‹ L'Arabie antéislamiqueChapitre 3 sur 3 · IZ · texte numérisé non relu

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mais àyHiyârtprès de Kinnesrin, à deux journées d'Alep ; la bataille de Ilalîma paraît être la même que celle de Hiyâr. Halîma serait le nom de la fille de Ijârith V à qui son père ordonna d'oindre du parfum « khalûq » cent guerriers d'élite. Mais Halîma est aussi un nom propre de Heu ; le « wâdi Halîma » ou le « mardj Halîma « est mentionné par les anciens poètes dont les vers sont souvent la source historique de ces combats, car as-si'ru dîypdn al-'Arab « les anciennes poésies sont les archives des Arabes ». Un de ces poètes, Ibn Abi ar-Ra^ Uah glorifie les rois de Ghassan et les braves itombés dans ces batailles. « Celui qui meurt, lit-il, et entre dans le repos, celui-là n'esj )as mort; le véritable mort est celui qui au lilieu des vivants traîne une vie malheu- [reuse » ib). En 663, une dizaine d'années après la mort de son rival, Hârith se rendit à Constantinople et la vue de ce chef arabe a |dû en imposer aux Grecs. On raconte que pour effrayer Justin II on lui disait : Sois sage ! voilà FJârith qui vient !

Vers la fin du vi^ siècle commence la décadence des royaumes de Hira et de Ghassan.'Amr, fils de Mundhir III, succéda à son père en 562. Il était énergique mais barbare, aussi les poètes ne Tépargnèrent-ils pas; dans leurs satires mordantes le surnom de « muharriq » « celui qui brûle au grand feu », lui est souvent donné. Le grand poète Tarafa fut l'une de ses victimes. D'après une légende connue, le roi l'envoya, lui et son oncle Mutalammis, en Oman, | munis d'une lettre pour le gouverneur de cette province, lettre qui comme les ar^jjLaxa Xuypâ du Bellérophon homérique, contenait l'ordre de les tuer tous les deux. Mutalammis se fit lire la lettre et put se sauver, mais Tarafa périt. 'Amr b. Mundhir donna un exemple de son énergie dans ses rapports avec l'empereur byzantin ; il paraît hors de doute que celui-ci payait régulièrementune somme aux rois de Hira pour acheter d'eux sinon une alliance, au moins une bienveillante neutralité dans les luttes avec les Sassanides. Justin -voulut rompre avec

ce système honteux, mais 'Amr fit aussitôt la guerre aux Ghassanides vassaux de Byzance. Toutefois l'orgueil de 'Amr lui fut fatal ; il insulta les Taghlib dans la personne de leur chef, le fameux poète de la mu'allaqah,'Amr b. Kulthûm, qui le tua de sa propre main ; le grand poète des Taghlib, Akhtal vante ses oncles « qui ont tué les rois et ont brisé leurs chaînes ».

A 'Amr succéda son fils Qâbûs (KaStÔTr^ç, Cambyze) qui, malgré sa bravoure (niée, il est vrai, par quelques auteurs arabes), ne fut pas heureux dans ses luttes avec les Ghassanides. Vers 58o .Nu'mân III Abu Qâbûs monta sur le trône. Les poètes arabes en font souvent mention, aussi est-il le plus connu des rois de Hira, mais non pas certainement le plus remarquable. Il devait le trône, au détrinient de son frère Aswad, à 'Adî b. Zayd, personnage très puissant à la cour de Chosroès Parwéz ; Nu'mân conçut plus tard des soupçons contre son bienfaiteur et le mit à mort, mais il perdit bientôt la confiance de Chosroès qui, voyant en lui

un ennemi et non un vassal, s'en saisit et le retint prisonnier quelque temps jusqu'à ce qu'il périt à Sabat, de peste, dit-on, ou bien empoisonné ou encore, selon d'autres, foulé aux pieds par les éléphants, supplice barbare infligé par Chosroès à ses ennemis — « Nu'mân, dit le poète Salâmah b. Djandal, longtemps abrité sous d'élégants pavillons, termina sa vie sous un toit formé par les poitrines des éléphants ! » Ce fut la fin de la dynastie lakhmite^ car son successeur lyâs b. Qabîsa appartenait non aux Lakhm mais à la tribu des Tayy. Ou plutôt ce fut la fin du royaume, car un haut dignitaire persan fut mis à côté de lyâs pour contrôler son gouvernement. Les beaux temps du grand roi Mundhir III étaient passés pour toujours, et Hira n'était désormais qu'une province sassanide.

Peu après la mort de Nu'mân, vers 604, eut lieu la grande bataille de Dhû Qâr où les Arabes et notamment les Bakr b. Wâil mirent en déroute les troupes persanes.

Cette bataille gagnée par les Arabes, ouvre

pour ainsi dire, la série des grandes victoires remportées sur les Sassanides.

La décadence de Ghassan n'est pas moins rapide que celle de Hira ; HârithVI, successeur du grand Hârith V, remporta, vers 383, quelques avantages sur Mundhir IV à Ayn Ubâgh, mais le petit royaume s'effondrait. Le successeur, 'Amr IV est, plus connu, grâce aux grands poètes qui fréquentaient sa cour et qui ont aussi célébré les rois ses successeurs ; ceux-ci sont tellement nombreux qu'on s'est demandé s'il ne fallait pas voir en eux plusieurs chefs contemporains, plutôt que des princes qui auraient régné sur toute l'étendue du pays. Ces rois portaient encore le litre de « Khayr al-fityân » «les meilleurs des hommes»; ils allaient bientôt être vaincus par des gens méprisés mais bien plus forts qu'eux, et le royaume ghassanide disparut sous la domination musulmane.

Il nous reste à dire quelques mots du troisième royaume que nous avons mentionné plus haut à côté de ceux de Hira et

de Ghassan; le royaume des Kinda qui surgit à la fin du v* siècle et au commencement du vi% au centre de la péninsule, et qui compte au nombre de ses princes le grand poète Imru'I-Qays.

Hudjr Akil al-Murâr passait pour le fondateur de ce royaume, qui était trop près des Himyarites du Sud pour ne pas en subir l'influence. La position des Kinda vis-à-vis de Himyar ressemblait en quelque manière à celle des Lakhmides vis-à-vis des Sassanides, ou des Ghassanides vis-à-vis de Byzance. Mais les Kinda avaient un ennemi redoutable dans le roi de Hira ; l'un des rois des Kinda et le plus vaillant, Hârithb. 'Amr parvint à se rendre maître du royaume de Hira au moins en partie ; il résidait pourtant "^ailleurs qu'à Hira, peut-être à Anbar. Mais Mundhir eut bientôt le dessus; en 529, il attaqua Hârith, le força à prendre la fuite, et non content de la victoire, il donna l'ordre d'égorger des princes de Kinda qu'il avait fait prisonniers. Cet acte de barbarie a inspiré de beaux vers à Imru'1-Qays qui n'ou-

blia jamais la gloire et les malheurs de ses pères : « O mes yeux, chante-t-il, pleurez à chaudes larmes, pleurez les rois qui ont péri ! Des princes issus de Hudjr fils de 'Amr sont entraînés au soir pour être mis à mort. Au moins s'ils eussent péri en combattant ! Mais non ! ils sant tués de sang-froid, dans la contrée des Banû Marina. L'eau des Jotions n'a pas lavé leurs têtes, qui sont restes souillées de leur sang, et les oiseaux de ^roie rassemblés autour d'elles, leur rrachent les sourcils et les yeux ! » (c) Le royaume des Kinda se dissout bientôt la discorde divisa les enfants de Hârith, falâm et Sarâhbîl ; le second fut assassiné Kulàb. Mais derrière eux se cachait l'hos- [lité des différentes tribus qui amena les lerres et les combats plus fameux de la Djàhiliyyah » le temps avant l'Islam. Imru ■Qays chercha à venger ses aïeux et à lècouvrer le royaume des Kinda; il alla même à Constantinople implorer le secours de Justinien, dans l'espoir que sa qualité d'ennemi de Hira pourrait lui concilier la faveur de l'empereur de Byzance. Mais ce

fut en vain, le royaume des Kinda était fini pour toujours.

Et pourtant ce royaume de peu de durée ne fut pas sans grande importance pour l'avenir des Arabes. Cette réunion de nombreuses tribus sous le sceptre d'Âkil al- Murâr est, si je peux m'exprimer ainsi, un premier essai des Arabes du centre de la péninsule pour se ranger sous la conduite d'un chef commun. Il prélude au mouvement qui réunira un siècle plus tard tant de tribus différentes sous le fondateur de rislamisme. Ce qui lui manque encore c'est le côté religieux qui devait donner une si grande force à Tlslàm. La dissolution du règne des Kinda fait pendant à la « riddah » des tribus arabes après la mort de Mahomet ; mais ce seul fait que celle-ci a été domptée, tandis que la dissolution des Kinda n'a pu être arrêtée, montre le progrès que les Arabes avaient fait au cours de ce siècle, dans l'organisation de l'état.

Voilà donc trois royaumes qui se partagent le domaine de l'Arabie, au nord des B'mvar' ^^^^ tribus qui prirent part, à

leur formation étaient en grande partie originaires de l'Arabie méridionale et on peut croire que, grâce à leur provenance, elles portaient le germe d'une civilisation à laquelle les nomades du nord étaient plus ou moins étrangers. Les Arabes et surtout ceux de Hira et de Ghassan sont mêlés aux grandes luttes entre la Perse et Byzance^ ils voient de près et apprennent à connaître la civilisation des deux pays ; ils s'exercent à la guerre et en apprenent l'art des grands maîtres de la science militaire de ces temps. On conçoit facilement l'importance que tout cela devait avoir pour les Arabes ; c'était un réveil qui préludait aux luttes des premiers temps de l'Islamisme et on a bien tort de regarder les Khalid ou les Muthannâ comme des gens ignorants et à demi sauvages, ou leurs troupes comme des nomades devenus soldats du jour au lendemain. Les progrès des Arabes étaient également visibles dans leur civilisation matérielle ainsi que dans la littérature, comme nous le dirons dans notre prochaine conférence.

Les progrès intellectuels chez les Arabes.

Les Arabes bénéficièrent des civilisations gréco-romaine et persane ; ils leur sont redevables dans une large mesure des progrès qui les conduisirent aux grands événements de l'Islam. Au cours des deux ou trois siècles qui précèdent, ils ont formé des états, ils se sont exercés dans Part de la guerre, ils ont progressé dans leur vie matérielle et ils ont donné naissance à leur littérature, à ces poèmes préislamiques qui forment la partie incomparablement la plus grande et la plus intéressante de leurs origines littéraires. Mais avant de parler de cette poésie, nous devons dire quelques mots sur une cause qui, à notre avis, exerça une puissante influence sur les esprits des Arabes, le Christianisme de Hira et deGhassân. Le Christianisme, en effet, était très

répandu dans les deux royaumes; une grande partie, et la plus importante de la population de Hira, les 'Ibâd, était, avonsnous dit, chrétienne. On y comptait de nombreuses églises et des couvents ; le culte s'y déployait avec cette solennité qui l'a toujours caractérisé en Orient. Les rois de Hira sont longtemps restés païens, il est vrai ; car le premier qui ait embrassé la religion chrétienne et ait été baptisé est Nu lân Abu Qâbûs, un peu avant la fin du siècle. Mais ce fait ne doit nullement lous surprendre. Vis-à-vis des Sassanides |ont ils étaient les vassaux, les rois de Hira îvaient avoir le plus grand intérêt à rester liens. En ce temps où l'Orient était parigé entre les deux grandes puissances des lassanides et des Byzantins, se faire chrélen eût été se déclarer ouvertement le parfsan et l'ami de ces derniers ; et même dans Ine région lointaine nous voyons le roi l'Abyssinie par le seul fait qu'il est chrétien, >nsidéré comme l'allié de Byzance contre b Perses. Et Nu'màn Abu Qâbûs lui-même

en se faisant chrétien, échappa, en quelque sorte, à ce danger eil embrassant la confession des Nestoriens qui, bannis de Byzance et persécutés par les empereurs, étaient généralement en bons termes avec les Sassanides. Des auteurs chrétiens ont prétendu que quelques rois antérieurs à Nu'mân auraient embrassé la religion chrétienne, et que le grand Mundhir III aurait été de ce nombre. Et pourtant ce dernier a sacrifié à la déesse al-'Uzzâ le fils du roi de Ghassan, ainsi que quatre cents religieuses. C'est assez pour voir en lui un païen des plus acharnés et des plus barbares ; la tradition arabe nous confirmedans cette opinion, car Mundhir III est Tun des rois auxquels on attribue la fondation des « Ghariyyàn », deux monuments situés à proximité de Kufa, sorte de petits obélisques consacrés à 'Uzza, et qu'on trottait du sang des victimes qui étaient parfois des victimes humaines ! On connaît les légendes qui se rattachent à ces pierres, la fin tragique de Mudallil et de 'Amr b. Maslid, le « jour du bonheur » et le « jour du

malheur » qui valut une mort cruelle au poète 'Abîd b. al-Abras, et la touchante histoire de Hanzala et Sarik, les Damon et Pythias de la légende arabe.

Les rois sont donc restés païens jusqu'à Nu'màn ; mais la religion chrétienne n'en était pas moins répandue dans leurs états, elle avait pénétré jusque dans la famille royale, comme jadis à Rome — si parva licet componere magnis — elle avait pénétré dans la famille des Flavii, au beau milieu du paganisme impérial. Hind, femme de iMundhir III, était chrétienne ; elle bâtit un [couvent et une église dont il nous reste [l'inscription dédicatoire, si non dans son [texte exact, au moins dans sa substance; ïelle était à peu près ainsi conçue : « Cette église a été bâtie par Hind, fille de Hârithb,

Amr b. Hudjr, reine, fille des rois et mère idu roi 'Amr b. Mundhir, servante du Christ, [mère de son serviteur et fille de ses servi- Iteurs, sous le règne du roi des roisChosroès [Anusarwân, Ephrêm étant évêque de la

ville.... » Cette belle inscription, autheri-

tique sans aucun doute, témoigne de l'état florissant du christianisme, quoique les rois fussent encore païens ; et du reste Hira était le siège d'un évéché, au moins à partir de Tan 410. Il en était de même à Ghassan, où les rois avaient embrassé la religion chrétienne bien avant leurs rivaux de Hira ; pour eux le christianisme orthodoxe représentait les convictions religieuses autant que les intérêts politiques. Les cérémonies religieuses des Chrétiens, le riche habillement de leurs prêtres, ces grands et beaux livres d'église si soigneusement écrits, la solennité de leurs fêtes, ne pouvaient manquer d'en imposer aux Arabes de la péninsule qui de toutes parts accouraient dans les deux royaumes. Combien ce culte chrétien ne devait-il pas leur paraître élevé et bienfaisant en comparaison des sacrifices humains offerts à 'Uzzà et de son autel souillé du sang de leurs compatriotes ! Nâbighah,le poète païen, mentionne, à propos de Ghassan, la procession du Dimanche des Rameaux : « leur pays, dit-il, est tout

plein de Dieu et ils'J ne craignent rien, excepté les châtiments de la vie future. Chaussés de sandales légères et parés de belles ceintures, ils sont salués avec des branches odorantes le Jour des Rameaux y>.{d) Autant que les grands livres d'église, les statues ou les peintures frappaient les esprits des Arabes ; on les appelait « dumyah » mot qui dérive de Taraméen et signifie « ressemblance, image ». Imru '1- Qays emploie souvent de pareilles similitudes, et Nâbigha dans sa fameuse description des beautés de Mutadjarridah, l'appelle « une statue de marbre qu'on a placée sur un piédestal bâti de briques et de terre cuite, enduites de chaux ». (e) Le poète 'Abd Allah b. 'Adjlân est tout ému au souvenir d'une jeune et noble beauté « qui brille comme la lune et ressemble aux images des églises dorées », (/) Et 'Abîd b. Abras rappelle les jeunes filles qu'on avait fait prisonnières et « qui étaient semblables aux images ». (g)

Mais revenons à la littérature préislamique. Elle était avant tout et presque exclu-

sivement poétique, et son développement était favorisé par la vie mouvementée des tribus arabes. Il y avait, au début, deux espèces de poésies : l'une qui mérite à peine ce nom, l'ancien hidjd, l'autre la qafidah ; la première est plutôt du genre populaire, la seconde du genre littéraire et perfectionné. Comme mon ami Goldziher l'a montré, sair^ le nom du poète chez les Arabes, désignait à l'origine: celui qui sait, qui a une connaissance supérieure à celle des autres membres de la tribu ; connaissance dont il est redevable à l'inspiration du démon, ou « djinn », dont il est possédé. Le sà'ir est celui qui guide sa tribu et qui, à l'occasion, prend la parole pour la défendre. Il a aussi un i ouvoir mystérieux, celui de hâter la ruine des ennemis de sa tribu, par les malédictions qu'il lance contre eux. Inspiré par son démon, il est un devin, un sorcier redoutable, et ce n'est pas par un pur hasard que la racine nasada signifie en même temps adjurer et réciter des vers. Prononcer des malédictions con-

tre les ennemis de sa tribu était la fonction essentielle du- sair ; dans la guerre, la victoire dépendait des malédictions lancées par le sair presque autant que de la bravoure des combattants. Une telle malédiction était censée ne jamais manquer de produire son effet, parce qu'elle ne venait pas de la personne du poète, mais du démon qui Finspirait et à qui rien ne saurait résister. Les récits qu'on allègue pour confirmer cette croyance sont nombreux.

L'histoire des Hébreux nous offre un parallèle frappant dans le récit de Balaam, le poètedevin. Son roi, Balac, l'appelle pour lancer contre les Israélites une malédiction qui, par la volonté de Dieu, tourne en bénédiction. Balaam est un sair arabe, et M. Goldziher a raison d'appeler le récit de Balaam le plus ancien document du hidjà. Cette malédiction avait son cérémonial fixe : on retirait l'un de ses souliers et on laissait tomber les pans du manteau de façon à pouvoir s'en couvrir le visage, ce qui marquait la colère et l'inimitié. Encore

de nos jours, le roi et les grands d'Abyssinie,pour montrerleur courroux se couvrent le visage avec leurs manteaux. En lançant cette malédiction, on montrait du doigt, de l'index, la personne qui en devait être atteinte ; de là l'index porte en arabe le nom de às-sabbdbah ou «celui qui invective ». Les traditions qui défendent de marcher avec un seul soulier [là yamsiyanna ahadukumfi na'lin ivàhidin), de laisser tomber le manteau, ou de saluer avec un seul doigt, sont autant de protestations contre des usages païens que l'islamisme allait abolir.

A l'origine, le hidjâ était sans doute conçu en prose riniée ou sadj[, d'où est né le plus facile et le plus ancien des mètres, le radjai, qui caractérise la poésie populaire. Une ancienne formule très répandue de ces malédictions pourrait se traduire : O Dieu! compte nos ennemis dans leur nombre complet ! tue-les tous un à un ! n'en laisse pas subsister un seul sur la terre ! [h] Hidjâ, avons nous dit, signifie proprement

la malédiction; car la signification de simple satire est tout à fait postérieure; en effet, dans les autres langues sémitiques ce mot ne signifie que murmurer à voix basse, comme on faisait en prononçant ces formules magiques et mystérieuses.

Mais à côté de ces poésies d'un genre populaire, qui ne se composaient que de peu de vers, s'est développée la grande poésie littéraire, la qafidah. l^ousne la connaissons du reste, selon toute probabilité, qu'à une époque récente de son développement. Les admirables poèmes du vi* siècle présupposent naturellement un long travail d'élaboration, qui n'a laissé aucune trace, et qui, à mon avis, portait aussi sur la langue. On sait que la langue des poésies préislamiques est à peu près la même partout. Imru'1-Qays appartenait aux Kinda, originaires de l'Arabie méridionale et des tribus de Qahtân ; Nâbighah était des Dhubyân, c'est-à-dire des Ghatafân et par conséquent, des Mudar; Amr b. Kulthfim était des Taghlib et descendait des Rabi'ah ; et pourtant

leurs poésies sont conçues dans une seule et même langue. Peut on supposer que des tribus si différentes n'aient pas eu de diversité dans leurs dialectes respectifs ? Les anciens philologues arabes parlent de quelques formes particulières à certaines tribus, comme la « kaskasah » ou la « kaskasah » la « taltalah », et d'autres particularités dont presque aucune ne se trouve dans la langue des poésies qui reste partout la même. Comme preuve contraire, on a allégué le fait que bien des vers sont attribués à des pâtres ou à des gens du peuple^, chez qui on ne peut supposer aucun élément de langage littéraire, et dont lesvers ne pouvaient être que le reflet de leur langue parlée. Mais nous voyons que partout la- poésie populaire s'éloigne plus ou moins de la langue parlée ; et, de plus, il ne faut pas oublier que ces vers de pâtres nous ont été transmis par les philologues et les *grammairiens qui, on le sait, corrigeaient leurs textes, et à qui nos systèmes de critique textuelle étaient complètement étrangers.

Du reste, des procédés analogues se rencontrent chez les anciens Grecs. Les poèmes homériques ne représentent exclusivement aucun des dialectes qui étaient parlés par les Grecs au temps de leur composition, c'est une langue poétique partout comprise, et dans une certaine mesure artificielle, un « Kunstdialekt ». C'est une langue que r« épos » n'a pas trouvée, mais qu'il a plutôt formée. Nous croyons qu'un procédé semblable s'est vérifié pour les Arabes, et ce fait nous explique le type fixe et arrêté du langage poétique.

Mais où se serait formée cette langue poétique ? Tout nous porte à chercher son origine chez les tribus qui formaient le royaume des Kinda, en pleine Arabie. Dans les grandes luttes qui surgirent entre ces tribus, les poètes trouvaient bien des sujets dignes de leurs chants. Les plus anciens poètes sont en relation étroite avec ces luttes. Muhalhil, que les auteurs arabes affirment avoir été le premier à composer de longues poésies, appartenait aux Taghlib;

il était le frère de Kulayb, l'un des héros de la guerre de Basûs. Imru'1-Qays était luimême des Kinda, prétendant infortuné au trône de ses pères. Les joutes poétiques qui, selon la tradition, avaient lieu à 'Ukâz, à trois petites journées de la Mecque, entre Tâif et Nakhla, ne devaient pas peu contribuer au développement de la qasîdah arabe. Car, je le répète, nous ne connaissons cette qasîdah, qu'à une époque relativement récente de son histoire, quand elle possède déjà une forme arrêtée et une composition régulière, une perfection, en un mot, qui suppose une élaboration lente et ininterrompue.

Un des traits caractéristiques de la qasîdah sont les vers amoureux qui la précèdent, et qu'on appelle le nasîb. Le poète s'y plaint surtout du départ de la jeune fille aimée, car les déplacements continuels des tribus arabes devaient souvent mettre fin à de tendres amitiés. Plein de tristesse, il décrit les lieux naguère habités par sa bien aimée et maintenant muets et déserts. Sou-

vent ce sont des vers d'une remarquable beauté et d'un sentiment délicat.» Su'âd s'en est allée, dit Nâbighah, et un matin, tout lien avec elle a été rompu. . . . quand mon cœur s'est épris d'elle, c'était de la folie, c'était une vision de mes rêves! » (z) « 0 demeure de Mayya, » dit ailleurs le même poète, « qu'on voyait sur le sommet et puis sur le versant de la montagne ! Elle est déserte et de longues années ont passé sur elle ! Je m'y suis arrêté au déclin du jour pour l'interroger, mais personne n'y était qui pût me répondre ! » [k]

La règle de commencer les poésies par le nasib a été suivie par les poètes postérieurs, au moins en partie, pendant les trois premiers siècles de l'hégire, mais on ne tarda pas à s'apercevoir combien la règle était étrange. Le grand Mutanabbi, au iv^ siècle de l'hégire, disait « Si c'est une louange, il faut que des vers d'amour précèdent. Et quoi ! tout bon poète devra donc être amoureux ? n (/)

Mais comment s'est formée cette loi de la

qasîdah arabe ? Comme chez tous les peuples, l'amour était sans doute chez les Arabes le sujet ordinaire et usuel de la poésie ; même actuellement le charmant recueil de poésies populaires, le al-Mughannî al-muri^ a pour sujet l'amour. L'amour était pour ainsi dire le thème obligatoire dont tout poète qui se respectait ne pouvait se passer. Nous voyons un fait analogue se produire chez les Grecs, où les rhapsodes qui chantaient les poèmes homériques les faisaient précéder par des hymnes dont il nous reste un choix dans les « Hymni homerici » .Chez les Arabes c'est l'amour, chez les Grecs, dont le sentiment religieux était très développé, c'est l'hymne sacrée; chez les uns comme chez les autres c'est toujours une introduction, qui nous paraît étrange, mais qui précédait la récitation du poème proprement dit. Il est pourtant un genre de poésie où le nasîb manquait ; ce sont les élégies, pour pleurer la mort des personnages importants de la tribu; l'introduction amoureuse ne pouvait s'accorder avec la tristesse du chant funèbre.

Quoiqu'il en soit, la poésie avait atteint au vi** siècle une perfection qui témoigne du progrès intelleciuel des Arabes. Mais un progrès remarquable a dû égalementse produire, en ce qui concerne les idées religieuses, sous l'influence des Juifs et des Chrétiens qui habitaient la péninsule ; nous avons déjà remarqué combien la religion chrétienne et son culte à Hira et à Ghassan frappaient les esprits des Arabes. Je n'entends pas faire allusion à ceux qu'on a cru avoir été les précurseurs immédiats de Mahomet, mais plutôt aux Arabes en général. La grande masse de la population nomade d'Arabie ne se distinguait certainement pas par un sentiment religieux vif et profond. « Les Arabes du désert sont les plus endurcis dans l'infidélité et l'hypocrisie » al-aràbu asaddu kufran wanifdqan, — dit le Coran. Les divinités et les idoles locales étaient très nombreuses, mais la religion n'était ravivée ni par un seniiment profond, comme chez les Grecs et les Romains, ni par un culte et des pratiques réguliers, que les Arabes

n'adoptèrent que bien plus tard, sous l'influence judéo-chrétienne. Mais, de cette foule de divinités, commençaient à se détacher des divinités dont l'importance devenait de plus en plus grande. Le culte de Manât, de al-Lât ou de al-'Uzzà était bien plus répandu, en général, que celui de Farrâs ou de Dhirrîh, propres à telle ou telle tribu et ignorés des autres. Mais Allah trônait déjà plus haut que toutes les autres divinités; le poète préislamique Aws b. Hadjar dit : « Par al-Lât et al-'Uzzà...., et par Allah, car Allah est plus grand qu'elles. » (m)

On voit comment les idées qui approchaient du monothéisme étaient répandues avant Mahomet, et comment les esprits se préparaient â l'adoration d'un Dieu unique.

Les progrès matériels.

Le progrès matériel des Arabesétait aussi remarquable que leur progrès intellectuel; la civilisation, et même le luxe, des Byzantins et des Persans pénétraient dans la Péninsule. Nous en avons un témoignage indirect, mais sûr, dans les mots que les Arabes ont empruntés aux deux peuples; car évidemment ils introduisaient les choses en même temps que leurs noms ou plutôt avant d'adopter les noms. C'est là un côté très intéressant de la philologie arabe, mais aussi très difficile ; car la langue'a une propriété étonnante d'arabiser les mots étrangers. Les Arabes de Massawa, par exemple, ont tiré du mot italien « soldi » « sous » (monnaie) un pluriel « salâdî » d'une formation parfaitement arabe et dans lequel on

aurait de la peine à reconnaître un mot étranger. Quand ces mots proviennent des autres langues sémitiques, si semblables à l'arabe, il est souvent difficile de dire s'il ont été empruntés ou s'ils sont originaires. Les Arabes nomades méprisaient l'agriculture. « La gloire, dit un poète, s'acquiert avec la lance, non par la culture des champs. » Et, de fait, les mots qui se rapportent à l'agriculture sont d'origine araméenne ; tels sont, de l'aveu même des Arabes, les mois akkdr, laboureur; ans,'irrîs, agriculteur; et pareillement nîr, le joug auquel on attelle les boeufs, andar, l'aire (aram. « iddar >; ), ndtûr, gardien des vignobles (aram. ndtorâ). Le mot fadddn^ mesure de superficie, est bien connu. Une quantité de plantes ou de fruits venait aux Arabes del'étranger. Telle est bunduq, la noisette, qui, surtout au pluriel « banàdiq », ne se reconnaîtrait pas facilement ; c'est la « nux pontica »; du royaume du Pont, ainsi nommée de son pays d'origine ; « pontica » a donné en a.raméen puntaq (funtaq), et en arabe bun-

duq. Nous en citerons d'autres exemples plus bas ; nous nous bornons à rappeler ici les noms de quelques plantes importantes. Tel est Tolivier ; il manque en Arabie aussi bien que dans le pays des Nabatéens, le plus rapproché de la Palestine ; le témoignage de Strabon est décisif: tout le pays dit-il, est fertile en fruits, à l'exception de l'olivier ; on sait, du reste, que cet arbre si utile redoute les climats trop chauds ou trop froids. Les considérations philologiques nous portent également à voir dans « zayiûnun » l'olivier, un mot étranger, puisqu'il n'existe dans la languearabe aucun autre mot qui ait la forme grammaticale de « zaytûnun ». Il est emprunté à l'araméen. Etrangers également sont les noms des lampes, inconnues aux anciens Arabes, qui probablement n'avaient d'autre moyen, pour éclairer les ténèbres de la nuit, que d'allumer du feu ou des torches. Nous savons, en effet, que si quelqu'un avait été piqué par un scorpion ou un serpent venimeux, on faisait du bruit autour de lui, et on allumait du feu

pendant la nuit, pour que la clarté du feu le tînt éveillé ; c'étaient le ; ndr as-silm. De même on allumait du feu si on rachetait des esclaves pendant la nuit, pour éviter tout danger de se méprendre sur le nombre des prisonniers devenus esclaves ou leurs personnes. La langue nous témoigne que l'importation des lampes était dueauxAraméens. Le mot qandil^ latin à Torigine (candela), est passé aux Grecs (y.avoT,Xa) et des Grecs aux Araméens, de qui le tiennent les Arabes. Pareillement, du mot persan tchirdg les Araméens ont fait s'râgâ, d'où vient l'arabe sirâdj ; nibràs est l'araméen nebrastd. Mais ce sont surtout les lampes qui brillaient dans les églises qui devaient frapper l'imagination des Arabes, et c'est là une nouvelle preuve de l'influence du culte chrétien sur les esprits. Imru '1-Qays dit que le visage de son amie « éclaire les ténèbres, comme la lampe d'un moine dévot » (n), et ailleurs il compare le visage d'une jeune épouse à une lampe à huile, munie d'une mèche (o); et Nâbigha Dhubyânî dit que le fer d'une lance

« resplendit comme la lampe d'un moine, «(j?) Et en effet, ces lampes, si on les comparaît à l'éclairage obtenu en allumant du feu ou des torches, représentaient un grand progrès, et Nâbigha Dja'dî avait raison de trouver admirables ces lampes « où Dieu n'avait pas mis de fumée ». {q)

Ce que nous venons de dire montre que la civilisation venait aux Arabes de l'étranger; mais en même temps nous voyons combien ils l'appréciaient et comment ils en tiraient profit. Un autre produit très important qu'on est maintenant assez d'accord pour regarder comme importé anciennement en Arabie, et non pas comme originaire du pays, c'est le vin.

Le vin a plusieurs noms en arabe ; quelques-uns sont poétiques, ou sont desimpies adjectifs, mais son nom le plus commun est khamr. La racine khamara, qui signifie : couvrir, cacher, n'a aucune relation avec le vin, tandis que la racine araméenne signifie justement : fermenter. Estce a dire que le raisin était inconnu en Ara-

bie? Point du tout. Mais autre chose est l'action d'exprimer le suc des raisins, et autre chose la fabrication laborieuse du vin, qui marque un grand progrès industriel. Le vin est très souvent mentionné par les anciens auteurs arabes ; la manière dont ils en parlent nous confirme dans notre thèse. Boire du vin c'est être un richard, en donner aux camarades c'est être généreux, et même gaspilleur au plus haut degré. 'Antara vante ses qualités et dit : « J'ai bu du vin quand l'heure la plus chaude du Jour était passée, du vin acheté avec une monnaie d'or reluisante et marquée d'une empreinte ». (r) Imru'1-Qays indigné de ce que ses qualités soient méconnues, s'exclame « comme si je n'avais jamais acheté une outre pleine de vin ! » {s). Le poète'Hâdira, autrement nommé Qutbah b. Aws, exalte sa générosité avec ces mots qu'il adresse à son amie : « Ne sais-tu pas, ô Somayyah, combien de fois je suis allé, au matin, à une réunion joyeuse de mes camarades, leur apportant une outre pleine de

vin . . . autrefois, ils sont venus me voir au matin, et Je leur ai donné à boire du vin vieux, et rouge comme le sang des victimes, mêlé avec de l'eau » (t). Et Zuhayr, en parlant de Hudaylah b. Husn, ne sait en faire un plus bel éloge que celui-ci : « Homme loyal, ses richesses ne sont pas gaspillées à cause du vin, mais par sa générosité » {u).

Le prix élevé du vin était justifié par les frais de transport. Les vins qu'on buvait en Arabie venaient de la Syrie ou de la Mésopotamie. Ceux d'Émèse, de Khoss, et de Babel, étaient renommés à l'égal de ceux de 'Ana, d'Anderîn, de 'Adri'ât.

Nàbigha mentionne le vin de Bosra qu'on transportait sur les chameaux dans des outres l ien fermées. Qu'il me soit permis de dire à ce propres quelques paroles sur la prohibition du vin dans le Coran. Il en est question deux fois : dans la sur. ii, 2 i6, et dans la sur. v, 92 s. « Ils t'interrogeront, lit-on (sur. II, 216,), sur le vin et le jeu de hazard ; dis leur : Dans l'un comme dans

l'autre, il y a du mal et des avantages pour les hommes ; mais le mal l'emporte sur les avantages ». On admet donc que le vin à « des avantages » ; mais quel est le mal qui l'emporte sur ces avantages ? Probablement le gaspillage d'argent que le vin entraine. En effet, immédiatement après et dans le même verset, il est question de ce qu'il est permis aux croyants de dépenser en largesses, La prohibition du vin n'était suggérée ni par la loi judaïque ni par la loi chrétienne. Mais le second passage du Coran (v, 92, 93) a une plus grande portée. Le vin, y dit-on, les jeux de hasard, les statues, et le sort des flèches sont une abomination inventée par Satan. » Le vin est mis ici sur le même pied que ce qui se rapporte à l'idolâtrie, il est devenu une abomination de Satan ; sa prohibition est formelle, tandis qu'à l'origine elle avait le caractère d'une simple loi somptuaire. Un « hadîth », dans le commentaire de Tabarî sur le Coran, paraît en être le reflet ; Omar demande à être renseigné sur le vin ; la première

réponse qu'on lui donne est le verset de la sur. II ; le verset de la sur. v n'est plus que la troisième. Si tout nous montre le vin comme importé de l'étranger, très rare et coûteux dans le pays, on n'aura pas de peine à admettre que le mot khamr n'est pas originairement arabe, mais emprunté à l'araméen.

Un autre mot de la même racine est également emprunté : khamîr ou le levain du pain. Les anciens arabes n'en connaissaient pas Tusage ; \a.djarîsah était du grain broyé et cuit, non du pain proprement dit. Le même fait s'observe chez d'autres peuples, par exemple chez les Germains et les Romains ; au flamen dialis, à Rome, il était interdit de toucher la pâte levée et fermentée, ce qui montre que le levain était d'introduction récente. 11 s'ensuit aussi que le four n'a pas de nom en arabe ; qu'on l'appelle tannûr ou attûn ou furn, ce sont toujours des mots étrangers qui ont pénétré en Arabie avec la chose qu'ils désignent. Le dernier \furn se reconnaît aussitôt; c'est

le latin « furnus » passé en arabe par l'intermédiaire du grec (ioùpvo;; ; furn est un mot tout à fait classique et qu'on lit dans les poésies anciennes. Du reste, pour montrer la relation étroite qui s'établit dans les langues entre le four et le pain, il suffit de rappeler que le loaf anglais comme le khliéb russe, etc. ne sont autre chose que le grec

Comme une nourriture plus choisie, de même des vêtemenis plus fins étaient importés de l'étranger; qamis (xa[ji(atov camisia), burdjiid (paragauda), burnus (^^ppo;) sirbdl (sarbelâ), mfr/(mertâ), et beaucoup d'autres, sont des mots étrangers, comme mûq ou mmviadj, qui désignent des chaussures plus fines et plus élégantes que la simple sandale propre aux Sémites, et comme beaucoup de noms de gemmes et de joyaux, tels que mirdjdti, djumdn, ^abardjud. Mais le nom d'un joyau très important, la perle, est originairement arabe: ii«rra/î, c'est-à-dire «goutte », ainsi appelée de sa ressemblance avec une goutte d'eau. On sait que les perles pro-

viennent surtout du Golfe Persique, et nous avons ici le cas inverse; c'est le mot arabe qui, selon toute vraisemblance, est passé chez les Sémites du nord (X1*î, "1"T).

Tant de causes diverses, que nous avons sommairement indiquées, causes politiques et religieuses, se rattachant à la civilisation et au mouvement littéraire, avaient produit leur effet ; les Arabes étaient préparés aux grands événements qui les attendaient. Au début, ils laissent encore aux indigènes, l'administration des pays conquis mais peu à peu sous les Omayyades tout devient national, à commencer par la monnaie qui prend des types exclusivement musulmans. Désormais les Arabes ne demanderont plus aux autres peuples ni les idées religieuses, ni le confort de la vie, ni les produits de l'industrie ; ils leur demanderont une seule chose ■la science grecque. Sous Mansûr, sous Hârûn ar-Rasîd, et surtout sous Mamûn, cette science passe aux Arabes par l'intermédiaire des savants syriens comme Hunayn b. Ishâq, Qoslâ b. Lûqâ, et tant

d'autres. L'influence intellectuelle des Syriens sur les savants musulmans pouvait s'exercer facilement, grâce à la tolérance dont ils jouissaient en vertu de la « dhimmah » ou protection, qui facilitait leurs relations avec les mahométans. Les mathématiques, l'astronomie, la médecine, la philosophie devinrent l'objet des études des savants arabes. Al-Kindî, al-Farâbî, Ibn Sînâ, ar-Râzî, al Farghânî, al-Battânî, Ibn Rusd sont des personnages célèbres en Orient comme en Occident, où leurs noms sont devenus Avicenne, Rhasès, Alfraganus, Albategnius, Averrhoès.

A leur tour maintenant, les Arabes exercent kur influence, même sur l'Europe, qui tire profit de leurs livres aussi bien que des produits de leur industrie. Ils introduisent en Espagne et en Sicile nombre de plantes utiles ; ils envoient en Occident des étoffes et des produits précieux, désignés par leurs noms arabes, et quelquefois ils nous rendent, sous une forme modifiée, des mots qu'ils avaient reçus de l'Occi-

dent. Tel est le cas pour certains noms de poids et de mesures ; le latin uncia passe aux Grecs (o'JYxîa), devient en araméen h7qyd et en arabe uqiyah, et il se propage en Occident sons la forme « oca » qui est le 1/12 du rill^ comme l'uncia était le 1/12 de la libra. Ce mot libra est en grec X'Tpx, d'où dérive l'araméen « retlâ » et l'arabe « ritl » ; sous cette forme le mot reprit le chemin de l'Occident pour donner « rotolo », mot très en usage encore en Sicile et dans l'Italie méridionale. Un mot qui a subi à peu près les mêmes vicissitudes est « qasr » le château ; c'est le mot latin castrum^ transcrit en grec xàdxpov qui donne en syriaque « qaslrâ » et en araméen occidental « qasrâ » ; de là l'arabe « qasr»; mais ce mot à son tour donne l'italien cassero, l'espagnol alcazar. Citons encore un exemple : abricot. Les abricots mûrissent avant les pêches auxquelles ils ressemblent : c'est pourquoi les Romains les appelaient « persica praecocia » ; de ce « praecocia » nait le grec 7rpa'.-<oxta, ■rtpatxôxxia. Mais ce mot com-

mençant par deux consonnes, a dû recevoir dans les langues sémitiques une voyelle après la première consonne, lep, qui comme toujours, est remplacée par le b ; il est devenu en araméen barqiïqd, barqûqyâ, et en arabe al-burqiiq, al-barqûq; de cette formé sont dérivés l'italien albicocca, le français abricot et l'espagnol albarcoque. Les mots d'origine arabe sont très nombreux dans les langues néo-latines, même en dehors de l'espagnol oii, pour des causes que personne n'ignore, ils sont en si grand nombre. Le luth, en italien liuto, ancien instrument à cordes d'origine orientale, est l'arabe al-ûd; l'alcôve^ alcova, est l'arabe al-qubbah^ qui, parmi ses diverses significations, a aussi celle d'alcôve. Le baldaquin, baldacchino, dérive du nom de la ville de Bagdad, qui au moyen âge était Boldac, Boldacco ; baldaquin signifie : provenant de Bagdad ; les dais étaient faits avec le brocart de Bagdad qui jouissait d'une grande renommée. La mousseline a une origine analogue; ce nom lui vient de la ville de

Mossoul, où l'on fabriquait ces étoffes légères. Le vieux mot français « truchement » (on dit aujourd'hui drogman) n'est autre chose que l'arabe tourdjoumdn, interprète. Les mots arabes sont également très nombreux dans le langage scientifique du moyen âge; personne n'ignore que le mot algèbre, algebra, est arabe.

En donnant cet aperçu très sommaire sur l'Arabie préislamique, nous avons omis à dessein de parler de l'Arabie méridionale ; nous en parlerotis brièvement dans une dernière conférence.

Les Arabes du sud et l'Abyssinie.

Les Arabes du Sud de la péninsule nous présentent un contraste frappant avec ceux du Nord par leur civilisation très ancienne, qui tire probablement son origine de Babylone ; ils formaient des états florissants bien avant qu'aucun royaume ou état quelconque eût pris naissance dans le Nord. Selon les auteurs arabes, les premiers habitants du pays auraient été des populations légendaires, et notamment les 'Ad, bientôt détruits à cause de leur impiété. Leur héros éponyme 'Ad aurait été le premier roi des Arabes. Mais heureusement les inscriptions, trouvées en très grand nombre dans le pays, nous renseignent bien mieux sur l'histoire de l'Arabie méridionale. On peut mainte-

nant distinguer quatre grandes périodes : la première et la plus ancienne est celle des Rois de Ma'în ou des Minéens ; quelques savants font remonter le commencement de ce royaume à plus de dix siècles avant notre ère, mais d'autres, plus prudents, le placent vers 800. La seconde période est celle des Mukarrab et Rois de Saba, suivie par celle les Rois de Saba et Dhû-Raydân (seigneurs le R.); ces derniers auraient régné depuis le >remier siècle de notre ère jusque vers l'an foo. La quatrième période est celle des Rois le « Saba, Dhû-Raydân, Hadramot et Yamalât » ; cette dernière période est plus conlue sous le nom des Himyarites ou Omériles; leur règne prit fin avec la victoire des tbyssins, en 525. D'autres royauînes, :omme ceux de Kataban et du Hadramot, ious sont aussi révélés par les inscriptions. Nous ne connaissons la langue de l'Ara- )ie du Sud que par les inscriptions recueillies et copiées en grand nombre depuis plus l'un demi-siècle. Quelques-unes remontent )ien haut, peut-être au ix« siècle, et appar-

tiennent à la plus ancienne période de la langue, celle des Ma'în ou Minéens. Le déchitfrenient de ces inscriptions offre parfois de grandes difficultés, mais l'interprétaiion en est, pour une grande partie, sûre. Elles sont en général très brèves, souvent les mêmes mots. s'y rencontrent, mais elles sont suffisantes pour nous renseigner sur leur langue et sur les principaux traits qui la distinguent de sa sœur, l'arabe du Nord. Les inscriptions sont pour la plupart votives; leur teneur nous montre le genre de vie paisible que menaient ces populations. On y promet des offrandes ou des sacrifices aux divinités telles que Ilmakah, Aththar, èams ou le Soleil, et on les remercie pour avoir donné la fertilité aux champs et la richesse agricole au pays. Le grand nombre de ces inscriptions rend au moins probable l'existence d'une littérature quelconque, qui pourtant n'a pas laissé de trace.

De vastes régions de l'Arabie du Sud étaient tellement florissantes qu'elles furent nommées dans l'antiquité « Arabie heu- ,

reuse » 'ApaSîa £Ùoat|jL(ov. Cette prospérité venait de deux causes principales ; la fertilité du sol, qui produisait entre autre les fameux parfums, aromata, si recherchés dans Tantiquité, et le commerce, qui s'étendait depuis rinde jusqu'à la Méditerranée et se tit longtemps par la voie de terre. Les caravanes rejoignaient Mârib, la Maryaba des anciens, capitale des Sabéens, et passant par la Mecque, arrivaient à Gaza et à la mer. Mais les progrès de la navigation amenèrent bientôt un changement dans la route suivie par les caravanes; on préféra peu à peu la voie de la Mer Rouge ; ceci nuisit à la prospérité du pays, bien plus peut-être que la fameuse rupture de la digue ou sayl aWarim ; nombre des habitants émigrèrent dans le nord et plusieurs des tribus que nous avons eu occasion de mentionner, comme las Tanûkh,les Ghassan, les Tayy, étaient originaires du sud.

Les rois de la quatrième période, Himyarites ou Omérites, dominaient, avons-nous-

dit, sur tout le pays jusqu'à la mer; aussi étaient-ils exposés aux attaques des ennemis et notaniment à celles des Abyssins ; car en même temps que le royaume des Himyarites, ou peu avant, un nouvel état s'était formé de l'autre côté de la Mer Rouge, le royaume d'Aksoum. La formation de cet état étaitdue sans doute aux Arabes du Sud, qui, par une infiltration lente, comme dit Renan, avaient immigré dans l'Abyssinie, habitée alors par une race bien différente. Je ne parle pas des populations qu'on pourrait appeler les indigènes de l'Abyssinie, les aïeux lointains des Cunama et des Baryâ, car ils n'habitaient, semble-til, que la région située au nord du grand plateau abyssin. Ce plateau, au contraire, était occupé par les Agaou, branche de la famille kouchite, dont font également partie les Bedjaau nord, les Saho et les Danâkil à l'est, les Somali et les Galla au sud. Les Agaou, malgré les persécutions qu'ils ont souffertes, surtout au xvii^ siècle, sont encore maintenant assez nonibreux, quoique

refoulés dans les montagnes. Les Arabes du sud immigrés en Abyssinie y apportèrent les germes d'une civilisation que les peuples kouchites n'étaient pas capables de produire ; ils fondèrent un royaume qui a duré pendant des siècles et dont l'histoire se mêle à celle de l'Arabie, de Byzance, du Yémen et même, dans les temps plus récents, à celle de l'Europe. Dans l'immense étendue de l'Afrique, loin de la Méditerranée et de l'Egypte, l'Abyssinie est le seul pays qui ait une histoire ; partout ailleurs des milliers de générations se sont succédées l'une à l'autre sans laisser de trace, sans qu'une civilisation quelconque y ait pris naissance.

Nous ne savons pas au juste quand l'immigration des Sémites en Abyssinie a commencé; elle n'est certainement pas postérieure au v'' siècle avant notre ère ; elle a pu en partie être contemporaine des déplacements des tribus qui se portaient vers le nord de l'Arabie. La tradition nationale des Abyssins met le com-

mencement de leur royaume dix siècles à peu près avant notre ère, et le premier roi aurait été Ménilek, fils de Salomon et de la reine de Saba, qui aurait apporté en Abyssinie le « tâbot », l'Arche même de l'Alliance des Israélites. Mais c'est là une légende, comme on le comprend aisément, et une légende dénuée de tout fondement historique. Les plus anciens documents authenti ques que nous possédons, l'inscription grecque d'Adulis (Zula) et le Périple de la mer Rouge (riôpîitXou; x-^; 'Epuôpii; OaXâaarj?) ne nous font pas remonter plus haut que le premier siècle de notre ère. La première nous apprend qu'un roi, dont nous ignorons le nom, avait fondé le royaume d'Aksoum, lui donnant u-ne certaine étendue, et le Périple mentionne un successeur, immédiat ou non, on ne sait, appelle 7-oskalês, qui agrandit le royaume. Les débuts de ce royaume furent assez obscurs, jusqu'à la conversion du pays au Christianisme, due à S. Frumence, vers la moitié du iv* siècle, ou pour parler plus

exactement, jusqu'à l'introduction de la religion chrétienne. Car on ne doit pas supposer que la grande masse du peuple ait aussitôt embrassé le Christianisme; nous voyons que la population païenne était encore très nombreuse bien après le iv* ou le ye siècle. Mais sans doute la nouvelle religion a dû faire des progrès continuels, et au cours du v' siècle le roi même s'y convertit. Ce fait a un reflet dans les grandes inscriptions qu'on admire encore- maintenant près d'Aksoum. Dans l'une d'elles le roi dit avoir élevé un autel ou trône aux divinités qu'il appelle Mahrem, Behêr et Medr, qui correspondent à Ares (Mars), dieu de la guerre, à Poséidon, dieu de la mer, et à la Terre,

Cette inscription nous montre le roi d'Aksoum encore pleinement païen et confirme, s'il en était besoin, que la légende de sa descendence de Ménilek et de Salomon n'a aucun fondement historique. Mais peu après le même roi érige un autel non plus à Mahrem, à Behér ou à Medr, mais

« au Dieu du Ciel, qui lui a octroyé la royauté et qui l'a sauvé ». Il adore ce Dieu, et en signe de cette adoration il promet de s'abstenir de tout acte injuste envers ses sujets. Ce n'est pas une profession formelle de la foi chrétienne et de ses dogmes, comme on aurait pu s'y attendre dans la seconde moitié du iV^ siècle et bien après le Concile de Nicée. On ne trouvera pas, je pense, trop hardie la supposition que Ezanâ (tel était le nom du roi) n'ait pas voulu blesser les sentiments de la plus grande partie de la population, restée encore païenne, s'inspirant peut-être de l'exemple du grand Constantin, qui, au commencement du même siècle, avait donné la paix à l'Eglise sans pourtant déclarer la guerre à l'ancienne religion de l'empire romain. Mais une telle profession de foi suffit amplement pour témoigner du grand changement survenu à la cour d'Aksoum ; les rois professaient désormais le Christianisme comme religion officielle; ce fait eut une grande importance pour l'avenir de l'Abyssinie.

En ce temps deux puissances avaient en mains les destinées de TOrient, l'une chrétienne, celle des empereurs grecs, l'autre mazdéenne, celle des Sassanides ; tout État chrétien était, par là-même, ami de Byzance et, comme Byzance, protecteur de la religion chrétienne. L'occasion de se montrer tels ne tarda pas à se présenter aux Abyssins, qui en protégeant les Chrétiens, poursuivaient en même temps, sans aucun doute, leurs intérêts politiques. Le royaume des Himyarites, qui comptait huit grands princes feudataires, était réuni vers l'an 5oo, sous le sceptre de Dhû Nuwâs, Le judaïsme et le christianisme étaient alors également répandus dans le Yémen ; le premier grâce aux Israélites, très nombreux en Arabie, et le second grâce probablement aux missionaires syriens monophysites, qui fuyaient la persécution des empereurs grecs ; à Negrân surtout, les chrétiens étaient nombreux! Le roi Dhû Nuwâs professait le judaïsme et dans son zèle persécuta, dit-on, les chrétiens de ^. Negrân ; plusieurs auraient été passés au fil

de Tépée, d'autres jetés dans des fosses remplies de feu. Selon l'opinion plus généralement admise, ce sont les « ukhdûd » >^oJ>-\^ les fosses dont parle le Coran (s. Lxxxv), qui encourage les partisans de Mahomet persécutés à la Mecque, par l'exemple de la punition qui atteint les persécuteurs de la vraie religion. Les chrétiens du Yémen, ne pouvant rien espérer de Byzance. qui était trop éloignée, se tournèrent vers l'Abyssinie ; le roi Kâlêb entreprend alors une expédition qui le rend maître du pays. Les Abyssins revenaient en quelque manière à leur ancienne patrie avec laquelle, du reste, les relations politiques n'avaient pas été interrompues ; ils y revenaient, mais profondément modifiés par le mélange avec les races kouchites.

Les Abyssins vainquirent les Himyarites et établirent leur domination sur le Yémen, qui fut gouverné par un vice-roi ; le premier fut Aryât, bientôt remplacé par le fameux Abrahâ. Celui-ci bâtit à San'â une église « al-qalîs » tellement belle qu'elle

surpassait en magnificence, assure-t-on, toutes les églises de ce temps. Mais la domination des Abyssins fut de courte durée, et leur entreprise la plus célèbre fut la guerre contre la Mecque. L'intention d'Abrahâ, en bâtissant son église était, dit-on, celle d'y attirer les pèlerins de toute l'Arabie, et de les détourner ainsi de la Ka'bah . On raconte qu'un homme de la tribu des Fuqaym, attaché au culte de la Ka'bah, indigné des intentions d'Abrahâ, se rendit à l'église de San'â et la profana ; Abrahâ se mit en colère et voulut venger cet outrage en portant la guerre contre la Mecque; mais quoiqu'il eût dans son armée les fameux éléphants, l'expédition échoua complètement. Le résultat fut l'opposé de celui qu'Abrahâ espérait ; car il ne fit qu'enflammer le patriotisme national et contribua au réveil des Arabes du Hidjâz. Cependant, leYémen ne réussit à se débarrasser des Abyssins qu'avec l'aide d'une des deux grandes puissances de l'Orient contemporain. Un chef arabe, Sayf ben Dhî Yazan, se rendit d'abord à

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Constantinople, mais tout secours lui fut refusé, et pour cause, l'Abyssinie étant, grâce à sa religion, une alliée naturelle de Byzance. Il se tourna alors vers les Perses ; présenté par le roi de Hira à la cour de Chosroès Anosirwân, il en obtint du secours dans la guerre contre les Abyssins. Mais le Yémen ne fit que changer de maître ; il devint une satrapie persane et approcha de sa fin. La langue de l'Arabie du Sud était en pleine décadence ; si, au temps de Mahomet, elle était encore parlée dans quelques parties du pays, elle était morte comme langue générale et remplacée par l'arabe septentrional. La seule trace qu'elle ait laissée sont les dialectes modernes, comme ceux de Mahra et de Soqotra, qui dérivent plus ou moins directement de l'ancienne langue, mais n'ont aucune importance littéraire. Comme les royaumes de Hira et de Ghassan, à l'approche de l'Islâm, l'Arabie du Sud avait cessé d'avoir une vie propre et indépendante, elle ne pouvait opposer d'obstacle à son entrée dans le mouvement

islamique. Le Yémen perd tout intérêt dans l'histoire générale, il n'est qu'une simple province du califat et des différents sultans qui ont dominé surtout en Egypte. Il a parfois formé un état à peu près indépendant, comme au temps des Rassoulides, qui ont régné du xiii* au xv° siècle, sous lesquels les sciences et les lettres eurent un certain éclat. Il suffit de dire que le lexicographe bien connu Fîrûzâbâdî vivait à la cour d'un de ces princes. Mais ces petits états, tout-à-fait secondaires, sont presque ignorés dans l'histoire des Arabes ; l'Arabie du Sud, jadis si puissante et si prospère, n'aura plus qu'une bien modeste part dans la grande histoire du monde musulman.

Il advint quelque chose de semblable aux Abyssins, La légende raconte que le roi Kâléb, après avoir vaincu le roi himyarite Dhû Nuwâs, se fit moine et passa le reste de ses jours dans la retraite. On serait tenté d'y voir figurée l'histoire de l'Abyssinie. Les grandes conquêtes des Arabes séparé-

rent complètement l'Abyssinie du reste du monde et notamment de Byzance; désormais toute base lui manquait pour intervenir dans les grands événements qui se développèrent en Orient; avec le royaume prit fin aussi la première période de la littérature abyssine, autrement appelée éthiopienne ou ge'ez.

Les premiers monuments de cette littérature sont les inscriptions ; dans le royaume d'Aksoum les plus anciennes étaient conçues en grec, car le ge'ez n'était pas encore langue écrite ; telle est l'inscription grecque d'Adulis mentionnée plus haut où le roi d'Aksoum rappelle ses victoires sur les populations avoisinantes. De pareils cas, conîme on sait, ne sont pas rares ; ainsi les Nabaiéens qui parlaient un dialecte arabe, employèrent dans leurs inscriptions l'ara- ^Ê méen, parce que leur langue n'était pas une ^f langue littéraire. Mais tandis que les Nabatéens cessèrent d'exister comme nation avant que leur dialecte eût pu devenir langue écrite, la langue nationale des Abyssins

ne tarda pas à le devenir ; peu à peu elle commence à figurer sur les inscriptions, d'abord à côté du texte grec, ensuite seule. Pourtant la littérature proprement dite ne commence qu'avec la traduction de la Bible et, notamment des Evangiles, faite elle aussi sur un texte grec : mais, chose curieuse et qu'on a constatée récemment, ce texte n'était pas celui qu'on suivait dans les églises d'Egypte, quoique l'église égyptienne fût la mère de celle d'Abyssinie, mais plutôt le texte qu'on appelle syrien ou syrooccidental. Nous avons ici un indice qui rend très probable un fait important, à savoir que l'introduction du Christianisme était due, il est vrai, à S. Frumence, mais que sa propagation et ses progrès furent plutôt l'œuvre des Syriens. La langue elle-même confirme pleinement ces déductions ; car les mots qui se rapportent à la religion chrétienne ont une forme araméenne évidente ; ainsi la foi s'appelle « hàymànot » du syriaque « hâymânûthâ» et le Pentateuque, « orit » du syriaque « oràytâ ». A côté de la

Bible d'autres ouvrages grecs furent traduits en ge'ez, soit des apocryphes, comme le Livre d'Hénoch, soit des livres d'ascétisme ou de controverse chrétienne et christologique. Pour peu qu'on songe au contenu et au genre de ces ouvrages, on se persuadera que ce mouvement littéraire partait du milieu ecclésiastique et monastique et non du peuple, contrairement à ce qui se vérifia chez les Arabes ; il n'en représente pas moins la période classique du ge'ez.

Mais pendant cinq ou six cents ans, à partir du vii« siècle, toute vie et toute importance politiques ou littéraires cessent ; l'Abyssinie, dit Gibbon, a sommeillé pendant des siècles, oubliant le reste du monde, comme elle en avait été oubliée. Des populations kouchites plus ou moins sauvages, les Bedja, les Saho, les Danâkil, profitèrent delà décadence du royaume pour en occuper les régions du nord et de l'est. 'L'Abyssinie eut pourtant une renaissance qui manqua à l'Arabie du sud. Vers 1200, un royaume modeste s'était formé dans la pro-

vince du Lasta ; mais il dut bientôt céder, en 1270, à une dynastie, qui, se donnant comme issue de Ménilek et de Salomon, s'empara peu à peu de toute l'Abyssinie, et fonda le royaume qui dure encore maintenant. La langue ge'ez était morte et les dialectes modernes qu'on parle dans le nord de l'Abyssinie, le tigrai ou tigrinnâ et le tigré, prirent peu à peu, au moins en partie, sa place ; ils naissent du ge'ez, tandis que l'amharique dérive plutôt de l'ancienne langue, sœur du ge'ez, qu'on parlait vraisemblablement dans le sud de l'Abyssinie et qui se rattacherait au dialecte de l'Hadramot. Cette ancienne langue n'a pas laissé de trace ; car à l'époque où on la parlait, l'Abyssinie méridionale était encore plongée dans les ténèbres du paganisme et de l'ignorance. En revanche la langue qui en est dérivée, l'amharique, est devenue la langue officielle et la plus répandue dans toute l'Abyssinie; elle devint aussi langue écrite grâce, peut-être, à une réaction contre la propagande catholique

des Jésuites au xvi« et xvii^siècles, à peu près comme la propagande catholique polonaise amena une réaction dans la littérature russe orthodoxe. Toutefois la véritable langue littéraire des Abyssins restait toujours le ge'ez, et une nouvelle période pour leur littérature commence avec le rétablissement du royaume prétendu salomonien. Comme aux premiers temps, les productions littéraires sont en grande partie des traductions ; on traduisait non plus des textes grecs, mais des textes arabes. Il peut sembler étrange que l'Eglise d'Abyssinie, qui relevait de l'Eglise copte, ait pris soin de traduire des livres grecs ou arabes au lieu des livres coptes. Mais quand la littérature copte du Patriarcat d'Alexandrie fleurissait, l'Abyssinie était justement plongée dans une complète ignorance, et le Christianisme y était ^M tombé dans un état déplorable. Lorsqu'elle s'est réveillée de sa léthargie, l'arabe avait remplacé le copte, même dans le Patriarcat d'Alexandrie.

A partir du xiii*^ siècle, l'Abyssinie a une

histoire suivie ; jouissant d'une remarquable prospérité sous certains rois, elle eut beaucoup à souffrir sous d'autres. Deux invasions lui furent particulièrement funestes ; celle du chef somali Muhammad Gran, au xvi« siècle, qui faillit détruire le royaume, et celle des Galla. Cette grande population kouchite a occupé une notable partie du sud de l'Abyssinie et a acquis une force et une prépondérance que personne n'ignore.

Les grands événements de l'Abyssinie contemporaine sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici.

Au cours de ces conférences nous avons esquissé le rôle qu'a eu l'Arabie antéislamique dans la préparation de l'histoire postérieure. La formation des royaumes septentrionaux, — de Hira et de Ghassan — , et de celui des Kinda, a puissamment contribué à la formation et au développement du langage du nord et au réveil des esprits ; l'ancienne civilisation de l'Arabie méridionale y était aussi pour beaucoup. Nous

avons vu qu'une partie des Arabes du sud, passant en Abyssinie, y ont créé un éta^ indépendant qui dure encore, tandis que l'Arabie proprement dite perdit toute importance, quand le califat l'abandonna pour se transporter au centre des grands pays de l'antiquité, en Syrie et en Mésopotamie. Ce sont maintenant d'autres courants et d'autres idées qui influent sur l'histoire des peuples musulmans, et l'Arabie n'y a plus qu'une place tout à fait secondaire. Mais l'étude des origines est toujours des plus instructives et, sous ce point de vue, l'Arabie antéislamique est bien digne d'attirer l'attention de tous ceux qui s'occupent de la grande histoire des Arabes.

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