‹ L'Arabe tel qu'll est: études algériennes & tunisiennesChapitre 2 sur 74 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Plusieurs amis m'ayant conseillé de rassembler les diverses études que j*ai publiées çà et là sur les indigènes d'Algérie, je le fais non sans avoir longtemps hésité.

j'aurais bien voulu apporter plus d'art dans les portraits des types algériens que je lais défiler, néanmoins je crois qu'à défaut d*autre mérite, ils ont celui d'être ressemblants. Les faits que je . mentionne n'ont nullement été empruntés à la fantaisie, je les ai constatés lors des nombreuses courses que j'ai effectuées dans ce pays.

En notant chaque fois que j'en ai eu l'occasion les détails de la vie arabe, je n'ai eu qu'un seul désir, celui de soulever un peu plus le voile qui cache encore à nos yeux le peuple indigène. Ce peuple, quoi qu'on en ait dit, est très primitif, pas plus équilibré qu'un enfant, obéissant à l'idée du moment et non au ra'sonnement, aujourd'hui il est humain, demain il sera cruel, il est toujours d'une crédulité outrée et étonnamment impressionnable.

Dans tout indigène on retrouve le fanatique, sa passion dominante, c'est un sentiment d'hostilité, d'exclusivisme contre toutes les religions autres que ^a foi islamique ; les merabtine et autres fauteurs de troubles ne manquent pas d'entretenir, d'encourager ce sentiment.

Le plus souvent cet état d'esprit est dissimulé sous des marques de politesse exagérées, pour ne pas. dire de flagornerie excessive, et susceptible de faire illusion aux touristes et aux observateurs superficiels.

 côté de ses défauts, il faut bien le reconnaître, l'indigène possède des qualités d'endurance, de patience, de sobriété, de courage indiscutable*?. On objectera que le fatalisme dont il est animé est pour beaucoup dans le peu de crainte que lui inspire la mort, il n'en est pas moins vrai que ce sentiment existe et que l'on doit impartialement le constater.

Ecrire sur l'Algërie n'est pas toujours facile, car l'indigène ne se livre pas ; lorsqu'on l'interroge, il cherche d'abord à savoir le but poursuivi et ce n'est qu'avec les plus grandes restrictions qu'il consent à répondre aux questions qui lui sont formulées. Souver.t sa méfiance vis-à-vis du chrétien le pousse à l'égarer et il se fait quelquefois un malin plaisir de le tromper.

Si l'on veut procéder méthodiquement et pénétrer les petits secrets de la vie arabe, on éprouve toujours beaucoup de difficultés, les détails intimes de cette vie nous échappent en raison du soin que mettent les indigènes à nous les cacher. Aussi doit-on les saisir au passage chaque fois qu'ils se présentent.

C'est cette dernière façon de procéder qui m'a obligé de relater ce que j*ai vu et entendu, au jour le jour, sans cadre ni coordination.

Le lecteur me pardonnera, pour ces motifs, les erreurs ou omissions qu'il pourra rencontrer dans les études que je me décide à publier avec Punique espoir qu'elles Tintéresseront et feront un peu plus connaître les hommes et les choses d'Algérie.

AcHiLLK ROBERl .

vi^r^rt*-

ES-SFANDJI (1)

[ous avez souvent aperçu le marchand de beignets arabe qui, dans chaque ville algérienne, circule portant un plateau sur lequel se trouvent quelques beignets grossis, frits dans Thuile.

C'est le sfandji, l'industriel le plus populaire parmi la population enfantine musulmane auprès de laquelle il remplace pas avantageusement, notre marchand d'oublis.

Son costume est ordinairement celui du beldi (citadin) : haïck enroulé autour de la chéchia, petite veste et culotte à la turque. Ce dernier vêtement est le plus souvent protégé des taches d'huile par une fouta rayée de bleu et attachée à ses reins en manière de tablier, mais malgré cette précaution, le sfandji est d'une propreté toute relative.

Il ne lui faut pas grand matériel et nos confortables pâtisseries ne donnent nullement l'idée de son établissement.

(i) Dans le département de Constantine le marchand de beignets est appelé ef-ftaïri

C'est, en effet, dans un petit magasin ncir, sale, enfumé, qu'il exerce son métier. A terre, scellé dans un fourneau primitif, chauffé au bois, se trouve un chaudron dans lequel chante l'huile kabyle bouillante, dont Podeur vous étreint la gorge.

La fumée qui s'échappe du fourneau forme une couche d'au moins un mètre et sort lentement par le haut de la porte. Le plafond et les murs en sont tellement imprégnés qu'il serait bien difficile de déterminer leur couleur primi live.

Devant îc fourneau une petite terrine en terre qui contient la pâte devant être projetée dans Thuile chaude, complète le matériel du laboratoire du sfandji.

La pâte, faite simplement avec de la farine, de l'eau et un peu de sel, est additionnée de levain pour la faire gonfler. Lorsque l'huile est chaude, l'opérateur, qui a un vase d'eau devant lui, y trempe les mains, afin d'empêcher la pâte de lui coller les doigts, et, après avoir pris gros comme une noix de cette pâte, il Tétend toujours avec les mains et la jette dans l'huile.

Un instant suffit pour donner au beignet cette teinte dorée qui fait tressaillir d'aise tous les gamins arabes de la ville.

Nous doutons que cette description de la fabrication du beignet soit du goût de nos élégantes qui, chaque dim^inche, au sortir de la messe, vont grignoter les excellentes friandises du pâtissier en renom, et nous ne craignons pas que ledit pâtissier nous reproche d'avoir fait de la réclame au pauvre sfandji.

Il est modeste, lui, le fabricant de beignets arabe, et si sa clientèle n'est pas aussi sélect, elle est tout aussi nom breuse ; ce sont lesoulad el blaça, petits cireurs, porteurs, commissionnaires qui la composent et qui croqueront avec bonheur le sfandj tout ruisselant d'huile 1

Lorsque le sfandji a terminé la confection de ses beignets, il parcourt la localité avec son plateau, criant :

Ks-skhoune ifaouar

Ef felous idaouar.

Chaud il fume

Il recherche hs felouss [monnaie).

Le sfandji que nous avons connu dans la petite ville de Berrouaghia^ était un médani (de Médéa); il s'appelait Ben si Ali et ne manquait pas d'originalité, car outre le cri traditionnel de Skhoune ifaouar, il en avait créé quelques autres afin d'attirer l'attention et d'encourager les consom mateurs.

Les vers qu'il débitait, chaque matin, en déambulant dans les quartiers arabes, vantaient naturellement sa mar chandise. Il fallait entendre avec quelle conviction il criait d'une voix de stentor :

Bessokor Koul ou tfekor

Fait avec du sucre Mange et souviens-toi.

Bezit touness Koul tezha Bettal tenneus

Fait avec V huile tunisienne

Mange tu seras gai

Si tu cesses tu t'endormiras.

Nououar t\ douar

Ou hamimiche fi diar.

Comme les flt'urs dans les douars Et h carmin dans les maisons

Sfandj sa fi Ou akil ouafi

Beignet pur

Et mesute comble.

L'ARABE

TEL QU'IL EST

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