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L'Arabie antéislamique

Des amis bienveillants nous ont vivement engagé à livrer à la publicité les quatre conférences de vulgarisation scientifique que nous avons données à l'Université Egyptienne du Caire en 1909. Nous cédons aujourd'hui à leurs instances, et nous publions le texte de ces conférences à peu près tel qu'il a été prononcé. Nous comptons sur la bienveillance des lecteurs et en particulier des lecteurs français et nous leur réclamons l'indulgence à laquelle peut avoir droit un auteur qui écrit et parle dans une langue qui n'est pas sa langue maternelle.

Rome, novembre 1919.

A cause des difficultés typographiques, la transcription des mots arabes est, pour certaines lettres, différente de celle suivie généralement, à savoir : th = ô ; '^l = j; ; kh = ^ : dh = 5 ; gh = ^. Les voyelles longues ont l'accent circonflexe, â, ê, î, ô, û.

Les textes arabes signalés par les lettres {a), (b), (c), etc., sont réunis à la fin de l'opuscule.

Les royaumes de l'Arabie septentrionale

ET CENTRALE AVANT MaHOMET.

Quand on nous parle des Arabes, notre pensée se porte volontiers vers le fondateur de l'Islamisme, vers les grandes conquêtes des premiers temps du califat, vers ce califat lui-même, qui, pour les orientaux aussi bien que pour les occidentaux, est comme un rêve d'éclat et de gloire. Nous oublions facilement l'Arabie préislamique, et nous avons tort. Sans parler de la civilisation de l'Arabie du sud, dont les inscriptions peuvent remonter, au moins au viii* siècle avant notre ère, les états qui se formèrent sur la lisière du désert, au nord et au nordest de l'Arabie et- au centre même de la péninsule, où les caractères de la race arabe

s'affermissaient et se développaient, ne sont pas pour peu de chose dans la grande histoire de l'Islam. Sepiimius Odenatus, vainqueur de Sapor I^^" en 261, collègue de l'empereur Gallien, est compté au nombre des Augusti et fait partie, en quelque manière, de l'histoire romaine. Il n'en était pas moins un vaillant chef arabe, un précurseur des Khâlid b. Walïd, des Muthannâ, des 'Amr b. al-'As, de ces capitaines qui en peu de temps mirent en déroute des armées puissantes et s'emparèrent du royaume sassanide et d'une grande partie de l'empire byzantin. Son nom est arabe, Odenatus c'est-à-dire Udhaynah; le nom de sa femme la fameuse Zenobia, est l'adaptation du nom arabe Zaynab, car le nom de Zabbâ que lui donne la légende arabe est celui de l'un de ses généraux. Leur tils, qui aurait dû succéder à Odenatus, s'appelait Athénodore « don d'Aihéna; » nom qui n'est que la traduction du nom arabe qu'il portait, comme son grand-père, « Wahballât » c'est-à-dire « don d'Allât, Wahb (Hibat)

Allât », l'enfant octroyé à ses parents par Allât, divinité dont le culte éiait très lépandu en Arabie.

L'histoire de l'ancienne Arabie, comme on général celle de tous les pays, est conditionnée par sa configuration géographique. Les grands déserts, qui, au nord et à l'est, séparent cette péninsule de la Syrie et de Babylone, protégeaient ses habitants contic les invasions ennemies et préservaient lie toute altération leur langue et leur caracttre national. La langue dé la Chaldée, telle que nous la connaissons par des textes qui remontent peut-être à quarante siècles avant notre ère, a déjà subi de profonds changements eu égard à la forme primitive di;s langues sémitiques, tandis que l'arabe, au VI* siècle de notre ère, s'en éloignait à peine dans certaines parties, importantes du reste, do sa structure grammaticale, comme le vtrbe, et cela grâce à l'isolement des Arabes et à leur indépendance. Dès que les Arabes après l'Islam se mêlent aux autres peuples, leur langue subit partout des changements

plus ou moins profonds. Les annales assyriennes nous parlent, il est vrai, des conquêtes de Sennachérib, d'Assarhaddon', d'Assurbanipal et de Nabuchodonosor; mais on sait combien il faut se méfier de ces bulletins, pour ainsi dire officiels, des Assyriens et des Chaldéens, en tout cas, leurs conquêtes peuvent être qualifiées de razzias; leur suzeraineté' presque nominale, n'était quede peu dedure'e. Par contre, les Romains qui ont su conquérir et organiser presque tout le monde connu de leur temps, n'ont fait qu'une seule tentative sous Auguste, pour s'emparerde l'Arabie et ils échouèrent complètement. Aelius Gallus qui s'avança jusque dans l'Arabie du sud et vint assiéger Maryaba (Mârib), capitale des Sabéens, dut bientôt lever le siège ; d'une armée nombreuse et bien équipée, il ne ramena en Egypte qu'un petit nombre d'hommes.

Il est pourtant une invasion lente, mais positive, à laquelle les Arabes du nord ont dû céderpeu à peu : celle des idées religieu-

ses et de la civilisation supérieure des pays avoisinants ; les Byzantins à l'ouest, les Sassanides à l'est ; à une époque plus lointaine, aussi les états florissants du Yémen au sud y firent sentir fortement leur influence. Il ne tarda pas à se former des royaumes où les Arabes du nord et du centre commencèrent à se donner une organisation, rudimentaire, si l'on veut, mais qui aidait puissamment leurs progrès. Ce sont les royaumes de Hira et de Ghassan, et celui des Kinda,au cœur même de la péninsule. Nous rappellerons brièvement les événements les plus saillants de leur histoire, dégagés des légendes que nous ont transmises les poètes et les historiens arabes à partir du vi" siècle de notre ère. Car les plus vieux documents de la langue arabe ne sont pas antérieurs au commencement de ce siècle, qui, dit Renan, est encore l'âge héroïque des Arabes.

Disons pourtant tout de suite que nous connaissons maintenant un dialecte arabe qui, vis-à-vis des poèmes préislamiques,

peut être qualifié d'archaïque. Dans le Haourân au sud-est de Damas et jusqu'au nord du Hidjaz, on a découvert depuis la seconde moitié du siècle dernier, des inscriptions conçues dans cet arabe archaïque, qui était la langue parlée, si non la langue littéraire, de ces pays. Ce sont moins des inscriptions que de simples graffiti, dus surtout à des pâtres, comme on en voit en grand nombre dans le wâdî Mukattab au Sinai ; ils nous apprennent bien peu de chose au point de vue de l'histoire, mais ils sont précieux au point de vue de la langue. C'est du véritable arabe du nord; ou, pour être plus exacts, ce sont des dialectes qu'on parlait à côté de celui des Nabatéens et d'autres Arabes ; on y distingue trois groupes: le Safaite, le Lihyanite et le Thamûdite. Ce dernier représente la langue des fameux àlu Thamûd des Arabes ; une petite inscription conçue dans cette langue et découverte récemment, est la première qui porte une date. Les « Thamûd » nous sont assez con

nus par les auteurs grecs et romains; au v« siècle, les Thamudites formaient un ,orps de troupes arabes au service des Romains, sous le nom de : Equités Saraceni riiamudeni.

Une particularité de ce vieux dialecte du nord est la forme de l'ariicle qui, de même qu'en hébreu, est non pas al, mais hd ; Haras <y un cheval », serait avec l'article hdfaras. Un de ces graffiti (safaite) nous dit justement qu'un nommé Hâmil b. Salm a acheté d'un nommé Hannay le cheval pour 5mines a akhadhamihannay hàfarasbikhamsat. amni {amàm}) » Un certain An'am b. C^àhis rappelle le butin qu'il a fait « l'an de la guerre des Nabatéens waghanama sanat harb nabat, et ce graffito est important à cause de la date qu'on y lit et qui doit très probablement être rapportée, à peu jirès, à l'an io6, sous Trajan. Souvent ces i;raffiti se terminent par les mots Jûhâ [fa] cilldt saldm, qu'on a proposé d'interpréter « salut devant(m-à-m. « en face ») Allât »; nous voyons encore une fois y figurer le

lO

nom de la grande divinité Allât. Mais, chose remarquable, ces graffiti sont tracés dans une écriture qui se rattache aux alphabets de l'Arabie méridionale et non aux alphabets araméens, qui pourtant, depuis le V* siècle avant notre ère, étaient répandus dans tous les pays en deçà de l'Euphrate. Ce simple fait nous autorise à supposer qu'au commencement de notre ère la civilisation en Arabie avait son principal centre au sud, dans le Yémen dont l'influence s'étendait jusqu'aux populations de l'Arabie du nord.

Revenons aux royaumes formés dans le nord de l'Arabie, et notamment à celui de Hïra.

Hira est proprement un mot syriaque et signifie une enceinte, un campement militaire, et la pronoficiation de ce mot était Héra plutôt que Hira. La ville était des mieux situées et l'air en était si bon que, selon le proverbe, une nuit et un jour passés à Hira valaient mieux que des médecines prises pendant une année entière. Cfes

heureuses conditions y attirèrent bientôt une population nombreuse et florissante, se composant surtout des Arabes de la tribu de Tanûkh, qui vivaient sous les tentes, des 'Ibâd, appartenant à différentes tribus chrétiennes, qui formaient la population proprement dite de la ville, et, en troisième lieu, de quelques autres tribus alliées. « Ibâd », veut dire « serviteurs » et leur nom entier est peut-être « 'Ibàd allàh » ou plutôt « Ibâd al-masîh », serviteurs du Christ. C'est un nom qu'ils se donnaient probablement euxmêmes et dont ils devaient être fiers au milieu des populations païennes et idolâtres qui les entouraient.

Nous ne savons rien de bien certain sur la première période du royaume de Hira; ici, comme d'ordinaire dans les débuts des royaumes et des villes, la légende remplace l'histoire. Les amours de 'Adî b. Rabî'a avec Raqàs,sœur du roi Djadhîma al-Abras; le courroux de celui-ci d'abord, et ensuite sa tendre affection pour son neveu 'Amr, né de Raqàs ; les étranges aventures de ce der-

nier, enlevé par les Djinns ; les guerres de DJadhîma avec 'Amr b. az-Zarib et avec la belle Zabbà, la Zenobia des auteurs classiques, tout cela est du domaine de la légende et il serait bien difficile d'en dégager la partie historique qui peut y être mêlée. A partir de la dynastie Lakhmite ou des Banî Nasr, nous sommes mieux renseignés sur l'histoire de Hira. On peut placer le commencement de cette dynastie dans la seconde moitié du in^ siècle, mais le premier roi qui, de nos jours même, ait acquis une certaine célébrité est Imru'l-Qays P% car c'est à lui sans doute qu'il faut attribuer l'inscription de Nemâra, trouvée naguère par M. Dussaud dans le pays de Safa (Syrie centrale). Cette inscription, qui est allée enrichir les grandes collections du Louvre, a une double importance: historiqueet philologique. Elle commence par ces mots : tî nafs Maralqays bar ' Amr malik al-'arab kullihd;... « ceci est le tombeau de Mara'1-Qays fils de 'Amr, roi de tous les Arabes...». C'est du vieil arabe qui conserve

pourtant des mots d'origine étrangère, comme « nafs » pour monument fune'raire (stèle), « bar » (pour« bin ») fils; mais ces mots représentent la langue littéraire, pour ainsi dire, et écrite, qui restait toujours sous l'influence araméenne, plutôt que la langue parlée à cette époque dans le pays. Cette différence entre langue écrite et langue parlée chez le même peuple n'a rien d'étonnant ; c'est le cas des Nabatéens, qui étaient de race arabe. Comme leur langue maternelle ne s'écrivait pas encore, leurs inscriptions sont conçues en une langue araméenne, où pourtant on entrevoit souvent l'arabe.

Le roi Imru'1-Qays ou Maralqays, dont cette inscription fermait le tombeau, se donne pour roi de tous les Arabes; il est le souverain des tribus bien connues des Asad et des Nizâr et de leurs « rois », c'est-à-dire de leurs chefs, ainsi que des Madhhidj; il met le siège à Nagràn, la ville de Sâmir. D'après le synchronisme on reconnaît dans ce Sâmir le roi Sabéen Samir Yukhar'is qui

régna avec son père depuis 270 et seul, depuis 281 ; Nagràn serait la fameuse ville de l'Arabie méridionale. L'écriture est nabatéenne, avec des particularités remarquables comme le làm-alif qui répond tout à fait au làm-alif(V) arabe. Ce qui rehausse l'importance de l'inscription est ladate qu'elle porte', déjàdes savants tels queEichhorn etCaussin de Perceval avaient placé le règne de Imrul- Qays i*"" au commencement du iv*^ siècle et la tradition arabe le nomme unanimement fils de 'Amr ; on peut donc considérer comme acquis à l'histoire de Hira que le Maralqays de l'inscription de Nemâra est le Imru'1-Qays des listes arabes; la date authentique de sa mort (7 décembre 328) est un point de départ très important pour fixer la chronologie des rois de Hira.

L'arrière petit-fils de Imru'1-Qays- i^f, Nu'màn i*"" jouit d'une célébrité qui eut un grand retentissement dans la poésie et dans l'histoire plus ou moins légendaire des Arabes. Il avait sous ses ordres deux corps de cavalerie appelés l'un « Dausar » et l'autre

« as-Sahbâ», et on conçoit bien l'importance que devaient avoir pour Nu'màn ces corps d'élite dans les luttes avec les tribus arabes avoisinanies, où la cavalerie jouait le principal rôle. Le royaume de Hira était détinitivement sous la dépendance des Sassanides, à tel point que Yezdedjerd i^f (399-420) chargea Nu'màn de l'éducation de son propre fils BahrâmfBahrâmgôr), La construction du château de Khawarnaq et aussi, dit-on, de celui de Sadir,queNu'mân aurait bâtis, ajoutèrent un grand éclat à son règne. Ce mot Kawarnaq est sans doute iranien, sa forme primitive a dû. être « huwarnaqa » qu'on a proposé d'interpréter « celui qui couvre, qui protège bien ». C'était une merveille de l'art, due à un architecte grec nommé Sinimmâr : la légende raconte que du haut de ce château, où Nu'mân se complaisait dans sa puissance et ses richesses, une triste pensée le frappa: « tout ceci, dit-il, est aujourd'hui à moi, mais sera demain à un autre ! » Il forma alors le dessein de renoncer au monde et il passa le reste de sa

vie dans la solitude et la dévotion (a). Les légendes de rois puissants qui tout à coup renoncent au monde et se retirent dans la solitude sont fréquentes ; comme Nu'mân, le roi Kâleb d'Abyssinie, après avoir vaincu le roi du Yémen et être parvenu à l'apogée de sa gloire se fait moine. Du reste les auteurs arabes assurent que même Socrate et Platon, à la fin de leur vie, étaient devenus des anachorètes !

Nu'mân était païen ; il persécuta la religion chrétienne et défendit aux Arabes de se rendre auprès de S. Siméon Stylite, le célèbre anachorète, et d'écouter sa parole. Mais le Saint lui apparut en songe et lui fît de violents reproches accompagnés même de quelques coups de bâton. Nu'mân permit bientôt l'exercice du culte chrétien à Hira : il y laissa bâtir des églises et y reçut des prêtres et des évêques. De cette curieuse légende on peut déduire que Nu'mân, tout en restant païen, donna une certaine liberté aux chrétiens, ce qui est confirmé par le témoignage des auteurs arabes. Ce fait a son

importance, car l'affermissement de la religion chrétienne signifiait une prépondérance assurée aux 'Ibâd qui formaient la population chrétienne decetteville, et qui exerça une si grande influence sur les esprits des Arabes d'élite.

A Nu'màn succéda vers 418, son tils Mundhir p^qui régnaàpeu près jusqu'à l'an 462 ; les auteurs grecs et syriaques l'appellent 'AXaiJLOJvoapo;, « Mundar », mais les Arabes donnent toujours à ce nom la forme du participe actif « al-Mundhir ». Ce prince avait des qualités extraordinaires et sous lui le royaume de Hira joua un rôle important dans les événements du temps. Il força les prêtres perses à couronner roi ce Bahràmgôr mentionné plus haut, qu'ils avaient écarté pour donner le trône à un autre prince sassanide. Quelques auteurs arabes prétendent que ce fut Nu'mân, le père de Mundhir, qui soutint Bahrâmgôr et nous sommes ici en présence de deux traditions, mais le synchronisme montre que cette secondetradition n'est pas la vraie. Mundhir

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