‹ L'Arabe tel qu'll est: études algériennes & tunisiennesChapitre 24 sur 74 · LE MONTREUR DE LION · texte numérisé non relu

LE MONTREUR DE LION

|n France, c'est le montreur d'ours qui, traînant maître Martin par le nez, attire les regards des passants ; en Algérie, il est remplacé par le montreur de lion.

Qui n'a vu, en eflfet, dans les rues d'Alger, ou d'ailleurs, un groupe composé d'Européens et d'Arabes, suivant un lion simplement tenu en laisse par un indigène. C'est le lion merabet !

De temps en temps, le groupe subit des fluctuations motivées par les mouvements, parfois trop indépendants, du sebâ (lion) ; son grognement puissant ou un battement de sa queue fait aussi reculer les gamins les plus audacieux qui ont parié de toucher le pelage de l'animal.

Il y a loin de-ce spectacle en plein vent, aux superbes ménageries européennes qui montrent au public, toujours avide d'excitations, le roi des animaux fouaillé par un dompteur en bottes vernies, qui lui fait franchir des obstacles tenus par les valets de cirque.

Le disciple de Mohammed est plus simple, plus placide ;

il ne se met pas en frais d'ijasgi nation pour satisfaire son public et n'k nullement besoin d'un orchestre bruyant pour présenter son sujet.

11 se borne â promener son lion dans les rues, retenu tout bonnement par une corde faite en poils de chèvre ou en laine.

Les exercices auxquels il astreint le lion, ne sont pas compliqués et consistent en deux numéros : le faire coucher et lui faiie lécher le visage de son conducteur.

Afin d'issurer la sécurité, le montreur de lion est ordinairement suivi de deux ou trois compagnons qui empêchent les taquineries du public et se sont associés pour partager les gros sous produits par la promenade quotidienne du fauve.

Ce dernier ne se doute pas, sûrement, du rôle honteux qu*on lui fait jouer en produisant en public sa moustache ru Je, sa crinière épaisse, et jusqu'à son rugissement, pour permettre à ses conducteurs d'exercer leur profession de mendiants. Le noble animal a, du reste, subi une sensible modification dans ses allures : elles ne sont plus ni si souples, ni si fières que celles du lion en liberté ; il y a dans ses mouvements une borte de lourdeur, de contrainte produite par la domestication et l'on se surprend à regretter de voir ce superbe animal traîner mollement et péniblement ses membres vigoureux dans tous les cafés maures, dans tous les fondouks d'Algérie et de Tunisie.

C'est, il est vrai, une sensiblerie outrée, mais Buffon, les autres naturalistes et les écrivains, nous ont tant Habitués, dans notre jeunesse, à considérer la majesté du lion, à exalter la noblesse de son caractère, que nous ne pouvons le voir, sans pitié, être asservi, avili, et servant à nourrir des indigènes que le travail effraye et que le farniente attire.

Ces bons musulmans, montreurs de lion, racontent aux Arabes crédules que le sebâ qu'ils promènent a quitté son repaire boisé et est venu spontanément à la zaouïa (chapelle) de Si Mohammed ben Aouda faire acte de sou-

mission au vénéré merabet et que ce dernier, par la puissance qu'il tient d'en haut, a communiqué à ses descendants le pouvoir de conduire:, de diriger, sans danger, les félins qui se présentent ainsi chaque année pour Tapprovisionnement en fauves de la /aouïa.

Une autre version mentionne aussi que le cheik Si Mohammed ben Aouda se lève de temps en temps du tombeau où il repose et se transforme en lion, afin de constater si les formules de la piété, si les préceptes de Mohammed sont bien exactement suivis par les musulmans.

Ces légendes, ainsi colportées par tous les marchés ou lieux publics, sont, comme tout ce qui est surnaturel, très prisées par les indigènes, et il ne s'en trouve pas un seul qui mette en doute la parole du belluaire.

Souvent les montreurs de lions conduisent de pauvres vieux animaux, sourds, aveugles, édentés ei n'ayant plus rien du félin audacieux et terrible ; ce ne sont plus que des ruines bien peu redoutables, mais la foi native des indigènes est là, et ils les considèrent toujours comme des lions provenant de la zaouïa de Si Mohammed ben Âouda, c'està-dire comme des animaux sacrés.

Le dernier lion que nous vîmes, était adulte, âgé de cinq ans, ayant bonnes griffes et bon œil ; une magnifique crinière entourait son cou de colosse et, lorsqu'il bâillait mélancoliquement (les lions bâillent fort souvent), il mon trait une double rangée de dents qui faisait involontairement frémir et songer à nos modestes et peu solides canines ou molaires.

Le cornac de noire lion, Bel-Kilali-el-Azreg, était originaire du douar Ben Aouda, qui faisait antérieurement partie de la fameuse tribu Hassasna de la commune mixte de Zemmora dans le département d'Oran. Il était accompagné de quatre khouan (compagnons), juchés sur de malheureux petits ânes qui ne paraissaient nullement effrayés de la présence du fauve.

Ses compagnons et lui-même sont tous descendants de la

fameuse famille maraboutique de Si Mohammed ben Aouda.

C'est au dessus du tombeau de ce saint homme qu'une koubba (voûte) fut édifiée et qu'une zaouïa a été installée ; dans cette zaouïa, les descendants du marabout élèvent des lions en même temps qu'ils enseignent les principes du Koran à quelques tolbas (étudiants). Comme les lions ont un peu disparu de la région, par suite de l'accroissement de la colonisation, la zaouïa a souvent recours aux ménageries qui circulent dans le pays. Ce recrutement de fauves est en contradiction avec la légende, mais il n'y a que quelques initiés qui connaissent ce détail et cela -ne nuit nullement aux petites affaires des merabtines.

C'est ainsi, paraît- il, que l'Agha Ben Alia, de la tribu des Flittas, offrit à la zaouïa, il y a quelques années, deux lionceaux qu'il acheta au dompteur Masserini. Ces deux lionceaux, actuellement adultes, sont traînés de ville en ville, de marché en marché, par deux groupes de merabtines.

Ils partent de Zemmora, en parcourant l'Algérie entière et la Tunisie, et reviennent à la zaouïa un an ou dix-huit mois après, en rapportant quelques fonds pioduits par l'exhibition de leur sebà.

La vie menée par les montreurs de lions est assez tranquille, mais cependant il leur arrive quelquefois des désagréments qui rompent la monotonie de leur existence. La preuve en est dans l'histoire que tout le monde a pu lire dans un journal du département d'Oran qui racontait qu'un Arabe, ayant voulu témoigner sa foi religieuse en embrassant, dans un café maure, un lion merabet, fut désagréablement surpris en se sentant la tête br(»yée par les formidables mâchoires du noble animal, ennuyé, probablement, d'être ainsi dérangé ; le fidèle musulman mourut des suites de cet accident.

Cette histoire, étant donné le fanatisme arabe, viendra encore augmenter les légendes relatives au lion merabet,

et il se trouvera sûrement un descendant de Si Mohammed ben Aouda qui aura l'imagination assez féconde pour donner une explication satisfaisante, au point de vue religieux, du mouvement d'impatience du fauve.

En tous cas, les coreligionnaires de la malheureuse victime de Taccident n'ont pas été émus outre me«îure ; les témoins de cette scène se sont simplement bornés à envier Theureux sort de ce croyant, mourant sous la dent du lion vénéré et à murmurer d'un ton calme et digne en le voyant expirer : « Allah irahmou ! que Dieu lui accorde sa miséricorde ».

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SI BEL KASSEM BEN EL HAOJ SAIO SURNOMMÉ "bOU KACHABÏa"

Dans le douar Ouaïchaoua de la commune mixte de TEdough, à trente sept kilomètres environ de la ville de Bône, vit un merabet très vénéré auquel les indigènes attribuent naturellement de nombreux miracles.

Si Bel Kassem ben £1 Hadj Saïd a reçu le surnom de Hou Kachabïa, pî^r suite du costume qu'il porte. La kachabïa est un vêtement de laine en forme de blouse à manches courtes n'ayant que vingi-cinq centimètres de longueur.

Ce merabet qui est affilié, comme du reste tous les musulmans pratiquants, à une secte religieuse, est Mokaddem (prêtre) de cette confrérie II a sous ses ordres un chaouch (introducteur des affiliés^ qui lui sert également de domestique attaché à sa personne

Les arabes prétendent que Si Bel Kassem ben el hadj Saïd est l'ami de Dieu et a reçu le don de divination. Il sait ce qui se passe autour et loin de lui et châtie les musulmans qui se rendent coupables d'un méfait quelconque.

Sa réputation d'homme juste ei inspire lui vaut d'être très souvent choisi comme arbitre et les arabes de la contrée qui ont des affaires litigieuses demandent toujours à leurs adversaires de jurer à la zaouïa du merabet sur la tête de Si Bel Kassem ben hadj Saïd. Mais celui-ci met en pratique le vieux proverbe arabe : « La tahlef ou la tahder limene iahlef» f Ne jure pas et n'assiste pas à une prestation de serment). Il se borne à écouter attentivement les dires des parties en cause et sans avoir recours au serment prononce son jugement et désigne le coupable. Ses décisions sont le plus souvent respectées des indigènes.

Voici, d'après les Arabes, le miracle accompli tout dernièrement, par Si Bel Kassem ben el hadj Saïd.

Un certain soir, désirant se rendre k une zerda (fête religieuse) qui devait avoir lieu dans une fraction voisine, il appela son chaouch afin qu'il l'accompagnât.

Le serviteur dit à son maître qu'il désirait bien le suivre,

mais qu'il craignait en laissant sa femme seule au logis,

qu'elle ne cédât aux sollicitations de gens mal intentionnés.

Le merabet lui répondit: Ne crains rien, laisse ta femme

et suis-moi.

Le chaouch écoutant son maître, se rendit avec lui à la zerda. Le lendemain, à l'aube, après la fête, le merabet dit au chaouch : Retournons maintenant chez toi. Après quelques heures de marche, ils se trouvèrent dans la forêt qui était située près de l'habitation du serviteur, ils allaient quitter la dite forêt lorsqu'ils aperçurent, étendue à terre presque sans vie, la femme du chaouch.

— Qu'étais-tu venue faire en ce lieu ? chienne fils de chien, que le diable ait ton âme ! s'écria Si Bel Kassem ben el Hadj Saïd et au même instant l'épouse coupable rendit le dernier soupir.

Le mari stupéfait, interrogea le merabet qui lui répondit : «Ta femme allait commettre le crime d'adultère, j'ai été averti par Dieu et j'ai alors prié Allah (qu'il soit exalté) de sauvegarder ton honneur et de te venger ; le Tout-Puissant, comme tu le vois, a écouté ma prière. »

Le chaouch remercia le merabet de son intervention et tous deux rendirent gloire au Seigneur et à son prophète Mohammed.

Cette légende est actuellement répandue parmi toutes les populations de la région de Bône. La réputation de sain» teté de Si Bel Kassem ben el Hadj Saïd grandit de jour en jour.

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