CRIS & MÉTIERS DE TUNIS
JAND on parcourt les quartiers arabes de Tunis, on est frappé de voir le commerce important, le trafic jî'^-î^^^jf énorme qui s'y fait. Dès l'aube, une activité fiévreuse règne dans les rues ou impasses où sont installés les marchands; c'est un brouhaha immense de conversations à haute voix, d'appels, de discussions interminables, de cris jetés par la foule des marchands ou autre?.
Cette foule, vêtue de costumes de toutes couleurs, depuis le gris et le lilas tendres jusqu'au rouge vif ou au vert le plus criard, en passant par les nuances intermédiaires, va vient, gesticule, ctie et donne un aspect très pittoresque à cette partie de la ville.
Les négociants ayant des boutiques dont les marchandises envahissent les trottoirs, sont sur le pas de leurs portes, appelant, attirant le client en exaltant la qualité de leurs produits. Les ambulants circulent, jetant bruyamment le nom de leurs marchandises, tous s'égosillent, discutent, s'agitent d'une façon extraordinaire.
Dès l'aurore, les cafetiers ambulants débitent leur café contenu dans un grand bidon à la base duquel est assujetti un fourneau, en criant : « Sahleb chiffa, sahleb chiffa ».
Puis viennent les marchandes de poteries appelées zamzamiat, dont la tête supporte un grand et lourd turban.
Elles vendent leurs faïences, marmites, cruches et autres récipients en terre, en appelant : « la hab el mouane », qui vent des récipients ?
Les poteries ne se vendent que rarement à prix d'argent ; elles sont simplement échangées contre du couscous ou de la farine que leur remettent les ménagères dont la vaisselle a été brisée ou qui est trop ébréchée.
Ensuite le défilé des autres petits industriels : le Juif, marchand de fils et dentelles, annonce son arrivée par un nasillard : Traboli, traboli ;
Le petit marchand d'étoffes clame en traînant longuement sur chaque syllabe : El-Haouachi ;
Le marchand de charbon -. « la hab feham e7.-zitoune » qui veut du charbon de bois d'olivier ?
Les vieilles négresses accroupies, ayant devant elles des gâteaux de farine de sorgho et sucre, attirant les enfants en laissant filer entre leurs dents jaunes un cri aigrelet : Tikra, titikra.
Les marchands ambulants payent à la municipalité de Tunis une certaine redevance pour avoir le droit de circuler dans les rues et impasses avec leurs marchandises.
Les femmes tunisiennes sont habituées aux divers organes des vendeurs et ces derniers savent que lorsque des coups répétés sont frappés derrière une porte, ils indiquent que la ménagère arabe désire acheter quelque chose.
A côté des cris des ambulants, on entend aussi les appels des boutiquiers qui, plus fortunés et partant plus osés, se permettent d'accompagner leurs réclames de facéties plus o^ moins réussies ;
Le marchand de pommes «tab ou chakh » mûr et devenu cheikh.
Le marchand de figues de barbarie : « guerguebou, guer- S^ebou y>. Certains de ces industriels créent aussi :
El hendi, el hendi : Les Indiens, les Indiens,
Mous ineti andi : Je possède le couteau.
On sait que la figue de barbarie n'est livrée à Tacheteur que dépouillée de son enveloppe épineuse.
A propos de ce cri du marchand de figues de barbarie, un marchand de melons, son voisin, irrité d'entendre toujours la même phrase, se mit à crier devant nous et d'une voix formidable :
El hendi zebabel : Les figues de barbarie sont des fumiers.
Ejli ichrou mehabel : Ceux qui en achètent sont fous.
Comme la fin des deux phrases arabes riment, le marchand de melons eut un certain succès vis-à-vis des Arabes présents et à la grande confusion de son concurrent ;
Le marchand de pommes de terre : « batata djedida bladha Ghar-el-Melh », pommes de terre nouvelles, son pays est Ghar-el-Melh (la grotte du sel, PortoFarina) ;
Le marchand de figues : O figue, cousine des dattes, ton arbre pousse sans eau et dans le sable ;
Le marchand de tomates : Comme elle est rouge, elle ressemble au corail ou à une citadine ;
Le marchan4 de poivrons : Comme il est piquant ! comme il est fort ! O ceux qui désirent en griller !
Le marchand de radis: O comme il est tendre! comme il est doux I il vient du sable; deux paquets pour un sou;
Le marchand de pastèques: O celui qui ne demande qu'à être égorgé par un couteau!
Cette allusion à la couleur rouge de la pastèque est sensiblement la même idée que celle qui fit faire les réflexions à Guy de Maupassant lorsqu'il raconte dans son livre La vie errante, le repas de trente matelots italiens mangeant des pastèques sur une balancelle napolitaine dans le port de Savone, repas qu'il compare dans sa vision d'artiste, son exagération de poète, à un festin d'assassins !
Le marchand de melons : Voici le melon de la Kalaa ;
Le marchand de boissons sucrées : Voici l'agneau de mer. On n'a jamais su pourquoi cette curieuse expression.
A l'angle de chaque rue ou impasse importante se trouvent installés un soulci- (commerçant en huile, beurre et^
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conserves), un khaddar (marchand de légumes) et un attar (épicier droguiste).
Dans les souak (pluriel de souk, marché), le commerce est aussi très actif. Chaque souk a son aminé qui surveille les dellaline ("vendeurs publics). Ceux-ci circulent de long en large criant le prix qui a été offert. Avant de mettre en vente l'objet, le déliai doit faire connaître si le dit objet appartient à un particulier, à un fabricant ou à un revendeur.
Il y a aussi des femmes qui exercent le métier de ven • deuses (dellalat), elles sont aussi agréées par Tamine, mais elles ne se rendent que dans les maisons, auprès des femmes, pour vendre leurs marchandises.
Voici les heures d'ouverture des divers marchés :
 six heures du matin, vente des peaux destinées à la fabrication des boigha (chaussures jaunes).
De sept à huit heures, vente des perles, bijoux or et argent, commerce presqu'cxclusivement exercé par des Juifs. On trouve parfois chez ces commerçants de belles pièces romaines ou pRéniciennes, mais, gâtés par les touristes beaucoup trop généreux, ils ont des prétentions excessives et n'hésitent pas à demander, pour un Antonin qui ne vaut pas plus de vingt centimes, jusqu'à un ou deux francs.
A huit heures, au Souk-en-Nessa, vente des costumes de femmes. Ce marché se tient jusqu'à midi.
lous les vendredis matins, à Souk-el-Bey, on vend des meubles: armoires, malles, coffres, caisses, bois, planches.
A deux heures, ouverture du Souk-en-Nehas pour la vente d'objets en cuivre et feuilles de ce métal.
A quatre heures, au Souk-el-Llafa, vente d'effets jusqu'au coucher du soleil. Durant ces deux ou trois heures, les dellaline parcourent cette rue en tous sens, criant continuellement le prix qui leur est offert, à une allure très rapide, faisant voltiger des flots de poussière et paraissant aux yeux de celui qui les voit pour la première fois comme atteints d'une excitation extraordinaire.
Indépendamment de ces marchés dans les rues, il y a aussi des marchés spéciaux qui se tiennent tous lessoirs^ de quatre heures au coucher du soleil, à Bab-Souïka, Bab- Djedid. et Halfaouine où Ton vend des marchandises diverses.
Il y a aussi le marché aifx chevaux : El-Morkadh. Les animaux y sont également vendus par le déliai que l'on appelle meghandef (imbécile, bouffon), en raison des plaisanteries qu'il débite.
En parcourant les divers quartiers arabes, nous fûmes témoin du fait suivant : Un malheureux Indigène était suivi par la populace qui Taccablait de quolibets auxquels se mêlait le mot : Douara, Douara. Que signifiaient ces cris et pourquoi poursuivait-on ce pauvre diable? Simplement parce qu'il est d'usage, lorsqu'on aperçoit un individu porteur d'une fressure de mouton (douara), de le tourner en ridicule et de l'injurier.
Ce malheureux était tout honteux 4e son aventure; aussi, ahuri par tous les appels, les cris dont il était l'objet, il dut, afin de se soustraire à cette manifestation hostile, prendre ses jambes à son cou et s'enfuir.
Quelques victimes de ces divertissements se plaignirent bien à la Driba, mais en vain, et jamais personne ne fut puni. Est ce que dans tous les pays il ne faut pas quelquefois tolérer certaines coutumes à la foule imbécile I
Mûtnxs^ ^obitnbtB, Usants et Cautumra arabes
• AOB
Les indigènes n'ayant aucune notion du temps, ne savent jamais exactement la date de leur naissance ; aussi les demandes sur rage d'un individu, reçoivent-elles presque toujours les réponses les plus étranges ; un jeune homme de vingt-cinq ans déclare, sans aucune hésitation, avoir soixante ans et un homme de cinquante accuse facilement cent ans !
NBFRA
Les fauteurs de trouble se servent pour occasionner un tumulte (nefra), d'une poule qu'ils lâchent et poursuivent en criant, pendant que des complices se joignent à lui en bousculant tout ce qui se trouve sur leur passage ; d'autres mauvais drôles (il y en a beaucoup sur les marchés arabes) se mettent de la partie, renversent les tentes des Beni- Mzab, juifs, kbaïl et autres, et pillent les marchandises qu'elles renferment.
L'ancienne façon de réprimer la nefra était un peu brutale, mais il faut reconnaître qu'elle était la meilleure : les cavaliers des caïds affectés à la surveillance du marché, chargeaient la foule et frappaient à coups de triques tous ceux qui couraient.
Il y avait bien quelques bonnes taloches d'appliquées, un ou deux bras cassés, mais le calme était rétabli comme par enchantement.
AOCHFKA
Les indigènes qui ont le défaut de jouer aux cartes se brûlent au poignet gauche avec un sou rougi au feu. Cette brûlure laisse une cicatrice qui rappelle au joueur qu'il ne doit plus jouer.
Certains jeunes indigènes, afin de prouver leur attache-
ment à leiirs amoureuses, se brûlent de la même façon avec leur cigarette.
Cette pratique se nomme aocheka.