Le dinar vaut 10 fr
mandeur des croyants, du moins des hôtes presque royaux. Le célèbre Mébémet-Âli accomplit en 1814 toutes les cérémonies du hadj^ au lendemain de ses premiers triomphes sur les sectaires et à la veille d'en remporter encore de plus éclatants. Son vêtement sacré, Tihram, était composé de deux cachemires entièrement blancs : il avait la tête nue comme les autres pèlerins ; mais, dans les rues, un officier portait un parasol devant lui. Dans sa suite, se trouvait une de ses femmes, la mère d'Ibrahimpacha, d'Ismaïl et de Toussoun, le vainqueur des wahabites. Le train de la princesse égalait la splendeur du temps des califes : cinq cents chameaux avaient été employés pour porter son bagage. Sa tente était comme un camp divisé en compartiments et entouré d'une clôture en toile de lin de huit cents pas de circuit. Des eunuques noirs, superbement vêtus, veillaient nuit et jour à l'entrée. La richesse de cette installation rappelait les Contes des mille et une Nuits. La famille de Méhémet-Ali fit alors de grandes charités aux pauvres ainsi qu'aux habitants de la Mecque et de Médine. Les libéralités de la princesse la firent regarder par le peuple comme un ange envoyé du ciel. Le vice-roi d'Egypte, Saïd, a fait aussi le pèlerinage en 1861.
Au pèlerinage accompli en 1807 par le voyageur Ali- Bey, il y avait 83,000 personnes. On sait que les wahabites, lorsqu'ils furent maîtres de la Mecque, tout en permettant le pèlerinage aux Mogrébins et aux noirs, ne permirent pas aux Turcs d'y venir, parce qu'ils se
coDdaisaient mal. Après cette interruption, la première depuis rinvasion des Karmathes en Tan 319 de Thégyre, et lorsque les Égyptiens eurent occupé le territoire sacrée il y eut, dans le monde musulman, un grand élan vers la Mecque. C'est en 1814 qu'eut lieu le premier pèlerinage, après la retraite des disciples d'Abd-ul-Wahab. Burckhardt estime le nombre des pèlerins à 70,000 hommes venus alors de tous les pays musulmans et qui parlaient plus de quarante langues. Lorsque Burton alla à la Mecque en 1854, il apprécia le nombre des pèlerins à S0,000.
Voici, pour les années suivantes, un tableau qui a été publié par M, Jules Duval; nous ne pouvons en garantir l'exactitude :
En 1854 60,000 personnes
En i85o 80,000
En 1856 120,000
En 1857 i40,000
En i858 160,000
Nous avons quelques renseignements pour Damas. Un excellent observateur, M. de Segur Dupeyron, a évalué à 2,000 le nombre de ceux qui ont composé, en 1851, ce qu'on appelle encore la grande caravane de Syrie. En 1854, M. Burton estime à 7,000 le nombre des pèlerins que la caravane de Damas amena à Médine , après s'être grossie sur la route. Le baron de Maltzan, qui a fait le pèlerinage en 1860, estime que, en arrivant à la Mecque, la caravane de Syrie comprenait moins de 4,000 personnes, et celle de Bagdad environ 500. L'année 1865 a été
remarquable par une affluence extraordinaire. A Damas, un témoin oculaire indique le chiffre de 3,000 pèlerins et il ajoute que, depuis dix ans, il n'y avait pas eu une telle affluence.
Comment donc apprécier le nombre des pèlerins de 1865? Il y a d'abord les 3,000 hommes partis de Damas, dont nous venons de parler, et qui ont pu en recueillir encore 1,000 sur leur passage. Si Ton double le nombre de ceux qui, d'après le récit de Palgrave, ont passé par le Nedjd en 1863, et si Ton suppose qu'il en est venu autant par le Djébel-Shammar et autant du Yémen, on atteint , pour ces trois dernières routes , un chiffre de 1,200. On estime au plus à 15,000 le nombre des pèlerins fournis par les Indes néerlandaises et anglaises en 1865. L'Egypte a apporté un contingent de 6,000 hommes par la voie de terre et de 20,000 par la voie de mer. On ne peut guère admettre que, des divers ports de l'Afrique orientale, il soit venu plus de 20,000 pèlerins. Avec ces évaluations, on n'arrive qu'au chiffre de 66,200, ce qui nous fait croire que M. Fauvel est bien près de la vérité quand il évalue en moyenne le nombre des pèlerins à 70,000, et celui de 1865 à 90,000 au plus.
Nous avons entendu souvent attribuer aux pèlerins de se livrer au commerce et considérer ce fait comme incompatible avec la piété que l'on peut attendre de gens qui viennent de si loin pour accomplir un précepte religieux. Nous croyons que ce reproche est injuste. Les peuples de l'Orient, chrétiens, musulmans ou idolâtres, sont essen-
tiellement trafiquants. Peu d'Orientaux, à quelque classe qu^ils appartiennent, qui ne fassent à Toccasion quelque opération de commerce ou de commandite. Parmi les gens à qui leurs ressources permettent de se procurer ainsi un bénéfice, il n'y a peut-être en Turquie que le sultan qui ne soit pas négociant à un titre quelconque.
Si Ton se reporte aux temps bibliques, on voit que le temple de Jérusalem était, à l'exception du sanctuaire, un grand bazar ^ Avant l'islamisme, les pèlerinages des Arabes à la Kaaba et leurs autres réunions nationales étaient de grandes foires. Mahomet n'a rien changé à cet usage ; au contraire, il l'a spécialement consacré. On a, du moins, interprété ainsi les passages suivants de son livre : «Prenez
1. « Le temple était à la fois la tête et le cœur de la nation
Là se rencontraient la vie religieuse et civile, le mouvement des affaires et des idées, la politique et l'école, la liturgie et le commerce. Le temple était loin d'avoir cette physionomie recueillie que nous sommes habitués à associer à Tidëe de prière et aux actes religieux; en cela, il ressemblait plus au haram musulman qu*à
une église chrétienne Le saint des saints était le seul point
tranquille et mystérieux : un silence absolu régnait derrière le
voile qui le dérobait aux regards Partout ailleurs régnaient le
tumulte et le bruit Sous les larges portiques du parvis extérieur, dans la basilique d'Hérode , une foule bigarrée se pressait autour du rabbin en renom. Les marchands de colombes , de gâteaux dressaient leurs boutiques. Les prêtres trafiquaient des peaux des victimes. Les changeurs offraient des sicles nationaux ou de !petits bronzes Tout ce tumulte de négociations, de discussions, de prières était dominé par l'éclat des trompettes sacrées, etc., etc. » (Comte de Vogué, dans le Bulletin des Pèlerinages en Terre SainiCy t. V, p. 138.)
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des provisions pour le voyage. Ce n'est pas un crime dé demander des faveurs à votre Seigneur. »
Il est positif qu*un certain nombre de musulmans entreprend le pèlerinage dans des intentions purement mercantiles, comme, par exemple, le pelletier de Bokkara, dont parle le baron de Maltzan* ; mais il ne doit pas y en avoir beaucoup. Pénétrons dans la composition d'une grande caravane et nous verrons si tous ceux qui la composent peuvent être accusés de mercantilisme. Il y a d'abord les grands personnages qui ne font pas de commerce, qui dépensent même des sommes considérables pour mener leur propre train et pour venir en aide aux indigents. A l'autre extrémité de l'échelle sociale, il y a. ceux qui vivent d'aumône. Entre ces deux extrêmes, plaçons les pèlerins qui ne sont ni riches ni pauvres, et qui trouvent, dans le débit d'une petite cargaison qu'ils renouvellent, les moyens d'accomplir leur devoir religieux : il n'y a rien là que de convenable.
Mais les plus dignes d'intérêt sont ceux qui , n'ayant aucune ressource pour faire le pèlerinage à leurs frais, ni le plus petit capital à exploiter, louent leurs bras pendant le voyage et à leur arrivée sur le territoire sacré. Quelques Syriens se livrent ainsi au travail ; mais ce sont surtout les noirs [takrouri). Aussitôt arrivés à Djeddah, à la Mecque, ou à Médine, les uns, s'emploient pour transporter
i. Tome II, p. 139.
les bagages et les marchaDdises des pèlerins riches ; d'autres nettoient les cours ou portent du bois. 11 y en a qui fabriquent de petits fourneaux, portatifs, des paniers, des nattes ; d'autres se font porteurs d*eau. Toutes les fois qu'on a besoin d'un travail manuel, il faut recourir à un noir, Jes bédouins étant trop fiers pour se louer à ce service, et les citoyens des villes arabes préférant faire le commerce, affermer leurs maisons ou mendier. Burckbardt a remarqué que très-peu de noirs demandent Taumône , et encore n'est-ce que dans les tout premiers moments de leur arrivée et alors qu'ils ne peuvent pas encore se procurer du travail. A la fin du pèlerinage, les moins chanceux. ou les moins adroits ont réussi seulement à vivre et retournent aussi misérablement qu'ils sont venus. D'autres sont arrivés à réunir un petit pécule , à Taide duquel ils font le voyage de retour avec moins de fatigue et de danger. Les plus heureux ont pu acheter une petite pacotille qu'ils débitent sur la route ou à leur arrivée dans leur misérable demeure. Je n'ai pas le courage de le leur reprocher.
Il ne faut pas manquer non plus de faire remarquer en terminant que le goût du négoce n'est pas un obstacle à l'esprit religieux* Saint Paul n'a-t-il pas été commerçant? Mahomet n'a-t-il pas été commis voyageur? L'esprit religieux a-t-il jamais manqué aux Juifs, malgré leur aptitude aux affaires?
Nous avons dû aussi rechercher si le pèlerinage a lieu dans les conditions extérieures de décence si naturelles en une circonstance de ce genre, si difficiles en même temps
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à obtenir dans une réunion nombreuse d'hommes et de femmes. Nous avons déjà touché cette question en indi* quant pour quels motifs les wahabites avaient empêché les Turcs de venir à la Mecque : les fougueux sectaires ne reprochaient pas seulement aux Turcs des actes d'idolâtrie, mais une conduite immorale: Nous sommes for«é d'entrer ici dans quelques détails, en laissant, cependant, de côté les traits de mœurs plus particuliers aux Orientaux . Les femmes hadji sont peu nombreuses, peut-être dans la proportion de 1 à 20. La qualité laisse à désirer. Assurément un grand nombre des pèlerines, soit isolées soit venant en famille, n'ont d'autre occupation que d'accomplir le précepte de la loi religieuse ; mais elles ne sont pas toutes dans le même cas. Il y en a plus d'une dont la présence permet aux pèlerins de manquer, dans les conditions les moins excusables, au grave précepte édicté au 193® verset du chapitre de la Vache. Lorsque Niebuhr s'embarqua à Suez pour Djeddah, avec une troupe de futurs hadjis, il y avait dans les chaloupes des passagères suspectes. Mais, dira-t-on, c'était la faute de ce dix-huitième siècle qui a une aussi mauvaise réputation en Arabie qu'à Paris ou a Milan. Hélas! il n'en est rien. Au pèlerinage qui eut lieu après la retraite des wahabites en 1814, la caravane qui se rendit du Caire à la Mecque par terre , comprenait des troupes de femmes qui n'étaient pas même suspectes et dont les tentes figuraient parmi les plus magnifiques. Des pèlerines de cette espèce, dit Burckhardt, témoin oculaire, accompagnent aussi la caravane de Syrie.
iH TROISIEME PARTIE.
Les conrois auraient été irréprochables sous ce rapport qne nous ne serions pas encore sans inquiétudes pour h moralité des pèlerins. En effets les poètes arabes font de fréquentes allusions à un quartier de la Mecque, a Le Scbab- Aamer , dit Ibn-el-Faredh , qui vivait au sixième siècle de l^égyre, est-il encore habité depuis que nous l'avons quitté ? est-il encore aujourd'hui le rendez-vous des amants? » Un auteur turc, Fazyl-Bey, dans le Livre des Belles, venà cependant aux femmes originaires de la Mecque un témoignage que nous nous faisons un devoir de rapporter. «0 toi, dont le signe est la pierre noire inscrustée dans la Kaaba de la Beauté... les femmes du Hedjaz ont un laid visage, corps maigre, face noire. Pire est la taille! pire la voix! Exceptons la Mecque où elles sont belles, et ont un corps pur comme de l'argent. Ce sont des femmes honnêtes et chastes. Seulement, dès qu'en Egypte une fille se signale par ses déportemenls, on la dirige vers la frontière du territoire sacré. Aussi toutes les créatures qui souillent ce territoire viennent-elles de TÉgypte. »
Quoi qu'il en soit, le grand-chérif Ghaleb avait établi un impôt régulier sur ces personnes sans distinction de provenance. Le Vespasien en burnous percevait une taxe supplémentaire sur celles qui suivaient les pèlerins pendant leur excursion à l'Arafat. On doit supposer que c'était dans Tintention d'en diminuer le nombre. Les wahabites essayèrent-ils d'extirper cette plaie en môme temps que l'idolâtrie des saints, pendant qu'ils étaient maîtres du territoire sacré? Je l'ignore, mais, en tout
cas, ils n'y réussirent pas, car, en 18i4, le nombre des coartisanes était très- grand à la Mecque tant de la provenance indigène que des apports de la caravane. Dans le temple même des femmes vendaient de la graine destinée aux pigeons : ce n'était pour plusieurs qu'un prétexte à lier conversation avec les pèlerins. Enfin le temple, dit Burckhardt, « est le théâtre d'actions si criminelles que ce serait outrager la délicatesse que de les décrire avec détail. Elles sont commises non-seulement avec impunité, mais on peut dire presque publiquement. Mon indignation a été souvent excitée en voyant des abominations qui ne provoquaient de la part des passants qu'un sourire ou une légère réprimande. »
Nous voudrions pouvoir ajouter que, dans l'ère de réformes inaugurée depuis quelque temps en Turquie, cet état de choses a changé. Mais le voyage récent de Maltzan témoigne que , tant dans le temple que dans le quartier deSchab-Aamer, les choses sont restées ce qu'elles étaient du temps de Burckhardt ^
1. Meine Wallfahri nach Mekka, t. II, p. 179 et 249. Tamisier, Voyage en Arabie, 1. 1, 102.
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La première cérémonie consiste à se vêtir da costume sacré appelé ihram. Les versets 1, 96 et 97 du chapitre de la Table en font mention. Ici, comme pour la prescription même du pèlerinage, il ne semble pas qu'il s'agisse dans le Coran d'une institution nouvelle : il est donc permis de supposer que les Arabes d'avant l'islamisme s'en revêtaient aussi. L'ihram est un linge blanc ou à raies dont on s'enveloppe les reins : le pèlerin jette un autre linge sur ses épaules en forme d'écharpe : il ne porte aux pieds que des sandales. Les femmes prennent aussi ce vêtement consacré, mais elles restent voilées, à l'exception de celles des wahabites. Tous les pèlerins se font, à cette occasion, laver, parfumer, raser et couper les ongles : on récite quelques prières. L'usage est de ne revêtir l'ihram que lorsqu'on fait le pèlerinage pour la première fois, mais, par dévotion, d'anciens hadjis le prennent à chaque voyage, tandis que, sous prétexte d'indisposition, d'autres pèlerins gardent leurs vêtements ordinaires. Les
voyageurs qui se rendent de Suez à Djeddah par mer revêtent ordinairement i'ihram lorsqu*iIs ont doublé le cap Wardar, situé au sud de Jambo et au nord de Rabegh '. Les pèlerins de Syri^ mettent l'ihram après avoir dépassé Médine, à Asfan ou Osfan, à deux stations de la ville sainte. Cependant, dans le Livre des Boutes et des Provinces^ cette cérémonie est indiquée à Djohfah plus près de Médine^. En 1854, Burton et ses co-pèlerins ont pris rihram à un endroit appelé Zaribah. Les habitants de la Mecque le revêtent aussi au moment où les cérémonies vont commencer. Sur la route de Bagdad à la Mecque, on prend rihram à Kyrn-e)-Ménazil, où Ton rencontre les pèlerins da Yémen.
La première cérémonie a lieu au mont Arafat , à six lieoes de la Mecque. Ce lieu est célèbre par le souvenir de la rencontre d*Adam et d*Ève après une longue séparation. On s'y rend en masse et processionnellement. L'étendard du sultan est déployé ; la plupart des pèlerins récitent des prières ou lisent le Coran. Les bédouins du voisinage galopent aux flancs de la caravane sur de rapides dromadaires. Ils sont accompagnés de leurs femmes qui rivalisent de hardiesse avec les plus intrépides cavaliers. On traverse la vallée de Muna, où a eu lieu le sacrifice d'Abraham. On doit s'y trouver pour la première prière et y rester jusqu'au lendemain matin, mais cette prescription