Da nom des Aquitains
Les considérations que je viens d'exposer peuvent être résumées comme il suit :
1* La terminaison tan appartient à la seule langue latine, sous les formes spéciales au génie de cet idiome, tamis et tania)
2* En Afrique et en Espagne, elle a presque toujours pour origine Taffixe du pluriel berbère t-en, ten;
3** Dans les autres pays, elle remplace la forme grecque êtes, ites.
En Gaule, un seul nom admet la terminaison tan, c'est celui d'Aquitaine, Aquitama, Aquitanus. — Dans ce nom, il y a deux éléments : le radical aqm ou aq, et la terminaison tan-us et tan-ia.
De ce que le nom de l'A^iuitaine est terminé en tan; de ce que cette terminaison est uniiiue dans rA(]uilaine et dans toute la Gaule, je conclus que ce nom ost espagnol, non [>as quant au radical qui sera recherché [)lus loin, mais quant à la forme sous laquelle il nous est parvenu. Cette opinion osl appuyée sur Thistoire.
Par les Pyrénées, TAquitaine fut en relalion avec les |»euples civilisés et écrivant Thistoire, longtemps avant de Tétre par ses autres frontières, du cùté de la Garonne. Les Romains connurent l'Aquitaine par TEspagne avant de se trouver en contact avec elle par la Gaule.
Voulant faire remonter beaucoup plus haut ces rapports avec TEspagne, on a parlé d'établissements phéniciens en Aiiuilaine. Les Phéniciens étant des navigateurs, leurs traces se trouveraient sur les côtes; il n'en existe pas. Mais, comme marchands, ils ont pu pénétrer dans notre pays, ils ont dû surtout en connaître le nom, tel quïl leur était rapporté par les l)opulations voisines et congénères établies en Espagne.
Les Carthaginois (Pœni), fils et successeurs des Phéniciens, furent en relation nécessaire avec ce pays, du jour où Hannibal eut portéjusqii'aux Pyrénées la domination punique, c'està-dire environ 220 ans avant J.-C. Dès lors, le nom de l'Aquitaine dut trouver place dans les documents officiels et dans les chroniques où les historiens puniques, grecs et romains, l'ont puisé. Mais ces monuments sont perdus, et c'est à Polybe qu'il faut demander la première notion de notre l)ays qu'il a désigné sans en prononcer le nom.
Polybe nous apprend, et Tite-Live répète après lui, que Hasdrubal, auquel Hannibal son frère avait laissé le commandement de l'Espagne, se voyant pressé par Publius Scipion, résolut de tenter la fortune d'un combat décisif : « S'il était » vaincu, il se retirerait dans les Gaules avec les débris de » son armée, et emmenant de là des renforts de barbares, il » passerait en ItaUe (1). » La bataille fut livrée dans la plaine de Caslulon, près de Becula, dans la partie centrale de la péninsule, et les Romains furent vainqueurs : « Quand Hasdrubal » vit ses troupes pUer et prendre la fuite, il suivit le plan » qu'il avait formé d'abord. Il ne voulut pas tenir jusqu'à la » dernière extrémité. Prenant tout ce qu'il avait d'argent et » d'éléphants, et raUiant les fuyards, il se retira vers le Tage » pour passer de là les Pyrénées et descendre chez les Gau- » lois qui habitent ces contrées. » Scipion ne le poursuivit pas, et se contenta d'envoyer quelques troupes sur les Pyré-
(l Polybe, 1. X, c. 6. -- Tite-Live, I, xxyii, 19.
nées pour y observer ses démarches (1). Ceci se passait eo Fan 209 avant J.-C.
A cette époque, la limite de Finfluence ou, si l'on veut, de la domination romaine ne suivait plus le cours de FEbre, mais la ligne du méridien qui partage TEspagne en deux portions : l'occidentale appartenait aux Carthaginois, aux Celtibères et aux Lusitans; Torientale reconnaissait la suprématie de Rome (2). Elle enfermait tout le versant espagnol des Pyrénées-Orientales, dont les habitants, Indigètes, Ausetans, Uergètes, combattaient à côté des Romains. Hasdrubal ne pouvait songer à s'enfuir de ce côté; il le devait d'autant moins que déjà, ayant tenté de passer l'Ebre à la tête d'une forte armée qu'il voulait conduire en Italie, il avait été battu près d'Ibéra et rejeté à l'intérieur (3). Du reste, son itinéraire est indiqué dans un sens opposé; il se porte vers le Tage dont le cours est compris entre le méridien de Rayonne et la côte de Portugal. Par conséquent, il se dirigeait vers les pays celtibérlens ou lusitans, et ne pouvait aboutir qu'aux Pyrénées-Occidentales et à l'Aquitaine : il dut pénétrer dans celte contrée, puisque Scipion le fit éclairer dans les Pyrénées.
L'année suivante, Hasdrubal se trouve encore de notre côté des Pyrénées. On le voit contractant alliance avec les Arvernes(4). S'était-il dirigé sur le nord-est pour y faire ses recrues, ou bien ne s'agit-il ici que de ces Arvernes qui s'étaient établis dans une portion de l'Aquitaine, et dont les Nitiobriges eux-mêmes dépendaient? On ne saurait le dire. Dans tous les cas, le passage d'Hasdrubal et même son séjour plus ou moins prolongé dans l'Aquitaine sont une conséquence implicite des données positives de l'histoire, et l'on est autorisé à penser que l'armée, qui envahit l'Italie et
(1) Polybe, X, 6. — Tife-Llve, xxvii, 19, 20. (S) Tite-Li?e, xxTiii, 1.
(8) Tite-Live, xxiii, 98.
(4) Tile-Liye, 1. xxTii, 39.
fui détruite à la bataille de Métaure, était en partie composée d'Aquitains (1).
En supposant que les Phéniciens et les Carthaginois ne se fussent pas occupés de l'Aquitaine précédemment, ce qui est peu probable, ces derniers la connurent certainement dans cette période de la guerre punique, c'est-à-dire cent soixante ans avant que César ne vînt dans les Gaules.
Ainsi, la forme du nom d'Aquitania est espagnole, et la terminaison lania a la même origine que celle des autres noms similaires d'Espagne : Aquitania, le pays des Aqiiitani, Aquiten, ceux des Aqui ou Aq. J'adopte la forme aq, en raison de sa simplicité, quelle qu'en ait été la véritable orthographe, aCy ak, akh, ag ou agh. Je néglige 1'/, lettre faible et adventice, euphonique ou flexion, désignant soit un adjectif, soit un cas de déclinaison, et pouvant être remplacée par toute autre voyelle.
Le nom d'Aqui venait-il du basque akki, rocher, du celtique agh, eau, du cananéen aqo, isard, bouquetin, ou de tout autre nom, impliquant la désignation d'une particularité de la contrée? Lorsqu'on m'aura montré plusieurs autres noms de peuple, signifiant rocher, eau, ou quelque chose d'approchant, je dirai que cela est possible; mais je maintiendrai que rien n'est moins probable.
Aqui est, en réalité, un nom ethnographique, indépendant de toute considération tirée des lieux; c'est un nom de famille, tiré de la généalogie de la nation et qui devait la suivre dans toutes les stations qu'elle aurait pu occuper successivement.
Il est semblable aces noms terminés en im dans le chap. X de la Genèse et qui donnent à la fois le fondateur de la race dans le radical, et Ips descendants dans l'ensemble : Mizraim, ceux deMizr; Ludrim, ceax de Lud, etc. Le même procédé n'a jamais cessé d'être en usage parmi les Orientaux,
(1) Lorsque Tite-Live dit que Hasdrobal suivit la même route que son frèr» ÀDoibal, il entend parler do passage des Alpes.
et de nos jours encore, à côté des noms géographiques qu'ils ont reçus des circonstances, les Arabes elles Berbères conservent le nom ethnographique qui est celui de la tribu, et le nom de la tribu est formé de celui du patriarche. Ainsi, Mahomet était Arabe par la contrée, Yéménite par la province, Mekkite par la ville; mais il était Koreischite par la race ou la tribu, et aux yeux de ses compatriotes, cette dernière quaUfication avait seule une valeur historique et sociale.
La désignation ethnographique, historique, de race on de tribu est, d'ailleurs, la seule importante chez tous les peuples qui eurent peu de villes. On sait que tel était le cas des Gaulois. Aussi voit-on leurs peuples, les Boiens, les Sènons, les Tectosages et autres, garder leurs noms dans les diverses stations qu'ils ont successivement occupées.
Les Aquitains eurent d'abord peu de villes; ils aimaient et aiment encore les maisons isolées dans les champs : la règle leur est apphcable.
Aq est le nom du patriarche des Aquitains.
Le souvenir de cet aïeul inconnu se perd dans les ténèbres de la plus épaisse des nuits historiques: doit-on désespérer d'en retrouver la trace? Je ne le crois pas.
Les peuples polythéistes divinisaient leurs ancêtres : chez eux, le culte des morts se confondait avec celui des êtres supérieurs dont l'idée était si confuse: l'histoire le démontre.
/!(/ aussi fut fait Dieu. Je le reconnais d'abord dans les deux inscriptions trouvées près d'Asté et dont le texte a été conservé par Oihénart :
AGHONI DEO
DEO AGHONI
LABV VS AULIN