères, Basques, enfin que sais-je? Cette découverte qui constitue, à ce qu'il parait, l'un des plus grands prodiges du génie moderne, est due à Guillaume de Humboldt (1).

Humboldt se propose de démontrer : que la langue des anciens Ibères était le basque; que les Ibères ont occupé toute

(1) W. V. Hamboldt, Prup.fung der unter suchungen ueber die Urbewohner EU-

panienSf nermittelst der Vaskischen Sprache. Berlin, 1821. Tradait par M. Marrast,

sons le titre de Recherehet sur les habitants primitifs de V Espagne à Vaide de la

langue basque, Paris, 1866, gr. in-8o. Au fond, Homboldt n'a fait que s'approprier

le système d'Astarloa, d'Erro et autres auteurs espagnols; mais, jugeant leurs données

trop extravagantes (p. 16, 17), il a élagué, amendé; il a surtout revêtu la chose de

cette forme doctrinale chère aux Allemands et contre laquelle nous ne sommes pas

suffisamment armés.

l'Espagne; que toute TEspagne a parlé basque. Quant à TAquitaine, il y trouve aussi la preuve d'une invasion totale des Ibères el du basque, et comme ses adeptes ont pris soin de compléter ce qu'il n'avait fait qu'effleurer, on admet aujourd'hui que les Aquitains sont une population d'Ibères.

Affirmation facile, exposition obscure, conclusion habituellement exempte de précision, tout concourut au succès du livre qui ouvrit l'ère nouvelle. Le mépris méthodique de toute science antérieure était fait pour exciter l'admiration de recelé teutonique dont Humboldt est l'un des fondateurs (1).

J'admire aussi, le tour de force est surprenant : discuter les origines d'un pays qui doit à l'Orient tout ce qu'il a de plus caractérisé dans l'antiquité antéhistorique, et ne point accorder un mot aux choses orientales; établir la linguistique d'une contrée en néghgeant précisément la seule langue littéraire qui ait pu servir de moyen de communication internationale : on ne saurait faire mieux. Pour fonder sur des recherches philologiques l'histoire de colonies phénicien-

Ci) Ecole teutonique, le mot est de son chef actael, M. Max-Muller, Lectures on th$ sdenee of language, Poar ceux qai ne la connaissent point, voici la définition que j'en ai donnée dans la Linguistique et la Science du langage t Revue orientaUt 1865, p. 380 :

c L'école teutoniqae est ce groupe de savants, allemands pour la plupart, parfois

> français, voire mémo anglais, qai s'attribuent le monopole de la philologie oom* » parée dont ils s'imaginent éiro les inventeurs et les uniques soutiens. Depuis quinze » ans surtout, ils l'ont crié par dessus les toits, et si fort, et d'un accent si convaincu, » qu'ils ont réussi à porter la persuasion, en France et ailleurs, chez une foule dt » braves gens fort estimables à coup sûr, mais absolument dénués de malice. Trois

> ou quatre méchants petits principes qu'ils nous ont retournés de toutes les façons, » servent de p&ture, depuis dos années, à leurs volumineux commentaires; car l'écolo 1» ne se pique pas de nouveauté

» Quant aux néophytes, rien do plus docile, do plus accommodant, de plus char- » mant : dénués de toute prétention personnelle, dépouillés d'eux-mêmes pour revd- » tir la livrée du mattre, résignés à l'abnégation, au sacrifice, ils ne réclament d'au- » tre faveur que celle d'entendre ressasser une fois de plus ce qu'ils ont eu déjà cent

> fols le bonheur d'admirer. Le professeur d'Oxford était donc assuré du succès : lo » triomphe a été complet pour la religion et pour le prophète, et d'un bout à l'autre » du monde teutonique, on a entendu répéter la nouvelle formule définitivement cod- » sacrée : — U n'est point de Dieu si ce n'est Bopp, et Max-Muller est l'apdtredo » Bopp. > — C'était to moment où Ton préparait l'apothéose do Bopp, célébrée de son vivant en 1866.

nés, de populations dont une grande partie sont d'Afrique, la meilleure condition ne consiste-t-elle point datis Fignorance des langues que parlaient les Africains et les Phéniciens ? Un jour viendra où Ton se demandera si la science contemporaine prit vraiment au sérieux une pareille mystification.

J'évite une démonstration méthodique qui m'entraînerait loin du sujet : elle se produira d'elle-même dans la discussion; il s'agit de l'Aquitaine,

Puisque de l'antiquité de ce pays nous ne possédons que le nom, c'est par là qu'il convient de commencer. D'où vient le mot Aquitaine? On a successivement proposé les langues latine, celtique, basque et même l'allemand.

Latin. — Pendant longtemps, on n'a point douté que ce nom ne vînt tout simplement du latin aqiui et qu'il ne signifiât, soit « pays des eaux» thermales, soit «pays de Dax, Aquœ Tarbellicœ (1). »

Aqui se prenant aussi dans le sens d'aigu, Aquitaine pourrait signifier le pays situé « dans l'angle » formé par la mer et par les Pyrénées (2).

Eqid'tama, pays des chevaux (3); forme adoptée dans plusieurs anciens manuscrits (4).

On objecte que tania n'étant pas latin, mais basque (ce qu'il faudra vérifier plus loin), les lois de l'étymologie seraient horriblement blessées par le monstrueux accouplement de deux éléments disparates. Une meilleure raison, c'est que les Romains ayant trouvé le nom tout fait. César ne l'inventa poûit, il le vulgarisa.

(1) Tel est Tayis de Vinet et celai de Marca, Histoire de Béam, Paris, 1640, infoL,l. I, C.7, p. 23. Pline, dont Marca invoqae l'autorité, n'a point parlé positivement de Dax; il distingue, au contraire, des Tarbelles, le peuple auquel il attribue le nom spécial à' Aquitains, Voir plus bas, ch. i, § 4, V Aquitaine dans Pftne,etS 5, Hoiitia, etc., Boibns.

(S) Àquifolium^ houx. Voir Saumaise, Exercit. in Solin,, in-fol., 1689.

(3) Dom Martin, Hist. des Gaulois, i.

(4) Le P. MongaUlard, qui repousse les étymologies latines par le second des motiiB ci-après. BulL du Com. d'Àrch.^ i, p. 9.

Celtique. — Ach, eau; ton, terre, pays (1).

Ach, tribu, famille, nation, pays.

Le mot ton fut peu usité sur le continent, et il ne parait dans aucune combinaison du même genre. Or, une théorie qui ne peut invoquer un seul exemple doit être considérée comme une pure imagination. D'ailleurs, TAquitaine avait un nom celtique, Aremarica (2).

Basqjje.— Akki'tania, pays des roches (3). Humboldt n'est pas de cet avis : il ne croit pas qvCakki signifie roche, et il s'abstient de toute explication étymologique (4).

Ach-eta aurait la même signification (5); échappant au reproche qui précède, ce mot a l'avantage de présenter une terminaison moins contestable que ne Test tonto.

Agh-eta, pays des eaux, est beaucoup moins heureux (6); le radical est celtique, la terminaison basque.

Euski-tamiy pays des Easkes ou Basques (7). Cette combinaison existe déjà dans vescitania, pays des Vascons; mais là, elle conserve la physionomie du radical, tandis que, dans le mot Aquitaine, elle Ta complètement perdue; elle blesse d'ailleurs les lois de la prosodie, toujours si respectées des

(1) Ballet, Dict. celtique. Tout en reconnaissant que ^tenii€ vient à* Aquitaine^ Bnllet propose pour racines du premier de ces noms : gwe, terre, yen, source, qa'il traduit < terre des sources. »

(2) Pline, Hist. nat,, i?, 15. Are, more, près de la mer. Dans César, Guerre des Gaulée, tu, 53 et viii, 31, Armorid désigne tous les peuples maritimes de l'Ouest: le terme reviendrait donc à notre expression « le littoral ; > il reste à savoir si 1* Aquitaine avait un nom moins générique, plus spécial.

(3) Opinion citée par M. Marrast, note du trad., p. 82.

(4) « AcKa, aitxa signifie rocher, et asta (d'après un changement conforme aux > lois du langage) est une forme du même mot... Il ne faut pas croire qo'ici acha soit » devenu ose, car dans les noms anciens le c avait le son du ik... C'est à tort qu'As- » tarloa explique acei (prononcez ahki) par acha. » Humboldt, Recherchée, etc., trad., p. 24-25.

(5) Ntmacola, Hûtoire de las fuidones bascas, cité par M. Davezac-Hacaya, Essais sur le Bigorre, Bagnères, 1823, t. i, p. 5.

(6) M. Davezac-Macaya. Ibid.

(7) Cette origine m'est communiquée par M. Hyacinthe de Charencey, dont on connaît les études sur la langue basque, et la comparaison grammaticale qu'il a faite de cet idiome, d*abord avec les langues de l'Oural, ensuite avec celles de l'Amérique.

Latins; je me persuade qu'on ne réduit pas en a bref une syllabe qui comprend une diphtongue et deux consonnes, quatre motifs de la faire longue. Enfin, c'est l'Espagne et non l'Aquitaine qui est le pays des Euskes.

Allemand. — Dans ce système, qui aurait fort étonné Humboldt lui-même, Aquitaine et Vctsconie sont synonymes de Vosges, mot « composé de deux mots germaniques : tvasser, » eau, elgau, gavi, en gothique, région; de sorte que Vosges, » en allemand wasgau f Wasgowia), Uasgo chez Nithard, petit- » fils de Charlemagne, veut dire région riche en eau. » Plus loin, l'auteur ajoute que l'Aquitaine « est un autre Wasgau » {Uasmn, en ancien haut allemand) ainsi que nous le dit le » mot Aquilania, dont la signification est aussi hcus ou regio » aquarum. Car le dernier membre de ce nom composé est » le mot sanscrit sthdna, en persan stan, en irlandais » fan (1). » L'auteur attribue ensuite le mot aux Wisigoths, ce qui se concilie diflScilement avec les exigences de l'histoire.

Cette étymologie vaut plusieurs de celles qui précèdent.

Le vice commun de ces divers systèmes réside dans le choix défectueux de l'objet : Aquilania n'est qu'un dérivé di^ Aquitain; le nom de pays vient du nom de peuple; s'il en était autrement, Aquilania aurait fait AquUanienses. Or, aucune des explications qui précèdent ne peut s'appliquer aux Aquitains, puisque la terminaison lania y est toujours prise dans le sens de région et jamais dans celui de peuple, ou gens, qu'il serait bien difficile, à vrai dire, de lui attribuer.

Mon système est tout autre; mais, je dois l'avouer, il n'a pas l'avantage de pouvoir être exposé en deux hgnes et en un mot: l'histoire et la philologie doivent s'y donner la main. Le lecteur voudra bien me pardonner une digression extrême-

ci) M. Schœbel, Discours d'ouverture delà Société de namismatiqne française, 12 décembre 1867; Paris, in-S».

ment longue sans doute^ mais non moins indispensable à Veir position du sujet. Et, puisque nous sommes des Ibères, à ce qu'on dit, il ne sera point regrettable de connaître plus complètement ces antiques aïeux de l'Aquitaine,

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