CHAPITRE DU PÈLERINAGE DE LA MECQUE
« V. 25. Les intidèles sont ceux qui éloignent les autres du chemin de Dieu et de l'oratoire sacré que nous avons établi pour tous les hommes; ceux qui y résident, comme les externes, ont un droit égal à le visiter.
(( V. 26. Et ceux qui voudraient le profaner par méchanceté éprouveront un châtiment douloureux.
c(.V. 27. Souviens- toi que nous avons indiqué à Abraham l'emplacement de la maison sainte (Kaaba), en lui disant : « Ne nous associe aucun autre Dieu dans ton adoration ; conserve cette maison pure pour ceux qui . viendront y faire des tours de dévotion (touaf), qui s'y acquitteront des œuvres de piété, debout, agenouillés ou prosternés.
c< V. 28. Annonce aux peuples le pèlerinage de la maison sainte; qu'ils y arrivent à pied ou montés sur des chameaux prompts à la course, venant des contrées éloignées.
c( V. 29. Mettez un terme à la négligence par rapport à votre extérieur. Accomplissez les vœux que vous aviez formés et faites les tours de la maison antique (Kaaba). »
Ces prescriptions ne sont ni complètes ni très-claires ; elles trouveront leur explication quand nous parlerons des cérémonies^ ; Contentons -nous de faire observer
ici que, par la manière dont s'exprime le Koran, Mahomet ne parle pas d'une institution nouvelle : il réglemente, il consacre, si Ton veut, ce qui existait déjà, même sous le rapport des cérémonies. Il faut aussi remarquer avec quel soin le législateur arabe s'appuie sur le souvenir d'Abraham et s'attache à faire ressortir que, longtemps avant sa prédication, la Kaaba était un sanctuaire pour l'adoration du Dieu unique, et même pour l'islamisme. C'est pourquoi il dit, par exemple, au chapitre de la Vache*, que, lorsque Abraham et Ismaïl eurent jeté les fondements de la Kaaba, ils s'écrièrent : « Agréela, ô notre Seigneur, car tu entends et connais tout. Fais, ô notre Seigneur, que nous soyons résignés à ta volonté (littéralement musulmans), que notre postérité soit un peuple résigné à ta volonté [musulman), »
Mais il est temps d'aller chercher les pèlerins dans les divers pays où l'islamisme est répandu et de les amener autour de la maison carrée, après leur avoir fait traverser quelqu'une des contrées de la Péninsule arabique. Nous avons déjà exposé les conditions politiques où se trouve l'Arabie depuis l'explosion du wahabitisme. Nous savons quelles sont les parties de ce pays qui vivent d'une manière, indépendante, celles où l'autorité de la Porte est reconnue et dans quelle mesure assez restreinte ou intermittente cette autorité y est exercée.
\, Versets i21 et ]22.
Les pèlerins se rendent à la Mecque de tous les points du monde musulman. Rien ne les oblige à faire le voyage en commun; s'ils se réunissent ordinairement en caravane, c'est parce que c'est la manière de voyager dans ces parties du monde la plus sûre et la moins coûteuse. Il y a même des trajets qu'un voyageur ne pourrait faire isolé. Du reste, on ne doit pas dire la caravane, mais les caravanes de la Mecque, attendu qu'il y en a tous les ans plusieurs partant de points divers et parcourant des routes trèsdifférentes. Actuellement il y a cinq routes principales : celles de Damas, du Djébel-Shammar , du Nedjd, du Yémen et de Djeddah. La première et la dernière sont les plus importantes.
La caravane qui se réunit à Damas est en quelque sorte la caravane oi&cielle depuis le commencement du seizième siècle, c'est-à-dire depuis que le sultan des Turcs est devenu le commandeur des croyants, le successeur des califes. Tous les ans, le sultan envoie des présents aux
i68 TROISIEME PARTIE.
Lieux 'Saints de rislamisme. Ces présents y sont apportés par la caravane des pèlerins qui partent de Gonstantinople et qui traversent d'abord l'Asie Mineure. Là arrivent les gens de TAnatolie et un nombre assez considérable de Persans. Celte caravane est commandée par un haut fonctionnaire que nomme le sultan. Il porte avec lui l'étendard d'Abou-Bccker. Les détails et l'aspect de cette organisation ont déjà été exposés, notamment par M. de Ségur-Dupèyron et par M. de Valbezen; nous n'y reviendrons pas. Indiquons seulement qu'aux portes de Damas commence le désert, dont la traversée dure plus de quarante jours. Les stations consistent en de petits châteaux, échelonnés sur la route, où Ion trouve de l'eau et où l'on dépose des provisions pour le retour : une escorte d'environ 800 hommes protège les voyageurs. La caravane s'arrête dans la ville de Maan située au sud-est de la mer Morte, traverse les localités de Madaïne-Saleh et de Heleyah et marche à peu près parallèlement à l'axe longitudinal de la mer Rouge jusqu'à Médine et de là à la Mecque.
Pendant ce trajet *, la défense et la conduite de la caravane sont confiées à quatre grandes tribus du désert, qui, moyennant une subvention du gouvernement ottoman, assument sur elles la charge et la responsabilité d'amener les
4. Les informations suivantes sont extraites textuellement d'une correspondance adressée de Damas au Uoniteur universel, le B^juillet 1867.
pèlerins de Damas à Médine d'abord, de Médine à la Mecque ensuite, puis de les ramener au point de départ. Les deux tribus chargées de l'escorte jusqu'à Madaïne- Saleh , les Oulad-Ali et les. Nouala^ fournissent les chameaux destinés à porter le hamlé ou redevance religieuse que le gouvernement envoie annuellement au tombeau du prophète, et ceux nécessaires aux troupes d'infanterie ainsi qu'au transport de deux pièces de montagne qui accompagnent constamment la caravane. Le hamlé ^ dont je viens do parler, se compose de dix-huit quintaux de bougies de cire destinées à l'éclairage du tombeau de Mahomet à Médine, et de plusieurs flacons d'eau de rose. En échange de leur concours, les Oulad-Ali et les Nouala reçoivent du gouvernement ottoman une somme de 80,000 piastres chacune.
Deux autres tribus accompagnent la caravane depuis Madaïne-Saleh jusqu'à Médine et à la Mecque; elles touchent une subvention annuelle de 23,000 piastres."
Les pèlerins sont également escortés, pendant tout leur voyage , par un détachement d'Arabes appelés Egueils, originr.ires de la province de Bagdad. Cette troupe de 80 à iOO hommes montés sur des dromadaires, est spécialement chargée d'éclairer la route.
On estime à plus de 2 millions et demi de piastres les dépenses que le sultan s'impose chaque année pour assurer le pèlerinage de la Mecque par la voie de Damas et du désert.
La caravane met sept semaines environ pour arriver
de Damas à la Mecque , en comprenant dans ce laps de temps les journées passées dans les diverses stations échelonnées le long de la route.
M. Burton a vu arriver cette caravane à Médineen i8S4*. Il en fait une peinture des plus animées et des plus pittoresques. «En une seule nuit s'était élevée une ville en^ tière de tentes de toutes formes et de toutes couleurs , depuis le magnifique pavillon du pacha avec un croissant doré et sa tenture de châles précieux jusqu'à l'humble abri en toile verte du marchand de tabac. Ces tentes étaient rangées dans un ordre admirable, tantôt formant de longues allées là où un passage était nécessaire, tantôt serrées en groupes épais. Mais comment décrire l'agitation qui règne dans cette foule et les bruits multipliés qui s'en échappent? Ici les grands dromadaires blancs de la Syrie font retentir leurs grosses clochettes : les hautes litières dont ils sont chargés paraissent autant de pavillons qui se balancent au-dessus de la foule mobile. Là des bédouins s'avancent sur leurs chamelles en se tenant accrochés aux bosses velues du pesant animal. Plus loin ce sont des cavaliers albanais, turcs ou kurdes qui dans leur gaieté brutale, semblent féroces Des vendeurs ambulants de sorbet ou de tabac crient leurs marchandises. Des Arabes de la campagne guident avec grand'peine, avec des clameurs incessantes, leurs troupeaux de moutons et de chèvres à
4 . A piîgrimage to el Medinah and la Mecqua. — La R<vue britannique en a publié de longs extraits; nous citerons souvent ipette traduction^ qui est excellente,
LES ROUTES DU PELERINAGE. Mi
travers les chevaux qui piaffent et qui hennissent. Des pèlerins luttent entre eux d'empressement pour visiter le sanctuaire, se glissent à travers les jambes des chameaux et dans leur précipitation, sont renversés par les cordes qui soutiennent les tentes. Le fort de la ville salue de ses canons l'arrivée de la caravane. Les petits garçons poursuivent de leurs injures les Persans hérétiques. Une troupe de beaux vieux chefs arabes arrivent majestueusement, précédés par leurs valets qui exécutent une danse de guerre. On décharge les fusils, on brûle de la poudre aux oreilles des passants; on brandit des sabres; on accomplit des sauts frénétiques qui font flotter au gré du vent des haillons aux couleurs brillantes. De grands personnages montés sur des mules ou marchant à pied, sont précédés de leurs coureurs armés de cannes qui, à grands cris, s'efforcent de leur faire place. Des plaintes aiguës qui s'échappent de bouches de femmes et d'enfants, annoncent que deux litières se sont violemment accrochées. Enfin les gémissements désespérés de quelque misérable indiquent trop clairement qu'il ne cherche qu'un endroit écarté pour y mourir en paix. Ajoutez à ce spectacle une atmosphère d'épaisse poussière sous un soleil resplendissant qui çà et là tire une étincelle des armes d'acier que portent les cavaliers ou des ornements de cuivre qui surmontent les tentes et les litières. »
On aura peut-être remarqué, dans le récit de Burton, que les gamins de Médine exercent leur malice contre les Persans. Il y a deux causes qui attirent aux sujets du
schah l'animadversion des gamins, aussi redoutable que celle des chiens, ce qui n'est pas peu dire en Orient. D'abord, aux yeux des Turcs et des Arabes, les musulmans persans sont des hérétiques. Les chiites, en effet, ne reconnaissent pas la léghimité des quatre premiers successeurs de Mahomet. En second lieu, ils portent de grands bonnets pointus et je crois que c'est là surtout ce qui appelle sur eux la malveillante attention de la. foule turbanisée, comme on disait au dix-septième siècle. Les adultes ne se font pas plus faute que les enfants d'adresser à ces chiites les qualifications les plusinjurieuses : ainsi ils interrompront quelque prière par des éjaculations de ce genre : « Dérange-toi maudit, fils de maudit ! pourceau ! frère d'une truie ! » Les Persans, qui ne sont pas en nombre, ne peuvent rien répondre. On exige d'eux des taxes doubles et un regard rudement inquisiteur les suit quand ils s'approchent des tombes des premiers califes. «Salue, Omar, pourceau, » leur crie-t-on quelquefois.
a A la Mecque, dit M. de Maltzan, les Persans sont obligés de faire abnégation de leur dignité personnelle. On les accable d'injures, on leur jette de la boue, on leur crache au visage ou Ton les foule aux pieds. Sous le règne de Murad IV, on leur avait interdit complètement de visiter la Mecque. Dans les anciens temps, on a souvent tué ceux qui refusaient d'abjurer le chiisme ^ »