LE MERABET ENLEVÉ AU CIEL
A treize kilomètres de Sedrata, dans le douar Meida, se trouvent les ruines d'une citadelle byzantine appelées par les indigènes Henchir Sidi Yahia ben Afïif.
Au milieu de ces ruines> qui ont une superficie approximative de un hectare et demi, existe une construction sous terre ayant neuf compartiments de six mètres de long sur un mètre quatre vingts centimètres de large et un mètre soixante-dix centimètres de haut. Les compartiments sont recouverts de grosses dalles en pierres dont deux sont percées de trous circulaires pouvant donner passage à un homme.
Les indigènes racontent qu'un certain merabet nommé Sidi Yahia ben Affif, très vénéré, s'étant aventuré dans les compartiments précités, s^avança très loin sous le sol et ne pouvant parvenir à retrouver son chemin, y mourut.
Toutes les recherches faites en vue de découvrir son cadavre demeurèrent vaines. Dieu l'avait enlevé au ciel 1
Depuis cette époque les ruines de Sidi Yahia ben Affif sont Tobjet d'une grande vénération de la part des arabes. Ceux de la fraction Oulad Si Aftif, descendants directs du merabet, s^ rendent chaque année en pèlerinage.
Ils y font un repas religieux composé de couscouss et de poulets bouillis, allument quelques petites bougies en cire, rouge, verte et jaune, au pied de Tunique arbre qui se trouve sur les ruines et accrochent aux branches de cet ar bre un petit morceau de leur gandoura ou de leur haick.
Puis ils redescendent du piton après avoir récite la prière finale, conformément aux prescriptions du Ktab Allah (le livre de Dieu : le Koran.)
AIN KHAMISSA
Les ruines de la ville romaine Thubursicum Numidarum, appelées par les arabes Khamissa, ont aussi leur légende. (".es ruines sont très importantes et comportent, entre autres vestiges, les i estes de Thermes près desquels coule une source donnant un assez fort débit.
Les indigènes prétendent que Peau qui coule de cette source, charrie du sang, des entrailles, de la graisse proven;nit des cadavres romains dont les» tombes se dressent encore debout, dans la nécropole située au dessus et à quelque distance.
Depuis que cette légende a été lancée, les arabes du pays sti gardent bien d'employer l'eau deTAïn-Khamissa. Ils ne s'en servent même pas pour leurs ablutions malgré cependant qu'ils ne soient pas très exigeants sous ce rapport.
SIDI BELGHIT
Ce nom est celui d*un saint homme, qui est enterré dans une mosquée dont il était le desservant et qui est située à environ deux kilomètres nord est de Sedrata. Sidi Belghit vivait à l'époque où le bey Salah régnait à Constantine.
Le tombeau de Sidi Belghit est un but de pèlerinage pour les arabes du pays ; en outre, lorsqu'ils ont entre eux une discussion d'intérêt quelconque, ils en appellent aux mânes de Sidi Belghit. Si un fait est conteste par une des deux parties celle ci défère à l'autre le serment, sur la tombe vénérée du nierabet; dès que l'adversaire a juré dans la forme voulue, le différend est aplani.
Le plus souvent, un arrangement intervient avant que la formalité du serm nt soit remplie, car les indigènes crai gnent en mentant (cela leur arrive fort souvent) d'irriter Sidi Belghit qui leur ferait payer cher, par une infortune survenant dans Tannée, leur faux serment.
Les arabes attribuent à Sidi Belghit une masse de miracles. Voici les plus répandus :
Un certain merabet appelé Sidi Mabrouck. dont la djemâa se trouve à cinq kilomètres de celle de Sidi Belghit, vivait en mauvaise intelligence avec ce dernier.
Un jour Sidi Mabrouk eut l'audace de tirer un coup de canon sur la mosquée de Sidi Belghit qui brisa un magnifique figuier situé près de la dite mosquée,
Sidi Belghit, pris de colère, chargea aussitôt un canon qu'il possédait et tira sur la mosquée de son adversaire. D'après la tradition, ce coup de canon fut si violent, eut des effets si terribles, qu'il suffit pour ruiner de fond en comble l'importante habitation de Sidi Mabrouk. Ce der nier essaya bien souvent de reconstruire sa djemâa mais il ne put y parvenir, la simple volonté de Sidi Belghit empêchait les murs de s'élever au-dessus du sol. (i)
Le bey Salah ayant entendu vanter le pouvoir et la piété de Sidi Belghit, résolut de s'en rendre compte par lui-même. Il se rendit auprès du célèbre merabet et lui demanda de prouver sa puissance.
Sidi Belghit fit alors tuer une vache et l'ayant découpée en morceaux il pria le bey d'inscrire sur chaque morceau le nom des divers merabine des environs; le bey fit comme il le désirait ; tous les morceaux furent alors placés dans une grande marmite pleine d'eau sous laquelle un bon feu fut allumé. Au bout d'un certain temps, la viande était cuite, sauf le morceau portant le nom de Sidi Belghit. Devant cette manifestation de la puissance du merabet, le bey Salah fut convaincu et le tint alors en grnnde estime.
Le même bey Salah se trouvant à la tête d'une troupe de pèlerins se rendant à La Mecque, rencontra sur sa route un fort cours d'eau qui empêchait sa troupe de passer. Sidi
(i) Le merabet Sidi Abderahmane bon el Hafsi fit dernièrement reconstruire une koubba sur remplacement de l'ancienne mosquée de Sidi Mebrouk. Le charme de Sidi Belghit est donc rompu.
Belghit, qui était parmi les pèlerins, fut appelé et le bey Salah,qui le tenait en très grandeestime, lui demandacouseil.
Sidi Belghit lui répondit : Rebbi houa moulana. Dieu est notre maître, et, étendant son bâton de voyage sur les flots, ceux-ci se divisèrent et laissèrent passer les pèlerins.
Salah bey, pour marquer sa reconnaissance à Sidi Belghit, lui fit construire, à son retour de La Mecque, la djemâa qui existe encore et est administrée par Si Bouziane ben Tahar, descendant direct (6® génération) de Sidi Belghit.
ET TEBAKH
L L'est pas sans intérêt de s'occuper un peu de gastronomie musulmane ; aussi ne résistons nous pas à pénétrer dans une gargote arabe et à dépeindre tant rétablissement que le maître du logis, le tebakh : restaurateur ou plutôt cuisinier arabe.
La gargote arabe est d'une simplicité remarquable et les soupeurs de chez Marguerie ou Durand seraient fort étonnés de cette rusticité.
En entrant, près de la porte, une table chargée de tebassa (assiettes) et de mechareb (bols), qui servent à distribuer les portions aux clients. Les bols et les assiettes à fleurs grossièrement peintes sont spécialement appréciés par les cuisiniers arabes.
A côté, un potager primitif fait de cette façon : une table aux extrémités de laquelle, afin de l'allonger, ont été fixés deux couvercles de caisse supportés par deux piquets. Cette longue table est recouverte de briques à plat et d'autres briques, posées perpendiculairement, constituent des sections sur lesquelles chaufferont les touadjine (casseroles), les bourma (marmites).
Le maçon, comme on le voit, n'a pas eu besoin de faire de grands efforts d'imagination pour construire le potager du lebakh, et il n'est pas nécessaire, pour lui, d'établir des voûtelettes et de bien tiercer le mortier. Une table, quel- (|ues briques reliées entre elles avec de la boue, cela suffit.
L'arrière- boutique, séparée par un rideau en indienne imprimée, tout maculé de taches de graisse, forme la salle à manger. Deux tables parallèles, entourées de bancs, nttendent les consommateurs. Sur les murs aucun ornement, si ce n'est le premier verset du Coran, grossièrement tracé avec de la peinture bleue et l'empreinte d'une main trempée dans la dite peinture, main qui doit préserver du mauvais œil.
C'est dans cette modeste salle que les consommateurs délecteront les divers plats de la cuisine indigène ; les dits consommateurs sont de différentes catégories; il y a d'abord ceux de marque : les caïds, mokhaznis, chaouchs et autres agents. puis le peuple, les guelalil (pauvres).
Quelquefois on y rencontre un groupe d'Européens ; le plus souvent il est composé de terrassiers italiens qui, en mangeant ainsi à bon marché, trouvent le moyen de faire des économies sur leur maigre salaire et de les envoyer à Cosenza ou une autre localité de la Calabre.
Nous avons entendu dire à un Italien une expression assez originale pour indiquer la gargote arabe ; il invitait ses camarades à aller à la forza, faisant ainsi aUusion à la cuisine arabe ordinairement très pimentée.
Le tebakh prend souvent des pensionnaires qui se nourrissent à très bon compte : trente francs par mois. Il sert aussi à la portion, ce qui permet à toutes les bourses de goûter à sa cuisine.
Le menu est invariable pour le déjeuner et le dîner ; il est ordinairement composé ainsi : chorba (potage au vermicelle fortement pimenté), coût dix centimes ; kobab tadjine (viande rôtie à la cnsserole) vingt ceniimes; chetiteha (ragoût de viande aux oignons, fortement pimenté), quinze
centimes; el ham bel khorchef (viande aux artichauts), vingt centimes; couscouss, trente centimes; salade, dix centimes. Dessert : figues, dattes, quinze centimes.
La clientèle de marque fait son ordinaire des plats portés sur le menu, mais les guelalil, moins fortunés, se contentent d'une forte assiette de couscouss, trente centimes, arrosé de merga (bouillon) cinq centimes total trente-cinq centimes.
Par cette énumération, Ton voit qu*i' n'est pas difficile de vivre en Algérie, et si tous les loqueteux miséreux qui assaillent nos villes et vivent de l'inépuisable charité française^ voulaient faire un léger effort pour travailler, il est indiscutable qu'ils trouveraient facilement à se procurer les soixante ou soixante dix centimes nécessaires à leur ali mentation journalière. Mais il est si dur de se mouvoir et la position horizontale au soleil est si douce que la grande majorité des Arabes ont une prédisposition naturelle pour le métier de lazarone et de quémandeur.
C'est pendant le Ramdane, vers sept heures du soir, au moment où le canon annonce aux moumenine (croyants), qu'ils peuvent prendre leur repas, que la gargote présente l'aspect le plus animé.
Les clients, après avoir fait préalablement leur prière du moghreb (soir), affamés, altérés et surexcités parle jeûne, envahissent la gargote, les tables se remplissent et le jeune apprenti cuisinier, qui aide le tebakh, circule en apportant à chaque consommateur le plat demandé.
Pendant ce temps-là, le chef, devant son fourneau, tout empreint de l'importante mission qu'il remplit, salue, d'un air protecteur, chaque nouvel arrivant, remet au jeune marmiton les divers plats, surveille ses marmites et casseroles, et gourmande, â l'occasion, l'apprenti tebakh, s'il n'effectue pas assez prestement le service.
Ce mouvement, ces cris, ces appels, ces bruits de mâchoires, ces odeurs acres de plats trop saturés de graisse de mouton, se renouvelleront à minuit, heure du deuxième
repas en carême^ puis consommateurs et gargotiers iront s'étendre marmottant : Allah, Akbar, Dieu est grand ! et pensant que nulle nation n'est supérieure à la race arabe.
TYPES TUNISIENS (lE GARGOTIER)
Le gargotier tunisien est plus propre, mieux outillé, meilleur cuisinier que le tebakh algérien, Son installation est assez confortable; aussi sa clientèle est elle plus importante que celle de son confrère d'Algérie.
Indépendamment des mets arabes connus des Algériens, il prépare encore les plats suivants : broudou (potage), tadjine bel macarona (viande au macaroni), halalem (vermicelle), chakchouka (omelette à la tomate), meloukhia (viande à l'hibiscus esculentus) couscouss au safran. Il prépare aussi le kefta composé de viande hachée, riz, œuf, dans une courgette bouillie. Ce plat, servi aux clients pour quinze centimes, a une grande vogue auprès des Tunisiens; beaucoup d'entre eux se contentent d'un kefta le matin et d'un kefta le soir.
£anatxsrat et Cégenîrcd ^rabe^ Socalti