L'Arabie heureuse
en Arabie équivaut à celle de cçnt viùgt mille francs ea France. ÎBUe provenait de meâ- appointements, comme bey, etsilrtout comme médecin, quoique eaiètté dé!^ '• '• ^mère^^)dit& jeioe dîBiik«ndas$« jfimaiseriem Mbi^iop • .'.'îilfait, par les cadeaux, au delà de.mes désirs^Tes lips^ m'envoyant des armes, les autres dès diamanl^y.les . autres des bijoux, quelques-unfi de l'argent. ••4V* Puis ma dépense à la Mecque* était à pey prè^** nulle:- . * \ '\'^
• Avec * mes deux domestiques, mes- dix chevaux) -/ mon portier et un • çetit ejsclave, je n*ai Jai»fiis;pu* ' dépensée plus de treiite francs par mois, c'ést^ànlire, ^ ' toujours pour garder la proportion, çpielque çhôs^ . comme oent vingt francs*
Au moment du départ, j'avais réalisé tout ce.q«i. • était réalisable. Excepté mes diamants quejeport^s>*,
sous l'aisselle enfermés dans une pkite sacoche, de '*
peau» j'avais vendu- ce que j'avais de trop en àrrties,^ .
enîfebstumes, en meublea- . -, . .;•
J'affectais Vair. d'uB simple pèlerinr-EQ; Orient; li)rsf^*ër qu'oit vo^^è^^sfurtout, il ne faârp6i«t'pamftre*trop* • •
Digiti;
L*AIUBIE HSUARQSSi 3
riche, princîpakmefit larsqu'on ne voyage pas tvec un caffaetôre officiel.
En arrivant sur le boutre, je trouvai mon campe^ ment tout préparé. On avsât d'abord.voulu, pourme faire honneur, me donner la dunette, mais je savais trop que je ne Thabiterais pas seul pour accepter cette distinction.. Mes. tapîs étaient donc étendus sur un cadre près de la.boussole.
J'avaismèa[i petit nègre qui étaitdiargé du département des pipes., Il s'appdait Bell^.
J'avais en outre mes deux domestiques^ Sélim et Mohammed. Sélim était cuisinier et chargé de Tinté* rieur de la maison. Mohammed avait soin de mes chevaux et faisait mes courses. Tous les deux étaient Arabes;, seulement, Sélim, qui avait été longtemps au Caire, où j> Tavais ^gagé, parlait parfaitement le turc» Cétait mon confident. Il était très-adroit, très<insinuant et très-discret. Cette dernière qualité est inappréciable chez un Arabe, à cause de sa rareté. Ces gens-là sont toujours causeurs comme au temps des Mille et une Nuits.
Quant à Mohammed, c'était TArabe vulgaire dans toute Facception du mot. Son seul mérite était son aptitude à soigner les chevaux.
Ces deux hommes et Bellâl composaient toute ma suite.
Ce dernier était un petit nègre Zanguébarien. Il avait été pris dans les environs de Honbaz, petite ville située sur la côte du Zanguebar, et qui fait partie des États de Timam de Mascate. Il était trèsfin, très-intelligent, et je dirai presque qu'il avait quelque chose de distingué dans les manières. Cette distinction, et ce que je pus tirer de ses souvenirs, me portaient à croire qu'il était le fils de quelque chef. Il avait les goûts les plus aristocratiques : il aimait les chevaux, les armes, les bijoux, et surtout la musique; je pourrais même dire qu'il était l'inventeur d'un instrument : il s'était fait un arc mélodieux : une corde à boyaux, extrêmement tendue, faisait les frais de ce luth à une corde. La nuit, au clair de la lune, il se posait comme un barde, et tirait de son arc trois ou quatre notes différentes qui se perdaient en gémissant
dans le bruissement des vagues. Cela avait quelque chose de mélancolique qui plaisait à Bellâl et à l'équipage, et qui ne me déplaisait pas. Toutes les nuits, à rheure fixe, aussitôt la prière du soir terminée, il passait à Tavant du navire, là où la proue brise les flots, et se mettait à pincer sa corde. Cela durait jusqu'à minuit.
Mais ses auditeurs les plus assidus étaient les dorades et les dauphins, qui jouaient à Favant du bâtiment, et qui, bien certainement, eussent renouvelé l'histoire d'Amphion si Bellâl fût tombé à la mer.
Les musulmans ne doutaient pas que tous ces poissons ne vinssent là pour écouter Bellâl. Cette croyance avait dans leur esprit d'autant plus de fondement que, pour eux, les dauphins sont des sirènes.
A minuit, la musique de Bellâl cessait et était remplacée par un concert de grillons qui avaient leur logement dans les trous de la cale. A minuit, on s'endormait insensiblement, à l'exception des hommes de quart et de vedette, qui se tenaient à Favant, et qui,
6 l'AHABIE IFEURCU^e.
iUYisiMes à Textérieur, exploraient la mer à des distances* inouïes.
En Nubie, j'avais eu un exemple non moins étonnant de cette acuité de Tceil, ou plutôt de cet instinct qui a quelque chose de celui du chien de diasse. Un Nubien rejoindra un voleur à quelque distance qu'il soit, du moment où il est mis sur la trace de son pied.
De temps en temps, au milieu de Tobscurité, on croisait de petits bâtiments qui passaient silencieux avec une flamme à Tavant du navire.
C'est une double précaution pour éviter les bancs de corail et les rencontres de bâtiments.
En outre, cette flamme, entretenue avec soin, empêche d'abord l'individu qui l'entretient de s'endormir, et ensuite indique aux pirates que l'on est sur ses gardes. Car ces veilleurs de nuit ne sont placés là qu'en vue des pirates, qui, déguisés en pêcheurs, ou plutôt qui sont de? pêcheurs, cumulant ces deux états, dévalisent en un tour de main le bâtiment qui a le malheur de s'endormir.
jJ-MiABl^ HEUaBUfiE. 7
UB&nuit, sens Ttines nn bâtiment qui avait Fair de se conduire tout seul. Le feu de ee bâtiment était éteint. Le i^vire gourernait droit «ur des récifs ; nous le hélân^s pour le prévenir du danger qu'il courait. Bersonne^nejEious répondit, et te bâtiment alla heurter un banc de conail.
Deux hommes sautèrent dans iaobaloupequi nous suivait à la prolonge, et gouvernèrent sur le bâtiment. Le bàtimadt était vide, taché de sang et pillé. R«i6-Ali déckura que c'était l'œuvre des pirates, qui, de peur d'être découverts, avaient laissé te bâtiment suivre son chemin, après avoir tué les hommes, ies femmes et les enfants, et pillé les marchandises.
La surveillance en redoubla à notre bord, non-seulement pour cette nuit-]&, mais pour les nuits suivantes.
Pendant le jour, grâce à la chaleur étbufltante qu'il faisait, on dormait bien autrement encore que la nuit. Les nègres seuls supportaient cette chaleur avec dé- Uces. Tandis que nous cherchions l'ombre partout où elte était, pour nous y réfugier, eux se coushatent au
grand soleil, n'ayant pour toute couverture que la mousseline de leurs turbans qui leur servait de drap de lit ; de même que c'était leur seul abri contre le soleil, c'était aussi leur seule défense contre la rosée. D'autres s'amusaient à pécher au trident. Le pécheur, à cet effet, se plaçait à l'avant, lançait son trident retenu par une corde, et manquait rarement la bonite ou la dorade contre laquelle il était lancé.
D'autres se baignaient au milieu des requins.
La première fois que j'avais vu cet effrayant spectacle, j'eus la bonhomie de leur crier de prendre garde. Le capitaine me rassura.
— Bon I me dit-il, sois tranquille, ils mangeront le requin avant que le requin ne les mange.
— En effet, les nègres m'ont toujours, dans mes traversées de la mer Rouge et de la mer des Indes, paru plus friands de requins que les requins friands de nègres. J'ai vu, au reste, plus d'un duel entre homme et requin, dans lequel l'homme était toujours vainqueur.
Ainsi, le nègre ne quitte jamais une espèce de bra-
l'arabib heureuse. 9
celet en cuir qu'il porte au bras gauche ; k ce bracelet est attaché un large couteau recourbé. Quand il se sent flairer de trop près par le requin, le nègre tire son couteau et passe comme un éclair sous son ventre. Seulement, en passant, il lui a ouvert le ventre, quelquefois dans une longueur de trois ou quatre* pieds. Le requin poursuit Thomme en traînant ses entrailles ; mais l'homme, qui nage aussi vite que lui, évite les effroyables coups de queue qui l'anéantiraient. Quant k la gueule, c'est le moindre de ses soucis. Il faut que le requin se retourne pour happer, et toujours il met dans ce mouvement une certaine lenteur. Pendant qu'il se retourne, l'homme a passé de l'autre côté du bâtiment, faisant quelquefois en passant une nouvelle victime. Les requins, blessés ainsi à mort, plongent et disparaissent comme la baleine. Mais tout blessés qu'ils sont, ils suivent sous l'eau le navire, souvent une heure, deux heures, trois heures ; après ils remontent à la surface. Alors ils ont perdu leur sang. A ce moment, on leur passe un nœud coulant au cou, on les laisse suspendus jusqu'à ce qu'ils soient
40 l'aHABIE HElTREirSE.
bien morts ; puis on les amène sur le pont, oA on les dépèce, et où chacun tire au plus gros morceau.
Les uns font bouillir, les autres font frire, les autres enfin font sécher au soleil leur part.
La meilleure de ces trois préparations est exécrable. Cependant c'est la nourriture la plus habituelle des habitants de Mascate et de Zanzibar, et surtout des marins, pour qui c'est un morceau des plus délicieux.
Aussi, dès le lendemain denotredépart, comme deux nègres s'aperçurent que trois ou quatre requins folâtraient dans le sillage de notre boutre, ils jetèrent à la mer un hameçon avec une chaîne de fer, Thameçon amx)rcé d'un morceau de suif. Cinq minutes aprte, un des requins se débâEttait à briser la chaîne. Heureusement, celle du îmutre avait été misé à Tépreuve par des pôdies du môme genre. Aux cris poussés par le marin en vedette pour surveiHer la ligne, cinq ou six de ses camarades accoururent et fie mirewt à tirear le squale. Ces hommes étaient îiaturrfleraaït les plus vigoureux, c'est-à-dire des nègres du Zanguébar. Rien li'eût été plus beau pounin peintre que la vue
decescaloBses d'ébène «an musdles tendtis comme ceux des lultevirg antiques.
Après quelques mâinites d'eSbrte Tfonis, ils parvinrent ^ faire perdre au requin le poM d'a^ui ^{ue loi offrait Teau, et à loi donn^ une position verticale.
Un instant on laissa Tanimal pendu ainsi pour loi donner le temps de se pâmer. C'était un beau requin bleu, un peu plus foncé quePazurdu ciel, deFespèce de ceux que les Arabes nommenit elazerac (peau bleue). Quant au requin, il s'appelle damphir en langue du Hedjaz. Après vingt minutes de suspension pendant lesquelles Je drôle faisait Je mort, on le hissa sur le pont en prévalant tout le monde de s'écarter. Mais la curiosité fut plus forte que la crainte du (knger. On fit un grand cercle autour de l'animal, cercle qui s'élargit rapidement lorsque, se sentant de nouveau un point d'appui, grâce au pont du bâtiment» le requin se mit à jouer de la queue et à montrer en bâillant sa double rangée de crocs, inclinés en dedans de manière à ce qu'ils ne lâchent plus la proie, une fois la proie happée. La gueule, qui semble petite à
première vue, prend, lorsqu'elle s'ouvre dans les convulsions de Fagonie, une effroyable dimension.
Cependant notre requin n'était pas de grande taille : il pouvait avoir huit ou neuf pieds. Les requins bleus ont jusqu'à douze pieds ; les requins blancs, quinze et même plus.
Dès le même jour, le requin fut dépecé, bouilli, frit, rôti.
J'avais la plus profoude répugnance pour ce mets. . Sur les instances de Sélim, qui prétendait qu'il avait une manière de préparer le requin à m'en faire lécher les doigts, je me hasardai encore à goûter son ragoût. Sélim en fut pour ses oignons, son piment, son ail» son gingembre, son girofle, son huile et son vinaigre. A la première bouchée le cœur me leva. Pour ce jour-là, je dînai en regardant dtner les matelots. II est vrai que ce jour-là ils dînèrent pour eux et pour moi.
Le requin y passa tout entier, à l'exception du foie, qu'ils conservent pour faire de l'huile. Un foie de requin contient de vingt-cinq à trente livres d'huile.
Cette huile leur servit à peindre le boutre, et, tout ea peignant le navire, à se frictionner le corps. Grâce à ces frictions, les nègres infectent, mais ils peuvent rester nus au soleil. C'est aussi à ces frictions qu'ils doivent de pouvoir rester des heures entières à Teau. C'est un reste du massage antique ; seulement les anciens se frottaient d'huile parfumée. Au reste, je défie Guerlain lui-même de parfumer Thuile que l'on trouve dans la mer Rouge et dans l'Yémen. Les seules huiles que l'on y récolte sont l'huile de palme, l'huile de sésame et l'huile de poisson.
Comme moi, Reïs-Ali avait un petit, nègre attaché à son service particulier.
Je me trompe en le désignant sous le nom générique de nègre : c'était un Abyssin, marqué au type de la vieille Egypte. Son teint était olivâtre, son nez plutôt aquilin qu'aplati. Il avait les yeux grenat, doux comme du velours, et des lèvres européennes pour la forme, sinon pour la couleur.
Une particularité me frappa, c'est que l'Abyssin de Reïs-Ali portait le même nom que le nègre de Robin-
M l'ARABI& «EUREU6E.
son Crusoé. Il s'appelait Djoûma, c'est-à-dife VmdreM. Je doute cependant que Reïs-Ali att jamais la le chef-d'œuvre de Daniel Foë.
Djoûma était à k f ois le secrétaire, le vatet de chambre et le garçon de confiance de Reïs-Ah; fl avait la clef de toutes les armoires de son patron, jusqu'à celle de la caisse. Reis-AU qui, défiant comme tous les Arabes, avait des secrets pour son fils, n'en avait pas pour Djoûma ; Djoûma était le favori le plus influent que j'aie jamais counn. Il se disait de Gondar et se donnait pour musulman. Peut-être, en effet, était-il de Gondar, mais h coup sûr il n'était pas musulman. Un musulman ne peut jamais être réduit en esclavage par un autre musulman. Seulement, lorsqu'un infidèle, quel qu'il soit, attend qu'il soit esclave pour se convertir, il reste esclave.
Mais qu'est-ce que l'esclavage chez les Arabes? L'esclave, chez l'Arabe, devient Fenfant de la famille, et souvent même, comme Djoûma, le maître de la maison. Djoûma n'eût pas échangé sa position d'esclave contre la liberté la plus étendue.
^a^nd Fesclave devient riche, il peut racheter sa libePlé.Mais, sUlfede vient pauvre, sa place est toujours marquée da&s la famille, et non-seulem^t sa place à lui, mais celle de ses enfants. Si le maître, ce qui est -rare, est mai pour lui, il réclame auprès des amis de son maître. Alors les amis adjurés par TeSclave invitent le maîtreà le Tendre. Si le matoe résiste, Fesdave s'adresse au^sadi, qui initervient et l'oblige.
Il y a plus, si \m musulman ^sompte au nombre de ses ifemmes deux esclaves, si ces deux esclaves, de ^caractère opposé ou de nation différente, ne peuvent vivre ensemble, elles s'adressent d*abord aux amis, afin que le maître vende Tune d'elles. Sur son refus, eQ^, à leur tour, ont recours a» cadi, qui tranche la ques- «î€im 'Si le maître n'a eu d'enfant ni ,ie Vum ni de l^autre. Il 'pevit les tendre indifféremment. Si l'une d'elles seulement n'a pas d'enfantiie lui, c'est e^e^là que le maître est foreé de vendre.
L'enfant né du maître est libre, et U 'c^e, qoi ne iprat plus élre vendue, ne reste esclave que de nom. Le maître valant à mourir, ^le est libre tout à fait.
16 L*ARÂBIB HEUREUSE.
L*Ârabe, qui sait si bien combien il est doux de ne rien faire, n'exige jamais de son esclave un travail au-dessus de ses forces. Il veille à ce que rien ne lui manque, et se prive parfois du nécessaire pour donner un peu plus de bien-être à son esclave ou à ses esclaves.
Maintenant il faut faire la part des défauts de l'esclave, qui sont souvent des défauts de race. Le Cafre^ relativement aux autres, est presque idiot. Le Magûa est à peine au-dessus du Cafre comme intelligence, et, de plus, il est méchant. Les Gengiroux et les Machidas sont féroces. Les Maracatos, appelés BiHs à Bourbon, sont anthropophages. J'ai vu à Bourbon, conservée sous un verre, la tête d'un Bibi qui avait tué son enfant, l'avait fait cuire et l'avait mangé > tout ce qu'il avait gagné à la civilisation, c'était de ne pas le manger cru ; les Fertits et les Niamn-Niaim ne se fussent pas donné la peine de le faire cuire.
On comprend que ces différents défauts doivent nK)difier le bien-être de l'esclave qui, si jeune qu'il ait été pris, conserve ses instincts primitifs.
Les Nigritiens, par exemple, appelés Takrouris à la Mecque, sont habitués, femmes et hommes, à aller nus dans leur pays natal. Eh bien 1 quelque part qu'ils soient transportés, le moindre vêtement les gène, et ils tendent toujours à la nudité.
Revenons à Djoûma, qui, le troisième jour apiès notre départ, se roulait sur le pont en poussant des cris que j'entends encore. J'accourus à ses cris. Il avait la bave à la bouche, ses yeux étaient injectés de sang, ses dents étaient serrées à se briser. Je crus qu'il avait une attaque d'épilepsie ou de rage. Tous les autres Ventouraient et essayaient de le maintenir; seulement, pour en arriver là, il fallait la force de quatre de nos hercules nègres. J'ai dit quelle avait été ma première impression. Mais, à la jambe de Djoûma, serrée fortement par une corde à la hauteur de la cheville et horriblement gonflée, je compris qu'il y avait une piqûre quelconque làdessous.
En effet, à trois pas du pauvre Djoûma, un scorpion était en train de se suicider dans un cercle
46 l'arable H£UREU5B.
de feu. C^it un scoFpion jaune. Les scorpions jaunes sont les jrfus dangereux dans toute l'Afabie. Dans rAfrique septentrionale, ce sont les noirs. Sur la cdte orientale, à Quiloa et à Mozambique, œ sont les rouges.
J'appelai Sélim, lui criant du plus loin que je l'aperçus, de m'apporter ma trousse.
Djoûma, en descendant à la cale puiser de Teau, avait été piqué par un scorpion entre l'orteil et te second doigt du pied gauche. La douleur avait été excessivement vive, cependant moindre que du moment où il avait appris qu'il n'y avait pas d'espoir de le sauver. En^efifet, nos médecins du bord, et tout le mondeest médBcin sur un boutre, étaient à bout de ressources. Ils avaient d'abord lié la jambe, puis cautérisé la plaie avec un fer rougi. Tout cela n'avait rien fait L'enfant était pris d'un tremblement nerveux qui, si on ne lui appliquait pas de véritables spécifiques, devait le conduire au tétanos.
On en était à la magie. On lui faisait avaler de l'^u dans laquelle on avait détrempé des versets Jdu Coran.
L*JkRâll£ HEUREUSE. f9
lifa^ lemalirésistaità ce remède infaillible. Rets-Ali sedéseepérait.
En v(^fafit le désespoir de son patron, Djoûma avait commencé à comprendre le danger. C'était celte conviction qu'y: allait mourir qui, bien plus encore ^e la douleur, faisait pousser dos cris de possédé au pauvre «liant.
Sélim arriva' avec ma trousse, et l'ouvrit devant tout le monde. La vue des divers instruments produisit une grande «^isation, et le mot de hakim jmssa de bouche en bouche et fit renatitre un peu d'espoh-. Hakimveut dire médecin. Mon premier sein fut de chercher, au milieu de toutes ces cautérisations, la blessure primitive, qui Ti'ôtait pas plus considérable qu'une piqûre d'aiguille. Un petit cercle livide me ta dénonça. Je débridai la plaie, loais le sang- ne sortait point nmlgré l'ouverture. 11 fallut l'attirer en saçant la plaie, ce que fit un des premiers psyltes. Au 'bout de quelques secondes, le sang arriva abondamment.
Pcncfeint ce temps, Mohammed m'avait apporté un flacon d'alcali. Je laissa tomber plusieurs gouttes de
âO L*ARABIE HEUREUSE.
la liqueur dans Touverture pratiquée par la lancette. Ce fut une nouvelle cautérisation qui, lui faisant éprouver une douleur aiguë, redoubla ses cris et ses contorsions.
Je ne fis attention ni aux uns ni aux autres, et continuai le traitement. Sélim tenait tout prêt un verre d*eau rempli à moitié. J*y versai cinq ou six gouttes d*alcali et forçai Djoûma à boire le tout.
Au bout d'un quart d'heure, le traitement avait produit un effet qui mettait tout le monde en admiration. Le calme dans lequel Djoûma tomba fut en raison inverse de l'agitation à laquelle il avait été en proie. Son pouls, après avoir donné quatre-vingt-cinq pulsations par minute, n*en donnait plus que soixantehuit ou soixante-dix.
Reis-Ali était enchanté. Seulement ce sommeil rinquiétait ; n'était-ce pas le sommeil de la mort, ce sommeil si profond qu'il semblait une léthargie ? Puis Djoûma était insensible au toucher. J'avais beau dire à Reïs-Ali que je répondais de tout, le pouls, surtout pour un Arabe, était insensible.
l'àrabib hkurkuse. 21
Je fis apporter la glace de mon nécessaire, je la mis deyant la boache da malade. La glace se couvrit de Tapeur, et Reis-Ali, ainsi que les assistants, furent coDYaincus que Djoûma n*était pas mort. Seulement eo reviendrait-il.? Une piqûre de scorpion jaune est presque toujours mortelle en Arabie, surtout avec le mode de traitement appliqué par les indigènes.
J'avais fait préparer à l'ombre et avec des voiles une espèce de couche. On étendit Djoûma sur ce lit improvisé. Je mis un nègre de planton pour chasser les mouches et les fourmis, que les pâtes de dattes avaient attirés par milliers, et qui rivalisaient de gourmandise avec les rats et les souris. Je plaçai Sélim en sentinelle, avec charge de veiller^ et de m'appeler aussitôt que le malade ouvrirait les yeux. Sachant que ce sommeil durerait au moins deux ou trois heures, j'invitai Reïs-Ali à faire préparer sous mes yeux, et par les soins de Mohammed, élève de Sélim au point de vue culinaire, une bonne poule au riz. Il va sans dire qu'on voulait échauder et dépouiller l'animal. Je m'y opposai. 11 fut brûlé et flambé à la manière française,
après avoir toutelbis été saignera là maQ^reiiiMuImane. Ce peint fut, coamie' je m!y attendw,. Tolqet d'une dîsdimiHi;
Jrdédarai que le cordial qui' darait reotnforterrle malade était justement- dans la. peau; Oeito^ d&t^ mation, qui d'ailleurs n'avait: rîQi de contraker; h la loi musulmane, laquelle, même dans certain» ei»^ dans les cas de maladie surtout, permet .Fém]^' des choses prohibées 9 cette a£Srmation l^ra toois^ les scrupules.
Cinq minutes après son réveil, Djoâma était accroupi avec sa poule de riz entre ses jambes. Uparaisrsait trouver le traitement fort à son gaùt
Le lendemain, il était guéri de la piqâre. Gé qui fut plus long à guérir, ce fut la cautérisation. J'aurais pu demander à Reïs-Ali tout ce que j'eusse voulu^ méote son boutre : il m'eût certainement tout donné. Auasi^ pendant toute la route, et môme à t^re, il n'y; eut sorte de prévenances dont je ne fusse. Ftoblet: da sa part.
Sélim et Mohammed reçurent cbacun^etseteat^leur
HDportaooe^ une spl^idide gratification. Cette grattfication étaitcbka certainement le douUe da prix qu*aFait coûté ajourna. lorsqu'il âmt été veiKlii.
Cette cure^ comme on comprend bien, me donim une fort beUe clientèle à bord du boutre, et il n'y eat pas mi passager m: un marin^ qui ne vtnt me demander une consultation.
N<ms aykms. encore six jours de traversée pour ^ arrlyer à Confoda, dernière ville de la. proTinee du Hedjaz* Je ma fis apporter mon fusil et: me mis à tirer des mouettest des goëiands et des paiUes^Urqueue. Quand je tuais, les nègres se jetaient àda mer à Yemi Tun de Tautre et rapportaient ranimai* Seulement il arrivait, parfois qu'un requin était là avant le nègre, et que, quand le nageur allongeait le bras, l'oiseau était javalé. Alors le nègre regardait la chose comme une induite^ et il s'ensuivait entre l'homme et le poisson un duel dans lequel le poisson avait toujiMirsile dBssous.
Paadant ma chasse, je m'aperçus qu'il se faisait un grand mouvement à bord. Tout, le monde se {pressait
Si l'àràbib heureuse.
à Tarant. J'étais resté à peu près seul sur la dunette. Je regardai du côté où regardait tout le monde.
Je vis à rhorizon une espèce de barque, laquelle semblait chasser devant elle une ligne de brisans. Mais ce qu'il y avait d'extraordinaire, c'est que ces brisants étaient mobiles et semblaient marcher devant la barque.
Je me fis apporter une lunette par Sélim. Sélim, qui voyaitdans quel but favajs demandé ma lunette, essayait de me donner des explications.Mais il avait beau foire, je ne comprenais pas le mot arabe, qu'il me répétait cependant à satiété. Je portai la lunette à mon œil, et tout me fut expliqué. La barque était une baleine. Le récif mouvant était un banc de sardines qui fuyait devant elle. Le monstre ouvrait d'un mouvement régulier une gueule grande comme un four, et la refermait avec la même régularité. Elle lançait Teau par ses deux évents.
La présence d'une baleine dans la mer Rouge est un événement assez rare pour préoccuper des marins arabes. Aussi, comme on Ta vu, tout notre équipage
était-il fort préoccupé. Si Ton. pouvait joindre et prendre la baleine, c'était la fortune de Féquipage. Le capitaine aurait pris une part, deux parts peut-être; le reste eût été pour les matelots. Ce n'eût plus été vingt-cinq ou trente livres que Ton eût recueillies, comme on avait fait dans le foie du requin, mais bien deux mille à deux mille cinq cents. Notre baleine, bien entendu, était petite, mais, telle qu'elle était, on s'en fût contenté.
On gouverna pour s*en approcher. £n même temps, on mettait les deux canots à la mer. Quatre hommes et un barponneur, dépouillés de tout vêtement, descendirent dans chaque canot. Nous regardions, du pont, cette chasse avec le plus grand intérêt.
Mais je compris bientôt que nos hommes étaient plus inquiets que joyeux de leur bonne fortune. La baleine, qui porte le nom de semeck-yoûnes^ je me le rappelle à l'instant même, c'est-à-dire poisson de Jonas, la baleine, quoique innocentée, au point de vue de la science moderne, du crime de gloutonnerie dont on l'avait accusée, la baleine,
d6 L*ÀRÀBIE HEUREUSE*
^Sr}e, représentait h leurs yenx nœ trop terrttie tradition pour qu'il n*y eût pas quelque héâtatira dans le combat qu'on allait lui liyrer.
Une des barques s*approdia du terrible célacé. BUe était montée par nos vainqueurs de requins*
Mais le requin était pour eux un ennemi habituel, un ennemi de tous les jours, un ennemi connu avec lequel chacun de ces hommes s'était mesuré vingt fois, tandis qu'il n'en était pas ainsi de la balenie.
La baleine était l'inconnu. Une des barques cependant s'approcha assez résolument de l'animal, lequel, toujours occupé de mordre des boucha dans son banc de sardines, ne paraissait faire aucune atteotîoH aux deux coquilles de noix qui s'i^procbaîefiËt de IvL
Quoique la balëne, grâce à la couche de graisse dont elle est couverte, et pour laquelle eUe estlrecber-^
chée, att Tépidenne assez peu sensible» il parait que l'éigratigiinre fit son efiet, car elle plongea ausâtôL Les deux bateaux se trouvèrent entraînés dans Fabime qne creusa l'énorme cétacé. Toutefois ni Fun ni Fautre, par bonbeur, ne fut englouti. Nous les vîmes rester seuls sur la mer bouillonnante et couverte d'écorne.
La baleine avait disparu en fouillant l'eau de sa queue. On attendit avec une certaine anxiété pcmr savoir l'endroit où elle reparaîtrait.
Les regards embrassaient tout le cercle de l'horizon, chacun fixant ses yeux dans la direction qu*il croyait que le moastre avait prise.
Elle reparut, au bout de dix minutes^, à trois cents mëtipes à Varriëre du bâtiment. Les deux barques» qui avaient vu qu'il ne leur était point arrivé malheur à cette première attaque, s'étaient enhardies. Elles se mirent et la poursuite de l'animal, pi le boutre abaissa' sa voile de manière à demeurer en panne. Nous nous trouvions dans le dernier mouillage du territoire de la Mecque. Nous étions assez près de terre pour dii^.
tinguer les maisons, comme des points blancs surmontés de panaches verts. Les panaches Terts, c'étaient les palmiers. Nous étions au milieu du petit archipel des Sœurs, en face de File que les Arabes appellent Diebel-Serchen. Ces tles, qui ont toutes des criques où Ton peut se réfugier en cas de mauvais temps, sont toutes habitées, mais momentanément et. capricieusement, par des pécheurs.
J'eus ridée, pendant que les marins chasseraient la baleine, de profiter de l'heure qu'ils emploieraient à cet exercice pour chasser la gazelle, dont ces lies sont très-bien garnies. J'appelai une des deux barques et lui fis donner l'ordre par Reïs-Âli de me déposer sur l'ile Abbléd, qui était la plus rapprochée de nous. Je pris mon fusil, et me fis suivre par Sélim et un nègre du bord. Je n'avais pas de plomb à chevreuil, maïs, selon> la coutume arabe, j'avais des balles coupées eo sept ou huit morceaux.
La barque me copduisit à l'île, et se hâta de remettre le cap sur la baleine. Je restai dans l'Ile et me mis en chasse.
Ces lies, à la base de corail et à la sommité calcaire, sont couvertes d'une espèce de maquis (taillis], de gommiers et de mimosas, qui eux-mêmes appartiennent à la famille des gommiers. Il n'y a dans ces îles d'autre sentier que celui qui est tracé au bord du rivage par les pécheurs. Elles sont assez élevées pour qu'on les voie de dix-huit à vingt milles en mer. Outre les pécheurs dont j'ai parlé, et qui tracent le chemin du bord de la mer, Tlle est peuplée d'autres industriels qui font aux poissons une guerre acharnée. Il semble que tous les cormorans, tous les pélicans, tous les goélands, toutes les mouettes, tous les ibis, toutes les cigognes delà mer Rouge se soient donné rendez-vous à Abbléd.
Hais comme aucune de ces espèces n'était, à mon avis, meilleure à manger que le requin, je les laissai me regarder gravement, sans m'occuper de les troubler dans leur contemplation.
Au milieu de tous ces oiseaux, je fis lever une bande d'oies sauvages. J'envoyai mes deux coups de fusil à travers la bande; il en tomba trois. Sélim ei>
30 L'ÀftJ^tlR aKUAÎV&B.
chargea notce aigres qui fui presque ti^M^ au saom^eot où. tes Qia& s*éiaienl tovées, de m'avoir crié : 0ms! Ouis! puifique^cak éveil lui violait la peine de porter uu poidfi de (touzeou quinse livrear.
Je voyais en oulre de temps en temps ésB aninmux: de la grosseur d'un ehat sauter i^lein6i£t d'un arbre àFautre. J'ignorais à (psUe espèce ils appartenaient, et eroj^s avoir i^ire h de gros écureuils. J'envoyai ua coup de flisil à Vun d'eux;, il tomba. Sélim courut pour le immassep, mais il arrm trop taard. Trois^ ou quatre iadividue de la même espèce s'ètafent (imparés du Uessé ou du mort et remportaient avec de grands cris.
Le nègre alors me cria :
— Girthl (Urth! Ce qui voulait dire : '- Singe ! Singe!
J'en avais déj^ tiré en Nubie» du câté de Sennaâr^ mais ils étaient beaucoup plus gros, et de^ l'espèce des cynocéphales, ce qui fait qu'à la première vue je n:'avaifi psys reconniit ceui-ci. Je remarquai alors, qu'ils se tenaiimt phis paarticulièrement sur les papâQf^
àaat fort friands da papayes, fruU excaUant au gaâl, rafraiehlssant quaiqiifô sucré, ressemblant à im coneombre, avec des pépins noirs et ronds comme des grwis de poivre. Souvent j'avais voulu faire comme faisaient mes singes, me laisser aller à ma sympathie pour les papayes. Mais les Arabes m'avaient toujours arrêté en me disant que les papayes donnaient la fièvre.
Comme je ne connaissais pas l'espèce de singe à laquelle j'avais affaire, j'invitai Sélim à mettre plus de rapidité dans ses évolutions, afin d'arriver avant les amis ou parents du prochain blessé ou du prochain mort. L'occasion ne se fit pas attendre. Je tirai un second singe, qui tomba comme le premier. Sélim s'élanga et le ramassa en efiet avant qu'il fût secouru par ses compagnons.
Mais, dans sou empressement, il ne s'aperçut pas qa'U n'était que blessé, de sorte que celui-ci lui fit, en termes de combat, une prise à la main. Sélim, en véôtaUe. Araha ((u'il était^ voyant que le singe ne voulait pas desserrer la mâchoire, prit à sa ceinture
son djembie (poignard), et, sans se plaindre le moins du monde, sans jeter les hauts cris comme eût fait un domestique français, trancha la tête du singe aussi adroitement que fait un bourreau turc à l'endroit d'un condamné à mort. Puis, il lui desserra les dents à l'aide de son poignard, et, cette double opération terminée, il me rapporta l'animal en deux morceaux.
Je voulus bander la plaie, mais Sélim me pria de le laisser la traiter à sa manière, disant que ce n'était pas la peine de me déranger pour si peu. Il suça le sang pendant cinq minutes, et, déchirant un morceau de sa manche de chemise, il banda sa main, et il n'en fut plus question .
Cependant le temps passait, et je n'avais pas encore tiré une seule gazelle, quand, à travers les arbres, j'aperçus la réflexion d'un petit étang. Je m'approchai. C'était le déversoir de toutes les eaux de l'tle, et, sur ses bords, je vis des traces fraîches de pied de gazelle.
Je cherchai à avoir le vent bon, et nous nous couchâmes dans les gommiers. Au bout d'un quart
L'ARABIE HEt}REDSE. 3$
d'heure, deux gazelles, Tune mâle, l'autre femdie, rœil inquiet, Foreille ouverte, sortirent d'un massif et s'approchèrent du bord de Tétang. Elles étaient à soixante pas à peine. Je mis en joue, espérant les tuer toutes les deux ; je lâchai le coup, une seule tomba, quoicpie l'autre parût blessée; mais elle rentra dans le bois, et je la perdis de vue. Le nègre courut et ramassa la gazelle morte. C'était le mâle. J'arrivai derrière lui et suivis la trace de la feiùelle. Quelques gouttes de sang, que je reconnus dans sa passée, me prouvèrent qu'en effet elle avait reçu un de mes quartiers de ballee J'allais me mettre à'sa recherche, espérant la trouver, lorsque je . m'entendis héler par les gens de la barque.
La pèche était finie.
Reïs-Ali désirait se remettre en route, et il m'envoyait prendre. Je hélai à mon tour les rameurs, qui vinrent me rejoindre en laissant un homme à la garde du bateau. Je leur montrai le sang de l'animal, et, nous mettant en ligne, nous fîmes une espèce de battue dans la direction où je pensais reti^uver la
34 L'ARABIE HiEURKU&E.
gaielte blessée. En effet, au bout d'une centaine de pas, un de mes hommes cria : — Mzel !
Ety, leTant la main, il nous ût voir au-dessus du maquis Tanimal, qu*il tenait par les deux pattes de derrière. J'avais fait, comme on voit, une superbe diasse en peu de temps. J'avais tué trois oies, un singe et deux gazelles.
La chasse fut complétée par une outarde de la petite espèce, que je rencontrai sur mon chemin, et que les Arabes appellent houbara. Un quart d'heure après, nous étions sur le boutre. Pendant la. traversée, mes rameurs me mirent au courant sur le résultat de la pêche à la baleine.
La pèche avait été moins heureuse que la chasse. Une des barques s'était approchée à environ deux mètres de l'animal, et le harponneur avait lancé son harpon, qui, cette fois, était entré profondément. La Imldne avait plongé, emportant la corde de palmier attachée au harpon et qui pouvait avoir une soixantaine de mètres. Au bout de la corde était attachée une calebasse, qui, en surm^^eant à la surface de l'eau»
L'ASABIB HKURBU8B. 36
d0vrât ifidquer la direction que prendrait la baleine. Hais la baleine avait plongé au plus profond de la nmr et la calebasse avait disparu. Peut-être la baleine allait-elle faire une ou deux lieues avant de respirer. De quel côté reparattrait-dle? reparattrait-eUe^n vue? Impossible de résoudre ces questions, surtout pour des Arabes, dont ce n*est point Tétat de pécher la baleine. Aussi les nôtres avaientrîls perdu courage, et, après une demi-heure d*attente, pendant laquelle ils n'avaimit rten vu, ils étaient revenus au boutre. C'était alors que Reïs-AIi m'avait envoyé chercher. On n'attendait que mon arrivée pour remettre à la voUe, oiSëration qui s'exécuta, selon Fhabitude arabe, en poiMsant de grands cris et eh invoquant le nom de Dieu et de Mahomet.
Mon retour produisit une grande joie à bord du bonbne.
Je rapportais pour deux ou trois jours de viande finidhe, en i»enant la précaution de la pendre au
Si j'eusse été chréti^, personne à bord n'eût mangé
36 l'arabie heueeuse.
une bouchée d'un animal tué par moi. Hais fêtais musulman, l'interdit se trouvait levé.
En effet» en tirant sur le gibier, un musulman doit dire :
— Bismillahf Allah akhbar! C'est*à*dire : Au nom de Dieu ! Dieu est grand !
« Je te tue » est sous-^ntendu.
Il serait en effet assez difficile de dire :
— Je te tue au nom de Dieu l Dieu est grand I Lorsque le gibier est encore vivant, le chasseur le
saigne à la carotide, selon le rite religieux; mais il faut que le couteau coupe admirablement, afin de ne pas faire souffrir ranimai. Aussi les chasseurs s'exercent-ils à repasser leurs couteaux, de manière à leur donner un fil aussi tranchant que celui du rasoir. Ils en ont deux d'habitude : un grand, et, dans la poignée du grand, un petit. C'est avec le grand qu'ils combattent, attaquent, se défendent, coupent les têtes et saignent les grands animaux. C'est avec les petits qu'ils saignent les animaux de faible taille et achèvent de couper les têtes récalcitrantes.
Au reste les Arabes sont peu chasseurs. Leur nour* riiure ne repose jamais sur des Yiandes exceptionneUes. Us mangent habituellement le mouton, te chameau, la chèvre et la poule.
Ils ne diassent donc pas essentiellement pour manger; cependant ils mangent leur chasse.
S*ils tuent une hyène, ils mangent l'hyène; s'ils tuent un lion, ils mangent le lion. Même en le mangeant, ils croient se rendre plus courageux. S'ils ne mangent pas de la panthère, c'est que la panthère ressemble an chat. Ils mangent'le hérisson et le porcépie. Certaines tribus sont même acharnées à cette chasse; elles ont des chiens exprès pour le porc-épic.
Ils chassent en général la gazdle, l'autruche et te Uèvre à courre, soit à cheval, soit à dromadaire. Us mangent la gazelle et l'autruche; mais, en général, ils ne mangent pas le lièvre. Us gardent avec soin la moelle des pattes d'autruche pour s'^ frotter en cas de rhumatisme; ils en étendent sur leurs blessures; dans certains cas, ils en prennent intérieurement. ... 1
Ils chassent ayec des lévriers qu'ils appellent slouguis. Aussitôt l'animal forcé, ils le saignent. L'animal le plus difficile à forcer, de la gazelle, de l'autruche et du lièvre, c'est la gazelle. Elle est trèseraintive, a sans cesse l'œil et l'oreille au guet, et fuit au moindre sujet de crainte avec une fabuleuse rapidité. Du plus loin que les lévriers la voient, ils s'élancent sur elle. Ils en ont quelquefois pour une demijournée, non pas qu'ils soient ce temps-là à la joindre, mais avec ses bonds prodigieux, ses écarts gigantesques, la gazelle leur échappe jusqu'au moment où ses jambes raidie refusent de plier.
Si le chasseur, qui suit à cheval ou à dromadaire, n'arrive point à temps, il ne trouve plus que les cornes. S'il arrive à temps, il saigne l'animal, toujours avec les paroles sacramentelles, il lui ouvre le ventre et fait la curée comme un châtelain français.
Partout où il y a de la gazelle, on est sûr qu'il y a du lion ou de la panthère.
Après la gazelle vient l'autruche.
L'autruche est l'animal qui excite le plus la cupi-^
dté dn chasseur arabe. L'autruche en effet donne sa plume, sa chair et sa moelle pour les rhumatismes. Les pâtres arabes connaissent les nids d*antruche comme nos bergers les nkls de perdrix. Lenidindi-r qué, le chasseur fait un trou, s'enterre dans le sable et tue les autruches à Taffût. C'est un des moyens de les chasser. Dans les saisons de Tannée où Tautruche n*est point en ponte, on relève leur trace comme on fait de celle d'un loup ou d'un sanglier. On arrive ainsi à les faire lever. L'autruche, surprise, fuit d'un seul trait, et droit devant elle, pendant plusieurs liaies. A moins d'obstacles, elle fuit dans. la même ligne. Si le chasseur la perd de vue, il la suit à la piste« Tout en fuyant, elle lance dés pierres. Hais c'est parce qu'il se trouve des pierres sous ses pieds et non comme taoyen de défense. L'autruche a une force énorme dans le jarret et dans l'aile. D'un coup de pied elle casserait la jambe d'un homme, d'un coup d'aîle eUe le renverserait. Dans toute la contrée qui «e trouve an sud de la Nubie, si un nègre a besoin de faire une course très-pressée, il monte une autruche
40 ^ , L*ARABIE HEURBUSE.
comme il monterait un cheval, se tient au cou et la dirige avec un b&ton.
Au bout de deux heures de chasse, Fautruche est fatiguée, alors elle s'arrête, trébuche et tombe. On Tétourdit d*un coup de bâton et on la saigne. Le m&le est noir et la femelle est grise. C'est le mâle qui porte ces belles plumes dont on fait tant de cas en Europe. Le mâle, surtout quand il a des petits, se défend, et, comme on dit du sanglier et du cerf, dans certains cas, tient tête aux chasseurs.
Aussitôt mort, on dépouille l'animal, en garantissant leSy plumes le plus possible. Une belle peau d'autruche mâle se vend de 75 à 80 fr., le prix d'une peau de panthère dans les pays où il n'y a pas beaucoup de panthères.
Au reste, l'autruche tend non-seulement à diminuer» mais à disparaître.
Non-seulement aujourd'hui on chasse l'autruche, mais on recherche ses œufs, d'abord pour les manger» ensuite pour en faire des ornements de mosquées, des narghiléhSi des tasses pour boire.
L*ARÀBIB HEUREUSE. • 41
Reste le lièvre.
Le lièvre arabe est un peu plus petit que le lièvre français. Les Arabes le chassent à courre avec des lévriers et à Taffût. Cette chasse ne diffère pas de Isr nôtre.
Grérard, dans son livre intitulé le Tueur de lions j a décrit admirablement la chasse à faucon.
J*aurai comme lui à parler du lion et de la panthère, puis d'autres animaux encore qui ne se trouvent pas en Afrique, comme Téléphant, que j'ai rencontré dans le Dâr-Bouroûm et le pays des Barrys; la girafe, que j'ai rencontrée dans le Dongplfth ; le tigre, que j'ai rencontré en Abyssinie; le lynx, que j'ai rencontré en Perse. Je dirai alors, non-seulement ce que j'ai pu remarquer par mes yeux, mais encore ce que l'on m'a dit sur ces différents animaux. Si, sur certains points, je me trouve en désaccord avec l'illustre chasseur, c'est que les climats ne sont pas les mêmes, et que le lion et la panthère de l'Atlas, c'està-dire du 33®, du 34* et du 35® degrés du nord, ne peuvent pas avoir les mêmes mœurs que ceux qui se
42^ , I.VRABIB HEVRIU8E.
rapprochent de Féquateur et qui vivent wns les 4 a* et 43« degré».
Ainsi les animaux d'une même espèce sont plus féroces soiis les latitudes rigoureuses que spus les latitudes chaudes. L'ours du pôle est bien plus féroce que Fours des Alpes et des Pyrénées. Il en est de même du lion de l'Atlas, du lion du Cap, qui se tr©ur vent l'un sons le 35« degré de latitude nord, l'autre sous le 35® degré de latitude sud, qui tous deux connaissent le froid et la neige. Ils sont bien autrement féroces que les lions de la Nigritie, qui vivent sous une chaleur qui atteint et dépasse cinquante degrés.
C'est tout le contraire pour les reptiles, dont le venin semble avoir besoin, pour être mûri, de tous les feux de Féquateur. La vipère cornue (céraste), que j'ai rapportée au muséum, vient déjà du Grand-Désert, c'est-à-dire d'une chaleur de 40 degrés.
Vingt-cinq lieues avant d'arriver à l'endroit où les Bédouins me l'apportèrent, j'ai vu un de mes fusils partir seul sous l'effet de la chaleur. Dans le Kordofan, où la chaleur monte à cinquante-quatre degrés
LABABIE HBURBUSB. il
et les dépasse, j'ai tronvé une variété de serpent-mi- Dute qui tue presque instantanément. Les Arabes rappellent hannèche-el-ajtl, le serpent rapide, c'està-dire le serpent qui tue rapidement. Voyez les scorpions : en Italie, ils font une blessure douloureuse, mais sans gravité; en Tunisie et en Ég)pte, on en meurt quelquefois; à la Mecque, il est rare qu'on survive, à moins de cautérisation et de révukifs violents.
Dans le pays des dattes, àBassora et à Bagdad, j'ai été piqué par deux grosses guêpes dont la piqûre était presque aussi grave que celle du scorpion. Cette piqûre avait eu lieu près de la cheville; ma jambe devint grosse comme un fort tuyau de poêle. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir marcher. La piqûre a laissé une marque noire comme l'ébène, et aujourd'hui, en France, dans les grandes chaleurs, je souffre encore de cette piqûre.
Dans le Kordofan, j'ai été mordu au jarret par un céraste que les Arabes appellent lefâa; je faillis en mourir. La place est restée noire, et, comme de la
44 l'arabib heureuse.
piqûre de ma guêpe, j'en souffre de temps en temps. Le lézard, qui chez nous est tout à fait inoffensif, devient venimeux aux bords de la mer Rouge et de la mer des Indes.
Le moustique, supportable en France, déjà désagréable en Italie, fait en Arabie des piqûres qui amènent quelquefois l'amputation du doigt.
Il n'y a pas jusqu'à notre mouche, la mouche inoffensive, qui, en se posant sur les plaies des malades ou des blessés, ne détermine la gangrène.^ Au reste, il en est de même des blessures d'armes à feu, qui, sous les latitudes chaudes, sont dix fois plus difficiles à guérir que sous les latitudes tempérées.
Mordu par un singe en France, Sélim en eût eu pour huit jours à avoir sa main emmaillottée. Mordu par un singe à Abbléd, il en eu pour trois mois à porter son bras en écharpe.
Revenons à notre boutre, bien loin duquel nos souvenirs nous ont emporté.
Reïs-Ali m'avait envoyé chercher parce que tous les jours, vers, trois heures, le vent de terre se levait.
LARABIE HEUREUSE. 45
Ce jour-là il se levait plus fort que les jours précédents. Reïs-Ali ne voulait rien perdre du chemin qu'il pouvait nous faire faire. En effet, depuis six jours que nous étions partis, nous avions fait cent lieues à peine.
Au resté, cette lenteur est complètement indifférente aux vrais musulmans. Il n'y a qu'en Europe où le temps soit coté à la Bourse. Les musulmans sont partis quand Dieu a voulu, ils arriveront quand Dieu voudra. Jamais un musulman ne s'ennuie. Quand il se sent près de s'ennuyer, il fume. Quand il a fumé, il joue aux dames ou aux échecs. Quand il a joué aux dames et aux échecs, il dort.
Le sommeil est pour lui la seconde vie, si elle n'est pas la première. Quand il est éveillé, rarement il pense. Quand il est endormi, souvent il rôve. Les rêves sont la grande préoccupation des Orientaux. Voyez le rôve de Pharaon expliqué par Joseph. Voyez dans Homère Jupiter envoyant un rôve à Agamemnon . Voyez toutes les tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. Il y a des rêves partout.
Le rêve est si agréable pour les musulmans qu'ils ont inventé le hachich, le kiêf et le caq, c'est-à-dire des moyens de rêver tout éveillé. Le hachich que nous connaissons en Europe, le hachich de 3fow^^-CAm^o, est une confiture faite avec la feuille de chanvre; mais le commun des Arabes se dispense de faire des confitures : il fait sécher la feuille, la réduit en poudre et la mélange à son tabac.
Il va sans dire que les effets en sont bien autrement puissants : c'est alors le kiêf.
Quant au caq, c'est la feuille d'un arbrisseau pareil à celui qui produit le thé. La feuille ne se sèche pas et ne se fume pas, elle se mâche et produit le même enivrement que le hachich.
Dans les rues de Moka et d'Hodeïda, on voit les amateurs se promener avec une branche de caq sous le bras. Ils en arrachent les feuilles, une à une, et les mâchent. La feuille est épaisse, d'un vert foncé et luisant, et ressemble h celle du camellia.
Quant aux marins, il y a toujours dans l'équipage un conteur d'histoires qui se charge d'amuser la so-
ciété. Puis il y a un bouffon qui fait des farces. Avec les farces, les histoires, le caq, le kiéf, les rêves, les échecs et les dames, un musulmian ferait le tour du monde sans s'ennuyer un seul instant.
J*étais mauvais musulman sous ce rapport, je l'avoue. Je jouais aux dames de troisième force, pas du tout aux échecs. Je ne fumais pas de kiéf, je ne mâchais pas le caq. Mes seules distractions étaient ma chibouque et mon fusil.
Je passais mon temps assis sur la dunette, mon bouquin d'ambre à la bouche, nK)n fusil à portée de ma main. Si un oiseau passait en Tair, si un poisson montrait son arête dorsale hors de Teau, je luienvoyais mon coup de fusil ; je me soulevais pour voir ce qui en était résulté, et me recouchais sur ma natte. J'avais donc salué avec joie la recrudescence du vent.
J'oubliais une distraction que je â'ai jamais bien comprise. Peut-être est-ce pour cela que je l'oubliais.
Presque tous les musulmans de l'Yémen font usage d'une branche de fmssouâkf — le ziziptuis lotus, -^ qu'ils dépiMiilleot de son éc&tcù et dont ils écrasent le
bout avec une pierre ou un marteau, jusqu'à ce que ce bout prenne la forme d*un pinceau. Puis ils prennent une pincée de tabac très-fin, qu'ils appellept Portugal, et prononcent Bor(]?ot^^a/, se Fintroduisent dans la bouche, et font avec leur langue reparaître cette poudre à \à surface extérieure, où ils la frotteut avec leur pinceau de mossouâk. Cet usage est aus^i répandu parmi les Bédouins de FYémen que la pipe, le narghiléh, le béthel, Topium, le caq chez les autres Orientaux.
On reconnaît les amateurs de Portugal à la petite branche de mossouâk, qu'ils portent suspendue à leur turban, à leur chapelet où à leur cou. Les femmes elles-mêmes sont friandes de cette sensualité, et les deux sexes lui donnent tout le temps dont ils peuvent disp(oser.
Comment voulez-vous qu'on s'ennuie jamais avec de semblables distractions ?
Cependant le vent continuait à grossir, et, contre tous nos précédents, nous faisait faire huit ou dix nœuds à l'heure. Vers le coucher du soleil, nous pas-
sàmes devant Confoda, dernier poste occupé par les Turcs, qui avaient derrière les remparts une garnison de trois ou quatre cents Albanais.
Confoda est le débouché des marchandises de TÂssir, c'est-à-dire du millet, de la gomme, de l'essence et des étoffes de laine. Vers Confoda disparaissent les déserts de l'Arabie-Pétrée et commencent les verdures de l'Arabie-Heureuse.
Le sol se modifie : on y prouve de la terre végétale, un peu d'eau descendue des montagnes, et Ton cesse d'en être exclusivement réduit aux puits. Au fur et à mesure qu'on avance vers Aden, les montagnes prennent un aspect de plus en plus volcanique. Quelques- QDesont un aspect ferrugineux. En effet, elle contiens nent du fer, du cuivre, de la houille, du sel gemme. Le sel geqpoie est la seule exploitation à laquelle se livrent les Arabes. Et encore comment s'y livrent-ils f Chaque Arabe va à la mine, et emporte ce qu'il lui faut dans des paniers et des sacs, sur des ânes et des chameaux. ,
Nous marchions toujours et très-vite, malgré la
nuit. Il est vrai que nous avions moins de récife que sur les côtes du Hedjaz. Aux feux qui brillaient sur le rivage, nous reconnaissions Hali, dernier petit port, limite extrême de TArabie-Pétrée.
De temps en temps, nous étions tirés, non pas de notre sommeil, mais de notre engourdissement, par un bruit pareil à celui que ferait un piston d*une forte machine à vapeur. C'étaient des soufiBeurs qui passaient près de nous jet nous souhaitaient bon voyage à leur manière. Les Arabes les appellent semeck-monfoch, poissons souiflet. Au reste, je voyais dans Fombre nos marins très-occupés à jeter une espèce d*épervier à la mer, et à en tirer, avec de grands efforts, des objets qu'ils disposaient sur le pont. J'eus la curiosité de me lever et d'aller vçir ce dont il était question. Le hasard nous avait fait passer assez près de trois ou quatre grosses tortues pour que nos marins pussent leur jeter le filet. Ils venaient d'en prendre deuX) larges comme des capotes de cabriolet.
Plusieurs fois, au moment où il en passait en vue du navire» j*avais essayé de leur briser la tétô avec
une balle; mais ce n'était pas chose facile. A mon coup, les tortues plongeaient, ou plutôt, pour me servir d'un terme plus expressif et qui rend mieux leur action, les tortues sombraient. On en prit dans la nuit trois, dont la moindre pouvait peser de 75 à 80 livres, et la plus grosse de 450 à 200. J'ai vu des tortues de 400 livres. J'étais enchanté pour mon compte ; c'était de la viande fraîche pour le lendemain. La tortue était le triomphe de Sélim. Il apprêtait une fricassée qu'il faisait cuire dans ces marmites en cuivre que les Arabes appellent dendjera et qui ont une forme particulière, se rapprochant de celle d'une calebasse dont on aurait scié le goulot. Il y mettait du beurre, du piment, du gingembre, du poivre, du sel, du girofle. Il faisait bouillir le tout, mouillant de temps en temps avec de l'eau, puis, au moment de la sortie du feu, haut le tout avec des jaunes d'œuf.
Dans la saison des tomates, il y ajoutait des tomates ; l'aspect est celui d'une fricassée de poulet à la sauce blanche. Le goût est celui d'une tête de veau en tortue^ très-épicée.
Les Arabes mangeaient les tortues, au contraire, les uns avec des pâtes d'abricots, c'est-à-dire à l'acide ; les autres au doux, avec des raisins secs, des amandes et des dattes, le tout nageant dans le beurre. Il va sans dire que de cette fa^n la tortue est détestable. Une de nos tortues avait une cinquantaine d'œufs dans le ventre. Les Arabes en prirent une^partie pour les sécher. L'autre partie nous fut abandonnée pour les manger à notre caprice. Je n'avais pas de préférence pour les œufs. Je vis nos nègres faire rôtir les leurs sur des charbons ardents. J'en fis rôtir trois ou quatre que je mangeai durs avec du sel, du poivre et du piment.
Je me suis laissé aller à parler cuisine, et j'ai anticipé sur la journée du lendemain.
Le lendemain de ce jour, que je marquai sur mon carnet sous le nom de jour des tortues^ nous étions
L*ARABIB HBURBU8B. 5S
en vue de la grande Ile de Gasser-Farsan, qui peut avoir sept lieues de tour, sur laquelle on trouve d^ raines, et qui est entpurée de petits Ilots, lesquels, du côté du. nord, semblent en défendre l'approche. Des montagnes à pic trës-irréguliëres, ou plutôt très-sauvages de forme, s'élèvent au milieu de Ttle, couverte de ces petits arbrisseaux dont les Arabes font ces fameuses brosses à dents en forme de pinceau dont nous avons parlé.
Nous longions la côte orientale à un kilomètre à peu près, de sorte que je distinguais, même sans lu*> nettes, les cabanes des pécheurs et les champs de maïs. Le vent nous poussait sur Tile. Nous fûmes forcés de virer de bord et de nous diriger à l'est. D'ailleurs, je voulais descendre au port de Djézan. C'était la que je comptais trouver les moyens de gagner Abou-Âricb, résidence habituelle du chérif Hussein, auprès duquel je me rendais.
Âbou-Arich n'est éloigné de Djézan que de sept lieues.
Nous entrâmes sans difficulté dans le port, ou plu-
54 L*ARABIB BEUREUSB«
tM dans la crique de Djézan, qui est commandée par une citadelle contrant une douzaine d*hommes de garnison.
Le village, situé au pied d'une chaîne de montagnes renfermant de Tor, du cuivre, du fer et de la houille, se compose d*une centaine de maisons.
Sur un des premiers mamelons de la chaîne de montagnes s'élève une seconde citadelle, de forme carrée.
La montagne sur laquelle s'élève cette seconde citadelle est de main d'homme et taillée à pic. Un chemin creux est tracé dans la montagne, et conduit à une petite porte basse et étroite où un seul homme peut passer à la fois en àe courbant.
J'envoyai Sélim au gouverneur qui habite ce fort. Il n'avait reçu aucun ordre, et par conséquent ne pouvait pas me donner les moyens de transport nécessaires pour aller à Abou-Arich. D'un autre côté, il ne voulait point me laisser passer sans une permission en règle du chérif Hussein, son parent.
Force m'était donc de reprendre la mer, et d'aller
l'arabib heureuse. S6
l'a Lohda. Au reste, c'est Thabituite arabe, qui ne doute de rien et ne prévoit rien.
Le diérif Hussein me faisait perdre cinq jours et faire eent lieues de plus. Un messager qui pouvait, à «Iroifiadâre, aller en une heure d*Abou-Arich à Djézan, m*eût éfwtrgné cette course.
An reste, je ne la regrette point, puisque, grâce à cette course, je vis le splendide tableau d'un volcan en éruption.
Nous repartîmes aussitôt que la réponse de Sélim m'eut convaincu de Timpossibilité de gagner Abou- Arich. Je connaissais assez les musulmans pour être certain de l'inutilité de mes instances.
Le vent soufflait toujours. La crainte que nous ânons eue de le voir dégénérer en bourrasque avait fcparo. Contrarié d'abord de ce retard que je venais ^'éprouver, j'avais fini par en prendre mon parti, 6t je m'étais recouché sur ma dunette, appelant le sommeil à mon aide, non pas pour rêver, je fêvais assez tout éveillé. Dieu merci! mais pour ^nair, mais pour tuer le temps, qui me paraissait
36 l'arabib heuebusb.
d'autant plus long que je faisais un trajet inutile.
Aucun événement ne signala cette nuit. Quelques bateaux qui passèrent, en criant leur éternel salama-leikum, salut soit à vous, me firent de temps en temps rouvrir Tœil que je m'efforçais de fermer. Nous naviguions au milieu des écueils, mais je savais Réîs- Ali si familier avec eux que je ne m'en inquiétais plus. Vers deux heures du matin, au moment où je commençais à m'endormir réellement, Reïs-Ali me réveilla. J'ouvris les yeux et le reconnus. Pour qu'il se dérangeât, ou plutôt pour qu'il me dérangeât, il fallait qu'il se passât quelque chose de grave.
Je m'assis et lui demandai la cause de ce réveil.
— Djebel-Ndarl me dit-il.
Montagne de feu I
Je regardai dans la direction qu'il m'indiquait, et je vis en effet le ciel rougi par la réverbération de la flamme. Je compris que nous avancions vers le volcan de Djebel'Tarr, que j'avais vu marqué sur ma carte.
Djebel-Tarr, comme StromboH, n'a que de trèscourtes éruptions. C'est un volcan très-sage, tr*s-bien
L'a^RABIE HBUEEU8I. 57
i\mé, qui, pourvu qu'il fasse tranquiltonoit ses afiaires, n*en demande pas davantage, et ne s*amuse pas, conune le Vésuve et FEtna, à faire trembler la tOTB tout autour de lui.
Les Arabes, comme on le comprend bien, n*ont pas 1q l'ouvrage de notre savant compatriote Elle de Beaumont sur les volcans. Us en ignorent donc complètement les causes, tout en en constatant les effets. Les
effets de celui-là sont de cracher de la fumée, de lancer des nuages de cendres et de rouler de la lave jusqu'à la mer.
^ Ud pareil phénomène au milieu de la mer Rouge exerce, on n'en doutera point, l'imagination des Arabes. Chacun a sa tradition sur le volcan. Les uns prétendent qu'Eve, après le péché originel,
i mx mourir au sommet du Djebel-Tarr, et que c'est de la tombe de la mère du genre humain que jaillit toute cette flamme, toute cette cendre, toute cette fumée. Si c'est Un emblème, il est assez bien choisi. Qu'fôt-il en effet sorti de la tombe de notre aïeule à tous depuis six mille ans qu'elle est enterrée, si ce
58 l'aRABIZ HEUIEUSE.
n'est on peu de flamnie et beaucoup de cendre et Û fumée 1
Les autres regardent tout simplement le cratèit comme une bouche de l'enfer, de laquelle sortent i soir, aux époques où doivent surgir quelques événe ments, des diables qui parcourent la contrée sous ! forme de feux follets.
Nous le vîmes à Tétaf de flamme jusqu'au joui puis ce ne fut plus qu'une fumée, que nous laiâ sâmes à notre droite pour aller jeter l'ancre dans j petit mouillage de Loheïa.
Loheïa est le deuxième port de la province de l'Y^ men en venant du nord. Il offre, quoique presqt ensablé, le golfe le plus beau, le plus grand, le plii vaste de la mer Rouge.
Des canons placés à Loheïa, à Ftle d'Ormouck a nord, à l'île Çaméran à l'ouest, et h Saphidaau su< en défendraient complètement l'entrée.
Toutes ces petites îles, quoique couvertes de v^ dure, ont un principe volcanique. L'Ile Caméran elU même, toute plate qu'elle est, a une source d'ea
chaude. Ces Iles sont peuplées de libres beaucoup plus petits que les nôtres. Les perdrix, les cailles, les pintades, les bécasses, les oies sauvages et les canards y sont en quantité ; des chacals leur font la guerre. On y trouve aussi des vipères, dès couleuvres, et, dans les vieux murs, l'aspic et une espèce de scorpion ^rougeâtre dont la piqûre, même soignée avec tout Fart européen, est presque toujours mortelle.
Il y a en outre cette espèce de fourmis blandies qui dévorent tout, même le fer, et que Ton nomme les thermites. EU^ vont par tribus, guidées par des chefs qui les commandent, avec des avant-gardes et des sentinelles; dans un chemin parallèle à celui du L corps d'armée et des travailleurs, qui marchent en- ' semble, s'avancent les provisions. C'est une.véritaUe , migration parëlle à celles des barbares, et qui sèche et dévore tout.
Si une de ces troupes innombrables s'introduit dans un silo, elle le vide, chaque fourmi emportant son grain. Selon la grosseur du fardeau, elles se mettent deux, quatre, six, dix, vingt, cent s'il le faut, les
60 l'arabib heursitse.
unes tirant, les autres poussant, celles-ci soulevant, celles-là déblayant le chemin. Si l'obstacle est trop lourd pour disparaître, avec des combinaisons dynamiques qui suffiraient à la renommée d'un architecte^ elles font franchir Tobstacle au fardeau. Cela rappelle Antoine essayant de transporter sa flotte et celle de Cléopâtre h travers les lacs Salés et le canal de Péluse, dans la mer Rouge.
Le roi des fourmis marche en tête avec sa garde, qui est formée des plus fortes fourmis de la tribu. Le roi lui-même est plus gros qu'aucune des fourmis de sa garde. Cette garde, chargée de la police, porte les ordres du roi. Quand un des messagers rencontre celui auquel il a affaire , il s'arrête , lui communique sa mission, qui change quelquefois k l'instant même la marche des deux animaux, et qui semble quelquefois à l'instant même encore provoquer dans le reste de la troupe des mouvements différents.
Le roi est polygame et a plusieurs reines, qui sont dles-mêmes choisies parmi les plus fortes fourmis.
LARABIE HEUREUSE. 64
Ces reines ne se livrent à aucan travail et regardent faire les antres.
Dans leur marche les thermites s'arrêtent de pré- Ërence dans les lieux déserts. S'ils sont fatigués et qu'ils aient une grande course à faire, ils posent des relais. La fourmi chargée dépose son fardeau, qui est repris par une autre, et revient à vide chercher une autre charge. Tout le long de la toute sont les
r inspecteurs diargés de surveiller l'ensemble des travaux ; ils gourmandent les fdnéants, font donner un coup de main à ceux qui sont dans l'embarras, et en-
r v(Hent des messagers demander du renfort si besoin est. Toute fourmi incorrigible dans sa paresse est
L, condamnée à mort et exécutée comme inutile à la société. Quand il y en a un trop grand nombre de jeunes, les générations nouvelles essaiment comme les abeilles et vont former une colonie.
Ces fourmis, jointes aux rats, qui comme elles dévorent tout, font la désolation du pays.
Les rats sont énormes. Ils ont jusqu'à trente centimètres de long. Ils vivent dans la plus grande inti-
62 l'arabie heuheuse.
mité avec les chats, qui ne leur font aucun mal, et qui dorment et mangent avec eux. Ce sont des rats domestiques, de véritables rats de ville, seulement ils ne s'effrayent de rien. Au reste, en Orient, on tue peu les animaux. Le crime est moins grand de tuer un homme qu'un quadrupède quelconque. Uhomme qui tue un autre homme est toujours considéré comme l'ayant tué pour sa défense ; c'est à la famille à juger dans ce cas le procès et à déclarer la guerre ou à accepter le prix du sang.
La plupart de ces rats sont musqués. Ils ont d'é~ normes moustaches et des queues gigantesques. C'est surtout aux dattes que les rats s'en prennent. Ils vont aussi par bandes, et dans une nuit dévalisent un magasin tout entier. Ils ont des tanières communes, et transportent là tout ce qu'ils peuvent trouver.
Au nombre des insectes qui peuplent l'Ile se trouve quelquefois, et particulièrement sur la sommité des bananiers et des palmiers fleuris, le goliath, c'est-àdire le roi des insectes. Il ressemble à un cerf-volant
LARABIK HEUREUSE. 63
sans cornes, et peut atteindre deux fœs la grc»6seur de cet animal.
J'en ai vu dans File de Caméran, mais ne connaissant pas la rareté de cet animal, je n'avais pas fait grande attention à lui. J'en ai retrouvé depuis un suf les palmiers du Djérid tunisien, qui a été adressé, avec mes collections, par l'agent consulaire de France à Sfax, au Muséum.
On récolte dans ces tles du miel excellent» qui est tiré, par les abeilles, particulièrement des roses, du jasmin et de la myrrhe, dont la fleur est à j^u près pareille au lilas. Les Arabes rappellent rihan.
La myrrhe, selon les Arabes, est une des plantes privilégiées du paradis de Mahomet. L'arbrisseau qui la produit ressemble au romarin. Le romarin lui^ même est en grande quantité.
Il va sans dire que les thermites et les rats, ces deux grandes familles déprédatrices, font une guerre acharnée aux possesseurs de ce miel, soit que ce miel soit encore la propriété des abeilles libres, soit que l'industrie des hommes l'ait récolté et mis en magasin.
64 L'ARABIE ffEUREUSE.
Ce miel se conserve daas des peaux de bouc, que trouent h qui mieux mieux les rats et les fourmis. Les riches, qui en font un grand usage, y mettent un obstacle en les conservant dans des jarres de grè^ fermées avec du plâtre.
Dans un des voyages que je fis ei^arque, de Loheïa à Tile Gaméran, et ce pendant que je me trouvais & Hodeïda, je fis la rencontre d'un animal bien autrement rare et bien autrement curieux que tous ceux que je viens de nommer et même de décrire. J'étais assis à l'arrière de la barque, lorsque tout à coup les rameurs s'arrêtèrent. On m'appela à l'avant et l'on me montra, à vingt ou trente mètres de nous, flottant sur la vague et suivant son ondulation, un énorme serpent enroulé sur lui-môme. Il formait un cercle parfait au milieu duquel se dressait une tête à aigrette. J'avais mon fusil, je voulus faire avancer les rameurs ; mais ils refusèrent obstinément. Tout ce que je pus obtenir d'eux, ce fut qu'ils ne fuiraient pas. Ils stationnèrent donc, et je pus examiner l'animal h mon aise. *
U pouvait avoir de cinquante à soixante pieds de long, dix-huit ou yingt pouces de grosseur. Sa tête avait le volume d'une tête d*enfant. Les trois couleurs les plus apparentes étaient le rouge, le noir et le blanc* Il avait le ventre jaune et noir, ses écailles étaient visibles.
Les Arabes connaissent cette espèce de serpent. Ils prétendaient qu'il avait deux pattes ou deux nageoires. Malgré Tattention que je mis à l'examiner, je ne vis rien de pareil. Ils prétendaient, en outre, que ces deux pattes l'aidaient à venir à terre. Selon eux, l'animal est amphibie et carnassier. Dans ses excursions sur le rivage, c'est surtout aux moutons et aux chèvres qu'il en Teut. Seulemement, les chèvres lui sont plus indigestes à cause des cornes.
On se rappelle le serpent de Régulus, qui avait 465 pieds de long, et que l'on fut forcé de tuer avec des machines de guerre. Ne serait-ce pas quelque serpent dans le genre de celui-ci qui s'était attardé sur le rivage, et à qui l'armée romaine en dâ)arquant avait coupé la retraite?
m LARABIE HEUREUSE.
Le Adtre Be paraissait aucunement préoccupé de notre présence; il était tout entier à une foule d'oiseaux de mer qui voltigeaient au-dessus de lui. Us finirent par s'approcher tellement que sa tête s'allongea comme par un ressort, et cela si rapidem.ent qu'il saisit un goëland dont il ne fit qu'une bouchée. Alors sa gueule s'ouvrit, et l'on en put voir l'effroyable rictus tout garni de dents. Puis il rentra dans son repos. Les oiseaux, qui s'étaient écartés au mouvement qu'il avait fait, revinrent de nouveau tournoyer ^«tour de lui, et le même acte se renouvela trois ou quatre fois, toujours avec la même stupidité de la part des oiseaux et la même adœsse de la part du àerpen£
Je profitai d'un moment où il était en train d'en- {^loutir son troisième ou quatrième oiseau pour lui «nvoy^ une badle. Je ne âais où je le touchai ni si je le toui^ai, mais à l'instant même il se déroula et se mit k nager à la surface de l'eau. Les Arabes poussèrent ufi cri de teroeur et se mireni; à ramer de toutes leurs forces vers Caméran. Quant au serpent» il se
l'arabib heureuse. 67
dirigea vers Fîle de Djebel-Sebaïr , où sans doute était son domicile. Nous l'avions trouvé à la hauteur du cap [ras) Israël.
Plus tard, dans la mjer des Indes, à bord de la corvette le Cormoran j qui était allée recueillir les basreliefs trouvés dans les ruines de Ninive, et qui était commandée par le lieutenant de vaisseau Cabaret, nous eûmes une seconde apparition pareille à celle-ci. C'était par le travers des Maldives ; seulement le reptile, quoique de la môme espèce, pouvait avoir une vingtaine de pieds de moins.
J'en vis un troisième dans le canal Mozambique. J'étais cette lois sur un brick de l'imam de Mascate nommé le Tage et commahdé par le capitaine Hussein. Ce troisième, à son tour, était plus gros que celui que j'avais vu dans la mer Rouge.
Auparavant, dans le Sennaâr et le Kordofan ; depuis, dans le Sahara, h Tuggurt et à Biskra, on m'a sou^ veit parlé, et ceux qui m'en parlèrent n'avaient aucun iiilérét à m'en imposer, on m'a souvent parlé de serpents à crinière et q[ui avaient aussi deux pattes de
devant. Ils étaient courts, et pourraient bien être les dragons des anciens.
Quoi qu'on m'eût pu dire sur l'existence de cet animal, j'en doutais encore; mais beaucoup d'Arabes m'aflarmèrent en avoir vu, et me citèrent de leurs compagnons qui avaient été dévorés par des monstres de cette espèce, lesquels, selon eux, pouvaient devancer un cheval à la course. Le sultan de Tuggurt, Abd'el-Rahman-Ben-Djellab, me confirma leurs récits.
Je sais bien que les savants traiteront de fable mon serpent de mer et le serpent à crinière du sultan de Tuggurt. Mais n'ont-ils pas traité de fables les hommes à queue et les licornes ! Les hommes à queue sont un fait constaté aujourd'hui. Même chose regarde les licornes, dont j'ai vu aussi un spécimen à Fîle Bourbon (hôtel Lannoë) et dont, par suite, j'ai examiné la fameuse corne avec laquelle Hérodote prétend qu'elles percent les arbres. Ce n'est point une corne, mais une excroissance charnue qui se durcit quand l'animal est en colère, et qui devient pour lui une arme défen-
l'àràbib heureuse* 69
%m des plas dangereuses. La licorne que j*ai vue ' pouvait être de la grandeur d*nn tout petit &ne. Seulement, comme les animaux à cornes, elle avait les sabots fendus. C'est dans le Handara, dans le Loggoum et dans le Donga, à*peu près sous l'équaleur, que se trouve cet animal prétendu fabuleux.
Sous la même latitude et dans les mêmes contrées se trouve Yage^ quadrupède complètement inconnu à nos savants d'Europe, et qui, au lieu de défenses, comme l'éléphant et Fhippopotame, porte des coriies d'ivoire. Un prince arabe, que j'avais ramené de mon voyage à Tuggurt, qui s'appelait Mohammed-Ben- Sultan-Abd'el-Djellil, qui était fils du dernier roi du Fezean, et qui, naguère, a été le héros des événements de Tripoli, en avait vu, en avait chassé, en avait tué, et en laissa un dessin à M. Isidore Geoffroy Saint- Hilaire. Au reste le mot âge, en arabe, veut dire ivoire.
Du Mandara et du Loggoum, du Handara surtout, se tirent les négresses les plus estimées des Turcs. Ce sont de véritables Vénus du plus beau noir d'ébène qui se puisse voir. Outre cette qualité qui fait leur
principal mérite aux yeux des Orientaux, elles auraient à ceux des Européens celui d'un visage régulier, qui se rapproche du type nubien, l'un des plus beaux de l'espèce nègre.
Seulement les Turcs dîit des rivaux fort actifs et surtout fort téméraires dans les singes qui habitent les forêts du Loggoum et d« Mandara. J'ai connu un marchand d'esclaves qui faisait tout particulièrement son commerce dans le Soudan, et qui chaque année y accomplissait un voyage en partant du Sennaâr, sa patrie. Il m'a dit avoir eu au nombre de ses esclaves une femme qui avait été enlevée à l'âge de huit ou neuf ans par une bande de singes, et qui était restée sept ans avec eux dans la forêt. Elle ne se plaignait d'aucun mauvais traitement, les singes ayant pour elle, au contraire, toutes sortes de prévenances. Elle avait été retrouvée par une bande de femmes qui allait kire du bois dans ces forêts, où les femmes ne vont que par bandes nombreuses et armées de bâtons, pour qu'il ne leur arrive pas ce qui était arrivé à leur jeune compalriote.
l'arâbie heureuse. 7t
Ces esclaves, qui sont païennes, arrivent sur les marchés de la Mecque et du Caire, par la conquête qu'en font les sultans du Bournou, du Bourgou et du Darfour, continuellement en guerre avec eux sous prétexte de paganisme, mais en réalité parce que ces esclaves sont pour eux une monnaie courante qu'ils n'ont point la peine de faire frapper, et à l'aide de laquelle ils se procurent tout ce dont ils ont besoin.
Revenons à Lotieïa, dont nous ont écarté le ser^ pent de mer, les dragons à crinière, les âges et les négresses. '
A Loheïa, j'avais enfin le pied dans l'Yémen.
L'Yémen se divise en deux parties : la partie de la plaine qu'on appelle le Tkémna, la partie de ia montagne qu'on appelle le Djebel.
La partie de la plaine a pour c^tale Moka et pour chef le chérif Hussein.
La partie de la montagne a pour capitale Sana et pour chef l'imam de Sana.
La montagne est cultivée et productive; c'est ce
qne Ton appelle & proprement parler, aujourd'hai, ÏArabie heureuse.
La plaine a moins de titres à cette appellation. La moitié, c'est-à-dire tout ce qui longe la mer, est incultivable et ne produit que les plantes qui viennent dans les terrains stériles.
Cependant, autour des villes principales de la cdte, Hodeïda, Moka, Loheïa, se trouvent des bouquets de palmiers, quelques gommiers, des sycomores, l'arbre ^i produit le baume de la Mecque, et Varbre à manne.
Moka particulièrement a toute une forêt de palmiers, Hodeïda a une forêt de gommiers.
A Loheïa, j'étais attendu par le chérif Haçan, gendre du chérif Hussein, qui lui avait donné des ordres pour me recevoir et m'acheminer jusqu'à bii.
Le chérif Haçan était un bel Arabe de vingt-cinq ans, qui me fit une excellente réception, et décida que nous partirions le même soir. U n'y avait pas de temps à i;)erdre pour faire transporter les bagages de la mer à son palais. En* conséquence, on envoya un exprès à Vtïs-Ali. Celui-ci arriva une heure après avec son
i.'ARABIE HEUREUSE. 73
ioséparable Djoûma. Derrière eux venaient Sélim et Mohammed, et, derrière Sélim et Mohammed, mes bagages portés par les nègres do boutre et par les portefaix de la localité.
Je pris congé de Rels-Ali, qui me renouvela toutes ses protestations d'amitié. Djoûma était à peu près guéri, mais, contre Thabitude, la reconnaissance avait survécu au danger. Reïs-Ali, son Abyssin et ses nègres retournèrent à leur bord. Je restai au palais, où je devins Fobjet de la curiosité générale.
Le bruit s'était déjà répapdu ^ue je venais de la Mecque, que j'étais médecin, et que j'avais en outre un caractère politique et militaire, et que c'était avec toutes ces recommandations que, sur la demande du chérif Hussein, je venais dans FYémen.
L'empressement que mettait le chérif Haçan à me recevoir, à me faire toutes sortes de fêtes malgré le Ramadan, et à me réunir une escorte, ajoutait encore à la curiosité et au respect que me portait la population.
En effet, malgré Je Ramadan, je trouvai un excellent repas préparé. Il est vrai qu'en ma qualité de
74 l'arabib heureuse.
voyageur la loi de Mahomet me permettait de vivre comme d'habitude, à la condition qu'une fois arrivé à destination je jeûnerais autant^e jours que je n'aurais pas observé mon Ramadan, ou que je rachèterais mon péché par des aumônes.
Après le repas, je pris congé de mon hôte et de tout son entourage. Mais il voulut absolument m'accompagner, ce qu'il fit pendant plus d'une lieue, avec sa famille dont tous les membres étaient chérifs comme lui, et qui portaient les deux signes distinctifs de cette dignité, c'est-à-dire la sommada (voile de tête pour garantir du soleil) à fils d'or et de soie et la lance ornée de plumes d'autruche. Ces lances en leurs mains sont des armes terribles. A quarante ou cinquante pas, j'en ai vu qui manquaient rarement un talari. Ces lances leur servent dans leurs combats et dans leurs chasses. Une fois à cheval, ils ne la quittent jamais.
A pied, ils sont armés seulement de leurs sabres et de leurs poignards. Ces sabres et ces poignards, à fourreau d'argent, sont faits dans le pays.
L*ARABIB HKURKU8B. 75
Cependant j'ai trouvé un jour un sabre damassé bleu avec des fleurs de lis d'or, et les mots : Vive le roi I écrits sur le dos de la lame.
Cette lame passait pour avoir appartenu à l'un des nababs les- plus célèbres de l'Inde. J'eus grand'peine à les détromper, et finis enfin par leur faire comprendre qu'elle venait de France, et avait appartenu à un garde d'un roi de France.
Au reste, la lance est pour les Arabes une arme symbolique et sacrée. En marche ou au repos, dans le camp ou au douar, quand la lance du chef est plantée devant sa tente, personne n'y entre plus.
Cette famille du chérif lîaçan se composait bien d'une soixantaine d'hommes, tous montés sur des chevaux magnifiques, avec des selles d'une richesse mCTveilleuse et auxquelles adhère le fourreau du sabre, qui, au lieu de battre sur la jambe, passe dessous. On voulut me faire des fantasias, mais tous les cavaliers de cette belle escorte jeûnaient depuis vingt- • huit jours ; j'exigeai d'eux qu'ils ne fissent point un exerdce au-dessus de leurs forces. Enfin, à une lieue
de Loheïa, je les suppliai de rentrer dans leur ville. Ils finirent par céder à mes instances.
Nous mîmes pied à terre, le chérif et moi, et nous nous embrassâmes les deux épaules en signe de congé.
Les Arabes ne s'embrassent jamais à la figure.
Les autres membres de la famille me donnèrent des poignées de main.
Au reste, comme ces adieux avaient lieu près d'une citerne, et que Theure du magh'reb, c'est-à-dire où Ton ne peut plus distinguer un fil noir d'un fil blanc, était arrivée, cet adieu se convertit en halte. Nous . fîmes tous notre prière, qui, dans la circonstance, était un échange de souhaits de prospérités. Mes compagnons burent quelques gouttes d'eau et mangèrent quelques dattes, à-compte sur le repas qui les attendait en rentrant chez eux. Cette collation dura un quart d'heure à peu près; après quoi, les adieux se renouvelèrent, mais verbalement et sans gestes. Je refusai le cheval que voulait me donner le chérif Haçan, qui, par ce don, croyait se mettre dans les bonnes grâces de son beau-père. Je montai sur mon
dromadaire, ceux qui devaient m'accompagner se rangèrent autour de moi, et nous pointâmes vers le nord, tandis que le chérif Haçan et les siens retournaient du côté du sud.
Cette lieue faite, il nous restait encore vingt-deux lieues à parcourir pour arriver à Abou-Arich. Grâce au dromadaire de course que le chérif Haçan avait mis à ma disposition, j'aurais pu faire celte traite en cinq ou six heures, mais il eût fallu me séparer de mes bagages, et c'est ce que je ne voulais pas.
Le pays est sillonné de tribus erranles et particulièrement de Juifs réchabites, indépendants et nomades, qui auraient pu mettre la main dessus, et tout le pouvoir du chérif Hussein eût, dans ce cas, été impuissant à les tirer de leurs mains.
Je savais, par les gens de mon escorte, que je trouverais sur ma route cinq ou six baraques de jonc et de chaume habitées par des chameliers ; c'était là que nous devions prendre quelques heures de repos. Ces baraques nous furent annoncées de loin par de grands feux qui leur servaient d'enseigne; à plus
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d'une lieue nous les aperçûmes, attendu que nous marchions dans un pays plat, tenant toujours la met à deux ou trois kilomètres à notre gauche.
La nuit était très-froide ; il tombait une rosée qui équivalait à une pluie fine, et, comme toujours, cette bruine était glacée.
Je fis presser la marche des chameaux porteurs, et vers minuit nous arrivâmes aux chaumières — esches, — c'est le nom que donnent les Arabes à ces baraques circulaires, presque toujours surmontées d'un cône.
Les esches ne sont aérés que par une porte basse et par une petite fenêtre carrée; leur diamètre peut être de dix à douze pieds ; au centre est un trou dans lequel on fait du feu, et par extension la cuisine. Les hommes et les femmes ont leurs esches séparés.
l'àaabie heureuse. 79
Le lieu où nous faisions halte s'appelle Starrad, et prend son nom d*ua petit village qui se trouvait à un quart de lieue sur notre droite, tfest-k-dire du côté des montagnes, et qui pouvait être habité par cinq cents âmes à peu près.
Nous trouvâmes, dans des puits creusés à la profondeur de soixante à soixante-dix pieds, de Teau en abondance et assez bonne. Cependant elle offre un singulier phénomène. Au moment où on la tire du puits, elle semble parfaitement limpide, mai$ si on la laisse exposée seulement une demi-heure dans un vase de verre, on s'aperçoit qu'elle précipite une matière noire et compacte qui, sans lui donner aucun mauvais goût, la rend de très-difScile digestion.
Les Bédouins prennent un très-grand soin de ces puits.
On en tire l'eau à Faide de bœufs ou dç chameaux.
Ce tirage fait un très-grand bruit, comme les norias d'Espagne; la corde, en roulant sur la poulie, jette des plaintes lugubres qui s'entendent à plus d'une lieue.
Un triple bruit avait, pendant cette marche de nuit, attiré mon attention.
A gauche, la mer Rouge se brisant sur les coraux avec des mugissements réguliers ;
A droite, dans la montagne, les sanglots du chacal, précédant le rauquement du lion, qui, pareil à un tonnerre, retentit d'échos en échos ;
Devant nous, les plaintes mélancoliques des puits, qui semblent les cris d'appel de quelque géant qu'on égorge.
Quant aux feux qui nous avaient guidés vers les baraques, ces feux avaient un triple but : celui de rechercher les voyageurs; celui de préparer le café; celui d'éloigner les animaux féroces. Nous avions grand besoin de nous réchauffer; aussi, les chameaux soulagés et accroupis, nous groupâmes-nous autour du feu.
Notre café pris, le chef de mon escorte, le chcrlf Mansour, s'approcha de moi et m'invita à regarder certaines figure d'Arabes qui, tout en faisant cercle autour de nous, ne perdaient pas de vue mes bagages.
C'étaient des Béni-Moréan, c'est-à-dire les Arabes les plus voleurs de la montagne.
Nous étions trop forts et trop bien armés pour qu'ils ^entreprissent sur nous autre chose qu'un vol par surprise. Il s'agissait donc seulement d'avoir Tœil sur les bagages et sur eux. Les chameliers, qui sont responsables des bagages, ouvrirent cet œil-là.
Quant à moi, je m'enveloppai dans mon manteau et m'endormis.
 quatre heures du matin, nous nous réveillâmes. C'est l'affaire des chameaux de réveiller leurs voyageurs. A l'approche du jour, ils souflQent, et, quand on les charge, ils jettent des cris perçants et qui s'entendent de fort loin. Je parle ici des chameaux* de la ville, des chameaux civilisés. C'est un grand inconvénient qu'ils ont dans le désert : leurs cris révèlent aux Arabes voleurs la présence d'une caravane. Les chameaux du désert ne crient jamais. ^
Au point du jour nous étions sur pied.
Toutes les figures suspectes avaient disparu. Cette disparition inquiéta quelque peu notre escorte.
Nous n'étions, avec les deux domestiques et les chameliers, qu'une douzaine d'hommes en tout. Mais à notre petite caravane se joignirent deux ou trois marchands montés sur des ânes et bien armés, faisant même route que nous. Leurs chameaux les suivaient avec leurs marchandises.
Au bout d'un quart de lieue, les Arabes, les yeux fixés sur le sol sablonneux, se montrèrent tes uns aux autres des traces qui parurent les préoccuper.
Je les interrogeai.
C'étaient les traces d'une panthère, qui était descendue de la montagne, qui avait rôdé autour de nous et que les feux avaient tenue h distance.
J'en avais chassé en Nubie et dans le Sennaâr, je n'étais donc pas étranger à ces brisées. Nous reconnûmes que les empreintes étaient récentes ; d'ailleurs les chameaux renâclaient.
4Ï0US voyagions à travers des espèces de dunes de sable, déplacées pendant toute la nuit par le vent, et l'hiver par les torrents qui se précipitent de la montagne vers la mer Rouge. De place en place, au milieu
de celte mer de sable, s'élevaient, comme des îles, de petites oasis de tarfs (tamarix), de nabacks et de gommiers.
Chaque oasis se composait d*une cinquantaine, d'une centaine ou môme de cent cinquante arbres, qui, liés entre eux par une plante parasite, espèce de stramonium, en rend l'entrée très-difficile, si difficile que les ge n s du pays s'y réf u gien t pendant leu rs guerres , et en font desespèces de forteresses dont il est presque impossible de les déloger.
Outre les bouquets de bois, les rosées et les pluies font croître de place en place des lacs de verdure, composés .de coloquintes, de sénés et d'herbes ordinaires.
D'immenses troupeaux de moutons et de chèvres, conduits par des pâtres, descendent de la montagne et viennent brouter cette herbe. Les animaux de la montagne, loups, panthères, chacals, hyènes et môme lions les y suivent. Ces bouquets de bois offrent une admirable retraite à ces animaux.
Outre les moutons et les chèvres privés, ces trou-
peaux se composent aussi de gazelles sauvages. Ces charmantes petites bétes sont chassées si rarement, que, voyant des animaux qui se rapprochent de leur espèce, elles viennent sans crainte se joindre à eux et paissent dans leurs rangs. Les pâtres les y laissent paître, et, quand ils ont besoin d'un rôti, ils choisissent celle qui leur convient et la prennent en renfermant dans le troupeau.
Ces pâtres sont armés de grands fusils à mèche, à canon génois; ces mèches, qui ont quelquefois trente à quarante pieds de longueur, sont faites avec des filaments d'écorce d'arbre qui brûlent comme de l'amadou. Elles leur servent à serrer autour de leur front un morceau de calicot bleu foncé, qui, avec une chemise de même couleur s'arrétant au-dessus du genou, forme toute leur garde-robe. Ils marchent constamment pieds nus.
Les cartouches qui servent à charger ces longs fusils sont serrées autour de leur ceinture par une cartouchière de roseaux dans le genre de celle des Circassien«» ce qui ne les empêche pas d'avoir une
l'arabie heurbusk. 85
poudrière en bois, un sac à balles et un amorçoîr.
Si un animal féroce attaque le troupeau de Vun d'entre eux, malgré les feux qu'ils allument, celui dont le troupeau est attaqué appelle ses camarades à l'aide d'une petite corne: alors tous se réunissent ef font face à l'ennemi. Leurs slQuguis dans ce cas, leur servent d'auxiliaires.
Ces bergers, qui veillent constamment ^sur leurs
troupeaux, tantôt dans un canton, tantôt dans un
autre, vivent du laitage de leurs chèvres et de leurs
i brebis, et de pain qu'ils se font eux-mêmes sur un
i couvercle de marmite en tôle posé sur trois pierres.
I Tous les deux ou trois jours, des femmes des douars
auxquels ils appartiennent viennent chercher le laît
qu'elles emportent dans des outres.
Au détour d'une de ces oasis dont nous avons parlée nous trouvâmes deux de ces bergers qui suivaient la même trace que nous. La panthère leur avait enlevé un mouton pendant la nuit, et ils voulaient avoir raison de la panthère.
Dès lors il y avait plus de chances de la trouver.
dbyGcK)gIe
La panthère à jeun continue de vaguer, et regagne parfois la montagne avant le jour. La panthère qui a lait une proie l'enlève sur son épaule comme le lion, l'emporte dans un fourré où elle a ses habitudes, lui brise la nuque et mange à sa faim, commençant par le cœur et le foie.
Elle abandonne les intestins, cache ce qu'elle n'a pas mangé, s'étend dans son repaire et s'endort.
Les deux, pâtres étaient un renfort précieux.
Sélim, qui était un chasseur enragé, mit pied à terre, et commença de suivre la piste en leur compagnie. Il avait un de mes fusils à deux coups, chargé d'un côté avec des balles coupées, et de l'autre côté avec une balle franche ; ses deux pistolets et son poignard à la ceinture. On fit ainsi, en marchant pas à pas sur la trace de ranimai, qui paraissait être seul ^t que les Arabes prétendaient être un mâle, le tour de deux ou trois oasis ; mais, toujours, à Tendroit opposé à son entrée, on reconnut sa sortie.
Enfin, un de ces bouquets de bois de moyenne gjrandeur, mais plus fourré que les autres, nous pa-
rut servir de fort à ranimai. Trois fois nous en fîmes, ou plutôt nos hommes en firent le tour: trois fois ils reconnurent l'entrée de la béte, mais nulle part sa sortie.
La panthère s'était arrêtée là. De§ flocons de la laine du mouton étaient restés accrochés aux épines. Nous commençâmes par entourer le bouquet de bois, et par pousser de grands cris pour essayer de la déloger. Tout resta muet et tranquille dans Fintérieur de Voasis.
Alors Sélim et les deux pâtres se mirent à lancer des pierres dans T^ndroit qui paraissait le plus fourré. Tout resta dans le plus profond silence.
Quelques serpents et quelques lièvres seuls sortirent des grandes herbes. Quelques oiseaux, et surtout des pigeons, s'envolèrent.
Mais ce fut tout.
Ce n'était point à eux que nous avions affaire. . Alors on décida que Ton ferait une décharge de la moitié des fusils. Avec ceux qui resteraient chargés, on attendrait la sortie de la bête. Elle était là; il n'y
avait point à en douter : les slouguis des pâtres,
excités par nos cris et par les pierres lancées, se
hasardaient jusqu'à la lisière du bois, mais, arrivés
là, ils refusaient d'aller plus loin, et revenaient tout
tremblants se cacher dans les jambes de leurs
maîtres.
Les pâtres nous faisaient signe de la tête, et nous indiquaient de la main Tendroit du bois où, selon leur appréciation, la panthère devait être.
On visa à Fendroit indiqué, et cinq ou six coups de fusil partirent en même temps. Il y eut un moment d'attente fiévrtuse.
Chacun tenait son fusil prêt à épauler. Rien ne parut que de nouveaux lièvres et de nouveaux oiseaux. Il y avait déjà une demi-heure à peu près que nous perdions notre temps ainsi.
— Voyons, dis-je en arabe, n'y aura-t-il pas un brave qui entre dans le buisson et qui fasse sortir cette bête?
On eût dit que Sélim n'attendait que cette invitation.
— Moi 1 dit-il, j'y vais entrer.
Cette bonne volonté fit honte aux deux pâtres.
— Nous aussi, dirent-ils, nous entrerons.
— Moi aussi, dit un nègre du Darfour; j'ai tué desr panthères dans mon pays, et je sais comment on s'y prend.
Nous avions donc quatre hommes de bonne volonté pour un. Ils se placèrent aux quatre points cardinaux de l'oasis, de manière à se rejoindre au milieu.
Chacun, tout en s'avançant, devait sifiQer, de manière à ce qu'il ne tirât point les uns sur les autres croyant tirer sur la panthère. Les c^pux pâtres se placèrent, l'un à l'est, l'autre à Touest, tirant leurs chiens après eux. Sélim, armé de son fusil, de ses pistolets et de son poignard, et le nègre, armé du seul couteaa qu'il portait à son bras, entrèrent, l'un au sud, l'autre au nord.
Au bout d'un instant, les pâtres furent obligés de lâcher leurs chiens qui reparurent à la lisière du bors> tout frissonnants et la queue entre les jambes. Ilsem* barrassaient plus qu'ils n'aidaient.
C'était une nouvelle preuve de la présence de ranimai. Les fusils déchargés avaient été rechargés, et chacun se tenait prêt Je crois que le cœur du plus brave d'entre nous donnait quelques pulsations de plus que d'habitude.
Au bout de cinq minutes, on entendit une exclamation.
— Qu'y a-t-il? demandai-je.
— Le mouton, répondit un des deux pâtres.
Il venait de retrouver les restes de l'animal enlevé. La panthère ne devait pas être loin. Il s'écoula encore cinq minutes à peu près pendant lesquelles on n'entendit rien, pas même le froissement des herbes €t des broussailles au milieu desquelles s'avançaient les fouleurs, ni le sifflement convenu qui indiquait leur marche.
Pour se faire une idée de la scène qui se passait, il faut que nous pénétrions dans l'intérieur de l'oasis.
Soit crainte, soit espérance que la panthère serait demeurée proche de sa proie, le pâtre qui avait retrouvé les restes du mouton était resté à la place où
L'jtRÀBIg HBURBCfSB. 91
il les avait retrourés, explorant seulement les alentours.
L'autre avait dévié.
Snîvre le droit chemin était difficile au milieu de ces herbes et de ces buissons. L'autre avait donc dévié et avait reparu à la* lisière. Voyant qu'il avait fait fausse route, il était rentré. Seuls, Sélim et le nègre avaient bravement pénétré jusqu'au centre. Là, ils s'étaient reconnus, s'étaient rejoints, et avaient poussé i&8 cris en frappant contre les arbres, le nègre avec le manche de son couteau, Sélim avec la crosse de son fasil.
Les deux pâtres avaient répondu à ces cris, mais la panflière n*avait donné aucun signe d'existence. Us erraient donc à l'aventure, fouillant du regard tous les buissons, quand tout à coup le nègre poussa une exi^unation. Sélim, qui était à quelques pas de lui, accourut ou plutôt se traîna jusqu'à lui. Le nègre, ^ncieux, l'œil fixe, lui montrait de son bras étendu les branches d'un tarf. L'arbre était si feuillu que Sélim ne voyait rien dans ses branches. Alors le nègre
prit à la ceinture de Sélim un pistolet et monta sur les premières branches d'un baumier.
Pendant qu'il montait, Sélim vit à travers les feuilles briller quelque chose comme deux^charbons ardents ; il comprit que c'étaient les yeux de la panthère. Il ajusta entre les deux yeux. Le coup de fusil et le coup de pistolet ne firent qu'une seule détonation. La détonation fut suivie d'un rugissement terrible. La panthère bondit de la branche à terre.
Sélim lui envoya son second coup de fusil en criant :
— A vous ! à vous I
La panthère sortit du bouquet de bois, à trente pas de moi. Elle était comme folle. Je lui envoyai mon coup de fusil chargé de balles coupées. J'étais bien sûr del'avoir touchée ; mais, pour avoir Içs deux mains libres, j'avais passé la bride de mon dromadaire à moû bras. Mon dromadaire prit peur, s'élança et se trouva à cinq cents pas de l'endroit où j'avais tiré avant que j'eusse pu voir l'eSèt du coup. Je tirai la bride à lui arracher le nez. Il se retourna. Je pus alors voir tous nos chasseurs. Ils étaient en train d'entourer un se-
cond bouquet de bois. La panthère, délogée du premier, y avait cherché un refuge. Cinq à six coups de fusil avaient accompagné le mien. On pouvait suivre le trajet de. la panthère de Tune à Tautre oasis, à la trace du sang.
Les chiens, encouragés par la fuite de Tanimal, étaient entrés dans le second bouquet de bois, et aboyaient furieusement. Le nègre et Sélim s'étaient glissés comme des serpents à travers les lianes et avaient disparu. Sélim n'avait pris que le temps de recharger son fusil, et le nègre son pistolet. Les deux pâtres les appuyaient par derrière, mais avec moins d'ardeur qu'eux.
Bientôt les aboiements devinrent terribles, et un effroyable rugissement leur répondit: puis on entendit un coup de feu, puis un cri de douleur; immédiatement, un second coup de feu, et enfin la voix de Sélim qui criait :
— Morte!
Les Arabes poussèrent un cri de triomphe qui correspond à notre hallali.
94 , L*ÀRA,BIE HEUREUffB.
Puis; un instant après, on yit sortir Séiim, tirant j la panthère par la queue, puis le nègre ruisselant de sang. Les deux pâtres fermaient la marche, suivis d'un seul lévrier.
Voici ce qui s'était passé :
La panthère, qui avait eu la patte de devant cassée, par le coup de pistolet du nègre, avait bien pu, en bondissant à l'aide des pattes de derrière, franchir l'espace qui séparait un bouquet de bois de l'autre; mais, entrée dans ce second bouquet de bois, elle avait essayé vainement de grimper à un arbre. Convaincue de l'impossibilité de .ses efforts, elle s'était acculée au tronc. Là, elle avait attendu ses ennemis.
Les chiens avaient paru les premiers. L'un d'eux s*était aventuré trop près de l'animal, qui avait sauté sur lui en rugissant, et d'un coup de dent lui avait brisé le crâne. Puis avait paru le nègre. Il avait déchargé son coup de pistolet sur la panthère presque à bout portant. Celle-ci s'était élancée sur le nègre, qui l'avait bravement reçue sur la pointe de son couteau.
LARÀBIE HEUREUSZ. 95
Le couteau était entré de toute la loDguemr de la lame dans le corps de l'animal, qui ne lui en avmt pas ntoins jeté sa patte sur Fépaule, en lui enfonçant sa griffe dans la chair. De là le cri de dou-
lOTT.
Puis la panthère, la gueule ouverte, avait saisi le nègre à la gorge. Mais dans cette gueule ouverte, avant qu'elle eût eu le temps de resserrer les mâchoires, Sélim avait introduit le canon de son fusil et lâché le , coup. La balle avait fait sauter la cervelle de la panthère. Elle s'était détachée du nègre et était tombée morte.
Nous l'examinâmes à loisir. C'était une superbe bête, ayant sept pieds et demi du museau à l'extrémité de la queue. On retrouvait la trace de tous les coups qu'elle avait reçus.
Nous avons dit que le coup de pistolet du nègre lui avait cassé une patte de devant, en môme temps que la halle de Sélim qui, on se le rappelle, avait tiré au jugé entre les deux yeux, lui avait labouré le crâne, mais sans pénétrer dans l'intérieur. De là l'espèce
S6 L*ARABIB HEUREUSE.
4le vertige dont elle m'avait paru atteinte. Deux fragments de mes balles l'avaient frappée, un au flanc,
i'autre dans les reins. Une autre balle lui avait traversé
« les chairs de la cuisse. Elle avait un œil crevé par le
second coup de pistolet du nègre, une large blessure
4ans la poitrine provenant de la lame du couteau sur
Jequel elle s'était jetée, et enfin la tête broyée par le
dernier coup de feu de Sélim.
Quant au nègre, il avait quatre profondes déxdiirures à l'épaule. Dans chacune des rigoles creu- ■sées par l'ongle de l'animal le sang coulait, mais il ne voulut pas même que je lui bandasse le bras.
— Bon! dit-il, il fait du vent; dans une heure ce sera sec.
Sélim dépouilla la panthère, saupoudra la peau de sel, la roula, la plaça en porte-manteau derrière lui, et remonta sur son dromadaire.
l'ârabib heureuse. 97
Nous nous dirigions vers le pays d'Assir. A dix heures, nous nous arrêtâmes. Le temps devenait tellement chaud, qu'il était impossible de voyager sous une telle température. Nous ftmes halte dans un de ces petits bols dont j*ai parlé. A quatre heures, nous nous remimes en route, en nous rapprochant toujours un peu de la montagne.
A mesure que nous avancions, le pays se peuplait, nous rencontrions des bergers.
Vers six heures du soir (il faisait nuit depuis une heure), nous entrâmes dans une vallée longue et étroite qui prend son nom de la montagne, et que Ton appelle El-Sedj. Chez les Arabes, cet endroit passe pour être très-dangereux, au point de vue tant des animaux féroces qui y font leur repaire, que des bandes d'Arabes voleurs qui le parcourent et qui viennent du pays de Sahan. •
Nous entendîmes force rauquements de lions, rugissements de panthères, glapissements de chacals autour de nous. Mais nous ne vîmes que quelquesuns de ces animaux qui traversaient le chemin.
98 LARÂBIIE^ HEUREUSE.
rapides et se coulant comme des renards. En fait de gens, nous ne rencontrâmes qu'une petite caravane qui venait de TAssir et se dirigeait vers Moka. A cette clarté qui ne s'éteint jamais sous le ciel d'Orient, même en Tabsence de la lune, nous les reconnûmes pour des guerriers. Ils étaient armés jusqu'aux dents.
En général, les hommes de TAssir sont très-braves; ce sont les Tyroliens de TOrient. Méhémet-Ali a usé contre eux ses dents et ses griffes de lion. Sur quelques-uns ila réussipar Fargent; mais, généralement, il a échoué par le fer. Il a perdu cent mille hommes et son fils Toussojim-Pacha.
Nous nous mîmes en communication avec eux.
Ils venaient de Kalataï, et, comme nous l'avons dit, se rendaient à Moka. Leur chef s'appelait Abd'el- Wahab. C'était un homme d'aspect imposant et qui parlait avec beaficoup de dignité. Il montait un magnifique dromadaire blanc, qu'il manœuvrait avec une étonnante perfection. Contre l'habitude, il avait des étriers à sa selle. Il servait encore non-seulement de chef, mais d'éclaireur à sa petite troupe, composée
l'arabi£ heureuse. 99
d'une quinzaine d'hommes y compris la domesticité.
Il se renseigna I)eaucoup auprès de nous du chemin, des obstacles, des forces qui se trouvaient dans les villes où nous avions passé, des vaisseaux étrangers stationnant dans les ports; il nous demanda d'où nous venions et où nous allions.
Nous ne répondîmes à toutes ces questions que les seules paroles qui peuvent être versées dans l'oreille d'un ennemi ou d'un inconnu.
Il avait reconnu que je n'avais point l'accent arabe : en outre, mon costume égyptien l'intriguait forU II avait fait la guerre contre des costumes pareils ; j'étais à ses yeux un agent du pacha d'Egypte ou du gou- Yemement turc.
Il prit lechérif Mansourà part pour lai faire toutes ces questions, interrogeant, quoiqu'il fût à vingt-cinq lieues de son pays, comme s'il eût été sur ses propres terres. Mansour lui fit observer que nous étions dans la principauté du chérif Hussein, que la police de cette principauté appartenmt donc au chérif. Cela parut une assez mauvaise^ raison à Abd'el-Wahab,
le chérif Hussein payant au chef de la république assirienneun tribu annuel de vingt-cinq mille talaris, afin de conserver sa bonne amitié et d'empêcher les tribus errantes de TAssir de venir faire des razzias sur ses terres.
Nous nous séparâmes enfin d'Abd*el-Wahab, fort enchantés d'en être quittes sans avoir été obligés de tirer le sabre. Mais je suis convaincu que le chef assirien envoya un courrier pour me signaler aux frontières de son pays.
Vers dix heures du soir, nous arrivâmes à un petit village appelé Sabbea. Ce petit village sç composait de quelques huttes en terre, en roseaux et en fiente de vache, ayant toutes la forme conique et circulaire. Une chose qui me frappa, c'est qu'elles avaient des puits à la manière française, avec des perches formant bascule. Nous nous arrêtâmes et mîmes pied à terre.
On nous apporta àTinstant même un mouton rôti à la manière arabe ; on nous reconnaissait pour des hommes appartenant au chérif Hussein dont la forteresse n'était plus qu'à sept ou huit lieues.
L*ARABIB HEUREUSE. lOI
On joignit au mouton rôti du lait aigre, des dattes; et du pain frais que les femmes se h&tèrent de poser devant nous.
Nos chameaux eurent part à la libéralité et obtinrent de Teau en abondance.
C'était un tableau des plus pittoresques que celui de notre halte avec le concours empressédes hommes,, des femmes et des enfants, tout cela à demi nu^ éclairé par la réverbération des feux.
Quelques-unes de ces femmes me parurent trèsjolies. Elles portaient comme ornement des bracelets en ébène, en ivoire, en cuivre, en argent, presque toutes à la cheville des pieds et aux poignets, quelques-unes, — et je remarquai que c'étaient les plus jolies,— au-dessus du coude. Leurs cheveux étaient séparés en une multitude de petites tresses qui pendaient sur leur dos avec des ornements de coquillages et de verroteries. Quelques-unes avaient des colliers de verre. Leurs poignets étaient, à Tintérieur du bras et jusqu'à la saignée, tatoués avec de Tindigo. Le tatouage représentait une espèce de dentelle d'un trèsr
402 L*ARABIE HEUBB08E*
joli dessin. La figure amit quelque trace de ee tatouage au meuten et entre les deux yeux; quelques-unes s'étaient fait sur les joues ce que nous appelons des grains de beauté ; d'autres avaient les narines perôées par le cartilage du milieu ^ et portaient, soit à gauche, soit à droite, jamais des deux côtés, une petite lentille d'une pierre bl^e ressemblant au lapis-lazuli.
Les plus vêtues de ces femmes portaient une chemise en toile bleue, à longues manches, presque aussi amples que la chemise elle-même. Elles retroussent ces manches et les lient derrière leurs têtes quand elles travaillent. Cette tunique est jusqu'à la ceinture ouverte par devant comme la chemise d'un homme.
Les moins vêtues portent une espèce de voile dans lequel elles se drapent, mais les bras et les épaules restent nus.
Ce s^nt en somme de fort belles créatures, avec des yeux magnifiques, bordés de koh'ol (galène au sulfure de plomb pulvérisé), des dents blanches' et bi^
alignées, le nez aquilin, les joues rondes, le col long, des bras et des jambes qui pourraient servir de modèles à des statuaires.
Les enfants, filles et garçons, au-dessous de sept ans, n'ont pas de vêtements.
La halte dura deux ou trois heures. Pendant ces deux ou trois heures, les femmes nous apportèrent des gâteaux, du pain frais, du bassida, du lait, et allumèrent nos pipes.
Il fallut remontera dromadaire. Hommes et femmes mms donnèrent la main et nous souhaitèrent bon voyage.
Dès notre arrivée, un courrier avait été envoyé au chérif pour lui annoncer que j'approchais, et que le lendemain matin nous serions à Abou-Arich.
Le reste cle la nuit se passa sans accident
Le pays que nous traversions changeait d'aspect. Nous passions tout doucement, de la solitude de la montagne et du désert de la plaine, à une contrée cultivée et habitée.
A deux lieues de distance, au milieu des arbres do-
404 L*AaABIE HEUREUSE»'
miDant une plaine d'un aspect tourmenté, nous aperçûmes les forts d*Abou-Arich, forts qui rappellent de loin ces châteaux du moyen âge dont on retrouve les ruines dans les Yosges et sur les bords du Rhin.
Au milieu de ces forts, on reconnaît à son importance la maison de récente construction habitée par le chéri/, son fils et ses femmes. Les autres forts sont habités par ses frères.
Ces bâtiments sont de construction arabe. Rien n*a changé depuis Grenade et Cordoue; c'est îin spécimen très-curieux de Tarchitecture du douzième siècle.
A une lieue d'Abou-Arich à peu près, le chérif Mansour ralentit à dessein le pas. J'ignorais qu'il eût envoyé un messager, mais je connaissais assez les Arabes pour me douter qu'il attendait quelque chose. De mon côté, pour ne point donner ces signes d'impatience qui chez les Arabes sont indignes d'un homme, je me gardai d'interroger.
Tout à coup le chérif étendit la main dans la direc-
LARÀBIE HEUREUSE. 405
lion d*Abou-Arich, et me montra un nuage de poussière en me disant :
" — Voici le chérif Hussein qui vient te recevoir.
Je m'inclinai devant cet honneur, et nous nous^ remîmes en marche assez rapidement pour épargner à sa seigneurie le plus de chemin possible. Au bout d'un quart d'heure, les deux troupes s'étaient rejointes ou plutôt s'étaient arrêtées à cinquante pasl'une de l'autre.
Je mis pied à terre, le chérif Hussein en fit autant ; je m'avançai vers lui, lui vers moi; nous nous donnâmes la poignée de main maçonnique et Taccolada en usage.
Le chérif Hussein était un homme de quarantecinq ans, au visage basané et plein de caractère. IL avait le front très-élevé et couvert de rides, les yeux noirs et très-perçants, occhi griffani^ comme dit Dante; le nez droit, petit, bienfait, peu debarbe,. quoiqu'il la portât entière; ce peu de barbe grisonnait.
Il portait un beau cachemire rouge, roulé en forme de turban autour de sa tête; il était vêtu d'une abbaïa en drap écarlate, dont le collet était brodé et la doublure galonnée. Sous cette abbaïa, il portait une chemise en étoffe de Trébizonde, claire comme une gaze, avec des manches brodées à la façon de la dentelle. Cette chemise traînait jusqu'à terre.
Le tout était serré autour du corps par une ceinture de maroquin rouge, brodée d'or, large de six doigts. A cette ceinture étaient, d'un côté, son poignard, et prés du poignard la petite sacoche où il enfermait son Coran. Il tenaitàla main, sdon la coutume des Arabes de l'Yémen, son sabre dans le fourreau.
Il était entouré de plus de cent cavaliers. Ces cent cavaliers étaient tous de sa famille. C'étaient son fils, ses frères, ses neveux, ses cousins. Tous étaient splendidement vêtus, et portaient des lances, des sabres, des poignards. Les fusils étaient abandonnés auK domestiques. Ils avaient tous de très-beaux chevaux. ^ Le chérif montait nno jument, les juments ayaat l'allure plus douce.
Derrière cette troupe d'hommes venaient une quinzaine de nègres magnifiques, armés de fusils garnis d'argent. Ils étaient vêtus d'une simple chemise en étoffe bleue, avec turban pareil.
Le cortège était complété par cinq ou six eunuques abyssins. Un de ces eunuques tenait un parasol en étoffe rouge, dont il ombrageait le cbérif Hussein, marchant près de lui, faisant autant de pas qu'il en faisait.
Us étaient vêtus en étoffe de nankin des Indes. Ils avaient la tête couverte d'un turban de mousseline des Indes blanche trës*coquettement roulée; une des extrémités de l'écharpe leur passsdt sous le menton et pendait derrière leur épaule. Ce turban syoutait au caractère féminin de leur visage.
C'était, avant ses parents mêmes, la garde personnelle du chérif. C'étaient ses ordinaires, comme on disait des quarante-cinq ^u roi Henri lU, les exécuteurs de ses ordres les plus secrets, au besoin ses bourreaux, ses muets^ La férocité de ces espèces de monstres ne pourraitse
408 L*ARABIE H&UREUSE.
comparer qu*à celle du serpent, dont ils avaient le mouvement souple et le caractère rampant. Le chérif Hussein leur eût ordonné de tuer tous ses parents, depuis le premier jusqu'au dernier, son fils compris, >qu'ils eussent obéi sans sourciller.
C'était parmi eux qu'il avait choisi son khesnadar, ministre des finances ; son sahab-el-tàba, garde des sceaux; son vizir, ministre de l'intérieur et de la police. Au reste, ces malheureux étaient d'une bra- Toure inouïe ; dévoués jusqu'à la mort, ils se fussent fait tuer pour leur maître. La nuit, ce sont eux qui montent la garde près du chérif; le jour, ce sont les introducteurs des étrangers. Si une femme du chérif désire lui parler, elle n'y parvient que par l'entremijje d'un de ses eunuques. Il en est de même de ses fils et de ses parents. Ces eunuques sont en général iles Abyssins qu'on achète esclaves et tout enfants, ^e sont clés prêtres cophtes qui les vendent.
Toutes les cérémonies de ma réception accomplies,
. on fit approcher un cheval que le chérif Hussein avait
-amené avec lui. Je me mis en selle, et nous nous
acheminâmes vers Abou-Arich. Aux portes de la ville, hommes, femmes, enfants, qui avaient vu sortir le chérif, attendaieùt sa rentrée.
Nous étions au 4*' octobre. ,
On mlnstalla provisoirement dans un kiosque bâti au milieu d'un jardin près de la forteresse.
J'y restai un jour seulement.
Tout en laissant le kiosque à ma disposition, le chérif Hussein me fit conduire, le 3 octobre, à ma véritable demeure. C'était une forteresse aussi, presque aussi considérable que celle du chérif lui-même. J'y trouvai plusieurs grands appartements décorés de nattes posées sur le parquef, d'arabesques sculptées dans la muraille, de peintures, de fleurs et d'étagères, le tout brillant de ces couleurs que les Arabes ont seuls le secret de conserver vives sans les faire crues.
Dans les antichambres se tenaient lès gardes et Isr domesticité. La garde se composait de Kobaïlles (Kabyles) des montagnes; la domesticité, de nègres.
De ces antichambres on passait dans un divan o\t
saile de réceplioD. Ce divan était beaucoup plus grand et beaucoup plus orné. Il était dallé en marbre, le plafond se composait d'arabesques dont le fond était une petite glace.
Posé sur le sol et adhérent de tous côtés aux murs, s*étendait le siège qui donne sofi nom à Tappartement, — le divan; — il était recouvert en très^belle étoffe de rinde, soie et laine, et supportait des coussins divisibles , mais posés Tun sur Tautre sans interruption.
Dans ce divan quatre portes étaient percées. Elles se fsûsaient face, formant la croix grecque. L*une de ces portes était celle par laquelle on entrait. Celle qui lui faisait face donnait dans la chambre à coucher.
Tout cela était dominé par une terrasse d*où oa découvrait entièrement le pays, et au pied des murailles la ville d'Abou-Arich. Du haut de cette terrasse, je comptai les citadelles. Y compris la mienne^ non comims celle du chérif, il y en avait vingt-deux. Hors de la ville était la citadelle du chérif Hussein, qui, près des autres, semblait un géant. En
l'ara^bib hbueeusc. m
^Eel» an eût pa y loger dix mille hommes. En cas de révolte, le chérif Hussein pouvait de la sienne pulvémer toutes 1^ auU^.
La Tille est couchée dans une vaste plaine ouatée de moussouftks et de jasmins. A deux lieues à peu près de la ville s'étendent des forêts de ces deux arbu^es.
Les intervalles sont remplis de hautes Iierbes qui servent de p&turage aux animaux domestiques» et tadt^s de champs de trèfle et de luzerne dont le vert sombre tranche avec leur vert maladif et pUe.
La ville se compose de construc^ns en pierre et de constructions en bambous. Ces constructions se àmseat en maisons particulières et en caravansérails» en maisons d'été et en maisons d*hiver.
Les cacavansérsdls» où les marchands déposent leui» eolis, sont construits en brique cuite, et n'ont qu'un seul étage au-dessus du rez-de-chaassée.
Comme arc^itectare, Us u'^M rien de rânar- ^oable.
Les maisons sont ou rondes ou carrées ou rectangulaires. Elles sont construites en charpente, et recouvertes, au lieu de chaume, en touffes de hachich qu'on lie avec des cordes.
Le chérif Hussein n'avait pour habitation que sa citadelle. Le récit du principal épisode de sa vie fera comprendre ce culte de la forteresse. Hussein, successeur d'Ali, roi de l'Yémen, était l'alné d'une quinzaine de frères. Dix l'entouraient comme une garde à Âbou-Arich. Au nombre de ces dix frères était le chérif Hammoud.
Hussein était fils d'une négresse. Ses autres frères, tous fils de blanches, se voyaient avec peine primés par le mulâtre.
En même temps les Anglais, qui possédaient Aden depuis 4839, avaient les yeux sur tout le t)ays, et principalement sur le littoral de la mer Rouge.
Hammoud, qui avait l'intention de se révolter, se mit en communication avec eux.
Hussein, pour traiter ses frères en princes, et en même temps pour les avoir soos sa main, leur avait
donné à chacun» aux appointements de 500 talarispar mois, l'administration d*un des districts de ses états.
Ainsi Tun commandait à Loheïa, Fautre à Djézan, un troisième -à Hodeïda, un quatrième à Moka, et ainsi de suite.
En cas de révolte de Tun, les neuf autres étant à sa solde, il pouvait les réunir contre lui.
Hammoud, ayant fait son traité avec les Apglais, se révolta.
Chaque année, à Tépoque du Ramadan, toute la famille se réunit à Abou-Arich. Cette année-là, Hammoud, qui n'avait encore rien laissé transpirer de ses projets, se réunit avec les autres.
Seulement, Hussein connaissait les dispositions de son frère : il savait ses relations avec les Anglais; il savait que les Anglais lui avaient promis le chérifut d'Abou-Arich et lui avaient folirni de la poudre et des boulets; qu'il avait fait des conventions secrètes avec des tribus de KoBaïlles, qui s'étaient mises à son service; qu'il avait enfin engagé des Turcs, surtout des artilleurs. ' -r
4U L^ARAFIB HBUHEOSB.
Il ne lai en fit pas plus mauvaise miné, mais il se tint sur ses gardes et s'assura le concours de ses autres frèr^.
Chérif-Hammoud fut appelé près de Chérif-Husseïn pour lui rendre compte de sa conduite. Hammoud nia tout, et fit à son frère mille protestations de dévouement. Hussein, qui voulait voir jusqu'où irait sa trahison, feignit de le croire, [tout en faisant un signe convenu à ses eunuques. Ce signe était Tordre de charger les canons de sa terrasse. Les autres frères, qui' avaient assisté à la conférence et qui s'étaient engagés envers Hussein, se retirèrent aussi sur un signe, chacun dans sa forteresse.
Rentré dans la sienne, Hammoud signala hautement sa trahison en faisant feu sur la citadelle de son frère. Il avait introduit dans la sienne 500 Kobaîlles et une douzaine de canonniers turcs et arabes. Le chërif Hussein était prêt à repousser l'attaque. Sa riposte au feu de Hammoud fut le signal pour les neuf autres frères de faire feu à leur tour. On tira tout un jour et toute une nuit, les boulels se
l'arabib heureuse. 445
croisant au-dessus de la population d*Abou-Arich.
Enfin, au bout de yingtH]uatre heures de canonnade, la citadelle d'Hammoud s*écroula, et le rebdle fut obligé de venir à dis^étion demander le pardon de son frère.
Contre toutes les traditions de la politique arabe, Chérif-Husseïn se contenta de lui enlever son commandement, qu'il donna à un autre de ses frères, le chérif Heïder. Il lui fit grâce de la vie ; seulement il le força de se fixer à Abou-Arich, et l'appauvrit au point qu'il ne fût plus à craindre.
Dans cette position, Hapimoud feignait de se repentir. Je le vis pendant mon séjour à Abou-Aricb, et je suis convainc» que ce repentir n'était pas vrai.
C'était un an après ces événements, à l'anni-^ ver^ire môme du Ramadan, que j'arrivais chez le chérif Hussein, et que celui-d m'initia à ses projets.
Une fois arrivé h Abou-^Arieh, le voyage terminé, je commençai mon jeûne au moment où les autres alMent finir le leur. Je n'ignorais pas qu'en ma quar
lité de uouveau converti tous les yeux étaient fixés sur moi. Je ne devais donc, sous le rapport de l'exécution de mes devoirs religieux, laisser aucune prise à la critique, pis que cela, à la défiance.
Tous les soirs, je faisais la prière Magh*reb avec le chérif et sa famille. Cette prière était suivie du repas du soir.
Après le souper on se dédommageait du silence qui avait régné pendant le repas.
Je ne sais quels étaient les sujets d'entretien avant mon arrivée, mais depuis cette arrivée les deux grands textes de conversation étaient la religion chrétienne etlaFrancç.
Ces deux sujets de conversation, non pas épuisés, car ils étaient inépuisables, mais remis au lendemain, on parlait science. Le chérif Hussein était excellent astronome. Selon les Arabes, il lisait non-seulement dans les cieux, mais encore dans l'avenir.
Le terme du Ramadan arriva pour tout le monde» excepté pour moi. Il fut annoncé par vingt et un coups de canon, et les trois jours de fête qu'on nomme
d^ les Tores le Koutchêc-Btiram , et «chez les KTdbesAid'elrSegh^tr^ c'est-à-dire la petite fête, coinmeDcërent Cette petite fête est la Pàque des musulmans. A propos du Koutchéch-Beïram, toute la population musulmane s*émeut, du Caucase à la côte de Zanguébar. Les musulmans mettent leurs plus beaux habits et font faire des habits neufs à leurs enfants. Ils se visitent, comme nous faisions au jour de Tan avant Tinvention des cartes, pauvres et riches indistinctement, ne faisant pas de différence. On prend du café, on vous offre des confitures et des bonbons. Les grands retiennent auprès d'eux les personnes de .leur intimité, et Ton dtne et soupe ensemble.
Chérif-Husseïn était excessivement généreux pendant ces trois jours. Ces trois jours devaient lui coûter une cinquantaine de mille francs, qui ici en représenteraient deux cent mille : à Abou-Arich, on vit grandement avec cinq sous par jour.
Le Beïram est le jour des présents ; mais, au lieu que c&s présents se fassent de supérieur à inférieur.
4t8 L^AltABIE HE0RSU8B.
comme chez nous, ik se font d'inférieur à supérieur. C*est que ces présents sont intéressés : comme on dit chez nous, on donne un csuf pour aroir un bœuf.
Des gens complètement étrangers à son principalat, entièrement hors de sa juridiction, des gens attirés par la réputation de générosité du chérif Hussein, venaient de trente, quarante, cinquante lieues. Ils amenaient avec eux des bœufs, des chameaux, des dromadaires, des moutons, des mules. Le chérif recevait les donateurs, les gardait quinze jours, trois semaines, un mois, le temps qu'ils voulaient rester. Puis, lorsqu'ils venaient prendre congé, on leur donnait quatre fois la valeur de leur présent.
J'ai vu des Arabes lui amener leur fille. Le cadeau dans ce cas était proportionné à la beauté de l'enfant et à la condition du père. C'était un double calcul. Si la fille devenait favorite du chérif, le père s'en ressentait.
Mon cadeau à moi fut l'investiture.
Le premier jour du Beïram, Chérif-Husseïn m'envoya son vizir et plusieurs membres de sa lamiUe
L*ARANE BRVRBOSB. 419
pour m'aeeompagner dans la visite que je deraîs lui faire. Arrivé chez lui, il me reçut au milieu de toute sa cour, me fit offrir pipe et café» non pas comme à un inférieur, mais comme à un égal, sinon en pouvoir, du naoins en connaissances. Je me doutai qu'il avait quelque bonne intention à mon égard ; mais, comnie nous n'avions eu encore aucune conférence à Tendroit des services qu'il pouvait attendre <jte moi, j'ignorais quelle était cette intention.
Lorsque la foule fut un peu écoulée et qu'il ne se trouva plus entouré que de sa famille et de ses principaux employés , il me fit asseoir à côté de lui et me dit:
— Hadji, je t'ai fait venir de la Mecque parce que je connaissais ta science, ton courage et ta sagesse ; je t'ai fait venir non pas pour te donner près de moi une place inférieure ; je sais ce que tu vaux, tu ^es des miens. Je vais donc te conférer un commandement qui te fera ici l'égal de tous, et, en mon absence, le supérieur de tous.
n fit un lûgne, et ses euttu^pies apportant mon
cadeau. C'était uû sabre de vermeil très-riche, un turban de cachemire, et le manteau rouge de serdavy titre correspondant à celui de généralissime de ses troupes.
Revêtu de ce costume, j'avais le pas sur tout le monde, même sur ses frères. J'étais son second.
Tandis que l'un de ses ministres lisait aux assistants le firman qui m'élevait à cette dignité, je fus écrasé des compliments de tous ceux qui m'entouraient.
Lorsque j'eus le sabre à mon côté, le turban sur la tête, le manteau sur les épaules, le chérif [Hussein me donna Taccolade, ses frères en firent autant, et nous passâmes dans la salle du déjeuner, où ne restèrent rigoureusement que sa famille et ses ministres.
En me quittant, Chérif-Husseïn me prit à part. Il médit :
— Hadji, j'ai de grands projets; nous en causerons avec détail dans un moment plus favorable; je compte d'avance sur ta prudence et ta discrétipn.
Je sortis, accompagné du jeune Hussein, son fils.
et de ses frères et neveux, qui me reconduisirent arec mon escorte jusqu'à ma forteresse, distante d'un quart de lieue h peu près de celle du chérif .
A partir de ce moment, j'eus une garde d'honneur.
Le lendemain, le chérif me rendit ma visite avec tous ses frères. Le mois d'octobre se passa en visites et en causeries. Mais, le Ramadan terminé, le chérif me fit inspecter achevai Abou-Ârich et ses forteresses. Le tour de la ville achevé, nous rentrâmes dans la citadelle de Hussein.
Lày il me demanda mon avis sur la défense d'Âbou- Aricb, me priant de lui parler sincèrement. Il avait, disait-il, des projets pour lesquels l'appréciation exacte de la force qu'il pouvait opposer à une armée européenne lui était nécessaire.
Je lui fis répéter une seconde fois qu'il désirait que je fusse sincère. Il ne m'en pria pas, il l'exigea. C'était grave h lui dire.
4tS L'ARàBIE HBtrnstfss.
' Le chérif croyait Abon-Arich beaucoup plus fort qu'il ne Tétait réellement.
Il avait trois ennemis principaux.
Le premier, Fimam de Sana, mécontent de ▼oîr FTémen entre les mains d'un rival; le second Ait d'Assir, qui pouvait faire, du jour au lendemain» in* vasion dans les États du diérif ; enfin, troisiëmement, les Turcs, qui en étaient aux pourparlers pour reconquérir F Yémen, mais qui pouvaient en venir à la f<nree ouverte.
Tant qu'on n'aurait affaire qu'à l'imam de Sana el à Alt d'Assir, à moins d'un déploiement considérable de forces de la part de l'un ou de l'autre de ces deux princes, on pouvait encore les repousser. Mais si Ton arrivait à avoir affaire à des troupes régulières, ins-
L^ARABII HEUREURC. 413
truites à Veuropéenne, il était évident qu'Abou-Arich se pouvait résister à notre stratégie moderne.
Cette affirmation à Fendroit des troupes régulières, instraites à l'européenne, paraissait singulièrement b préoccuper. Il essaya alors de défendre sa ville. Il me vantait la hauteur de ses murailles, la force de ses vingt-deux citadelles.
Je lui répondis que c'était justement cela qui faisait sa faiblesse.
Hussein fronça le sourcil et crut que je voulais me moquer de lui. J'essayai de lui expliquer alors que, depuis rinvention du canon, le système de défmse des villes avait complètement changé.
Abou-Arich était une véritable cité du moyen âge, construite pour résister aux traits, aux machines de guerre et à l'escalade, mais facile à incendier avec la plus petite fusée, à battre en brèche avec du canon, ses murailles, dans leur plus grande épaisseur, û*ayant pas plus de trois pieds.
Le chérif me demanda alors comment étaient faits les remparts des villes européennes.
42i l'àrabie heureuse.
Je lui dis que la France avait produit, il y avait deux cents ans, un homme de génie nommé Vauban, qui avait compris que plus les murailles étaient élevées, plus elles étaient faibles, puisque par leur élévation même elles donnaient prise au canon. Dès lors, on avait creusé au lieu de bâtir. Puis, complétant son propre système, Vauban avait inventé les parallèles, les cavaliers de tranchée, le tir à ricochet. Il avait changé la marche des sapes, il avait fait de Tattaque et de la défense d^une ville une espèce de partie d'échecs, dont on pouvait d'avance, non-seulement prédire le résultat, mais du résultat indiquer le jour et l'heure.
Je voyais que, sans repousser entièrement ce que je lui disais, mes paroles produisaient en lui un étonnement qui approchait du doute. Il me pria de lui rendre, si la chose était en mon pouvoir, la démonstratioi^, sensible. Je demandai à remettre la chose au lendemain, mais son imagination était montée.
— Pourquoi pas aiyourd'hui? me demanda-t-il.
— Alors, lui répondis-je, je dois aller prendre certains instraments chez moi.
— Va, me dit-il, et reviens.
Je sortis, non pas ponr aller chez moi, où je n'avais rien à prendre, mais pour lui faire dire par un de ses eunuques que je désirais, pour les explications que j'avais à lui donner, rester seul avec lui, ou du moins D*avoir pour témoin de notre entretien que les personnes dans lesquelles il avait toute confiance.
L'heure de la sieste approchait. Il pouvait donc sans affectation se débarrasser des importuns.
Quand je rentrai près du chérif, je vis que son frère et son neveu Abou-Taleb et Abd'eWtfélek étaient restés seuls avec lui dans son appartement.
Le chérif Hussein pe demanda alors pourquoi j'avais employé cette ruse pour demeurer seul avec Ini et quelle cause m'avait empêché de parler devant les autres assistants.
Je m'inclinai devant lui, et d'un signe lui montrai «on frère et son neveu.
— Tu peux parler devant eux, me dit-il; je suis
4t6 l'arabib hevreusc.
seul quand je suis avec Abou-Taleb et son fils.
— Seigneur, lui dis-je, comme noire entrelien deil avoirpour but de te montrer la faiblesse d'Abon-Arîeh, toujours au point de vue européen, je n'ai point voulu te signaler les points faibles devant des étrangers.
— Ceux qui étaient là n'étaient point des étrangers, répondit le chérif Hussein; c'étaient mes frères.
— Des frères sont quelquefois plus dangereux que des étrangers, lui répondis-je; témoin le cbérif Hammoud.
Hussein réfléchit un instant, puis, me tendant la main :
— Tu es un homme sage, dit*il; parle, nov& sommes seuls.
Hussein était assis sur des tapis, Abou-Taleb et son fils se tenaient debout.
Abou-Taleb était un homme très-distingué. Le chérif le traitait d'égal à égal. S'il y avait en lui quelque impatience d'entendre mes explications, cette impa* tience ne paraissait dans aucun des traits de son visage.
l'aaabte heurcusi. 427
Le jrane homme n'était point aussi complètement mrftre de loi-mème. Ses grands yenx vifs et intelligents témoignaient de sa curiosité.
Un coup d*(£il me suffit pour me rendre compte défont.
Je me retournai, et voyant que, selon son babitade, Sélim m*ayait accompagné et se tenait debout à la porte, je lui ordonnai d'aller me chercher la valeur d'une couffe, c'est-à-dire un boisseau et demi, de ce sable rougeâtre et argileux avec lequel les Arabes font de la poterie et des briques. Il obéit. Hussein attendait très-tranquillement. Dix minutes après, Taille était à ma disposition.
— Montons sur la terrasse, dis-je au chérif.
Nous montâmes. Cette terrasse était un immense carré, avec un vide au milieu éclairant la cour.
En Arabie, le sable remplace les cartes; à Taide du sable on prédit l'avenir.
Aussi, quand le chérif Hussein me vit demander du sable, crut-il naturellement que c'étsûtpour me livrer à quelque opération magique, ce qui ne Fétonnait
aucunement. Il fut bientôt détrompé. Ce que je voalais faire avec ce sable, c*était la circonvallation d*uiie forteresse.
Je pris sa citadelle pour base. Je fis un plan en relief des fortifications que j*y eusse appliquées comme ingénieur, si j'eusse été chargé de la fortifier.
Je figurai les fossés s'enfonçant au pied des remparts, les remparts ne dépassant les talus extérieurs que de deux ou trois pieds. J'essayai de lui faire comprendre ce que c'est qu'un redan, et comment les feux se croisent; ce que c'est qu'un cavalier, une demi-lune, une redoute, une lunette.
Après lui avoir expliqué le système de défense, je lui démontrai le système d'attaque. Je traçai une tranchée, je figurai une sape, je parvins à lui faire comprendre ce que c'était que le tir à ricochets. Enfin je fis le plus concisément et le plus simplement possible la théorie d'un siège, attaque et défense.
A partir du moment où j'avais commencé ma démonstration, Hussein avait été tout yeux, tout oreilles. Il ne comprenait pas tout, mais le peu qu'il compre-
nait lui donnait le désir de comprendre davanta)B;e. Alors il insistait, me faisait répéter jusqu'à ce qu*il comprît parfaitement. La démonstration dura jusqu'à Fbeure de la prière. Il n*y eut ce jour-là ni sieste ni visites ; il renvoya tout le monde. J'étais en ce moment l'univers à ses yeux.
Chérif-Abou-Taleb et son fils ne prenaient pas moins d'intérêt que Hussein à cette leçon de stratégie.
J'ai dit que tout ce travail avait été fait au point de vue de sa citadelle, qui, de cette façon, pouvait dé* tendre la ville, et, en cas de rébellion, s'imposer à elle. Il comprit parfaitement quelle supériorité un pareil travail exécuté lui donnerait comme défense contre l'étranger et comme domination sur sa ville.
Sa première demande fut :
— Combien te faudrait-il de temps peur exécuter ce que tu viens de me montrer?
— Avant de te satisfaire sur ce point, répondis-je, il est nécessaire que je connaisse tes moyens d'action, c'est-à-dire les bras, les matériaux et l'argent.
-^Explique-toi, demanda-t-il.
130 l'arabia heureuse.
— Je désire savoir combien de terrassiers tu peux mettre à ma disposition.
^ Autant que tu en voudras, me répondit-iL
— Quel salaire leur donneras-tu?
Chérif-Hussein ne comprit pas ou ne voulut pas
comprendre.
J'insistai.
— Je leur donnerai la nourriture, dit-il.
Cette nourriture consistait en un pain de millet, un peu de riz, un peu de beurre, quelques dattes, et cinq ou six pipes de tabac. Cela faisait à peu près cinq sous par homme.
— Pour de pareils Iravaux, luirépondis-je, cela ne suflBtpas.
— Enfin, ajouta-t-il, le travail fini, je leur donnerai un habit.
C'était, après deux ou trois ans de travaux, leur promettre une prime de quarante sous.
Je lui répondis encore que cela ne suffisait pas; que, surtout sous ma direction, à moi étia&ger, û y auiait des révoltes. Il m'intensooiptt.
VkKkBÎE HEVRSUSK. 434
— Je ferai couper le cou aux révoltés.
^ Chaque cou coupé, lui répondisrje, fera deux bras de moinsy sans compter que tes ^nemis, en voyant les travaux que tu feras, auront l'idée d*en faire de pareils, ou, s'ils ne l'ont pas, au moins de t'enlever toi monde.
— Mais combien te faudrait-il d'hommes? me demanda-t-il.
— Cinq mille, répondis-je.
— En combien de temps auront-ils achevé?
— Quelles sont les heures de travail constituant une journée?
— Depuis le lever du soleil jusqu'à dix heures ; depuis trois heures jusqu'à la prière du soir.
— C'est trop pour la nourriture que tu leur offres. Us mourront àlapeine, et les fortifications s'arrêteront faate de bras et tu ne trouveras peut-être pas à les renouveler.
— Mais, pour 4|u'ils tisivailleat dix heures, que iaat-il donc leur donner ?
— Double ration et une solde régulièrement payée.
Il regarda son frère comme pour Finterroger.
— Hadji me semble dans le vrai, répondit celui-ci. —Eh bien,! reprit le chérif Hussein, supposons que
j'accorde ce que tu demandes, combien de temps te faudra-t-il?
— Il me faut des aides, je ne saurais entreprendre seul un pareil travail.
— Quels sont ces auxiliaires dont tu as besoin?
— Des conducteurs de travaux.
— Où comptes-tu les prendre?
— En France.
— Comment feras-tu pour les avoir?
— J'irai les chercher.
Son regard se fixa de nouveau sur son frère.
— Cet homme ne peut tout faire par ses mains, répondit Abou-Taleb.
Hussein se retourna de mon côté.
• — Et situ partais, demanda-t-il, reviendrais-tu?
— Sans doute, puisque je faurais donné ma parole. ^ Mais encore te faudrait-il remplir certaines conditions.
— Lesquelles?
l'ABABIE HEUBfiUSB^ ^33
— Assurer une solde convenable à mes hommes^ leur payer leurs frais de voyage, leur faire quelques avances d'argent pour qu'ils puissent quitter le pays-, et enfin, une fois arrivés ici, leur assurer la liberté de leur culte et toutes sortes de protections au cas où ils seraient tourmentés.
— A ton départ de la Mecque, le chérif Soliman > Ion ami et le mien, ne t'a-t-il pas satisfait sur ce point?
— Oui ; il m'a même remis une note dont j'ai laissé copie au consul de France de Djedda ; mais je tiens à ce que la promesse me soit renouvelée et affirmée par toi.
— Soit; mais combien te faudra-t-il d'Européens? -— Une vingtaine.
— Combien leur faudra-t-il donner à chacun?
— Mille talaris par ai^; de plus, cinquante francs au moins d'argent de poche en partant, leur passage payé jusqu'à Suez, leur logement assuré à leur arrivée.
— Moyennant cela, se nourriront-ils?
itizedbyC?OOgIe
t — Ils se nourriront,
— Je te répondrai demain ; msds, si je t'accorde tout cela, dans combien de temps tes hommes peuvent-ils être ici?
— Dans quatre mois, car il me faut le temps de les aller chercher.
— N'as-tu donc pas conservé en France quelques relations qui te dispensent de faire ce vovage?
— Si fait, j'y ai ma famille et de nombreux amis.
— Si tu chargeais tes amis de t'envoyer les hommes dont tu as besoin, n'obtiendrais-tu pas le même ré-
— Ce serait plus long et moins sûr.
Le cfaérif Hussein réfléchit, et sembla de nouveau demander conseil à son frère.
Pais,secouant la tâte :
-* Jamais, ^t-il, je ne consentirai à te laisser partir.
— Pourquoi? douterais^tu de ma parole?
— Non, B»is un accident peut t'empéeber de revenir. Choisis parmi tes amis un homme qui puisse te remplacer.
l'arab-ie heursuse. 435
— Ce n'est pas facile; et û faudra toujours lui envoyer de Taisent.
— Nous le lui enverrons.
— Il faut à cet ami de pleins pouvoii^ signés de toi, il faut aux hommes qui se déplaceront la garantie qu'ils seront payés.
— Par quel moyen arriver à ce résultat?
— Tu désigneras un correspondant solvable à Alexandrie, et chez lequel on puisse se renseigner et prendre l'argent nécessaire.
— N'es-tu pas là pour leur répondre?
— Ha caution ne leur donnera point l'argent nécessaire à leur voyage.
Hussein réfléchit encore. Puis il ajouta :
— Mais enfin, quand j'aurai fait tout ce^ que tu désires, combien de temps te faudra-t-il pour exécuter cette œuvre, qui, pour nous autres Arabes, n'aura pas besoin d'être aussi formidable que dans ton pays.
— n me faudra trois ans.
Avec les Arabes on ne doit jamais hésiter. —Trois ans! répéta-t-il, c'est bien long.
Et il se mit à marchander le délai.
— Je ne crois pas, répondis-je, que l'on puisse arriver plus vite. Au reste, tu seras là pour inspecter les travaux. Si, au bout d*un an, tout est fini, tant mieux !
— Mais enfin tu ne comptes pas faire ces travauxlà avec le même soin que tu les ferais dans ton pays?
— Je compte les faire le mieux possible, afin que si, par hasard, les Anglais venaient t*attaquer, tu pusses résister même aux Anglais.
Au mot Anglais, je vis que j'ayais touché juste. Il tressaillit, et, comme lorsque le briquet frappe sur la pierre, une étincelle jaillit de ses yeux.
— Car enfin, continuai-je, ton intention, en fortifiant ta citadelle, est de te rendre inexpugnable. Les Anglais sont d'autres hommes que les gens de Sana, les gens d'Assir et même les Égyptiens. Ils ont des ressources contre lesquelles il faut que tu te prépares. Tes murs une fois construits, il te faudra des canons, il te faudra des projectiles.
-^ J'en ai, des canons.
— En mauvais étal.
— Nous en achèterons d'autres.
— OùT rinde ne t'en fournira pas, FÉgyple pas davantage.
— Hais la France? TAmérique?
— Cela, c'est autre chose. Pais, quand tu auras les pièces, tu n'auras que le bronze ou la fonte; il te faudra des ouvriers pour faire tes affûts.
— J'ai des menuisiers.
— Quels menuisiers?
— Tu les dirigeras.
— Et du bois, et du fer?
— Nous en tirerons d'Europe.
— Il faut de l'argent pour cela, beaucoup d'argent.
— Combien?
— Je ne puis évaluer la dépense que les mesures prises, que le devis de chaque chose dressé.
— Mais enfin, à peu près?
— Mets un million.
C'était bien peu qu'un million, mais j*espérais que,
18S L'àRASIt HEUMimE.
une fois engagé dans raffaire, il lapomserait jusqu'au bout.
— Un ukinioii) répéta-l^il, c'est beaucoup ; ne peuton pas faire la chose à meilleur marché?
— Ton pays te raj^orte dix millions ; bi^ administré il peut t'en rapporter quinze; ce n*est pas trop de dépenser un nûUion o\\ deux pour le conserver.
— Qui t'a dit que mon pays rapportât dix mil^ lions ?
— Je le sais.
— N'importe! c'est beaucoup, un million.
— La dépense se fera sous tes yeux ; tu la surveilleras toi-même. Du reste, en te disant un million^ j'ai la conviction que cette somme sera insufiQsante.
— Hum! ût Hussein, toujours regardant moEk frère.
— Et je ne te dis rien des soldats, continuai-je; ce sera l'objet d'une autre conférence, et je l'en parlerai plus tard.
— Un million I répéta-t-il.
En ce moment la prière aonna.
l'ababie heureuse. 439
— Éconte, me dit-il, je te rendrai réponse sur tout cela. D'ailleurs, j'ai à te parler d'autres choses encore.
— Je le sais, lui répondis-je.
Il me regarda avec étonnement; mais, comme la prière du soir était criée, nous nous mîmes à la prière, à laquelle le repas succéda.
Le repas fini, le chérif Hussein prit congé de moi sans me dire un mot de plus. Je connaissais les Aral)es, leur avarice, leur défiance. Les questions d'Hussein ne m'avaient donc point étonné; mais, en revanche, elles m'avaient énormément fatigué;
Le même soir, je reçus la visite de plusieurs des frères, et entre autres du chérif Hammoud, qui, sachant ma longue conférence avec leur aine, venaient pour tâcher de tirer de moi quelque rensdgnement, tandis que leurs domestiques essayaient de faire parler Sélim et Hadji-Soliman, troisième serviteur qui me fut imposé à mon arrivée, ainsi qu'au chérif, par le parti fanatique ou turc, autrement dit le parti anglais.
Le lendemaiu, le chérif Hui^seïn me fil appeler. Je crus que c'était pour continuer la conversation sur l'attaque et la défense des places. Je me trompais. C'était pour me faire visiter un camp peu éloigné de sa forteresse, et où stationnaient une partie de ses Kobaïlles. .
Comme d'habitude, quelques-uns de ses frères raccompagnaient.
Ce camp était une agglomération d'une quaran taine de douars, habités par trois mille hommes à peu près, avec leurs femmes et leurs enfants, une espèce de colonie militaire plutôt qu'un camp. Tous portaient le même uniforme, si l'on peut appeler uniforme une chemise en toile bleue et une somada qu'ils fixent à leur front au moyen des mèches de leurs fusils.
Leurs armes étaient pour la plupart un fusil à mèche, un petit sabre qu'Hs pendent, non pas au côté, mais à l'épaule, et un poignard à la ceinture. D'autres avaient la sagaye et le petit bouclier de bois. C'étaient les moins bien armés, mais les plus dangereux dans le
combat. La sagaye, au reste, est une espèce d'arme
d'honneur, un milieu entre la lance et le fusil.
Tous ces hommes étaient des fantassins. Ils étaient
« oi^nisés ou à peu près par compagnies de cent
hommes, sous le commandement d'un naghib (capi-
iaine). Ce naghib subdivisait sa compagnie en petites
escouades de dix hommes, auxquels il donnait pour
chef un chaousse.
Ces soldats et ces chaousses étaient les hommes du capitaine engagé, et tous loués par lui.
Le chërif Hussein les prenait pour un an, deux ans et trois ans. C'étaient, comme on voit, de véritables condottieri.
Les douars qu'ils habitaient étaient composés de trente à quarante esches. Chacun de ces douars, formant presque un cercle parfait, moins Fouverture, qui pouvait se fermer par des branches de nabacks, était divisé en deux parties.
La tente du chef occupe le milieu de la ligne.
n a les femmes à sa gauche, les hommes à sa droite.
Ht l'aRABIB HEVIIED8E«
Les esches sont séparés entre eux par »n certaia espace, le méine pour tous, et sont reliés par une palissade.
Leâ cours circulaires, termées par la ligne des tentes, sont occupées par les chèvres, les poules, les bestiaux*
La tente du chef est naturellement beaucoup plus grande que les autres.
La première qui se trouve en tète de la file droite est toujours vide.
E^le attend le voyageur qui vient demander ThospitaUté.
Tous ces hommes font le commerce d'éleveurs de bestiaux.
Leur solde est si faible qu'ils n'en sauraient point vivre. Leur seul bénéfice est le pillage. Au repos, ils spnt misérables, ayant peu on point d'industrie.
Les femmes sont aussi pauvrement^ vêtues que les hommes. Moins encore; elles se couvrent à peine. Elles sont chargées de faire la fturine, d'aller chercher de Teau, le bois, quelquefois à des distances très-
l'aràmb hevbsusb. 143
grattdfis; d'eBitretenir la garde-robe de leur mari, entretien facile quand on a vu de quoi elle se compose; de faire leur cuisine, toujours très-frugale, et d'itefer leurs enfants, c'est-à-dire de les laisser se rmiler dans le sable. Tout c^ pouvait être réjouissant à Tœil d'Hussein, mais avait fort peu de charme pour le mien. Je ne pus m'empécher de demander à Hossdn si c^était avec de pareils vagabonds qu'il comptait faire peur à ses ennemis, et surtout aux Anglais.
J'appuyais toujours sur ce dernier mot, devinant que c'était contre les Anglais surtout que le chérif Hosseïn avait l'intention de se fortifier.
— Mais, me dit-il, tu juges mal mes hommes ; au "^ combat, ce sont des lions.
— C'est possible, contre des hommes pareils à eux, mais contre des troupes européennes, ils ne tiendraient pas dix minutes. En as-tu beaucoup comme eda?
— Je puis dii^oser de cent smxante-<^nze mille hommes, me dit-il.
I4i l'arabie heurbusb.
C'était l'effectif de son armée. Il est rhû qa*ayec les femmes et Içs enfants cela faisait près d'un million d'individus ; les femmes, disons-le ep passant, suivent leurs maris au combat, les excitent par leurs cris, leur portent de l'eau dans la mêlée et pansent les blessures.
Tout cela n'était que de l'infanterie.
— Mais ta cavalerie, mais t^ artillerie, lui demandai-je, où sont-elles?
— J'ai une vingtaine d* Amantes et de Turcs déserteurs ; chacun de mes frères en a à peu près autant : voilà pour l'artillerie. J'ai ma famille, cinq cents hommes à peu près ; j'ai mes nègres et ceux de mes frères, cinq cents autres; j'ai mes courtisans et ceux de mes frères, un millier d'hommes; j'ai en outre les gens riches des villes, qui montent, à cheval quand je les appelle à la guerre, trois mille à trois mille cinq cents cavaliers.
— - Soit; mais tout cela n'est pas suffisant, ou plu- ;tôt ne le serait que dans le cas où l'on adopterait une sévère discipline.
L*AftABIB HBURBUSE. 445
Ebusein Mcoaa la tête.
— Oui, dît-Uy f ai souvent entendu parler par des Bonqiéens de la discipline; mais la discipline est chose imposable avec de pareils hommes. A peine obéissait-ils à des chefs qu'ils connaissent depuis l'enfance ; omiment obéiraient-ils & des gens qu'ils ne connaissent pas.
^ Ui bien! il faut arriver à exercer les Arabes à la manière européenne.
Hussein secoua la tête.
— Jamais nous ne réussirons, dit-il.
— Essayons du moins, formons un noyau ; opérons 8or un petit nombre d'hommes qui nous donneront ime école de chefs. Chacun de ces chefs opérera à «m tour sur dix, vingt, trente, cinquante, cent hommes, et peut-être vûncrons-nous la résistance. Engageons nous-mêmes des volontaires : donne-leur une somme double, triple; prends, si besoin est, le contingent dans ta propre famille, chez tes cousins, les arrière-cousins, ce sera autant deûaghibs futurs.
Hussein secoua encore la tête.
1^ t:A^4WBw iBUflftllS^i,
— Dans ma famille? non I 4i(TiI«.,
Je cpiof^i^ q^'U ccaignajt de masser cont^ luim.i$me çe^ twcç^, qui sçraiwH d'aul^,ntplq§, àmte/^-^ reuses qu'elles se, trouveraient dan§ s^ fftwille. Enu Orienty c'est encore dans 1^. famillQ qui9 ^J^mçatCMi^f;, le§ réyolujUk),ns.
— Mais, ajouta-t-il, je trouverai cela çari))i les grands de mes Etats. Puis,, apxès une pause. : .
—Combien penses-tu qu'il faudrî^t^emxUtehQmmes. disciplinés ?
— Pour garder tout ton pays, qui se compose nonseulement de la province d*Abou-Arich, mais encore de tout le Théama, jusqu'au pays d!A,den, j'évalue qu'il te faut quinze mille hommes. 4iVec ces quin;ze mille hommes, tu ppurras te faire craindre par les gens d'Assir et de Sana,, et, l^ien plus,, te faire respecter par les Anglais. Cela ne t'emçéchera poiijt cl'avoir tdiy milice de réserve.
— J'y peq^ai» répondit Hussdn.
VinsçecUon faUe, nousreprlmes le chemin d*AbQUr
Arich.
L*à«oksn mm vasirfE. 1*7'
Ka agpnicbwtda U ¥iU^ nous travecsàmeSi im.de seg cm^èim^; c'était ]» cimetière commun.
Les cMrifa oot leur cimetière à eux, ou se font bâtir des mArajl»9iUs^iu? leur, corpa, aSa de se sanctifier dans Fam^nir. I^eii^t^nbes soat creusées h trois {m^ de profûndeor. les m^ris, après avoir été lavés, les pauvres avec de Teau, les riches avec des essences , y sont àèçoBé&y la tête tournée vers la Mecque, par conséquent au nord; Les tombes des gens riches sont indiquées par une pierre sur laquée est gravé un versetdtt Cora»,
Les g^s pauvres jetf^out seulement un peu de tecre sur les morts, ce qui permet aux chacals et aux byèg^ d'en prendpe leur part. A la tète et aux pieds, Hs plantmt une branche dB palmier ou de naback.
148 L*ÀEÀBIB HBURBOSB.
Les morts sont portés à leur dernière demMre sur on brancard; ils sont couverts, si ce sont des chérifs, 4:*est-à-dire des descendants d*AIi, d'un cachemire vert on rouge. Si ce sont des gens du commun, ils sont couverts de l'étoffe la plus riche qu'aient pu se procurer les parents.
Riches ou pauvres, ils sont portés sur les épaules des parents, des amis ou même des étrangers. Les morts sont à peine froids qu'on les enterre. Il est vrai que, si on les enterrait vivants, ils n'auraient pas de peine à sortir. En été, ces cimetières répandent une od^r infecte. Tous les amis suivent le cortège, de la maison mortuaire à la mosquée.
Comme on n'enterre plus aussitôt le coucher du soleil, si le trépassé est mort le soir, on allume une cire près de la natte où il est couché, et des pleurrars si c'est un homme, des pleureuses si c'est une femme, viennent se lamenter près du cadavre et réciter des venets du Coran.
Plus l'homme ou la femme est riche, plus il y a de pleureurs ou de pleureuses. Les parents m&les se
l'ahabib heureuse. 149
tiennent avec tous les amis mfties dans un appartement voisin, où ils récitent des prières, tandis que les parents femmes sont dans un autre appartement, occupés & se rouler par terre et à se déchirer le visage, les bras et la poitrine, de manière à faire supposer à des étrangers un désespoir digne d'Artémise.
Il va sans dire que si la veuve est jeune et jolie, trois mois et dix jours après, à moins que la femme ne soit enceinte, presque toujours elle convole en secondes noces, en troisièmes, en quatrièmes. Il n*est point rare de voir une femme à ses dixièmes noces. Il est vrai qu'avec la faculté de répudiation, plus d*un mari en est à sa cinquantième ou soixantième femme. La moyenne est de quarante.
En sortant du cimetière, mon cheval butta dans le sable. Les chevaux arabes ont le pied si sûr, qu*un cheval qui butte est un événement. Je regardai ce qui avait fait butter le mien. Il avait heurté une culasse de canon en fonte. *"
— Qu'est cela? demandai-je tout étonné au chérif.
— Mat /a, (un canon], répondit Hussein.
4fi0 LlAHifME «E^RKirSlE..
«--*• Gomaent un dânoa se<tPOt¥e^il là? demi»-
^^- n y a eu ici, me répondit^l, un combat tressaillit OBlre «iôs trou^^Kltt pacha d'Égale •et les feuRie TAssir; beaucoBp de casoflis ont «été ^^niiiï^ et brisés ^ cerops de -masse par les Assiriens restés iBSittres du chan^p de batailte , &t psr les ÉgyptiiBns euK^m^es, qui s'â:aient trouvés f ofrcés de )es abat)- Goutter.
^- Mifis^ dte-je, pourquoi, au lieu de W!is«-\w (S&n. (pA étaient tombés intacte outre leurs mains, les Clis^rieâs les ont-ils détruitst
"-^ Ils n'avaieôt personne pour les'deS8^i?ir'€ft n'en connaissaient pas- toute la valeur.
~ U semt h désirer que tu «e^ses ^Miireefip de Éia^iiei^ de oette espèce.
^ Oh I me répondit-il , je imis Vm tamûit tant que ttu Youdt^iœ: il y «n a des cpiantitésà Abev-Ârrc^, à Moka, à Tâës, qui ont été abanddiifiés, :ne pouvant I^vi^servir*
— Et tottS4Bom eu maière {Mmnlleà eéllMSi?
— Y a-t-il du OBSrre^
— Je sais 'Certain eadrdfl trii !e» trmipies ^gyptieDDes en ont enterré.
--- Ht settût4 t)ossfible de tfiè réunit tons tes ^rkgmentsfleïottte?
*— Où ccJa?
^ lNm6ta<^;e«fr'ân¥ottq0èj1ïM)ne.
^*^ Çbnrqtroi Taire? Ils ne fjoutt-aîent tè sttvir à tim, pnisqu'flB scAit brisé».
^ f^rar le faire des HMtéû$ t»etit-6trè, %ûfàis dés boulets sûrement.
fiaMOin me rogsu'da avec ékmnement
— Comment I <demM)<UH-ii, tn )pKftiim(isfefiÉre'dds canons et des boulets ?
— Sans doute.
— De quelle manière?
^ fin les faoàxBk
— Hais, dit-il, tu te chairs «de la fonte?
— Oui, mais il me faut desfoadeuiV'exlpéitflMntés; MÉie faut du sable affte à la foote, et il ùmX me faire
IS2 L'ARABIE HBUHEUSB.
briser tons ces fragments en petits morceaux. Nous pouvons faire tout cela dans ta cour.
— Soit. Et quand nous y mettroûs-nous T
— Demain.
En effet, dès le lendemain, on envoya l'ordre de prendre de la terre dans les montagnes de Hfts.
Cette promesse que j'avais faite à Hussein de lui fondre sa fonte le préoccupait énormément, quoiqu'il n*y ajoutât point une grande croyance. Aussi ne voulut-il point tarder à s^assurer de ce que je pouvais faire. Nous rentrâmes chez lui. Il me conduisit dans son salon.
— Maintenant, dit-il, puisque nous y sommes , nous allons voir tout de suite si tu as dit vrai*
— As-tu des fondeurs d'or ou d'argent à Abou- Arich ?
— Oui.
— Fais-les venir, et qu'ils apportent avec eux leurs creusets et leurs soufflets.
Hussein donna l'ordre.
^ Maintenant, envoie un esclave briser le plus
L*ARABIB HBURKUSE. 153
menu possible quelques morceaux de cette fonte, et qu'il tes apporte ici.
Pendant que d'un côté on allait chercher les fondeurs et de l'autre la fonte» je demandai à voir les boulets dont il se servait, et qui, m'avait-il dit, étaient forgés et arrondis au marteau. On m'apporta des spéeimens, les uns longs, les autres ovales, les autres carrés, hors de tout calibre, et ayant la forme de tout ce que l'on voudra, excepté d'un boulet. Comme il faisait venir le fer de l'Inde, chacun de ces boulets lui coûtait de douze à quinze francs. C'était donc une effroyable dépense en temps de guerre, d'autant plus que, les artilleurs n'étant point habiles, les dix-neuf vingtièmes de ces boulets étaient perdus.
Sans compter qu'ils détérioraient les canons, quand ils ne les faisaient pas éclater.
Je lui témoignai mon étonnement stir l'ignorance complète de ses forgerons.
— Alors tu vas me fondre des boulets? dit-il.
— Je vais t'en fondre.
— Des boulets ronds?
444 L*A4ik«iE MEUREVSB.
-^ Parfaitem^t ronds.
— Et du calibre de mes pièces ? ^
— DetoutoaHbre.
En mômeleaqps «oh m'avait apporté <!les ôsplngola^ en enivre 4iii Paient fort belles, ckiq surtout. On «M dît de p^les caronades de quatre.
U les^chai^^eait avec des biscaïens qu'il avait acli6>tés«Q même temps que les espingoles.
Il me montra ces biscaïens.
~ Tes boulets seront-ils aussi roodb que ceiix4à?
— Oui.
«— Ifcûs comment feras-tu des boulets ronds?
— Avec 4es moules.
— En quoi seront ces moutes?
— En sable^
— Mais pour avoir du sable deHâs,il fav^un mois; sen^s^MQs obligés d'attendre «m mois?
— Non, je t'en ferai avecd'au^ sable; settlement, il me fout un tourneur.
Mes ordres étaient exécutés avec une i»*omptitude qui faisait plaisir à voir. Abou-Taleb, son fils, et
4mk ihi Itfois frères fui éCaientprésenfe à rorik^tie»» pM&geaient te doute da cbérif.
Les lendems ai<ri?ëraBl les premierfr. le leur is dretèer ienrloiirBeaû. C'était ee^^il y «vait'de plus simpie odttne méeaaiemew Ils avaient deux ^lovfflets ea j^eseu de èouc. On enterra let^MseC dans 4m ebarbon. — Ils eaveat Mre le eksMixm de beîs -et le font excellent. •— On alluma le charbon, •on le fit rougir à yide, et, comme l'esclave à la lonle arrivait en ce moment, je mis une demi-Uvre à peu près de fonte dans le creuset.
Gela fut 'long; te doute des assistants alkât croissant; je ne m'en inquiétais point, je savais que la fonte ne se liquéfiait qu'à onze ou douze ceate d^és eentigrades. Je redoublai to «aese de eterbon. Les é&BLX fondeurs, encouragés par «es promesBea, soufflaient comme d^ enragés.
Enfin, après deux du trois heures d'incandescence «rossante, j'apearçus^ dansai au^lessus du feuv la pelîte vapeur bten&tre qui indiquait que le métal se netteiten fusion* l'avais envoyédeifioAcMéeterdier
\ 156 L'ARABIE HEURBUSB.
parSélimda borax. Avec mes pinces je d^^ageaile couvercle et je glissai dans Fintérieur une forte pincée de borax; puis je refermai le couvercle.
— Qu'as-tu mis dans le boka f me demanda-t-il. C'est le nom que les Arabes donnent au creuset. —Une poudre particulière qui provoquera la fusion.
— Et quand la chose sera-t-elle fondue? Je tirai ma montre.
— Dans cinq minutes.
Le chérif tira la sienne et ne la quitta plus des yeux.
— Les cinq minutes sont passées I dit-il au bout d'un instant.
Je soulevai le couvercle du creuset, pour voir où en était le métal. Il était en pleine fusion ; le borax était évanoui, la fonte restait seule. Je soulevai tout à fait le couvercle. Avec une baguette de fer, le chérif s'assura que la fonte était liquide.
Les fondeurs étaient dans la stupéfaction; Hussein comprit de quelle utilité je pouvais être à ses proj^ ; il resta extasié. Quant aux autres, ils me regardaient
L'aIABIE HBUREU8B. 457
comme on sorcier. Abd-el-Hélek, qui semblait m'aimer beaucoup et prendre un Tif intérêt à mon succès, rayonnait de joie. Hussein me sauta au cou et m*em-
— A partir de ce moment, dit-il, je crois à tout ce que tu m*as dit et à tout ce que tu me diras. Puis, s*arrëtant :
— Cependant, dit-il, comment vas-tu faire des boulets ronds?
— Ta vas voir.
Les tourneurs étaient arrivés. On n*a pas idée de la simplicité d'un tour arabe. Il se maintient avec le pied et on le fait tourner avec un archet.
Je leur demandai une boule comme pour jouer aux quilles. Ils me firent une espèce de siam. Je leur dis qu'il la fallait très-ronde; ils recommencèrent, mais sans résultat. Je vis bien que je serais obligé de faire ma boule moi-même. Je soulevai donc leur tour que j'assujettis sur deux grosses pierres. Je m'accroupis à la manière arabe, j'engageai mon morceau de chêne entre les deux solives, je pris le ciseau, et Je me mis
IS8 L*9LaÂfiis ««uRcvsfi.
àMH*iMr.#eil«iie>|e pâMôftt&ttt ^cm temps à toiir^ MF. J'avais loumé llvoile, 4e bols, 4e fer, le ouivre, r^ibàtre. <l^étaî8 dose <d'me certaifie force. Iton habileté commença par étonner les assistants et les l0iirMurs eux-^méiMs.
^ Mais tu sais 'denc tout faire? me cM fiusseim.
— Il n*y a que Dieu qui sache tout faire, lui Tép(wlâil^je; i^is je sais faire beaucoup "de t^MN^s, tu verras.
Hussein ne demandait pas mieux ^ae 4e Yèir. Il fMraissait^'imi^atieDce)- les autres assistants i^tenuent leur haleine; en les eftt crus pétrifiés. A l'aMe d*ua compas, instrtnÉent qui leur est à peu prés compléie^ aient incoiinu, je parvi«s à faire une' boule parlai- Mne&t roide. Je lui a?ais aiéfiagé oeq«e l'on s^^pelle «ne aÉH»»ee. f ^expUqaai à flusseï4a le tiAéoamsme à l'aMe duquel j'i^afe procéder. Mais tt me faikût ha châssis^ double et àmertaise^ a&a q«i*«A sedimaat fl permit deimtidre te bocriet.
^ Combien 4e temps laudrà-t-il p^nr liirs te ebftsm? demaida HiMsela.
*— Ceèi segarde tes mennisiers.
— Veux-tu leur donner tes ordres?
— Soit. J'en ai vu on qui tramUait em bas ; fais-le monter.
JLes menuisiers vieiment presque tous du Caire, et 8«nt^Loessiveiiieat «dreits. Le menuisier moula aveb son apprenti. Je des»nai «u ai^uisier avec lia diar^ bon la forme «de Totô^t que je désirais. 'Par Jtoibeur, €ekii-l&a¥ait ^té employé à kt fonderie de canons du Gëffe, ^brigée par 4e commandant Bnineau. Q corn»pnt 4&tko tOQt de fsuile.
«^ dmiaia, me dit^^il, lu -auras ton mmàB* —Ne le fais pts trop grandi, insistai-je. C'^est peur ne simple ^monstration. Nous se ferons des chftssis sérieux que quand j'aurai coovatfioa le ^dÊévM du purti ifa'A f&at tirer éd la fonte ^ gtt de tMs les
fim, me tournant vers Hussein :
^ Maiiitenant, kii dis-je, il «ae faot un iutlîer iMi aapotier* -^Pourquoi faire? demanda Husseïfi.
160 L'âRABIB HEUftBUSB.
— Pour me procurer da sable bon à faire des moules.
— Qudle espèce de sable veax-ta?
Je le lui expliquai. Cinq minutes ^rès, les nègres m'apportaient, les uns du sable firiable, les autres de la terre glaise, les autres de la terre y^ètale. Je m'adressai à mon menuisier.
— Tu sais le sable qu*il me faut, lui dis-je.
Le menuisier partit, et revint dix minutes après m'apportant de la terre à briques. Ce n*ètait point précisémeût cela qu'il me fallait. La terre à briques contient presque toujours des matières calcaires qui ne supportent pas la chaleur de lafonte en fusion.
— Va me chercher, [lui dis-je, tous les viwix pots cassés que tu trouveras.
C'était un homme précieux, qui avait pris m Egypte l'habitude d'obéir. Il partit et revint avec un plein panier de tessons de casseroles et de marmites. Hussein regardait tout cela avec des yeux de plus en plus effarés. Parmi les assistants, les uns riaient, les autres étaient confondus.
l'arabib hburbusb. 4M
— Que vas-ta faire de tous ces vieux pots? me dit Hussein.
— Fais-lesr-moi réduire en poudre, aussi fine que possible, et tu verras.
Les fondeurs d*or et d'argent comprirent ce que cela allait donner.
— Tdib melech kiiirl
Ce qui voulait dire : parfaitement.
— n réussira donc? demanda Hussein.
— Avec l'aide de Dieu, oui, répondirent les fondeurs.
Le temps s'était écoulé, la prière du magb'reb avait été criée, et Cbérif-Hussem, et les autres, pas plus que lui, n'y avaient fait attention. Les esclaves vinrent lui dire que le souper était prêt. H avait oublié le souper.
Je lui as signe d'attendre encore un instant.
— Vas-tu donc me faire un boulet ce soir?
— Non, mais comme je veux que tu dormes tranquille, je vais te faire un lingot.
 défaut de la poussière pilée que je ne devais avoir
qaele Ie»âêfliiÉi» fe Mmis l-avgfile "eà masse compacte, je la tapai sur le parquet, je fis une rigole «rec le coopsot de «la tatàt^ et, piteMmt te Creuset avec des pinces, je versai dans la Tî^Ie Ht Wiàe en fanon.
A l'instant même elle prit la forme de ta rigole.
— Allons souper maintenant^ ^s^je à Hussein.
Je laissai Sélim tprès'dfu 'moule, av^ wdre de làbus apporter le lingot dès cfu'M serait assez ref^oidi pour pMvokle prendre. Ayant la findudtner, ^hisseïn, tout en se brûlant encore un peu les doigts, tournait'^ retooroait son Unget, et le passait à tous ses frères, ^ dé|à m <3Mra»t de Texpédenee «411e je le^tafis, è^aàefot venus voir si elle ^vaît rëuftsi.
Il ëtait dix: heures ; nous nems séparâmes, en permettant au lendemain la fonte du boulet spéiâmea^. £n rentrait chez moi^ je troirtsd mat appattement encombré de pamept de ^raisinâ, 4e corbeilles de fruits et ^e^errinèsiêe pâtes sucrées^ qwe le «Mrif m^avait, en signe de satisfaction, enVe^és ^^MmfcbtBnaiiar, peodaatiBbn abë^ice.
41^mt4^i^^ toiil«ii6 oiw*aiaate|)t<ilèewte»e abyssine qui pouvait avoir de douze à treize ans.
Ms» «etlFtttt, te IdiasBadar^ aaq«el je^, âe mon côté, un cadeau ea^wgeBt «qu'il pHt swsfttçw, totft lûBisk^^iiHl'était, «ne âtt^e ces présefilB n^ëtaient que le prélude de faveurs bien autraMiit Impift^ tsttle».
L'Abyssine était voilée d'une étoffe de laine (Jùi ne {MMltak jpas 4e voir ouMal traitée i»b vi^e. &Mu:iaéevesses raocefflpafioiîeiit.
Aussitôt aœepfieipar moi., eHe «vaitM conduile dus l'i^i^artemettt supéidevr, 4» j^isque^là «était iiaté ^ééd, et dent à i^iostast «lèine avlût «été "oàii en Mtepar le^ Bégresses, opii lui ai^tenrt lupporlé soft tiiusseMi. Le l&hasoadar'Cfties lettmes'éMftsêHrtis, jefftttai ft«ecfiâdii<'SeUinain.
'-^«BkUen J seigneur^ dit-il, te voift bien liacir^t.
^ Soiurtuai bien beuiett^?
— Parce que Ciiôfîtf-iIt»soin vûM^le i$k9e un nagnâfifiie cadeau.
£A«i0t, me l)ette Mû^fwat « ésàs VWfmm la
f84 L*ÂftABIB HBUiiVIfSB.
valeur d*un beau cheval de quinze à dix-huit cents francs.
— Oui, lui dis-je, elle doit être belle ; Hussein i» m'aurait pas donné une laide esclaye.
Hadji-Soliman parti à son tour, je montai près de mon Abyssine.
C'est ici le lieu de placer quelques observations générales^.
La femme esclave devenant la propri^ absolne d'un maître, elle lui doit son amour, comme elle loi doit les autres services de sa condition. Ce mattre, qui n'a pas besoin de se faire aimer^ ne s'en donne naturellement pas la peine. A quoi bon! nVt-il pas acheté l'esclave? L'esclave n'est-elle pas sa propriété?
La femme, même mariée, ne l'appelle-t-elle pas toujours mon mattre, Sidif Lorsqu'il rentre ou qu'il sort, au lieu que ce soit lui qui, comme chez n<ms, embrasse tendrement sa femme, c'est la femme qui lui baise respectueusement la main.
Jamais en Orient, lorsqu'on aborde un ami, on ne lui d^nande des nouvelles de^sa femme ou de ses
L*ÀEÀ»II HIURI08I. 165
team». On demande des nonrdles da fils, dn père, da frère : ce sont des m&les, par conséquent des êtres iiq^ortants; mais la femme I qu'est-ce que la femme? un des meubles de ih maison. On demande de ses Bsofelles en demandant des nouvelles de la maison même, ddr.
Dàr rek bikherf comment ra ta maison?
Un homme qui donnerait en pubUc une marque de tendresse quelconque à sa femme serait traité de ^éti^i. Souvent, tin musulman qui aime règlement sa f^nme affecte pour elle en puUic la plus profonde iidifKrence. Etc^ndantla femme dont nous parlons n'est point l'esclave, mais la femme. Qu'on juge de ia condition de l'esclave I
La naissance d'un fils est toujours, pour les {fflimies comme pour les hommes une cause de joie, et rien n'est épargné comme dépense. La naissance d'âne fille passe complètement inaperçue.
Quand un garçon vient de naître, ce sont des cris poussés en chœur par les femmes, qui tiennent à la tm du gloussement du dindon et du houhoulement
diAÏkiimk 6ift«db sigBedeijcHe. Sic^esImieH^ tMi# selaijt.
Dès qjue Feqfsu^ est irë, si c^est un gapçoH» la sagp^^ femme s'eai()resse d'aller prévenir le pëi!e, q«ii, das» une saUe située h Tautre boitt de teu maisoov hxwÊ» gravement sa pipe et prend du café avec ses amtei Dans le cajs. dc'un. enfant mâle, Vanoonce se bit à haute Yoix, et chacun souhaite tcmte sorte deboidieiirs au ptee du nou^eau-néw Si c'est une fille, m ce»traire» Taononce se fait tout bas, timûtement^ à. Fo* reille, et? les amis n'ont pas l'air de s'en occupar;
L'annoiH^e d'un garçon est toujours l'occa^n c^u» cadeau h 1& sage^fémme.
Le père donne le nom que doit porter Fentent, la sage-femme va lui souffler ce nom à Fop^le.
Chez les ridies, l'enfant est emmaillo^ comme chez nous. On lui frotte la tête avec du beurre firais, on le parfume avec du benjoin, de l^mbre etdumusa; on le couche dans une espèce de lit, et sous son petit oreiller on lui met un poignard, des bijoux, des mon^ naies d'argent et des amulettes.
roi^laotsur une co^y^tur^ de laine»
(W'à r^e de(iwtoe.^ns,. Quftui te gaiîÇQ» atteiia.qiWî» tQize. (p quinze aijiâ^, le pëcc^ lai ^cb/^ «od^^escj^j^ pour le fixer à la maison.
C'étfât, au poim di^ ¥iia mu^utoaQ, nw clmmmtf cadeaaqiatHu^ïa. m'ayait fait ea m^. dannant ca^ jeune esclave. J^ montai pr^ dr'eUe et la trouvai ash sise dans un coin sur ua tapi^, J^e m'am&^ à^ ses cdjtég„ et m'aj^ei^cuâ. qu'Ole tremblait. Q^igjue oé^ e^iAbyssioie» eUe avait été prise si jeune h se& par^eiite qtt'dle parlait parfaitement arabe. Mes premiers mots ùàsemti pour la rassurer. Elle leva soq voile, el;, à 1^ lueur des bongie^.brûlai^t dans de^glol]|es,40 verre pour tts préserver des moucherons, je vis une enfajit.de di^ h. douze ans, aux ^ait^ réguliers et fins, aui teint. de bronze cl^ir,, 2U|x yeux maguiSques, au^ dents blanches conu^ (^ Tépiall, w?i; cbe^i^ux ar^tistf^efit
108 L*AftàBIB HtURBUSB.
nattés. Elle a?ait d'énormes boucles d*oreilles, un collier en verroteries et en ambre, et de ces bracelets d'argent que l'on met aux pieds et qui s'appellent des cbevillières. Ses doigts étaient chargés de bagues, elle avait les paupières peintes avec du koh'ol et les ongles colorés avec du henné (lavsonia in^rmis}.
Je connaissais l'extrême douceur de caractère des Abyssines, et teUd particularité ne me donnait qu'une pitié plus grande pour la pauvre esclave. H était facile de voir que je lui inspirais la terreur la plus pro* londe. Je résolus de la faire cesser.
— De quel pays es-tu, mon enfant? lui demandai* je en donnant à ma voix toute la douceur qu'elle était «capable d'acquérir.
— Du royaume de Tigré, répondit-elle.
J'avais passé dans le royaume de Tigré, je connaissais son pays.
— Te rappelles-tu le nom de ton village?
— Je suis d'un village appelé Gally-Bouddba.
— Te rappelles-tu comment tu Tas quitté?
L*ARABIB HEUREUSE. 169
— Oui.
— Raconte-moi cela, mon enfant.
•^ Mon père était le chef du village. Comme nous ftkms chrétiens, — les Abyssins sont jacobites , — les musulmans cbangaUas firent une razzia et m*enlerèrent avec d'autres enfants.
— Et ton père?
— Je crois qu'il fut tué avec mon frère atné ; je fus prise avec le plus jeune.
— Qu'est-il devenu?
— Je ne sais?
— Dis-moi ce que Ton fit de toi.
— Je fus transportée à Gondar, et, de là, par caravane, sur le marché du Caire, achetée et conduite à la Mecque, et, à la Mecque, revendue et achetée par les agents du chérif Hussein.
— Combien t'a-t-on payée?
— Cinquante-cinq talaris.
— Et combien y a-t-il de cela?
Elle essaya de compter.
— Je ne pourrais dire, répondit-elle; mais c'était
47«l L'ARAlIlB: QtEQAlUSi:.
au moment où tombaient les feuilles, et eUas ant tombé trois fois depiÛ3K
*- Qucudd OA fa ame^éi» icis l*M-aa dît êiL tu venais.?.
— Oui, oa m'a. dit qua je n'appailiQuais plw^^au^ cbérif Hussein et que je t'appartenais.
En ce moment, elle tira de son pagne un tet/iéxt reyéto du sceau du cbérif Hus^an, qjoUf If^^Ml^mit quant à lui et me la donnait.
— Et tu as eu peur de moi?
Elle me regarda timidement avec ses grand» yeux rendus plus grands encore par le kob'ol. Je lui pris la main, une main charmante; — les Abysainas cmt des mains et des pieds admirables. Elle tremJUdit toujours.
— Tu vois, tu as peur encore.
— J'ai peur, dit-elle, c'est vrai.
Je la rassurai... La pauvre petite me reg^urdait avec un certain étonnement Les esclaves ne.sont potet habituées à ces manières chevaleresques.
, Je la quittai. J'avais d^ pour mon service intérieur
tten lfAi0ime&. Le flenâematn matin , je IleB l«i en*wf^ prar iirenArè iseiii dtelte. C'éiait iiratite. Les INflMeft ^ ravwefit amefiée fie 4a pan du chériîf ÊSÊmm étaient dé;^ arrivées. <Ce lat & moi qtf eltai «fsttVBsèraft d^aaM>rfl. Je les renvoyai à TÀbyssine
L'enfant plèiMAt; ette cratgB&Rqw jeuelareventiBBe. ^ rassurai -les mativnes smr ce point. Puis, «oaiflie Theure «était ye&ue d'aller diez le iShMt, et ^efetftmdais mon cheval piétiner âan6 fa CMr, je descendis et sautai en sdie.
Je iMwai ilediéiif très^p^o^opé -dea fimsstions mfpoHanias ysÊè nous a^viens àa^todudre'ee joiH^Uk. n s'agissait, au moyen du moule que j^M^wmmsnâé, de la fonte d'un boulet. Ce boulet ne devait tms4tre
47t L'ARABrS HEUREUSE.
plus gros qu'un biscaîen. Hais il était évidest que si je réussissais en petit, je réussirais en grand. Les fondeurs étaient k la besogne, le moule était prêt et enfermé dans son cadre. Seulement, pour qu'il séchai, on rayait laissé tout ouvert. Une goutte d*eau dans le moule ferait tout éclater, au grand danger de la vie de ceux qui assisteraient k l'opération. Je saupoudrsd rintérieur de poussière de charbon, pour combattre l'adhérence, et fis réunir les deux parties; puis je prévins le chérif que nous en avions pour une heure au moins à attendre la liquéfaction du métal.
— Alors, me dit-il, visitons ma citadelle.
C'était une grande marque de confiance qu'il me donnait. Je lui en témoignai ma reconnaissance.
— Il faut bien que tu l'étudiés, me dit-il, afin de la défendre en mon absence, s'il y avait lieu.
Je le regardai avec un certain étonnement.
— Oui, dit-il, comme je te crois le plus capable de tous ceux qui m'entourent, si je m'absente, c'est toi qui commanderas ici.
Je le suivis.
L*ARABIE HBURECSB. 17S
La citadelle dominait tout le pays. De sa terrasse Hussein pouvait, nous Fayons vu, détruire les vingtdeux autres.
Après avoir visité l'intérieur de la citadelle, il me fit visiter Tintérieur des murs, car les murs étaient creux. Rien que dans les couloirs des murs, couloirs superposés et qui s'étendaient comme une ceinture autour des trois étages, on pouvait mettre au moins trois mille hommes. Ils avaient huit pieds de large sur six de haut. Que Ton juge de l'épaisseur des murailles. Chaque face du bâtiment avait deux cents mètres de long. Les couloirs avaient donc la même longueur, et dans toute cette longueur étaient des trophées de fusils, d'espingoles, de sabres à deux tranchants, de lances et de casse-tétes, placés à la portée de la main. Des étagères creuséesdans la muraille supportaient des cartouches et des balles. Par des escaliers, on correspondait d'un étage à l'autre. Sur la terrasse était un cadran solaire.
Je n'eus sur tout cela qu'une observation à faire, c'est que le pivot de chaque tour déviait faire tourner
174 L*A«ll<BIB :CE0IUE€îSe.
dettK canoDs au lieu 4'tin« afin de tirer à la lois de deux côtés opposés. Seutement il s'agissait de oo&ter de nouveaux canons sur les tours, ce qui était Imh» jours une grande affaire. Je Im dis que je m'en chargeais. En eSèt, le môme jour, je lui fis un peik modèle de cabestan^ que ses menuisiers, 4rès^4iabiles, exéi^utërent en grand. Moyennant quoi, au grand ébahissement toujours du chérif Hussem et ^ «cb frères, trois semaines après, les canons étaient sur les tours.
La poudrière pouvait renfermer deux -cents quin^ taux de poudre. J*en pris des échantillons. Je voulais réprouver. Il avait de la poudre anglaise et de ia poudre qu'il faisait Im-méme. J'avais, moi, de ia poudre française. J'<envojai chercher par Sélim une éprouvette chez moi, et lui dis de rapporter ^en mômt temps de la poudre française. L'éprouvette était ua instrument inconnu d'Hussein, La poudre a^glaiso donna onze degrés et demi, la poudre fraasaîse o&ae, etia poudre arabe neuf et demL
fiossem fut stupéfait en vojtant que sa pMidie était
liwittisfople d«s trois. Il avi^ (tes afstUeiere avibes. Ils poayaient lui faire un qnbital ^e poaâne par joar. Eft'OHÉ^, ^pottdre orassait beanooap. H me demanda dliii weùsit cette -cttssse «et le spM de lopce de sa pKire.
^^ ^QuÈd est le bots que tu emploies pour la confectiMi^<sliarboB? 1« doonaBdai-^je.
— Du laurier rose (defflû)^ me »^Bdit-îl.
^ lie imi est bon, lui dis-je alors. Seulement, les $ihi&Gk&ts emploient trop de oharboA et pas assez de salffttie.
On fit ¥6nir les arli&cîers, qui appartient avee eux, non-seulement les échantillons de leur poudre» mais loitô les iogrédie&ts dont Us la composaient. 3iaque ingrédient était à l'état simple.
Je fis ^lors moi-^mèsÊk& te mélai^ dei^ant M, ^ tes les proportions ieuropéennes* La pouto donna dit degrés^ C'était â^ a& progrès.
Entontoe, 4a pondre «rassait ééjà moins. Il (^mprit 406 mon obsen^alioD était jttste. Seulement, i» qui tf«Mgaiit^ c'<étàitte btiinaiit ({ueies Arabes^toiiMient
h leur poudre. Je sus seulement alors que ce brillant venait de rintroduction du blanc d'œuf .
On vint nous avertir que le métal était en fusion. Nous nous empressâmes de descendre. J'introduisis dans le creuset une pincée de poudre de borax afin de rendre le métal plus liquide encore, et, sûr du degré de fusion où la fonte était arrivée, après l'avoir écumée, je la versai dans le moule.
L'opération réussit parfaitement, et, à part quelques légères fissures qui ne pouvaient être attribuées qu'à la mauvaise qualité du sable dont se composait le moule, j'obtins un petit boulet parfaitement rond et pesant une livre.
Au comble de la joie, Hussein me demanda alors de lui faire un petit travail pour son armée. Je m'engageai à le lui donner le lendemain. Lui, de son côté, donna des ordres pour qu'un atelier de fondeurs fût annexé au Fori-âvr-Serpent. C'était le nom de ma citadelle. Le jour même, les ouvriers se mirent k la besogne. Au bout de quinze jours tout était fini, et il ne manquait plus que les soufflets, dont j'avais donné
l'aràbib heûrbusb. 477
les modèles, et la terre que Chénf-Husseïn avait envoyé chercher à Has.
Ainsi que je l'avais promis, je portai le lendemain au chérif Hussein mon plan d'organisation. Taviûs compris qu'il était impossible de créer une armée permanente. Il fallait se contenter de compagnies de cent hommes. Seulement on pourrait élever au chiffre que Ton voudrait le nombre de ces compagnies. La puissance territoriale et la puissance pécuniaire du chérif lui permettaient de lever cent mille Kobaïls. En les fanatisant, ces cent mille Kobaïls devenaient cent mille héros. Tous sont d'admirables tireurs. Us passent une partie de leur temps à tirer à la cible.
Maintenant, de discipline et d'organisation, pas l'apparence. Exiger d'eux ces deux mobiles de la force européenne, ce serait se les aliéner k tout jamais. Il fallait leur laisser leur liberté, la nomination de leurs chefs, les bien payer, les bien nourrir, n fallait surtout faire venir de France des ouvriers pour m'aider dans mes projets d'amélioration, mais d'amélioration toute matérielle. Le chérif approuva
ikiMites o^dtoa d» jsi^ idé^ 9u'41 jujgaa apptioaUes, 4ft repoussa celles qui heurtaient le 'génàiede^m l^upte. I<a Que^on d'ai^ent^tait cs^itàte. C'e&t i^oujrs, au iBQste, la^^estioa capitale avec^es Arabes. Cepenâant, il in'»autocisa k écrire en Ffance pour say(»r si je f^waam jréunir les liommes doni jWais besoiiu
C^était bien ^ temps pevdu, mm^ Je l!ai «dît, le Mmps n'existe ,pas «pour les Arabes. Le njûeux ett été de me dcouier de >rargefit'et cte ^n'^nudifer ^ A^iiee. Hsis, pour emploirer ce •meyen si simple^ il eraignait nue je Ae .reyinsse pins.
Tous ^sêB iit^pasafiis «ne «e faisaient pes saûs^caose, et noos e^nduisment tout oaturoUement^na iM^qœ se|)rQposait Huâseïn. lierait é^detft qu*il isomrtit de gtMis pfeieto. -Ces pr^eta» ce joor-'ià mèim, ilies jèM'da. il me retint jusqu'à une heui». A um henro» mm ^étions sur la tentasse ; tout le coèade dotxttait autour de -nous. Nous nous ëtbns «ecroupis sur des tupift; tune fteiHe nous^ganai^sait 4e ila imp «^mide acdttir du mAéA. UtegmàAMiÊm àtmom/0t,YogmÊit tow ies yeux fermés :
^ Je t!» Madié^ me dîNl, taat an point: dft tue ni^îeus qu'an' peittU d6 we de ta oonflaoce que j# pms f acoofder. Tti es^ Français, et, bien qu^Btntipéim, je sais que tu as accepté le culte musnknoir avec fhtt^^ chise, et qi^mes^ifittrdto s«nt les tieng; l&^es^ donc Ilioinme auquel j^ résolu de tout dire. Je m*inotinvi.
— Parle, seigneur, M dis-je^
— Ge que je vais te communiquer; je ne Touditfe I&dire ni à mon file nî à mes frères. Chez nous, c'est dans la fttnrille surtout qu'est la trriiîson .
— Je»fécoute.
— 'E^ sais que les Anglais poseôdlsnt Aden?
— Je sais qu'ils Font acheté, vers 48B9, du chef qm y commanctaît.
— L'imam de Saiia est dôti^u leur allié, Fimam^ de Sana est mon ennemi, par conséquent les Anglais sont mes ennenôs;
— Tes ennemis directs ?
— Non, mais ils fournissent à l'imam de Sana Jes moyeifô de me foire la guerre. .
— Te la fait-il?
480 L'àRàBIE HBCREU8B.
— Non, mais il ii*att^d qu'une occasion^iet, en attendant, il a des aflSliations dans toutes les viUes du Théama, affiliations qui ont pour but de soulever les populations contre moi.
— Et tout cela k l'instigation des Anglais?
— A rinstigation des Anglais, qui suivent ici le système qu'ils ont adopté dans Flnde et qui leur a si bien réussi, savoir : Fart de protéger pour s'emparer plus tard. Hais je ne suis pas leur dupe; ils ont dû le voir quand j'ai chassé le résident anglais de Hoka, et qtte j'ai fait abattre leur pavillon d'un coup de canon.
— Us ne te l'ont point pardonné, quoique, à mon grand étonnement, ils ^'en aient point tiré vengeance.
— Et la révolte de mon frère, le chérif Hammoud, l'oublies-tu ? Et les tentatives faites auprès de mes autres frères, les oublies-tu? Non, entre les Anglais «et moi, vois-tu, c'est une guerre sourde, mais une ignerre à mort.
— Que comptes-tu faire contre eux?
Il me regarda comme s'il eût voulu lire au fond de mxm cœur.
— l.es Anglais sont non-seulement nos ennemis politiques, mais nos ennemis religieux, dit-il.
— Que comptes-tu faire contre eux? répétai-je.
— Si, quoique Français, tu es un bon musulman, tu dois les détester autant que moi.
— Ajoute qu'ils ont tué mon père en 1813 (retraite de Vitloria).
^ Je puis donc avoir confiance en toi et compter sur la discrétion?
— Entièrement.
— £h bien ! alors, je n*hésite plus à te dire tous mes projets, qui, s'ils sont favorisés par le Prophète, fermeront avant six mois la mer Rouge aux Anglais et sauveront l'islamisme.
— Par quel moyen ?
— En barrant le détroit de Bab-el-Mandeb. J'eus l'air stupéfait, quoique de longue main je
connusse ce projet par les confidences du chérit Soliman.
— Et comment f y prendras-tu ? lui demandai-je. .
— Connais-tu Aden î
I8â L'ARABtfi HEUREVBE.
— Non, mais je sais €ommeût.est fait te dëtroit.
— Tu sais alors que les grands bâtiments ne peuvent passer qu'entre Aden et Périm.
— Je sais cela.
— Eh bien I je coulerai, s'il le faut, cent boutres chargés de pierres qui barreront le passage.
— Tu sais combien la mer a de profondeur entre Aden et Périm ?
— Non.
— Elle a de trente-quatre à trente-cinq brasses.
— Comment sais-tu celât
— Je le sais. Il te faudra, non point cent boutres, mais trois cents.
— J'en coulerai trois cents, j'en coulerai six cents * s'il le faut.
— Hais il faudra les fixer avec des ancres et des chaînes, tes navires, sans quoi la marée et le courant les entraîneront.
— Je les fixerai.
— Alors tu fermeras non-seulement ta mer Ronge aux Anglais, mais à toutes tes autres MtioM. G*est
l'ARABHB HEVABV81L 48S
tout sîmplemeiit la raine de ton pays que tu rêres. Il resta un instant pensif.
— Sans compter, ajoutai-je, qu'outre les Anglais, tu Tas le brouiller a?ec tous les autres peuples européens, qui se donneront la main, non -seulement pour rouvrir le passage, ce qui ne sera pas difficile, mais pour f fôq)ulscr.
— Alors, dit Hussein, ce serait la guerre sainte (dfetiad)^ et trois miUionl d'Arabes prendraient les armes, sans compter deux auxiliaires contre lesquds tous les soldats de VOccident ne pourront jamais rien, — la fièvre et la soif.
— Ainsi, pour venger ta rancune particulière coiitre les Anglais, tu vas mettre la péninsule à feu et àsang?
~ J'ai fait un vœu !
Quand un musulnmn dit : J'ai fait un vœu I il n'y a plus rien à lui répondre. Aussi ne lui répondis-je rien. Il vit que je me taisais, mais non point par conviction. H «ontiutua.
— Ce soiAles Anglais qui empêchent te Grand-Seigneur de reconnaître ma souveraineté ; ce sont les
484 LARABIE HEUREUSE.
Anglais qui rengagent à me déposséder des villes du littoral, et à y remplacer mes frères et mes soldats par des pachas et des garnisons. Ce sont les Anglais qui offrent de payer ces pachas et ces gamisonst la Porte n'étant pas assez riche pour les payer. Enfin, tous mes préparatifs sont faits sur divers points de la mer Rouge, et quelques semaines sufQront à mettre mon projet à exécution.
— Mais, lui dis-je alors; sans barrer la mer Rouge, ne pourrais-tu, en te réunissant aux Wahabytes, aux gens de TAssir etauxHadramites, chasser les Anglais d'Aden?
— J'y compte bien, dit-il.
— A ce point de vue-là, compte sur moi.
— Tu m'aideras ?
— De tout mon pouvoir, et je me ferai tuer avec toi s'il le faut; mais pas de barrage.
— Pourquoi?
— J'ai la conviction que ce serait ta perte.
— J'ai fait un vœu ! répéta encore Hussein d'un air sombre.
—Mais situ arrives au même résultat par un autre moyen, ton vœu se trouve accompli...
—L'autre moyen n'est pas si sûr, dit- il. — Voyèns.
— J'ai des intelligences dans la place, je ferai révolter les nègres sommaliens et les habitants musulmans. Ils incendieront la ville. Pendant que les Anglais éteindront, j'attaquerai avec cinquante mille hommes.
— Connais-tu la ville?
— Oui, par les rapports que les Arabes m'en ont fait.
— Sais-tu par quel point elle est abordable ? —Par l'est et par le nord.
— Et l'artillerie?
— Je prendrai Aden d'assaut; je sacrifierai dix mille hommes, s'il le faut.
— C'est chanceux.
—Je marcherai au nom du Prophète.
— Je te dis que je te seconderai de tout mon pouvoir.
-—Tu me l'as. dit.
— Veux-tu que je te seecwide ? "
— Oui.
— Envoie-moi à Aden, nous n'avons nen k faire tant que les fours ne seront point prêts et que la terre ne sera pas arrivée. Dajos quinze jours je senti de retour.
— Tu reviendras ?
— Foi de musulman !
— Sur la tète de ton père, que les Anglais oDt tué?
— Sur la tête de mon père» que les Anglais ont tué !
— Dans quinze jours?
— Dans quinze jours!
— Je t'en donne vingt.
Puis, comme il avait Fair de douter :
— Seulement, ajoutai-je, pour me secourir en cas de besoin et me servir de guides s'il le faut, doiiBe* moi deux hommes de confiance.
Cette proposition parut charmer le àhérif Eus-
— Je te les donnerai, dit-il, comme s'il m'accor-
dait une fsrice ; mm eomoient entrâras^Ui & Aden ? ' — Comme un marchand turc valant y faire des.
— C'est bieai
— Tu m'as dit que tu avais <)es inteUiganGee dans
— J'en ai.
— U sera boft qm tu m'accrédites auprès de celui en qui tu auras le plus de confiaoœ. Ta comprends que c'est ma tête que je joue,
— Une lettre de moi ta compromettrait trop. Mieux Taut que tu prennes ici des lettres d'un négociant» d'un Banian, par exemple. Die cette façon, cebii auquel tu seras adressé ne saura pas même le but de ton voyage, et comme j'ai besoin moi-même, yu l'approche du grand Beïcam, époque k laquelle je fais des cadeaux h tout le monde,, de beaucoup de marcbandises, tu seras mon courtier.
— Soit l mais l'achat de ces marchandises prendra un assez long temps. Ne sois donc pas étooiié^ si je
puis ne pas faire d'emplettes, que je n*en fasse pas.
— Tu feras comme tu voudras ; les marchandises ne sont qu'un moyen.
— Ne puis-je me déguiser en Bédouin et entrer dans la ville comme si j^allais au marché ?
— vCe sera difiScile. Tu as le teint, mais pas la figure arabe. Les Arabes te reconnaîtront pour étranger et te dénonceront.
— Bien ; je prendrai conseil des circonstances. f — Quand gartiras-tu?
— Quand tu voudras.
Hussein regarda le ciel. Quelques nuages couraient assez rapidement dans la direction du sud.
— Le vent est bon, dit-il.
— Eh bien!
— Eh bieni dans une heure, avec un de mes dromadaires, tu peux être à Djézan. Je te remettrai une lettre pour le chérif Ali, mon neveu, qui mettra immédiatement k ta disposition le meilleur marcheur qu'il y aura dans le port.
— Et mes lettres?
— C'est juste; tu ne partiras que demain matin.
— A quelle heure?
*— Au point du jour.
— Demain, au point du jour, je viendrai prendre les lettres et la note des articles' que tu veux que j'achète pour toi.
— Ne viens ici que quand tu verras un drapeau rouge sur un des coins de ma terrasse.
— C'est convenu.
Le lendemain, au point du jour, le drapeau rouge flottait sur la terrasse, le chemâl soufflait toujours. Dix minutes après avoir vu le signal, j'étais chez Hussein.
— Souviens-toi de ce signal, me dit-il. Désormais, quand, le jour, tu verras flotter le drapeau rouge, c'est que j*ai besoin de te voir. La nuit, deux lanternes, placées à l'angle est, le remplaceront.
Ce fut, en effet, ainsi qu'à l'avenir nous correspondîmes. ^ Mes lettres étaient prêtes. Les dromadaires étaient
seUés, deux eunuques abyssins étaient équipés pour
4M [l'AIABIB HKQllVtft.
partir avec moL Je pris congé 4e Hnsseia. 41a perte, le khasnadar m'attendait. Il me remit une bourse pleine d'or de la part du chérif.
-^ Le seigneur, dit-il, t'invite à ne pas t'inquiéter de ta maison : il veillera sur elle.
Comme on m'avait donné la bourse sans compter, je la remis sans compter h Sélim.
— Serre cet argent, lui dis-je, il doit être employé aux emplettes du seigneur.
— Ou à tes besoins personnels, dit le khasnadar. n pouvait y avoir dans cette bourse une quinzaine
de mille francs en guinées anglaises et en guinées du pacha d'Egypte, qui sont une contre-façon des premières. Sélim la pesa dans sa main.
— C'est bien lourd, dit-il, où vais-je mettre cda?
— Dans ta djebhirâh.
La djebbir&h est une espèce de sabredacbe qui s'accroche au pommeau de la sello^ Il y en a d'un travail extrêmement remarquable.
— Elle ne peut pas y entrer.
— Divise la somme.
Il m'ea 4oom une pactia et prit Tautre, toiyours saas compter. J'avais la plus grande confiance dans Sélim, et je n'ai jamais eu à m*en repeatir.
Nous avions sept lieues à &ire au milieu d'un pays plat parsemé de petites oasis, avec des nappes brillantes qui indiquaient la présence du sel. Nous traversâmes tout ce pays en une heure et demie*
A une lieue de Djézani nous aperçûmes la mer, et nous entffîdimes le mugissement des vagues. La mer nous apparaissait, à travers les échancrures d'une cbi^ne de montagnes nommée Djebel-Ibn-Yakûb. Vers sept heures du matin, nous mimes pied à terré devanjt le seuil de la douane. Les deux Abyssins me laissèrent là et s'empressèrent d'aller trouver, avec la lettre du cbérif» Ali, qui vint Immédiatement me recevoir. C'éitait lui qui, faute d'ordres, m'avait, on se le rappelle, deux ou trois mois auparavant, reûisë une escorte.
U me conduisit à. l'instant même chez lui, me lit servir des rafraîchissements, et ordonna de me fréter un petit bateau et de le choisir le meilleur marcheur
possible. Dans ce cas-là, ce sont les bâtiments pêcheurs qu*il faut prendre. D*^illeurs, ce sont eux qui passent le plus facilement inaperçus. Il va sans dire que je ne racontai rien au cbérif du but de mon voyage. L'ordre était donné de me fournir un bateau» mais cet ordre ne disait même pas où ce bateau devait me transporter. Je laissai tomber dans la conversation le nom de Djedda.
Le bateau fut trouvé et mis à ma disposition vers neuf heures du matin. Seulement il dut rester à i'ancre jusqu'à midi, le vent ne se levant ordinairement que de dix à onze heures. Quand à cette heure il n*est pas levé, il y a calme pour toute la journée. Comme toujours, ma présence produisit son effet. Mes deux eunuques abyssins redoublaient la curiosité ; je passais toujours pour médecin. Soit maladie réelle, soit curiosité, cinq ou six malades vinrent me consulter. Le cbérif lui-même avait aussi son indisposition. Il va sans dite encore que je n'eus le temps d'entreprendre aucune cure.
Vers deux heures, je montai dans mon saya avec
les eunuques du chërif et Sélim. J'avais profité de ce temps pour l'approvisionner. La brise, qui était nordest, nous avantageait pour sortir de la rade. Une fois sortis, nous fûmes obligés, pour éviter les récifs et franchir les passes, de marcher droit vers l'ouest. Nous avions Tair de courir des bordées et de gagner la haute mer pour aller à Djedda. Quand nous fûmes cachés par la grande lie Segid, j'ordonnai de mettre le cap sur Moka. Le reîs, qui comptait aller à Djedda, fut tout stupéfait. Il va sans dire que je ne mlnquiélai aucunement de sa stupéfaction, et que je lui réitérai Tordre de marcher au sud-est. Comme il était à mon entière disposition, il obéit. Hais il fallut Tintervention des deux Abyssins pour le déterminer à se soumettre. La promesse d'une récompense raisonnable adoucit sa mauvaise humeur d'être obUgé de tourner au sud quand il croyait tourner au nord. Un autre détail le tracassait encore, c'est que j'exigeais qu'il gardât la haute mer. En haute mer-, la marche est toujours plus rapide, et nécessite moins de précautions à cause des récifs qui sont, ainsi que les
ia4 L*JkRA^B ■E1D»B»9&«
lies, va moins grand nomlare qi^ le loDg des ofttes.
Au reste, notre petit saya méritait son titre de courrier \^y.a yeut dire courrier). Il semblait défier le ?^t, qui nous poussait, et nous filions quelque chose comme douze à treize nœuds à Theure. Il est vrai qae ces courriers, n'étant point pontés et n'ayant qu'une petite dunette, risquent à chaque instant de chavirer. Au reste, notre patron é^t un excellent pibte, connaissant l'usage de la boussole, et manœuvrant admirabl^nentsa coquille de noix avec ses trois ou quatre noirs. U s'appelait Abd'el-Latif .
Vers le soir, la brise grandit et nous poussa si vigoureusement que, le lendemain matin, au point du jour, à cette heure où l'atmosphère est si pure et la vue si claire, nous nous trouvions par le travers de JBodeîda. Nous avions fait à peu près cinquante lieues. Le volcan de Djebel-Tarr était doublé, ainsi que toutes les petites lies de Sabugar. Comme si le hasard avait su que j'étais pressé et eût résolu de me traiter en ami, aucun incident ne retarda notre route. Seulemeat la mer commeo^aii & se rétrécir à vue d'ceiL D'une
rive à Tautre, elle n'avait plus guère que trente lieues de large. On ne voyait pas encore les deux bords, OQÎais, le onatin, celte espèce de vapeur qui indique la présence de la terre.
A midi, au moment de la chaleur, nous avions presque chaque jour un calme complet. Il falbdt en prendre son parti pendsmt deux ou trois heures. Comme je n'ai jamais pu m'habituer à dormir dans le jour, je m'amusais pendant deux ou trois heures à tirer des goélands et des dorades. Les nègres dorlaaieût comme des hommes de plomb, et je n'avais pas môme le remords de les réveiller par la détonation de mon fusil.
Pendant la nuit, au contraire, quand je dormais à mon tour,, l'équipage veillait, chantait, dansait, Aimait et prenait son café.
Hais la préoccupation à mon égard subsistait. Où allais-je et dans quel but aUais-je? c'était l'objet de toutes les conversations nocturnes.
Si j'avais un conseil à donner à un voyageur qui part pour l'Orient, ce serait de rester autant que pos-
sible un mystère pour tout ce qui Teutoure. Plus le yoyageur est mystérieux, plus il est respecté.
Vers l'avant-demier jour de notre navigation, nous doublâmes les îles de Djebel-Sokar, où je devais, quelques mois plus tard, faire un séjour forcé de dixhuit jours; puis les îles d'Aroé; nous approchions de Moka. Mon reïs s'était mis dans l'esprit que c'était là que j'allais. Le soir, pour tirer quelque cho§ede moi:
-^ Demain matin, me dit-il, nous serons à Moka.
— S'il plaît à Dieu I répondis-je.
11 prit ou fit semblant de prendre ces mots pour une aflSrmation. Pendant la nuit, je m'aperçus que le reïs se rapprochait de terre. Les feux ne me paraissaient qu'à trois lieues ou trois lieues et demie de nous. D'ailleurs la boussole confirmait ma croyance; le ciel était magnifique, tout sillonné la nuit d'étoiles filantes; l'eau était phosphorescente, et l'on pouvait distinguera une grande distance sur la mer.
Le lendemain, nous nous trouvions en effet en vue de Moka.
Nous distinguions très-facilement et à Toeil nu la forêt de palmiers dont Moka est entourée, ainsi que les principaux édifices.
Moka, vue de loin, a un aspect des plus pittoresques. Il y avait une grande satisfaction à bord. Personne ne doutait plus, effectivement, que nous n'allassions à Moka, et c'était chose toute naturelle que le rrïs, son équipage et même mes Abyssins se fussent mis cette idée en tête, Moka étant la capitale officielle de Témir Hussein.
J'ai déjà employé, je crois, le mot d*emir au lieu du mot chérif; ces deux mots sont à peu près équivalents : chérif veut dire noble, c'est-à-dire descendant de Mahomet; émir veut dire chef, prince surtout. Nous naviguions donc vers Moka, quand je donnai
tM L'AEitUJC ■BDlBUtB.
tout à coup Tordre de reprendre la haute mer et de nous diriger sur le cap Ras-Firmâh. Or, le cap Ras- Firmâb est sur la côte d'Abyssinie. C'est une montagne trës-élevée, qui a la forme et Téchancrure d'une selle : aussi les Arabes T^ppellent-ils Djebel-Serge, — montagne-selle.
Uétonnement de mes hommes à cet ocàre fol inexprimable. U fallut encore rnutervention de mes Abjssins pour forcer le patron à m*obéir. Ce qull y a de curieux, c'est que, tout en maintenant la police à mou bûrd, mes Abysains étaient pour le moins aussi ^hés que les autres de ne point aller à Moka. *
A cet endroit de notre navigation, la mer s'était fort resserrée. Elle n'avait pa& plus de dix à douze lieues de large. Il nous suffit donc de deux heures et demie pour nous trouver au Ras-Firm&b. Commençons peur dire qu'il n'existe pas une seule maison au Ras^Firmfth» ce qui redoubla l'étonnement de tout mon équipage. Sélim seul restait fort tranquille au milieu de ragitatioi générale. Il albôt où j'aUais, peu lui importait où.
U'jLRABiB «BVHEOftl. 199
Use des raisoBs que te rei$ m'ianit données pour àBSoenAre à M#ka» c*ilak la iiécemtà de faire de reaOy notre provision d'eau élant épuisée. Coaune on oroyait à une courte naYîgaUon, le patron et son équipage s'étaient servis de notre eau pour les aUutioiis. n en résultait que Feau manquait Or^ je savais que, dans une petite anse du Ras*Firm&h, il y avait toiijeu» de Teau douce conservée dans les excavations dttrocbers. Cette eau venait des orages et des ploi^ iqoatûrâles. L'eau ne tOAbe pas souvent dans la m» Rouge» mais, quand elle 7 tombe, ledd n^en est point avare.
J'annonçai donc au reîs que j'abordais au Ras^Firmâb pour faire de l'eau.
— Mais cette eau faite, me demandfr-t-il, où irons-
BÛltt?
^ Oà je te conduirai, répondis-je.
Le reis secoua la Céte; il était évident que ce n'était H^ {dus de la curiosité, mais de IHaquiétodo. Lorsfie nous fûmes k terre, j'annonçai que nous passa* lions la nuit là. Si j'eusse coalinué mon clmnin, je
traversais le détroit pendant l'obscurité; c'est ce qae je ne voulais pas. J'étais venu pour voir, et la nuit, j'eusse mal vu. L'ordre donné de passer la nuit à. terre faillit faire éclater une révolte.
Le paysd'Anakil» sur lequel nous venions de mettre le pied, est sillonné par diverses tribus de Gallas pasteurs, ou plutôt de Gallas pillards, et de Dumhoëtas, plus pillards encore, s'il est possible, que les Gallas. C'est le pays des lions noirs. Les troupeaux, dont ces lions sont les véritables seigneurs, se composent d'une race de moutons à tête noire et à grosse queue terminée par un fouet roulé en trompette' comme la queue du porc. Au reste, leur chair a quelque affinité avec celle de ce dernier animal, dont il porte la soie au lieu de laine.
Je vis autour du réservoir des traces de gazelles et de lions. Règle commune en Orient : partout où il y a de la gazelle, il y a (îu lion. On trouve aussi, aux environs du Ras-Rrmâh, une espèce de vache qui a des coraes aussi larges que des bois de cerfs; des brebis entièrement blanches, dont la queue, longue
LARABIB HEUREUSE. 20f
d'une aune, est tournée sur elle-même comme un cep de vigne; elles ont de plus le cou gonflé par une espèce de fanon qui pend jusqu*à terre, et qui leur donne quelque ressemblance avec la brebis d'Ajan. Les montagnes sont peuplées de béliers sauvages.
On récolte dans le pays la myrrhe, Tencens, la casse, la cannelle et quelques résines odoriférantes^; le caféier pousse dans la partie centrale.
Comme les craintes de nos hommes n'étaient pas tout à fait dénuées de fondement, après avoir fait Teau nécessaire, nous nous rembarquâmes, mais je fis jeter Fancre à une centaine de mètres du rivage.
Au moment du coucher du soleil, une particularité me frappa. Le soleil ne se coucha point comme un globe de feu, mais sous la forme d'une colonne. Était-ce l'effet d'un mirage, ou cela tenait-il au degré de latitude sous lequel nous nojjs trouvions? Nous étions par le 43* degré nord.
Pendant la nuit, nous entendîmes le rugissement des lions qui se rapprochaient du rivage. Sans doute ils venaient faire de Teau à leur tour. Les cent mètres
ÎOS L*AAABIE BEUIKOSB.
qui nous séparatait de la tenreM rassmraieBtpas : mmm contre les attaques dn roi da désert. Am reale, quiconque attendu le rauquemoit du lîon ni Tovblierajamais.
A part ce rauquanenl, la nuit fat porfaitem^Bl calme. Dès le lerer du soleil, et aussitôt la prièrefaite» je donnai le signal du départ.
— Mais enfin» demanda le rds, où TOax-ta que îe te conduise?
— Droit devant nous, lui répondt»-}e.
Et nous mîmes te cap sur Ttle Périm.
Vers deux heures dte l*après-midi, nous WfUms Vtte Périm à trois ou quatre lîeue» en face. A ce point de la mer Rouge, les deux rives, <|oi voit ti»ijenrs se rapprochant jnsqu^au détroit, où elles ne sont plot élmgnées Tune de t*8Utre que d'environ quatre lieues, sont visibles à PobS bu. Cependant une sspèoa 4e vapeur qui les couvre empêche de distingMr«Maplëtement les okjets. L*a^eet de oa doidile mage est trials tC iléGharaé. Du sable, 4si dmes» rocberS) pieiqse pas ds imdeft.
A la hantrarde ritePérim, lia pea plos iterdoyante foe le reste do paysage, je donnai Yorire au patron de se préparai la pèche. Il ne comprenait pas quelle était oion intention en venant pè^er aussi loin, ni qoA^ espèce de poisson je comptais prendre. Cq[)endant, comme toujours, il fallut 6béir. Je craignais d'être TU par quelque navire ^gtais et inquiété si notre bâtiment n'était pas considéré comme b&timent pécheur. D'ailleurs, je ne voulais pas qu*il fit une marche trop rapide, espérant pouvoir sonder, et voulant me rendre compte de la possibilité de réalisation des projets du diérif..
I Vers cinq hmires, nous douUions le détrmt et ce kouqaet d'Iles que les Arabes appd^ent les Huit- Frères. Nous strions 4ans l'Océan Indien. L'éton- BotkeDl de imn reïs devenait de la stupéfaction. Je hn m^oauai àe searer la côte d'Arabie de manière fc ne pas m'en éloigner déplus d'une lieue ou une lieue et demie. La nuit était venue.
^ Le leodenain, au pdntdu jour, nous douMioni le ^ cap Rw-Admora, le cap San^Anto^^io desSaropéms.
soi L*ARAB1E HEUREUSE.
Enfin, vers cinq heures du soir, je donnai l'ordre de mouiller dans Tanse de Bir-Ahmed (du puits d'Ahmed). Elle n'a pas de nom sur les cartes européennes. Je dépéchai à l'instant même un de mes eunuques vers le petit village de Lahadj, lui donnant Tordre de me ramener des mulets ou des ânes pour faire le trajet. Je comptais résider à-Lahadj, et entrer à Aden en voisin.
Je n'attendais mon eunuque que le lendemain assez avant dans la matinée, attendu qu'aller et retour» il avait au moins seize lieues à faire, dont moitié à pied, lorsqu'à mon grand étonnement j'entendis du bruit sur le rivage, et reconnus sa voix mêlée à celle de plusieurs Arabes. Au lieu d'aller jusqu'à Lahadj, il s*étail arrêté à Bir-Ahmed, qui était sur sa route, et, autour du puits, ayant trouvé un petit village de Bédouins charbonniers, il avait loué les ânes nécessaires à notre transport. Ce retour m'arrangeait & merveille.
A deux heures du matin, j'étais prêt à partir. J'emmenai avec moi un seul eunuque, pour ne pas
L*ARABIB HEUREUSE. S05
prendre trop d'importance par ma suite; je pris Séllm à part, et, tandis qu'il m'aidait à me travestir en homme du peuple, je lui recommandai de ne pas quitter la barque, qui devait rester dans le golfe et faire semblant de pêcher.
Vers neuf heures du matin, nous entrions à Lahad]. Lahadj est traversé par un des fleuves dont on gratifie l'Arabie, VWadi'Meïdan; le second, le troisième et le quatrième sont le Schab^ VlVadi-Masora et YAftan.
Je ne sais si, pour mériter le nom de fleuve, il est besoin d'une humidité quelconque, mais je sais que l'Wadi-Meïdan, au moment de mon arrivée à Lahadj, ne possédait pas une goutte d'eau. Les Arabes prétendent qu'en creusant dans son lit on en trouverait. Je laisse le problème aux chercheurs de puits artésiens.
Je descendis dans le premier caravahsérail venu» C'est une chose excessivement commode que ces hôtelleries circulaires, avec leur puits au centre et leurs cinquante chambres à la circonférence, où l'oft
206 l'àAAAI£ HEtJAJSUSE.
eûtre sans dii« autre chose que bonjour» sans avoir à rendre compte d'où Ton vient ni où Ton va, où rhôtelier, cafetier, barbier, diirurgien, répond à toutes les questions sans avoir le droit d'en faire une seule, et, quand son hôte s'en va, se contente toujours de la modique pièce de monnaie qui lui estofierte.
Le café est extérieur; on y veille, on y boit du café etàngusucher; on y }oue« on y fume surtout le howri. C'est là le rendez-vous des voyageurs. Le gueucher est une boisson faite avec la cosse du café. Cette boisson est infiniment meilleure que celte faite aîvec le grain« C'est ce que l'on appelle le café àls^ sultane. Le bourri est une pipe faite avec une nq^ de coco. C'est une espèce de hucca où l'on fume le iuméac de Perse.
Toute la société lume à la môme pipe, que l'on se passe après chaque troisième ou quatrième bouffée. On Jivale la fumée du bourri ; les uns ont l'avarice 4e la garder difis leur lestomac, les suitres, a^s un temps {dfls«u noins long, la rendent ad libkum par la bouohe im par le nez.
Le tombac Tient de Chiraz. U est œmpatriole du iàmeiix wi de ce nom. Il arriie roulé en boule de la grosseur d'un échaudé, et s'écrase presque aussi fixement qu'un édiaudé. Réduit en poussière, on le ktye à une ou deux eaux, selon qu'on le yeut plus on moins fort, puis on le passe et serre dans un linge. BnfiD, tout humide encore, on en charge le bourri, et sur le fourneau — schoukouf — on pose un charbon, qui y reste jusqu'à ce que le tumbac soit complètement épuisé.
Si un étranger entre,- la première chose que l'on fait dans le cercle où il s'accroupit est de lui offrir te bourri. Bien entendu il n'est pas besoin qu'on le connaisse le moins du monde pour cela.
Les riches fument le hucca. Le hucca appartient, en général, à celui qui le fume, mais en général aussi le bràrri appartient au cafetier.
Celui qui a un hucca a un esclave nègre qui le lui porte partout où il va, qui le lui bourre, qui le lui allume, et qui Ipi rraouvelle son charbon si par tiasard il s'éteint. Qudques-offii, tim riches encore.
ODt non-seulement le hucca qu'ils fument, mais encore le paillasson sur lequel ils s'asseoient. Le nègre alors porte le hucca d'une main et le paillasson de l'autre, à moins que le nabab ne porte le luxe jusqu'à avoir deux nègres, l'un qui porte son hucca, l'autre son paillasson.
On reconnaît les gens riches à ce qu'ils ont une chemise, et une bague d'argent au petit doigt de la main droite. Cette bague leur sert de cachet. Ils ne portent jamais ce cachet à la main gauche, pas plus qu'ils ne mangent avec la main gauche. La main gauche est impure. C'est la Cendriilon chargée de tous les détails de la toilette. Chez les Persans^ on ne la montre même pas.
Ces cafés ont leurs âtres en flammes qui éclairent Xumeurs, buveurs et joueurs, et sont de l'effet le plus . pittoresque à cause des parties d'ombre et de lumière qui flottent sur eux. Les joueurs sont en général des joueurs de dames ou d'échecs.
Il y a quelques grands joueurs qui font des parties d'un jour, d'une semaine, d'un mois, qui ont descer-
l'arabie heureuse. S09
clés comme en avaient Philidor au café de la Régence^ et M. de Labourdonnaye au club de lu rue de Grammont. Ils sont silencieux comme des disciples de Pythagore. Les enfants, petites filles et petits garçons, courent tout nus au milieu des groupes. Ils ont des ventres gros comme des barriques, et sucent du matin au soir la canne à sucre.
Puis viennent les danseuses. Dans la rue, à trente ou quarante pas du café, elles dansent pour elles, pour leur plaisir. Elles s'accompagnent de tambours de basque et de dabourkas. Elles chantent des refrains, et à chaque refrain frappent dans leurs mains. Ces danses sont dialoguées. Deux ou trois sociétés se placent à dix ou quinze pas les unes des autres et dansent en quelque sorte de compte à demi. Ces yecktacha dansent entre elles et sans admettre d'hommes dans les figures qu'elles exécutent. Dans un cercle plus éloigné s'agitent, gambadent, cancanent les nègres. Là, hommes et femmes sont mêlés. Tout en dansant, les nègres mâchent du bétel, les femmes du
mastic en larmes ou de l'encens. Les uns et les autres
ir
9t9 l'aIIABIB HEU1IB08E.
font également usage de la noix de gonrou, qai a le privilège de faire abondamment saliver. La noix de .gourou tient lieu de rafralcliissement.
Les vieux tiennent leurs cliapelets et récitent des prières» ou expliquent certains versets du Coran. Les jeunes gens se préoccupent de politique, de chasse, de guerre, de commerce, d'amour.
N'oublions pas les danseuses de profession. Donnez à ce mot de danseuses toute l'extension possible. Elles ont un costume qui correspond, comme signification symbolique, à l'absence de la ceinture dorée du moyen âge. Non-seulement celles-là dansent, mais elles fument, boivent et mâchent le hachich, et alors les danses des nègres sont des menuets d'Exaudet comparées à leurs danses. Chacun leur donne selon ses moyens. Seulement, ce serait les humilier que de leur donner l'offrande dans la main. On leur colle la pièce d'argent ou d'or contre le visage. Toutes ces pièces d'or passent en ornement à leur chevelure, en bracelets à leurs bras, en cbevitlières à leurs pieds, en boudes d'oreilles, en collier, en bagues. Tout cela
&*A1AB1B HBVIBVSB. S44
rend, lorsqu'elles marchent ou qu'elles dansent, un petit Imiit charmant, qui les annonce de loin comme les grelots annoncent la mule.
Pois, enfin, il y a le derridie. Celui-là est diariatan, médecin, sorcier, danseur, hurleur, diseur de h(mm ayenture, espion, tout enfin, excepté homme. Il a toutes sortes de privilèges. Partout oi\ il va, il lui est dû quelque chose. Si c*est dans une hôtellerie, logement gratis; si c'est dans un café, café gratis.
Un marchand qui refuserait la pratique d'un der-viche hurleur ou tourneur, <— ce sont les deux occupations principales des derviches, — serait un homme ruiné. On ne prendrait plus rien chez lui ; sans comp-. , ter que, s'il avait affaire à un derviche rancunier, ce derviche n'aurait qu'un mot à dh^ pour le faire lapider.
Demandez à mon ami Arnaud, qui avait eu le malheur êe refuser une bougie à un derviche. Il y avait alors des incendies de tous côtés, le derviche Vaccusa d'être incendiaire. On crut le derviche, on poursuivit Arnaud de rue en rue. Il allait périr sous
les pierres, la boue et les bâtons, si la porte d'un Turc un peu moins fanatique que les autres ne se fût ouverte devant lui. Il y entra. I^ôtait temps! Le Turc s'appelait Hadji-Jusuf; il eut toutes les peines du monde, non-seulement à sauver Arnaud, mais à se sauver lui-même. Cela se passait à la fin de 4842, à Hodeïda.
Voilà donc comment les nuits, au moment où l'on commence à vivre dans l'Yémen, s'écoulent de huit heures du soir à six heures du matin.
Avons-nous bien parlé de tout : hôtelleries, joueurs, buveurs, fumeurs, danseuses, nègres, aimées et derviches? Nous avons oublié les chameaux se promenant avec gravité au milieu des différents groupes, et le chant du coq, remplaçant les horloges et sonnant régulièrement les heures.
En arrivant au caravansérail, je pris ma chambre comme les autres, mais je ne la gardai pas toujours, chaque chambre n'ayant d'autre ouverture que la porte, par conséquent pas de courant d'air. Circonstance grave dans un pays où, par la saison chaude,
le thermomètre monte de tâ"" à SO"". Cette température, un tiers au-dessus de celle qui fait éclore les vers à soie, fait par malheur éclore bien d'autres aaimaux.
A peine fus-je entré dans cette malheureuse chambre, que je me sentis piqué par des milliers d'épingles. Je passai l'inspection de ma chambre avec une cire. C'était effrayant à voir. Il y avait une collection de tous les insectes, depuis le moustique jusqu'au scorpion, à la tarentule et au millepieds, mais non point par couples comme dans l'arche, par milliers, par millions, par milliards.
Je me réfugiai dans la cour, au milieu des chameaux. Là, j'eus un autre agrément. J'attrapai un animal qui fait particulièrement la cour au chameau, et qui, quand le chameau lui manque, se contente de l'homme. Je ne connais pas son nom scientifique» mais je ne crains pas de l'humilier en le comparant à ces tiquets d'Europe qui se font si dodus aux dépens de nos chiens de chasse. J'appelai mon eunuque. Mon eunuque se nommait Osman, ni plus ni moins que dans une tragédie de Racine.
i44 L*iuRA.BlB BEeR&U&EL
— C^man, Ini dis-je, il est impic»sibte de resler cinq minutes de plus icL
— Pourquoi cela, seigneur pèlerin? me demanda-t-il.
Tout musulman qui est allé à la Mecque est hadji [pèlerim), et est salué de ce titre.
— Mais regarde donc, luidis-je m lui montrant un coin de ma chemise où se trouvait réunie une collection de vermine qui eût fait envie à un Ëspa-
gBOl.
Osman regarda, mais ne comprit point.
— Des puces, des punaises, lui dis-Je.
— Eh bien?
— Eh bien ! je veux aller quelque part où il n*y ait point de cette vermine-là. Cherche-moi un logem^ent; je ne resterai pas une heure ici.
— Prends garde qu'une si grande délicatesse te fasse reconnaître pour ce que tu es.
— Que peut-il m*arriver de pis, si Ton me reconnaît, que d'être pendu ?j*aime mieux être pendu que dévoré vivant par ces horribles bêtes.
Oâmap m'expliqua que partout oà j'irais, ce «erait la môme chose, et peut-être pis encore. Mais il prit un terme moyen. Il sortit en me faisant signe de pr^dre patience. Un instant ^)rës, je le vis revenir avec un sirir et un sac en toile de coton gommé. Un sirir est un cadre supporté par quatre pieds représentant assez bien un fond sanglé, excepté que les sangles sont remplacées par des cordes en feuilles de palmier. C'était la couchette. Le sac entoile detXH ton gommé était à la fois le matelas, la couverture et les draps.
Il dressa lé cadre en dehors et près du café, tout
en me montrant une dizaine de voyageurs qui
« avaient eu recours à l'expédient qu'il m'offrait, et qui
me prouvBfi^Bt par leurs ronflements qu'ils ne s'en
étaient pas mal trouvés.
Il s'agissait pour le moment de me dépouiller de mes vêtements et de ma fouta [mon pagne}, et de m'introduîre le plus diso'ëtement possible dans mon sac. Mais mon sac me paraissait d'une propreté équi^ voque. Je me contentai donc» au grand éU^nnemeot
216 L*ÀRÀBIB HEUREUSE.
d'Osman, de le convertir en oreiller, et de me coucher tout habillé sur mon cadre. Il est vrai que mon toni habillé n*avait pas là-bas la signification qu'il a ici.
Il me fut impossible de dormir. Mes délicatesses européennes, jointes aux différents dangers que j*aî presque toujours courus et qui me forçaient de ne dormir que d*un œil, m'ont tellement habitué à la veille, qu'aujourd'hui çn France, où ni ennemis ni insectes ne troublent mon sommeil, je dors à peine et suis toujours prêt à sauter à bas de mon lit au moindre brliit.
Je n'étais pas précisément venu au reste pour dormir, fumer, prendre du café et voir danser des aimées; mais un des caractères du tempérament musulman est de ne jamais se presser. Un musulman a du temps pour tout. Ce sont les juifs, les chrétiens et les Grecs qui se pressent. Et encore à la longue subissent-ils cet empâtement général. Je devais donc, comme tout musulman, et là plus qu'ailleurs, remplir tous mes devoirs religieux: Aussi, réuni à mon groupe, fis-je la prière avec tout le monde.
La prière faite, tout le monde mange. Osman m'avait préparé une poule au riz. Je mangeai ma poule, et, comme Theure des affaires était venue, je pensai à mes affaires. D'abord je devais me rendre compte de la position de Lahadj. De son cdté, Osman devait, pour satisfaire ma curiosité de voyageur, s'informer du total de la population et des noms des principaux négociants.
Lahadj est un gros village, ni fort peuplé, ni fort étendu. Les habitants naturels sont des cultivateurs et des artisans. Sa population flottante se compose des Bédouins marchands, venant vendre leurs produits, — des troupeaux, du beurre, du café, de la laine. Cette population flottante, toujours en hostilité avec les Anglais, s'éloigne ou se rapproche selon la guerre ou rarmistice. Si les Anglais se plaignent des hommes qu'on leur a tués et se fâchent, les Bédouins se retirent dans les montagnes au milieu desquelles Lahadj est situé. Alors les Anglais ne sont plus assassinés; ils meurent de faim.
Les Anglais alors doivent aller chercher leurs vivres
948 l'àrabib heurbusk.
indigènes sur la côte orientale d'Afrique, à Maurice et à Ceylan. Quand ils oublient les assassinats et proclament' la paix, les vivres reparaissent et les marchés d*Aden regorgent. L'avantage des Anglais est donc de ne pas faire Fappel de leurs hommes trop scrupuleusement. Une fois Fargent entré dans les mains des Bédouins, il n*en sort plus jamais. Cependant, si la guerre est proclamée, s'il faut acheter des armes et de la poudre, alors Targent anglais revoit le Jour.
Lahadj est à dix-huit ou vingt milles au nord d'Aden, six à sept lieues.
Au nombre des insectes qui peuplent le pays, nous n'avons point parlé d'un animal à lui seul aussi désagréable que tous. C'est un frelon gros comme une forte noix, qui pique avec la queue, comme les guêpes, et dont la piqûre est aussi grave que celle du scorpion. Ces frdons adorent les dattes. Quand on les recueille, c'est une guerre à soutenir, souvent contre toute une bande. Quoique sèches, ils reconnaissent les dattes pour un vol qui leur a été fait, et viennent
l'arabib hbuakitsk. 249
YOQS les disputer jusque dans les mains, jusque dans la bouche. Ils ont un bourdonnement avec lequel ils sonnent leur déclaration de guerre. Je retrouvai cette même abominable mouche à Mascate et à Bassora, en Perse et sur tous les cours d'eau bordés de palmiers dattiers. J*ai tu trois de ces mouches tuer un chameau. Je crois que j'en ai déjà parlé ; mais je n'en dirai jamais le mal que j'en pense. J'ai été piqué par une vipère et par une de ces mouches. Je ne fais pas de différence dans la douleur ni dans le danger couru.
Le village est généralement bâti en bambous et en torchis. On y voit cependant quelques maisons bâties en pierres, et une forte citadelle habitée par le cheik de l'endroit. Le reste de la journée fut oc^nipé par moi à faire ces observations. J'ai raconté ce qui se passait la nuit
Le soir, je me rendis chez le cheik, visite de politesse, n s*appelait Sidi-Ahmed. Ahmed est le dimi- Botif de Mahomet.
Mon titre de hadji me faisait bien venir partout;
mon turban vert le proclamait quand mon Abyssin n'était pas là pour m'annoncer. Le cheik voulut savoir ce qui m'amenait à Lahadj. Mon but était tout commercial. Je venais directement de la Mecque, j'étais un marchand turc.
Il me demanda des nouvelles du chérif de la Mecque et de sa famille,' des nouvelles du pacha de Djedda. J'étais ferré sur le pacha et sur le chérif.
Puis il entama la question politique, et me demanda ce qu'il y avait de nouveau au point de vue des Anglais. Mes affaires commerciales m'empêchaient de me préoccuper d'affaires politiques. Cependant, par cela même que je semblais mal renseigné, je poussai le cheik et l'espèce de cour qui l'entourait, son conseil municipal, la djemôa, à parler. Chacun alors donna sa nouvelle. Le fond de tout cela était une haine profonde pour les Anglais. Seulement, chez le cheik, cette haine était tempérée par la cupidité. Au bout du compte, ces Anglais tant halfs enrichissaient tout le monde. On leur faisait tout payer au cours de Londres. Voler un Anglais, c'était
un acte méritoire; moins méritoire cependant que de le tuer. Mais ne pouvant pas faire ce qu'on veut, on fait ce que l'on peut. Seulement on se vantait de les voler, mais on ne se vantait pas de les tuer*
Quand ce malheur arrivait, qu'on trouvât un Anglais assassiné, les habitants de Lahadj déploraient ce malheur, se mettaient à la recherche de l'assassin, et comme, le plus souvent, c'était l'assassin qui était chargé de la recherche, l'assassin, bien entendu, ne se trouvait pas. On rejetait alors le péché sur les Béni-Sobach, les Béni-Ayas et les Fadélis. C'étaient d'abominables brigands qui ne vivaient que de meurtres et de rapines; mais on ne pouvait rien contre eux, et cela se passait ainsi.
Au reste, le cheik écoutait toutes les malédictions sans s'y mêler. Il affectait même- d'être au mieux avec le gouverneur d'Aden, le capitaine Haines, homme très-remarquable, qui commande encore aujourd'hui.
Le capitaine Haines à Aden, le consul Hamilton à Zanzibar, et le major Hennel résidant à Bender-Bouchir, sont les principaux rouages de cette superbe
222 l'a^RÀBIE HEUaEUSE«
mécanique appelée la puissance anglaise, et qui domine dans la mer Bouge, sur le golfe Persique et sur les mers de l'Inde.
Chaque fois qu'au point de vue arabe on racontait les faits du capitaine Haines' le cheik prenait le parti du capitaine Haines.
— Âh I disait-il de temps en temps, quel n[ialheur que le capitaine Haines neisoit pas musulman!
Puis, par exten&ion :
— Et même tous les Anglais 1 ajoutait-il avec un soupir.
Les ÂngUûs dépensent des sommes folles pour s'allier les Arabes. Us y trouvent de temps en temps un traître, jamais un ami. Pour épouvanter les hommes de la montagne, de temps en temps les Anglais mettent la main sur un Arabe et le pendait. Tout pendu est un martyr, un schùède : dix Anglais meurent pour ce pendiu
Le ebeik me ôt des questions sur k g^re de cornn^rce que je venais faire.
Je venais acheter de& laines de chèvres et des poils
l'a.rarie heureuse. 313
de chameaux. Je comptais prendre aussi qudques balles de café.
— Quand veux-tu aller à Aden? me demanda-tnil.
— Demain, s*il plaît à Dieu.
—Eh bieûl je te donnerai un de mes esclaves pour Raccompagner, il te mettra de ma part en relsUion ayec les Banians.
Sur cette offre et mes ranerctments qui en farent la suite, nous nous séparâmes.
Aden est situé au pied des montagnes. Il faut donc a)rriver au dernier sommet de la dernière montagne pour Yoir Aden. Du sommet de cette montagne on pourrait tirer sur Aden avec des fusils de rempart Aden est bâti sur le cap qui lui a donné son nom ou qui a reçu son nom de lui.
Beaucoup d'auteurs ont vu dans le nom d'Aden une désignation géographique du paradis terrestre. En effet, entre Aden eiEden, la différence n'estqued'une lettre. Il est à vingt-cinq lieues environ du détroit de Bab-el-Mandeb. La ville, quoique en partie ruinée par le séjour des Anglais, qui, en faisant d'Aden une ville, et surtout un fort européen , en ont chassé les indigènes, conserve encore quelques traces de son ancienne splendeur arabe.
Tout ce qui y est construction nouvelle est cons- * truction anglaise. Aden et ses environs sont l'aridité personnifiée. Les monts Schemsan, au milieu desquels ils se trouvent, montrent partout, comme des squelettes mal enterrés au désert, leurs ossements de granit dénudés par le souffle du simoun. L'air y est insalubre, l'eau malfaisante, corrompue, détestable. Ces deux éléments de destruction réunis produisent les dyssenteries, les hépatites, les hydropisies, les éléphantiasis, enfin toutes les variétés des affections delapeau. La population, même indigène, qui devrait être habituée au climat et à l'eau, est chétive et dévo-
rée par la fièvre ; que Ton juge de Feffet produit sur les Européens! Les Anglais, chaque année, renouvellent au moins les deux tiers de leur garnison.
Depuis que le commerce arabe est à peu près détroit, la senle chose qui donne un peu de vie et de mouvement à Aden, c'est la halte qu'y fait pendant quelques heures la malle des Indes. Les quelques négociants musulmans qui habitent encore la ville trouvent dans cette circonstance un moyen d'écouler quelques-unes de leurs marchandises. Mais ils ont à lutter contre les marchands anglais; aussi le commerce est-il presque entièrement dans des mains anglaises et indiennes.
Presque toute la population d*Aden est une population de réfugiés, les uns fuyant l'imam de Sana, les autres le chérif Hussein, ceux-ci le pacha d'Egypte, ceux-là la Porte. Elle peut s'élever à six mille habitants.
La garnison anglaise peut monter à deux mille hommes d'infanterie, quatre cents hommes de cavalerie, cent hommes du génie, et cent hommes d'artillerie»
336 L*ARABIB HEUREUSE.
Je jetai en passant un coup d*œil sur les fortifications. U faut rendre justice aux Anglais, ils s'entendent à fortifier. Témoins Gibraltar et Malte. Au reste, ces fortifications sont bien plutôt élevées contre les Français et les Américains que contre les Arabes.
Ainsi, par mer, la ville est presque impossible à prendre. Il est vrai que Chérif-Husseîn ne comptait point attaquer Aden par mer. Ce c6lé des fortifications m'occupa donc médiocrement. Ce qui me frappa, ce fut la possibilité d'enlever la ville d'un coup de main à l'aide des Sommaliens qui travaillent dans la place, ou de la réduire en cendres en mettant le feu aux maisons de bambou, qui, grillées par le soleil, brûleraient comme des allumettes. Il suffirait pour cela de deux ou trois fusées ou de cinq ou six balles incendiaires. La population indigène secondant l'attaque extérieure , on aurait raison en une heure de trois ou quatre mille hommes de garnison. U est vnd que le résultat ne serait qu'éphémère, tes flottilles anglaises qui stationnent dans l'Inde reprendraient Men avec la môœe promptitude qu'Aden leur au-
l'àrabib hburbusi. S37
raitété pris ; mais elles ne reprendraient qu'Aden.
Au reste, ma position dans Aden, au moment oA f y mettais le pied, était d*autant plus précaire que Ton venait d*arrêter trente-neuf Arabes , agents des montagnards. On devait les pendre d*un moment à Tantre, et le hasard eût pu faire que pour mon en* tréej'assistasseà cette exécution. D'ailleurs, les prisonniers avaient, avec une constance inouïe, supporté la bastonnade et la détention. On espérait encore quel* que chose de la vue du supplice; mais il n'était pas probablequecordesni potences pussent les faire parler.
Le cheik Ahmed avait eu, à propos des trente-neuf prisonniers, des pourparl^^ avec le capitaine Haines. Si les prisonniers étaient exécutés, avait-il dit, les Anglais devaient s'attendre à de terribles représailles. Que cette menace eût ou non porté ses fruits, les prisonniers n'avaient pas été exécutés. Mais, dans l'attente, la population était agitée, et les espions arabes parcouraient tous les groupes pour écouter ce qui s*y disait, et faire, le cas échéant, de nouvelles arrestations.
2S8 l'arabib heureuse.
Je fus moi-même l'objet d'une surveillance assidue. Par bonheur, à Aden comme dans tout TOrient, il y a une population qui parle ce mauvais italien qu'on appelle la langue franque [frengi). Ce fut parce que j'entendais la langue franque que je connus le véritable état des choses et appris que le capitaine Haines attendait des renforts, et que les exécutions n'auraient lieu que quand ces renforts seraient arrivés.
J'affectai doncla.plus grande indifférence pour tout ce qui n'était point affaire commerciale. Je suivis l'esclave du cheik chez les amis de son maître, auxquels il l'avait chargé de me recommander, et je leur achetai pour quatre ou cinq mille francs de marchandises de rinde : étoffes de coton, mousseline, nankin, un certain nombre de somadas, — articles qui se fabriquent dans l'Hadramout, — enfin une ou deux grosses de sandales de maroquin venant de Bombay et de Calcutta. Quant au café, je ne m'en préoccupai pas, puisque le cheik avait dit qu'il pouvait m'en fournir. J'achevai mes emplettes en achetant deux ou trois balles de cassonade. Les Arabes repoussent le sucre en
pains, ayant ce préjugé que le sucre en pains est clarifié avec du sang et des os de charogne.
Je pris quelques couffes de dattes et d'épices, et^ avant la fermeture des portes, j'étais sur mon âne avec mon eunuque à droite, mon guide à gauche, très-heureux de sortir d'Aden avec mes deux oreilles. J'arrivai à Lahadj dans la nuit. Remarquez que toutes les routes sont très-sûres, excepté pour des ennemis et des hommes que l'on croit des* espions.
Tout le long de la route, au reste, on est reconnu par des Bédouins qui font des espèces de patrouilles. Ils nous arrêtaient à peu près de lieue en lieue ^ échangeaient avec mon guide quelques paroles en langue kabyle que je ne comprenais pas, et nous laissaient continuer notre chemin. Inutile de dire que rien n'était moins rassurant comme aspect que l'apparition et même la disparition de ces honnêtes gens.
Vers deux heures du matin, je rentrais à Lahadj. Depuis plus d'une heure, les aboiements des chiens, le bruit des tam-tams et des darboukas nous annonçaient que le village venait en quelque sorie au devant
LÀftAlIB HEVftEUSE.
de BOQS. Teosse autant aimé le silQDce, je ravocn; j'étais éreinté de mesydlles successives, et surtout de certaines émotions éprouvées daos la journée et dont je n*ayais pas été le maître.
Vu de loin, Lahadj ressemblait à un village de pos^ sédés. La ressemblance était d'autant plus frappante, que cette nuit les danses étaient éclairées par la lueur de deux ou trois cases qui brûlaient, ce qui n'empêchait pas les danseurs de danser, les joueurs de jouer, les buveurs de boire.
J'arrivai à mon caravansérail, et je me jetai sur mon cadre. Le voyage avait un peu secoué ma v^mine; mais restaient les moustiques, les danseurs, et les brûlés, qui faisaient un tel bacchanal que je renonçais à fermer l'œil, quand par bonheur les cris de dbd-dbâl se firent entendre.
C'était une hyène qui venait d'ealever un petit ànon. Toute la population, joueurs, danseurs, femmes, enfants, se mit à la poursuite de la voleuse. Il va sans dire qu'on ne vit pas même le bout de sa queue, pas {dus que cdje de l'ft&on; mais la chose eut pour mol
L'AAABiB HEUftCUSB. 331
UQ grand avai^tage, c'est que je n'eus plus affaire qu'aux moustiques et aux cbioits des coqs.
J'étais si fatigué que, malgré le bourdonnement des uns et la trompette des autres, je finis par m*a&saupk*. Mais Tassoupissement ne fut pas kmg : yers cinq heures du matin, J'entendis le rugissement de la panthère. , J'ouvris un ceil, pour voir l'effet que ce rugissement produisait sur les homnMS et sur les bêtes. Les hommes ne sourcinèrent pas, mais les animaux, les chameaux entre autres, donnaient les mêmes signes de crainte que s'ils eussent couru quelque danger. Ils S6 levèrent sur trois pattes ; la qciaitrième est attachée repliée sur elle-même, par précaution ; c'est ce qui remplace le licou. Quelques-uns s'élevèrent avec une telle rapidité qu'ils brisèrent leur lien, et se mirent à courir comme des enragés. Au bruit qu'ils firent en courant et en bramant, les hoœines se réveillèrent et se mirent à leur poursuite. Enfin le jour Uii ainoncé par le muezzin. Les femmes sortirent des maisons, leur urne sur la tête. Elles allaient chercha de l'eau, et en même temps faire leurs ablutions.
Les filles se reconnaissaient à leurs voiles blancs, les femmes mariées à leurs voiles foncés. Les hommes, de leur côté, allèrent aussi faire leurs ablutions, et, après la prière, à laquelle les femmes, excepté les vieilles, ne prirent aucune part, chacun alla & ses occupations.
Je comptais passer encore toute la journée à Labadj, et ne me remettre en route que la nuit. Dans Taprèsmidi, on devait m'envoyer les emplettes que j'avais faites la veille à Aden. Puis j'avais à les compléter par l'achat de mon café moka et de mes laines. C'était, on se le rappelle, l'affaire du cheik. J'étais chez lui vers dix heures; à onze heures, nos négociations étaient terminées. J'avais acheté trois balles de café et douze à quinze ballots de belle laine filée ; j'en avais pour un millier de roupies. La roupie vaut vingt-huit sous de notre monnaie.
Je dtnai avec le cheik, qui me fit une espèce de fête. Mon titre de pèlerin et mon titre d*hôte lui en faisaient un double devoir. Un mouton tout entier y passa, couché sur un plat de cinquante livres de riz.
Toute la famille, tous les parents, tous les amis furent du festin, dont les débris furent ensuite partagés, nonseulement par la domesticité, mais par les assistants.
Le chameau peut rester huit jours sans boire^ l'Arabe peut rester trois jours sans manger. Le chameau altéré, quand il boit, boit pour huit jours ; quand l'Arabe affamé mange, il a Tair de manger pour toute la vie.
Nous fumâmes et prîmes du café jusqu'au moment du départ. J'avais dit au cheik que je retournais à la Mecque, lime chargea d*une offrande pour le temple. Cette offrande consistait en un ballot de parfums et en une somme de cent cinquante roupies pour le& pauvres. J'étais assez embarrassé, mais refuser c'était avouer que j'avais menti. Je pris donc roupies et parfums, et, à mon arrivée à Abou-Arich, je fis passer le tout à mon ami le chérif Soliman.
Vers cinq heures, mes ballots étaient arrivés d'Aden- Ils eussent dû payer un droit comme venant de l'Inde anglaise. Le cheik me fit la gracieuseté de m'exempter de ce droit. C'était une chose fort extraordinaire
234 l'aaàbie heureuse.
chez un Arabe. Je donnai Fardre à Osman de faire charger ma marchandise sur vingt-deux chameaux. Je fis prix pour le transport moyennaot qualre roupies par chameau.
A sept heures, les chameaux partirent avec leurs guides. A neuf heures, je me mis m route moi-même. Au petit jour, après avoir fait une halte d'un instant à Bir-Ahmed, j'étais rendu à Tanse où m'attendait Sélim, le second eunuque et le reïs.
Le chargement dura environ une heure et demie. Vers dix ou onze heures, nous levâmes Fancçe. Seulement le retour devendt plus difficile. Nous avions le vent contraire; les matelots furent obligés de nous haler jusqu'au cap Antonio, où nous arrivâmes vers deux heures du matin. Ils avaient fait une dizaine de lieues d^uis le départ. Nous mîmes pied à terre et passâmes la nuit dans des huttes de pécheurs, où, à ma grande satisfaction, je pus manger du poisson frais et me reposer uq peu. Deux nègres et l'un des eunuques veillaient à bord. Ces pécheurs, hoaB^aes et femmes, étaient sup^i>es.
LARÀBiE HEUftCUSI.
SéUm m'apprit que peaâant mon absence H avait été visité par des canots anglais qui faisaient la police (tes côtes. Interrogé sur ce qu'il faisait là, il avait renvoyé au reas, qai avait répondu :
— Je pécbe en attendant le patron, qui est allé chercher des provisions et des marchandises à Lahadj.
Ceux qui montaient les canots s'étaient contentés de cette réponse.
Nous mimes quatre jours et demi à repasser le cap de Bab-el-Mandeb. C'était à peine quaU*e lieues par jour. Une fois l'tle Périm dépassée, bous marchâmes à la voile. Lèvent, sans être toutèi fait contraire, nous favorisait peu. Par bonheur, nous avions le courant.
Le mr du second jour, nous parvenions à mouiller devant Moka. Je ne parlerai point ée Moka cette fois, attendu que je me gardai bien d'y descendre. Nous n'avions Mt cette halte que pour prendre de l'eau et piques vi^vres. Nous repartîmes le tendemain matin. Sdae joursaprés, nous étions à Djezan. Le lendemain matin, j'étais à Abou-Arich. Mon voyage avait duré ▼iûgt-cinq ou vingHix jours.
Chérif-Husseïn m'attendait avec une grande impatience, n me laissa à peine le temps de descendre de mon dromadaire et m'emmena sur sa terrasse. Là, il me fit redire mot pour mot ce que sait déjà le lecteur.
Ayant vu Aden du haut de la montagne et Payant examiné attentivement à vol d'oiseau, je pus lui en tracer un plan sur le parquet. Mais la question n'était pas précisément dans la force d'Aden. Il était incontestable, comme nous l'avons. déjà dit, qu'Aden pouvait être enlevé par un coup de main, surtout si les tribus en hostilité avec les Anglais faisaient alliance avec lui. Mais Aden, dans un temps donné, devait être incontestablement repris.
Quant au barrage, je lui en expliquai la presque impossibilité, en lui traçant à terre la configuration du col de la mer Rouge avec son cap Bab-el-Mandeb, son Ras-Bir, son lie Périm et sa petite lie Pilote.
Le chérif me demanda le temps de réfléchir et me fit signe de la main que j'étais libre de rentrer chez moi. Je me retirais, quand il me rappela.
— A propos, dit-il, nous avons fait pendant ton
absence bien de la besogne. Étudie tout cela, je pense que tu seras content. Si quelque chose n*est pas bien, on corrigera selon ton ordre.
En effet, ma citadelle avait acquis une nouvelle enceinte , dans l'intérieur de laquelle on avait construit un fourneau tout à fait simple, mais répondant à mes besoins. A une certaine distance des fourneaux, étaient réunis en grande quantité des troncs et des branchages de nabacks destinés à chauffer ce fourneau. D'un autre côté, se trouvaient en monceaux deux ou trois cents pièces de canon de fonte brisée en petits morceaux, prêts à être mis dans les creusets. Sous un hangar se trouvait amoncelé le sable qu'il avait fait venir de Hâs. Tout cela, y compris Tenceinte fermée par une porte parfaitement solide, avait été exécuté pendant mon absence.
9W l'aiabib Hr^mvsB.
Je rentrai chez moi. J'étais si fatigflé que je remis le bain après le sommeil. Qand je me ré?eillai, on m'annonça que mon bain était prêt- Tâchoo? de faire comprendre ce que c'est qu'un bain à Abou-Arich et dans tout l'Yémen.
D'abord, dans tout l'Yémen, il n'y a pas une seule baignoire comme nous l'entendons. Il y a des trous et des jarres. Les trous, comme on le pense bien, ne sont aucunement portatifs : il faut aller les trouver. Ils sont dans le voisinage des puits, pour que l'eau n'ait pas trop loin à couler. Une rigole, garnie d'un bambou creux, conduit l'eau où elle doit aller. Chaque famille un peu importante a son trou, qui sert à tout son monde. Ce trou est fabriqué en briques, les unes cuites au four, les autres séchées au soleil.
l'arabib heureuse. S39
Us sont environnés déplantes grimpantes ou d'arbres garnissant comme le jasmin et le myrthe. C'est une précaution prise pour que les femmes puissent s'y baigner; elles s'y baignent à trois ou quatre ensemble. Parfois ces trous sont revêtus de marbre brut; à l'user, il se polit.
Quant aux jarres, ce sont d'énormes vases ayant forme d'urnes. Ce sont de ces pots dans lesquels se cachaient les quarante voleurs d'Ali-Baba. Elles sont hautes d'un mètre trente ou quarante centimètres. Quand elles sont à demeure, on y arrive par un talus de gazon. Un robinet fixé au bas de la jarre rend aux jardiitô l'eau que la jarre a reçue. Dans les maisons un peu aisées, il y a cinq ou six jarres placées sur une seule ligne, et à un mètre Tune de l'autre. On y prend son bain en compagnie, et, comme la tête en sort m guise de bouchon de carafe, on a, tout en se baignant, les douceurs de la conversation. Ces jarres sont abritées par des tonnelles en jonc couvertes de jasmins, de rosiers et de chèvrefeuilles.
C'est surtout le matin, et ensuite pendant la sieste.
que se prennent les bains. Passons aux jarres portatives. Les jarres portatives sont, comme forme, exactement pareilles aux autres. Seulement, elles sont assujetties dans une espèce de construction en bois comme on en établit autour des enfants que Ton veut apprendre à marcher seuls. On les porte à volonté. Quand Teau y est versée à une hauteur convenable, on monte sur un meuble quelconque, et du meuble on s'introduit dans la jarre. Uaspect d'un baigneur faisant anse avec ses bras nus et carafon avec sa tête rasée est souvent des plus grotesques.
Je jouissais en participation des bains du jardin et du kiosque du chérif Hussein, qui se trouvaient entre ma forteresse et la sienne, à ôinq minutes de chemin Tune de l'autre. C'était de la part de l'émir une gracieuseté qu'il n'accordait pas même à son ûls. Seulement, quand je prenais un bain, je devais en informer le chérif, afin que je ne l'y rencontrasse point avec ses femmes. Cela, c'était l'affaire de Sélim. On me prévint donc que mon bain était prêt. Je me levai et me rendis au postan. Le mot postan correspond
presqueà Éden. C'est un lieu de plaisir, de récréation.
En rentrant chez moi, je fus informé que j'allais recevoir la visite du chérif. Hadji-Soliman, en mon absence, avait tout mis en ordre pour le recevoir. Au reste, c'était chose facile, le mobilier se réduisant à des tapis et à des coussins. En effet, cinq minutes après, le xîhérif entrait, précédé de ses nègres et accompagné de ses principaux ofiQciers. Sa visite était à la fois une visite de politesse et de curiosité. Il ne connaissait rien de tout mon petit bazar. Mon retour était une occasion pour lui de satisfaire un désir qu'il avait depuis longtemps, et qui était stimulé par ceux qui étaient venus chez moi, et qui lui avaient parlé de mon arrangement intérieur.
En effet, j'avais beaucoup de choses curieuses pour
un Arabe. D'abord mes instruments de chirurgie ;
puis ma petite pharmacie; puis mes instruments
d'astronomie, mon baromètre, mon thermomètre, et
surtout un petit sextant de poche à Taide duquel je
lui faisais mouvoir le soleil sur le plancher de la
salle. J'avais en outre un graphomètre, qui lui mon- 1. * 14
3fô l'arabie hburbu»e.
trait les tiommes la tête en bas, les arbres la cime par terre, et les maisons sens dessus dessous.
Je fus obligé de lui faire un véritable cours. J'avais un globe en peau blanche qui se soufflait et qui représentait la terre. Hussein consentait à en admettre la rotondité, sauf raplatissement des pôles; mais il refusait d'en reconnaître le mouvement. Pour lui, la terre était axée sur un axe et n'avait qu'un mouvement de va et vient de l'est k l'ouest
U me parla beaucoup de Platon, d'Âristote et d'Avicenne, me disant qu'il avait leurs ouvrages en arabe. Il en était là de la science.
En sortant, il vit un petit établi de limes, un étau, un tour.
— A quoi tout cela sert-il ? me demanda Husseio. Est-ce que tu fais des montres?
— Je m'amuse à toutes sortes de travaux mécaniques, lui répondis-je. Me dormant pas aux heures des siestes, je les occupe à un travail d'amusement.
Il me montra sa montre, vieille montre anglaise, massive, très-épaisse, mai^chant bien. Je l'examinai.
l'aiiisii kevreoss. !il3
Elle était bonne. H prit congé de moi sans m'avoir dit on mot de mon voyage d'Aden ni des Anglais. Un quart d'heure après, denx eunnqnes, dont l'un, son eunuque Êtvori Mansour, m'apportèrent une p^dule à faire marcher.
Je m'excusai sur mon ignorance, mais promis cependant de faire ce que je pourrais.
Après la visite du chérif vinrent la visite du fils, et celles des frères et des notables de l'endroit.
Chacun voulait voir ce qu'avait vu le chérif.
Le lendemain, vers les onze heures, Sélim vintm'avertir que le drapeau rouge flottait à l'angle est de la forteresse du chérif. On se rappelle que c'était le signal de jour indiquant que le chérif m'attendait
Je m'empressai de me rendre à son signal, mais, avant de partir, je fis mes comités et remis à Sélim tout ce qui restait de la somme donnée h mon départ par le chérif. Lorsque j'arrivai ctez loi, il^tait seul arec son Indien. C'était son homme de conâance iatime. H s'appelait Yachf a.
Je fos parfaitement accueîUi pur l'éBûr; sa visile
244 L*ÀRABIB HEUREUSE.
de la veille Tavait mis de bonne humeur. Seulement, il fronça le sourcil lorsqu'il vit Sélim, qui m'avait, contre son habitude, accompagné jusque dans la chambrfe, déposer sur le divan le reste du sac.
— Qu'est-ce que cela? me demanda-t-il.
— C'est le reste de Targent que tu m'as donné. Quant aux marchandises , elles doivent être arrivées.
Yachya fit un mouvement qui correspondait à notre haussement d'épaules.
— Mais, dit l'émir, je ne t'ai pas demandé de comptes.
— L'habitude de mon pays est d'en rendre.
— L'habitude du nôtre est de n'en pas recevoir. Puis il donna l'ordre à Sélim de remporter le sac en
lui disant :
— Emporte cela, parce que je me mettrais en colère. Sélim obéit.
— Maintenant, dit Hussein, parlons d'autre chose. Sélim sortit. Hussein revint à la charge au^ sujet du
détroit, et je vis qu'il était vivement excité par les fanatiques à persister dans son projet de barrer le dé-
L'ARABIE HBURBUSE. SiS
troit. J'essayai de combattre ses idées par les mêmes arguments , et je revins sar la dépense effroyable qu'amènerait une semblable entreprise, qui» à mon avis, serait sans résultat. C'était le prendre par son côté faible. Bien que Chérif-Husseïn fût généreux en beaucoup de circonstances, il avait, comme tous les Arabes, un grand amour de l'or, et le million de roupies auquel j'estimais environ cette dépense, sans compter les accessoires, méritait bien, à mon avis, la peine que l'on y regardât à deux fois. Cette' considération , et surtout celle de se créer des inimitiés avec la France, me parurent l'impressionner le plus. D ne me dit point qu'il abandonnait positivement le projet, mais il répéta :
— Nous verrons !
Yacbya, qui était un de ses conseillers les plus influents, et qui, comme je l'ai dit, avait toute sa confiance, Tachya me ôt signe de ne pas insister davantage, et je me tus, persuadé que j'aurais un jour en lui un auxiliaire. Je résolus donc, après la séance, de le voir diez lui en particulier.
9M L*ÀRAAirE ■E^REVSC.
Itaus en revtnraesv ou {dufeftl Chéri^EEiisseîfl eo ze yisai à hi foole das pn^jectiles. Q me demanda ^piasd je comptais comm^oer; carj6croi&, medil-il, ({to pour lasimple fonte des boulete tu n'smrfts pas besom de îaixe vemr des auxiliaires de France ; je puift mettre à ta disposition les phis habiles fondeurs d*Hodmda et de Moka. Je lui répondis qu'il arait par£8iitement raison, et que pour le miHneat je n'avAîs besoin que de potiers pour confectionner les moules et les creusets. Il avait fait apporter d'avance un échantillon de celte fameuse argile de Hàs que j'avais tu la veille dans ma cour, et sur lequel j'avais déjà porté mon jugement
— Voici la terre, dit-il, la trouves-tu bomae?
— Excellente pour faire des poteries, répondis-je, mais peut-être un peu légère et un peu friable pour des creusets et des moules.
— Mais, me dit-il avec une certaine impatiente, explique-moi donc bien quel est le sable qu'emploi^t les Ëujropéens pour la fonte de leurs boukts.
— C'est difficile à t'expUquer, répoiidia-t<^. C'est
l'ABASIB HE6UU8B. 247
m sàbto roQgefttre , que ta ne pourrais , je crois, te procarer qu'en Europe, kais j*espëre que je réussirai an BAoyea d'un alliage argileux que je compte tenter pour obtenir des résultats, sinon complets, du moins satisfaisants.
Alors Hussein fit apporter un certain nombre de creusets que, sur le modèle que j'avais laissé, il avait iaàt faire avec ce sable. Je les examinai.
— Ils sont très-beaux, lui dis-je, ils sont très-biai Mts, mais supporteront-ils Fébullition du métal, surtout porté à un si puisssmt volume?
— Nous allons en faire Fessai à l'instant même, nie dit-il.
Il frappa dans ses mains, et tous ses esclaves arrivèrent au galop. Il ordonna de faire un grand feu au milieu de sa chambre et envoya chercher les fondeurs.
On mit deux ou trois de ces moules en plein feu, on les fit rougir ; tous éclatèrent
— Mais peut-être, me dit le chérif , ont-ils éclaté ûmi parce qo'ih sont vides?
— Mais pour la fonte des métaux, lui dis^e, ûè
2iS L*ARABIE* HEUREUSE.
doivent toujours subir cette épreuve. S'ils éclataieiit pendant le coulage, sans compter le danger que courraient les fondeurs, ce serait une perte de temps et de matière. Donc, avant de commencer notre travail , nous nous assurerons, s'il te plaît, des récipients qui doivent nous servir.
— Subhen Allah! s'écria le chérif, je suis fâché de cela ; j*ai cru gagner du temps en en faisant faire une cinquantaine.
— Oh! lui dis-je, ce temps sera bien vite rattrappé , et , en rentrant chez moi je vais m'occuper d'en faire confectionner qui, je l'espère, seront plus solides, et, dans le courant de la semaine prochaine, nous nous mettrons sérieusement à Fœuvre.
— Pourquoi pas plus tôt?
— Parce qu'une des conditions de leur solidité est qu'ils sèchent à l'ombre.
— Bien... Et ma pendule?
— Je n'ai pas encore eu le temps de m'en occuper, puis je crains de ne pas avoir tous les instruments nécessaires pour la mettre en état, attendu que je ne
suis pas venu dans l'YémeD dans le but de faire des horloges.
— Alors tu la démonteras?
— Certainement.
— Mais, après l'avoir démontée, pourras-tu la remonter?
— Je l'espère.
— Serai-jelà?
— Si tu veux.
— Je serais bien aise de voir le mécanisme d'une pendule et de m'en rendre compte, si c'est possible.
— Tu t'en rendras parfaitement compte.
— Et quand la démonteras-tu?
— Quand tu voudras.
— Ce soir?
T- A la lumière, c'est difficile.
— Demain matin, donc?
Ainsi était Hussein, curieux comme un enfant et comme un sauvage.
— Veux-tu que je la fasse apporter ici? lui demandw-je.
â50 L*AJIAB€E HEUitEUSe.
— Non, ditr-il, j*iraiche2 toi immédiatement afMrës le fec'jer.
Le fec'jer est la prière du matin comme le maghWeb est la prière du soir.
L*heuiie de la sieste était arrivée. Le cbfoif prit congé de moi. Yachya resta près du chérif. Mais il m*avait fait un signe de Vœil qui signifiait qu'il avait quelque chose à me dire. Il en résulta que je ne pressai pas trop le pas de mon cheval. Effectivement, au bout de quelques minute, je fus rQoint par Tlndien, qui m*emmena chez lui. En arrivant, on nous offrit des pipes et du café. Chez le chérif, on offrait du café, mais pas de pipes. En général, les chérifs, les imsuns, les cadis, les muftis, les ulémas, enfin tofos tes bammes occupant une position élevée ou se rattachant au culte religieux, ne funient pas. Les Tores fost exception quant aux dignitaires.
Ces pipes et ce café nous étaient apportés par des nègres. Il me conduisit dans le postai. Là, (piand nous fûmes bien ^uls :
— Tu as eu tort, me dit-il, de rendre de l^srgeot
L'ARABIE HBURKUSB. 251
au chérif. C'est une chose qui ne se fait jamais et qu'il eût pu prendre pour une insulte. Quant au barrage du détroit, tu as eu raison. Je suis de ton a?», et le soutiendrai au besoin.
Probablement l'Indien du chérif Hussein était un peu anglais. Les pipes fumées, le café bu, Yacbya me fit ¥oir se& magasins ou plutôt ceux de l'émir. Mes marchandises étaient déjà casées. Tout en me faisant des comidimentssur le choix de chacune d'elles, il me demandait, avec assez d'adresse pour que je ne pusse pas me blesser de la question, les prix auxquels j'avais traité. Il trouva que je ks avais payées un peu cher.
— Si j'eusse été chargé de leuremplettp, me dit-il, j'aurais fait une économie plus grande.
— C'est-à-dire un bénéfice plus grand, lui répondis-je.
Nous revînmes chez lui, et je vis que Yachya cherchait à entrer avec moi dans une certaine intimité par toutes les offres obligeantes qu'il me fit, mettant sa maison et tout ce qu'il possédait à ma disposition, de
manière à me forcer à mon tour de l'inviter à venir me voir. Il me donna bon nombre de conseils excellents au fond, et relatifs à la ligne de conduite que je àevais tenir vis-à-vis du chérif Hussein , et entre autres celui de ne pas manquer de le voir chaque jour, sans attendre qu'il m'appelât, et de lui exprimer dans rintimité mes moindres désirs, le chérif aimant qu'on eût confiance en lui. C'était le meilleur moyen, disait Yachya, de souder une intiipité entre le chérif et moi.
Je le remerciai de ses bons conseils, et me retirai, me demandant à moi-même si je devais être satisfait ou m'inquiéter de ces ouvertures inattendues de la part d'un homme que je savais être, avec Mansour, le confident le plus intime du chérif.
En rentrant, j'appris par Hadji-Soliman que les femmes du chérif, conduites par deux eunuques, étaient venues visiter mon domicile.
Il ne me l'eût pas dit que je m'en fusse aperçu, tout ayant été mis sens dessus dessous par ces dames.
Ceux qui ont parlé des femipes arabes ont presque toujours confondu l'esclave avec la maîtresse, la fellah, avec la femme distinguée. Puis il faut encore faire une distinction entre les femmes des villes et les femmes du désert.
La femme esclave, enlevée jeune de son pays, le Darfour, le Bournou, le Mandara, le Congo, le Zanguébar, FAbyssinie, est presque toujours négresse ou cuivrée. A quelque , religion qu'elle appartienne, païenne, cophte, jacobite, aussitôt vendue à un marchand musulman elle devient musulmane. C'est une des lois du Coran. Il y a une exception en faveur de la chrétienne et de la Juive, qui adorent le même Dieu que les musulmans. ' Enlevées dès leur enfance, soit par la conquête, soit
Î54 L'aHABIB HEBMfSB.
par la cupidité des chefs, soit par la vente qu'en font les parents eux-mêmes, les esclaves voient se rompre, avant môme de connaître leur valeur, tous les liens de parenté. Elles ne reçoivent aucune éducation. C'est, non pas la femme, mais l'animal féminin dans rétat de nature. Elles sont divisées en plusieurs classa : les belles et les laides, kis v4eiUes et tes j^aes ; les malades de corps ou d'esprit sotit te rebut.
On leur fait faire d'abord, à pied et par caravaaes, des trajets krimenses; ainsi du Darfour au Ctoe, 400 lieues; du Bournou à la Mecque, 600 lieifôs; du Mandara à Tripoli, 350 lieues. CeUes qui viennent èe VAbyssitiie, du Congo et du Zangu^^r à la Mecque vont par mer. On sait comment sont entassées les cseiaves dans les cales des navires.
* Tant qu'eles smt entre les mains du djdlabr qwl que soit leur âge, elles n'ont pour vétwaients qoe les chiffons qui peuvent leur tomber sous la main. Arrivées m marché, led^jelbb leur donne un morceau de calicot écru de deux à trois mètre» av€C lequel eUes se foui un pagn^
l'aIABIB HBUIBIÏSK. SS5
Le temifô qu'eHes restent entre les mahis da djellab d^od en général de leur beauté. Les moins jolies sont adietées pour devenir nourrices, bonnes d'enfaots, cuisinières, femmes de ménage, travailleuses oifin. Les belles valent une centaine de talaris (quatre à daq cents francs}. Les autres valent seulement de ^ente à cimiiiante talaris.
Comme die a été constaouneiit malheureuse, les' iBstmcts de la nouvelle esclave se développeront selon les bons ou mauvais trsdtements qu'die éprouvera. Hsdtraitée, elle restera rétive, entêtée, infidèle. Bien traitée, elle deviendra femme, elle deviendra mère, elle acquerra par l'instinct les qualités que donne Féducation.
Dans une question toute physiologique comme cdle-ci, on comprend qu'on ne peut rien ^limiter. Voilà pour Tesclave n^rcsse ou cuivrée.
La feUâh, — on appelé fellah la femme du cultivateur, la paysanne, — est élevée dans la famille, on loi s^rend tant bien que mal à faire une tunique et un pSaw, à moudre du blé et à laire du pain. On
joint à cela des conseils sur la soumission qu'elle doit à son mari, on lui apprend la prière, les ablutions religieuses, et l'éducation est terminée. Dès lors elle attend le mari.
Comme chez tous les musulmans, le mariage se fait par entremetteur ou entremetteuse, mais les lancés ne peuvent se voir, nous ne disons pas qu'ils ne se voient pas. Us font au contraire, tout en affectant une extrême réserve, tout ce qu'ils peuvent pour se voir. S'ils y parviennent ce sera au puiti? ou à la rivière. Voyez le rôle que jouent les puits dans la Bible.
Les conventions du mariage sont excessivement simples. Aucune femme n'y assiste jamais. Eljes se débattent devant le cadi entre le mari, ses parents mâles eMes parents mâles de la future. Ces conventions arrêtées, le cadi en dresse un acte. C'est le contrat de mariage. Deux témoins posent le cachet avec le cadi. L'acte de mariage est déposé entre les mains du mari. La femme reçoit un douaire, dont les parents perçoivent la plus grande partie possible. On pourrait
L*ARABIE HBURBUSB. 257
à la rigueur dire que le fellah vend sa fille. Ce douaire consiste en argent, en bijoux, en vêtements, en troupeaux, en meubles.
La femme qui n'a pas été vue du mari lui platt ou ne lui plaît pas quand il la voit. Si elle ne hii plaît pas, il peut la renvoyer avec la moitié de son douaire.
Une fois mariée et acceptée par le mari, la femme est
confisquée. Le mari va à ses affaires, la femme soigne
la maison, ses enfants, ses chameaux, ses buffles. Elle file la laine et tisse ses étoffes. Elle peut avoir jusqu'à trois compagnes légitimes. Ces quatre femmes Intimes se traitent de sœurs. Chez les fellahs, il y a parfois jalousie entre les femmes. Lorsque ces jalousies prennent un caractère de gravité, le mari y met le holà, mais il les frappe à peine qu'elles jettent des cris à ameuter tout le village. Ces quatre femmes vivent ordinairement ensemble. La plus âgée a la direction des plus jeunes. Lorsque les femmes sortent avec le mari, elles marchent une à une, la plus âgée la première, ainsi de suite.
L'enfant, qu'il soit d'une esclave ou d'une femme
258 L*AAÀBffi HBUKXUSB.
légitime, est égal en droits. Seulem^t, l6 père, sH occupe une position, a le droit de choisir son successeur; s'il meurt saus avoir fait son choix, ce sera rainé qui lui succédera. Dans le partage des biens du défont, les filles n'ont qu'une demi-part. Cette in^alité apparente se compense par la dot que les femmes reçoivent et que les hommes donnent La fell&h, comme intelligence et comme condition sociale, est d'un d^ré plus élevé que l'^clave.
Voilà pour la fellâh.
La femme noble reçoit à sa naissance un sigae quelconque qui constate son identité ei la fini reconnaître de tous les membres de sa famille. SUe est nourrie, emmaillotée et be^rcée oonune Teof^t européen. En sortant du maillot, au lieu de rester nue comme la négresse ou la fellâh, on rhabille de petits vêtements en soie ou en cachemire brodés d'or, on la couvre d'amulettes, on lui teint \e& mains, les pieds el les yeux, on la parftime, lui pose desmouches, ^^a la baigne trés-souvènt. Dès l'enfance, elle a plumttrs esclaves qui la soignent Son éducation se bonw à sa
L*AftA.BIB HE^ftSUSE. dit
iioigBe et à des prières. Oa lui «ppienâ à jouer d'uae espèce de numdoliDe, à chanler des cbaosonsd'aiEmir, on lui raconte les Mille et m^e Nmt&. On évite de lui apprendre à Ure, pour ne pas donner uae trop grande p&ture à rimagiitation. On lui in(Hiiqtte ses devoirs à veniri A Fâge nubile, elle est séquestrée ; il n'y a plus en hommes que son père et ses frères qui la voient; mariée, il n'y a plus que le mari.
Le.manage se fait comme pour la fellah. Seulement la dot est plus considérable, les cadeaux sont plus riches, les aumônes plus splendides, les fêtes plus broyantes. Une fois mariée, elle est confisquée. Là commencent ses intrigues, si elle est de <:aractère à avoir des intrigues. Elle séduit une négresse, qui porte ses mouchmoûn (bouquets parlants), et qui arrange pour elle ses rendez-Vous. Ses rendez-vous sont presque toujours avec des hommes à qui elle n'a jamais parlé, qu'eue a vus passer, qu'elle a suivis des yeux à travers les grilles de ses moucharabies, et dont elle va risquer la vie tout en exposant la sienne.
Voir dans les Vilk et une Nuitjs les femmes arabes
S60 l'arabib heureuse.
qui cachent leurs amâûts dans des coffres ou dans des souterrains. L'immuable Orient n*a pas changé depuis ie calife Haroûn-al-Rascbid. Mais, il faut le dire, ces sortes d'événements sont rares ; les femmes mariées qui trompent leurs maris sont une exception. Cela ne se rencontre que dans les plus hautes classes.
Voilà pour la femme noble.
Nous voici arrivé à la femme du désert. Celle-ci est la vraie femme. Sa jeunesse est complètement libre. Jeunes ou nubiles, elles n'ont pour vêtement qu'un fichu posé sur l'épaule droite ou gauche. Elles luttent contre toutes les intempéries des saisons, contre toutes les fatigues des marches. Elles voyagent à pied, à cheval, à dromadaire; quelquefois, quand elles ont des enfants, dans iesatouches (palanquins).
Leur main appartient à leur père, mais elles n'attendent pas que leur père en dispose. Quelque intrigue amoureuse, souvent sanglante, précède le mariage. La femme veut connaître son futur mari ; elle veut qu'il soit beau, jeune, brave. Elle lui donne une tresse de ses cheveux qu'il porte h sa lance. S'il y a
l'arabie heureuse. 26t
deux prétendants, il y a combat, mais sans règle de combat. Assassine qui peut. L'enlèvement de la fille est un coup d'adresse, et la fille se prête presque toujours à cet enlèvement. Le cavalier passe au galop avec son cheval, la jeune fille est prévenue de son passage, elle Fatlend. Lui, en passant, la soulève dans ses bras, la pose sur les arçons de la selle, tire un coup de fusil en Tair en signe de victoire, et lâche la bride à son cheval. La femme jette des cris, mais pour faire croire qu'on Tenlève malgré elle. Le lendemain, elle est la femme du ravisseur et la protégée de toute la tribu. Alors se traitent les conditions du mariage. Si Ton ne s'entend point, on se bat. C'est en petit l'histoire d'Hélène. Celui à qui l'on a enlevé sa fiancée fait tout son possible, non pas pour la reprendre, comme Ménélas, mais pour se venger. Il assassine, s'il peut, rinconstante, de près d'un coup de poignard, de loin d'un coup de fusil.
Mariée, cette femme-là, c'est la vraie femme, la femme qui suit son mari à la guerre, à la chasse, qui confectionne ses vêtements, qui soigne ses armes, ses
26â L'ARiiaiB HEUREUSE.
chevaux, la fomille. C'est, dans les classes inférieures, la femme qui, une outre sur le dos, va au miUea da combat et donne à boire aux combattants, amis oa ennemis; la femme qui ramasse les blessés et les panse. Dans les classes élevées du moy^ âge, c'est la femme du tournoi, la femme qui a civilisé l'Espagne, la femme qui est la fée des Alhambra et des Alcazar.
Chez les Wahabjtes et les Anèzes, c'est de plus la déesse de la paix. Quand ils désirent une trêve, ils prennent la plus belle fille de la tribu, lui mettent une palme dans une main, un pigeon dans l'autre, la font monter sur un dromadaire blanc, et la lancent dans les rangs ennemis, qui, à cette apparition» cessent immédiatement le feu. L'ennemi, à son tour» envoie le plus beau cavalier de la tribu au devant de la parlementaire. Il reçoit la communication et la rapporte à sa tribu. La jeune fille connaît l'ultimatum; elle sait ce qu'elle a à demander, les concessions qu'elle peut faire. Le jeune homme est autorisé à entrer en pourparlers avec elle ou chargé de rqet^
L4AABIB HBUaBUSB. 263
les ouvertures. Quand les propositions sont acceptées, elle lâche sa colombe. A la vue de Toiseau [qui prend son vol, les deux tribus se rapprodient: les notables s*al)oucheQt» posent les préliminaires de la paix. La jeune fille remet la palme au jeune homme, et devient sa fiancée.
Vous le voyez, c*est tout un poëme.
n est extrêmement rare que la femme nomade soit infidèle à son mari. La femme nomade est le conseiller, le soutien, le mentor de son mari. Le mari ne fait rien sans la consulter.
Beaucoup d'Arabes nomades n'ont qu'une femme. Certaines tribus, comme une ruche d'abeilles, ont une reine ; reine non proclamée, mais reine de fait, dont la voix est un oracle. C'est presque toujours utie vieille femme. Ici, vous le voyez, elle est bien femme, puisque Tintelligence survit à la jeunesse et à la beauté.
Le sultan de Tuggurt ne faisait rien sans consulter sa mère, qu'on appelait Lella-Aïchoucha (princesse Aichoucha). Un criminel qui parvenait à s'éva-
der et à atteindre le seuil de sa porte était sauvé.
Lorsque j*étais à Tuggurt, un domestique des îles Kerkenna mevola un cheval. Lesultan Abd*el-Rahmanben-Djellab fit courir ses esclaves après lui. On le suivit à la piste sur le sable, on le rejoignit au point du jour. Une lutte s'ensuivit, dans laquelle il perdit une oreille et fut pris. Garrotté, il fut placé en travers sur un cheval. On le ramenait prisonnier, et sa tête allait certainement suivre son oreille, lorsqu*en longeant la maison de Lella-Aïchoucha, il eut rintelligence de se laisser tomber sous le vestibule. Le vestibule était lieu d'asile; il fut sauvé. Cela se passait en 4 851 . Depuis, Lella-Aïchoucha a été assassinée par son neveu.
Mais revenons à mon ami le chérif Hussein, dont les femmes étaient venues visiter les curiosités de mon domicile pendant mon absence.
Aussitôt la prière dite, je le vis entrer chez moi. U venait voir démonter sa pendule. Après les compliments d'usage, je commençai l'opération. J'avais réuni tous mes petits instruments, étaux, touroe-
vis, limes. Au bout d'un quart d'heure, tous les rouages étaient étalés sur l'établi.
La spirale, c'est-à-dire le petit ressort qui sert de régulateur à l'échappement, était brisée. Je fis voir âu chérif les morceaux du ressort et par conséquent la blessure de la pendule. Je n'avais pas de spirale; je dis donc à Hussein qu'il me serait bien difficile de faire marcher sa pendule. Il tenait énormément à ce qu'elle marchât. Il m'offrait du fer-blanc. Je lui fis comprendre, en roulant du fer-blanc entre mes doigts y que le fer-blanc roulé ne se redressait pas, et par con* séquent manquait d'élasticité. Il était au désespoir. Je cherchai dans ma boîte à outils. Cette boite à outil» était l'objet de la curiosité générale.
C'était un coffre d'un pied carré à peu près, tout garni de fer, se soulevant sur des charnières de fer. Comme il renfermait toutes sortes d'outils, il était très-pesant, et chacun disait que c'était mon trésor. Or, ce trésor était à la merci de tout le monde. Plus d'une fois le chérif Hussein avait fait allusion à ce coffre, et m'avait donné les avis les plus paternels à
9M l'aaabie heukkuse.
son endroit II m'avait même engagé à le déposer chez lui, ignorant ce qu'il contenait. Comme tout le monde, il croyait à un trésor.
Quand il le vit apporter, il ouvrit de grands yeux, n allait donc savoir ce qu*il y avait dans le fameux coffre. Il y avait des outils de toute espèce. J'eus le bonheur de trouver un vieux ressort de montre, trop fort pour l'usage que j'en voulais faire. Je le détrempai à l'aide d'une lampe à esprit-de-vin, je le coupai avec des ciseaux, et je le diminuai à la lime jusqu'à ce qu'il fût surrivé au degré de force des morceaux survivants de l'ancienne spirale. Puis, je le retrempai, lui fis prendre sa place, en donnant au cbérif l'explication de son utilité, puis je remontai la pendule pièce par pièce. Le tout avait pris à peu près deux heures.
Maintenant il voulait la voir marcher. Les aiguilles firent le tour du cadran jusqu'à ce qu'elles marquassent l'heure, et, après avoir donné à l'aide de la clef le nombre de tours voulus, la pendule marcha. La sonnerie et le mouvement des aiguilles marchant
L*ARABi£ HEVftSUSE. 987
toutes seuks firent sur le chérif un effet merveilleux. Il y avait dix ans que la pendule n'avait ni sonné/ ni marché.
— Décidément, dit-il, tu es un osta^ tu es un mohmdis!
Ce qui, traduit en français, voulait dire : — Tu es un maître, tu es un vraf savant l En conséquence, il voulut emporter son horloge. Alors je lui expliquai qu'elle n*élait encore qu'en convalescence, et qu'elle avait besoin de quelques jours encore de mon régime pour aller bien tout à fait. Il insista pour l'emporter ; je cédai en promettant de lui donn^ des soins à domicile.
La grande insistance pour la possession de la pendale venait du désir de faire voir à ses frères quelle précieuse acquisition il avait faite en moi. Ce fut pour toute la soirée l'objet d'une longue conférence entre lui et ses frères. En me quittant, il me dit :
— J'ai encore bien autre chose à te donner à arranger; viens chez moi, et je te ferai voir tout Qda.
268 l'arabib heureuse.
Il û'y avait pas à reculer. Nous parltmes, le chérif et moi à cheval, Yachya sur son àne et portant Thorloge. Les esclaves nous suivaient à pied. Nous arrivâmes à la citadelle et nous montâmes à sa chambre. Il donna immédiatement des ordres. Les esclave» partirent comme une volée d*oiseaux. Les premiers qui rentrèrent apportaient le café. Les autres apportaient, qui un tourne-broche, qui des serinettes, qui des orgues de Barbarie, qui des ombres chinoises* qui des musiques de la Chaux-de-Fonds, enfin une bascule, enfin tout un bazar.
Le tourne-broche, qu'il avait reçu en cadeau d'un capitaine de navire, représentait pour lui une machine complètement inconnue. Il avait cependant une certaine idée de ce que cela pouvait être. Il prenait la broche pour un pal, et la mécanique pour une horloge dont le cadran aurait été égaré. Je lui dis que j'emporterais la machine chez moi, et que je la lui montrerais en fonction.
— Je t'enverrai non -seulement cela, dit-il, mais tout le reste. Je veux qjie tu me fasses marcher tout cela.
L*ARABIB HfURBUSB. 2G^
Après le toorne-brodie, la madûne qui Finquiélait était la bascule, n la prenait pour une potence perfectionnée. Tout cela prit le chemin de ma forteresse. J'oubliûs : il y avait aussi une lampe carcel. Il Tavait chargée jusqu'à la gueule avec du beurre, de Thuile, do suif, et enfin avec une bougie. La carcel était rabaissée au rang de chandelier; seulement eUe était bien plus incommode qu'un chandelier ordinaire. Celoiqui avait donné la lampe avait aussi donné douze on quinze douzaines de mèches; mais il avait oublié d'en indiquer l'emploi.
Je jetai plus particulièrement mon dévolu sur le toome-broche, sur la bascule et sur la lampe.
— Hais, lui dis-je, ces objets emportés, tu dois a?oirbien autre chose?
— Oui, dit-il, et tu vas m'étre bien utile. Viens avec moi.
Je le suivis. Il me fit entrer dans une chambre qui était une véritable exposition des produits de l'industrie de l'Europe. Il y avait des fusils de Lepage, des fusils Le Faucheux, des fusils Gosset, des pistolets
^70 L^AAAfilE HfiHBfiUSi:.
de Versailles el de Londxes, des pojrcelaiiies de Sèvres et de Chine, des verres de Veoise, des boites à liqueurs pour des gens qui ne boivent pas dé liqueurs; des fourchettes et des cuillers, pour des gens qui mangezit avec leurs doigts ; des services de Saxe et de Bohême, des nappes et des serviettes pour des gens qui ont pour table un «paillasson; plus, dix-huit cents exemplaires du Coran saisis sur un bâtiment anglais qui comptait en faire le commerce dans la mer Rouge; deux ou trois cents exemplaires de la Bible, en ao^fô et en arabe ; que sais-je encore !
Je commaiçai à mettre les fusils et les pistolets à part. Ils étaient à piston et à bascule. L'émir n'avait jamais pu s'en servir, n'ayant ni cartouches ni capsules. Je ne pouvais faire ni cartouches ni capsules, les cheminée en cuivre me manquant ; mais, en prenant les calibres, je pouvais faire venir tout cela d'Europe* Puis, je me retournai vers le reste de la boutique.
-^ Mais que faîs^tu de tout cela? luiidis-je.
— Bmn, ttt vois bien. Que veux-to que j^n fasse t
— Un musée.
— Qa'efil-ce que c*6st que cela lu muiée? Je lui expliquai ce que c*étaiL
— Ëh biett, je vais l'envoyer tout eela, tu ea fera» OBrauftëe, loi!
Je fus effrayé. J*en aurats eu pour uo mois, riea p'à maître ctiaque cbose à sa place. Cependasl j'avisai une petite tente, une tente du Bazar du voyage, uae tente de Godillot. U l'avait lûea recouniie pour me teate, mais n'avail jasiiis pu la faire mosler. Je pris la tente.
U y avait des glaces, des vases avec des fl^rs arttfidelles, du corail, des gi^ins d'ambre, des aiguilles à ooudre, des cadenas, tout jusqu'à des corses à metlre les souliens ; le tout par douzaines. Dans un coin, je découvris six fontaines à filtre. Je jetai on cri de joie.
— Qu'y a-Mlf me demanda Hussetn.
— Des fontaines à filtre! lui dû-je.
— Qu'est-<e que des fontaines à filtre ?
— Tu vearras! Fais-en porter une dans la saHeà r, et surtout une chez moi.
272 l'arabib heureuse.
— Hais j'ai des gargoulettes, me dit* il.
— Fais toujours porter les deux fontaines où je te dis.
Hussein appela ses esclaves ; il fit porter chez moi tout ce que je lui indiquais» paraissant profondément peiné que je refusasse le reste. • .
— J'en ai encore trois chambres pleines comme celle-ci, me dit-il.
Je découvris en outre trois caisses de bougies de rÉtoile. Le chérif connaissait parfaitement l'usage de ces bougies ; seulement, les croyant faites avec de la graisse de porc, il refusait de les brûler. Je fis ce que je pus pour le faire revenir de cette erreur. Ce fut chose impossible. Puis, sur un rayon, j'aperçus environ deux cents bocaux de fruits à l'eau-de-vie.
Pour le coup, je demandai à Hussein quel était le païen qui avait osé faire cadeau, à un homme aussi connu que lui pour sa dévotion, de deux cents bocaux de cerises, de pèches, de chinois et de prunes à Teaude-vie. C'était lui qui les avait commandés.
Un commis-vpyageuri américain faisant commerce
dans les toiles et les eaux-de-vie, après lui avoir vendu trois ou quatre mille mètres de toile, lui avait offert des fruits confits. Hussein avait cru que ces fruits étaieat confits dans le sucre (il aimait beaucoup les fruits confits dans le sucre j ; il avait répondu oui et fait sa éommande.
Vous savez le résultat. C'eût été à mourir de rire, si un musulman riait jamais.
Il avait, aussi des tapisseries superbes, mais il n'avait pas de tapissiers.
En attendant, les rats et les vers mangeaient tout cela. En outre, comme on n'entrait jamais dans ces chambres, elles étaient habitées par des scorpions, des mille-pieds, des salamandres, et cette espèce inoffensive de serpents qui recherche le voisinage derhomme.
La famille du chérif Hussein en avait à peu près autant. Je dus passer la revue de tous ces caravansé- ^ i.is. Le chérif d'Hodéïda avait un billard, avec billes, : eues à procédés, queues ordinaires, blanc et bleu. J a'7 manquait qu'une chose, c'était le tapis, qui i. \ ait été complètement mangé par les rats.
971 l'aRABIE HBDRSCrftB.
Le fils du cbérif Hussrïn avait utte ftftte «q ébène, montée ea argent , et un poUchioelie qn'il prenût pour un fétiche indien.
Le chërif Hammoud avail un Viokm sans cordas et un fusil à vent sans vent.
Le chérif Hasçan avait une paire de patins. I>cs patins, sous le 16* degré de latitude \
En somme, il y avait dans tout cela pour plus de six cent mille francs de cadeaux.
J*avoue que ce fut pour moi une journée originide. En dépit du chérif Hussein et de tous les cbérifs du monde, je me rappelai que j'étais Français, et je ris tout à mon sûse. De temps en temps j'étais rappelé k la gravité musulmane par les visages sérieux de Hussein et de Yachya.
Il y avait en outre des quantités de caisses de chocolat et de dragées, mais les caisses étaient vides.
Le cbérif aimait énormément les dragées et le chocolat. Bon nombre de cadeaux avaient été laits de bonne foi, mais il y en avait bien qudquesHBms aussi ^ qdi l'avaient été par malice.
L'ARABiB BBVmVfil. 275
Je rentrai cbez moi très-tard, et la rate tout à fait désopilée. Mon inspection m'avait pris les trois quarts de la journée.
Le premier objet que je comptais utiliser était le tourne-broche. Je cherchai un endroit où je pusse faire établir une cheminée. Ce n*était pas difficile à trouver dans ma forteresse. J'avais des maçons sous la main : en deux jours, sur le modèle que je donnai la cheminée fut faite, et le. tourne-broche monté.
J'oublie de dire qu'avant de quitter la forteresse du chérif, j'avais débarrassé Yachya de son horloge. Je voulais la placer à une hauteur de six ou sept pieds, mais Hussein voulut absolument l'avoir h la portée de sa main. Je fis selon son désir.
En cinq heures elle avait avancé de trois.
Le lendemain, le chérif Hussein m'envoya la pendule. Il était sept heures du matin, elle marquait mmuit. On aurait pu croire qu'elle ne retardait que de cinq heures. Point I die avançait de treize.
Je répondis que je savais parfaitement qu'dle devait
agir ainsi, et que c'était pour cela qne j'avais voulu la garder.
Et je commençai Topération du règlement de la pendule du chérif Hussein.
Ma position avait un côté grotesque qui ne me laissait pas tout à fait sans inquiétude.
Je n'étais précisément pas venu dans FYémen pour raccommoder des pendules, monter des tourne-broches et faire aller des serinettes.
Il est vrai que j'allais avoir une bien autre besogne!
J'avais fait dans la journée mes visites habituelles au chérif, mais je n'avais pas trouvé en lui la gaieté de la veille. En outre, il m'avait semblé qu'il avait quelque chose à me communiquer. Une ou deux fois, la chose, quelle qu'elle fût, était venue jusque sur ses
LARABIE HEUREUSE. 971
lèvres, mais toujours il avait retenu la confidence prête à se faire jour.
Le soir, après la prière, après le souper, je vis entrer Hadji-Soliman. Il m'annonçait ïachya. Je pensai tout naturellement que c'était le secret du chérif qui s'était fait homme et qui m'arrivait; je le reçus avec toutes les politesses que j'avais Thabitude de faire aux messagers de Fémir. Le café fut apporté à l'instant par Sélim. Yachya s'accroupit près de moi et nous restâmes seuls. Il paraissait tout aussi embarrassé le soir que Hussein Tavait été le matin. Après avoir parlé de choses indifférentes, il aborda la question.
Depuis qu'il était arrivé, il n'avait pas cessé de faire réloge du chérif, de son courage, de son grand cœur, de sa générosité, de ses exploits passés. A l'entendre, il me portait le plus grand intérêt, et n'attendait qu'une occasion de faire pour moi quelque grande chose qui réaUsât mes désirs. Puis il me parla de la famille, comme s'il eût été chargé de m'en faire la biographie. Ne pas confondre biographie avec apologie. Je ren-
yJ8 L*ARABIE HKQftBVSB.
diérissais sur tout ce qu*il me disait, et ce n'était pas chose difficile. Je n'avais qu'à me lou^ du cbérif, et il avait été avec moi d'une libéralité qui allait jusqu'à la prodigalité. Quant à la famille, je m'excuaais sur ce que, la connaissant mo^is et n'ayant point affaire à d\e, je n'avais pas sur son compte d'opinion bien arrêtée.
Ce n'était évidemment pas tout cela qu'il avait à me dire, mais comme un musulman ne doit jamais montrer d'impatience, j'écoutais avec le calme de la résignation.
Enfin, au moment du départ, il me dit tout bas à l'oreille, et comme si sans cette précaution quelqu'un pouvait nous entendre:
— Le chérif m'a chargé de te d^nander un conseil?
— A moi?
— Oui.
— Je suis un trop humble serviteur du chérif ponr me permettre de le lui donner.
— Alors tu refuserais?
*-Le chérif est mon seigneur, il peut ordonner.
l'aRABIS HEUftfiKSE. 279
— Le chérif est malade.
J'avoue gu'à cette ouverture je me sentis frissonner de la tôte aux pieds. J'avais quelqtues notions de médecine, mais je n'avais pas une assez grande confiance en moi pour entreprendre résolument la cure du premier personnage du pays.
— Malade ? répétai-je. Je l'ai vu aiyourd'hui et il ne m'a rien dit de cette maladie.
— Il n'a pas osé.
— Comment il n'a pas osé?
lia crainte redoubla. En Orient, la médecine a
* contre elle tons les désavantages qu'elle a dans les
mtces pays; elle a de plus les préjugés. Il y a toujours
à craindre que le malade ne suive pas les prescriptions
du docteur, ou que quelque charlatan, quelque fanati-
que, quelque derviche, quelque sorcière, ne substitue
une drogue de sa pharmacie à la vôtre.
Le malade continue d'être malade, guérit ou mewrt.
S*il continue d'être malade, c'est la foute du médecin.
S'il guérit, son heure n'était pas venue.
â80 L*ARABIE HEUREUSE.
S*il meurt, le médecin Ta empoisonné.
Il est ^ai que le chérif Husseïn>e m'avait pas paru disposé à mourir. Je rappelai tout mon courage.
— Voyons, dis-je à Yachya, qu'a-t-il?
Yachya s'expliqua.
Le chérif digérait mal depuis quelque temps. Cela me soulagea beaucoup.
— N'est-ce que cela? m'écriai-je.
Yachya me regarda.
— Comment, n'est-ce que cela î
En effet, il me venait une crainte. Ces gens d'Orient ne disent jamais qu'à demi, qu'au quart ce qu'ils ont à dire. Il faut deviner tout ce qu'ils taisent, et d'habitude ils taisent toujours le plus important.
— Hé bien! lui demandai-je, après?
— Il demande que tu le soulages.
— Il faut que je le voie.
Yachya sortit. Au bout de dix minutes, Sélim m'annonça le signal. Immédiatement je pris le chemin de la forteresse, disant à Sélim de m'amener mon cheval pour le retour.
Je trouvai le chérif couché sur son sirir, et paraissant souffrir beaucoup. Yachya était près de lui.
— Me voilà, seigneur, lui dis-je.
n me tendit la main. Je gardai la main dans la mienne : elle était brûlante ; le pouls était intermittent. Il y avait pléthore.
— Depuis quand as-tu cessé de bien digérer? lui demandai-je sans sourciller.
— Depuis deux ou trois jours.
— Hé bien! pour recommencer à digérer bien, tu vas jusqu'à nouvel ordrç te résigner à ne plus digérer du tout.
— Comment cela? dit Hussein avec une sorte d'épouvante.
— Quelques jours de diète absolue, des bains, des frictions sur Pépigastre, et cinq ou six pincées d*aloès, il n'en faudra pas davantage pour te guérir.
Le chérif suivit mon ordonnance, non sans regret, et au bout de très-peu de jours il digérait de nouveau, infiniment mieux qu'aucun de ses sujets.
La cure me fit la plus grande renommée près de
éeà frères, piès de aes parents, ffè% de tout le oMsIe. Je vis hmMi les effets de cette renommée.
— Hadji, me dit un matin le chérif , une de mes femmes est malade ; il faut que (u la guérisses comme moi.
Ceiut un bien autre frisson que le premier. IJoel- <iues détails en feront comprendre ta cause.
Prenons pour type le baren du chérif Hussèio.
Tout musulman, nous l'aTons dit', a droit à quatre femmes légitimes et à autant de concubines qu'il en peut mmrrbr. L'Orient, on le voit, n'a pas beaucoup <;hangé depuis le roi Salomon. Le divorce lui donne la faculté de renouveler à discrétion ses quatre femmes légitimes. Au reste, ce dtvorce, si commun chez -les ^ens vulgaires, est très-rare chez les nobles, et ne Vopëre que dans des circonstances de la pl«s haute gravité.
Le musulman qui a quatre femmes et un nombre
plus ou moins grand de concubines a deux hamms
séparés. Il y a plus, si les quatre femmes légitimes
ne s'entendent pas entre dles, il arrive qu^ leur
«donne à chacune son harem.
La vie des femmes et des concabines est exactement la même. Senlement le mari est engagé envers les femmes^ tiadis que le mattre ae Test pas en?ers las concubines.
Un article dn Coran, dit ceci :
€ 0 croyants ! il ne vous est pas permis de Tons constituer héritier de tos femmes contre leur gré, ni de les anpécher de se marier afin de leur rayir une partie de ce que yous leur avez donné, à moins qu'elles ne soient coupables d'un crime manifeste. Soyez bon- Bêtes dans vos procédés à leur égard. » [Chap. IV, V.28.)
La femme qui croit sous ce rapport aTolr à se plaindre, se plaint d'abord à ses parents, puis, si cela ne suffit pas, se plaint au cadi, qui prononce le divorce. Cependant la femme a plus de peine à divorcer que l'homme. L'homme n*a qa*à dire ces paroles devant deux tânoins ou le cadi :
— Je te répudie !
n est vrai qû*il ne prononce presque jamais ces paroles que dans un moment de colère.
284 l'arabib heureusb.
Revenons à l'intérieur des harems.
Nous avons dit que la vie des femmes légitimes et celle des concubines était exactement la même.
Disons de quoi se compose cette vie.
Les femmes ont leur costume de nuit et leur costume de jour. Elles couchent tout habillées sur des divans ou des tapis. Lorsqu'elles sont en bonne intelligence, elles couchent généralement dans le même appartement. Quant aux concubines, quand elles sont en trop grand nombre, on les divise. En même temps que le jour, elles se lèvent. De même, presque en même temps que lui, elles se couchent. A peine levées, elles reçoivent les ordres de Vatnée des femmes, de la Validé. Celle-ci a presque toujours son appartement séparé des autres. Ces ordres de la Validé, h&tonsnous de le dire, sont toujours pleins de convenance.
La Validé légitime ne commande qu'aux femmes légitimes et aux esclaves de sa section. Les concubines ont leur Validé comme les femmes légitimes, et de plus la favorite. Quelquefois la Validé et la favo» rite sont la même femme.
LARABIB HEUREUSE.
La Validé des concubines a ses esclaves auxquelles elle commande de son côté. Les unes alors s'occupent de la nourriture de la journée. Cette nourriture se compose en général de riz, de viande de mouton l)omlli ou rôti, de viandes en sauces sucrées, où les corps gras sont prodigués id'une manière superflue, de légumes et de concombres en quantité, de pâtisseries de toute sorte, de crèmes à la rose, à la fleur d'oranger; de fruits : oranges, raisins, grenades, pèches, melons excellents; de confitures de toute espèce, de dragées, d'amandes sucrées, enfin du plat de prédilection : Yacida.
L'acida est un gâteau de froment cuit à Teau, sans croûte, ayant la forme d'un baba, avec un trou au milieu. Ce trou est rempli de miel blanc. On recouvre le tout de beurre ou d'huile d'olive. Les convives se placent autour, puisent avec les deux doigts dans le trou à miel et tirent à eux.
Les femmes en général sont très-gourmandes. Ce sont les esclaves qui font la cuisine. Les femmes ne s'en mêlent que pour diriger, ou en amateurs. Sou-
vent elles se ctorgent cependant <te oerteins petits plats fins destinés an mari. Seulement le nuui se <léfle presque toujours de ces pbtts fine.
Les femmes parfois, à Taide de leurs esclaves nègres, se procurent des poisons très^ubtils. Ceci s'applique surtout aux femmeë turques et aux femmes persanes, qui, à Taide da poison, se débarrassent quelqtreféiB de tour mari, souvent de leuw rivales. Seulement, torsqU'il arrive à une femme d'empoisonner son mari, pacha, vizir, etc., elle n'est que l'instrument d'une puissance supérieure.
C'est ainsi que la fille de Méhémet-Ati empoisonna son mari le defterdér (ministre tfÉt«l), te premier jour de ses noces. C'était Tordre du paciha.
En effet, ledefterd&r n'était pas un ministre commode. Il passait pour l'homn» le plus criid de TÉgypte, et en était liteoi certainement Thomme le ptas détesté en même temps que le plus traint. Son seul ami était un lion, lion charmant pour lui, i^o^essMit comme imch8tpoursoQmaltre,ma(is qui, mr un^signe de ce maltus, montait en pièœsceluiquiluiétâil^fêrignë.
Le {mGb& eut peur du def terd&r et te Biaria à si Me. Le lesdemaiB, il n*y avait plus de ctefterd&r, eC le lion était dans Tuée des cages de la eitaddie du Caire.
C*est aiQ3i ac^ (fu'und des sultsuses de Sélim empoisoima la favcNrite dans une orange, qu'elle partagea ayec un couteau dont un côté de la lame était empois senne, mangeant eUe-méme la partie qu*a?ait touchée le côté innocent de la lame. Mais revenons.
Le repas du matin terminé à neuf ou dix heures,. tes femmes i^ préoccupent de leur toilette.
En général, pour cette toilette, elles se rendent Tune à l'autre le service de femme de chambre, se mutant les cheveux et se parfumant, s'épilant, se pëgnant les yeux, se peignant les ongles, et se mettant des mouches mutuellement. Ce sont des enfants qui jouent à la poupée Tune avec Tautre.
Lorsque tout cela est fini, viennent le café, les ehibouques, les narghilêhs, les sorbets, les cdissolettes. Puis les unes se racontent des histoires; les autres regaident par lea grilles de leurs moucharabies, aga-
S88 l'arabie heureuse.
çant les passants quand elles peuvent. D'autres brodent, d'autres jouent de la guzla et chantent. Ces différents divertissement sont coupés par les visites de leurs amies.
Les femmes des harems ne sont point prisonnières comme on le croit. Elles sortent quand elles veulent, mais voilées, et accompagnées d'eunuques. Remarquez que le voile n'est point une gêne, et que l'eunuque n'est point un geôlier. Le voile est une coquetterie; l'eunuque est un défenseur.
Quand une visite arrive, on se fait des salamalecs» on s'embrasse, on bavarde, on danse. Les danses sont charmantes.
Pendant la présence des étrangères chez les femmes, la porte est interdite au mari. Les babouches sont à la porte, indiquant qu'il y a visite.
On arrive ainsi à la sieste.
Quand il y a visite, les visiteuses font souvent la sieste avec les visitées.
La sieste dure jusqu'à trois heures. Pendant ces trois heures, le silence le plus profond règne dans le
L*ARABIB HEUREUSE. S89
^ais; personne n*est visible, tout est suspendu : c'est le château de la Belle au bois dormant. La prière de Fasser est le signal du réveil- Tout le monde fait ses ablutions.
Après la prière, — l'ablution vient auparavant, — on dtne, les femmes chez elles, les hommes chez eux. Les enfants dînent avec les femmes, les esclaves dînent ' après tout le mondé et mangent les restes. Les dîners sont toujours excessivement copieux ; il faut qu*il y ait de quoi manger pour les maîtres, les maîtresses, les enfants, les esclaves et les pauvres.
Le dîner fini, les visites recommencent, et la soirée ^ passe en musique, en danses, en chants, en jeux i'ëchecs, en jeu de dames. Toujours quelque histoire serpente au milieu de tout cela.
La nuit venue, les femmes à leur gré se couchent oa veillent. Celles qui se couchent dorment ou révent. Celles qui veillent, brodent, continuent une partie commencée, bavardent ou lisent. Celles-ci sont trèsrares. Ce sont des Européennes ou des créoles. La nlère du sultan Âbdul-Medjid était une créole
990 l'aRABIB HSeRBUSE.
de la Martinique. Elle avait été prise par un corsaire et vendue au dey d'Alger, qui l'avait envoyée en présent à Mahmoud.
De même, la mère de l'imam de Mascate actudlement régnant était une créole.
L'histoire de cette créole est assez bizarre. Elle avait épousé un Anglais de la Réunion. V Anglais voyageait pour son plaisir. Arrivé à Mascate, et ayant épuisé son argent et son crédit, il proposa à feu l'imam Séïd-Séîd de lui vendre sa femme. L'imam demanda à voir la marchandise. Il fut convenu que, si cette marchandise plaisait à l'imam, il payerait trente mille thalaris à l'époux et que la femme lui appartiendrait. Les uns disent trente mille, les autres quarante mille.
La femme alla au-devant des projets du*mari. Elle exprima la curiosité de voir un harem. L'Anglais s'offrit à lui procurer ce plaisir. En effet, i7 obtint dé l'imam de Mascate une permission pour sa femme. La créole entra dans le harem. Le harem se referma sur elle ; on ne la revit jamais.
&'ARABIB HiVUBVSB. SI4
le lendeiimtD, fABftais partit, on me le reril jamais BOQ pias, à Hascale, du motos.'
Da jour, dans an moment d*in1imité, et comme je disms à SSid-Séïd qû'û derût enroyer en France ses enfants pour les faire instmire, feus l'occasion de Ini demander des nouvdles de cette créole. Elle était mcHTte depuis 4843, et il la regrettait beaucoup. Hais n'anticipons pas déjà sur cet épisode auquel nous revenons tout au long dans nos Mystères du Sésert^.
Sainl^ant en s'apitoye en France sur le sort des fRDttes du harem. On a parfoitement tort. Est-ce la rivalité qui peut les rendre malheureuses f On ne sait pas en Orient ce que c'est que la rivalité à la façon 4onl BOUS l'entendons. D'ailleurs la rivalité de l'Européen devenant amoureux de toutes les femmes fB'il ceoGontse est bien autrement grave pour la mattresse ou pour la femme que la rivalité du harem; dmpÊB femme au moins ccmnatt sa rivale.
1 Chei Dentn, éditenr, Psdais^Rojra).
29t l'aràbie heureuse.
Puis la maternité les dédommage. Bn Oneat, Vinfanticide, cette plaie de notre société moderne, celte suprême et effroyable ressource des filles-mères contre le déshonneur, Finfanticide est à peu près inconnu. Enfin, là-bas, toute femme qui est mère ne peut plus être vendue. Un garçon met la favorite audessus de toutes les autres, et Fépouse devient sultane.
Cela posé, parlons de la malade dont Hussmn voulait me faire entreprendre la guérison.
J'ai dit que la chose était bien plus grave encore à l'endroit d'une des femmes du chérif qu'à l'endroit du chérif lui-même. Je lui exposai à Finstant même et sans détours la situation.
—Écoute, lui dis-je, tu me proposes une chose que, comme musulman, je ne dois pas accepter. Dispensemoi donc de cette cure.
— C'est que c'est ma plus jeune femme et celle que j'aime le mieux.
— Si tu veux absolument, je forai ce que ta voudras; mais, encore une fois, je ne réponds de rien.
— Je vais te conduire chez elle.
Il n'y avait rien à dire à cela. Je mlDclinai.
Ud eunuque fut envoyé pour prévenir la malade de se tenir prête à me recevoir.
A notre arrivée, nous la trouvâmes couchée sur un lit, un véritable lit, un lit de fer. Elle était complètement enfermée sous une moustiquaire.
La chambre n'avait qu'un demi-jour, ce qui fait qu'il était impossible de rien voir. Je fus dans la nécessité de demander de la lumière, ce qui étonna beau-coup la malade et les eunuques ; aussi hésitaient-ils.
Le chérif leur donna Tordre d'apporter des chemda. C'est le nom arabe de la cire. Us approchèrent des sièges du lit de la malade et se retirèrent.
Cette chambre, tout en conservant le luxe arabe, était meublée à l'européenne. Les divans qui régnaient tout autour de la chambre, les tapis de Perse étendus sur le plancher, protestaient contre les sièges et le lit à la française. Ce lit était placé entre quatre colonnes de granit grosses comme moi par le milieu du corps, qui, tout en formant un dais, supportaient le plafond. Entre chaque colonne il y avait des dra-
â94 L*ÀRÀBIE H£OR£U«r.
peries d'étoffes de Flnde extrêmement cicbcs» Sor Ses étagères européennes, placées entre tes fenétreB» étaient des étagères arabes suppoitaat des potéelâiaes de Chine et du Japon.
Dftns tous tes coins de Tappartemei]^ il y aivait de petites tables en nacre de perte. Siur cteeiiBe de «s petites tables étaient placées des aiguteres œ eum-e avec teurs bassins. Ces aiguises *s<mt, on te saîi, d'une forme charmante. Des parfums birûkieiit dans des cassolettes.
C'était nouH^eutonent du luxe, mais de la supov stition.
Les parfums neutralisent l'^tet dm mauvais œil; dam en Arabie et en Afrique, nazar daibs l'Inde.
Les parfums qui Inrûlaient étateot te parfums usités em pardi cas : la myrrhe, l'encens, te benjoin, le e^rsx. La myrrhe sent la yiolette, te styrax, la rose. Les murs étatent ornés, outre les étagères, de grands év«n* tails de piumes d'autruebe. Le plafond était ea tais scitlpt^ pesAt deceoteius vires, arecdesioKruali^iis ^glaee.
l'a%ABIE BfiDREUSE. 295
Kùm étions rmiuuÈl dans l'OrieiUdes Milk et une
MainlenaDl, eeUe chambre, était-ce celle de la fatentet âail-ee celle du maître? Je restai indécis pmr le moment Plus tard, je le demandai à Yadiya. Citait la diambre du maUre. Elle avait quatre portes (ttcoqées^ dans la mmraille, iimsibtes âerrièie des fideanx.
L'une coiiduisait chez ks conctibiiies da diéiif, Taotre chez ses femmes légitimes, la troisième à son trésor, et la quatrième lui servait d'issue.
Les chem&as apportés, on nous laissa seuls, ai-je dit. , *
AkM» s'établit entrele chérif et safemme un dialogue préparatoire dans lequel il lui disait de ne poivt avoir pev. C'était moi qui l'avais guéri de ses te&teors de d^fesâoB, et j'allais probablement pouvoir en faire SQtBoitpÉDiir çlle. Eue répondait à pdne^ et par ce léger gHHHiSl^&e^ Bs^in^ aux femmes arabes, et qui semble plutôt le chant d'un oiseau qu'une lasgue
396 l'àrabie heueeuse.
Je priai le chérif de lui demander sa mmn. Le chérif la lui demanda. Hais, bien que celui-ci insistât . pour que cette main me fût donnée» il y eut une longue hésitation, et, quand elle se décida à la passer sous la moustiquaire, ce ne fut en réalité que le bout des doigts qu*elle me donna. Je fus obligé d'attirer le bras vers moi afin d'arriver jusqu'au pouls, ce qui lui fit jeter un petit cri, moitié d'impatience, moitié de peur. Le chérif la calma du mieux qu'il put.
Le pouls était extrêmement agité, mais il me fut impossible de faire la part de la maladie et la part de l'émotion.
Je fis quelques questions au chérif.
Il me parut évident qu'elle était atteinte d'hydrepisie, ou malade d'un squirre.
Dans l'un ou l'autre cas , la maladie était mortelle, surtout avec le peu de ressources qui étaient à ma . disposition. Je m'abstins de faire partager mes craintes à la femme, me réservant de dire à Hussein ce que j'en pensais.
Cependant je demandai à voir la langue. C'était une.
grande affaire. Comment me montrer la langue sans me montrer le visage? et montrer son visage c'était pour la femme du chérif plus que péché mortel.
On trouva un expédient. On fit un trou au voile, et et à travers le voile la tnalade fit passer sa langue. Elle était très-blanche et très-chargée. Elle me confirma dans mes craintes.
Je demandai à voir les pieds. Je m'attendais à les trouver gonflés. Ce fut une nouvelle négociation à entreprendre, mais moins difficile à mener au but que celle de la main et de la langue.
C'était bien une hydropisie arrivée au second degré.
En France, gr&ce à )a ponction, la femme eûjt pu vivre encore un an ou deux, guérir même. Là-bas c'était impossible, et, sous cette latitude tropicale, elle avait à peine pour six mois d'existence.
Je me retirai avec Hussein.
De retour chez lui, il m'interrogea. Je ne lui cachai point la position dans laquelle se trouvait sa femme ; je lui dis que mes connaissances médicales et mes
tt8 L'âRABII HBUREV8««
mûfjem d'action sur la maladid étaient ms«ffi8aalB,<t ^*il fallait tout remettre entre les mains de la Ppo- ▼idenoe.
Je lui expliquai de quelle façon m eût en France traité la midadte. Je lui donnai une idée de ht ponction. Mais je lui ^clarai que je ne me regardais pas comme un chirurgien assez habile pour en fsôre osage.
— Ainsi, me demanda-t-il, il n'y a pas d'antre
— Je n'en eonns^ pas.
— Et tu ne peux rien lui donner qui la soub^î
— Qui la soulage, si ; mais qui la guérisse, non.
— Fais ce que tu pourras.
— Je te préviens que ma pharm»sie est tit>p pauvre pour donner à ta femme un long soulagem«t. il me faudrait aller à Djedda, ou tout au meim yenvoyer quelqu'un de confiance.
— Tu peux disposer de Mansour, c'«â le jiv» intelligent et le meilleur de mes serviteurs.
— Mansour partant immédisaemenjt, naf hanMOie suffira juMpi'aii mâsiei^de son retour.
— Fais une note, non-seulement de ce qn'ille faudra pour elle, mais encore de ce qu'il te faudra pour toi et pour moi.
récriris k H. Serkis, établi médecin et pharmacien à Djedda, le même qui m'ayait servi d'intermédiinre avec Osman-Pacha pour me conyertir à rislamisme. Le même soir, Mansour partait k dromadaire. Il devait faire le voyage par terre. En distance directe, il y avait d'Abou-Arich à Djedda environ cent vingtcinq lieues. C*était l'affaire de quinze jours, aller et revenir.
En attendant, j'ordonnai des teintures de sciUe et de digitale en compresses; puis des pilules de même composition. J'ordonnai les plus grandes précautions dans l'administration de ces pilules.
Dès le lendemain, il y eut soulagement. Ay bout de quelques jours, l'hydropisie diminuait sensiblement. Le chërif était heureux et croyait sa femme guérie. Je ne voulais pas qu'il le crût. Je le ramenais jdonc incessamment à la réalité.
Les médicaments arrivèrent de Djedda le seizième'
jour et furent employés. Mais ce que j'avais prévu arriva. Après des alternatives de bien et de mal, la femme mourut au grand désespoir de Hussein.
Cependant le chérif et moi nous avions pu reprendre nos travaux. Nos travaux, on sait quels ils étaient. Je ne m'y appesantirai donc pas davantage.
Nous fîmes faire des quantités immenses de poudre, et je fis fondre &j)eu près quatre à cinq mille boulets de tout calibre. L'argile que j'avais mélangée à sa terre l'avait rendue excellente.
Le projet de barrage du détroit fut complètement abandonné, et j'écrivis à mes amis en France pour avoir des ouvriers fondeurs et mécaniciens, et arriver à mes fontes de canons. Je ne reçus jamais de réponse, et le cbérif Hussein attend encore ses ouvriers et ses mécaniciens.