‹ L'Arabie heureuse (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · THE NEW YORK · texte numérisé non relu

THE NEW YORK

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TiLDtN F0UNDATI0N3.

L'iVRABIË HEUREUSE

Je reçus un matin la visite du jeune Âbd'el-Mélek, neveu de l'émir, et fils du chérif Abou-Taleb.

J'ai dit combien m'avait paru intelligent ce jeune €t bel Arabe. J'ai dit avec quelle attention il avait suivi toutes mes démonstrations, et l'intérêt qu'il avait pris à la réussite. Il avait suivi avec la même attention tous les travaux qui s'étaient exécutés à la suite de ces essais. Pendant mon absence, il n'avait pas quilté.pour ainsi dire les ouvriers, et j'avais su qu'en toute occasion il avait pris chaudement mon parti.

â L'ARABIE HEUR£USE.

Cependant il n'était jamais venu qu*avec son père. Je connaissais assez les Arabes pour savoir que sa visite ainsi isolée signifiait quelque chose. Je le reçus avec toute la considération que je devais au neveu du chérif et à un jeune homme dont Yachya m'avait fait réloge. J'en étais arrivé à une certaine intimité avec Yachya. J'eus du reste à me louer constamment de lui.

Le jeune homme vint droit à moi, et, contre l'habitude arabe, aborda franchement la question.

— ïïadji, me dit-il, j'ai besoin de tes conseils.

— Ce n'est point pour maladie, je l'espère, lui répondis-je. Ta figure, en ce cas, donnerait un démenti à tes paroles.

— Non, me répondit^-il, le corps se porte bien, mais le cœur est malade.

Je compris qu'il allait être question d'amour. Je craignais qu'il ne vtnt me demander quelque talisman, quelque fiiure, quelque amulette.

Je fus vite détrompé.

— J'aime, me dit-il» une jeune fille d^une des tribus du Djebel-Orra.

LÀRABIE HIURSDftE. 3

— Noble?

U rougit.

— NoD| dit-il en baissant les yeux.

— Eh bien I lui dis-je, que ras-tu faire T -* C'est là-dessus que je riens te consulter.

~ Il faut d'abord que je sache comment tu Tas connue.

Alors il me raconta toute Thistoire; histoii^ d'amour, la même partout, excepté dans les détails, trame sombre relevée de broderies d'or.

Le jeune homme était chasseur, chasseur téméraire même. Souvent avec ses nègres il disparaissait pendant trois ou quatre jours dans les montagnes, et revenait avec des bouquetins ou quelque panthère. Chasse périlleuse dans l'un et l'autre cas. Pendant une de ces chasses, il avait vu Quemar. (C'est un des npms les plus resplendissants des Arabes : il veut dire la lune.) U l'avait rencontrée portant à HAûger à son frère qui gardait des troupeaux, et au xû/ment où il venait de tuer une panthère qui lui anât enlevé une br^i^.

C'était ane sijnple famille de pasteurs. Mais, toute fille de laboureur, toute sœur de pâtre qu'elle était, elle avait de beaux sourcils qui se joignaient au-dessus du nez, de beaux et grands yeux qui étincelaient comme <^s diamants noirs, un nez droit, ufie bouche ornée de dents magnifiques, une taille souple comme la tige d'un palmier, et des cheveux qui, lorsqu'elle les dénouait, tombaient jusqu'à terre.

Son costume était celui de la fille de Laban, le costume de la Bible.

Les deux jeunes gens, s'étant rencontrés une fois, se rencontrèrent souvent. Les rendez-vous de chasse devinrent des rendez-vous d'amour. Souvent elle se risquait avec lui, le suivant dans la montagne, ne revenant que le soir quand elle eût dû revenir avant la sieste, et s'exposant alors à toute la mauvaise humeur de son père.

Les troupeaux étaient à quatre ou cinq lieues do douar, et le frère ne revenait qu*au bout de trois mois. Tant que le frère ne revint pas, le père ne put pas

LÀRABIE HBURBU8I. 5

être renseigné ; mais, le frère de retour, il apprit tout.

Dès lors Qnemar fut séquestrée et les jeunes gens ne se virent plus, ou plutôt ne se parlèrent plus; car ils se revirent, mais de loin. Les jeunes gens du douar prévenus faisaient le guet avec le père et les autres frères. £t chacun faisait ce guet avec d'autant plus d'acharnement que la tribu était hostile au chérif Hussein. Or, le jeune homme était pris et bien pris ; il voulait, à quelque prix que ce fût, épouser Quemar.

Maintenant, ce qu'il attendait de moi, c'est que je parlasse en sa faveur au chérif Hussein, afin que le chérif Hussein en parlât à son père. Lui n'avait encore rien dit à personne de toute cette idylle. Je l'interrogeai à l'endroit de la jeune fille.

Elle éprouvait, de la part de son père et de ses frères, et même de la tribu, les mêmes. obstacles qu'Abd'el-Mélek craignait d'éprouver de la part de sa famille. Il avait, lui, en outre de l'inimitié, à vaincre la distance. Au reste, j'ai, baptisé ce roman du nom

6 VàIÀBIE HB9RKUSE.

didylle. Abd'd-Mélek déclarait qu'il fuirait avec Q«emar, et que, s*il le fallait, il se ferait berger.

Sa confiance en moi m'honorait infiniment, mais il me chargeait là d'une mission on ne peut plus délicate, n est rare que les hommes dans la position du chérif Hussein n'aient pas des projets de mariage arrêtés d'avance sur les membres de leur famille.

^Laisae-'moi quelques jours de réflexion, lui dis-je.

— Combien de jours veux-lu ?

— Laisse-moi trois jours et la permission de consulter un ami.

— Dis-moi le nom de l'ami.

•^ Yadbya.

Il réfléchit un instant, puis :

—Fais comme tu voudras, dit-il.

Il fit quelques pas vers la porte et révint* ~ Je n'ai d'espoir qu'en toi, me dit-il; si tu ne réusiis pas, je ne prendrai plus conseil que de moi. Bt il sortit.

Je me rendis chez le chérif comme d'habitude.

L*ARABIB HEUREUSE. 7

J'étais en retard ; aussi, au moment où je sortais, visje le drapeau rouge qui m'appelait. Lorsque j'arrivai, le chérif était avec son fils et Yachya. A peite fus-je entré, que le fils du chérif salua et se retira. En le voyant se retirer si tôt, je craignis que le jeune prince n*eût quelque jalousie contre moi.

Rien n'eût été plus naturel. Le commandement que son père m'avait donné me faisait soo égal au point de vue moral, et au point de vue politique son supérieur. Il est vrai qu'il me donna la main en sortant, et qu'ir accompagna cette marque d'amitié du plus gracieux sourire. Mais tout cela ne prouve rien de la part d'un Arabe. Je résolus de ne pas tan}er h lui faire ma visite. Dans ma précipitation, je le suivis des yeux jusqu'à ce qu'if fût sorti.

Quand je me retournai, je vis les regards d Yachya fixés sur moi.

— Eh bien I ma pendule? demanda le chérif.

— Elle n'avance plus que d'une heure sur vipgtquatre, lui dis-je; tu vçis que c'est un grand progrès.

— Quand pourras^tu me l'eayoyerî

8 L*ARÀBIB HEUREUSE-

— Dans deux ou trois jours. Outre la réparation que j*y ai faite, je l'habille d'une botte.

— Tu es donc tailleur aussi? dit-il en riant.

— Tailleur pour pendules.

Yachya se mit à rire à l'exemple de son mattre. £n sa qualité d'Indien, il était infiniment plus rieur que ne le sont les Arabes.

— Par exemple, ajoutai-je, si tu veux me faire l'honùeur de me venir voir après-demain matin, tu pourras la faire emporter.

— Tu as quelque chose à me faire voir? ^

— Ce que j*ai à te faire voir ne sera prêt que dans quarante-huit Heures.

— J'irai; à quelle heure veux-tu que je vienne?

— A dix heures.

— Avant mon déjeuner?

Il appuya sur le mot.

On voit que je l'avais complètement guéri de ses ie{}teurs de digestion.

— Avant ton déjeuner. Yachya sera des nôtres, ainsi que ton fils, si tu veux le permettre.

— Nous irons.

— Tu connais, continua-i-ii ensuite» les affûts de mes canons?

— Oui, et même je les trouve horribles.

— Connais-tu un modèle plus commode?

— Je comptais t'en parler et te proposer des affûts dans le genre de ceux dont on se sert dans mon pays. Seulement, il mS faut des madriers et des poutrelles en chêne, et, de plus, tes meilleurs menuisiers.

— J'ai tout cela, me dit-il, et vais donner des ordres pour que tu puisses en disposer.

— Désires-tu des affûts de rempart ou des affûts de campagne?

— Des affûts qui puissent servir aux deux usagos à la fois; mais il les faut aussi légers que possible, de façon à ce qu'un chameau, deux au plus, puissent les traîner.

— Combien t'en faut-il?

— Une douzaine.

— Je les ferai confectionner.

— Hais les roues, comment les fera-t-on?

40 l'àrabie HKUREuae.

— Dans ce pays, où il fait trës-c^aud, les roues en bois se brisent vite ; si l'on pouvait s'en procurer en fonte?

Le chérif alors, s'adressant à Yachya, lui demanda si Ton ne pourrait pas faire venir des roues de Tlnde. Il en fallait quarante-huit en tout: vingt-quatre grandes et vingt*quatre petites.

Tacbya ne répondit rien.

Alors le chérif Hussein eut une idée lumineuse.

-^ Mais, dit-il, pourquoi nous préoccuper des roues? Pourquoi ne pas placer nos canons sur des tratneaux?

En effet, les tratneaux glissent admirablement sur les sables, tandis que les roues s'y enfoncent jusqu'au moyeu*

— Par ma foi! lui dis-je, tu as plus d'esprit que moi; je n'y eusse jamais pensé.

— D'autant mieux, ajouta-t-il, que dans la montagne on placera les canons tout montés entre deux chameaux de file.

— Hais, diS'je, si tu veux ce que nous appelons.

l'arabik heureuse. 14

wWt de TartUIme de campagne, nous pourrons pltoar tas cinq ou six pierriers de cuivre et les faire pivoter sur des selles élastiques. Les Persans ont toute une artillerie ainsi équipée.

— Tu as donc été en Perse ?

— Pas encore, mais je sais cela. Nous laisserions tes grosses pièces sur leurs a£Fùts ordinaires pour la défense de tes villes, et nous utiliserions seulement tes pièces de quatre et tes pierriers.

La chose fut arrêtée ainsi. Croyant qu*il n'avait plus rien à dire, je me retirais. Il m'arrêta.

— Attends, dit-il, j*ai qu^que chose à te montrer, n sortit.

Je profitai de ce moment où il npus laissait seuls pour me retourner vers Tachya.

•«- J*ai à te parler, lui dis-je, *^ Veux-tu que je passe chez toit

— Viens partager mon dtner.

— J'irai.

Le cbérif rentra; il tenait à la main un petit sac. Ce petit sac renfermait plusieurs échantillons de mi-

lierais et de cristaux. Ces échantillons proyenaient des montagnes de Djézan ; il y avait de la houille et du fer. Mais ce qu'il avait à me montrer, c'était un fragment de roche, couleur d'or.

— Qu'est-ce que cela? me dit-il.

Je regardai l'échantillon et compris l'espoir d'Hussein.

-- Cela ressemble à de l'or, lui dis-je, mais je doute que cela en soit.

— Si ce n'est pas de Tor, qu'est-ce donc ?

— Il m'est impossible de te le dire, n'ayant point le médicament nécessaire.

J'aurais dû dire réactif, mais le mot n'a pas son équivalent dans l'Yémen .

— Qu'est-ce que ce médicament?

— Une certaine eau que nous appelons l'eau forte, et une certaine pierre que nous appelons la pierre de touche.

— Comment opère-l-on ?

— On frotte le métal sur la pierre, puis on y met une goutte de cette eau, qui, lorsque c'est de l'or, lui

laisse tout son briUaut; lorsque c'est de Targent, produit un bouillonnement qui Tefface, et qui, lorsque c*est du cuivre, produit le vert-de-gris.

— Hum I fit Hussein.

— Si tu veux, continuai-je, j'enverrai cet échantillon à Djedda pour le faire analyser.

— Soit, dit-il.

Puis.il me remit réchantillon.

Alors, les uns après les autres, il me fit voir tous les fragmentsqueicenfermait le sac, m*interrogeanl sur chacun d'eux.

. Je lui montrai la houille.

— Voilà ce que tu as de plus précieux, n me regarda avec étonnement.

— Plus précieux que For? dit-il. .

— Plus précieux.

— Il y en a des couches, je ne sais pas en quelle quantité, mais mes travailleurs me disent qu'il y en a beaucoup.

-- Tu sais que c'est avec cela que les Anglais font marcher leurs bateaux à vapeur?

44 l'arabie heumuse.

- ^ Oui, c*68t da fahktn-el'hadger (da eharboo de pierre).

• J*ayais déjà constaté la présence de la houille dans rtle Djebel-Haçan, et, d'après les habitants du pays, il devait en exister au Djebel-Tarr, à Ftle Camëran et à nie Zobéir.

Les autres échantillons étaient du sel gemme, du cristal de roche, des cailloux et des agates. Lorsque j*eas passé en revue tous ces fragments :

•^ Maintenant, dit-il, j'ai bien autre chose à te dire.

Comme on le voit, c'était le jour des confidences.

— Parle!

— On a trouvé une source de lait dans la montagne.

Je le regardai en face.

— Tu plaisantes?

^ Non, sur ma parole, ^ (hirAllah.

-^ Et qui a trouvé cela?

— Un vieillard respectable.

^ De quel pays?

— Un musulman des montagnes de Nedjôd^

LARitlE HE0KiUSE. 45

— Et c'est dans lès montagne» de Nediéd qu'est la source de lait f

— Oui I

— Ton vidllard est un imposteur.

— Comment, un imposteur?

— n est impossible qu'il y ait du lait dans la montagne.

— n y en a cependant.

— Il n'y en a pas !

— n l'a vu.

— Il ne l'a pas vu!

— C'est un homme à barbe blanche.

. — Cda prouve qu'il ment d^uis longtemps.

— Quel intérêt aurait-il à mentir?

— L'intérêt de te soutirer de l'argent. Combien lui as- tu donné?

— Qui t'a dit que je lui avais donné^quelque ehose ?

— Ta persistance à le croire.

— Je lui ai donné comme aumône.

— L'aumône n'en est pas une aux mains des intrigants.

— Alors tu ne crois pas?

— Je fais plus que de ne pas croire, je nie. Et je lui citai Farticle du Coran :

« Quand tu les vois (les hypocrites), leur extérieur te plait ; quand ils parlent, tu les écoutes volontiers... Ce sont tes ennemis. Évite-les. Que Dieu lès extermine ! Qu'ils sont faux! (Ch. lxiii, v. 4). »

La citation parut le faire réfléchir.

— Tu as raison, dit-il, mais tout est possible à Dieu.

— Oui, mais Dieu est logique. Du moment où il a mis le lait dans les mamelles des animaux et dans le sein de la femme, il n'a pas dû le faire couler & flots de la terre.

— Je te dis que le vieillard Ta vu.

— Écoute, lui dis-je, je te parie ma tête contre la sienne que cela n'existe pas.

— Hum ! fit encore Hussein.

— Le vieillard est-il ici ? demandai-je.

— Il est devant mon palais.

— Veux-tu le faire appeler?

L'ARABIE HEURECSB. 47

Hussein frappa dans ses mains; un esclave entra. '

— Va, dit-il, me chercher un vieillard à barbe blanche que tu trouveras devant la porte.

Dix minutes aprë^, un homme de soixànte-dix ans, d'une figure vénérable, ayant une longue barbe blanche qui pendait jusqu'à la ceinture, fut introduit. Il s'approcha d'Hussein et voulut lui baiser la main» Hussein la lui relira, nor? pas qu'il le tint pour imposteur, mais à cause de son grand âge.

Pendant notre conversation, les frères étaient venus peu à peu et le divan était complet.

— C'est toi qui as vu la source de lait? dis-jc en m'adressant au vieillard.

— Oui, répondit-il avec un merveilleux aplomb.

— Tu l'as vue?

— Non-seulement je l'ai vue, mais j'y ai bu.

— Eh bien? demanda Husseïn.

— Cet homme n'est peut-être pas un imposteur, dis-je au chérif ; mais, en ce cas, c'est un fou.

— Je ne suis ni un fou ni un imposteur, dit le

48 LARÀBIE HEURBUSB.

vieillard ; j*ai dit la vérité, et d*autres que moi ont yu la source.

Je me tournai vers le chérif .

-^ Tu crois à la source de lait? loi demandai-je.

— Je dis que tout est possible à Dieu, répéta-^t-il. — - Eh bien ! que ce vieillard dise exactement oà est

la source et indique les personnes qui Font vue avec lui.

Le vieillard indiqua son 41s.

'—Et où est ton fils?

— n est devant le palais.

— Fais venir ton flls.

Le vieillard sortit et rentra avec un jeune garçon d^une quinzaine d'années, alerte et à Toeil rusé.

— Tu as vu la source de lait avec ton père?

— Oui, dit-il.

— Tu en as buî

— Oui.

«-* Tu sais bien où elle est?

^— J*irais les yeux fermés.

— Ih bien ! vas-y les yeux ouverts, et eoiduis un

L*ARABIB HBtlREUSE. 49

Kobaïl que le chérif va te donner, et qui reviendra attester que lui aussi il Fa vue, et mieux que cela même.

Je me retournai yen Hussein.

•^ Ta entends? lui dis-je. Ordwine à un die tes Kobails de partir à dromadaire avec ce jeune homme ; il prendra une bouteille, puisera du lait à la source et te l'apportera.

Le chérif appela un de ses eunuques, lui donna Tordre dicté par moi, et, dix minutes après, le Kobaïl, ayant le fils du vieillard en croupe, partait pour la montagne au grand trot d'un dromadaire.

Yâchya était chez moi àrheure'çonvenue. Le dîner n'était qu'un prétexte; la véritable cause du rendezvous était l'affaire du jeune chérif Abd'el-Môlek.

Comme je l'avais prévu, la confidence avait sa gravité. Yachya hocha la tôte.

— Jamais, dit-il, le chérif Hussein ne consentira à ce mariage.

— Mais, lui dis-je, il faudrait au moins tôEt^ de

Yacbya me regarda fixement.

— Et tu t'es chargé de la négociatioD ? me demandat-il;

' Je regardai à mon tour Yachya.

— C'est-à-dire, répondis-je, que je comptais en charger un homme qui a toute la confiance de Témir.

Yachya comprit à Finstant même.

— Si c'est sur moi que tu as compté... dit-il. Et il secoua la tête.

— Eh bien ? demandai-je.

— Tu as eu tort.

— Tu refuses ?

— Je connais les projets du chérif & Fégard de son neveu ; je n'oserai jamais.

— Voilît qui embrouille terriblement les affaires du pauvre garçon.

— C'est fâcheux, car c'est ce qu'il y a de mieux dans la famille.

— Hais enfin, d'où viendra cette résistance si acharnée?

— D'abord la tribu à laquelle appartient la jeune

L*AIiABIB HEUREUSE. 2f

fille est particulièrement hostile à Fémir. Pas une année le tribut n'est payé par elle sans coups de fusil. Le chérif craindra que son neveu ne puise, dans le contact de ces Kobaîls, des idées de rébellion dans le genre de celles de son oncle Hammoûd. Bref, je doute de son consentement.

— Et tu ne veux pas même tenter de l'obtenir 7

— Je n'ose essayer. Mais toi, ajouta Tacbya, si tu tiens à rendre service au jeune homme, pourquoi ne te charges-tu pas de la négociation ? *

— Mais je suis un étranger venu d'hier.

— Le chérif t'aime beaucoup.

Je regardai Tachya.

— Je t'en réponds I dit-il.

— C'est possible, mais il me semble qu'il n'y a pas assez longtemps que je suis de la famille pour me mêler de ses affaires. D'ailleurs, passant par ma bouche, la demande prendra une certaine gravité.

— Oui, dit Yacbya en souriant, tandis que par la mienne on la croira une plaisanterie.

— Je ne dis^as cela. Le jeune homme est sérieu-

S2 L*ARABIB HIURIUSB.

sèment amoureux, et je connais assez les Arabeê pour savoir qu'on ne plaisante pas avec leur premi^ amour* Yacfaya hocha la tête.

— Non, décidémetft, dit-ii, je ne me charge point

de cela.

— Que faire dors?

— Pourquoi n'en parles-tu pas au père?

— Parce que le père sera probablement plus sévtee encore que le chérif, et que le jeune homme compte au contraire sur le chérif pour décider son père.

Yachya réfléchit un instant.

— Il y aurait peut-être un moyen, dit-il*

— Lequel?

— Ce serait que j'en parlasse à une de mes femmes ; elle en parlerait à une des femmes du chérif, laquelle en parlerait au chérif. .

Je secouai la tête à mon tour.

— Ne mêlons point de femmes à toute cette aflEaire; ce serait un moyen de l'ébruiter.

— iPeut-étre as-tu raison, dit Yacbyst. Yoyonsdonc.

L*ARABII HEURBUSE. 23

Et il réfléchit de nouveau.*

— Ne fehem ! dit-il enfin.

Ne fehem est une locution arabe qui corrrespond aux deux mots français : J'y suis I

— Eh bien I parle.

— Il faut arriver par celui qui a intérêt & ce que le fils de son oncle fasse une sottise.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il poussera son père à la lui laisser faire.

— Tu veux parler du jeune Hussein?

— Oui, tu comprends ; le chérif aime beaucoup son neveu ; il le croit destiné à soutenir Thonneur de la famille; il lui accorde peut-être plus d'intelligence qu'à son propre fils. £h bienl en dessous, le jeune Hussein est jaloux de son cousin; il craint qu'un jour son père ne fasse pour son cousin ce qu'il ne Iferait peut-être pas pour lui. Le mariage de son cousin refroidira naturellement le chérif Hussein pour son neveu Abd'el-Mélek. Le jeune chérif sera donc tout feu pour le mariage, et tu peux te confier à lui»

Si L*ARABII HEUREUSE.

— Ah I ah ! fls-je en regardant Tachya, voilà de la diplomatie !

— Cest celle d'un pauvre Indien, dit Tachya arec une fausse et comique humilité, mais c*est celle d'un homme qui a vécu vingt ans avec les Arabes. Parlezen au fils.

— Il n*y a qu'un malheur dans tout cela, répondis-je.

— Lequel?

— C'est que je crois que le jeune Hussein ne m'aime pas et est jaloux de moi.

— Eh bien I en cela tu te trompes.

— Cependant, aujourd'hui, tu as vu que, lorsque je suis entré chez son père, il est sorti.

— Que veut dire cela?

— Que ma présence lui était désagréable.

— J'ai bien vu au regard dont tu le suivais à son départ que quelque chose de pareil te passait pu* r«sprit.

— Tu as vu cela?

— Ouil

L*ARABIB HEUREUSE. 25

— Eh bien I

— Eh bien! tu te trompais. J'étais là présent à la conversation du père et du fils quand tu es entré et que tu as^ interrompu la conversation. Je sais de quoi il était question et de (Quelle façon on parlait de toi.

— Tu peux donc me rassurer sur ce point.

— Tout à fait.

— Tant mieux. Il y a un proverbe arabe qui dit qu'il ne faut mépriser personne, pas même le ver, à pins forte raison le lionceau. J'aurais été désespéré d'avoir le jeune chérif pour ennemi.

— Rassure-toi donc, loin d'être ton ennemi, il pousserait son père à... Hais ceci n'est point mon secret. Je serai probablement chargé un de ces jours près de toi d'une mission à peu près semblable à celle dont aujourd'hui tu voulais me charger près du chérif ; alors nous en causerons.

Quoique j'éprouvasse une vive curiosité de connaître cette mission, je gardai l'impassibilité d'un Arabe et me contentai de répondre :

— Si tu m'affirmes que le jeune chérif est mon ami, je croirai à son amitié.

— Je te l'affirme!

— Eh bien 1 alors» jlrai lui faire une visite et je lui en parlerai.

— Écoute, dit Yachya, autant j'hésitais à en parler au père parce que je savais lui être désagréable, autant je suis prêt à en parler au fils sachsmt que je lui ferai plaisir. Cbarge-mcM de la négodation; veux-tu?

— Certainement je le veux, mais auparavant...

— Quoi?

— Je n'avais autorisation d'Abd'el -Hélek que d'en parler à une première personne. Cette première personne, dans mon esprit, c'était toi. Nous allons en parler à une seconde personne» il me faut une autorir sation nouvelle.

— C'est bien,.dit Yachya. Fais^le venir et demandelui cette autorisation.

^Non» vas-y, toi. Le chérif a l'habitude de t'envoyer chez ses frères; ta présence m sera pas remar-

l'arabie hburbuse. S7

quée ; tandis que moi, si l'on me voyait aller chez le jeune chérif, ce serait toute une affaire.

— Tu as raison.

Yachya partit. Un quart d'heure après il avait Tautorisation et il était de retour.

— Maintenant, dit-il, voilà comment la chose va se passer. Tu as prévenu le chérif que tu comptais faire une visite à son fils ; tu vas lui faire cette visite, tu lui racontes toute l'aventure, il en parle le même jour à son père. Après-demain le chérif vient te voir, il t'en parlera.

Je tirai ma montre : j'avais juste le temps de lui faire une visite avant qu'il se rendit chez son père. Je le trouvai chez lui. Il écouta ma confidence avec la plus grande attention, et se chargea de la commission avec enu)ressement.

Je revins à la forteresse. Yachya m*y attendait.

— Tout s'est passé à merveille ! lui dis-je.

— En^t, répondit Yachya, nous avons pris, je crois, le bon moyen.

J'avais vu le chérif Hussein le matin ; je p^sai que

28 L*ARABIB HEUREUSE.

son fils aurait à parler avec lui d' Abd'el-Mélek ; je me dispensai de la visité du soir.

Le lendemain, j'étais chez Témir à l'heure habituelle. Il ne me dit pas un mot qui pût me faire croire qu'il avait même vu son fils. La journée et la matinée du lendemain se passèrent sans rien amener de nouveau. Les travaux ordinaires s'accomplirent, et à rheuré du déjeuner, c'est-à-dire à dix heures du matin, je vis arriver le chérif, son fils et Yachya.

J'attendais le chérif chez moi à l'heure convenue. Le tourne-broche tournait, la tente était dressée sur la terrasse, un déjeuner était servi sous la tente, et de l'eau filtrée remplissait les gargoulettes.

Le chérif Hussein était accompagné de son fils et d'Tachya. Il commença par me faire des compliments

l'arabib heureuse. S9

sur les travaux, qui marchaient de mieux en mieux; puis, incapable de modérer sa curiosité :

— Tu avais quelque chose à me faire voir? me dit-il.

— Oui. Veux-tu venir avec moi?

—Volontiers.

J*ouvris la porte, je le fis passer le premier, puis, lui demandant la permission de servir de guide, je le conduisis à la cuisine.

Un spectacle inattendu Ty attendait. Le tournebroche fonctionnait avec bruit et tic-tac de roues, fidsant rAtir devant un brasier immense un mouton tout entier. Un immense récipient en fer battu, destiné à faire de la pâtisserie, recevait le jus et la graisse du mouton. Sélim arrosait le rôti avec une gigantesque cuiller de bois, faite par lui-même.

C*était un beau spectacle, même pour celui qui ne l*aurait pas vu pour la première fois. Il produisit son effet sur le chérif; mais je dois lui rendre cette justice que ce fut la mécanique du tourne-broche qui le préoccupa le plus.

80 L*AKABIS HEPIKUSE.

^ C'est uoe horloge h rôtir la viande, dit-il; seulement, il y maiMiue le cadran ponr voir quand eBe est euite.

Je m*inclinai.

Un Européen n'eût pas trouvé cela.

— Si je retourne dans mon pays, lui iiB-je, je ferai part de ton observation aux marchands de tournebroches.

Mais ce qui attira ensuite son attention, ce fut la cheminée. La cheminée est tout aussi inconnue dans ITémen que Test le tourne-broche. Il se pencha dans l'intérieur et regarda de quelle façon la flamme et la fumée s'élevaient.

Je lui dévdoppai une théorie du victe i^roduit par la chaleur. Je ne sais pas 8*il me comprit parfaitement, mais il me pria de lui envoyer les ouvriers qui avaient confectionné ma cheminée, pour qu'il en flt faii« une pareille dans son fnatebkdk, c^est^t-dire 4ans sa cuisine.

Après avoir été serdar, tourneur, mouleur, fondeur, diplomate, négociant, horloger, médeciB,

l'arabii heorbusc. 34

maçon, je m'élevais enfin an grade de fumiste.

-^ Eftt*ce tout ce qne tn avais à me montrer? demanda le chérif Hussein, qne la vue du. mouton rôtissant avait sans doute rois en appétit.

On voit que la cure avait été complète*

— Si tu veux monter sur la terrasse, je te ferai voir » autre chose.

-^ Allons I dit le chérif.

Nous montâmes sur la terrasse. La tente était dressée.

— Ah 1 dit-il, tuas réussi.

Et il alla voir de quelle façon je m'y étais ï^ris pour utiliser tous les objets. Il y avait dans la confection delà tente parisienne une grande supériorité sur la tente arabe. Il en examina tous les détails.

—Peux-tu me faire faire une grande tente pareille àceU^KJi?

— Sans doute.

-- Et tu veux bien t'en charger?

•^ Avec grand plaisir.

Je devenais aussi tapissier !

32 L*ÂRÂBIE HBURBUSB.

Les nattes étaioit préparées sous la tente pour recevoir le d^eaner. On apporta les aiguières à layer les mains, avec du savon parfumé. Cbérif-Hossân comprit que, ne pouvant Tin^ter à déjeuner, la con- * tume européenne n'existant point chez les Arabes, je mettais un déjeuner à sa disposition.

En même temps deux esclaves,'conduits par Sélim,. apportèrent le mouton tout entier dans son plat de fer.

Le chérif s*assit devant le mouton. Nous restâlnes debout, Tacbya, le fils du cbérif et moi, moi m'apprêtant à le servir.

— Assieds-toi I dit-il.

— J*obéis.

Puis, se tournant vers son fils et Tacbya :

— Asseyez-vous aussi 1 Ils s'assirent.

Alors le chérif Hussein, avec ses doigts, entama le mouton, nous en servit à chacun un morceau, et prit la télé, fendue d'avance pour qu'il pût, outre les chairs, en manger facilement la cervelle. La tète est le morceau d'honneur.

Uae dernière surprise Fattendait. Quand Tesclave versa Veau dans le verre de cristal du chérif, celui-ci s'aperçut qu'au lieu d*étre trouble et bourbeuse comme la sienne, mon eau à moi était claire et limpide.

n la goûta.

— Je n*ai jamais bu d'aussi bonne eau, dit-il. Où laprends-lu?

— C'est la même que la tienne, lui répondis-je ; seulement, grâce à Falambic que tu m'as donné, elle est devenue telle que tu la vois.

~ Pourrai-je avoir de l'eau pareille à celle-ci?

— Oui, et cinq fois autant, puisqu'il te reste cinq fontaines et que je n'en ai qu'une.

— Allons, dit-il, tu es décidément un savant. Ainsi que l'avait prévu Yachya, le chérif me prit

à part après le déjeuner, m'emmenant vers un angle de la terrasse et laissant son fils avec l'Indien.

—Mon fils, me dit-il, m'a entretenu de la communication que tu lui as faite. Qu'y a-t-il de vrai dans ce qu'il m'a dit?

^ S'il fa dit que ton neveu Abd'el-Mélek était amoureux d'une jeune fille de la tribu des Bégams, et qu'il désirait obtenir ton consentement pour l'époasor, U t'a dit la vérité.

— Pourquoi ne m'en as-tu point parlé toi-même?

— Parce que c'est une affaire de famille et que je suis étranger à ta famille.

Le chérif me regarda.

— L'ami n'est point un étranger, dit-il. Je m'inclinai.

— Eh bienT lui demandai-je.

-^ Eh bien I je crains que ce ne soit une chose impossible.

Je me tus.

— La jeune fille n'est pas noble? dit-iL

-r- C'est la fille d'un laboureur et la soeur d'an pfttre.

— Ni moi ni me^ frères n'y consentirons jamais. ^ Tu vas dése^rer ton neveu.

-^ J'en suis fâché, car c*est un brave jeune homme que j'aime beaucoup.

L*ARABIE HIURËUSB. 35

— Il avait compté sur cette amitié, et la preuve, c'est qu'il aimait mieux s'adresser h toi qu'il sOû père.

— Tu sais que la tribu des Bégams est une des tribus les plus hostiles du Djebel-Orra?

— Je sais cela, et cela m'avait paru une raison pour que tu donnasses ton consentement.

— Je ne té comprends pas...

— Ton neveu, par son influence, pouvait ramener cettetribuàtoi.

— Mais cette tribu, par son influence, peut éloigner de moi mon neveu.

— Tu penses trop souvent au chérif Hammoùd. Hussein fronça le sourcil.

— J'y pense toujours, dit-il.

— Réfléchis bien, Sidi, avant de faire le malheur de ce jeune homme.

— Je réfléchirai! v

— Et tu me rendras réponse?

— Oui, mais, je te le répète, j'ai des vues^ur mon neveu.

36 l'ahabib heureuse.

— Tu es le maître 1 lui dis-je.

Il me tendit la main. C'était signe quMl se retirait.

— Et la pendule? lui dis-je.

— Ahl c'est vrai, je Toubliais.

Il fallait que la préoccupation du chérif Hussein fût bien grande pour qu'il oubliât sa pendule. Tachya la prit entre ses bras et l'emporta. En sortant, le Jeune homme me dit tout bas :

— Mon père consent-il?

— Non I répondis-je.

— Je lui en reparlerai.

Et il suivit son père.

Déddément j'étais un savant , mais Tachya était un profond politique.

Lé soir J'allai faire ma visite au chérif; mais il ne me parla de rien.

En rentrant chez moi, je trouvai notre amoureux ; il venait chercher sa réponse. On sait ce que j'avais à lui dire.

— Us n'y consentiront pas t dit-il.

— Alors que feras-tu ?

LARABIB HEUREUSE* 37

% — Ma résolution est prise.

— Tu l'enlèveras?

— Je l'enlèverai.

— Au risque de la colère de ton père et de ton oncle ?

— Mon oncle a le bras long, mais mon cheval a les pieds rapides ; je serai hors du pouvoir de mon oncle avant que mon oncle ne sache même que j'ai enlevé Quemar.

Nous en étions là de la conversation quand Sélim entra.

— Le chérif Hussein désire te voir, dit-il.

— Il m'envoie chercher ?

— Non, il le fait le signal de nuit.

— Les deux lanternes?

— Les deux lanternes.

Que pouvait-il y avoir de nouveau?

Je me hâtai de me rendre auprès du chérif Hussein.

— Eh bien! me dit-il tout joyeux, la source existe*

— Quelle source?

— La source de lait! , •

— Ton Kobaïl Ta vue?

— Il Ta vue.

— Et il t'a rapporté une bouteille de lait puisé à la souTce?

— Il la rapportait quand, à une lieue d'ici, il Ta laissé tomber.

•^ Et elle s'est brisée ?

— Oui!

— Où est ton Kobaïl?

— Il est là.

— Puis-je lui parler?

Hussein frappa dans ses mains. Un nègre entra.

— Fais venir Mabrouck, dit-il.

— Je souhaite que son nom le protège! dis-jeen riant.

Mabrouck veut dire bonheur.

Mabrouck entra. Je l'interrogeai. Sans sourciller, il répéta la même fable qu'il avait dite à Hussein.

— Est^-ce bien vrai?

— Ras bouk ! (sur la tête de ton père!)

C*est, après le nom de Dieu, le grand serment arabe. -<- C'est bien, lui dis-je, je te émis. Et je lui fis signe de sortir.

— Tu ^ois*? dit Husseïn.

— Je vois que Mabrouok est un infâme menteur.

— Tu crois?

— J'en suis sûr. As-4u fait donner un basehich au viriHard?

— Je lui ai fait donner cinquante talaris.

— Fais fouiller Mabrouck, et tu en trouveras vingtcinq dans sa poche.

— Comment cela?

— Ils ont partagé.

— Pourquoi auraient-ils partagé?

— Parce que Mabrouok est son complice, et que, sur la promesse que lui a faite le vieillard de lui donner la moitié de ce qu'il tirerait de toi, il Ta aidé à te tromper.

Hussein devint bléme et frappa du pied. C'étaient ses deux grands signes de colère.

■^ Écoute, lui dis-je, je veux voir par mes yeux et

itizedbyGcX)gIe

toucher par mes mains. Fais garder Mabroadc cette nuit; démain je le prendrai pour guide, et il me conduira à la fameuse source.

— Pourquoi pas le vieillard ou son fils ?

— Parce que le vieillard et son fils sont déjà loin.

— Comment I ils sont déjà loin?

— Fais-lés appeler, tu verras.

€hérif-Husseïn frappa* de nouveau dans ses mains.

Un nègre entra.

— Fais entrer Mabrouck dans le skiffa (vestibule), et qu*on le garde à vue jusqu'à demain. Puis, tu amèneras le vieillard et son fils.

—Veux-tu mé faire une partie d'échecs, Sidi ?

— Je ne joue pas I

— Tant pjs I nous aurions eu le temps de la finir, lût-elle durer huit jours, avant qu'on retrouvât les deux découvreurs de la source.

Hussein frappa du pied avec plus d'impatience encore que la première fois. Nous attendîmes un quart d*heure. Plifs nous attendions,iplus l'impatience du chérif croissait.

itizedbyGoegle

L*ARABIE HEUREUSE. il

Enfln le nègre reparut.

— Mabrouck est dans le skiffa, dit-il. *

— Bien, et le vieillard?

— On le cherche I

— Il n'est donc plus en face du palais ?

— Il n'y est plus I

— Je veux qu'on me l'amène I Le nègre sortit.

■— Tu permets, n'est-ce *pas, dis-je au chérif, que j'aille demain avec Mabrouck à la recherche de la source?

— Oui, répondit-il.

Puis, après un instant;

— J'irai avec toi.

— Tu viendras avec moi?

— Oui. Cet homme est un Kobaïl ; s'il se voyait pris en flagrant délit de mensonge^ il te tuerait ou te ferait tuer par des gens de sa tribu. J'irai. D'ailleurs, je suis bien aise de voir de mes yeux.

— Soit I mais je te demanderai une grâce.

— Laquelle?

42 l'araqu aEUHf;usE.

— Je ne te la demande pas encore; je dis que je le la demanderai.

— Dans quel cas?

— Si j'ai raison contre Mabrouck.

— Ce que ta me demanderas sera en mon pouvoir ?

— Ce que je te demanderai dépendra eatiërement de toi.

— Alors je t'accorderai ce que tu me demanderas. — A quelle heure partons-nous demain?

— Avant le lever du soleil.

C'était à trois ou quatre heures du matin. Le nègre rentra.

— On ne trouve pas le vieiHard, dit-il, il faut qu'il se soit sauvé.

— Que Ton continue de le chercher, et, si oftle trouve, qu'ofi le melte^ lui et son fila, dans les cachots de la^citadeUe.

Je pris congé du chérif Hussdn, et me retirai bien tranquille sur le sort du vieillard et de son filsi J*éttts certain qu'on ne les retrouverait pas. En eSet^ils ne reparurent jamais à Abou-Arich , de mon temps du moins.

l'arapijs> heureuse:. 43

En rentrant chez moi, j'avais dit à Ha^i-Soliman de me réveiller à deux heures. Cette nuit, je m'étais couché sur ma terrasse. J'avais là un csMlre, un tapis et une grande couverture dç laine. Je dormais le visage caché sous ma couverture de laine, k cause die la rosée et des eflfets de lune. '

J'appelle les effets de lune l'influence fatale que la lune a sur ce qu'elle regarde de son pâle visage, chair >ou granit. Les effets de lune, qui ont été long-r temps regardés comme un préjugé, sont maintenant admis par la science. La dégradation des Pyramides est attribuée au sourire pâle et rongeur de la reine des nuits.

Je ne voulais pas être rongé comme une pyramide. J'avais donc ma couverture par-dessus la tête, quand à deux heures du matin Hadji-Soliman vint la sou* lever. Seulement, je ne dormais pas, je rêvais. Je rêvais à quelques mots que m'avait dits Yachya. Je songeais à cette conversation qui avait lieu entre le père et le fils quand j'étais entré; à ce secret que ïachya n'avait pu me dire parce qu'il n'était pas Iç

44 l'arabib heureuse.

sien; à cette mission pareille à celle dont je voulais le charger pour le chérif, et dont il serait probablement un jour chargé près de moi.

Je me creusais donc la tête pour tâcher de voir quelque chose dans cette obscurité, fût-ce un fantôme.

n en résulta que, lorsque Hadji-Soliman leva la couverture, il me trouva les yeux tout grands ouverts.

Un quart d'heure après, j'étais à la porte de la forteresse du chérif. Elle était fermée, mais au premier coup de marteau elle s'ouvrit. J'étais attendu. '

Le chérif était éveillé, les chevaux et les dromadaires étaient tout sellés, toute la famille était de la course, frères, neveux, cousins. Yachya et son ânë étaient arrivés des premiers au rendez- vous. Dans un angle du vestibule, Mabrouck attendait, gardé par deux nègres.

Notre course devenait une excursion armée. En effet, elle avait lieu dans les montagnes, et certaines tribus des montagnes étaient hostiles au chérif. Le chérif s'était informé d'avance de l'endroit où se devait trouver la fameuse source. C'était dans le Dje-

bel-Sabbéâh. Mabcouck avait donné tous ces détails d*un ton positif et en affectant la plus grande tranquillilé.

On partit, comme Tavait dit Hussein, un peu avant le lever du soleil.

Les nuits sont très-claires en Orient, très-froides et très-humides. Le matin, la terre semble couverte d'une gelée blanche, et, quand le soleil commence à darder, elle reluit comme une glace.

Nous nous dirigions vers le sud-est.

Le nom général de la montagne, à laquelle nous avons doni^ le nom de la localité la plus rapprochée, est le Djebel-Béni-Seïd [la montagne des fils du Sei" gnetir). Comme il n'y avait que des sentiers, et que trois ou quatre cents hommes ne peuvent suivre un sentier, nous. occupions un certain espace dans la plaine. lien résultait que nous faisions une espèce de battue, et que devant nous, des champs de trèfle, de sésame et de dourâh (sarrasin), se levaient des volées de pintades et de poules de Numidie. Les pintades se levaient avec grand bruit, ainsi que les poules de

M L'iUlilBIB HEUREUSE.

Nuoiidie : lefr pintades par bandes de vingt-cinq ou trente, les poules de Numidie isolées.

Puis venaient des bandes de perdrix et de cailles, qui chantaient par milliers, et des outardes qui couraient péle-méle avec les lièvres et les chacals sans quitter la terre, battant Tair de leurs ailes. '

Des hyènes rôdaient au milieu de tout cela.

L'air était pr^que aussi peuplé que la terre. U y passait des bandes d'oies sauvages,^ de pluviers, de cigognes, de corbeaux.

Au reste, le pays était magnifique pour la latitude, vert et cultivé comme un pays d'Europe^ Le sésame était en fleur, et secouait dans Tair une odeur agréable qu!emportait le vent de la nuit, ou plutôt du matin, caor, là-^bas, le matin commence avant le jour, et la nature s'éveille avant le soleil.

Le soleil se leva derrière les montagnes. Leurs pics, extrêmement accidentés, se détachaient en vigueur sur un ciel d!ai^ent glacé de rose, brun sombre dans le haut, bleu indigo dans le bas.

Le chérif ordonna de faire l\alte. Toute la troupe

l'àRABIK HiEUREUSE. 47

s^arrôta et oût pied à terre* L*imam Khatib fit Tappel à.l$^,piière. Les dromadwes et les chevaux furent abandonnés aux saïs. On fit les ablutions.

Le chérif avait apporté de Teau, non -seulement pour boire pendant la marche, mais pour faire les ablutipn$. Il partagea cette eau avec moi et son ûls. Les autres firent les ablutions au sable, ou plutôt le simulacre des ablutions.

Puis la caravane se disposa sur une seule file, le chérif au milieu, les serviteurs derrière. Point de hiérarchie pour le reste. Celui qui se trouve près du. chérif y reste.

L*imam, placé en face du chérif, à quelques pas devant lui et tourné vers la Mecque, commença la prière. Bile n'est que de deux prostrations. Deu^!^ fois cbacuq toucha du front la terre humide.

Les Persans ont cette différence avec les Sunnites ou orthodoxes, qu*au lieu de poser la tête contre la terre, ils la posent sur une espèce de palet en argile cuite, et qui vient du tombeau d*Haçan, fils d*Ali. Ce tombeau est situé à Meschôd-Ali. Cette terre vient

tô l'arabie heureuse.

aussi de Kerbelâh, la Grande-Chartreuse des Persans.

La prière faite, chacun remonta à cheval, à dromadaire et à âne, pour continuer sa route.

J'ai oublié de dire que Ton avait attaché Mabrouck sur un dromadaire. Pour la prière, on le détacha. Il pria avec les autres, puis on le rattacha de nouveau m lui laissant les mains libres afin qu*il pût indiquer dans quelle direction on devait marcher.

On se remit en marche. Nous étions encore à deux ou trois lieues; de la montagne. Nous rencontrâmes un douar sur notre chemin. Les chiens nous annoncèrent. Quelques hommes vinrent voir à qui ils avaient affaire. Us reconnurent le chérif et donnèrent avis au village de l'arrivée du maître. Aussi, tout en laissant le douar sur le côté, trouvâmes^nous une douzaine de femmes et déjeunes filles qui venaient apporter du lait et de Tacida à Témir. •

Nous avons dit que Tacida était le plat national. L'émir mit pied à terre, invita trois ou quatre personnes à manger avec lui une bouchée d*acida et à boire un verre de lait. Les invités mirent pied à terre

à leur tour; je descendis de mon cheval, Tachyade son àae. Il s'approcha de moi.

— Je vois un drôle, dit-il en me montrant Habrouck du coin de rœii, qui n'aura pas trop ce soir de ses deux mains pour maintenir sa tête Isur ses épaules.

Pendant cette espèce d'aparié, le chérif causait avec les notables du douar. Il parlait agriculture, récolte, politique. Il donnait des conseils sur l'irrigation. Il s'informait des dégâls que venaient de faire les panthères qui descendent des montagnes. Un petit enfant avait disparu, que l'on supposait dévoré-

Pendant ce temps, la suite du chérif Hussein fumait le bourri. Tout ce qui n'était pas chérif tirait au même bourri deux ou trois bougées de fumée.

Les Arabes de ce douar avaient des puits à bascule. Ils nous offrirent de l'eau. On remplaça dans les outres celle qui avait servi aux ablutions.

On se remit en route.

Alors les jeunes gens commencèrent une chasse à courre. Les uns poursuivirent les outardes à la lance.

50 l'arabis heureuse.

I^ . autres lancèrent leurs lévriers sur les gazelles.

Les lévriers sont très-coquettement vêtus.

Abd'el-Méleketle jeune Hussean avaient apporté leurs^ faucon^. Un saï$ (palefrenier) tenait chaque faucoa chaperonné sur son poing. Les uns lancèrent les leurs sur des outardes, les autres sur des pigeons ramiers.

Une chasse générale commença.

C'était un admirable spectacle que cette plaine sillonnée par les lévriers et les cavaliers» que ce ciel rayé par le vol des faucons, des outardes et des ramiers.

Le rendez-vous pour le déjeuner était au pied des montagnes. C'était non-seulement le rendez-vous pour le déjeuner, mais la station de la sieste. Nous y arrivâmes vers les dix heures et demie.

Les chasseurs nou& rejoignirent peu à j^&ju Us avaient fait bonne châsse ; les uns rapportaient des gazelles, les autres des outardes» les autres des ramiers.

Nous étions à, cçnt pas à peu près du village de

L*ARABIK HEUREUSE. 51

SaUbéâh. Ce nom, on le voit, a quelque rapport avec celui des Sabbéens, qui habitent à cinquante lieueâ à Test. L'ancienne Saba, — Saba la Blanche,— la Saba de cette reine Nicaulis, grande appréciatrice de SalomoD, n*est qu*à soixante lieues de là.

On vida et Ton embrocha le? gazelles avec des baguettes de fusil. On trempa dans l'eau bouillante et on dépouilla comme des lapins, après leur avoir coupé la tête, les pattes et le bout des ailes, les outardes et les ramiers. Puis, le tout cuit, on groupa ce tout autour du plat de riz traditionfael et de Tacida national.

Les gazelles sont un excellent manger. Leur viande est noirâtre, ayant à peu près le goût du chevreuil, avec un léger parfum de musc. Dans quelques espèces, ce parfum devient trop fort et est désagréable.

L'outarde, quoique la chair en soit bonne, tient comme goût le milieu entre Foie et la dinde, de l'oie sau^vage; bien entendu.

Le riz se cuit à l'eau sans sel ; puis, lorsqu'il est cuit et que Veau en est évaporée, on y verse du beurre

bouillant. Quelques-uns y mêlent des lentilles, d*autres des pois, d'autres enfin des amandes ou des raisins secs, comme dans un plum-pudding»

On saupoudre le tout avec du gingembre, des clous de girofle et du piment.

Âpres le déjeuner, on reçut les députations. Le bruit de la présence du chérif s'était répandu dans les douars. Le chérif était là dans son domaine privé. La plupart des terres lui appartenaient, les troupeaux étaient les siens, les habitants étalent ses fermiers. Tout ce monde-là relevait directement de lui. Aussi était-ce Inique Ton venait consulter pour les différends; c'était à lui qu'on venait demander justice pour les crimes commis.

Là, comme saint Louis, le chérif rendait justice eo plein air et sous un palmien Au reste, un certain air de bien-être régnait partout. Le sang semblait plus pur, les hommes étaient plus forts, les femmes plus belles, tous étaient mieux vêtus. Le chérif occupa tout le temps de la sieste à rendre justice et à converser avec les uns et les autres.

C^était une femme qui venait se plaindre de son mari, un mari de sa femme, un père de son fils. C'étaient des vols, des coups de couteau donnés, des coups de fusil tirés. Le chérif, avec une équité admirable, faisait la part de chacun; puis, comme le cadi » voyage toujours avec le chérif, le châtiment était immédiatement appliqué.

Les grosses affaires réglées, vinrent les plaintes

contre les panthères et les sangliers. On promit aux

habitants une grande battue au retour. Moyennant

quoi tout le monde fut content, même ceux qu'on

venait de punir. Deux ou trois bâtonnés, enchantés

d'être sortis d'affaire à si bon marché, apportèrent

des fruits, des dattes sèches au chérif, qui les prit

(les coupables comme des autres. Ils n'étaient plus

coupables puisqu'ils avaient été punis. *

Vers trois heiwes on se remit en route.

Au dire de Mabrpuck, on n'avait plus qu'une heure

ou deux pour arriver à la source de lait. Mabrouck

avait mangé avec les autres domestiques, et n'avait

point paru manifester le moindre doute que la source

fût toiyours à sa place. Beaucoup, parmi les domestiques, y croyaient fermement.

Nous marchâmes encore une heure et demie à peu près. Nous étions en pleines gc^rges de n^ontagnes. Au sommet des pics, se penchant pour nous regarder, on voyait pâtres et troupeaux.

Les pâtres chantaient se répondant d'une montagne à Fautre, et Ton entendait les voix passer au-dessus de nos têtes; puis 4le temps en temps un coup de fusil répercuté par Técho de la montagne. C'était quelque jeune Arabe chassant le bouquetin ou le vautour. Il y a des vautours si. gros, -^ les vautours, dans toute FArabie, sont plus gros et beaujcoup plus communs que les aigles, — il y a des vautours si gros qu'ils enlèvent de jeunes agneaux. On détruit donc le vautour comme un animal de proie.

Vers cinq heures, Mabrouck déclara qu'il reconnaissait le sentier qu*il avait suivi avec le fils du vieillard, maij^ qu'il fallait quitter chevaux et dromadaires, pour marcher à pied.

— Soitt dit Hussrînt nous marcherons à pied.

L*AaABIE HEU.EEUSE. 5$

— Quoi, seigneur, dit Mabrouck, tu prendras la peine de venir toi-même avec moi?

— Je veux voir de mes yeux et toucher de mes mains, répondit Hussein.

On délia Mftbrouek, et nous mimes pied à ta*re»

Le chérif désigna pour venir avec lui son.ôls, son ne-

vett, deux de ses frères, Yachya et moi. Deux nègres

ne devaient pas perdre Mabrouck de vue. Cinq ou six

* autres portaient nos fusils et ceux de& chérif s. Les

chérifs ne portent jamais eux-mêmes leurs armes à

feu.

Le chérif faisait porter cette fois un fusil anglais à piston. J*avais par ha.sard des capsules de calibre et j'avais pu lui en donner.

Nous nous engageâmes dans la montagne.

L'ascension était pour rm chose assez grave.

Les Arabes courent dans les montagnes nn-jambes et souvent nu-pieds ; dès Tenfance leur peau s'est trouvée en contact avec les cailloux, les ronces, et s*est Xamiliarisée avec eux. Ils n'y font plus attention. Mais il n'en était pas ainsi de moi. *

. Tout chasseur que je fusse, ma peau avait été protégée dans ma jeunesse par de bons souliers et de bonnes guêtres, de sorte que, quoique nue depuis quelque temps, elle était encore fort sensible au contact des corps tranchants , déchirants et même contondants.

Il n'en fallait pas moins suivre Mabrouck partout où il allait; d'ailleurs ce n'était pas Mabrouck que je suivais, c'était le chérif . Mabrouck était monté le premier, toujours accompagné de ses deux nègres. Le chérif s'était bravement mis à sa suite à travers la montagne. Je m'élançai après lui, et le reste de nos compagnons ne vint qu'après moi.

Je ne in'étais pas trompé dans mes prévisions. Mabrouck, qui espérait nous dégoûter, choisissait les chemins les plus rapides et les plus fourrés. Mais il

avait dans le chérif Hussein un chasseur de chamois et de bouquetins qui eût rendu des points aux Tyroliens et aux Oberlandais les plus agiles. Je n*ai jamais vu grimper comme grimpait le chérif. Mabrouck n'avait véritablement pas eu de chance.

Cependant il ne désespéra point tout d'abord. Il parut s'orienter, prétendit s'être trompé, nous fit passer d'une montagne à l'autre, nous montrant un pic à peu près inaccessible, et noiîs disant que c'était presque au sommet de ce pic que nous trouverions la source de lait.

L'émir le regarda en face.

— Tu en es bien sûr? dit-il d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître la moindre impatience.

— J'en suis sûr, dit Mabrouck.

— Allons I dit le chérif, la course m'a fatigué, et je serais content de me rafraîchir à la source même.

Yachya s'approcha de moi.

. — Voilà un homme, dit-il, de la tête duquel je ne donnerais pas un para. ^

58 * L*ARABIB HEUREUSE.

Yâchya ne risquait pas grand'chose: qd para est la quarantième partie de cinq sous.

Mabrouck reprit sa course, et nous le suivîmes. Il marcha avec la constance du désespoir, jusqu'au moment où le pic de la montagne devint parfaitement impraticable.

J'admirais le chérif. Là où les autres, les nègres eux-mêmes, s'aidaient des mains, lui marchait debout et sans se courber.

Enfin Mabrouck se rendit.

— J'ai perdu mon chemin, dit-il, je ne sais plus où cela est.

— Bien, dit le chérif, cherchons un endroit où passer la nuit.

L'obscurité était venue, et il était impossible, en effet, même pour le plus adroit et le plus hardi montagnard, de repasser par les chemins que nous avions suivis pour venir, sans risquer dix fois de se casser le cou.

On chercha un campement ou i^luldt un bivouic^ L'on trouva une espèce (ft plateau aunlessus d'un

abîme. Nous nous arrangeâmes pour y passer la nuit.

Les deux nègres n'eurent même pas besoin qu'on leur eîtt donnât Tordre, ils garrottèrent d^enx-mômes Mabrpuck. Le chérif les vit faire du coin de Toeil. Il n*approuva ni ne blâma la précaution.

Pendant ce temps, d'autres faisaient du feu.

Puis on visita les cantines. Les nègres de la suite avaient apporté un mouton sur leur dos. Le malheureux mouton, tout en bêlant, avait fait l'ascension avec nous. L'heure de sa mort était arrivée.

Qn regorgea.

Mabrouck le regardait saigner d'un air assez mélancolique. C'était pour lui une espèce de répétition d'une scène qui devait lui être plus personnelle et surtout plus désagréable que celle qui s'achevait.

Saigné, on lava le mouton de manière à lui enlever tout le sang. Puis on le fit cuire, selon la méthode ordinaire, dans un trou.

Deux heures après, tant bien que mal, le souper était servi. Il se composait du mouton, de pain fait

pour la circonstance, de riz, de dattes et de lait. H va sans dire qne ce lait ne venait pas de la source.

On avait allumé un grand feu. Puis, comme à rôdeur du four, toutes sortes d'animaux carnassiers, chacals, hyènes, caracals, l]fnx et même panthères étaient venus voir ce qui se passait, on avait allumé tout autour de nous un cercle de petits feux pour les tenir à distance. Deux ou trois fois cependant des rugissements se firent entendre de si près, qu'on eût pu croire que les bétes féroces avaient enfin pris en conseil la décision de nous attaquer.

Tout à coup, à une cinquantaine do pas de nous, nous entendîmes retentir un coup de fusil, puis un second. Nous regardâmes autour de nous : il nous manquait Abd'el-Hélek et son nègre. Nous les vîmes revenir traînant après eux un animal que je ne reconnus pas d'abord, et que je pris pour une panthère. C'était un caracal.

Abd'el-Mélek vint se rasseoir près 'de nous sans dire un mot.

Le nègre, à quelques pas de nous, se mil à dé-

L*ARABIE HEUREUSE. 6t

pouiller le caracal, dont la peau est presque aussi estimée que celle de la panthère.

Le bruit des deux coups de feu éloigna pour un instant hyènes et chacals. Mais, lorsque le mouton fut tiré du four et que le chérif eut commencé de le dépecer, l'odeur les rappela, et les apparitions et les rugissements recommencèrent; mais, cette fois, on n'y fit pas attention : on mangeait. Il va sans dire qu'avant le souper le chérif avait de nouveau fait faire la prière.

Après le souper, on prit le café. En Arabie, on prend du café partout. Le chérif avait un homme exprès pour son café. En prenant le café, on conta. Mais il ne fut pas dit un seul mot du motif qui nous avait amenés là.

Mabrouck avait dîné avec les autres domestiques,

et comme eux. Ainsi qu'au déjeuner, on lui avait délié

les mains pour qu'il pût manger tout à son aise. Puis,

le souper fini, on les lui avait liées de nouveau. 11

semblait é'tre d'une indifférence complète à ce qui se

faisait. On n'eût jamais, les cordes cachées, deviné n. 4

Digitiz^d by CjOOQIC

qu'il était le personnage principal du drame qui se jouait ou plutôt qui allait se jouer.

Jusqu'à minuit on causa. Vers minuit, ie chërif s'enveloppa dans son abbaïe (par-dessus), et s'étendit sur son tapis. Chacun en fit autant. Seulement tout le monde n'avait pas de tapis.

Les nègres veillèrent ou plutôt se partagèrent la veillée, les uns gardant Mabrouck, les autres alimentant le feu. Dire que l'on dormit bien, au milieu des glapissements, des lamentations de tous les horribles animaux qui rôdaient autour de nous, ce serait mentir impudemment.

Les hyènes surtout, aussi voraces que lâches, ne nous laissaient pas uù instant de repos. Une d'elles se glissa jusqu'à l'endroit où l'on avait jeté les intestins du mouton. Une balle que lui envoya Abd'el-Mélek la coucha morte à côté de la proie qu'elle convoitait. Une autre essaya de s'emparer de la carcasse, où cependant les dents des nègres n'avaient rien laissé que pussent envier les dents des chacals et des hyènes. Elle était venue sur quatre pattes; un second coup de

L'ARABilB HEUREUSE. 63

fusil da jeiifie Arabe la reoToya sur trois. Mm il ne daî^a se krer ni pour la hyène morte ni pour la h^ffeoe blessée.

Yachya, le moms rassuré de 'nous tous, s*était glissé près du jeune chérif comme un confident de tragédie près de son prince. Il avait pensé qu'Abd'elr- Mèlek paraissaot, d'après les trois coups die fusil tirés, dn même naturel que les bêtes féroces, Jl était mieux près de ce Thésée arabe que partout ailleurs.

Ge qoe j'aurais autant aimé qu'Abd'el-Mélek tirât que ses hyènes et ses caracals, c'était une chouette qui était vaaue se percher à une cinquantaine de pas denous, et qui, avec la régularité d'un pendule, faisait entendre de minute en minute son cri monotone et pteintif. Au reste, la diouette est pour les Arabes, comme pour nous, un oiseau de mauvais augure; seulement ils craignaient de la tuer, de peur de se porter, en la tuant, malheur à eux-mêmes.

Pendant toutela nuit on avait entendu, bien au delà des cris et des rugissements des animaux* d« la montasgm, les atooiem^nfc des chiens. Vers une heure on

64 L*ARADIE HEUREUSE.

entendit le chant des coqs» qui se succédèrent d'heure en heure jusqu'au jour. Au fur et à mesure que le jour approchait, les aboiements des chiens diminuaient.

Bien avant les horlogers, Dieu avait fait de la création une immense pendule, où, pendant le jour comme pendant la nuit, Thomme pouvait lireTheure.

On fut obligé d'attendre le point du jour. On l'attendit en faisant la prière. Puis, la prière faite et le jour venu, on se mit en route pour redescendre.

Si l'ascension avait été difScile, on comprend que la descente était presque impossible. Ce fut par des miracles d'équilibre et d'adresse que nous arrivâmes en deux heures au point où nous avions quitté chevauxy mules, chameaux et dromadaires.

Yachya retrouva son âne avec bonheur. Je crois même que, dans un moment où il crut que personne ne le regardait, il lui donna, comme Sancho faisait, l'accolade du retour.

A notre vue, tout le monde se leva. Hais pas une voix ne se permit d'interroger. Il est vrai que la vue de Mabrouck, garrotté plus étroitement qu'au départ.

répondait à toutes les questions. On le replaça sur son chameau.

Nous reprimes notre route vers le village de Sabbéâh, où nous arrivâmes entre neuf et dix heures du matin. Là, .le chérif Hussein s'arrêta, .déclarant que la battue promise serait pour le lendemain. En conséquence, on expédia de Sabbéâh, qui est le cheflieu de tous les douars qui se trouvent sur le versant ouest de la montagne, des messagers pour annoncer que, le lendemain, au point du jour, une grande battue commencerait du Djebel-Chérif jusqu'au Djebel- Orra, le Djebel-Chérif étant l'extrémité sud et le Djebel-Orra l'extrémiié nord du demi-cercle.

En profondeur, la battue devait s'étendre jusqu'au village de Harrad. Les habitants de Harrad et les douars dépendant du village étaient chargés de conduire la chasse au centre. Les habitants de Djebel- Chérif, d^ Habur, de Doi&n et de Wadeij étaient chargés de se soudera leur droite. Les Béni-Sereem, les gens de Sabbéâh, ceux de Bédoui devaient se souder âleur gauche.

Ledemi-eercle embrassé par les rabatteurs devait être d*une quinzaine de lieues. Les tireurs deTaieiit former la corde de Tare, et, plaeés au pied des montagnes et dans les ouvertures des vallées, empocher les aniipaux de regagner leurs rq[)aires.

Les messagers partirent dans toutes les directions, répondant que dès dix heure» du soir les traquears seraient à leur poste. Chacun y mettait joyeusement du sien, chacun étant intéressé à ce que la chose réussit.

Les animaux féroces, comme les bandits à deux pieds, ont leur heure pour exercer le brigandage. Ils descendent de la montagne de dix heures à minuit. Ils y rentrent de deux à trois heures du matin.

Il fut donc convenu que dans la journée on gagnerait par groupes les douars des Béni-Moréan, des Béfii-Sereem, de Zada etdeHabur. Un groupe devait rester à Sabbéâh.

Vers minuit, chaque groupe descendrait de son

douar et se mettrait en ligne en s'étendant à droite et

Ji gauche, de manière à donner la main aux deux

growpe&qm^seraient&sadroiteetàsa gauche. Chsique gFOQpe en ferait autant; en peu de temp», la chaîne serait tendue et la montagne fermée.

La montagne fermée, le& tireurs fermant la montagne allumeraient des feux pourempôdier les animaux d'y rentrer. Ces feux seraient un signal aux traqurars d'allumer les leurs.

Les animaux ainsi enfermés n^)8eraient point s'éfchapper par la pJaine, et ne pourraient point rentrer dans la montagne. Tous ceux qui seraient sortis appartiendraient aux chasseurs, sauf quelques-uns qui forceraient Tencânte.

La journée se passa en préparatifs. Le chérif, trois ou quatre de ses frèr^, son fils, son neveu, Yadiya et moi, nous gagnâmes le centre, c'est-à-dire le village des Bénir-Sereem. Ses autres frères et la suite se sépa-r rërent en groupes d'une centaine d'hommes. Chaque groupe joignit son poste. A onze heures à peu près, chacun se mit en marche. A minuit, la ligne toit formée sur une largeur de huit à neuf lieues. Les meilleurs tireurs des Béhi-Moréan, des Béni«»

Sereem, des habitants de Zada et de Habur s'étaient joints à nous. Nous formions une ligne de quatre mille hommes à peu près, tous armés du fusil, à l'exception des chérifs» armés de leurs lances. Il devait y avoir quinze mille rabatteurs.

Les rabatteurs se trouvaient à quatre mètres les uns des autres. Ils uniraient par ne plus se trouver qu*à deux mètres au fur et à mesure qu'ils se rapprochemient du centre. '

Les tireurs se trouveraient à huit ou dix mètres les uns des autres, c'est-à-dire à même de se porter, en cas de besoin, mutuellement secours.

Nous allumâmes les feux, lé chérif, placé au centre, ayant allumé les ^iensle premier.

A l'instant même, à droite et à gauche, les feux brillèrent comme une traînée de poudre ; puis Tincendie gagna le cercle de la plaine. Ces feux étaient à dix mètres à peu près les uns des autres.

Les animaux qui tenteraient de forcer le cercle des rabatteurs ou la ligne des tireurs seraient vus comme en plein jour. Rien de plus facile donc que de tirer

l'arabib heureuse. e9

sur eux. Nous ne pouvions^ à caase des accidents de terrain, distinguer toute la ligne circulaire des feux^ rcàai& nous apercevions tous ceux qui étaient placés .s ur les hauteurs.

De cent mètres en cent mètres» un homme veilla, prêt à donner Talarme si quelque animal féroce you* lait rentrer. On n'entctndit dans le courant de la nuit que deux ou trois coups de fusil. Les chevaux et les dromadaires, car chacun avait conservé sa monture, étaient tenus un peu en arrière par les sais et les kobaïls.

Mabrouck, toujours prisonnier, continuait à faire partie (le notre groupe.

Quelques rugissements que nous entendîmes dans le cercle enflammé nous annoncèrent que nous aurions affaire, le lendemain, à des bandits de premier ordre.

On se réveilla avant le jour.

Les jeunes gens avaient dormi à peine, Abd'el-l|élek surtout, qui se faisait une fête de cette chasse. Les sentinelles avaient vu errer une assez gi^nde

7â L*JIAA&IB ttEUBj£.USE.

^laotité d'aakmm qai tendent à» rentrer; mais te levixlem araient barré le passage. Panni ces animattXi ils avaient cru dtotiogtijer trots ou quatre panthères.

Au point du jour, un coup de fusil fut tiré au cwrtre.

(Tétait le signal.

De c^3t'pas en cent pas les coups de fusfl retentirent, à droite, à gauche, s'éloignant du cetttre et gagnant les extrémités. Puis, des deux extrémités, les coups de fusil continuèrent à s*étendre sur toute la ligne, se rapprochant du centre de la courbe. Alers, avec de grands cris, les traqueurs commencèrent à rabattre. On oomprend qu*ib étaient à trop grande distance pour ^eyus et entendus.

Les prenii^rs animaux qui nous donnèrent de.leurs

nouvelles furent les gazelles. Une avant-garde de

• deux ou trois gazelles effrayées vint nous annonoer

que la battue ëtûl commencée. Mais, en nous vojaat,

elles rebroossërent ch^nin.

Pois les lièvres; mais les lièvres nous forcèrent.

L*ARABI£ HEUREUSE. 7f

On ne s*ioquiéta point d'eux. On nelestttAge pas ea Arabie, et eux ne ntafigent pas les autres.

Puis passèrent sur nos télés des volées d'oiseaux, pintades, perdrix, outardes.

Nous ytffles quelques antilopes couraot çà et là, s'arrétant pour prendre le vent, et rebroussait chemin. Puis les chacals, puis les hyènes, puis un troupeau d'onagre.

Vers sept ou huit heures du matin, on commença devoir, comme un point blanc, la fumée des coupt de fusil, sans les entendre et sans distinguer encora ceux qui les tiraii^t.

Abd'el-Mélek n'eut pas la patience d'attendre que le gibier vînt à lui. Il monta sur son cheval, prit sa lance, et, suivi de trois nègres à dromadaire, dont l'un portait une seconde lance et les deux autres des fi;sils, il s'élança vers le centre.

— Veux-tu me permettre de suivre ton neveu ? demandai-je au chérif .

— Tu aimes donc la chasse? me dit-il.

— Oui, mais j'aime aussi beaucoup ion neveu.

72 l'àrabie heuaeuse.

— Va, fit-il.

Je m'élançai à mon tour dans le cercle, faisant signe à Sélim, à Mohammed et à Hadji-Soliman de me suivre. Sélim me suivit à cheval. Mohammed et Hadji-Soliman me suivirent à dromadaire. J'avais mon fusil à deux coups, mes pistolets, mon sabre et mon poignard. Sélim, Mohammed et Hadji-Soliman avûent des fusils à deux coups et leurs poignards.

Nous allions au grand galop à travers la plaine, comme dans un steeple-chase. Au fur et à mesure que nous avancions, nous commencions à entendre les coups de fusil. Puis, de loin, à perte de vue dans Fair, nous voyions des bandes de vautours, gros comme des hirondelles, tourner encercle. »Ils nous indiquaient le point où étaient les chasseurs. Puis ces animaux nous apparaissaient plus effarés, profitant de tous les accidents de terrain pour passer inaperçus et fuyant d'oasis en oasis.

Au bout de trois quarts d'heure de course, nous nous trouvions au plus fort de la mêlée. C'était un curieux spectacle à voir que celui des rabatteurs, les

tins à pied, les autres à cbeval ; les cataliers armés de leurs grands fusils à mèche; les piétons de cassetêtes, de hallebardes, de sagayes, de lances, de sabres emmanchés au bout de perches. Chacun avait fait arme de ce qu'il avait trouvé.

Pendant un instant, nous ne sûmes à quel animal faire face.

Des sangliers fuyaient par centaines. Les grandes herbes étaient remuées par eux comme les flots de la mer.

Abd'drHélek dédaigna tous ces fuyards.

Deux ou trois cents de nos rabatteurs s'acharnaient sur une oasis qui devait, si Ton en jugeait par leurs . cris, renfermer queîque chose de sérieux. Nous arrivâmes à Toasis. On venait d'y faire entrer une panthère. A la vue du jeune chérif, les cris redoublèrent. Chacun s'anima au danger. Quelques nègres, leurs couteaux à la main, entrèrent dans Foasis en rampant comme des couleuvres. Une douzaine de Kobaïls les fittivaieht avec leurs fusils.

Au bout de dix minutes on entendit de grands cris ;

iU f

74 LARABIB HfiURSVSE.

puis trois ou quatre coups de fusil, puis des cm encore.

La panthère fuyait et venait à nous natureUement, puisque nous étions du côté opposé où l'on foulait le bois. Elle sortit à trente pas environ du jeune chérif. Il s'élança sur elle au galop, en criant, et la lance en arrêt de la main droite. La panthère avait une p«^ de devant cassée. Elle essaya de fuir. Mais, voyant que le cheval gagnait sur elle, elle s'accula à uiie souche d'arbre.

Le jeune chérif piqua droit sur elle. Il lâcha les rênes de son cheval, et prit son pistolet de la main gauêhê. Au reste, j'eus à peine le temps de voir ce qui se passa.

Abd'el-lttéld£ ^tait à dix pas encore de la panthère; L'animal bondit sur lui. Je la vis cramponnée m instant au cou du cheval du jeun.e homme. H me sembla que le cheval se cabra; puis cheval, cavalier et panthère furent enveloppés d'un nuage de fumée. Je lançai mon cheval, pour aller, s'il était besoin» au secours d'Abd'el-Mélek.

l'aràbie HBniBvgm. Tft

Tout étail déjà flm.

La panthère gisait, la tête fracassée; le cheval d'Âbd*el-Mélek ruisselait de sang. De la patte dedevant qui lai restait, elle s'était erampomiée au cou du €fa6val; par bonheur, la seccmde étant brisée étail r^osibée in^^.

Le dieval, grièvement blessé, jetait le feu par les ]peax, le sang par la bouche. Il se cabrait, et tournait presque debout sur ses pieds de derrière.

Le jeune homme ne pouvait le retenir, la biide ayant glissé par-dessus la tète. Je courus au prince.

— Es-tu blessé? lui dis-je.

— Non, répondit-il, mais j'ai peur que mon cheval ne le soit mortelten^ent.

Nos domestiques étaiept arrivés. Mohammed et Ha^-Soliman sairtèrent k bas de leurs dromadaires. Les trois nègresen ûr^t autant et sautèrent &leur tour.

On saisit le cheval au mors, puis on rendit la bride an jeune homme. On ne pouvait calmer le cheval ; le râle de la panthère Tépouvantait. Abd'el-Mékk mît ^ed àterre. U dédûra un morceau de sa cônture et

76 L*ÀRABIB HEUREUSE.

essuya lui-même les blessures. Elles étaient profondes mais n'avaient point attaqué Tartère.

Je rassurai le jeune homme.

Un des nègres avait une outre à son dromadaire. Il détacha l'outre, et imbiba d'eau le fragment de ceinture déchiré par son mattre. Le cheval se laissa faire, indiquant le soulagement que lui procurait la fraîcheur deTeau ; mais il avait toujours l'œil fixé sur la panthère, qui 'agonisait. Pendant ce temps, j'envoyai une balle à un sanglier qui me tentait en passant à vingt pas de moi. Blessé, le sanglier chargea inon cheval.

Je fis bondir mon cheval par-dessus lui, et lui envoyai ma seconde balle. Sélim, qui était resté à cheval, courut sur lui; il l'acheva d'une troisième balle.

Au feu que nous faisions, nos rabatteurs accoururent. On trouva les deux cadavres. On laissa le sanglier où il était. Il était bon pour des hyènes et des chacals, non pour des musulmans. Quant à la panthère, on l'éventra et on la dépouilla presque vivante encore.

On brûla des feuilles sèches, on en frotta les blés-

l'aràbie hburkuse. 77

sures du chenal d* Abd'el-Hélek afin d'arrêter le sang, et Ton se remit en chasse.

Pendant plus d'une heure nous n'eûmes affaire qu'à des animaux fuyards : antilopes, hyènes, chacals et onagres. Je tuai cependant un lynx et deux ou trois hyènes.

Le jeune chérif faisait merveille avec sa lan'ce. Une fois qu'il s'était précipité, aucun accident de terrain ne sauvait l'ennemi. Il est vrai que son cheval, tout ' blessé qu'il était, le secondait prodigieusement. On eût dit qu'il avait une revanche à prendre, tant il se prêtait aux caprices de son cavalier.

Au milieu de cette chasse monstre, un épisode moitié grotesque, moitié terrrible, attira particulièrement mon attention.

Un Kobaïl avait blessé un onagre d'un coup de fusil. L'animal, furieux, était revenu sur lui. Le Kobaïl avait voulu fuir, mais il avait été bien vite rejoint par son adversaire, qui l'avait saisi à l'épaule. Le Kobaïl avaitappeléausecours;sescamaradesétaientaccourus; mais, plus rapidement qu'aucun d'eux, le jeune chérif.

Le Kobaïl éUiit renversé ; l'onagre le foulait aux: pieds. Abd'el-Mélek blessa Tonagre d'un coup de lance. L*onagre se retourna. Il mordit à belles dents le cheteI du jeune homoie; mais ce n'était plus une panthère; le cheval se défendit.

Rien n'était beau comme la lutte de cet âne sauvage, de ce cheval et de ce cavalier. On eût dit d'une trombe, tant ils soulevaient de poussière autour d'eux.

Le jeune homme déchargea sur l'animal son second coup de pistolet. Pendant ce temps, un nègre se glissa derrière Tonagre. Il lui coupa le jarret avec son couteau. L'onagre se renversa en arrière, essaya de se retirer et de fuir; mais il retomba. Le jeune chérif alors le cloua contrôle sol avec sa lance. Aussitôt on se jeta sur l'onagre; en un clin d'œil, on le dépouilla comme on avait fait de la panthère, comme on faisait des chacals, des hyènes, comme on fait enfin de tous les animaux à fourrure.

Puis on laissa le corps. '

Yoilà pourquoi les vautours suivent si fidèleiftent les chasseurs.

L^ARABIB HEUREUSE. 79

Pendant ce temps, nous avancions toujours. Nous commencions à entendre les coups de fusil des tireurs placés au pied des montagnes ; bientôt ces coups de fusil se rapprochèrent

. Le chérif avait donné Tordre de se mettre en mouvement et de repousser les animaux vers le .centre. Il arriva un moment où les dix-huit ou vingt mille hommes formant la battue se trouvèrent réunis, dé crivant un cercle de trois ou quatre lieues de circonférence et d*une' lieue de diamètre.

An milieu de ce cercle erraient, rugissant, glapissant, bramant, bêlant, tous les animaux que Ton avait mis sur pied. Deux ou trois oasis étalent enfermées dans ce cercle. C'étaient les derniers refuges du gibier. Les chasseurs se touchaient. II n'y avait plus moyea de les forcer. Tout ce qui se trouvait pris était bien pris.

Dans le cercle galopaient les chérifs et les chefs de tribu.

Il arriva un moment où, comme les chasseurs, les animaux se touchèrent. Entourés de toutes parts, ahuris par les cris, aveuglés par les coups de fusil.

80 l'arabie heùabuse.

décimés par les balles, ils semblaient avoir perdo, du moins à Tégard les uns des autres, leur fërocUé native.

Les hyènes coudoyaient les gazelles, les lynx ks antilopes, les chacals les lièvres» et les J)anthères les sangliers.

Le cercle se resserrait toujours. Alors la boacheri0

commença. Il y avait dans le cercle trois ou quatre panthères, deux caracals, six lynx, une dizaine de

hyènes, cinq ou six onagres, une vingtaine de sangliers, trente ou quarante gazelles, et deux ou trois cents lièvres.

Tout fut tué. La chasse dura jusqu'à quatre heures du soir.

Les morts comptés, on trouva trois panthères femelles, deux panthères mâles; on avait pris vivants deux petits. On trouva trois caracals, sept lynx, vingt hyènes, trente chacals, sept onagres, cinquante gazelles, trois cent cinquante lièvres, le tout compté par les peaux. Quant aux sangliers, on ne les comptait

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l'arabib heureuse. 8t

En fait d^hommes, nous avions deux morts et douze ou quinze blessés. Un des deux morts avait été -tué d'une balle, par accident. L'autre mort avait été piqué par un lefaâ (vipère-céraste). Il avait eu beau lier la jambe au-dessus de la morsure, les dents ayant frappé sur une veine, le poison s'était rapidement mêlé au sang. En moins d'une heure, l'homme était mort.

Les douze ou quinze blessés étaient notre Kobaïl : foulé aux pieds par l'onagre, il avait eu une cuisse cassée, une effroyable morsure à l'épaule, et cinq ou six meurtrissures causées par des ruades.

Les autres avaient reçu des coups de griffes de panthère, des coups de boutoir de sanglier, des coups de dents de caracal ; deux ou trois étaient piqués par des scorpions.

Ceux qui pouvaient marcher suivirent clopin dopant, ceux qui étaient trop^ malades pour faire le trajet à pied furent mis sur des chameaux. On rentra vers sept heures du soir à Sabbéâh.

89 L*AIiABIE EEUREUSB.

Chaque maison du village avait un feu devant sa porte. Les chiens annonçaient notre arrivée depuis longtemps.

A l'entrée du village, nous nous annonçâmes nousniémes en faisant une décharge générale. Les Kobaïls et les fellahs étaient retournés à leurs tribus et à leurs douars. Les chefs seuls avaient accompagné le chérif . Nous étions six à sept cents en tout. Comme on nous avait attendus, les préparatifs étaient faits. On avait tué une cinquantaine de moutons. On avait fait des galettes, d'effroyables sébiles de riz, des greffnas (compotes de fruits), de Yacida, des pâtisseries.

Le lait était conservé dans des paniers de feuilles de palmiers, si bien serrés qu'ils contenaient même l'eau. Il y avait du lait de chamelle, du lait de chèvre.

L*ÀRÀBIK HEUREUSE. 83

da lait de brebis, des monceaux de dattes, des raisseaux de café.

Les chevaux n'avaient pas été oubliés. Ils nageaient dans Forge et le hachich.

Abd*el-Mélek pansa le sien lui-môme. Le courageux animal semblait avoir oublié déjà ses blessures. Les honneurs de la chasse étaient au neveu du chérif. II avait tué deux panthères, un caracal et trois lynx. Il n'avait compté ni les hyènes, ni les sangliers, ni les chacals.

Yachya avait assisté à la chasse en amateur. Il n'avait pas quitté le jeune chérif tant que celui-ci était resté en place. Mais quand le Jeune chérif avait pris part h la bataille, il s'était retiré près des hommes qui gardaient Mabrouck.

Les chasseurs s'étaient réunis par groupes de douzaine. Ils formaient par conséquent soixante-dix à quatre-vingts groupes. Tout cela mangeait h sa faim, ce qui arrive rarement chez les Arabes. C'étaient de véritables noces de Gamache.

itérés le souper il y eut ballet. Les nègres et les

Kobaïls en furent les principaux acteurs. On sait qae ces sortes de danses ne peuvent, guère se décrire.

On atteignit ainsi environ deux heures du matîD. A deux heures du matin, le chérif donna le signal da départ. Chacun remonta à cheval. Il y avait iirès de trois jours que personne n'avait dormi. Aussi chacun avait-il hâte de rentrer, excepté Mabrouck, qui se doutait probablement de ce qui Fattendait à l'arrivée.

Nous refîmes, en nous en allant, le même chemin que nous avions fait pour venir. Hais, cette fois, la plaine était solitaire, Plus de volées de perdreaux, de de pintades, d*outardes. Plus d*antilopes, de gazdles, de chacals, d'hyènes et de lièvres. La battue de la journée avait tout tué ou tout chassé.

Au lever du soleil, la prière se ât, comme nou^ avons déjà dit, et dans les mêmes formes que nous avons racontées. On délia Mabrouck pour qu'il pût faire ses ablutions. Seulement deux nègres le gardaient le sabre à la main.

On remonta à cheval, et Ton arriva vers les huit

beures à la citadelle. Les notables de la ville attendaient le chérif à un demi-quart de lieue, avec les clefs. C'est une politesse que l'on faisait à Hussein chaque fois qu'il revenait d'une expédition. Le rnuphti» dans ce cas, débitait une harangue de circonstance. Le chérif eut sa harangue.

Il fallait ou faire un grand détour circuiaire, ou traverser un coin de la ville. Le chérif donna l'exemple en franchisis^nt la porte. A l'instant où on le vit , les femmes firent entendre cette espèce de gloussement dont nous avons déjà parlé. Il se répandit d'un bout h Fautre de la ville, qui sut ainsi que son chérif rentrait.

Le discours était un long éloge sur les hauts fai^ des chasseurs et sur la paternité du gouvernement du chérif. Tout le monde accompagna le chérif jusqu'à sa forteresse. Le chérif salua :^on prit congé; seulement il donna rendez-vous aux principaux pour trois heures.

Mabrouck fut réintégré dans la skiffa.

Le chérif rentra chez lui et donna ordre de lâcher

86 l'aràbib heureuse.

les pigeons. Pour que le lecteur comprenne cet ordre, il esl besoin d'une explication. Les pigeons sont des pigeons messagers. Le chérif correspond par ces pigeons, soit avec ses frères, soit avec les chefs. Il tient enfermés dans un endroit sombre des pigeons apportés de Moka, de Tâës, d'Hodeïda, de Djézan, de tous les districts enfin. De même toutes les villes tiennent enfermés des pigeons apportés d'Abou-Arich. Lorsque le chérif part, il l&che des pigeons annonçant ce départ et la cause de ce départ, s'il désire qu'il soit connu. Lorsqu'il arrive, il annonce son retour par le même moyen. On lui répond, s'il y a réponse, par des messagers semblables. Cette façon de correspondre n'est pas aussi rapide que le tél^raphe étectiîque; mais le télégraphe électrique n'était pas connu, môaie en France, à cette époque. Jusqu'à la découverte du télégraphe, c'était ce que Ton avait trouvé de mieux. Le pigeon fait seize Ikues à l'heure. Les chemins de fer anglais en font vingt. La sieste commença.

A trois heures, tout le monde revint à l^odience du cbérif .

l'àrabib beureuse. 87

Lorsque ehacun fut réuni :

— Mes eofsfflits, dit-41 , un homme nous a trompé pour nous soutirer un argent que nous lui eussions donné s'il fût venu nous le demander franchement. 11 noQs a fait un mensonge, nous y avons cru. Il a juré par la tête du père d'Hadji ; il a juré par le Prophète ; et nous Tavons convaincu à la fois de mensonge et de parjure. Je me sens irrité ; je voudrais être juste : quelle est la punition que mérite cet homme ? Cest vous qui prononcerez sur son châtiment.

Le muphti fit un pas en avant!

T-Sidi, dit-il, d'après les usages musulmans, il loérite la mort.

Le chérif se retourna vers les çiutres notables présents, n voulait connaître le sentiment de sa cour. Excepté moi, qui m'abstins, tout le monde vota pour la mort.

— Qu'on amène Mabrouck, dit le chérif.

On amena Habroudc. Mabrouch était calme jusqu'^ l'inud^Eice.

— Tu es accusé et coupable d'imposture et de sacrilège, tu as menti et juré pour induire ton maître en erreur et le voler; l'avis unanime est que tu as mérité la mort.

Au mot de mort, tous les assistants se levèrent. C'était le signe de l'assentiment. Le coupable resta impassible.

Le muphti alors prit la parole à son tour :

— Tu es condamné, dit-ii, à avoir la tète séparée du corps.

— C'était écrit! dit le coupable.

Les eunuques qui avaient amené Mabrouck le remmenèrent. Il les suivit, ou plutôt les accompagna sans difficulté. Â la porte se tenait l'exécuteur. C'était un nègre de haute stature, absolument nu, à l'exception de la fouta, d'un turban et d'une ceinture rouge. Dans^la ceinture était passé le se f {sabre) des arnautes, recourbé en dedans. C'est l'arme avec laquelle l'exécuteur tranche la tète, en tirant à lui.

On emmena, le coupable dans la cour sur laquelle donnaient les fenêtres du divan d'Hussein. Chacun se

mit à prier le fatha. Seul, je m'approchai de la fenôtre. Mabrouck était déjà dans la cour, au milieu d'uacerclede nègres. A vingt pas de lui, des Kobaïls, des nègres et des Arabes, jouaient aux dames et au trictrac, sans que ce qui allait se passer les dérangeât le moins du monde de leur partie. *

On donna de Teau à Mabrouck pour faire ses ablutions ; puis on voulut le faire mettre à genoux pour dire son fatha. II refusa de se mettre à genoux, en disant qu'il n'y avait que les chrétiens qui s'agenouillaient. Il dit son fatha debout. Le fatha est le Pater noster des chrétiens. Puis on le fit asseoir à terre.

L'exécuteur tira son jcouteau de sa ceinture, attendant que le patient eût fini sa prière pour l'exécuter. De l'autre côté du mur on entendait des gémissements de femmes. Ces gémissements, selon toute probabilité, étaient ceux de la mère et de la sœur du coupable. La prière finit.

Le bourreau alors roula autour de sa main gauche la natte de cheveux que Mabrouck avait au milieu de

la tête. Cet homme n'était plas séparé de réteroité que par la durée d'un éclair.

— Arrête 1 criai-je au bourreau.

Le bourreau leva la tête. Reconnaissant que c'était le serdar du chérif qui lui parlait, il s'arrêta. Le mot Arrête! 'prononcé par un homme qui n'avait pas droit de vie et de mort avait produit une sensation profonde sur rassemblée.

— De quel droit as-tu dit «Arrête»? demanda le chérif.

— Parce que la vie de cet homme m'appartient, Sidi.

— Comment t'appartient-elle?

— J'ai ta parole. Tu as promis, si la source de lait n'existait pas, de m'accorder la grâce que je te demanderais ; et Hussein n'a jamais manqué à sa parole. Eh bien î je té demande la vie de cet homme. C'est moi qui l'ai accusé ; c'est moi qui serais cause de sa mort ; ce serait un chagrin pour moi. Au nom de ta parole engagée^ Sidi, ordonne qu'on fasse grâce à Mabrouck.

L'ARAlii; HEUREUSE. 91

Un nmrmare d'approbation accueillit mes paroles. Le chérif s*a^procha de la fenêtre.

— Je change la peine de cet homme, dit-il, en une année de détention.

— Sidi, lui dis-je, j'ai demandé la grâce entière. — Laissez aller cet homme où il voudra, dit le chérif. Le bourreau lâcha la natte de cheveux et se recula

de deux pas. Habrouck se releva. Il secoua la tête comme pour voir si elle tenait encore sur ses épaules. Puis rassuré :

— C'était écrit 1 dit-il de nouveau.

Et, cela dit, il sortit de la cour. Seul, le bourreau restait penaud : le bourreau a vingt-cinq roupie* par exécution. Je lui jetai deux guinées.

— Que fais-tu? me demanda Hussein.

— Sidi, lui répondis-je, il ne faut priver personne de son salaire.

En rentrant chez moi, je trouvai Abd'el-Mélek qui m'attendait.

Quoique pendant tout le voyage nous nous fussions

92 l'arabi^ heureuse. -

trouvés seuls, quoiqu'il eût pu me parier facilemeot, sans être écouté ni entendu, de ses affaires d'amour, il ne m'en avait pas dit une parole.

Un liomme étranger à ce qui se passait dans le cœur du jeune homme n*eût vu en lui et dans toutes ses actions que les actes d'un chasseur passionné. Moi, j*y voyais la passion d'un homme amoureux qui cherche, non point à échapper à ses amours, mais à donner une pâture quelconque à son activité.

Pendant cette chasse, il s'était jeté avec une insouciance profonde au milieu du danger. C'était non pas l'insouciance, mais l'assurance de l'homme qui sent qu'il n'a pas besoin de sauvegarder sa vie. Sa vie est sous la protection de la plus fraîche de toutes les déesses et du plus puissant de tous les dieux, la Jeunesse et l'Amour.

Il m'attendait pour me demander, si j'avais reçu de son oncle une réponse définitive. On sait de nouveau ce que j'avais à lui dire. Son oncle m'avait fait la réponse ordinaire des Arabes :

— Dieu verra! (EschoûfRabbi!)

Ce n'était pas une réponse.

Le jeune homme me pria de tirer de son oncle quelque chose de plus positif avant ÏAid-el'Kébiry c'est-à-dire avant la grande fête Courban-Betram. En effet, nous nous approchions de Tépoque où la grande fête allait avoir lieu.

Disons ce que c'est que la grande fête.

La grande fête a lieu à propos du pèlerinage au , Djebel-Ârafat. Elle est instituée en Thonneur du sacrifice qui a lieu le 40 du mois de El-Hadj. Le mois de El-Hadj est le douzième mois de Tannée, notre mois de décembre. Faisons observer en passant que les mois musulmans sont lunaires, ce qui nous donne Qnze jours de différence. L'année musulmane n'est que de 354 jours dans les années ordinaires, et de 355 dans les années bissextiles.

A l'occasion de cette fête, — nous parlons ici de ce qui se fait à Abou-Arîch, — à Toccasion de cette fêle, la prière dû matin est d'abord annoncée par une salve d'artillerie. La veille, tous les minarets et l'intérieur de la mosquée ont été illuminés. A cette occasion, les

94' L'ARABIE ■BURBU8K.

principaux habitants de la contrée arrivent, de toutes les parties dn prindpalat, avec des présents pour le chérif . Nous avons dit ailleurs que ces présaits sont toujours intéressés.

Nous avons un proverbe en France qui dit :

« Donner un œuf pour recevoir un bœuf. »

Les Arabes disent :

« Donner une mouche pour recevoir un éléphant. »

Je crois que l'avantage, comme comparaison, reste au proverbe arabe. Il est vrai que le proverbe français rime et que le proverbe arabe ne rime pas.

C'est le nouvel an des chrétiens. Supposez seulement qu'au lieu de commencer le 4®' janvier, il commence au 40 décembre.

Ce jour-là, comme à l'Aïd-el-Seghir, c'est-à-dire à* la petite fête qui succède au mois de jeûne, raumdoe est obligatoire, ainsi que le sacrifice, pour tous ceux qm ont moyen de les faire. Le sacrifice est Timmolft^ tion que doit faire tout musulman riche d'un ou {do*^ sieurs moujtons, d'un ou plusieurs chameaux.

Les dket&j à cette occasion, font à leurs iafénencs»

l'arabib heureuse. 95

mais à leurs inférieurs ayant une certaine influence, des envois d*animaux destinés à être immolés. Ainsi, à roccasion de la fête dont je parle, TAïd-el-Kébir, le chérif m'envoya dix moutons. Il en avait envoyé quarante à son frère d'floeïda, le personnage le plus important après lui. Lui, pour son sacrifice persojinel, immola quinze chameaux. Toute cette viande se distribue aux pauvres.

Quant aux cadeaux, ils se rendent en cadeaux. Nous avons déjà dit quelle était, sous ce rapport, la libéralité non-seulement du chérif Hussein, mais encore de tous les chefs musulmans à propos des achats que j'avais été faire à Aden, et qui ne furent point la dixième partie de ce qu'il donna. Ces dons montent et descendent tous les étages de la société. Revenons à la fête.

La prière une fois annoncée par Fartillerie, on se rend dans la plsdne que domine la citaddle du chérif. Là se réunissent, non-seulement les habitants de la ville, mais encore ceux des montagnes et des tribus environnantes, vingt-cinq à trente miUe hommes à

peu près (nous disons hommes parce qu'en effet il n*y a pas une femme), chacun dans ses plus magnifiques habits.

Le chérif et sa famille sont au centre. La domesticité, amantes, nègres, abyssins, eunuques, sont derrière lui.

Toute cette population rassemblée dans la plaine se place sur deux files. Entre ces deux files est un espace assez grand pour que la seconde file puisse se prosterner.

Le muphti se tient à vingt pas à peu près de la première file» et, tourné vers la foule, qui est tournée, elle, du côté de la Mecque, il fait un sermon approprié i la circonstance. Après quoi, il chante en nazillant une invocation pour le sultan. Cela a lieu dans toutes les mosquées.

Cette invocation faite, la prière commence.

La prière achevée, on accompagne le chérif chez lui. Ce jour-là, il reçoit tout le monde, pauvre comme riche, inférieur comme supérieur. C*est alors, au fur et à mesure que l'on vient, qu'il distribue les cadeaux.

Les gens importants restent à dîner avec lui, ou, pour mieux dire, ps^ssent dans un appartement où un dîner permanent est sans cesse servi, sans cesse renouvelé. Le repas dure trois jours. Cela rappelle les grands repas de Rome.

Après la visite chez le cbérif, viennent les visites entre particuliers, et voilà comment se passent les fêtes dé TAïd-el-Kébir, qui durent pendant trois jours pour les riches, pendant cinq jours pour les

Les femmes, exclues de la fête des hommes, font la fête entre elles. Elles reçoivent et donnent leurs cadeaux, elles se traitent entre elles, font de la musique, dansent, s'enivrent avec de l'opium et du hachich. C'est quelque chose qui rappelle les fameux mystères de la bonne déesse à Rome.

C'était donc avant cette fête que le jeune Abd'el- Mélek désirait avoir une réponse. A la première occasion, je ramenai le chérif sur ce sujet. Le chérif s'était concerté avec son frère et sa famille: il avait été décidé que le mariage était impossible. Le jeune

98 l'ARABIB HBURBlfSB.

homme, de son côté, m'avait dit qa*il éprouverait de grandes difiScultés du côté de la tribu.

En recevant la réponse du chérif, Abfel-Mélek me remercia:

— Il n'y a pas de ta faute, me dit-il, je le sais.

— Eh bien I lui demandai-je, que feras-tu?

— Je l'épouserai, ou j'y laisserai ma tête.

Et il sortit. Je le suivis des yeux. H était inipossible de ne pas lire sur chacun de ses traits et dans chacun de ses mouvements cette fermeté qui indique une décision irrévocable.

Je m'attendis à tout. Cependant, je n'en parlai à personne, pas même à Yachya. Yacbya était trop, avant dans les confidences du chérif; il n'eût pu lai cacher la détermination de son neveu, et reporter cette détermination à Hussein, c'eût été, au bout du compte, trahir le jeune homme.

Je laissai donc aller les choses.

Le jour de l'Aïd-el-Kébir arriva. Je ronarquai avec étonnement qu'Abd'el-Hélek manquait à la prière. U chérif le remarqua comme n^.

L*ARÀBIE IIURKUSE. 99

— OÙ est ton fils? demanda le chérif à Abou- Taie^

— fe ne sais pas, répondit celui-ci ; il étaft là tout à rhcure.

Le chérif fronça le sourcil. On rentra à la forteresse, diacun défila devant le chérif déposant ses présents. Abd'el-Mélek ne défila point avec les autres.

— Où est ton fils? demanda pour la seconde fois le diérif à son frère.

— Je ne sais pas, répondit de nouveau celui-ci. La matinée s'écoula, Theure du dtner vint. Le

chérif traitait toute sa famille. Il regarda autour de lui avec un œil sévère, puis, pour la troisième fois, il demanda à Âbou-Taleb :

— Où est ton fils ?

£t, pour la troisième fois, celui-ci répondit :

— Je ne sais pas.

Le diéfif appela un eunuque ei donna tout bas des ordres que personne n'entendit.

Vers sept heures, un Kobaïl arriva au grand galop, sauta en bas de son cheval, et, profilant de la liberté

donnée à tout le monde de pénétrer, ce jonr-Ià, jusqu'au chérif , il traversa les appartements et se présenta à la porte de la salle où Hussein prenait son repas. U s'adressa justement à Feunuque qui venait de recevoir les ordres du chérif.

— J'ai, dit-il à Feunuque, une nouvelle de la plus haute importance à communiquer au chérif Husseïn.

— Dis-la-moi, répondit l'eunuque, et je la lui communiquerai.

— C'est lui qu'elle intéresse, je ne puis donc la communiquer qu'à lui.

La* réponse avait été faite rudement, les kobaïls étant gens fort peu civilisés. L'eunuque hésitait à * déranger son maître.

— Au reste, dit le Kobaïl, j'ai fait quinze lieues pour lui parler; refuse-t-il de me recevoir? je m'en vais. Il est chérif et moi simple Kobaïl, mais je sois fils d*Âdam comme lui.

— Attends, dit l'eunuque, je vais lui communiquer ton désir. -

l'arabib heureuse. 40f

L'eunuque s'approcha dechérif Hussein et lui parla bas à ForeiUe.

— Fais entrer cet homme, dit le chérif. On introduisit le KobaïL

Après le Salam-a-Ieïkum d'usage,

— Qui es-tu? demanda le chérif.

— Je suis Isak, de la tribu de Kohian.

— D'oti viens-tu?

— De Sâad.

— Que veux-tu?

— Dois -je parler devant tous ou à toi seul?

— Parle devant tous, répondit le chérif.

*— Je viens t'annoncer que ce matin, à l'heure de la prière, ton neveu a enlevé Quemari fille d'Abou- Bekr, de la tribu des Bégam.

Tout le monde se leva. L'absence du jeune homme était expliquée. '

On se rendit aii divan, on fit entrer le messager, et on lui demanda des détails.

Abd'el-Mélek, avec deux de ses nègres, était arrivé dans la nuit. Il s'était tenu à l'écart pour ne pas

403 l'a^rabib hburbuse«

évdUer les soupçons de la tribu. Au poiut du jour, Quemar avait été au puits comme d'habitude ; là, elle avait trouvé un des nègres d'Abd'el-Mélek, qui lui avait demandé à se rafraîchir, et lui avait annoncé qu*Abd'el-Mélek était là poilr Fenlever.

— C'est bien! avait-elle répondu. Dans une heure, je serai à rentrée de la tente.

Une heure après, Abd'el-Mélek, passait au grand galop dans le douar, tenant de la main droite son fusil tout armé. Puis, arrivé devant la tente, de la ^lain gauche il avait soulevé Quemar comme il eût fait d'un oiseau, Vavait posée sur le devant de sa sdJe, avait tiré son coup de fusil en manière de défi, et avait disparu dans le désert, c'est-àniire à Test.

Personne ne savait ce qu'il était devenu. Seulement tout ce qui était resté d'hommes dans la tribu avait pris les armes et s'était mis à sa poursuite. Probablement les notables de la tribu demanderont-ils justice au chérif.

Voilà, ce qu'avait à dire le Kobaïl Isak de Sftad.

.Lediérif lui fit servir à dtner et lui donna une

l\rabie heureuse. 103

boiirse« en lui disant de ne partir qu'âpres Tavoir revu.

Le chérif uous retint seuls, Aboû-Taleb, Yachya et moi. Ce qui était un événement pour la famiUe ne devait pas troubler les fêtes. Il s'agissait de prendre une décision, voilà tout. Mais auparavant, il fallait savoir où s'était retiré Abd'el-el-Mélek. Il y avait deux choses graves à craindre et qui eussent fait de sa faute un crime. C'est qu'il se fût retiré dans l'Âssir ou à Sana, c'est-à-dire chez un des mortels ennemis de son oncle.

Tant qu'on ignorerait sa retraite, il était impossible de rien arrêter. On prit cependant un parti ; c'^était d'envoyer des éclaireurs dans le Djebel-Orra, dans le Sahan, dans l'Abybda, dans FWadi-Nedjeran et jusqu'à Barrad, c'est-à-dire aux lio^ites du pays de Djôf ou de Mareb.

Ces éclaireurs devaient aller aux renseignements et tâcher de savoir quelle direction pouvait avoir prise le jeune prince. U était évident que plusieurs jours étaient nécessaires à ces recherches. Abou-Taleb

se retira doublement consterné, ou tout au moins affectant de Tétre.

 peine fut-il sorti, que le chérif, dans un moment d'expansion, nous demanda, à Yachya et à moi, si nou^ ne pensions pas que l'un ou Fautre de ses frères, Hammoud ou Abou-Taleb, fussent complices.

Je lui répondis que je croyais pouvoir affirmer ie contraire.

Le chérif me demanda sur quelle preuve reposait mon affirmation.

Je lui répondis :

— Sur une conviction toute personnelle.

— ^'N'importe ! dit Chérif-Hussein, un pressentiment me dit que les Anglais doivent être pour quelque chose là-dedans.

Chérif-Hussein voyait les Anglais partout. Cette fois encore, je le dissuadai.

— Quel intérêt, lui demandai-je, les Anglais peavent-ils avoir ici?

— De me créer des embarras au moment où ils savent que je m'occupe d'eux.

l'ababie hbureusi. 405

Nous nous retirâmes à notre tour, lui sur ses craintes, moi sur ma certitude.

Pendant ce temps, la fête allait son train. On tirait des coups de fusil, on brûlait des feux d'artifice, on buvait, on mangeait; les aimées mimaient, les nègres dansaient.

Voulez-vous connaître une de ces danses, dont voici la liste : la dalloukka, la gyly la lingtU^ la schekmdén/y la bendalâh et la touzy ? ouvrez le Voyage au Dârfour du cheik Mohammed-Ebn-Omar-el-Tounsi, publié par les Soins de M. Jomard, pages 227 et suivantes.

« Les filles se rangent en ligne sur différents points, et, en face de chaque ligne, se forme une ligne de jeunes gens.

> Viennent alors les femmes, qui, au bruit cadencé des tambourins, entament leurs chansons.

» Soudain toutes les lignes des filles se mettent en danse.

» Elles s'avancent d'un pas lent et mesufé, en exécutant des mouvements variés d'épaules, et en se ra-

406 l'aRABIE HEURIU8I.

massant sur elles-mêmes par de bizarres contorsioDs et inflexions du corps.

» Elles arrivent ainsi jusque contre le rang des jeunes garçons, de manière que chacune d'elles se trouve en face d*un jeune homme, nez à nez avec lui.

» Alors toutes ensemble, balançant et tournoyant la tête, font voltiger, chacune sur la figure de son danseur, les boucles de leurs cheveux, qui, à Tavance, ont été soigneusement parfumés et^ oints de graisses odorantes.

» Lesdanseurs, animés par ces sortes d'agacements, brandissent alors leurs lances en les élevant plusieurs, fois presque horizontalement au-dessus des danseuses.

> Celles-ci ensuite se retournent pour regagner, toujours en dansant, leur place première.

» Mais aussitôt chaque jeune homme, s'avançant du même mouvement de danse, suit ainsi sa belle jusqu'à l'endroit d'où la ligne féminine est partie d'abord. Ils s'y arrêtent, et les jeunes filles vont, en reculant et sans interrompre leur danse, reprendre la ligne où étaient primitivement les danseurs.

LARABII HIUREU8I. 407

» Toutes les places ont ainsi été édiangées nmtuellement.

9^ SU y a hors des lignes quelque jeune homme qu^une fille désire voir partager la danse et avoir pour vis-à-vis, cette fille sort de son rang, se dirige en dansant jusque vers l'heureux élu, et, arrivée vers liii, elle lui verse, en tournant et balançant la tête, sa chevelure sur le visage.

» A cette invitation amoureuse, le jeune homme pousse quelques exclamations de joie^ brandit sa lance en l'air et suit sa danseuse.

» S'il ne se rendait pas à cette invitation, il serait

regardé comme incivil, et blâmé par tous les autres.

T> De plus, cette manifestation de la part de la

jeune fille impose au jeune hon^me l'obligation d'un

repas de fête.

» Une fois que les deux ligne» se sont substituées Tune à l'autre, elles s'avancent face à face, toujours en dansant, chaque danseur étant vis-à-vis d'une danseuse. Les deux lignes se rapprochent et se rencontrent au milieu de l'espace quilles séparait ; cha-

408 L*ARÀB1E HEUBEUSB.

que danseuse, de nouveau, par une sorte de tournoiement de tête, fait jouer sa chevelure sur sa poitrine et sur le visage de celui qui se trouve devant elle ; et, à ce mouvement, le danseur, encore une fois, élève et brandit sa lance au dessus de la tête de sa danseuse, en poussant de grands cris de joie. »

Outre ces danses, il y a le grand amusement, Tamusement général, l'amusement national, Kara-

fjOUS.

Karagous, c*est lePolichinel arabe, c'est le Guignol •de rOrient. Il est en honneur depuis le Caucase jusqu'à la pointe du Zanguébar. C'est le Pasqujn et et le Marforio de Rome. Il peut tout dire. Non-seulement il peut tout dire, mais il peut tout faire. Pour Karagous, dans les pays les plus absolus, il n'y a pas de censure. «

Jji Bruyère a dit :

c Quand on veut changer, dans une république, c^est moins les choses que le temps qu'on considère. Vous pouvez ôter aujourd'hui à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges ; demain ne songez pas même à réformer ses enseignes. »

Cela semble écrit pour les musulmans.

Vous pouvez leur trancher la tête, les condamner aux galères, les bâtonner survies reins et sous la plante des pieds; ils^remercieront lebourreau avantou après le supplice. Mais ne leur ôtez point Karagous, ne touchez point à Karagous. Karagous est le principal personnage d'une pièce improvisée qui varie selon le <^price de l'improvisateur et les circonstances dans desquelles se trouve la contrée.

Notre Polichinelle, impudique, ivrogne, cynique, mauvaise tète, battant tout le monde, même le commissaire, même sa femme, ce qui est, entre nous, une autorité bien autrement grave que celle du commis» naire; notre Polichinelle a invariablement doux bosses^

l'une devant, l'aulre derrière.

441 VAKàMêE mwvMMfi^m.

Le Polichinelle napolitain, sans bosse, halnllè comme Pierrot, a ikiTariablement un masqne noir.

Karagotts n*a pas de vdtement national; c'est un simple fttromir Tenu au monde solus, pauper et nudus, qui revêt tous les costumes, même ceux de teokmes. Si parmi tous ces costumes il y a une partie de costume qu'il afléotionne, c'est le bonnet de derridie. Seulement, il y igoute un ornement de sa^ façon, des grelots, des scmnettes : sa pièce est toujours une pièce bouffonne et surtout satirique.

A Constantiiiople, il ridiculise le sultan ; à Alexan-^ drie et au Caire, le pacha; dans lesprincipautéa et en Jksie, les hospodars et les chérife; il va suis dire que les hauts dignitaires ne sont pas non plus 6p»-

Les actes de k vie priiée, eux**mteeB, sont mis à jour. Rappelez-vous oes soldats gaulois, romains et espagnols, qui chantaient derrière César, qui criaéenl aux maris de la porte Ciqpène et Ai la yi»*Si»ra de cacher loues femmes, etquidisai^t sousle nezdu triomphateur :

— Gésai! a vwicu les Gaules, Hiais Nioomèd» a vaincu César.

Ebbml Karagous regaide suissi pr^tmdénent dans la yie des sultans, despadias, des hospodàrs el des chérifs que les soldats antiques regardaient dans la vi^ du triomphateur. Ce qu*il y a de pli» oirieux, c'est que Karagous raille non-seulement eu paroles, msà& en actiouft.

Ainsi les actions que cet autre Caton le CensoBt reproche aux autres, il les luscompUt par manient de r«Uteise.

Karagous est pi^sque toujours poêle, de. sorte que n<m-seulement il agit, mais il célèbre ses actions. Comme le coq, il chante ses victoires, aussitôt ses idc^ toires reifaportées. On y voit des enlèvements déjeune flUe qui rappellent la GaÀère-CapitwifùR de Victor Hugo. Seulement on voit les suites de Tenlèvement dans tooles leurs phases. Ce sont toujours des chréti^nes qtt'on enlève. Ce sont les Israélites quero&bat.

Un des moyens comiques de Karagou&est délivrer ttUcOU plusieuf&juifs iitaules s(»tds d*aTai|ies. Quant

m l'arabie heureuse.

aux Grecs, ils sont chargés de la garde du sérail de Karagous.

Mais c*est aux Anglais qu'est réservé le dernier supplice. Karagous enlève un général anglais avec son grand chapeau à plumes, ses épaulettes, son habit rouge, et sa femme. D*abord Karagous s'approprie la femme. Quant au mari, il le garde, comme César gardait Vercingetorix : pour son triomphe. La mylady est mise dans le harem de Karagous.

Quant au mari, ni son chapeau à plumes, ni ses épaulettes, ni son grand sabre, ne le peuvent sauver.

C'est toute la littérature dramatique turque.

Je crois que nous n'avons point encore parlé deé; jongleurs.

Les jongleurs sont nègres ou Indiens. Ils se livrent à tous les tours que nous connaissons, et à d'autres encore que nous ne connaissons pas.

D'abord, mettons au premier rang les charmeurs de serpents. J'ai vu maintes fois par moi-même opérer les charmeurs de ^serpents. Parmi les charmeurs, mettons au premier rang la secte religieuse des Aisa-

oiMs. Quand nous disons religieuse, nous entendons

dire religieuse et politique.

^ Sidna-Aïser, patron des charmeurs de serpents,'

des mangeurs de scorpions, enfin des mangeurs de

feu, — ne pas confondre avec Sidna-Aïcaj qui est le

nom qm les mahométans donnent à Jésus-Christ, —

Si4na-Âïser vivait il y a deux siècles environ. Cétait

un savant, un sage, un apôtre fuyant les villes et

voyageant dans le désert de Sous. Il y fut suivi par

une grande multitude. Cette multitude eut faim.

Comme Dieu ne faisait pas pleuvoir la manne , comme Vapdtre n*avait pas la faculté de multiplier les pains et les poissons, à ces cris delà multitude, affamée :

— Du pain I du pain !

Il répondit, pro])ablement avec plus dUmpatience que de foi :

— Koûlsim.

— Mangez du poison.

' La foule prit la réponse au pied de la lettre. .On était dans la patrie des reptiles à la morsure mor-

414 * L*amgLSiB râscracoM. ;

talliL.lAfoide8e jfta sur ces lerpeMs «t^lès dévOTm.

Les descendants de ceux ^ ont suivi le saiatBii déi06t» el q«i, «n lei^ihrant, ont mangé In^raoéBMiit ks fepUks Temmeiiif formeot ia terrible secHe des Aiaioiiis.

No» di»oiis terrible, car lorsqu'elle se r^aBd dna te TiHet, conduite par son nmibadtfem, 6t qu^dBe iMlB, paiieile à une "fagne furloiHie, nu bmil de Vmg'ml^ du fo'/^e/, c'est-iH^re de la înusefte ^ du tamboui4ii, sa furonr va jusqu'à la frénésie, sa fdS» jusqifiMi vertige. Slle sefetttovurlesanimiut, qn*dle égoffu, qu'elle déchire «vee ses ongles, qtildle mangé oras^ sanglante. A défiant d*anivimux,M elle tmimte un chrétien ou un juif, malheur au chrétien on an juifl

VHastttpa, les Âlsaouas se sont civilisés.

De ces processions terribles et souvent sanglantes, ils ont fait des soirées où Ton entre en payant, «t xsb, moyennant un demi-boudjou, en lenr'ifY))t lédMnrttes pênes iDnges, cetnnieiinetfftint:16che4eïond atmé aMMe, i^iMiig«r âesuèot^ions cmittlB un EmtA

i&aa^ des ereWttes. Gommait foQt*«il8f cpiel «st leor secret? qui leur donne cette puissance? C'est ce cpi*aih> coB^nittre a*« encore révâé, c'est ee qu'aucun ^tant n'm €fiiiH>re découvert. Le secret ^ aus^ bien .gardé €pMB cdfti de la liquélactiOB du sang de Mrât Janvier.

J'ai viidesdiarfflMirs de serpents* Je les ai fréquentés, j'ai obsenvé leurs opérations, j'ai essuyé te swg d6 loors plaies, et j'en sms eneore à me demaj^er Gomn^nt levenia qui* tue en deux minutes une poul(8> et «1 cinq miautes un chi», est impuissant sur eu, tandis ipi'41 tue en un fiiart d^ettre tout homme, ^elquïlsoît.

Un jour, j'en aperçus quatre sur la pîaee 4'£l- Ezbekiâh, au Caire.

C'étaient des Amazlrgues du Maroc, et, parmi <»s qwtre, il y srvait trois muiôaiens et «m «harmeuir. Tm^fm. en conyersiClion tirée efix, en commençant par examiner leursinstruments de musique. C'étaient de longs roseaux en forme de flûtes, dans lesquels ila saufflidtnt, ist dont 4Is timeat des jsons mélsMO*

H^ . L'ARABIE HEDRIIISI.

lîques, qu'ils prolongeaient d'une façon assez harmonieuse.

Au bout de quelques instants, je demandai à voir les serpents. Les Aîsaouas ne firent aucune difficatté à m'accorder cette demande. D*abord, ils ëleyèrent tous les quatre les mains comme s'ils tenaient nn livre ouvert ; ils murmurèrent irne prière adressée à Sidna-Aïser ; puis, Finvocation finie, les musiciens prirent leur flûte et leur tambourin, et commencèrent leur concert. Le quatrième exécuta alors une danse frénétique qui avait quelque chose de celle des derviches tourneurs de Constantinople. Il enfermait dans un cercle toujours plus rapproché un panier de jonc recouvert d'une peau de chèvre.

Tout à coup il se baissa, plongea la main dans le panier et en tira un serpent.

C'était un cobra capello! un horrible reptile qui est la terreur des Hollandais au Cap, et que, dans la langue des Arabes, on appelle bmka.

Au moment où le serpent vit le jour, il s'enroula autour du bras nu du charmeur. Mais celui-ci, comme

il eût fait d'une anguille ou d'une couleuvre grise, contourna son corps vert et noir, et en entoura son front comme d'une couronne d'Ëuménide. Le serpent demeura autour du front du dompteur. Il y demeura comme contraint d'obéir à la volonté de cet homme, comme s'il n'avait pas le, pouvoir de se dérouler. Le charmeur le prit sur son front et le posa à terre. Seulement alors le charme parut rompu.

Le buska, redevenu libre de ses mouvements, se dressa .sur sa queue comme lorsqu'il se prépare à l'attaque ou à la défense. Il se mit à se balancer à droite et à gauche, en obéissant à la mesure de l'air. Alors, sans s'occuper davantage de lui, l'enchanteur recommença ses cercles autour du panier. Il y plongea deux fois encore son bras nu, et, à chaque fois, en retira un des plus venimeux serpents du désert.

C'étaient des lefâas.

Il les déposa à terre près du serpent danseur. Mais eux, malgré la sollicitation de la musique, se tinrent enroulés. Ils suivaient d'un œil morne, qui de temps en temps s'allumait pour lancer un éclah*, les mouve-

4IS L*AAABtE aï:0â«:<j««..

nmitB do c^mneor. Dès que céloi-ci se û^Qviiit à lawr povtie, Ms s'élwncaient sur lui,es0ayanl(l6iiMnrdre ses jambes nues. Lui leur ^onnak sou haïck, da»s lequel îls faiBaient nue prise. Puis, lorsqu'ils le Iftchsûent, on voyait te Têtement imprégné de poison.

Après les avoir ainsi excités , pendant quelqives minutes, TAIsaoua saisit Tun d'eux par le cou. Tonjours en dansant, il lui desserra les mâchoires avec une baguette. Le serpent fut forcé d'ouvrir la gneate, ^ l'on put voir suinter des crochets la bave venimeuse.

Alors, et quand les spectateurs eurent bien regardé l'Aïsaoua, il approcha le serpent de son bras. Celui-ci aussitôt mordit la chair, et l'on vit couler le sang. Le diarmeur cependant continuait de danser. Hais ses traits, et Ta mesure même de la musique indiquaient la douleur atroce qu'il ressentait.

n parut entrer alors en convulsions, et, pendant Oes convulsions, il appela trois, fois :

•^ Sidna-ASser t Sidna-Aîser ISidna-Aïser l

nwmdte» à k troisième inv^ocation, lat^ite4u%^

pttit d6 la l)le8Sûre. AœsiMt^ icjetà&t le eerp^t à teriA ^ ât)pliqHasiBt boadie à la blessare, mordant et suQaDt son to» lont à la fois, sans «tonte ponr en eKtaôm lie tenin. Pnis, (onjoore mordant et suçant son bras, il dansa encore pendant une minute en denic, et -ebfin 40ntba4épniséw

J'émis «lors cette idée 4116 les crocs qiie le chi^ menr avait lait voir aux assistants étaient des «rocs inoffensifs et non des crocs venimeux'; qne moi^^néttie je pourrais être aussi ihoffensivement mordu que Feachanteur lra-aéme« Hais celd-ci;, me voyant étendre la main vers le repftitei m*en écarta viveaient; piii&,a}antfait apporter un coq, il loi armcba qnel- ^pes plumes à Taile et pvésenta TaS^n^n déptuitté aa Mna qni te mordit.

L'enchanteur Iftdia le coq. €dui-d tourna sur lui'* nsdme oêtivulsivement, et, an bout d^une minute, dbaac^ agonisa et mourut.

Sn somme, je crois que les cbafmenrs de serpents connaissent quelque plante anâdotique dont ils Mcbeitt les feuilles ou la racine, tout eu dansant et

4S0 l'aràbie HEUREUSB.i

tout en tournant, et dont ils appliquât le sac k

la blessure, en ayant l'air de la mordre et de la sucer.

Ajoutons une particularité assez étrange.

C'est que ces Aïsaouas sont partagés en fractions animales.

Il y a la fraction des lions, Ja fraction des panthères, la fraction des chameaux, la fraction des chiens, la fraction des chats, la fraction des moutons, la fraction des porcs, etc. etc.

Ces fractions sont une espèce d'échelle maçonnique : le lion est la fraction la plus élevée; le porc est la fraction la plus basse.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que chaque fraction est obligée, non-seulement d'imiter, autant que cda est dans la nature humaine, les gestes et le langage de l'animal auquel elle appartient, mais encore dé se nourrir, ostensiblement du moins, de sa nourriture.

Ainsi, les lions et les panthères rugissent et mangent de la viande crue. Les chameaux brament et mangent des feuilles de cactus. Les chiens aboient et mangent la nourriture de l'homme. Les chats miaulent et

l'arabib hbureusb. 18t

mangent des rats et des souris vivants. Les montons bétent et ruminent du trèfle. Enfin, les porcs grognent et mangent des immondices.

Ces messieurs ont des séances publiques auxquelles assistent, sur invitation, les hommes et les femmes.

Ces Aïsaoi)as ont des affiliations dans toutes le» contrées musulmanes. Les étrangers, et même lesgens du pays qui ne font point partie de letir secte, ne tes connaissent pas plus que nous ne connaissons^ les francs-maçons et les affiliés des sociétés secrètes. Quand nous serons en Perse, nous parlerons de la secte des Hadji-Abd'el-Kader. Elle a beaucoup de ressemblance avec celle des Aïsaouas. A Sfax, en 4 8IS0, , mon fils a failli être assassmé par un de ces fanatiques, n fut sauvé par un homme de la môme secte qui était à mon service, nommé EnnebL II faisait partie de la section des chameaux.

Le coupable fut au reste puni, par une correction que lui fit administrer le délégué du grand noattre h. Sfax. Le grand maître habite le Maroc.

liM jytoamtis imt la 4ibn»^ mwn «mlement max sêipmto> ooihiie noiu rafms dit, mate aux seor^ pions. Comme ils en consomunt beaootnip dABs leurs extfcîcet» ils 80i^ obligés d'en reertUer quafid la i&avchtndteelettr manque. C'est la nuit que se fait la chasse. On rencontre dans toutes les mes des^fiyes oà il y Ja «des Aisaoms des landes ds cas {lOiaMes ((iii se promèneiit aToc de longues percfties^ surmontées de tordies enfiammies. i^yêc ces topohes» ils éclairait les murs des maisons et en font tomber les sooitpions. Le scorpion 4ottfee, 41s M présentent la main, le sqorpion monte dans leur main» De lear main» il passe dans leur bonnet ou dans leur chemise» où il Ta joindre«es camio&des. U va saiB dire 411e le scorpion Ae les pique pas; on iMeo» s*il les pique, ils n'y fentguère attentioa*

«Ces soorpidns sont destinés à éire avsiés en séance publique. Les mangeuts de scorpions procèdent ainsi : ils tirent >la iangoe ; iis mettent le scorpion sur lewrlangue^'imb ils Fardent comme ilsTerai^t d'une pilule.

Senâant la chasse aux soorpiefis, tes chMséurs BODt en .g&oéiai suivis de taœibeuriBSi de tambours de basque et de fifres. Ilsioiit ua bacchaAal Bttf&aji.

Outce les iètes musulmanes recommandées par le

Coran, ils ont» comme nous Tavons dU, leurs séances

parlicubiies ; de plus, 4âs séaMes extitaordiiBaiteB^

C'^stdans cesséanoes extraordinaires qu'Us se ^font

mordre par les leff&as. Alors, ils mangent âueâ ùa

fen «t a«?alent des sc<Mrpions. des séances sontdesi?éu-

nionB où les Aîsaouas se rassemblent de tous les points^

J*ai souvent cm <t je crois e»oore que cas homtim

• ne sont rien untft duose que les A^^i^i?^ medernesi

etque leur grand maître est le jsueceBseur du Yimsx.

dC'la Montagne.

C'est dans ostte perstfasion^e, dans »fii images, j'ai eu de fréquentes relations av«c eux. Favaisiuxiuis parmi eiox une assez grande Influence. Dans un moment donné, j'eusse pu utiliser cette intaen^ iftfi profit du gouvernement Irançais. Je suis sftr que, rien que dans la régence deXmiis,îly a pkwde qut** rante mille Âisaouas.

Outire les Aïsaouas qui font la chasse des scorpions au dehors, il y a les Psylles qui font la chasse des serpents à Fintérieur. Ces Psylles vont dans les maisons, regardant, furetant, flairant, et annonçant aux propriétaires des susdites maisons, avec une inquiétude toute philanthropique, qullsont chez eux des serpents.

En général, le voisinage des animaux rampants est peu apprécié.

Les femmes qui se sont amusées à jouer avec eux, à commencer par Eve et à finir par Cléopâtre, ont été assez mal récompensées de leur familiarité.

Il en résulte donc que, <J[uand un Psylle en réputation a déclaré qu'une maison est hantée par un ou plusieurs de ces reptiles, en général, on le fait venir, et on lui donne pour chaque serpent, plus on moins gros, — on sait qu'en fait de serpents les plus petits sont quelquefois les plus dangereux, — on lui donne par chaque serpent une vingtaine de piastres ; plus l'animal lui-même, qui, à partir de ce moment, entre dans le sac du charmeur et fait partie de son corps de ballet.

l'arabib heurbusb.^ 4ÎS»'

Plusieurs fois, le doyen des Psylles d*Abou-Arkh» nommé Abd' Allah, avait tourné autour dé ma forteresse. Il flairait portes et fenêtres, et secouiedt la tête d*un air qui n'avait rien de rassurant pour mes hôtes. Des bruits sinistres me revinrent de plusieurs eéfês. Le bruit courait que la forteresse était infestée de serpents. J*avais, dans mes investigations, trduVé beaucoup de mille-pieds. J'avais aussi rencontré benr nombre de scorpions, mais pas le plus petit aspic. Il en résultait que je doutais fort de la perspicacKi^ d'Abd'AUah.

Cependant, cédant aux instances de mes amis» je. me décidai à faire vebir Sidi-Abd*AAah.

Cétait un homme d'une cinquantaine d'années. II portait le turban vert des descendants de Fatime. Soa vêtement était une grande éhemise noire, serrée autour du corps par une ceinture de corde en poil de chameau. Il avait l'air grave qui convient à l'état qu'it exerçait. Il me salua en croisant ses deux mains sur sa poitrine, et en s'inclinànt devant moi très-profondément.

JPoii fl attenitt ^qte Je l*iiiterr»geaftse. «^ Je t*&i feitirair, lai dis^, paite^'on ptéCmd ffB'if^aâci, dans bi fortaresse, force serports. Abd'JlUah fftii le vent et flaim à plasieon reprises. PuisgraTeoMit:

— nytna^dîl^l.

— AlLlflyena.

-Oui.

— En es-tu I»eu sûrt

flme regarda d'une ifkceii qui semblait dire :

— Quand je l'affirme, est-ce qu'on peut en doirter t Je iri» que j'avais Uess^ la dignité du ^en des

Psylles.

^-^lole^croift, lai idis^ avec tm air de vénénition simulé 4mt il lut fat énpe.

Dans mm lor intérieur, f en domais beaucoup.

«^Non-'Seulementjesais ((u'Il y en a, pounuivit Abd'AlM, mais je pais dire à «peu près q&A en est le nombNw

itais iiHaira^ineaeoonde fois, fit à^ehaqui aq^tion il ajoutait :

• B y A a QD» il y m a deinc, tfoit, qmre, dnq,

liSixièffiefls'aarrtta.

— Diable 1 fis- je.

Cette exclamation sembMt exprifflf«rtm àmitè.

— SI tu ne me crois pa», dîMl, je me retire. Et ^U$li il B^étoigiïait, après m*avoir jeié «n regM qtd 'slgiilflait:

— Je t'abandonne à'tonIncrédtïMtë.

- — Reste, Abd' Allah, m^riaH^; tit ^prmé» pas iBon ^Mnmcatieat, nfom admird^n fxnir ua mancfue

dASM^ffll ti89«*0lÇS.

«-^ M reste, me lépoodst^L ^^EttttleclKirgesdeâttntireies sei^psals (pà sont dai»^ ma idrteresse ? lui 4le«iaiidai-je.

— Je les appellerai, et ils viendrwrt.

•^ dte voudrais bien tvoir oehi.

— Tu vas le voir.

fiaei «e fiassail dans ma salle jt^maoger. AM\A1M sortit, et alla ifBiém «6 xompftgttliis rfMft éMuifla^coar . TStois Sommes tttrteNil derrière

tS8 L' ARABIE HBoasu&it.r

lui. Ces trois hommes s'assirent en cercle, mireot

leurs tambourins entre leurs jambes, emplirent

leur bouche d'herbes odoriférantes, et se mirent à crier :

— Allah I Allah lÂUah!

Tout en criant ils lançaient des bouffées d*haleine parfumée. Pendant ce temps, Abd' Allah faisait entendre un certain sifflement qui avait pour but de le ' ^mettre en rapport avec les reptiles.

. * La bhose ne fut pas longue.

Elle dura trois ou quatre minutes à peu près sans résultat véritable. Hais, au bout de ce temps, je commençai à voir descendre des murailles et sortir de dessous les meubles une vingtaine de scorpions qui, obéissant à l'appel d'Abd'AUah, venaient à lui de tous les coins de la salle.

Cette étrange procession Icommeuçà de m'ébranler dans mon incrédulité.

Il y en avait qui desc^daient le long de la muraille, d'autres le long des buffets, d'autres enfin le long des rideaux de la fenêtre. Si bien qu'un moment

x'aiabie heureuse. 4S>

il me sembla qu'il les appelait et les faisait venir du dehors; c'était à craindre devoir la salle envahie par tocis les scorpions d*Âbou-Arich. Vraiment, il y avait à frémir d'avoir osé manger dans une pareille chambre. . Tous les scorpions vinrent à Âbd' Allah comme les moutons viennent au berger,' mieux encore, car le berger a souvent besoin des chiens pour rassembler son troupeau, tandis qu'Abd'All^h semblait attirer les scorpions comme Taimant attire le fer.

Tous les scorpions venus, Abd' Allah les ramassa à pleines mains et les mit dans un sac de peau de bouc.

— Vois-tu ? me demanda-t-il .

— Je vois.

— En crois-tu tes yeux, au moins ?

— Je vois des scorpions, et même beaucoup; mais je ne vois pas de serpents encore.

— Eh bien! doute encore, si tu veux, répondit Abd' Allah, je saurai bien te forcer à reconnaître ma puissance. Tu vas en voir dés serpents.

Et il se mit de nouveau à sifQer, tandis que ses

QM^tfigiKtts ledouldaiad Irar» bonfléw dhâ» d criaiBiit désespérément :

---iUah.lAUalilAUahl

En. effets à mon grand étoimement, un sifflement à peu pi^ pareil à celui d'Abd^Mlah se fit entendre;

-^ Commences-4u à croire maintenant? me dit te doyen des oharmeiiFs.

Je ne répondis pas: je t&chais de savoir d*où était parti le sifilem^t qui avsût répondu à ses nfiteno^its à lui.

— Ah I tu as vu des scorpions et tu n*as pas ¥u de serpents encore I Eh bien! regu*del ajouta-t-il en me désignant du doigt le dessous d*un bahut.

J'aperçus un serpent de quatre pieds de long, qui, la tête haute et déroulant ses.anneaux yerts et jaunes, s'avança vers Abd'Âllah, et Abd* Allah riait comme un esprit puissant qui a pitié d'un simple morteL

Puis,, il me dit :

— Eh bien I vois^tu maintenant?

^^ CertaûMnest, je vois.

— Stte m crois pas,. p8i]^4t«|7

Je reconnus l'espèce du reptile : c'était toujow» le &meux cobnKapeno, le iiUum des habitanis^ du Caire. Abd'Allahle prit sans façon par le ceu, et allait le fburrerdaiissa peau de bouc, quand je le rédlamalk

— Un instant I dis^^.

— QmirdemairfaAkd'AlIah.

— Ce serpentétait bien chez moi.

— Estrce que ta ne Tas pas m»^ bien vu^

— Fort bien, mais tout ce qui esidiez moi esti^ moi. Fais-moi donc le plaisir, au lieu de mettre le serpent dans ton sac de peau, de le mettre dans ce bocal.

Et je présentai à Abd'AlIah un bocal d'esprit de vin qui attendait dans un coin quelque curiosité zoologique.

— Hais... dit Abd' Allah.

— nn'ya pas de mais^ répliquai-je; le serpent était chez moi, donc if est à moi ; en outre, je le paye trente piastres. Prends gardel si tu fais des difficultés

4S2 l'AKABIB HBUftBUSB.

pont me le laisser^ je te dirai qu'il n*était pas là, que iu Ty avais mis d'avance, et qu'il n'est venu que parce •qullest apprivoisé.

'-^ Oh! c'est trop forti s'écria Abd' Allah.

— C'est comme cela, lui répondis-je avec flegme. Abd'Allah, avec humeur, fit glisser sans dire mot le «erpent de ses mains dans le bocal.

J'étais tout prêt, avec un bouchon et une ficelle. Le bouchon fut assujetti sur le bocal, et le serpent, malgré ses bonds et ses sifiGiements, fut contraint de deineurer dans son nouveau domicile*

— Y en a-t-il encore 1 demandai-je.

— Il7ena,ditAbd*Allah.

— Hé bien I voyons.

— Certainement il y en a encore, continua le doyen, qui ne voulait pas avoir la honte de s*avouer vaincu, et tu mériterais bien qu'on te laiss&t en si mauvaise compagnie ; mais tu irais dire que je f ai menti.

— Je pourrais bien le dire et le croire.

L*À1IÀBIB HEURBUSB. 433

Les bouffées d'air, les sifflements et les cris d*Allab recommencèrent. Un second serpent, mais moins gros que le premier, sortit de dessous un sirir, et se dirigea directement vers Abd*Âllah.

Je pris un second bocal.

— Bon l dis-je, cela va me faire la paire. Abd*Allab fit la grimace, mais il était pris, il n'y

a?ait pas à répliquer. Forc« lui fut d'abandonner le second serpent comme le premier.

La cérémonie de Tintroduction du reptile dans ie bocal achevée,

— Y en a4-il encore? demandai-je.

— Non, pas ici.

— Où en sens-tu ?

. Le Psylle se tourna du côté de ratelier«

184 U'AIABIS HIVftl«SK

-i» Tea sens un là, me dit41.

Cétait dans Fatelier.

— AUoDs-y alors, répondis-je.

Je pris un bocal sous cbmqae bras, j'en mis deux autres sous les bras deSélim, et je passai dans IV telier. 11 y en avait un effectivement.

Celui-là, c'était probablement un serpent toaraeer : il s'étaitréfugié sema le tour.

Malgré la répugnance bien visible d*Abd!Allrii pour s'en emparer, un instant après il était du» le bocal.

— Là I Ibintenant, demandai-je, y en a-t-D encore?

— n y en a encore, dit en soupirant Abd*Allah.

— Eh bieni je les veux; où sentais.

— Il y en a trois dans la cuisine, TépomâÈt tristement le Psylle.

— Bon I fis-je, cela fera bien ma d^ninlouzaîne. Allons à la cuisine.

Au premier appel, un serpent sortit de dessous la fontaine que n^ai^t donnée Hussein. Abd'AMib,

spitorMairjiiielfaesiDfttiiitsreflnié diiis^ fiakeifiii par le mMfe dans h qnaldème tood, muMii roulant 466 jeux lootè fatt MsespéiéB.

— AnoDs ! allons I dîs^je» du cOBnige, il «m ftat ma deml-douzame.

- JWcidéBwitf,HiJi ua^lÉBHDiAier I ^toia Jl^*- Allah.

Iie4diarm8«rde4erpeBl0«*afona i^atMO^et, peur saQTer les deux demiera, annût^conaiti t «e ^rdre de lipaU^ion à mes yeu.

^'eDft,pitîë4ii bonhomme, 0t Im dimaai osntroiH pia^ ks mit dans sa pocbe» mais eb mmcmiusnt &M m .profond regret :

— ' Qoatee jierpmateqni dlangatent là hien I eekiTiflût BûenK 9«et6ent talarîs.

Awr le'Consoler, je lai promis le^soeiet.

Voos Toyess eomiu^ je le kii garde.

RouB'aYM» dUtque^laiète de TAiâ^-^Kébir (ia f'iMerfiteyùxmdL^ Érois jours posr tes iridiés et m^

jours pour les ïpattfn».

436 L'ARABIB BEUBIU8B.I

un Arabe Bédouin demanda à me parier.Sélim l'annonça; il ne le connaissait point,, ne se rappelsdt pas ravoir jamais vu. Seulement, à son costume, il avait cru reconnaître qu'il venait de la montagne. J'ordonnai qu'on le fit entrer.

— Es-tu bien El-Hadjî-Abd'el-Hamid? medemanda-t-il.

— Oui, c'estbien moi, répondià-je; que me veux-tn?

— J'ai & te parler, mais à toi seul.

Sans attendre que je lui fisse signe, Sélim sortit. Je jetai un regard rapide sur mon homme. Il était complètement hàlé par le soleil ; il portait un fusil à mèche suspendu à son épaule, le turban de corde serrant une vieille sommada sur ses tempes et une blouse de toile bleue fixée à sa taille par un simulacre de ceinture. Il portait à son autre épaule un sabre court et un petit bouclier tourné. La blouse était sans manches et laissait les bras complètement nus. Un de ses bras portait la cicatrice d'une balle ; une balafre lui séparait en deux le nez et la joue.

Bien cer^n que j'étais l'homme à qui il avait af-*

faire, il déposa son fusil sur le plancher et s*as8it sur ses talons en face de moi.

Plusieurs billets pendaient aux cordons de sa som* Tnada. Il en détacha un qu'il me présenta. Les autres avaient sans doute leur destination.

— Hadji, dit-il, voici de la part d*Abd'el-Mélek.

Je pris vivement le billet. C'était en effet une lettre de notre fugitif.

II me disait :

> Abd'el-Mélek, fils d'Abou-Taleb, chérif et gou- Yorneur de Hodeïda,

1^ Au très-honoré, très-puissant, très-précieux, trèsvénérable Sid-El-Hadji-Abd'el-Hamid-Bey.

» Que le salut soit avec toi, avec toutes les miséricordes et toutes les bénédictions de Dieu I

» Je t*ai confié autrefois mes relations amoureuses avec Quemar. Mon oncle et mon père s'étant refusés à me la donner pour femme, et sa tribu étant également hostile à nos projets, je Tai enlevée et transpor-. tée, le premier jour de TAïd-el-Kébir, parce que je ne

4W L*iiRàWC' VBUilCMB*

po^ftfk i[»3 ^raK>iiear à élto, et fii^il était éoA qu*eUe serait à moi.

# ^eiwKtlantpas neatoerà Aboii-Anck, ne pooMU pit^nitendai» «me tribu bostile, je me suis retiié i Mineschéd, au milieu de tribus qui ae r^arde^ comniefai ami «t comme uu frère, et qui m*oât4i6ouiHi damanière à ne me laisser aucun doute, si jV vais besoin de leur concours pour me prot^r et me défendre.

» C'est donc du milieu des dou&rs du pays de Koblaa Que je^t^» te demnder des nouvelles ^ tax^hère santé, car je ne cesse de penser & toi et de eaôre do ycem pour ton snocàs et pour ton bonheur.

» Pour ce qui me concerne, et sachant toirt f*tAiéifqim ta me portes, etw pouvant mieux tnie^xmfler qu*à ton*siTcar'et à ton influence auprès ûà mz famille et de mon onde fiussdhi surtout. Je te prte de iMr ftttre part de Tendroît où je suis retiré et dw <»»es qui m'ont fait choisir cette retraite prrovfeoife; j*«sptee, paroe qm'a^ec ton concours je se saimds penser quem^m onde^et mon père aient rintentioa^

(foBuAh ma destinée, de imter eonlre oeqai éWléorit.

» Yoîtà loQt ce gii0> peur te moment, ïvm$ k te fairo AMToir.

» Sftltttéelapartdecekii^^BpAreen latentf da Sq^NEéme .Doni^ar..

» ÂW*«r«filJBK,

» fik drAtou-Talâb, AU d'AU.

» Qne Dieu te protège I Amin. »

n étui é^debt que cette lettre m'éttdt écrite ponr que j'en fisse part an okérif. rhi?itai le conrrier à attodrema r^[)onse, et je sortis en le reoommandaEnt à SS&ta <t à Hi^i-Soliman. Dix miaotes qprès, fêtais chez le chérif. On allait se mettre <à la prière.

Je fis la piÉèie avec lui, pais, q)rès la priène, profitant d'un instant où il n*était entouré par personne.

^ Sidi, lui dis-^ j*at mpn um lettre-de ton nevMi.

itiedalttidomnL

-* C'était donc cela que te voulait le Bédouin qui ^t entré chez toi?

*^<Utait tcela*

1M* L*ARÀBIB BEURBU8B. .

Comme le jour baissait, il fit apporter une cire et lut. Sa physionomie resta la même, et il m'eût été impossible, la lecture faite, de dire quelle impression ellêf ayait produite sur lui. Il revint à moi, et, sans prononcer aucune parole, me rendit la lettre. On dîna comme dTiabitude.

Après le dîner, le chérif reçut ses visites habituelles ; Yachya vint, ainsi qu'Abou-Taleb-

Je vis Yachya le prendre à part, et lui aussi, communiquer au chérif une lettre dont il prit lecture. Comme à moi, il rendit la lettre sans rien dire.

Lorsque toutes les visites étrangères se furent retirées, et qu'il ne resta plus que le chérif, Abou-Tald), Yachya et moi, il dit à son frère :

— £h bien ! j'ai des nouvelles de ton fils I

— Moi aussi I

Et alors il remit en communication au chérif une troisième lettre. Le chérif la lut comme les deux premières.

Puis :

— Qu'il ait enlevé une femme dont il est ameu-

L'ARA.B1B HSQRBUSB.t 4il

reux, 4e malheur n*est pas graad, mais qa*il ait enlevé cette femme à une tribu hostile, là est le mal.

— Mais» hasardai-je, cette tribu n'est pas tellement importante que tu doives t*en préoccuper à ce point.

— Importante ou non, reprit le chérif, elle a déjà fait une razzia sur les tribus de Sabbé&h. n y a eu des morts et des blessés. Moi aussi, j*ai des nouvelles I

— Muntenant, demanda Âbôu-Taleb, que veux-tu faire ? châtier cette tribu ou te montrer clément envers elle ?

— ;il y a eu du sang répandu, répéta le chérif ; qui payera le prix du sang ?

— Moi, s'il le faut, dit Abou-Taleb.

— La question n'est pas seulement une question d'argent, elle est encore une question de dignité.

— Sidi, tu es un homme sage, lui dis-je, tout bon conseil vient avec la réflexion. Remets la chose à demsdn. Chacun de nous songera cette nuit, et t'ap-^ portera sa penséç, si toutefois la tienne ne sufiSt pas.

— Oui, répondit le chérif, mais, dès ce soir, il faut

* «ta wtâatt sur tes poioiiqQU àuks «ne Uite, pouMÉeirt dlr^trap fattla».

jPais appelant Maimvr^

^ Que dettx miUe Kobàlls, dit-iU iiniErdieBt am tti ven te DjebeUOrmnst Sobbiftfc, qu'on a'aatie pai wr tes^ttrrefeïdas iftoiates, mais qu'on lesobàlîe Tîgoih iWiBiiattfîte eoUrtotsiir les iidtnB I

Frâ'fafqiMlaiit Hansbur, qui s'éteignait sttsttiéBie ripandra.

— Que mes hommes ne tirent pas les pMÊàm, àààh

n revint à nous.

Âbou-Taleb rentnffiaardBms un onn dn âiiM. lies diQi:«ftipeaiiailtoeirt bas pendant einq «imaCes.

— Bmletit p0iit besoin d'attendre jinquii êBoma pMT U qoeslieii ide iWàimtent, dit tout basA^t a^ièmiiniDstMitideréicaLîiHilediérif; l'enlèveiMtt esKttittpardoDiié. ttafe rsrte iei question de latrilm. âcMi^à ^moft mmem que t'est une affaise de trtta 4 tribu. Si celle chez laquelle il s'est réfugié veut faïft lii'dtauindMa, j&lesiapiNiierai. ftecemaMOMle-Itti tme

giaiide pradtfMtt diD&le 033 oèlcs.h comwwnoées oitra les KoUans et tel B^;aa». Quant 4a restât I^îeu y panrrmra.

J'avais obtenu plus que je n'espAraie. Je rentml diee moi, où je trouvai mon messager. Je lui donnai une lettre pour Âbâ*eL-Mélek, je lui reeiifi dix taliH lis, et il me pr^ttit qu*Abd'el-llil^ aurait la lettre 1« soriendeffiain.

Il avait à peu près cinquante lieues à faire, ilvenait d'ett faire cinquante : il était venu à pied et s'en retournait à pied.

Les courses que font les courriers arabes (sa^mê) sont inimaginables»

J'ai vu de ces courriers, dans un cas pressé, partir d'Alexandrie le matin et arriver au Caire le soir. Il y a cinquante à cinquante-cinq lieues du Caire à Alexandrie. Us emportent pour toutes provisions une petite outre de beurre liquide et une petite outre dJeau^ (pidqœs dattes et une poignée de zamiéK (c'est dô la farine d'orge qu'ils font griller). Mélangée aux dattes et liée avec du beurre, cela devient une e^ce de

4U L*ARàBIE HSUIBDSE.

choooial iràs-nourrissaat, dont ils font des boaleties.

Le messager porte une clochette sur sa t6€e. La clochette indique le caractère sacré da messager. Od ne tue jamais un messager.

Pour arriver à faire ces courses immenses, ils m marchent pas, ils trottent toujours du même trot, ^ portent derrière la tête, à la manière des oUrs, on bâton court qui, en leur écartant les bras, aide à la respiration.

Quand le courrier vient de la montagne et tient à garder son fusil, il se sert de son fusil en guise de b&ton. Si la course est très-longue, il s'arrête, selon la longueur de la course, une ou deux fois, mais jamais pour autre chose que pour renouveler ses provisions. 11 ne dort pas, ou plutôt, comme le prétendent les Arabes, il dort en marchant.

Dans la nuit, je fus réveillé par Sélim. 11 avait été avisé par les gardes qui tenaient le bas de la citadelle.

Le chérif faisait le signal. Je me jetai à bas de mon cadre et courus à la forteresse. Il m'attendait couché sur sa terrasse.

— £b bien I me dit-il, ce que j'avais prévu est arrivé» on est en plein combat.

— Comment cela? lui demandai-je.

— J*ai des nouvelles. Cinq ou six de mes Kobaîls ont été tués, on a incendié deux douars et enlevé les femmes.

L*enlëvement des femmes était ce qui compliquait surtout la situation. ,

— Y puis-je quelque chose? lui demandai-je.

— Pour le moment, non ; mais que penses-tu qu'il {aille faire?

— Assembler quelques pierriers et de la cavalerie.

— Tu es donc d'avis que j'en use avec rigueur ?

— C'est mon avis. Tu n'obtiendras rien de ces gens-là sans les effrayer.

— L'ordre est déjà donné à deux cents cavaliers de monter à cheval. Je vais faire charger sur des cha- <neaux une douzaine d'espingoles.

— Ne crains-tu pas les gens de TAssir ?

— Je leur aï déjà envoyé un courrier pour m'assurer de leur neutralité à défaut de leur concours, et

ii«

I46> L*ARABIB HEUHtilSft.

j'ai envoyé denx de mes plas beaux chevaux à Ait

— Â qui vas-tu donner le commandemrat de Um artillerie et de ta cavalerie?*

-- A mon neveu FarAh.

C'était, comme soldat et comme courage personnel, un des hommes les plus distingués, après Abd'^ Mélek, de Fentourage de Témir. C'était le ils de Haçan, son frère atné, auquel lui, Hussein, avait soeeMé dans le priacipalat d'Abou^Arich.

Une heure après, Farâh partant k la tète de deux cents cavaliers, de cinquante chameaux portœt les> uns Tartillerie de campagne du chérif , les a^rtres les munitions de guerre, et^de vingt-cinq «rtitleurs turcs et arnautes.

Le lendemain, Sélim m'annonça un homme que j'avais connu à la Mecque. C'était un mograbin du c6té du Maroc. Il avait été au service de YÈgjpfÊd, à celui de Turki-Bil-Més et à celui d'Osraan-PaA«. Il se nommait Ibrahirai-Aga, et pouvait avoir ^ cinquante à cinquante-cinq ans.

C'était un véritable condottiere, portant sa reconn

mandatioD sur son visage : une énorme bahfre lui eoapant le visage en deux, arec des amulettes au cou» des amulettes aux bras, des amulettes partout; son Coran dans sa sabredache brodée en or.

n commandait quatre cents Amantes, et, mécontent de son inaction dans le Hedjaz, il venait offirir ses services au cbérif Hussein, et voulait me prier d'être son intermédiaire. L'ofin*e ne pouvait venir eo meilleur temps.

— Dans combien de temps tes hommes peuvent-ils être ici? lui demandai-je.

— Par terre, il leur faut quinze jours ; par eau, le temps qu'il plaira à Dieu.

Le vent était nord-est et par conséquent exceUent.

— Attends-moi ici, lui dis-je.

Mon cheval était toujours sellé le matin; en deux minules je fus chez le chérif . Je lui dis de quoi il était question et le secours que le hasard nous en» voyait.

— Connais-tu l'homme T me dît-îï.

— Oui.

448 L*ÀliÀBIE HEUREUSE.

^ Me réponds-tu de lui?

— Autant qu'un homme peut répondre d'un autre homme.

— Combien demande-t-il de, solde?

— Je n*ai pas été jusque-là avec lui, ne sachant pas quelles pouvaient être tes intentions.

— Je donnerai la nourriture des hommes et des chevaux, je fournirai le café, le tabac, les souliers, un vêtement pour Thiver et un pour Vété.

— Et en argent?

— Je leur donnerai huit paras par jour. C'était à peu près un sou de notre monnaie.

— Et tu veux que pour huit paras par jour ils se fassent tuer?

— C'est ce que je paye à mes Kobaïls.

— Tes Kobaïls sont tes Kobaïls, tandis que les Arnautes appartiennent à eux-mêmes, et, n'étant p^ forcés de servir, ne se loueront qu'à de bonnes conditions.

— Combien demandent-ils donc?

— Je t'ai déjà dit que je n'étais entré dans aucun

L'àRABIB HBURBU8B. U9

détail, mais, si ta veux être bien servi, il faut bien payer.

— Je donnepai seize paras.

C'était deux sous. Jamais Hussein n*a?ait donné une pareille somme.

— Je vais Renvoyer le capitaine, tu termineras avee lui.

Un quart d'heure après, Ibrahim-Âga était chez le chérif. Le même jour, ils traitèrent pour un an. Le chérif payait deux sous par jour par homme, trente cinq francs quarante centimes par an, année musulmane, bien entendu. Seulement il remplaçait les chevaux tués.

La solde devait être payée à la fin de chaque mois.

Le commandant {binbachi) était, lui, engagé à raison de trois roupies par jour (six francs soixante 6t quinze centimes) ; le capitaine, à raison de deux roupies (quatre francs cinquante centimes] ; les lieu-* tuants, à raison d'une roupie et demie; les souslieutenants, à raison d'une roupie ; les chapusses, à nôBon d'une demi-roupie; enfin, les onbachis^ les

ISt l'juubie heurbu&b.

oommandinU de dix, les décorions antiques, nos caporaux modernes, à raison d*un quart de roupie.

Tout cela eût été assez conyenaUe si tout le monde eût touché la solde promise. Mais rargent devait passer par les mains d'Ibrahim-Aga^ qui achetait à son laur ses hommes comme on Tachetait, lui; ^ il est probable qu'il s'arrangea de manière à gagner rar diaqne homme, sinon les deux tiers, au moins la moitié.

On envoya immédiatement à Confonda un messager sur un dromadaire, avec ordre de faire venir sans i«tard les hommes à cheval par terre, et de fréter un bâtiment pour ceux qui étaient démontés^

IbrahiuhAga abandonmdl le service d'O&Bian-Pa dia, parce que, depuis tmis ans, celm^i amt ouUié de kd payer sa solde.

La mesure que venait de prendre le chérif fiosaeui étût prudente.

On sq[)prenait des ncmvdles iàcheuses de la vimâk^ plusieurs douars avaient été brûlés par les hoauMs d'Hussein, maisFarafa avait été tué. On avait eu

|.'A&ABiE HBUREU6B. 451

détails* par une escorte qui rainejDait daquafite ou soixante prisonniers. Parmi ces prisonniers se thm- ▼aient quelques hommes de qualité qui pouvaient être très-utiles quand on en serait à la question de la paix. Malheureusement on n'en était pas là.

Les hommes d'Hussein avaient enlevé^ puis, selon les* ordres reçus, relâché les femmes.

La tribu dans laquelle s'était réfugié le jeune Abd'el- Hélek avait été attaquée à son tour, et, Abd'el*Mélek en tête, avait repoussé l'attaque.

Peut-être, après une cinquantaine de morts, une centaine de blessés et autant de prisonniers, y avait-il aussi ^nd désir de paix du côté des adv^saires que du cêté du chérif Hussein, mais, en pareil cas, c'est à qui ne fera pas les premières avances.

Les révoltés avaient essayé d'amener à leur cause deux alliés, le cheik de l'Assir et l'imam de Sana.

L'imàm de Sana avait accoalli avec empressement tenrs propositions, étant hostile à Hussein.

Quoique hostile aussi au fond, le cbeik de l'Assir avait résisté et s'était posé en médialeur. Il avak de

Digitizèd by CjOOQIC

452 L^ARABIB HEUREUSE.

son côté envoyé des courriers à Hussein, et Itii avait fait la proposition de lui fournir un contingent de deux ou trois mille hommes pour dompter les rebelles, avec lesquels il fallait en finir une bonne fois.

En effet, ils jouaient le rôle de la chaùve-souris de la fable.

Placés sur les frontières de l'Assir et de la principauté d* Abou-Arièh, quand ils étaient en guerre avec Hussein, ils se réfugiaient sur le territoire de TAssir. Mais, quand Aït voulait les soumettre au tribut, ils se réfugiaient sur le territoire de Hussein.

Le chérif Hussein avait accepté la proposition avec d'autant plus d'empressement que Tinfluence ^u chef de TAssir était réellement plus grande sur les tribus gue la sienne propre. Tout avait donc été convenu entre eux.

L'imam de Sana, de son côté, toujours prêt aux hostilités contre Hussein, avait envoyé aux révoltés deux mille hommes et des munitions. H en résulta que le chérif fut obligé de prendre la chose tout à fait au sérieux. Il écrivit à chacun de ses frères de lui en*

voyer leur contingent. Quelques jours après, quinze ou vingt mille hommes étaient réunis à Sabbé&h.

Le chérif alla en personne se mettre à leur tête. U avait avec lui son fils, les chérifs de Hoka, de Taës, de Zébid et de Djézan. Le chérif Hamoud suivait en amateur. Il va sans dire que j'étais là, près du chérif, à sa disposition pour toutes les éventualités.

L'événement avait fait traînée de poudre, comme on voit.

Au bout de trois semaines, le chérif, ses troupes personnelles, ses Ârnautes, ses alliés de l'Assir, les tribus de Kholans qui avaient pris fait et cause pour Abd'el-Mélek, présentaient, disposés en triangle autour des tribus révoltées, les Kholans à l'est, les gens de l'Assir au nord, et les gens du chérif à l'ouest, un effectif d'une trentaine de mille hommes.

Les révoltés, en réunissant tous leurs efforts, pouvaient en opposer seize ou dix-sept mille. Mais ils ' avaient un auxiliaire puissant et qui balançait l'inégalité du nombre. C'étaient les montagnes de l'Wadir Nedjéran. Les révoltés s'y étaient retirés comme dans

on cirque. Ils s'en âuiç^ent la naît pour leors razzias.

Les Arabes en général ne dierchent pas lœ oomi^ats de nnit, mais leurs razzias se font toiQCKirs la miit. Kmr faciliter les razzias, ils envoient des éclair^irs, deux, trois, cinq> dix. Ces éclaireurs attirent Fattention des chiens. Bs se mettent tout nus pour se gMsser le plus près possible du douâr. Ils sont appuyés par dix ou vingt, trente hommes à cheval.

Le douâr se porte vers 1^ faux assaillants. Pendant ce temps, du côté opposé, la véritable attaque a lieu et la razzia se fait.

Dans oes attaques, les femmes jouent un grand rdte. Surprises, elles se font des armes de tout ce qui leur tombe sous la main.

J'en ai vu, en poussant des cris effrayants, chaîner lescavaîiersavec des tisons enflammés qui faisaient * cabrer et fuir les chevaux. Mais il va sans dire que si les hommes nterivent pas promptemeni à leur secours, ou si les hommes n'ont pas été assez nombreux pour laisser une garde, elles sucooinbent malgré lenr

/ - L' ARABIE HEUREUSE. iS5

résistance. ÂIofs on les force à Ihrer troupeaux, argeat^ bijoux, tout 4^ que possèdent leurs maris, tout ce qu'elles possèdent elles-mêmes. Puis, quand elles ont tout livré, on les enlève.

On a vu que le chérif Hussein avait fait relâcher celles que ses hommes avaient enlevées.

Nous étions campés, avec le fort de Farmée, dans la plaine de Boghâfa, pays de Sahan. On comptait attaquer Ife lendemain.

Hussan, après le souper, me demanda mon avis sur la manière dont je conduirais l'attaque. Je lui demandai la permission de visiter d'abord les localités. U m'offrit son fils pour faire avec lui la reconnais-' sance.

Je pris cent chevaux^et, vers huit heures du soir, ayant devant nuû des éclaireurs à pied, précédés euxm^es (te th^wtfê et de koéargis , c'est-it-dire de voyants et d'espions, je m'engageai dans l'espèce de désert qui s'étend depuis Boghâfa jusqu'à Minesdiéd*

J'iq[)pd[le cette localité désert par extension, parce que je ne trouve pas d'autre mot pour la désigner .

Le sol se compose de danes de sable parsemées d'une qua ntité d'oasis de nabacks, de tarefs et de gommiers qui peuvent servir d'embuscades aux tirailleurs. Cette contrée est parcourue, non-seulement par toutes les fractions de l'importante tribu des Kholans, mais encore par la tribu moins importante des Bégams. Ces deux tribus, en paix habituellement, n'étaient brouillées que par la circonstance.

Ce désert sépare les possessions de l'imam de Sana^ l'Haschid-U-Bekil, du Wadâa, que réclament tantôt le cheik Ait, tantôt l'émir Hussein.

Nous allâmes jusqu'à Dobiàn. Nos éclsdreurs allèrent jusqu'à Sâad. Tout cet espace était libre. Je revins vers minuit.

Le chérif m'attendait.

J'expliquai au chérif qu'il me paraissait important de garder le passage qui conduisait du Wadâa à l'Has* chid-U-Bekil, attendu que, puisque les révoltés avaient un appui chez l'imam de Sana« c'était chez l'imam de Sana qu'ils tenteraient de se réfugier. Puis, je lui donnai le conseil d'attaquer les révoltés sur

trois points, tout en conservant une réserve de cinq ou six mille hommes.

Des messagers partiraient cette nuit-même pour combiner, avec les gens de TAssir et avec les cheiks des filholans, une attaque pour le surlendemain, à la IK>inte du jour, n leur fallait bien la journée du 1^^ demain pour se préparer.

Nous employâmes cette journée à garder tous les défilés et à disposer notre monde. Nous disposâmes une réserve de cinq à six mille hommes, qui ne devaient prendre part au combat que s'il était absolument nécessaire.

Le lendemain, au point dujour, nous nous engageâmes dans la montagne.

Les premiers plateaux franchis, nous aperçûmes les hauteurs garnies d'Arabes avec leurs drapeaux et leur musique. Leur cavalerie gardait le défilé qui conduisait de l'autre côté de la montagne. Les deux frères du diérif Hussein, le chérif Ali et le chérif Heider, avaient longé la base et devaient se réunir avec deux mille cinq cents hommes aux Kholans.

iS8 l'ARAHIE fiEURIUSE.

L'engagemfi^t oonuneiiça par quelques déchaînes de notre artillerie de montagne, qui, à dos de chameaux, pouvait passer partout où nous passerions notHHiiôaies. Elle avait du reste un avantage, c'est que, faisant plus grand bruit que la fusillade, die devait être entendue de nos alliés et leur donner le signal.

En ^et, l'attaque commença sur les tms prâits indiqués.

On sait la manière de combattre des Arabes, leur attaque impétueuse, presque irrésistible, le danger de leur lutte corps à corps, la rapidité et le peu de vergogne de leur fuite, la difficulté de les rallier.

Nous eûmes pendant deux heures que*durale combat un édhiantillon de tout ce que nous venons de dire.

Enfin, yen onze heures du, matm, nous vîmes un certain tronble se manifester parmi les gens qni gardâtes le passage, et qui avaient déjà repoussé trois de nos attaques. Je crus que le moment était venu de tent^ l'effort véritable. Je demandai à Hussein la net cessité de faire mes preuves devant tous ces hommes que peut-être un jour j'allais être appelé à commande.

n me raccorda.

Les Amantes n'avaient point encore donné. J'allai trouver Ibrahim-Aga.

-^Allons, lui dis-je, c'est à notre touri montre à Hussein ce que tes hommes savent faire.

—Tu es des nôtres? me demanda-t-il.

-—A moins que tu ne veuilles pas de moi pour compagnon.

Ibrabim-Aga se retourna vers ses hommes.

— I Allah! cria-t-il. En avant, au nom de Dieu !

Les Ârnautes partirent comme une trombe. Cette première charge est celle que Ton peut appeler la charge au fusil.

Au fur et à mesure que nos hommes se rapprochaient de leurs ennemis, ils se montaient la tête en les insultant de paroles, les appelant chiens, fils de chiens, porcs, etc. etc. Puis, arrivés à la distance de cinquante pas, le premier rang déchargea ses fusils et défila le long des flancs. Puis le second rang, puis le troisième, puis tous les rangs en firent autant les uns après les autres, si Ton peut appeler rang cette cohue armée.

Quant aux ennemis, ils profitaient de tous les accidents de terrain, rampant derrière les buissons, s'abritant derrière les rochers, tirant tantôt isolément, tantôt par groupes de cinq, dix, quinze, vingt hommes.

Les uns comme les autres combattaient presque nus afin que, s'ils étaient tués et que leurs corps tom-

l'arabib heurbusb. IM

bassent entre les mains de rennemi, Tennemi n*eût rien à leur prendre.

Seul, je portais mon costume «complu, et, comme il était facile, à mon costume et surtout h mon turban rouge, de me reconnaître pour un chef, j*eus bonne part des coups de fusil de Tennemi, dont aucun, par miracle, ne m'atteignit.

Je vis ce trouble que j*avais déjà remarqué diez eux augmenter sensiblement. Je compris que Tune ou Tautre des deux attaques avait Favantage.

Je laissai les Amantes, que j'avais engagés avec Tennemi, combattre ; puis, revenant vers Hussein entouré de ses drapeaux, je lui fis en deux mots part de ce qui se passait selon toute probabilité.

— Je crois, lui dis-je, que le moment est venu de faire charger tes fantassins et tes nègres. Tes nègres vont charger devant; fais-les soutenir par tes fantassins.

Il appela Hansour.

— Prends les nègres, dit-il, et suis Abd'el-Hamid.

Puis à' ses frères:

162 L*ARAJ|IE HEURB08B.

— iiloBft, cU^U, pmiez chacua vos fantassins, et chargez.

Les trois ou quake chëiifs s'^anoteent à l'instant môme en tiàjd de iettrs contingents, tandis que les cavaliers noirs sfi réunissaient derrière Mansoor. Le plateau était rapide, mats point tellement que les che- . vaux ne pussent le gravir.

J'étais sûr d'eux et de Hansour. Ils n'avaient pas besoin d'encouragement.

Je courus au milieu des balles à Ibrahim-Aga.

-^Allons, lui dis-je, assez tiraiUé comme cela. Le sabre à la main, ou les n^res vont avoir l'bonneur de la journée!

Ibrahim se retourna, et vit en effet les nègres qui partaient au grand galop de leurs chovaux, tandis que 4er£ière eux s^âançsôent les f aoÉassma excités par la grosse caisse.

En un tour de main, il eut appelé à lui capitsûne, lieutenants, sous-lieutenants, chaonsses et oïdwiobis. fl leur montra du doigt les nègres ^lui,' montés sur les magnifiques chevaux du chérif , étaient ddjà i

maltàé da {toteau. Ceux-d oomprireit ce 4iiie Ton sOtendait d'eux.

Les offîcittns tirtrMl kors sabresl Los iniautes reletèmt kms fusils derrière leurs épaules, jRîreiitia Ixîde aux deats, tear sabre d'une nuda, et l'un de leurs longs pistolets de Fautre.

L'émir Hiuseni dut ators Toir use beHe oiMse : oette diarge de cavalerie escaladant une montagne.

Beaucoup de cavaliers n'arrivèrent pas au sommet, bien des chevaux revinreot en arrière à vide ou suivirait la diarge sans cavaU»^.

Maïs on joignit l'ennemi. Là, aa oniieu des cris (tes femmes, eut lieu une affreuse mêlée.

Mak au bout de quelques instants nous^ntendimes des cris qui s^nblaient venir du dd, et, en levant la tftte, nous vtmes le platean supérieur occupé par les Kbolans ; je reconnus à leur tête le jeune diérif Abd'd-Uélek.

Les nôtres, à leur tour, reeonnuieat des alliés et piHisstont êè ffOLtAs «ris.

Alors, sur la pente rapide du coteau, descen^t, pa-

46i l'aRABIB HEDRBC8B.

reil à une avalaDche» le jeune chérif , à la tête de trob oïl quatre cents cavaliers. La course était si rapide, et fut si irrésistible/que nos révoltés n'eurent pas ie temps de fuir, fls furent heurtée» renversés, ouv^ts par cette trombe d'hommes et de chevaux qui descendait de la nue.

Alors les Bégams et leurs alliés n'eurent plus même ridée de fuir. Chacun parmi eux songea à sa sûreté personnelle, et se laissa, pour ainsi dire, rouler sur la pente la plus proche de lui.

Amantes et nègres se mirent à leur poursuite. Moi, je courus au jeune prince; il me reconnut et m'ouvrit les bras.

—Allons, lui dis-je, viens annoncer la victoire à ton oncle. Il regarda autour de lui comme pour s'assurer qu'il ne donnerait pas une fausse nouvelle.

En ce moment, à six ou huit cents pas du champ de bataille, on entendit des coups de fusil vers le nord-est. C'était un gros de fuyards qui était allé donner dans les gens de l'Assir et qui était reçu par unefusillade.

L*ARABIB HBURBUSB. 465

— ÂUons t dis-je à Abd*el-Mélek.

— Mais» demanda-t-il ayec un reste d'inquiétude» croi8*tu quMl me recevra bien?

—Je réponds de touti

Nous partîmes au galop. A dix pas de son oncle, sans arrêter son cheval, le jeune homme saut% à terre.

Le chérif lui tendit la main.

Abd*el-Mélek prit cette jnain et la serra contre ses lèvres.

La paix était faite entre Toncle et le neveu.

Restait à la faire avec Tennemi.

Il était midi, c'était Theure de la moitié du jour» Salat-el-Dohor, le muezzin, qui était près du chérif, commença de chanter à haute voix l'appel à la prière.

Alors, on put voir un spectacle étrange : vainqueurs et vaincus s'arrêtèrent, les vaincus dans leur fuite, les vainqueurs dans leur poursuite. Chacun se mit à genoux où il était, le visage tourné vers la Mecque, et, se prosternant quatre fois contre terre, corn* mença de prier.

4M l'ababie ■burbusb.

Les armes étaient restées à la porta» de la maiB. Un mnmlman ne prie pas avee ses armes. A éétaeM d'eau on fit les ablutions avec da saUe. Le ptus grand silence régna aussitôt sur tout cet espace, si pleim na inatanl auparavant de bruit et de tumulte. On n'^ntenéail plus que la voix du muezzin. La voix s^nbbiit plus gra^e et plus solennelle que jamais, les circonstances lui prêtant leur grsmié et leur solennité.

La jHrière dura un quart d'heure. Aux dernières minutes de la prière, les femmes parurent. Elles profitaient du temps d'arrêt qui suit toujours la prière, à quelque heure du jour qu'elle soit faite, pour apporter de l'eau aux combattants. Elles apportaient cette eau dans des peaux de bouc goudronnées à Fîntérieur. Chacun but.

Une espèce de hurra annonça la reprise des hostilités.

Mais, an même moment, au sommet de la montagne, apparut une jeune fille, montée sur un dromadaire blanc et portant h la main une branche de palmier. C'était la paix en personne sous les trûts

l'aRAB^B H&0RI98B. 467

de la fille dn d^ik des Kbolaiis, accompagtiée de plusieurs notables de la tribu. H estâ*Bsage, j^Ym dit, qu'un jeune homme Mlle au devant de cette messagère de la paix. Le cbérif se tounia de mon eOlè. Je compris qu'il désirait mon avis, et me rapptediai de IbL

— Tu vois? me dit-il.

— Oui, répondi&^y je vois que A tu veux, la paix est faite.

— Que me conseilles-tu?

— Ne la dé^rai»-ln pas?

— Oui.

— Eh bien?

— Mais qui vais-je envoyer au devant de cette jeune fille? Tu sais qu'il est d'usage que celui qu'on envoie en cette occasion devienne Fépoux de celle qu'il reçoit.

— Quelle est cette jeune fille? demandai-je à Abd- . el-Métek.

— La fille du cheik des Kholans, répondit-il.

— Estelle noble? est-elle belle?

468 L*AEABIB HEUREUSE.

— Elle est brillante comme une étoile, et comme nous elle descend du Prophète.

Je me retournai vers Hussein.

— Tu as entendu? lui dis-je.

— Oui.

— Veux-tu sérieusement et sincèrement la paix? Il réfléchit un instant

— Je la veux sérieusement et sincèrement» dit-il.

— Eh bien ! lui dis-je, envoie-lui ton fils.

— Honfilsl

— Ce sera répondre grandement et dignement à rhonneur qu*on te fait.

— Mon fils a déjà deux femmes.

— Il a le droit d'en prendre jusqu'à quatre. D'ailleurs, réfléchis.

— ^11 est inutile que je réfléchisse, dit-il ; tu as raison.

Et il appela son fils.

— ^Hussein, lui dit-il, va recevoir cette jeune fille.

Le fils du chérif tressaillit : tous ceux qui entendirent cet ordre inattendu regardèrent Fémir avec étonnement.

— Mais, mon père, dit le jeune homme, vous savez que celui qui ira au-devant de cette jeune fille doit devenir son époux?

— Je le sais.

— Et vous renouvelez Tordre que vous m*avez donné?

— Je ne puis faire trop d'honneur à la tribu qui a donné Thospitalité au fils de mon frère.

Il était prêt à obéir. Hussein désigna quatre notables pour accompagner son fils. Parmi eux se trou* vait le cadi* Une douzaine de nègres et deux eunuques servaient d'escorte au jeune chérif et aux notables qui marchaient derrière lui. A l'instant même, et comme par enchantement, le combat, qui venait de reprendre, cessa sur tous les points. Pas un coup de fusil ne retentit.

iV^ l'A&AAIB ■BDAKiI8£.

Le jeune homme et son escorte trayersërent te diamp de bataiUe temt jonché de cadaTresnœ. Aussitôt tombé, TArabe est dépouillé, soit par son eonemi, soit par son ami. U n*est pas besoin qii*il soit mort pour cela.

ArriTée aux deux tiors de la montagne, fesccNrte s'aarréta. Le jeune chérif continua son cl^min sral : la jeune fille s'ayança de son côté. Sur le point cnlminart de la colline, ils se trouvèrent en face Fun (te Fastre. A dix pas de distance, Hussan arrMa soa cherat, la jeune fille son dromadaire.

— Vierge, dit le jeune chérif, que demandes-tu ? • — Je demande la paix.

— Au nom de qui la demandes-tu?

— Au nom d* Allah et de ma patrie.

— Quelle est ta tribu?

CknkWîK HBtJiivsB. 171

-^La triira la {das nobto et la plos puissante de la coBtrée.

— Coffimeiit la nommeB-lQT

— La trilm des Kbolans.

— La trilm des Kfaotens est noM plas fidèle alliée. Sois ht bî^dvenue.

La jeane ftlle alors tendit sa brandie de pÉloMir m frane komme. Hasseï&i qû ayait po roir mne jrane fiUe de la plus grande beauté, fit faire un bond à soa €be?al, et, rapide cesme Fédair, se touva à portée de sa Borâi. n reçut la biancbe.

— Que Dieu f entende, im dit-il, car nous-nésies nous ne désirons que la paix, et moi, personiieUem^ty je détire la paix et l'alliance !

Et, levant la branche de pafamer «n Tair :

— Il 7 a trêve, cria le fils du diérif .

Pois appelant un des eunuques de sa suite :

— Informe mon père, kn dit-41, que je reconduis la vierge de la paix dans sa tribu, et que là j'attendrai ses ordres.

L'emuque alla perter cette réponse au diértt Ce-

472 L'ARABIE HBURBUS2.

loi-ci envoya des coorriers pour suspendre les hostilités sur tous les points. Abd*el-HéldL, renvoyé à la tribu des Kholans, fut charge de dire au cheik que les conférences pour la paix seraient établies dam sa tribu à partir du vendredi suivant. Les bases^arrfttées» le chérif viendrait non-seulement les ratifier loi* même, mais encore cimenter par de nouveax liens l'union qui depuis si longtemps existait entre la tribo des Kbolans et lui.

La vierge delà paix rentra chez son père. Le jeune Hussein reçut rhospitalitéchezun des notables; mais tous les notables contribuaient pour leur part à cette hospitalité.

Dans toute autre circonstance, il eût logé chez le cheik de&Kbolans, le chérif Ibrahim; mais dans la situation présente, et devant épouser la jeune Ouarda (Rose), c'était le nom de la fille d'Ibrahim, il ne pouvait convenablement loger chez son beau-père.

Au reste, tout en ayant l'air de faire une concession, le chérif Hussein se créait une puissante alliance. Soit qu'il fût attaqué, soit qu'il attaquât, les Kholans

l'arabie hburbusb. 473

pouvaient lui fournir un contingent de cinq à six mille combattants.

Chacun se retira dans son camp. La trêve était proclamée. Mais, chez les Arabes, le plus petit incident peut*faire rompre une trêve. On se tint donc sur la défensive.

C'est une chose bien simple qu'un camp arabe en temps de guerre. De grandes pièces d'étoffes fixées sur des pieux forment les tentes des chefs. Ces tentes ont de loin la silhouette d'un énorme chameau. Les autres couchent à terre sur le sable dans leurs abbaies. On fait des feux pour combattre le froid, la rosée^ les animaux féroces et les serpents, et tout est dit.

Les femmes et les enfants viennent faire des visites: à leurs maris. Si les maris ne sont point au camp^ c'est qu'ils sont sur les champs de bataille. Alors, au lieu de cris de joie, ce sont des lamentations. Les femmes s'arrachent les cheveux et se déchirent les joues et le sein avec leurs ongles. Les enfants se contentent de pleurer. Souvent la recherche se continue jusqu'à.^

des heures assez avancées de la nuit. Rien de Inguh^-

4TI L*ARABIC ■E€BeUSS.

00IIUD6 de voir ces ièmmes errer avec des^srlfô (inespérés et pareilles à des fantômes, an mitieo de os laorts^i de ces blessés.

Il va sans dire que les hyënes et les chacals mtUM leurs plaintes à celles qui s'élèvent de ce chamf de mort. Cette fois, les recherches ne purent dwer ({Q'une nuit. Sur mes instigations, et dans la crainte de quelque épidémie, le chérif avait donné Tordre d'enterrer les morts dès le point di ^r. L*<»'dre fot atécuté, noiHseulement par les sujets de l'émir Hussein, mais encore par les différentes parties beHigérantes.

Les fossoyeurs eurent alors à se disputer avec les femnes. Gelles-d ne voulsôent pas renoncer aux cadaurres de leurs m^ris. Vers sqpt heures du malin, la funèbre cérémonie était terminée. Sur chaque gran^ fosse nous ftmes un amas de pierres pour les sauve- ' garder des griffes des hyènes et des chacals. Les notafeles furent transportés au village de Dohian et enterrés dans le cimetière commun.

Le vendredi suivant, comme il avait été dît, les

l'ARABIS HBORIU8B. I7S

pUoipolentîaBres serévMientdieBleclief desKhel^ à MiBCBdiêd, sons la présidence de œloi-d, vieilted de sdxante-dix ans. Après avoir dtinttu les causes de la guerre et les propositions da la paix, on posa leç oofiditioBs de cette paiz«

Ce fut ce vieillard qui dirigeala conférence avec «m autorité toute patriarcale.

La principale résistsoice vint de la tribu des Bégama et de la fasûlle de Quemar.

— C'est vrai, dit le vieux conciliateur, lorsqu'il eut ^[misé tontes les bonnes raisons qu'il avait à donner : Abd'él-Mélek a enlevé une jeune fille de votre tribut c'est un acte répréhensible, qui méritait sans doute une r^rstiott au point de vue de riionnear, nnds, cette réparation, le chérif Fa donnée en permettant le mariage d'un jeune homme de haute eitraction avec une jeune fille du peuple; et pois d'ailleurs... c'était éCTtt.

A cette raison, il n'y a d^ha^itode plus rien à r^oBdre; répondre serait même une faute, presquHin sacrilège, au point de vue de la fatalité musulmane.

Restait à discuter les conditions des réparations matérielles; les indemnités dues pour les razzias et le prix du sang. Quant à la dot de la femme, on ne s'en préoccupa point, laissant cela à la générosité du chérif| qui ne pouvait manquer de faire grandement les

Il va sans dire que le jeune Hussein et son cousin Abd'el-Mélek, quoique n'assistant point au congrëSi usèrent, largement de leur influence. Au bout de huit jours, toutes les conférences furent terminées. Le chérify'pour prix du sang, fit grâce aux Bégams de leurs contributions, qui depuis trois ans n'étaient point payées.

Pour les razzias, on nomma des arbitres chargés d'estimer les dég&ts et les indemnités à allouer de part et d'autre, moyennant quoi les alliés se jurèrent foi et alliance éternelles, sauf ratification du chénf Hussein, qui, nous l'avons dit, s'était réservé cette faculté, et auquel on n'eut garde de la discuter, va l'honneur qu'il faisait aux Kholans en venant diez eux.

LARABIE HBURIUSB. 477

I^ conférences arrivées à ce point, le chérif fut informé qu'on n'attendait plus que sa présence. Il partit dans la nuit, et le lendemain matin fut à Hine^ cbéd. Vingt-quatre heures après, toutes les conditions étaient mises par écrit et scellées des cachets des chefs et des notables.

Alors les fêtes commencèrent. Au milieu de ces . fêtes, eurent lieu les mariages d'Abd'el-Mélek avec la l>elle Quemar, et du jeune Husseîn avec la vierge de la paix. Il est inutile de dire que le chérif Hussein, chargé des cadeaux de noces, se surpassa en cette occasion.

Le retour se fit ^ar petites étapes, et les fêtes nous suivirent tout le long de la route. Chacun était heureux et satisfait du dénoûment de cette aventure, qui avait failli mettre en feu toute la principauté d'Abon- Aricb.

J'avais remarqué pendant tout le retour une recrudescence des bons sentiments du chérif Hussein et de sa famille vis-à-vis de moi. Yachya, le thermomètre de ses bonnes grâces, ne m'avait pas quitté. L'eu-

478 l'aRABIE ■EU1B0SK.

Biicpie Mansoiff ne p^dàit pas une occasioû âe me foire sa ré?érence. Il était évident que l'<m avnt sor moi eertaUies mes dont je ne mel*^dftis pas eomp^ Mais tbez les Arabes il ne faut jamais interroger; fl fautaltendivu Savoir attendre est une des sciences de rorient.

Le soûr, après laî prière, Sélim m'annonça la visite dTYadiya. Je me doutai que nous allions entrer eus la ^^re des éclaircissements. Je 6s un signe de.tète à Sébm, et Tachya fut introduit. Sa figure, ordinairement riante, ce soir-là presque joyeuse, avait un caractère particulier. Ses^etils yeux, brillants comme des escarboudes sous ses sourcils grisonnante, se fixaient sur moi, bienveillants comme toujours, mais interrogateurs.

kçrès le Salam-a-leïkum d'usage, je lui fis signe de prendre place près de moi. Il s'accroupit, tira sa tabatière de sa ceinture, m'offrit une prise de tabae que je refusai, en prit une, la huma voluptueusement, tout cela sans dire une parole, et remit ia tabatière dans sa pocbe.

LABAEIE HEUBEUSE. 479

— Eh bien ! me dit-il, par la grâce de Dieu tout ^est bien temdné.

Je fis un signe approbatif .

— Je quitte le chérif, continua-t<iL Second signe de ma part.

— Nous nous sommes longuement entretenus de toi.

— Le chérif est mon père, répondis-je en m'inclinant.

Yachya sourit d*un singulier sourire.

— Je pense (jue tu ctois être satisfait, dit-il, de tmis ses bons traitements.

— Je seraisdifficile, répondis-je, car ils ont, et bien au delà, dépassé mes mérites.

— Eh bien! il veut faire pour toi darantage qu*il n'a fait encore.

— Que pourrait-il faire de plus?

— T'attadier à lui d*une façon indissoluble.

— Ckmiment cela?

— En f alliant à sa famille.

Je le regardai.

— Oui, dit-il, et puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais te faire une confidence, convaincu que je suis que tu ne me trahiras pas. Comme tu le sais, le chérif a plusieurs enfants.

— Oui, deux garçons.

— Deux garçons et cinq filles.

— Eh bien?

— Eh bien I il désire te donner en mariage une de ses filles.

Je restai impassible.

— Je ne puis te dire laquelle, continua Tacbya, mais ce que je puis te dire, c*est qu'elles sont tontes belles. Je pense que si le chérif te fait quelque ouverture ou t*en fait faire, tu ne les repousseras pas; ce serait une insulte de ta part, insulte qui pour toi aurait probablement de très-graves conséquences^

— C'est un grand honneur, en effet, que me fait rémir, répondis-je à Yachya. Seulement, je dois te dire tout d'abord que mon intention a été de me fixer, non pas dans TYémen^.mais à Bagdad. L*Yémen était ma route, le chérif Hussein était sur celte route; il

L*ARABIB HEUREUSE. 184

était Tami de mon ami le chérif Soliman-ben-Abd*Allah-Ebné-Fehet; j*ai pensé que je pouvais, dans un séjour près du chérif Hussein, lui rendre quelque service ; je me suis en conséquence, et sans autre projet, arrêté à Abou-Arich.

Maintenant un mariage estun événement qui change souvent tout le cours d'une vie, surtout dans les circonstances où celui dont tu me parles se présente. J*y réOéchirai mûrement, quoique je ne dusse pas peutêtre m'en préoccuper, tant que Témir ne m*aura point (ait faire d'ouverture officielle.

' — Réfléchis bien ; l'ouverture n'est pas officielle, c'est vrai, mais elle est faite par un ami qui ne voudrait pas te tromper.

— Aussi est-ce à un ami que je vais répondre, mon chierYachya.

C'est uti dangereux honneur que celui que vous me proposez là, et l'on ne Revient pas impunément le gendre d'un émir. D'abord saSUe estun espion introduit dans la famille; puis, sous prétexte de sa naissance, elle vous impose toutes sortes d'obligations ; II. 11

482 l'arab» tt%«RBimE^»

tMte aatorité du cMë de la femme, auGHoe du côté 4a mari ; on n*a phis une femniey m a un maftr^ on n'est plus époux, on eat esdave. Faites mahitemait, mon cher Tacfaya, la part du défaut d'ddèeatkm qui la soumet à tous les préjugés, et neinous étonae^plus des subites disparitions des gendres de certains pachas, de certains émirs.

— Tu n*as rien à craindre sous ce rap^rt : le chérif f aime tant qu'il te préfère à ses propres enflants.

— Puis ce n'est pas tout. TU sms queje su» musulman de conviction, mais Français de naissance ; di bien! en France, nous avons l'habitude de connaître nos femmes avant de les épouser; nous étudions, nonseulement leur visage, mais encore leurs qualité» et leurs défauts, et, malgré toutes ces pr^utions, à peine sur trois mariages un seul tient-il la moitié ée ce qu'il a promis. Je suis loin de me révolbr contre les usages de ce pays, mais je te déc^ que jamais je n'épouserai une femme sur laquelle je n^aurai pas de donnée cer^ne.

— Tu sais que la voir et lui parler sont des cbos^

impossiUeft; étodier son caractère l'est enooror bien plus;- mais, écoute : Y émir t*a einpoyé uneesclavei

— Haftaf

— OoilHafea était (boB le barem. Ha&ai servait toute la famille, comme servent les Abyssines, ta saî»? c'est-à-dire dans la condition de feamies sonfcnt destittéeft àrdinM»irles:époine& du mattn; biterroge Bafea.

— Ha&a' m!auItfiv.je^craift^et) quoique la jalousie soit rare en, Orient, elle peut être jalouse et par conséQuentètre injuste;

•^ Hafsia sem reconnaissantei des bontés, que les filles du chérif ont eues poureUei

— Alors nous tombons dans nnconi^nient opposé : Bafza, par reconfiaissanee, peut lae î^& xm &oge exs^éré de ses anciennes matdresses^ etle désappoin*» tement sera d'autaot {rtus cmel que Péloge« aura^ été plus grand.

Yacbya secoua la tête.

— Je vois, dit-il, que c'est d'avance un» parti pris; Mais réfléchis à une chose, c'est que, d'un moment à

Tautre, le chérif peut te faire la proposition que je viens de te faire moi-même. Ne crois-tu pas qu'aucun danger n*est plus grand que celui du refus?

— Le cbërif Hussein est un homme d'un grand esprit ; quand je lui dirai mes raisons, il les comprendra, je l'espère.

— Sans doute, s'il se trouvait seul intéressé dans la question. Mais, l'ouverture faite, cela deviendra une affidrede famille. Songe aux ennemis que tu te feras.

— Mais toi, qui as de Tinfluence sur le chérif et qui te dis mon ami, empêche qu'il m'en parle, et dis-lui franchement que tu m'as sondé, et que je ne me sens pas digne d'un pareil honneur.

Yacbya secoua la tète.

— On a de l'influence sur les grands, et sur les grands Arabes, quand on dit comme eux. Si le chérif a bien arrêté ce projet dans son esprit, il ne m'écouterapas, et, en insistant pouV te défendre, j'encourrais moi-même sa disgr&ce. Sa volonté est un ordre, et j'aime mieux me conserver, pour te soutenir en cas de besoin.

l'arabib heurbusb. 485

— Conserve-toi, Yachya.

— Au reste, si c*est écrit, tu Q*y échapperas pas.

— Je doute que cela soit écrit.

— £d tout cas, Hadji, te voilà prévenu. Seulement, tu ne sais rien ; si le chérif ou un des membres de sa famille te parle de ce projet, fais l'étonné.

— Sois tranquille.

— Je comprends ta position; compte sur moi.

— J'y compte, Yachya.

Yachya se retira. Demeuré seul, je restai un moment profondément inquiet. L'impression avait été d'autant plus désagréable, que mes souvenirs me rappelaient différents mariages du même genre qui avaient assez mal tourné.

La facilité avec laquelle, en Orient, un chef se débarrasse de l'homme qui le gêne est devenue proverbiale, et si je ne gênais pas Hussein, au contraire, je devais évidemment gêner ses frères, qui, me jalousant déjà comme étranger, devraient naturellement me jalouser bien autrement quand je serais de la famille.

iS6 L^âJiABiE acuuuaE.

Puis il y avait la questioq*CH^Blaî&e. iM iAgtei&4ne sayaidBt^aa serwioe d'Hussein. Ils âevinaïaiit, gp^r les services que je lui avsâsfendusy'ceuii^ueôeipauvais lui nttidre*eao0ia. Jttois èidB aatrament daageFeux eB-d&MJQAnt «ou .gendre.

Puis dft&u, â\ y^anraU la patrie et la <Iamille, aaxquelles il fallait dire adieu, tandis que, dans :t0tit -ce que j*»irBis lait jusque-là,, ywm étédmgédurtout par Famour de la patrie et de k &aiflle. Oc, une 46i$ narié, «et jnaoié .à ;la >fiUe du ohërif, il 4aUait Mdire aâkwÀ ma femme, à jnes^nimta, à ma ^mèm^ *k Aml Bfftmse.

>M, je TavAue, au land de 4oikt icda il y ^mok «me certaine curiosité, plus qu'une curiosité ; im désir «de pénétrer dans 4^ lal^yrintbe de mystères féminins gui &HP^.en Âxabie le côté poétique 4e .la nie. Mon caractère .entrcg[)renant meipoussait aux aventures daugeleuses. J*^taîs, sousœ.rapjiofft, ser.vi adoubait

Je lésotas donc ^de m'infaoner auj^ <de mon Aby^ine. liais eofteoBe f aUaiiè^il si'jnietmer ovectpniH dence. L'Abyssine ne m'avait-elle pasété donnée dwsJe

batdem^espiAnaer? QmsaitsieHeDereiàdaitpascompte de toutes mes actions au chérif Hussein? Plus dVine fois, en^Sét,«Ue avait demandé à revoir sesaneiennes maîtresses, et je ravais fait conduire eu harem du chérif par un de mes eunuques.

Je montai donc auprès d'elle.

Quant à la jalousie dont j*ayais manifesté la cramte ^ Yachya, x;*était un cas peu probable. Qu'une Circassienne, iqu'une (Géorgienne, qu>ne Persane, qu'une Arménienne, qu'une Grecque, élevée au mng d'épouse, soit quelquefois jalouse, c'est ^ose rare, mais c'est cependant chose qui aanriv^ -Mais gu'une négresse ou qu'une Abyssine esclave, habituée à se soumettre sans réflexion à loutes les volontés du mattre, ait Tidée d'étrejalouae, c'était presque liiupossible. Néanmoins, je comptais ne me fier i elle que tout juste.

Je l'abordai comme d'habitude. Je lui tendis ma main qu'elle me baisa. Toute femme en Orient , qu'elle soit osclave, foneobiiàe ou ^P^use, baise la main du mari, qu'tUe traite 4e dd% mattie.

Je m'assis sur mon divan, et elle se coucba à mes pieds.

— Hafza, lui dis-je, es-tu contente de moi? •

— Oui, maître, bien contente.

— Es-tu heureuse de m'appartenirî

— Bien heureuse.

Elle se mit à pleurer.

— Pourquoi pleures-tu T lui demandai-je.

— Voudrais-tu donc me renvoyer, maître?

— Moi?

— Pardonne I j'avais peur.

— Rassure-toi, Hafza.

Elle me baisa les mains et se mit à sourire. Sourire d'orientale, qui est si charmant.

— Alors, si tu crains de me quitter, tu ne voudrais point me trahir?

— Jamais.

— Que t*a-t-on recommandé lorsqu'on t*a envoyée chez moi? ^

— D'obéir à toutes tes volontés.

— C'est le chérif qui t'a dit cela ?

— Oui.

— Mais, dans le harem, les femmes et les filles, que t'ont^elles dit?

— Elles m'ont fait la même recommandation que le maître.

— Et leurs recommandations n'ont porté sur aucun autre sujet î

— Elles m'ont donné des conseils pour te plaire.

— £t depuis, lorsque tu es retournée pour les voir, elles ne t'ont rien dit?

— Elles savent que je t'aime, et elles n'ont fait que stimuler mon amour pour toi.

—Voyons, rappelle-toi bien, ne t'ont-ellesfaitaucune question sur... mon intérieur... ma manière de viyre?

— Jamais elles n'ont eu besoin de me faire ces questions. J'étais heureuse, et je leur racontais mon bonheur.

— Me connaissent-elles? m'ont-elles vu à travers leurs moucharabies?

— Elles font vu et te connaissent parfaitement,

même au bain, à la prière et dans ton harem.

Il*

i90 l'arabia «eurku^e.

— Comment ont-elles^appris tous ces détails?

— P«r tes eunuques.

— Combien le chérif a-t-il de femmes?

— Qiuatre, dont une estmouiante.

— Combien a-t-il de filles î

— CinQ,/dont une est mariée au chérif HaQsn, de^ Loheïa.

—-Comment s's^peUent ies quaitve autres?

-~ Eatbma, c'est l-at&ée; la seconde s*%pp€Ale£adidja; la troisième Alima et la quatrième «Mnab.

— Quel âge outres î

— Je ne sais pas. — ^nt-^les jolies ?

— iL'atnée^est œar^quée ide ftetite ^vérole, la adoende a^me^e sur Tceil, la troisième est.sqperbe, la quatrième est jencore toute jeune;, mais c^i^dant elle a rage de se marier.

— Xaquelledes quatre fafsôt l6j[)ltts4e questions sur moi?

— JUima.

— Que Ca-telle demandé?

L'ÀHàAlE «EUR4SUSE* 491

— Si lu étais boB.

— Et encore?

— Si tu étais brave.

— Que 4ui as4u répondu ?

— Que pour ;ta bonté Je pouvais lui (en répondre; mœ fiwr loa ^uiage, ^ gavait coBsulter seo père.

— Maintenait, détaiUe-noi la beauté d'Alima. Elle fa fait des questions sur moi, je puis bien t'en , faire «ur 6Ue«

*^ Âlistta est J»lanûbe comiae Au lait, ses cheveux sent longs et noirs», ses jeux s<mt noirs^t grands», ses sourcils se réunissent au-dessus du nez, ses mis sent loQgs Bomine .cela, — et eUe me montra la preiftière ptelaAge de^on petit doigt; ^ son Iront ast élevé, son nez est droit, sa boucbe rpetîte;, ses 4eiits »sont m^lgmâques, elle a de petits pieds, de .petites mains, des bvas bien iaits, et la taille admirablômant (MJse.

-— Voilà pour le physique,

— Qtte veux-tu savoir?

— Je veux connaître son caractère.

193 l'ahabie heureuse.

— Elle est gaie, elle est bonne, charitable, courageuse. *

— Que sait-elle faire?

— Elle brode, elle joue du luth, elle sait faire les pâtisseries, elle sait distiller les essences, elle sait confectionner les confitures, elle sait soigner les fleurs.

— Comment passe-t-elle son temps?

— Elle fume, elle soigne sa toilette, prend son café, des bains, danse et regarde les passants par ses m oucharabies, se teint les yeux avec du koFeuh les ongles des pieds et des mains avec du henné, et se fait des bonnets de sequins.

C'était, comme on le voit, au point de vue arabe, une grande travailleuse qu'Alimaetqui pouvait prétendre à infiniment mieux que moi.

Hais était-ce Alima que Ton me destinait, ou bien la petite Zeïnab, car je ne supposais pasqu'irpftt entrer dans les intentions du chérif de me donner Fathma la grêlée ou Kadidja la borgne? je devais supposer qu*il réservait celles-là pour les placer en famille.

L*ARABIE HBURBUSE. 493

o: LacoDversatioD, malgré la résolution bien prise de n'épouser ni l'une ni l'autre des filles du chérif, avait cependan^un énorme intérêt pour moi. On ne s'éton-

• nera donc point que, trouvant mon Abyssine si bien

V disposée à répondre à mes questions,ije ne m'arrêtasse

r : pas en si beau chemin.

Je passai donc d'Alima à Zeïnab.

— Et la plus jeune? lui demandai-je.

^ — Elle peut avoir dix ans.

< — N'ai-je pas entendu dire qu'elle était de cou- ^ leur?

; — Oui.

— Bon ! et comme le chèrif lui-même est mulâtre, elle ne doit pas être d'une éclatante blancheur.

— Alors, moi, qui suis encore plus noire qu'elle, tu ' ne n\'aimes donc pas ?

j — Au contraire, lui dis-je, j'ai toujours beaucoup aimé les femmes au teint foncé.

— La fille du chérif est très-jolie. Elle est en outre la bien-aimée du père.

—• Et à quoi s'occupe-t-elle, •celle-là?

dn âartooka et'dftDse-meFweilteusenMAt.

««^/Aldns, f€\le ie»t aussi teo^ticftle «pi'AiUiMi ?

— NoB, Bes geùlB.8i8Qt bâSittoouç plos 8Împl6i&; <He «at omos «OQgueiUeiiBe, >pWs ctisintable «««ové, pbis douce et plus cbarmante daps ses âr^atieii&.

— Eh bien ! voyons, csntiouaibje. Si par basait le chérif me proposait une de ses fiU^ cadettes,, ^t Alima, soit Zeïnab, laquelle peoses-tu qui 9ok la plus convenable pour moi?

Sous sa couleur cuivrée, je vis rougir Hafza. EtaAo^ après un moment de réflexion :

^-^Si j'avaiS'à'dMislr, dit<«lte, je préfét«raîs la plus jeune. La Manche <est ^s belle, mais la msAtÊte^e est awîUeupe.

Alors, à son tour, après m*avair aregasdé un kijalant av6C héftiis^on :

— Pourquoi me fais-^u toutes ces guesliwsîme demanda-t-elle. T*aurait-on iait quelque piQ(>oaition?

- — Directement, non ; indirectement, ouL

— Eh bieni écoute-moi, dit-ellQ, et crois ^e je

L*ÀAA3U HB.Ua£4J.SX. 4d5

parle^cdon mon xxeur. S'il ,m*esiiperaûs de Awmr un avis à. mon maître, c'est de n'épouser ni Tune ni l'autre.

— Tu ne parles point par jalousie, Hafza? Elle secoua la tête.

— Je parle par dévouement, et je te dis : Seigneur, la4emière des Bédouines de la plus pauvre des tribus te ^(audra .mieux ^*ujae des filles 4uchérif, dont tu ne seras pas le mari, mais Tesclave.

Je la regardai»

— Mais comment faire pour te tirer de là? continua-t-^Ue en frappant ses mains Fu ne dansFautre; car s'il est décidé dans Fesprit du chérif et dans celui de son harem de t'allier à sa famille, il^n'y aura pas iaDyen4)our Ici d'y échapper.

— Si j'étais Arabe ou Turc, la chose serait peut-être vxaié, mais je suis FraAc^is^ et il me considérera, je l'espère, comme un J'rançais.

£Ue secoua encore la tête.

• — Tu seras empoisonné, dit-elle.

•^ Jtf aifl toi, lui demandai-je, ne j;xaurrais4u, la fi»-

miëre fois que tu iras dans le harem, savoir quelque chose, soit directement par toi-même, soit par tes sœurs d'Abyssinie?

•— Oh I si fait, et non-seulement je saurai quelque chose, mais encore, sois tranquille, je Yeillersd sur toi.

La conversation avait lieu dans la nuit. Ce n'était pas Fheure pour Hafza d'aller au harem. On remit la visite au lendemain.

Le lendemain, vers dixheures,je fis conduire Hafza à la forteresse d'Hussein par les eunuques.

Quand on va au harem, ce n'est point, on l'a vu, pour y faire une simple visite, c'est pour y. passer une partie de la journée. Vers trois heures après midi, Hafza revint. Deux nègres marchaient devant elle portant des bonbons et des pâtisseries qui lui avaient

été donnés par les femmes du harem. Je l'attendais avec impatience. Je la fis monter avec moi dans son appartement.

— Eh bien? lui demandai-je.

— Eh bien I j'ai causé avec les femmes.

— Quelle est celle que Ton me destine ?

— Alima.

— Tu en es sûre?

— Le chérif s'est prononcé, et lui-même compte t'en parler très-incessamment, peut-être ce soir, peutêtre demain. C'est un grand malheur pour toi.

~ En quoi le malheur est-il si grand?

— Alima a tous les défauts d'un enfant gâté. Elle est volontaire, capricieuse, dépensière. Le chérif a toujours fait ses volontés ; tu seras obligé de faire comme le chérif.

— Voyons, n'y aurait-il pas moyen de rompre cette affaire? »

— Ce sera difficile. Alima paraît amoureuse de toi.

— Où m'a-t-elle vu? Il me semble impossible qu'elle l'ait pu.

M8 VAAAME UEVKEVSE.

— ûh 1 les femmes kouyent iouleurs moyen de voir, et surtout les femmes arabes.

— Eh bien, soit! dis-je en m^avançant vers la perte.

— De la prudence I » Sois tranquiUe.

Je sortis, mon ifntentian était d'aller consulter le fils du chérif Abou-Taleb, mon ami Abd'el-Mélek. La forteresse de son père, que Ton venait de construire d^uis un an ou deux tout au plus, était à un tquart de lieue à peine. Je montai à chevaj avec Sélim, et nous partîmes au galop.

Lorsque j'arrivai chez lui, il était avec son cousin, le fils du chérif JSussein, et avec notre ami commun Tacbya. Mon arrivée coupa court à la conversation, n «n résulta que Je fus ji peu.près sûr que Ton parlait de moi. Abd*el-Mélek et ses hôtes ne m'en recurent pas moins bien ; même les deux jeunes gens mOffirent plus d'amitiés que jamais.

lespoUlesses.GODiiRenGèrenit. On fiâtle caf6» Ton apporta des ta^^is ^ des pôjpes ; car, si Ton ne fumait pas chez le chérif, on s'en dédommageait fértcto

l'àaame a*EuaE08E. 409

SOD neveu. Le jeune Hussein sortit le premier, lièchya voulut le suivre. Je le retins.

— Rester lui dis:^.; je viens ^pour ^Bme grave, et tes conseils ne sont pas de trop.

Alors, m*adressantàAbd*el-Mélek.:

— Seigneur, tu sais d^à, pourquoi je viens; je n'ai donc pas besoin de ite le dire.

.n fit un signede tête.

— Un jour, 4u étais îA^oiet et embarrassé ; tu eus confiance en moi, et tu vins me trouver. Je suis inquiet et embarrassé, et je viens «te trouver à moa tour.

— *#e^i8 pourquoi tu iritt[ia, jeVai su {)ar mamère et par^non conûn, ^lorsque lu «es ^6ntré,(nous parlions^ BoAseiA, ïachya et moU de «ton .prochain mariage^vec ma cousine Alima.

— C'est justemeiàt ce iprocbajm mariage qui m'tafiûète.

— Ah ! fit le jeune iiomme, et pourquoi 7

— Si tu étais à ma place, prendrais-tu Alima, pour femme? ,

Abd'el-Mélek resta un instant pensif.

— Non, dit-il.

— Ta vois !

•— Je désire que tu sois de ma famille, car je t*aime comme un frère ; mais. . .

— Mais tu ne Youdrais pas me voir épouser Âlima? Le jeune homme secoua la tête.

— Comment faire pour ne pas Fépouser?

— La refuser de son père très-franchement. Je connais mon oncle ; la franchise est ce qu*il y a de mieux avec lui.

— Et il ne se formalisera pas?

— Tu es musulman de religion, mais tu es Franc de naissance. Les Francs ont la parole dorée ; tu trouveras bien moyen de faire valoir tes raisons sans qu'elles aient rien de blessant.

En ce moment Yachya intervint.

•» Mais, dit-il, la jeune fille ne se rendra pas aussi facilement que son père, et gare les intrigues et le poison.

* Le jeune homme fit un mouvement de lèvres qui voulait dire :

— n y a beaucoup de vrai là-dedans.

Le mouvement de lèvres voulait si bien dire cela, qu*il ajouta sans transition, et comme complément de sa pensée:

— Il faudra prendre des précautions.

— Lesquelles ?

— Une fois que ton refus sera connu d'Alima, ne plus accepter chez mon oncle ni café ni pâtisserie.

Le conseil n'était pas ambigu, comme on voit. Le résultat de la conférence fut qu'il fallait être franc avec le chérif, mais attendre qu'il en parlât. Quand à Abd'el-Mélek et à Yacbya, je pouvais compter sur leur concours et leur surveillance. Je sortis, les laissant ensemble.

Sélim avait éventé quelque chose de tout cela. En revenant, je m'aperçus qu'il eût été assez aise d'entamer une conversation avec moi. Quelques mots furent échangés entre nous, mais je jugeai inutile pour le moment d'entrer dans aucun détail. Ce que je crus voir, c'est que, dans l'occasion, je pouvais aussi compter sur Sélim.

SOS l'ara BïK HEURftOS^R

J*avais donc quatre alliés sincères et fidèles : Abd'd- Métek, Tachya, Hafza et Sélim.

Au moment où je rentrais, le chérif me faisait appeler. Je crus que le moment de Texplication était venu, et je partis, résolu à l'affronter franchement» Je me trompais. Ce qui nécessitait ma présence, c'était l'arrivée de quarante païens se rendant h Abou- Arich dans le but d'embrasser l'islamisme. Ils étaient de tous les âges, depuis huit jusqu'à quarante ans. Tout cela parlait une langue qui nous était à peu près inconnue. Leur costume était celui de saint Jean au désert. Quant à leur pays, ils ne donnaient pas d'autres renseignements sur lui que de nous dire qu'il était à trente ou trente-cinq journées au"levant d'Abou- Arich, ce qui supposait, dans un pays où la journée est de six heures, une distance dfe 250 lieues à peu

Le chérif, qui m'attribuait beaucoup plus de connaissances que je n'en avais, m'avait fait venir, espérant que je comprendrais quelque chose à leur dialecte et que je parviendrais à connaître les motifs de leur

converoîen. Je^desoendis ao HiiHeH d^eux. Bs étaiest entourés par toute fo pcpiriaitteQ. Ife éUsent nus, à reafieqptioB d'Mi» pettlo fcutii rMiie> autour Acs i^im. Us avaient tons ur sbracelel air bras gauobe; ils ayateot de longs dieveux doîps, qui^ tinnbaient snr lasrs épaules, de beaux ymx, des dents magnifiques» des figures caractérisées chez tes Tieux, pleines de grâce et de fierté cbez les jeunes. Iieurs armes étsienî la sagaie abyssine et le casse-tête africain, pins un petit couteau droit et très-pointu, non pas aiguisé & la meule, mai» battu à ftroid au marteau comme on bat les iiaux. Les uns portaient ces couteaux au bras gauche, les autres au moUel <fa même côté. A Fane ou Tautre place, ils repesaient dans une gaine en cuir.

On ignorait encore ee qu'ils Tenaient faire.

Je descendis au milieu d*eux, comme je Tardit, par ordre du chérif et commençai une conversation par gestes, la langue qu'ils me parlaient m*étant aussi inconnue qu'au reste de la population.

Après cteux heures de travail, je parvins à com-

fiOi L*ÀRABII HEUREUSE.

prendre qa*ils étaient païens et adoraient le feu et les astres ; qu'à la suite d'une guerre avec leurs voisins, leur tribu avait été détruite, à l'exception des quarante hommes que j'avais sous les yeux, et enfin qu'ils venaient pour adopter la religion musulmane. Tous les cadis, les muphtis, les ulémas, les savants du pays passèrent après moi et ne purent en tirer autre chose. Cela s'accordait au reste avec les notions géographiques . du chérif : il savait que, bien loin à l'est de son pays, il y avait des peuplades adorant le feu.

Ce que j'avais compris surtout, c'est que ces malheureux mouraient de foim. Aussi dis-je au chérif que ce qu'il y avait de plus urgent ponr le moment» c'était de leur donner à manger. Le chérif ordonna que l'on fit amener une dizaine de moutons et qu'on les leur donnât, en leur faisant comprendre que c'était pour eux. Ils les égorgèrent à Finstant même, et à la manière des juifs et des musulmans, c'est-à-dire en leur tranchant le larynx et la carotide en trois coups. Mais ils étaient si affamés que beaucoup n'attendirent pas que la viande fût cuite pour en manger. Un des

moutons fut dépecé à Finstant mémey et plusieurs se jetèrent sur les lambeaux sanglants qu'ils mangèrent tout crus. Les autres firent grillei^ la viande sur le feu avec une broche en bois. On leur donna en outre du riz, du beurre et du millet, dont ils firent plus tard des pâtes en y joignant des dattes. Ils reçurent aussi dix ou douze cases en manière de logement.

Le sQiTy ils firent leur prière en commun, adorant les astres. J'avais été convaincu, au reste, qu'ils étaient Guèbres en les voyant allumer leur feu, ce qu*ils avaient fait avec une multitude de gestes mystérieux.

Le chérif était inquiet de cette irruption de païens. Ce pouvait être une conspiration. Il assembla le conseil le soir. On avait adjoint au conseil tous les vieillards et tous les hommes un peu remarquables par leur intelligence.

Pendant ce temps, toute la population, intriguée, discutait devant chaque maison, les uns prétendant que j'avais dit la vérité et que c'étaient tout simplement des malheureux chassés de leur pays, les autres

lU ^ 12 '

pTéteudauft que (Jetaient àes espions qcd faisaient semblant de ne pas savoir la langue. D'autres énStk soutenaient que c'étaient des Wababyles, parce qu'tt& avaient les clreveux longs, taudis que les autres Arabes se rasent te tête.

Au conseil, on les fit entrer;

Ils examinèrent en entrant l'endroit de là salle qui leur paraissaitlibre, et, avisant un coin où ilîi'y avait personne, sans saluer, sans essayer de prononcer une parole, ils allèrent s'y ranger en s'accroupissant sur leurs talons, mais sans s'asseoit*..

Le chérif leur fit apporter quarante chemises de toile bleue, leur état de nudité complète choquant sa susceptibilité. Us acceptèrent ce vêtement avec une répugnauce visible, mais ils refusèrent de lé mettre. Le-chérif regarda ce refus comme une preuve de mépris, et il commençait à se fâcher tout rouge, lorsque j'intervins et lui fis comprendre que c'était au contraire lui qui, en exigeant qu'ils^se vêtissent, choquait probablement leurs idées sociales ou religieuses. Cette explication caltna le chérif.

L'àBJLBIE H£UREUSE. 207

/NoHsXtmes la prière.

Cette cérémonie ne .produisit sur les nouveaux Yenus aucune eiq)èce d'effet. Cela nous. confirma^eulement dans la croyance qu'ils devaient être complètement étrai^rs à Tislamisme. Ce gui paraissait les préoccuper, c'étaient FAmeublement des chambres» les costumes de ceux ^ui rbabitaient, les armes que nous .j[>ortions, les armures gui étaient £Uj$penduôs à la muraille.

Après la.priërQ, comme on vit qu'il était ia^poMÎiile de rien tirer d'eux, ou les renvojya, à l'exception d'4in seul.

Celui qu!on avait retenu était un jeune hoaune4ui paraissait avoir dix-huit ans. Il était beau, semblait intelligent, et Ton «espérait ^pouvoir étirer de Jiû ice^^e l'on n'espérait plus tirer des autres. Mais à toutes les intênogation^, iLr^pondit^par 4l$Qesqtt!il. n'entendait pas.

On résolut alors des les initier, non jpas aux dogmes, ;puisqu!on ne j)ouvait pas leur ifaue.Gonftprendre.la laq^e, mais aux pratiques de l'ifilaBiiâme.

Ne pouvant rien tirer du jeune homme» le chérif le fit reconduire près de ses compagnons, qui tous se rangèrent autour de lui et écoutèrent le récit de ce qui s'était passé en leur absence.

Le lendemain, au lever du jour, les étrangers firent une prière analogue à celle dé la veille. On avait en outre remarqué que, dans la case du plus ancien, qui avait une longue barbe blanche et qui paraissait leur prêtre, une lampe avait brûlé toute la nuit.

Pendant plusieurs jours on les traita avec la même hospitalité. Seulement, la populace se pressait autour de leurs huttes et parfois les enfants les appelaient Djhehael, mot dont les Turcs ont fait Giaour, et qui veut dire adorateur des idoles.

Le même jour on remarqua que deux des étrangers se détachaient de la troupe et se dirigeaient vers Test. On fit à rinstant même un rapport au chérif. Le chérif les fit suivre par des hommes montés sur des dromadaires. Le lendemain, dans la nuit, les hommes revinrent. Les deux étrangers s'étaient arrêtés à une journée de là, et avaient tiré, d'une grotte des mon-

tagnes nommées Maden-el-Afnt, la Mine-du-Diable^ une cinquantaine de femmes et d'enfants de tous les âges. Ces malheureux attendaient là pour savoir comment seraient reçus à Âbou-Ârich leurs fils et leurs pères.

Il n'y avait plus de doute pour le chérif, c'était une émigration qui venait se jeter dans ses bras, et, comme le chérif Hussein avait la grandeur de la superstition, il résolut de les traiter de son mieux et de ne s'arrêter à aucun sacrifice. Du moment où les étrangers émigraient, ils venaient de la part de Dieu. Seulement les femmes n'étaient guère plus vêtues que les hommes : c'était un grave inconvénient pour leur admission dans la ville.

En conséquence, on envoya au-devant d'elles des femmes et des jeunes filles arabes avec toutes sortes de vêtements. Celte mesure avait été prise en petit comité entre lé chérif, son frère Abou-Taleb, Yachya et moi. Pour que les femmes étrangères ne s'effrayassent pas, on avait adjoint aux femmes arabes plusieurs des païens, qui devaient leur affirmer qu'on

9M l'aBABUE flEURJEII^S*

n'amût \poar ôuk que de .ti:è6^bonQ0s iBieQâQiift. lie lendemain jon annonça gue les femmesipaïeuMs am»rocbaient..Le chérif avoit iait 'inviter 4oustes infidèles ^à se'véiir de leucs chemises et leur -avait tenvoyé en même temps des écharpes rouges; puis.il avait «mis en ;réguisition des chevaux qu'il avait fait harnacher. Mais là se présenta un nouvel embapjras. Sans doute ils tétaient médiocies cavaliers, nar on -ne put Jamais les décider à monter <à ^oheval. La seule chose à.laqueUeils consentirent, ce fut d'-endosser Je VEétemeot biblique qu'on venait ide leur 4onDer.

A leur intention, le chérif avait ilatt démémger tout un camp d'infanterie formant un douar au- dehors de la ville. Ce déménagement laissait vides une centaine de huttes dans lesqudles on. avait brûlé d^abord delà fiente de vache pour en faire disparattre les .insectes, puis de r^cens ipour les parliimer et surtout en chasser /les mauvais tesprils. >Oes huttes étaient donc en état de>reeevarJ6ur8aouveaux hôtes.

«iiO' chérif, toute sa famlHe, toutes rsesfaroiipesipTéaetftes &iAbM^rich (étaient sur ,pted. OendèBe^Mi^

L'ÀajrSLB HEUABUSE. 9Ai

toute da )populatioD. GeUe BotEée d'une eeolaiiie ^de mûécables païens était devenue une fête. Les ifeoimes leur fportaient des. fruits, du/lait, du jaaîel. On alla à leur oreneontre jusqu'à tune demi-lieue de la vitte. Malgré le nombre considérable des assistants, — il .y avmt peut-être vingt mille individus, — tout se passa avec beaucoup de caliye et presque en silence. Xa cérémonie avait avant tout le caractère religieux.

On jentra dans la ville, .musique en iôte, baimières d^plog^, chaque cavalier faisant la fantasia (devant le chérif.

«Les £emmes avaient endossé les vêtements quk)n leur avait envoyés ; mais on m'avait pu obtenir d'elles qu'elles se couvrissent le vissée. Qimnt à. moi, l'effet que me produisit la tribu fut celui que^m'eût fait .en Fj»inee ou ^en Espe^ne une bande de Sobémiensiou de Djingalis. Mon opinion, encore aujourd'hui, est qu'ils appartenaient à des tribus indieimesconrespondant à celles de nos Gitanes d!Europe.

En entrant à Abou-Arioh, les infidèles j)rirent rla tête Âe Ja colonne, traversèrent .la ville aux jcm «de

réjouissance dé toutes les femmes, et se rendirent à leur camp, situé à la porte de Djézan, c'est-à-dire à Touest» dans Tintervalle qui séparait la citadelle du chéfif de la ville. Toute la tribu prit immédiatement domicile.

H ne s'agissait plus que de les convertir. Cette conversion fut surtout Taffaire des femmes et des bons traitements dont le chérif Hussein et sa famille les entourèrent. Le miracle ne fut pas long à opérer. D'abord les enfants, mâles et femelles, baragouinèrent promptement et facilement Tarabe ; ensuite, la simplicité des pratiques religieuses opéra son effet. De sorte qu'un beau jour, les principaux des païens, ayant à leur tête le vieux à barbe blanche, se présentèrent au chérif en lui faisant comprendre, non-seulement la reconnaissance qu'ils avaient des bons traitements reçus, mais encore leur désir de s'identifier complètement à la famille de leur bienfaiteur.

C'était là qu'on voulait en arriver.

Ils furent ensuite tous circoncis.

À l'occasion de cette conversion^ on les avait pro-

menés par la Yille sur des chevaux richement enharnachés, tandis que des quêteurs faisaient une collecte en leur faveur. Tout le monde, pauvre et riche, contribua à cette collecte, et y contribua si bien qu'elle produisit en deux heures une cinquantaine de mille francs. Il est vrai de dire que Juifs et Banians, pour faire leur cour au chérif, contribuèrent de leur côté. De son côté, le chérif, devenu leur parrain, leur assura un revenu journalier suffisant pour les nourrir, leur donna des terres à cultiver, et insensiblement les plaça dans ses villes et près de ses frères. Les filles se marièrent avec des Arabes, et les jeunes gens avec des femmes d*Abou-Arich.

On finit par apprendre qu'ils venaient du centre de FArabie. Ils avaient été chassés de TWadi Neijéran par des tribus ennemies et païennes qui leur avaient tué les trois quarts de leurs frères et enlevé tout ce qu'ils possédaient. Des sorciers leur avaient dit alors de se diriger vers Touest, et que là ils trouveraient des populations amies. Sur la foi de la prophétie, ils s'étaient mis en route, et la prophétie s'était réalisée.

SM4 L*âRàBI£ «EUaBUai.

fie .gu*il .; But . de iplus difficile «à leur iaice 4Somr

pmudrei e*e6tqu*ils Be pou^aiexUtdeveniriuufiuljnaDs

en^60D«erfant leuro .pratiques tp^eimes. Ils euBcfeot

loiilucoraibiBeriles deux do^^neeB, du moin&^itauis

J!exarcice^u ouUe.

vSept 4e leuEscouipQgQOQs étaient morts, des suites de ia GirconcisioQ, etilfallutûmplQyer la forœ.peur quUis^ud lefiîbiûktssentpas. Le refus d'un. bûcher les cb^ina à€e point qu'alors seulement on putremar- Quer chez auxqudques .regrets de s'être faits .musulmans. :Ne,poui^aatbr^er leurs morts, ils J»*ûièiieDtiIe5 huttes qu'ils araient habitées >; ce qui faillct hiûsudîer tout le douar.

fMaiSi dans la .manière dont dis élevaient leurs lenfants, dans la façoadcy^r^parer leurs alimeols, ilsnonservèrent leurs .anciennes habitudes. Dans il8ur4niérieu];»ils rataient ^nus. Seulement, tpour sortij;, 41s revêtaient la fameuse chemise bleue et lléçharpe rouge. Le chérif Toulut d'abord slintei^oser ; {mais 11 vit bientôt qu'iLserait obligé d'user d'une xsoatrariété de^tou les instants, et il y. reûoi^a.

liBuis lêiirpa^S) il^étaieDt'trifiu gnerriëre purement etî shn{deiiieiit; mais à Abou*-Aric6v n'ayant {du» de guerre à faim» chacun adaptaTétat qui lui* convint. Les uns^se^fimit* charpentiers,' lès autres boulanger», seproriere, potiers, maçons^ laboureurs, et, grice à une* intelligence réelle, et qui s'exerçait pour là pre^ nîière fbis, chacun fit de grands progrès dans Fêtait qtfîF avait embrassé.

Dans rintervalle qui s*éboufe entre l'arrivée dès païens et leur conversion, un autre fugitif' venait dè^ mander une hospitalité qui llii f at^ceordéeavecheaucoup d'empressement, et qui devait amener des événements de la plus haute gravité.

Un neveu de l'imam de Sana, chassé dès États de son oncle à la suite d'une révolte, arrivait à Abou- Arich: c'étaient des nouvelles fraîches qui arrivaientau chérif Hussein de son plus mortel ennemi. Le chérif Hussék'n étaitl'ennemi deFimamde SanaàdouWetitrè^ l'imam de Sana ayant déjà été dépossédé par le chérif Hussein d'une partie de ses États et étant Pallié' le plus important que les Augteis eussent dans l'yémen.

S16 l'arabib heurbusb.

Le chérif Hussein reçut le fugitif, non pas en bote, mais en prince. Il lui abandonna un de ses châteaux, mit des chevaux et des esdaves à sa disposition, et lui affecta un traitement d*une vingtaine de mille francs par an. Il y avait un grand projet politique caché sous cette générosité. Le projet était commun au fugitif et à celui qui le recevait ; le jeune imam voulût détrôner son oncle ; Husseïn roulait agrandir ses possessions, tout en aidant le jeune imam dans sa conquête. Il va sans dire que la condition de rupture complète avec l'Angleterre faisait la base du traité.

Dès le lendemain de Farrivée du prétendant, je fus appelé par Husseïn à faire partie de leurs conférences et à émettre mon opinion. Dès le premier jour, je vis parfaitement qu*une expédition contre Timam était imminente.

Au reste, en ce moment même, il était à ma connaissance, — la révélation me venait de la Mecque, — que rimam de Sana, à Tinstigation de TAngleterre, concluait un traité avec la Turquie, traité en vertu duquel la Porte allait lui prêter toute espèce de con-

. L'ARABIB HEURBU8B. SI7

cours contre le chérif Hussein, qu'elle considérait comme un ennemi.

YcHci le plan qu*on adopta : réunir le plus de troupes possible. Nous disposions de vingt mille hommes. De leur côté, les frères du chérif dans leurs gouverneroents de Moka, d'Hodeïda, de Loheia, de Zébid, de Beït-el-Fakib et de T&ës pouvaient nous seconder avec trente mille hommes.

Le jeune Ahmed, qui avait un parti dans Timamat de Sana, prétendait pouvoir disposer d'une dizaine de mille hommes qui d'avance lui étaient acquis. Mais, en cas de succès, ce nombre devait se doubler, se tripler, atteindre la majorité, puis la totalité de la population. C'est en Arabie surtout que le droit du plus fort est incontestable. Je proposai donc au chérif de marcher hardiment sur Sana même, sans s'arrêter ni aux places fortes ni aux citadelles.

L'invasion se faisait de deux côtés différents: an nord d'abord , par les contingents veoant d'Abon- Arich, de manière à attirer de ce côté toute la défense, tandis que les contingents des autres districts, c*est*

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