‹ L'Arabie heureuseChapitre 2 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

Cependant il n*était jamais venu qu'avec son père. Je connaissais assez les Arabes pour savoir que sa visite ainsi isolée signifiait quelque chose. Je le reçus avec toute la considération que je devais au neveu du chérif et à un jeune homme dont Yachya m'avait fait réloge. J'en étais arrivé à une certaine intimité avec Yachya. J'eus du reste à me louer constamment de lui.

Le jeune homme vint droit à moi, et, contre l'habitude arabe, aborda franchement la question.

— Hadji, me dit-il, j'ai besoin de tes conseils.

— Ce n'est point pour maladie, je l'espère, lui répondis-je. Ta figure, en ce cas, donnerait un démenti à tes paroles.

— Non, me répondit-il, le corps se porte bien, mais le cœur est malade.

Je compris qu'il allait être question d'amour. Je craignais qu'il ne vint me demander quelque talisman, quelque filtre, quelque amulette.

Je fus vite détrompé.

— J'aime, me dil-il, une jeune fille d'une des tribus du Djebel-Orra.

LARABIB HEURIUSE. 3

— Noble?

Il rougit.

— Non, dit-il en baissant les yeux.

— Eh bien 1 lui dis-je, que vas-tu faire?

-^ C'est làrdessus que je viens te consulter.

-* n faut d'abord que je sache comment tu Tas connue.

Alors il me raconta toute l'histoire; histoire d'amour, la même partout, excepté dans les détails, trame sombre relevée de broderies d'or.

Le jeune homme était chasseur, chasseur téméraire même. Souvent avec ses nègres il disparaissait pendant trois ou quatre jours dans les montagnes, et revenait avec des bouquetins ou quelque panthère. Chasse périlleuse dans l'un et l'autre cas. Pendant une de ces chasses, il avait vu Quemar. (C'est un des noms les plus resplendissants des Arabes : il veut dire la lune.) Il l'avait rencontrée portant à manger à son frère qui gardait des troupeaux, et au moment où il venait de tuer une panthère qui lui avait enlevé une brebis.

C'était une simple famille de pasteurs.

Mais, toute fille de laboureur, toute sœur de pâtre qu*elle était, elle avait de beaux sourcils qui se joignaient au-dessus du nez, de beaux et grands yeux qui étincelaient comme des diamants noirs, un nez droit, une bouche ornée de dents ihagnifiques, une taille souple comme la tige d'un palmier, et des cheveux qui, lorsqu'elle les dénouait, tombaient jusqu'à terre.

Son costume était celui de la fille de Laban, le costume de la Bible.

Les deux jeunes gens, s'étant rencontrés une fois» se rencontrèrent souvent. Les rendez-vous de chasse devinrent des rendez-vous d'amour. Souvent elle se risquait avec lui, le suivant dans la montagne, ne revenant que le soir quand elle eût dû revenir avant la sieste, et s'exposant alors à toute la mauvaise humeur de son père.

Les troupeaux étaient à quatre ou cinq lieues du douar, et le frère ne revenait qu*au bout de trois mois. Tant que le frère ne revint pas, le père ne put pas

LARABIE HEUREUSE. 5

^ Atre renseigné ; mais, le frère de retour, il apprit tout.

Dès lors Quemar fut séquestrée et les jeunes gens ne se virent plus, ou plutôt ne se parlèrent plus; car ils se revirent, mais de loin. Les jeunes gens du douar prévenus faisaient le guet avec le père et les autres frères. Et chacun faisait ce guet avec d'autant plus d'acharnement que la tribu était hostile au chérif Hussein. Or, le jeune homme était pris et bien pris ; il voulait, à quelque prix que ce fût, épouser Quemar.

Maintenant, ce qu'il attendait de moi, c'est que je parlasse en sa faveur au chérif Hussein, afin que le chérif Hussein en parl&t à son père. Lui n'avait encore rien dit à personne de toute cette idylle. Je Vinterrogeai à l'endroit dé la jeune fille.

Elle éprouvait, de la part de son père et de ses frères, et même de la tribu, tes mêmes obstacles qu'Abd'el-Mélek craignait d'éprouver de la part de sa famille. Il avait, lui, en outre de l'inimitié, à vaincre la distance. Au reste, j'ai baptisé ce roman du nom

6 lARA'BIE HBUREiJSE.

d*idylle. Abd'el-Hélek déclarait qu'il fuirait aved Quemar, et que, s'il le fallait, il se ferait berger.

Sa confla&oe en moi m'honorait infiniment, mais il me chargeait là d'une mission on ne peut plus délicate. Il est rare qye les hommes dans la position du cbérif Hussein n'aient pas des projets de mariage arrêtés d'avance sur les membres de leur famille.

— LaisseHQDoi quelques jours de réflexion, lui dis-jû.

— Combien de jours veux-tu T

— Laisse-moi trois jours et la permission de consulter un ami«

— IMs*moî le nom de l'ami.

— Yadiya.

Il réflé^t un însiant, puis :

— Fais comme tu voudras, dit-il.

S fit quelques pas vers la porte et revînt ~ Je n'ai d'espoîr qu>n toi, me âil41; si tn ne réosaib pas, je m pceodrai plus conseil que de Bioi. St il sortit.

Je ne raadis clm le cliérif eosaoe d'babîliide.

J'étais en retard ; aussi, au mosneot où je sortais, visje le drapeau rouge qui m'appelait. Lorsque j'amvai, le chérif était, avec son fils et Yachya. A pciae fus-je entré, que le fils du chérif salua et se retira. Eu le voyaot se retirer si tôt, je craignis que le jeune prince n'eût quelque jalousie contre moi.

Rien n'eût été plus naturel. Le commandement que «on père m'avait donné me faisait son ^gal au point de vue moral, et au point de vue politique son supérieur. Il est vrai qu'il me donna la main en sortant, et qu'il accompagna cette marque d'amitié du plus gracieux sourire. Mais tout cela ne prouve rien de la part d'un Arabe. Je résolus de ne pas tarder à lui faire ma visite. Dans ma précipitation, je le suivis des yeux jusqu'à ce qu'il fût sorti.

Quand je me retournai, je vis les regards d'Yachya fixés sur moi.

— Eh bien I ma pendule ?.deB3anda le chérif.

— Elle n'avance plus que d!une heure sur vingtquatre, lui dis-je; tu vois que c'est un grand progrès.

— Quand pourras-tu ine l'envoyer?

^ l'aeabib heureuse.

— Dans deux ou trois jours. Outre la réparation que j'y ai faite, je rhabille tf une boîte.

— Tu es donc tailleur aussiT dit-il en riant.

— Tailleur pour pendules.

Yachya se mit à rire à l'exemple de son maître. En sa qualité d'Indien, il était infiniment plus rieur que ne le sont les Arabes.

— Par exemple, ajoutai-je, si tu veux me faire l'honneur de me venir voir après-demain matin, tu pourras la faire emporter.

— Tu as quelque chose à me faire voir?

— Ce que j'ai à te faire voir ne sera prêt que dans quarante-huit heures.

— J'irai ; à quelle heure veux-tu que je vienne?

— A dix heures.

— Avant mon déjeuner?

Il appuya sur le mot.

On voit que je Favais complètement guéri de ses lenteurs de digestion.

— Avant ton déjeuner. Yachya sera des nôtres, ainsi que ton fils, si tu veux le permettre.

— Nous irons.

— Tu connais, continua-t-il ensuite, les affûts de mes canons?

' — Oui, et même je Jes trouve horribles.

— Connais-tu un modèle plus cotnmode?

— Je comptais t'en parler et te proposer des* affûts dans le genre de ceux dont on se sert dans mon pays. Seulement, il me faut des madriers et des poutrelles en chêne, et, de plus, tes meilleurs menuisiers.

— J'ai tout cela, me dit-il, et vais donner, des ordres pour que tu puisses en disposer.

— Désirea-tu des affûts de rempart ou des affûts de campagne?

— Des affûts qui puissent servir aux deux usages h la fois; mais il les faut aussi légers que possible, de façon à ce qu'un chameau, deux au plus, puissent les traîner.

— Combien t'en faut-il?

— Une douzaine.

— Je les ferai confectionner.

— Hais les roues, comment les fera-t-on?

^0 lVràBIE HEUaE<J6B.

— Dans ce pays, où il fait très-chaud, les roues en bois se hrise&t vite ; j^i Ton pouvait s'en proèurer en fonte?

Le chérif alors, s'adressaût à Yachya, lui <)emanda si Ton ne pourrait pas faire venir âps roues de Flnde. Il en fallait quarante-huit en tout: vingt-quatre grandes «t vingt-quatre petites.

Yachya ne répondit rien.

Alors le chérif Hussein eut une idée lumineuse.

— Mais, dit-il, pourquoi nous préoccuper des roues ? Pourquoi ne pas placer nos eanons sur des tratneaux?

En effet, les traîneaux glissent admirablement sur les s&bles, tandis que les roues s*y enfoncent jusqu'au

— Par ma foi! lui dis-je, tu as plus d*esprit que moi; je n'y eusse jamais pensé.

— D'autant mieux, ajouta-t«il, que dans la montagne on placera les canons tout montés entre deux chameaux de file.

— Hais, dis-je, si tu veux ce que nous appelons,

l'ai^abie heureush. 4f

nous, de rartiUerie de campagae, nous pourrons pla- Gâr tes dnq ou sU pierriers de cuivre et les faire pivoter $ur des selles élastiques. Les Persans ont toute une artillerie ainsi équipée.

— Tu as donc été en Perse ?

— Pas encore, mais je sais cela. Nous laisserions tes grosses pièces sur leurs affûts ordinaires pour la défense de tes villes, et nous utiliserions seulement tes pièces de quatre et tes pierriers.

La chose fut arrêtée ainsi. Croyant qu*il n'avait plus rien à dire, je me retirais. Il m'arrêta.

— Attends, dit-il, j'ai quelque chose à te montrer. Il sortit.

Je profitai de ce moment où il nous laissait seuls pour me retourner vers Yachya.

•^ J'ai à te parler, lui dis-je.

-*- Veux-tu que je passe chez toi?

— Viens partager mon dîner.

— J'irai.

Le chérîf rentra; il tenait à la main un petit sac. Ce petit sac renfermait plusieurs échantillons de nxi-

tS l'arabie heureuse.

lierais et de cristaux. Ces échantillons provenaient des montagnes de Djézan ; il y avait de la houille et du fer. Mais ce qu'il avait à me montrer, c'était un fragment de roche» couleur d'or.

— Qu'est-ce que cela? me dit-il.

Je regardai l'échantillon et compris l'espoir d'Husseïn.

— Cela ressemble à de l'or, lui dis-je, mais je doute que ce^a en soit.

— Si ce n'est pas de For, qu'est-ce donc?

— Il m'est impossible de te le dire, n'ayant point le médicament nécessaire.

J'aurais dû dire réactif, mais le mot n'a pas son équivalent dans l'Yémen.

— Qu'estH^ que ce médicament?

— Une certaine eau que nous appelons Teau forte, et une certaine pierre que nous appelons la pierre de touche.

— Comment opère^-on?

— On frotte le métal sur la pierre, puis on y met une goutte de cette eau, qui, lorsque c'est de l'or, loi

L*ARABIB HEUREUSE. 43

laisse tout son briUaut; lorsque c'est de Targent, produit UQ bouillonnement qui Tefface, et qui, lorsque c'est du cuivre, produit le yert-de-*gris.

— Hum I fit Hussein.

— Si tu veux, continuai-Je, j'enverrai cet échantillon à Djedda pour le faire analyser.

— Soit, dit-il.

Puis il me remit Téchantillon.

Alors, les uns après les autres, il me fit voir tous les fragments que renfermait le sac, m'interrogeant sur chacun d'eux.

Je lui montrai la houille.

— Voilà ce que tu as de plus précieux. • Il me regarda avec étonnement.

— Plus précieux que Tor? dit-il.

— Plus précieux.

— Il y en a des couches, je ne sais pas en quelle quantité, mais mes travailleurs me disent qu'il y en a beaucoup.

— Tu sais que c'est avec cela que les Anglais font marcher leurs bateaux à vapeurT

i4 L'aKABII HlUftlUSE.

«-* Om, c'est do fakhmrel-hadger (da diarbon de pierre).

rayais déjà ccmstalé la piisenoe de la houille dans nie Djebel-Hacan, et, d'après les habitants in pays, il devait en exister au I>îebel-Tarr, à l'Ile Camëran et à nie Zobéir.

Les autres échantillons étaient du sel gemme, du cristal de roche, des cailloux et des agates. Lorsque j'eus passé en revue tous ces fragments :

-* Maintenant, dit-il, j*ai bien autre chose à te dire.

Comme on le voit, c'était le jour des confidences.

— Parle!

— On a trouvé une source de lait dans la montagne.

Je le regardai en face.

— Tu plaisantes?

— Non, sur ma parole, — OurAllah.

-^ Et qui a trouvé cela?

— Un vieillard respectable.

~ De quel pays?

— Un musulman des montagnes de Nedjéd.

L'ARABIE fiBQm£f7fiB. 46

— Et c'est dans les montagnes de Nedjéd qu'est la source de lait?

— Ouil

— Ton vieillard est un imposteur.

— Comment, un imposteur?

— n est impossible qu'il y ait du lait dans la montagne.

— Il y en a cependant.

— Il n'y en a pas !

— n l'a vu.

— Il ne l'a pas vu!

— Cest un homme à barbe blanche.

^ Cela prouve qu'il ment depuis longtemps.

— Quel intérêt aurait-il à mentir?

— L'intérêt de te soutirer de l'argent. Combien lui as-lu donné?

— Qui t'a dit que je lui avais donné quelque chose ?

— Ta persistance à lé croire.

— Je lui ai donné comme aumône.

— L'aumône n'en est pas une aux mains des intrigants.

46 L*ARABIE HBCKBnSE.

— Alors tu ne crois pas?

— Je fais plus que de ne pas croire, je nie.

Et je lui citai l'article du Coran :

« Quand tu les vois {les hypocrites), leur extérieur te plaît ; quand ils parlent, tu les écoutes volontiers... Ce sont tes ennemis. Évite-les. Que Dieu les extermine ! Qu'ils sont faux I (Ch. lxiii, v. 4). »

La citation parut le faire réfléchir.

— Tu as raison, dit-il, mais tout est possible à ^ Dieu.

— Oui, mais Dieu est logique. Du moment où il a mis le lait dans les mamelles des animaux et dans le sein de la femme, il n*a pas dû le faire couler à flots de la terre.

— Je te dis que le vieillard Ta vu.

— Écoute, lui dis-je, je te parie ma tête contre la sienne que cela n'existe pas.

— Hum I fit encore Hussein.

— Le vieillard est-il ici? demandai-je.

— Il est devant mon palais.

— Veux-tu le faire appeler?

Hussein frappa dans ses mains ; un esclave entra.

— Va, dit-il, me chercher un vieillard à. barbe blanche que tu trouveras devant la porte.

Dix minutes après, un homme de soixante-dix ans^ d'une figure vénérable, ayant une longue barbe blanche qui pehdait jusqu'à la ceinture, fut introduit. Il s'approcha d'Hussein et voulut lui baiser la main. Hussein la lui retira, non pas qu'il le tint pour imposteur, mais à cause de son grand âge.

> Pendant notre conversation, lés frères étaient venus peu à peu et le divan était complet.

— C'est toi qui as vu la source de lait? dis-je en m*adressant au vieillard.

— Oui, répondit-il avec un merveilleux aplomb.

— Tu l'as vue?

— Non-seulement je Tai vue, mais j'y ai bu.

— Eh bien? demanda Hussein.

— Cet homme n'est peut-être pas un imposteur, dis-je au chérif; mais, en ce cas, c'est un fou.

— Je ne suis ni un fou ni un imposteur, dit le

48 l'aIABIE HEUtBUSE.

yieiUard ; j*ai dit la vérité, et d*aatres que moi ont vu la source.

Je me tournai vers le chérif .

— Tu crois à la source de lait? lui demandai-je.

— Je dis que tout est possible à Dieu, répéta-t-il.

— Eh bien 1 que ce vieillard dise exactement où est la source et indique les personnes qui Font vue avec lui.

Le vieillard indiqua son fils.

— Et où est ton fils ?

— n est devant le palais.

— Fais venir ton fils.

Le vieillard sortit et rentra avec un jeune garçon d*une quinzaine d'années, alerte et à Tœil rusé. •— Tu as vu la source de lait avec ton père?

— Oui, dit-il.

— Tu en as bu^

— Oui.

-* Tu sais bien où elle est ?

— J'irais les^eux fermés.

— Kh bien I vas-y les yeux ouverts, et conduis un

L*A)lABie HEtJREnSE. 49

Kobaïl que le chérif va te donner, et qui reviendra attester q&e lui aussi il Fa vue, et mieux que cela même.

Je me retournai v^s Hussein.

— Tu entends? lui dis-je. Ordonne à un de tes Kabails de partir à dromadaire avec ce jeune homme ; il prendra une bouteille, puisera du lait à la source et te rapportera.

Le chérif appela un de ses eunuques, lui donna l'ordre dicté par moi, et, dix minutes après, le Kobaïl, ayant le fils du vieillard en croupe, partait pour la montagne au grand trot d'un dromadaire.

Yachya était chez moi à l'heure convenue. Le diner n'était qu'un prétexte; la véritable cause du rendez- TOtts était Ts^GEaire du jeune chérif Abd'al-Métek.

Comme je l'avais prévu, la confidence avait sa gra- ▼ifté. Yachya hocha la lôle.

— Jamais, dit-il, le chérif Hussein ne consentira à ce mariage.

— Mais, lui dis-je, il faudrait au moins tenter de l'y faite ooosentir.

20 L'ARABIE HEURBUSfi.

Yachya me reg;arda fixement.

— Et tu t*es chargé dé la négociation ? me demanda- Ml.

Je regardai à mon tour Yachya.

— C'est-à-dire, répondis-jo> que je comptais en charger un homme qui a toute la confiance de Témir.

Yachya comprit à Tinstant même.

— Si c'est sur moi que tu as compté... dit-il. Et il secoua la tête.

— Eh bien ? demandai-je.

— Tu as eu tort.

— Tu refuses ?

— Je connais les projets du chérif à Tégard de son neveu ; je n'oserai jamais.

— Voilà qui embrouille terriblement les affaires du pauvre garçon.

— C'est fâcheux, car c'est ce qu'il y a de mieux dans la famille.

— Mais enfin , d'où viendra cette résistance si acharnée?

^ D'abord la tribu à laquelle appartient la jeune

fille est particulièrement hostile à Témir. Pas une année le tribut n*est payé par elle sans coups de fusil. Le chérif craindra que son neveu ne puise, dans le contact de ces Kobaïls, des idées de rébellion dans le genre de celles de son oncle Hammoûd. Bref, je doute de son consentement.

— Et tu ne veux pas même tenter de l'obtenir?

— Je n*ose essayer. Mais toi, ajouta Yacbya, si tu tiens à rendre service au jeune homme, pourquoi ne te charges-tu pas de la négociation ?

— Mais je suis un étranger venu d'hier.

— Le chérif t'aime beaucoup.

Je regardai Tachya.

— Je t'en réponds ! dit-il.

— C'est possible, mais il me semble qu'il n'y a pas assez longtemps que je suis de la famille pour me mêler de ses affaires. D'ailleurs, passant par ma bouche, la demande prendra une certaine gravité.

— Oui, dit Yachya en souriant, tandis que par la mienne on la croira une plaisanterie.

— Je ne dis pas cela. Le jeune homme est sérieu-

ii L'ARABIE HEURBUSS.

sèment amoureux, et je connais assez les Arabes pour savoir qu'on ne {faisante pas avec leur premier amour. •

Tacbya hocha la tête.

— Non, décidément, dit-il, je ne me charge point

de cela.

— Que faire alors?

— Pourquoi n*en parles-tu pas au père? '

— Parce que le père sera probablement plus sévère encore que le chérif, et que le jeune homme compta au contraire sur le chérif pour décider son père.

Yachya réfléchit un instant.

— Il y aurait peut-être un moyen, dit-iL

— Lequel?

— Ce serait que j'en parlasse à une de mes femmes ; elle en parlerait à une des femmes du chérif, laquelle en parlerait au chérif.

Je secouai la tête à mon tour.

— Ne mêlons point de femmes à toute cette affaire; ce serait un moyen de Fébruiter.

—Peut-être as-tu raison, dit Yacbya. Voyons donc.

L'ARABIB BEURKirSE. 33

Et il réfléchit de nouveau.

— Ne fehem ! dit-il enfin.

Ne fehem est «une locution arabe qui corrrespond aux deux mots français : J'y suis 1

— Eh bien I parle.

— Il faut arriver par celui qui a intérêt à ce que le fils de son qncle fasse une sottise.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il poussera son père à la lui laisser, faire.

— Tu veux parler du jeune Hussein?

— Oui, tu comprends ; le chérif aime beaucoup son neveu ; il le croit destiné à soutenir l'honneur de la famille; il lui accorde peut-être plus d'intelligence qu'à son propre fils. Eh bien I endessousT, le jeune Hussein est jaloux de son cousin; il craint qu'un jour son père ne fasse pour son* cousin ce qu'il ne ferait peut-être pas pour lui. Le mariage de son cousin refroidira naturellement le chérif Hussein pour son neveu Abd'el-Mélek. Le jeune chérif sera donc tout feu pour le mariage, et tu peux te confier à lui.

— Ah 1 ah ! fis-je en regardant Yachya, voilà de la diplomatie I

— C'est celle d'un pauvre Indien, dit Yachya avec une fausse et comique humilité, mais c'est celle d'un homme qui a vécu vingt ans avec les Arabes. Farlesen au fils.

— Il n'y a qu'an malheur dans tout cela, répondis-je. ,

. — Lequel?

— C'est que je crois que le jeune Hussein ne m'aime pas et est jaloux de moi.

— Ëh bien 1 en cela tu te trompes.

— Cependant, aujourd'hui, tu as vu que, lorsque je suis entré chez son père, il est sorti.

— Que veut dire cela?

— Que ma présence lui était désagréable.

— J'ai bien vu au regard dont tu le suivais à son départ que quelque chose de pareil te passait par l'esprit.

— Tuas vu cela?

— Oui!

-— Eh bien !

— Ëh bien ! tu te trompais. J'étais là présent à la conversation du père et du fils quand tu es entré et que tu as interrompu la conversation. Je sais de quoi il était question et de quelle façon on parlait de toi.

— Tu peux donc ilae rassurer sur ce point.

— Tout à fait.

— Tant mieux. Il y a un proverbe arabe qui dit qu'il ne faut mépriser personne, pas même le ver, à plus forte raison le lionceau. J'aurais été désespéré d'avoir le jeune chérif pour ennemi.

— Rassure-toi donc, loin d'être ton ennemi, il pousserait son père à... Mais ceci n'est point mon secret. Je serai probablement cl^argé un de ces jours près de toi d'une mission à peu près semblable à celle dont aujourd'hui tu voulais me charger près du chérif; alors nous en causerons.

Quoique j'éprouvasse une vive curiosité de connaître cette mission, je gardai l'impassibilité d'un

Arabe et me contentai de répondre :

IL a

â6 L*ÂRAB1B HEUREUSE.

— Si tu m'affirmes que le jeune chérif est mon ami, je croirai à son amitié.

— Je te l'affirme!

— Eh bien I alors, j'irai lui faire une visite et ^ lui en parlerai.

— Écoute, dit Yachya, autant j'hésitais à en parler au père parce que je savais lui être désagréable, autant je suis prêt à en parler au fils sachant que je lui ferai plaisir. Charge-moi de la négociation ; veux-tu?

— Certainement je le veux, mais auparavant...

— Quoi?

— Je n'avais autorisation d'Abd'el-Mélek que d'en parler à une première personne. Cette première personne, dans mon esprit, c'était toi. Nous allons en parler à une seconde personne, il me faut une autorisation nouvelle.

— C'est bien, dit Yachya. Fais-le venir et demandelui cette autorisation.

— Non, vas-y, toi. Le chérif a l'habitude de t'envoyer chez ses frères; ta présence ne sera pas remar-

L*AflABIE HEURISiJS£. 87

quée ; tandis que moi, si l'oii me Toyait aller chez le jeune chérif, ce serait tonte une affaire.

— Tu as raison.

Yachya partit. Un quart jj'heure après il avait Tantorisation et il était de retour.

— Maintenant, dit-il, voilà comment la chose va se passer. Tu as prévenu le chérif que tu comptais faire une visite à son fils; tu vas lui faire ceitte visite, tu lai racontes toute l'aventure, il en parie le même jour à son père. Après-demain le chérif vient te voir, il t'en parlera.

Je tirai ma montre : j'avais juste le temps de lui faire une visite avant qu'il se rendît chez son père. Je le trouvai chez lui. Il écouta ma confidence avec la plus grande attention, et sechargeade la commission avec empressement.

Je revins à la forteresse. Yachya m*y aitleodaît.

— Tout s'est passé à inerveUle ! lui dis-je.

— ^n efiet, répondit Yachya, jious avons pris, je crois, le bon moyen.

J^avais tu le chérif Hussân le matin ; je pensai que

son fils aurait à parler avec lui d' Abd*el-Mélek ; je me dispensai de la visite du soir.

Le lendemain, j'étais chez l'émir h l'heure habituelle. U ne me dit pas un mot qui pût me faire croire qu'il avait même vu son fils. La journée et la matinée du lendemain se passèrent sans rien amener de nouveau. Les travaux ordinaires s'accomplirent, et à' l'heure du déjeuner, c'est-à-dire à dix heures du matin, je vis arriver le chérif, son fils et Yachya.

J'attendais le chérif chez moi h l'heure convenue. Le tourne-broche tournait, la tente était dressée sur la terrasse, un déjeuner était servi sous la tente, et de Teau filtrée remplissait les gargoulettes.

Le chérif Hussein était accompagné de son fils et d'Yachya. U commença par me faire des compliments

sur les travaux, qui marchaient de mieux en mieux; puis, incapable de modérer sa curiosité :

— Tu avais quelque chose à me faire voir? me dit-il.

— Oui. Veux-tu venir avec moi?

— Volontiers.

J*ouvris la porte, je le as passer le premier, puis, lui demandant la permission de servir de guide, je le conduisis à la cuisine.

Un spectacle inattendu Ty attendait. Le tournebroche fonctionnait avec bruit et tic-tac de roues, faisant rôtir devant un brasier immense un mouton tout entier. Un immense récipient en fer battu, destiné à faire de la pâtisserie, recevait le jus et la graisse du mouton. Sélim arrosait le rôti avec une gigan- ^ tesque cuiller de bois, faite par lui-même.

C'était un beau spectacle, même pour celui qui ne l'aurait pas vu pour la première fois. Il produisit son effet sur le chérif; mais je dois lui rendre cette justice que ce fut la mécanique du tourne-broche qui le préoccupa le plus.

30 L*ARABIK HEUa£€SE.

— C'est uae horloge à rôtir la viande, dit-il; sealement, il y masque le cadraa pour voir quand elle est cuite.

' Je m'inclinai.

Un Européen n*eût pas trouvé cela.

— Si je retourne dans mon pays, lui dis-je, je ferai part de Um observation aux marchands de tournebmcbés.

Mais ce qui attira ensuite son attention, ce fut la cheminée. La cheminée est tout aussi inconnue dan$ rïémen que Test le tourne-broche. Il se pencha dans l'intérieur et regarda de quelle façon la fiamme et la fàokée s'éleva^nt.

Je lui développai une théorie du vide produit par la chaleur. Je ne sais pas s'il me comprit parfaitement, mais il me pria de lui envoyer les ouvriws qui avaient confectionné ma cheminée, pour qu'il en fit faire ui^ pareille dans, sou matebkdhy c'est-à-dire «dans sa oiisine.

Après aY<»r été serdar, tourneur, mouleur, fondeur, diplomate, négociant, horloger, médecin.

l'ahabis heureuse. 31

maçM, je m'élei^is enfin m çrade de fumiste.

— E&t^œ tout ce que tu avais à me montrât demanda le chérif Hossein, que la vue du mouton rôtissant arait sans doute mis en appétit.

On voit que la cure avait étà coimplèle. *

— Si tu veux monter sur la terrasse, je te ferai voir autre chose.

— A^bons I dit ie chérif.

Nous montâmes sur la terrasse. La tente était dressée.

— Ah 1 dit-il, tu as réussi.

Et il alla voir de quelle façon }e m'y étais pris pour utiliser tous les objets. Il y avait dans la confection de la tente parisienne une grande supériorité sur la tente arabe. Il en examina tous les détails.

—Peux-tu me faire faire une grande tente pareille àcette-d?

-* Sans doute.

— Et tu veux bien t'en charger?

— Avec grand pbuisir.

Je devenais aussi tapissier !

32 L*ARABIK HKURKUSK.

' Les nattes ëtaieat préparées sons la tente pour recevoir le déjeuner. On apporta les aiguières à laver les mains, avec du savon parfumé. Chérif-Hnssem comprit que, ne pouvant Tinviter à déjeuner, la coutume européenne n'existant point chez les Arabes, je mettais un déjeuner à sa disposition.

En même temps deux esclaves/conduits par Sélim, apportèrent le mouton tout entier dans son plat de fer.

Le chérif s^assit devant le mouton. Nous restâmes debout, Yachya, le fils du chérif et moi, moi m'apprêtant à le servir.

— Assieds-toi 1 dit-il.

— J*obéis.

Puis/ se tournant vers, son fils et Yachya :

— Asseyez-vous aussi!

Ils s'assirent.

Alors le chérif Hussein, avec ses doigts, entama le mouton, nous en servit à chacun un morceau, et prit la tête, fendue d'avance pour qu'il pût, outre les chairs, en manger facilement la cervelle. La tète est le morceau d'honneur.

Une dernière surprise Fattendait. Quand Tesclave versa Veau dans le verre de cristal du chérif, celui-ci s*apercut qu'au lieu d'être trouble et bourbeuse comme la sienne, mon eau à moi était claire et limpide.

Il la goûta.

— Je n'ai jamais bu d'aussi boi^ne eau, dit-il. Où la prends-tu?

— C'est la même que la tienne, lui répondis-je; seulement, grâce k l'alambic que tu m'as donné, elle est devenue telle que tu la vois.

— Pourrai-je avoir de l'eau pareille à celle-ci T

— Oui, et cinq fois autant, puisqu'il te reste cinq fontaines et que je n'en ai qu'une.

— Allons, dit-il, tu es décidément un savant. Ainsi que l'avait prévu Yachya, le chérif me prit

à part après le déjeuner, m'emmenant vers un angle de la terrasse et laissant son fils avec l'Indien.

—Mon fils, me dit-il, m'a entretenu delà communicatioa que tu lui as faite. Qu'y a-t-il de vrai dans ce qu'il m'a dit T

34 l'aRABIE HEUft£USB.

^ S'il t*a dit que ton nevea Abd'el-Mélek était aflM>i»euK d'une jeune fille de la tribu des Bégams, et qu'il désirait obtenir ton consentement pour Téponser, il t*a dit la vérité.

— Pourquoi ne m'en as-tu point parlé toi-mémeî

— Parce que c'est une affaire de famille et que je suis étrange à ta famille.

Le chérif me regarda.

^ L'ami n'est point un étranger, dit-il.

Je m'inclinai.

— Eh bien? lui demandai-je.

-* Bh bien ! je crains que ce ne soit une chose impossible.

Je me tus.

— La jeune fille n'est pas noble? ditrîl.

-- C'est la fille d'un laboureur et la soonr d'un pâtre.

— Ni moi ni mes frères n'y consentirons jamais. -^ Ta vas désespérer ton neveu.

-^ J'eo suis fâché, car c'est wx brave jeune homme que j'aime beaucoup.

L*ARABI£ HEUREUSE. d&

— Il avait compté sur eette amitié, et la pBeuve, c'est qu'il aimait mieux s'adresser à. toi (pi'à son père.

— Tu sais que la tribu des Bégams est use des tribus les plus hostiles du Djebel-Orra?

— Je sais cela, et cela m'avait paru une nûsoapoïkr que tu donnasses ton consentement.

— Je ne te comprends pas...

— Ton neveu, par son influence, pouvait ramener cette tribu à toi.

— Mais cette tribu, par son influence, peut éloigner de moi mon neveu.

— ^"Tu penses trop souvent au chérif Hammoâd. Hussein fronça le sourcil.

— J'y pense toujours, dit-iL

— Réfléchis bien, Sidi, avant de faire le malheur de ce jeune homme. ,

— Je réfléchirai! i

— Et tu me rendras réponse?

— Oui, mais, je te le répète, j'ai des vues sur mon neveu.

— Tu es le maître! lui dis-je.

Il me tendit la main. C'était signe qu*il se retirait.

— Et la pendule ? lui dis-je.

— Ah I c'est vrai, je l'oubliais.

Il fallait que la préoccupation du chérif Hussein fût bien grande pour qu'il oubliât sa pendule. Yachya la prit entre ses bras et l'emporta. En sortant, le jeune homme me dit tout bas :

— Mon pè're consent-il ?

— Non 1 répondis-je.

— Je lui en reparlerai.

Et il suivit son père.

Décidément j'étais un savant , mais Yachya était un profond politique.

Le soir, j'allai faire ma visite au chérif; mais il ne me parla de rien.

En rentrant chez moi, je trouvai notre amoureux ; il venait chercher sa réponse. On sait ce que j'avais à lui dire.

— Ils n'y consentiront pas ! dit-il.

— Alors que feras-tu ?

— Ma résolution est prise.

— Turenlôveras?

— Je Tenlèverai.

— Au risque de la colère de ton père et de ton oncle ?

— Mon oncle a le bras long, mais mon cheval a les pieds rapides ; je serai hors du pouvoir de mon oncle avant que mon oncle ne sache même que j*ai enlevé Quemar.

Nous en étions là de la conversation quand Sélim entra.

— Le chérif Hussein désire te voir, dit-il.

— Il m'envoie chercher ?

<— Non, il te fait le signal de nuit.

— Les deux lanternes?

— Les deux lanternes.

Que pouvait-il y avoir de nouveau?

Je me h&tai de me rendre auprès du chérif Hussein.

— Eh bienl me dit-il tout joyeux, la source existe*

— Quelle source?

— La source de lait!

— Ton Kobaïl l'a vue?

— Il Ta vue.

— Et il t*a rapporté lioe bouteille de lait puisé & la source?

•— Il la rapportait quand, à une lieue d*ici, il Ta laissé tomber.

— Etelle s'est brisée ?

— Oui!

— Où est ton Kobaïl?

— Il est là.

— Puis-je lui parler?

Hussein frappa dans ses mains. Un nègre entra.

— Fais venir Mahrouck, dit-il.

— Jp souhaite que son nom le protège! dis-je en riant.

Mabrouck veut dire bonbeur.

Mabrouck entra. Je Tinterrogeai. Sans sourciller, il répéta la même fable qu'il avait dite à Hussein.

— Est-ce bien vrai?

«- Ras bouk 1 (sur la tête de ton père!)

L'ARABIE HEUftEVSE. 39

C'est, après le nom de Dieu, le grand sermeni arabe. -^ Cest ïÀen, lui dis-je, je le tarois.

Et je lui fis signe de sortir.

— Tu vois? dU HussetB.

•— Je vois que Mal^rouck est un iûf&me ooenteur.

— Tu crois?

— J'en suis sûr. Âs^tu fait donner un baschich au vieillard?

— Je lui ai fait donner cinquante talaris.

— Fais fouiller Mabrouck, et tu en trouveras vingtdnq dans sa poche.

— Comment cela?

— Us ont partagé.

— Pourquoi auraient-ils partagé?

— Parce que Mabrouck est son complice, et que, sur la promesse que lui a faite le vieillard de lui donner la moitié de ce qu'il tirerait de toi, il Fa aidé h te tromper.

Hussein devint blôme et frappa du pied. C'étaient ses deux grands signes de colère.

— Écoute, lui dis-je, je veux voir par mes yeux et

40 L*ARABIE HEI/rEUSE.

toucher par mes maias. Fais garder Mabrouck cetfe nuit; demain je le prendrai pour guide, et il me conduira à la fameuse source. «

— Pourquoi pas le vieillard ou son fils ?

— Parce que le vieillard et son fils sont déjà loin.

— Comment ! ils sont déjà loin?

— Fais-les appeler, tu verras.

Chérif-Hussein frapjpa de nouveau dans ses mains.

Un nègre entra.

— Fais entrer ttabrouck dans le skiffa (vestibule], et qu*on le garde à vue jusqu'à demain. Puis, tu amèneras le vieillard et son fils.

—Veux-tu me faire une partie d'échecs, Sidi?

— Je ne joue pas !

— Tant pis 1 nous aurions eu le temps de la finir, dût-elle durer huit jours, avant qu'on retrouvât les deux découvreurs de la source.

Hussein frappa du pied avec plus d'impatience encore que la première fois. Nous attendîmes un quart d'heure. Plus nous attendions^ plus l'impatience du chérif croissait.

.L*ARABIE HEUREUSE. if

Enfln le nègre reparut.

— Mabrouck est dans le skiffa, dit-il.

— Bien, et le vieillard?

— On le cherche f

— Il n*est donc plus en face du palais î

— Il n'y est plus!

— Je veux qu'on me l'amène I Le nègre sortit;

— Tu permets^ n'est-ce pas, dis-je au chérif, que j'aille demain avec Mabrouck à la recherche de la source?

— Oui, répondit-il.

Puis, après un instant:

— J'irai avec toi.

— Tu viendras avec moi?

— Oui. Cet homme est un Kobaïl ; s'il se voyait pris en flagrant délit de mensonge, il te tuerait ou te ferait tuer par des gens de sa tribu. J'irai. D'ailleurs, je suis bien aise de voir de mes yeux.

— Soit I mais je te demanderai une grâce.

— Laquelle?

— Je ne te la demande pas encore; je dis que je te la demanderai.

— Dans quel cas? .

— Si j'ai raison contre Mabrouck.

— Ce que tu me demanderas sera en mon pouvoir ?

— Ce que je te demanderai dépendra entièrement de toi.

— Alors je t'accorderai ce que tu me demanderas.

— A quelle heure partons-nous demain?

— Avant le lever du soleil.

C'était à trois ou quatre heures du matin.

Le nègre rentra.

— On ne trouve pas le vieillard, dit-il, il faut qu'il se soit sauvé.

— Que Ton continue de le chercher, et, si on le trouve, qo'on le mette, lui et-son fils, dans les cachots de la citaddle.

Je pris congé du chérif Hussein, et me retirai bien tranquille sur le sort du vieillard et de son fils. J'étais certain qu'on ne les retrouverait pas. En effet, ils ne reparurent jamais à Abou-Arich, de mon temps dumoîns.

L*ARA»IE H&tTRtirSE. 13

En reatrant chez moi, j'avais dit h Hadji-Sdhnan de me réveiller à denx heures. Cette nuit, je m*étaîs couché sur ma terrasse. J'avais là un cadre, un tapis et une grande couverture de laine. Je dormais le visage eaefaé sous ma couvertcire de laine, à cause de la rosée et des effets de lune.

J'appelle les effets de lune l'influence fatale que la lune a sur ce qu'elle regarde de son pâle visage, chair ou granit. Les effets de lune, qui ont été longtemps regardés comme un préjugé, sont maintenant admis par la science. La dégradation des Pyramides est attribuée au sourire pâle et rongeur de la reine des nuits.

Je ne voulais pas être rongé comme une pyramide. J*avais donc ma couverture par-dessus la tête, quand à deux "heures du matin Hadji-Soliman vint la soulever. Seulement, je ne dormais pas, je rêvais. Je rêvais à qudques mots que m'avait dits Yachya. Je songeais à cette conversation qui avait lieu entre le père et le &Ié quand j'étais entré; à ce secret que Tacbya n'avait ptt me dire parce qu'il n'était pas le

sien; à cette mission pareille à celle dont je voulais le charger pour le chérif, et dont il serait probablement un jour chargé près de moi.

Je me creusais dont la tête pour tâcher de voir quelque chose dans cette obscurité, fût-ce un fantôme.

Il en résulta que, lorsque Hadji-Soliman leva la couverture, il me trouva les yeux tout grands ouverts.

Un quart d'heure après, j'étais à la porte de la forteresse du chérif. Elle était fermée, mais au premier coup de marteau elle s'ouvrit. J'étais attendu.

Le chérif était éveillé, les chevaux et les dromadaires étaient tout sellés, toute la famille était de la course, frères, neveux, cousins. Yachya et son âne étaient arrivés des premiers au rendez- vous. Dans un angle du vestibule, Mabrouck attendait, gardé par deux nègres.

Notre course devenait une excursion armée. En effet, elle avait lieu dans les montagnes, et certaines tribus des montagnes étaient hostiles au chérif. Le chérif s'était informé d'avance de l'endroit où se devait trouver la fameuse source. C'était dans le Dje-

L'âRÂBIE HEUREUSE.l 45

bel-Sabbéâh. Mabrouck.avait donné tous ces détails d'un ton positif et en affectant la plus- grande tranquillité.

On partit, comme Tavait dit Hussein, un peu avant le lever du soleil.

Les nuits sont très-claires en Orient, très-froides et très-humides. Le matin, la terre semble couverte d'une gelée blanche, et, quand le soleil commence à darder, elle reluit comme une glace.

Nous nous dirigions vers le sud-est.

Le nom général de la montagne, à laquelle nous avons donné le nom de la localité la plus rapprochée, est le Djébel-Béni-Seïd [la montagne des fils du Seigneur). Comme il n'y avait que des sentiers, et que trois ou quatre cents hommes ne peuvent suivre un sentier, nous occupions un certain espace dans la plaine. lien résultait que nous faisions une espèce de^ battue, et que devant nous, des champs de trèfle, de sésame et de dourâh (sarrasin), se levaient des volées de pintades et de poules de Numidie. Les pintades se levaient avec grand briiit, ainsi que les poules de

46 L*ARABiE BE0RBU8E.

Nttfflidie : lea pintades pair bandes de vingt-dnq ou trente, les poules de Numidie isolées.

Puis venaient des bandes de perdrix et de cailles, cpii chantaient par milliers, et des outardes qui couraient pêle-mêle avec les lièvres et les chacals sans quitter ta terre, battant Fair de leurs ailes.

Des hyènes rôdaient au milieu de tout cela.

L'aîr était presque aussi peuplé que la terre. Il y passait (^s bandes d*oies sauvages, de pluviers, de cigognes, de corbeaux.

Au reste, le pays était magnifique pour la latitude, vert et cultivé comme un pays d*£urope. Le sésame était en fleur, et secouait dansTair une odeur agréable qu'emportait le vent de la nuit, ou plutM du matin, car, Unbas, le matin commence avsmt le jour, et la oatuve s'éveille avant le soleil.

Le soleil se lava derrière les montagnes. Leurs piîcs, extrômement accidentés^ se détachaient en vigueur sur un ciel d'argent glacé dé rose, brun sombre dans le haut, bleu indigo dans le bas.

Le cMrif ordonna de fake halte. Toute la troupe

VkMMBfK HEURffOSE. ^ 47

s'arrêta et mit pied à terre.^ L*imam Khatib ât Tappel à la prièi«. Lei^ dronmdaîres et les chevaux furent abandoDQés aux sais. On fit les ablutions.

Le chérif avait apporté de Teau, non -seulement pour boire pédant la marche, mais pour faire les ablutiott&« U partagea cette eaio avec moi et son fils. Les autres firent les ablutions au sable, ou plutôt le simulacre des ablutions. v

Puis la caravane se disposa sur . une seule file, le chérif au milieu, les serviteurs derrière. Point de • hiérarchie pour le reste. Celui qui se trouve près du chérif y reste.

L*imam, placé en face du chérif, à quelques pas devant lui et tourné vers la Mecque, commença la prière. Elle n'est que de deux prostrations. Deux fois chacun toucha du front la terre humide.

Les Persans ont cette différence avec lê& Swnnites ou ovthodastôs, ({u'au lieu de poser la téter contre la tanre, ils la posent sur une espèce de palet en argile cuite, et qui vient du tombeau d'Haçan, fils d'Ali. Ce tombeau est situé & Heschéd-Ali. Cette terre vient

aussi de Kerbelâh, la Grande-Chartreuse des Persans.

La prière faite, chacun remonta à cheval, à droma* daire et à âne, pour continuer sa route.

J*ai oublié de dire que Ton avait attaché Mabrouck sur un dromadaire. Pour la prière, on le détacha. l\ pria avec les autres, puis on le rattacha de nouveau on lui laissant les mains libres afin qu'il pût indiquer dans quelle direction on devait marcher.

On se remit en marche. Nous étions encore à deux ou trois lieues de la montagne. Nous rencontrâmes un douar sur notre chemin. Les chiens nous annoncèrent. Quelques hommes.vinrent voir à qui ils avaient affaire. Ils reconnurent le chérif et donnèrent avis au village de l'arrivée du maître. Aussi, tout en laissant le douar sur le côté, trouvâmes-nous une douzaine de femmes et déjeunes filles qui venaient apporter du lait et de Tacida à Fémir.

Nous avons dit que Tacida était le plat national. L'émir mit'pied à terre, invita trois ou quatre personnes à manger avec lui une bouchée d'acida et à boire un verre de lait. Les invités mirent pied à terre

à leur tour; je desceDdisde mon cheval, Tachya de son àoe. Il s'approcha de moi.

— Je vois un drôle, dit-il en me montrant Mabrouck du coin de l'œil, qui n'aura pas trop ce soir de ses deux mains pour maintenir sa tête sur ses épaules.

Pendant cette espèce d'aparté, le chérif causait avec les notables du douar. Il parlait agriculture, récolte, politique. Il donnait des conseils sur l'irrigation. Il s'informait des dégâts que venaient de faire les panthères qui descendent des montagnes. Un petit enfant avait disparu, que l'on supposait dévoré.

Pendant ce temps, la suite du chérif Hussein fumait le bourri. Tout ce qui n'était pas chérif tirait au môme bourri deux ou trois bouffées de fumée.

Les Arabes de ce douar avaient des puits.à bascule. Ils nous offrirent de l'eau. On remplaça dans les outres celle qui avait servi aux ablutions.

On se- remit en route.

Alors les jeunes gens commencèrent une chasse k courre. Les uns poursuivirent les outardes à la lance.

50 L'ARâBIB HEUREUSE.

Les antres lancèrent leurs léTriers sur les gazelles. Les lévriers sont très-coquettement vêtus.

Abd'eUMétek et le jeune Hussein avaient apporté leurs faucons. Un sais (palefrenier) tenait chaque faoeon diaperonné smr son poing. Les uns lancèrent les leurs sur des outardes, les autres sur des pigeons ramiers.

. Une chasse générale commença.

C'était un admirable spectacle que cette plaine sillonnée par les lévriers et les cavaliers, que ce ciel rayé par le vol des faucons, des outardes et des ramiers.

Le reBde2?-n>us pour le déjeuner était au pied des montagnes. C'était non-seulement le rendez-vous pour le déjeuner, mais la station de la sieste. Nous y arrivâmes vers les dix heures et demie.

Les diasseurs nous rejoignirent peu à peo. Ils avaient fait boime chasse ; les uns rapportaient des gazelles, les autres des outardes» les autres des ra- ^ miers.

Nous étkMis à cent pas à peu près du village de

L ARABIE HEURBirSB. 54

Sabbéâh. Ce nom, on le voit, a quelque rapport avec celui des Sabbéens, qui Sabitent à cinquante lieues à Test. L'ancienne Saba,— Saba la Blanche,— la Saba de cette reine Nicaulis, grande appréciatrice de Salomon, n'est qu'à soixante lieues de là.

On vida et Fon embrocha les gazelles avec des baguettes de fusil. On trempa dans Feau bouillante et on dépouilla comme des lapins, après leur avoir coupé la tête, les pattes et le bout des ailes, les outardes et les ramiers. Puis, le tout cuit, on groupa ce tout autour du plat de riz traditionnel et de Facida national.

Les gazelles sont un excellent manger. Leur viande est noirâtre, ayant à peu près le goût du chevreuil^ av€c un léger parfum de musc. Dans quelques espèces, ce parfum devient ti*op fùrt et est désagréable.

L'outarde, quoique la ehair en soit bonne, tient comme goût le milieu entre Foie et la dinde, de lk)ie. sauvage, bien entendu.

Le riz se cuit à Feau sans sel ; puis, lorsqu'il est cuit et que Feau en est évaporée, on y verse du beurre

bouillant. Quelques-uns y mêlent des lentilles, d'autres des pois, d'autres enfin des amandes ou des raisins secs,. comme dans un plum-pudding.

On saupoudre le tout avec du gingembre, des clous de girofle et du piment.

Après le déjeuner, on reçut les députations. Le bruit de la présence du chérif s'était répandu dans les douars. Le chérif était là dans son domaine privé. La plupart des terres lui appartenaient, les troupeaux étaient les siens, les habitants étaient ses fermiers. Tout ce monde-là relevait directement de lui. Aussi était-ce lui que Ton venait consulter pour les différends; c'était à lui qu'on venait demander justice pour les crimes commis.

Là, comme saint Louis, le chérif rendait justice en plein air et sous un paludier . Au reste, un certain air de bien-être régnait partout. Le sang semblait, plus pur, les, hommes étaient plus forts, les femmes plus belles, tous étaient mieux vêtus. Le chérif occupa tout le temps de la sieste à rendre justice et à converser avec les uns et les autres.

C'était une femme qui venait se plaindre de son mari, un mari de sa femme, un père de son fils. Celaient des vols, des coups de couteau donnés, des coups de fusil tirés. Le chérif, avec une équité admi* rable, faisait la part de chacun ; puis, comme le cadi ^ oyage toujours avec le chérif, le châtiment était immédiatement appliqué.

Les grosses affaires réglées, vinrent les plaintes contre les panthères et les sangliers. On promit aux habitants une grande battue au retour. Moyennant quoi tout le monde fut content, même ceux qu'on venait de punir. Deux ou trois bàtonnés, enchantés d'être sortis d'affaire à si bon marché, apportèrent (les fruits, des dattes sèches au chérif, qui les prit des coupables comme des autres. Ils n'étaient plus coupables puisqu'ils avaient été punis.

Vers trois heures on se remit en route.

Au dire de Mabrouck, on n'avait plus qu'une heure ou deux pour arriver à là source de lait. Mabrouck avait mangé avec les autres' domestiques; et n'avait point paru maiiifester le moindre doute que la source

5i l'arabie heureuse.

fût toujours à sa place. Beaucoup, parmi les domestiques, 7 croyaient fermement.

Nous marchâmes encore une heure et demie à peu près. Nous étions en pleines gorges de montagnes. Au sommet des pics, se penchant pour nous regarder, oa Yoyait pâtres et troupeaux.

Les pâtres chantaient se répondant d'une montagne à Fautre, et Ton entendait les voix passer au-dessus de nos tètes; puis de temps en temps un coup de fusU répercuté par Técho de la montagne. C'était quelcpie jeune Arabe chassant le bouquetin ou le vautour. Il y a des vautours si gros, — les vautours, dans toute l'Arabie, sont plus gros et beaucoup plus communs que les aigles, — il y a des vautours si gros qu'ils enlèvent de jeunes agneaux. On détruit donc le vautour comme un animal de proie.

Vers cinq heures, Mabrouck déclara qu'il reconnaissait le sentier qu'il avait suivi avec le iSls du vieillard, mais qu'il fallait quittçr chevaux et dromadaires, pour marchera pied.

— Soitl dit Hifôseïtt^ nous^ marcherons à pied.

L'àRABIB HEI^REirSE. S&

-^ Quoi, seigoeut, dit Mabrouck, tu prendras la peine de venir toi-même avec moi?

— Je veux voir de mes yeux et toiicher de mes mains, répoadit Hussein.

On délia Mabroack, et nous mîmes pied à terre» Le chérif désigna pour venir avec lui son fils, son nevea, deux de se& frères, Yachya et moi. Deux nègres ne devaient pas perdre Mabrouck de vue. Cinq ou six aatires portaient nos fusils et ceux des chérifs^ Le» chérifs ne poirtent jamais ectx-mémes letnrs avmes à feu.

Le chérif faisait porter cette fois un fusil anglais à piston. J'avais par hasard des capsules de catibte et j'avais pu lui en donner;

Nous BOUS engage^es dans la montagne.

Uascension était pour moi chose asaes grave.

Les Arabes courent dans les montagnes nu-jambes et souvent nu-pieds ; dès l'enfance leur peau s'est trouvée en contact avec les cailloux, les ronces, et s'est familiarisée avec eux. Us n'y font plus attention. Mais il n'en était pas ainsi de moi.

Tout chasseur que je fusse, ma peau avait été protégée dans ma jeunesse par de bons souliers et de bonnes guêtres, de sorte que, quoique nue depuis quelque temps, elle était encore fort sensible au contact des corps tranchants , déchirants et même contondants.

Il n'en fallait pas moins suivre Mabrouck partout où il allait; d'ailleurs ce n'était pas Mabrouck que je suivais, c'était le chérif . Mabrouck était monté le premier, toujours accompagné de ses deux nègres. Le chérif s'était bravement mis à sa suite à travers la montagne. Je m'élançai après lui, et le reste de nos compagnons ne vint qu'après moi.

Je ne m'étais pas trompé dans mes prévisions. Mabrouck, qui opérait nous dégoûter, choisissait les chemins les plus rapides et les plus fourrés. Mais il

avait dans lechérif Hussein un chasseur de chamois et de bouquetins qui eût rendu des points aux Tyroliens et aux Oberlandais les plus agiles. Je n*ai jamais vu grimper comme grimpait le chérif. Mabrouck n'avait véritablement pas eu de chance.

Cependant il ne désespéra point tout d'abord. Il parut s'orienter, prétendit s'être trompé, nous fit passer d'une montagne à l'autre, nous montrant un pic à peu près inaccessible, et nous disant que c'était presque au sommet de ce pic que nous trouverions la source de lait.

L'émir le regarda en face.

— Tu en es bien sûr? dit-il d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître la moindre impatience.

— J'en suis sûr, dit Mabrouck.

— Allons! dit le chérif, la course m'a fatigué, et je serais content de me rafraîchir à la source même.

Yachya s'approcha de moi.

. — Yoiià un homme, dit-il, de la tête duquel je ne donnerais pas un para.

58 L*ARABIB HBURCUSB.

Yâchya De risquait pas grand*clu>se: un psuraestla quarantième partie de cinq sous.

Mabrouck reprit sa course, et nous le suivîmes. Il marcha avec la constance du désespoir , jusqu'au moment où le pic de la montagne devint parfaitement impraticable.

J'admirais le cbérif. Là où ie^ au^es, les nègres eux-mêmes, s'aidaient des mains, lui marchait debout et sans se courber.

Enfin Mabrouck se rendit.

— J'ai perdu mon chemin, dit-il, je ne saiâ plus où cela est.

— Bien, dit le chérif, cherchons un endroit où passer la nuit.

L'obscurité était venue, et il était impossible, en effet, même pour le plus adroit et le plus hardi montagnard, de repasser par les chemins que nous avions suivis pour venir, sans risquer dix fois de se casser le cou.

On chercha un campement ou plutât un bivouac. L'on trouva une espèce de plateau au-dessus d'un

abime. Nous nous arraBge&mes pour y passer la nuit.

Les deux nègres n'eurent même pas besoin qu'on leur en donnât Torâre, ils garrottèrent d'eux-mêmes Mabrouck. Le chérif les vit faire du coin de l'œil. Il n'approuva ni ne blâma la précaution.

Pendant oe temps, d'autres faisaient du feu..

Puis on visita les cantines. Les nègres de- la suite avaient apporté un mouton sur leur dos. Le malheureux mouton, tout en bêlant, avait fait l'ascension avec nous. L'heure de sa mort était arrivée.

On regorgea.

Mabrouck le regardait saigner d'un air assez mélancolique. C'était pour lui une espèce de répétition d'une scène qui devait lui être plus personnelle et surtout plus désagréable que celle qui s'achevait.

Saigné, on lava le mouton de manière à lui enlever tout le sang. Puis on le fit cuire, selon la méthode ordinaire, dans un trou.

Deux heures après, tant bien que mal, le souper était servi. Il se composait du mouton, de pain fait

pour la circonstance, de riz, dé dattes et de lait. Il va sans dire que ce lait ne venait pas de la source.

On avait allumé un grand feu. Puis, comme à l*odeur du four, toutes sortes d'animaux carnassiers, chacals, hyènes, caracals, lynx et même panthères étaient venus voir ce qui se passait, on avait allumé tout autour de nous un cercle de petits feux pour les tenir à distance. Deux ou trois fois ^cependant des rugissements se firent entendre de si près, qu'on eût pu croire que les bêtes féroces avaient enfin pris en conseil la décision de nous attaquer.

Tout à coup, à une cinquantaine de pas de qous, nous entendîmes retentir un coup de fusil, puis un second. Nous regardâmes autour de nous : il nous manquait Âbd'el-Mélek et son nègre. Nous les vîmes revenir traînant après eux un animal que je ne reconnus pas d'abord, et que je pris pour une panthère. C'était un caracal.

Âbd'el-Mélek vint se rasseoir près de nous sans dire un mot.

Le nègre, à quelques pas de nous, se mil à dé-

i'ARÀBIE HEUREUSE. 64

pouiller le caracal, dont la peau est presque aussi estimée que celle de la panthère.

Le bruit des deux coups de feu éloigna pour un instant hyènes et chacals. Mais, lorsque le mouton fut tiré du four et que le chérif eut commencé de le dépecer, Fodeur les rappela, et les apparitions et les rugissements recommencèrent; mais, cette fois, on n'y fit pas attention : on mangeait. Il va sans dire qu'avant le souper le chérif avait de nouveau fait faire la prière.

Après le souper, on prit le café. En Arabie, on prend du café partout. Le chérif avait un homme exprès pour son café. En prenant le café, on conta. Mais il ne fut pas dit un seul mot du motif qui nous avait amenés là.

Mabrouck avait dîné avec les autres domestiques,

et comme eux. Ainsi qu*au déjeuner, on lui avait délié

les mains pour qu'il pût manger tout à son aise. Puis,

le souper fini, on les lui avait liées de nouveau. Il

semblait être d'une indifférence complète à ce qui se

faisait. On n'eût jamais, les cordes cachées, deviné n. k

qu'il était ie personnage principal du drame qui se jouait ou plutôt qui allait se jouer.

Jusqu'à minuit on causa. Vers minuit, le chérif s'enveloppa dans son abbaïe (par-dessus), et s'étendit sur son tapis. Chacun en fit autant. Seulement tout le monde n'avait pas de tapis.

Les nègres veillèrent ou plutôt se partagèrent la veillée, les uns gardant Mabrouck, les autres alimentant le feu. Dire que l'on dormit bien, au milieu des glapissements, des lamentations de tous les horribles animaux qui rôdaient autour de nous, ce serait mentir impudemment.

Les hyènes surtout, aussi voraces que lâches, ne nous laissaient pas un instant de repos. Une d'elles se glissa jusqu'à l'endroit où l'on avait jeté les intestins du mouton. Une balle que lui envoya Abd'el-Mélek la coucha morte à côté de la proie qu'elle convoitait. Une autre essaya de s'emparer de la carcasse, où cependant les dents des nègres n'avaient rien laissé que pussent envier les dents des chacals et des hyènes. Elle était venue sur quatre pattes; un second coup de

l'Arabie heuhbusk. 63

fusil du jeune Arabe la renvoya snr ^ois. Mais il ne daigna se lever ni pour la byène morte ni pour la hyène blessée.

Yadiya, le moins rassuré de nous tous, s'était glissé près du jeune chérif comme un confident de tragédie près de son prince. Il avait pensé qu'Abd-el^ Hélek paraissant, d*après les trois coups de fusil tirés, du même naturel que les bétes féroces, il était mieux près de ce Thésée arabe que partout ailleurs.

Ce que j'aurais autant aimé qu'Abd'el-Mélek tirât que ses hyènes et ses caracals, c'était une chouette qui était venue se percher à une cinquantaine de pas de nous, et qui, avec la régularité d'un pendule, faisait entendre de minute en minute son cri monotone et plaintif. Au reste, la chouette est pour les Arabes, comme pour nous^, un oiseau de mauvais augure ; seulement ils craignaient de la tuer, de peur de se porter, en la tuant, malheur à eux-mêmes.

Fendant toutela nuit on SFfait entendu, bien au ddà des cris et des ru^issemeiFts des aDima;ux de^ la montagne» les aboiements des chiens. Yen une heure on

entendit le chant des coqs, qui se succédèrent d'heure en heure jusqu'au jour. Au fur et à mesure que le jour approchait, les aboiements des chiens diminuaient.

Bien avant les horlogers, Dieu avait fait de la création une immense pendule, où, pendant le jour comme pendant la nuit, l'homme pouvait lireTheure.

On fut obligé d'attendre le point du jour. On Tatlendit en faisant la prière. Puis, la prière faite et le jour venu, on se mit en route pour redescendre. -

Si Tascension avait été difficile, on comprend que la descente était presque impossible. Ce fut par des miracles d'équilibre et d'adresse que nous arrivâmes en deux heures au point où nous avions quitté chevaux, mules, chameaux et dromadaires.

Yachya retrouva son âne avec bonheur. Je crois même que, dans un, moment où il crut que personne ne le regardait, il lui donna, comme Sancho faisait» l'accolade du retour.

A notre vue, tout le monde se leva. Mais pas une voix ne se permit d'interroger. Il est vrai que la vue de Mabrouck, garrotté plus étroitement qu'au départ,

répondait à toutes les questions. On le replaça sur son chameau^

Nous reprîmes notre route vers le village de Sabbéâh, où nous arrivâmes entre neuf et dix heures du matin. Là, le chérif Hussein s'arrêta, déclarant que la' battue promise serait pour le lendemain. En conséquence, on expédia de Sabbéâh, qui est le cheflieu de tous les douars qui se trouvent sur le versant ouest de lai montagne, des messagers pour annoncer que, le lendemain, au point du jour, une grande battue coramencerait du Djebel-Chérif jusqu'au Djebel- Orra, le Djebel-Chérif étant l'extrémité sud et le Djebel-Orra l'extrémité nord du demi-cercle.'

En profondeur, la battue devait s'étendre jusqu'au village de liarrad. Les habitants de Harrad et les douars dépendant du village étaient chargés de conduire la chasse au centre. Les habitants de Djebel- Chérif, de Habur, de Dof&n et de Wadeij étaient chargés de se soudera leur droite. Les Béni-Sereem, les gens de Sabbé&h, ceux de Bédoui devaient se souder à leur gauche.

06 L'àRÀBIS ttEUftfeCSE.

Le dODiîK^rGle embrassé par les rabattears devait être d'une quinzaine de lieues. Les tireurs devaient formel^ la corde de Tare, et, placés au^ pied des montagnes eP dans les ouvertures des vallées, empêcher les animaux de regagner leuri^ repaiies.

Les messagers partirent dans toutes les directions,^ répandant que dès dix heufes du soir les traqueurs seraient à leor poste. Chacun y mettait joyeusement du sien, chacun étant intéressé à ce que la chose réuss!f.

Les animaux féroces, comme les bandits à deux pieds, crot leur heure pour exercer le brigandage. Ils descendent de la montagne dé dix heures à minuit. Us y rentrent de deux à trois heures du matin.

n lut donc convenu que dans la journée on gagnerait' par groupes les douars des Béni-Moréan, des Béni-Sereem, de Zadà et de Habur. Un groupe devait restera Sabbéfth.

Vers minuit, chaque grcrupe descendrait de son <rouar et se mettmit en ligne en d'étendant h droite et à gauche, de manière à donner la main aux deux

l'ARÀBIE HEaREUSE. 67

groupe qui senâent à sadroite et à sa gatiche. Chaque groupe en fe^it autant; en peu de temps, la chaîne serait tendue et la montagne fermée.

La montagne fermée^ lesf tireurs fermant la montagne allumeraient des feux pour empêcher les animaux d*y rentrer. Ces feux seraient un signal aux traqueurs d'allumer les leurs.

Lfô animaux ainsi enfermés n'èseraient point s'échapper par la plaine, et ne pourraient point rentrer dans la montagne. Tons ceux qui seraient sortis appartiendraient aux chasseurs, sauf quelq^ues^uns qui forceraient l'enceinte.

La journée se passa en préparatifs. Lechérif, trois ou quatre de ses frères, son fils, son neveu, Yachya et moi, nous garâmes le centre, c'est-àrdire le village des Béni-Sereem. Ses autres frères et la suite se sépa* rèrent en groupes d'une centaine d'hommes. Chaque groupe joignit son poste. A onze heures à peu près, chacun se mit en marche. A minuit, la ligne était formée sttr une largeur de huit à neuf lieues.

Les meilleurs tireurs des Béni-Horéàn, des Béni^

Sereem, des habitants de Zada et de Habur s'étaient joints à nous. Nous formions une ligne de quatre mille hommes à peu près, tous armés du fusil, à l'exception des chérifs, armés de leurs {ances. Il devait y avoir quinze mille rabatteurs.

Les rabatteurs se trouvaient à quatre mètres les lins des autres. Ils finiraient par ne plus se trouver qu'à deux mètres au fur et à mesure qu'ils se rapprocheraient du centre.

Les tireurs se trouveraient à huit ou dix mètres les ' uns des autres, c'est-à-dire à même de se porter, en £as de besoin, mutuellement secours.

Nous allumâmes les feux, le chérif, placé au centre, ayant allumé les siens le premier.

A l'instant môme, à droite et à gauche, les feux brillèrent comme une traînée de poudre ; puis l'incendie gagna le cercle de la plaine. Ces feux étaient à dix mètres à peu près les uns des autres.

Les animaux qui tenteraient de forcer le cercle des rabatteurs ou la ligne des tireurs seraient vus comme en plein jour. Rien de plus facile donc que de tirer

L^ARÀBIB HEUREUSE, 69

sur eux. Nous ne pouvions, à cause des accidents de terrain, distinguer toute la ligne circulaire des feux, mais nous apercevions tous ceux qui étaient placés sur les hauteurs.

De cent mètres en cent mètres, un homme veilla, prêt à donner l'alarme si quelque animal féroce voulait rentrer. On n'entendit dans le courant de la nuit que deux ou trois coups de fusil. Les chevaux et les dromadaires, car chacun avait conservé sa monture, étaient tenus un peu en arrière par les sais et les kobaïls.

Mabrouck, toujours prisonnier, continuait à faire partie de notre groupe.

Quelques rugissements que nous entendîmes dans le cercle enflammé nous annoncèrent que nous aurions affaire, le lendemain, à des bandits de premier ordre.

On se réveilla avant le jour.

Les jeunes gens avaient dormi à peine, Abd'el-Hélek surtout, qui se faisait une fête de cette chasse.

Les sentinelles avaient vu errer une assez grande

70^ l'aRABIB HEITHBUSE.

^aattlé'cf animaux gui tentaieirt de rentrer; mais les Jeax leur avaiemt barré lé passage. Parmi ees animaux^ ils avaieiKtoru distinguer trois ou quatre panthères.

Au pdittt du jour, un coup de fusil fut tiré «au 'Senfae.

C'était le signal.

fie cent' pas en cent pas les coups de fusil retentirent, k droite, à gauche, s'éloignant du centre et gagnant les extrémités; Puis, des deux extrémités, les coups de fusil continuèrent à s'étendre sur toute làilighé^, se^rappfôdiantâu centre de la courbe. Alors, avec de grands cris, les traqueurs^ commencèrent à rabattre. On< comprend qu'ils étaient à trop grande distance pour être vus et entendus.

les premiers' animaux qui nous donnèrent de leurs nouvelles furent les gazelles. Une avant-gardç ée deux ou trois gazelles effrayées vint nous annoncer qttebbatttiê/était commencée. Mais, m nous voyafit, elles rebridussé^ent chemin.

iPtits les lièyrm -; mais les lièvres nous foreèrrat.

L' ARABIE BEVWiEfOêE. 74

On ne s'inquiéta point d'eux. On ne les mange pas ea Arabie, et eux ne mangent pas les autces.

Puis passèrent sur nos tètes des volées d'oiseaux, pintades, perdrix, outardes.

Nous vîmes quelques antilopes courant çà et là, s'arrètant pour prendre le vent, et rebroussant che«min. Puis les chacals, puis les hyènes, puis un troupeau d'onagres.

Vers sept ou huit heures du matin, on commença de voir, comme un point blanc, la fumée des coupt de fusil, sans les entendre et sans distinguer encom ceux qui les tiraient.

Abd'el-Mélek n'eut pas la patience d'attendre que le gibier vint à lui. Il monta sur son cheval, prit sa lance, et, suivi de trois nègres à dromadaire, dont l'un portait une seconde lance et les deux autres des fusils, il s'élança vers le centre.

— Veux-tu me permettre de suivre ton neveu t demandai-je au chérif .

— Tu aimes donc la chasse? me dit-il. .

— Oui, mais j'aime aussi beaucoup ton neveu.

— Va, fit-il.

Je m'élançai à mon tour dans le cercle, faisant signe à Sélim, à Mohammed et à Hadji-Soliman de me suivre. Sélim me suivit à cheval. Mohammed et Hadji-Soliman me suivirent à dromadaire. J'avais mon fusil à deux coups, mes pistolets, mon sabre et mon poignard. Sélim, Mohammed et Hadji-Soliman avaient des fusils à deux coups et leurs poignards.

Nous allions au grand galop à travers la plaine, comme dans un steeple-chase. Au fur et à mesure que nous avancions, nous commencions à entendre lés coups de fusil. Puis, de loin, à perte de vue dans rair, nous voyions des bandes de vautours, gros comme des hirondelles, tourner en cercle. Ils nous indiquaient le point où étaient les chasseurs. Puis ces animaux nous apparaissaient plus effarés, profitant de tous les accidents de terrain pour passer inaperçus et fuyant d'oasis en oasis.

Au bout de trois quarts d'heure de course, nous nous trouvions au plus fort de la mêlée. C'était un curieux spectacle à voir que celui des rabatteurs, les

uns à pied/les autres à cheval; les cavaliers armés de leurs grands fusils à mèche; les piétons de casse têtes, de hallebardes, de sagayes, de lances, de sabres emmanchés au bout de perches. Chacun avait fait arme de ce qu'il avait trouvé.

Pendant un instant, nous ne sûmes à quel animal faire face.

Des sangliers fuyaient par centaines. Les grandes^ herbes étaient remuées par eux comme les flots de la mer.

Abd'el-Mélek dédaigna tous ces fuyards.

Deux ou trois cents de nos rabatteurs s'acharnaient sur une oasis qui devait, si Ton en jugeait par leurs cris, renfermer quelque chose de sérieux. Nous arrivâmes à Toasis. On venait d'y faire entrer une panthère. A la vue du jeune chérif, les cris redoublèrent. Chacun s'anima au danger. Quelques nègres, leurs couteaux à la main, entrèrent dans Foasis en rampant comme des couleuvres. Une douzaine de Kobaïls les suivaient avec leurs fusils.

Au bout de dix minutes on entendit de grands cris;

74 L'àBABIE HEURBUSE.

puis troifi ou quatre coups de fusil, puis des cris encore.

La panthère fuyait et venait à nous naturellement, puisque nous étions du côté opposé où Ton fouillait le bois. Elle sortit à treiîte pas environ du jeune chérif. Il s'élança sur elle au galop, en criant, et la lance en arrêt de la main droite. La panthère avait une patte de devant cassée. Elle essaya de fuir. Mais, voyant que le cheval gagnait sur elle, elle s'accula à une souche d'arbre.

Le jeune chérif piqua droit sur elle. Il lâcha les rAes de son cheval, et prit son pistolet de la main gauche. Au reste, j'eus à peine le temps de voir ce qui se passa.

Abd'el-Mëlek était à dix pas encore de la panUière^ L'animal bondit sur lui. Je Ist vis cramponnée un instant au cou du cheval du jeune homme. Il me sembla que le cheval se cabra; puis cheval, cavalier et panthère furent enveloppés d'un nuage de fumée.. Je lançai mon cheval, pour aller, s'il était besoin, au secours d'Àbd'el-Mélek. .

l'arabib heubeuse. 75

Tout était déjà uni.

La panthère gisait, la tète fracassée; le cheval d'Abd'el-Mélek ruisselait de sang. De la patte dedevant qui lui restait, elle s'était cramponnée au cou du cheval ; par bonheur, la seconde étant brisée était retombée inerte.

Le cheval, grièvement blessé, jetait le feu par les yeux, le sang par la bouche. Il se cabrait, et tournait presque debout sur ses pieds de derrière.

Le jeune homme ne pouvait le retenir, la bride ayant glissé par-dessus latête-Je courus au prince.

— Es-tu blessé? lui dis-je.

— Non, répondit-il, mais j'ai peur que rnon cheval ne le soit mortellement.

Nos domestiques étaient arrivés. Mohammed et Hadji-Soliman sautèrent à bas de leurs dromadaires. Les trois nègres en firent autant et sautèrent à leur tour.

On saisit le cheval au mors, puis on rendit la bride au jeune homme. On ne pouvait calmer le cheval ; le râle de la panthère l'épouvantait. Abd'el-Mélek mit pied à^tecre. Il déchira un morceau de sa cdnture et

essuya lui-même les blessures. Elles étaient profondes mais n'avaient point attaqué Tartère.

Je rassurai le jeune homme.

Un des nègres avait une outre à son dromadaire. Il détacha Tôutre, et imbiba d'eau le fragment de ceinture déchiré par son mattre. Le cheval se laissa faire, indiquant le soulagement quelui procurait lafraîcheur de l'eau ; mais il avait toujours l'œil fixé sur la panthère, qui agonisait. Pendant ce temps, j'envoyai une balle à un sanglier qui me tentait en passant à vingt pas de moi. Blessé, le sanglier chargea mon cheval.

Je fis bondir mon cheval par-dessus lui, et lui envoyai ma seconde balle. Sélim, qui était resté à cheval, courut sur lui; il l'acheva d'une troisième balle.

Au feu que nous faisions, nos rabatteurs accoururent. On trouva les deux cadavres. On laissa le sanglier où il était. Il était bon pour des hyènes et des chacals, non pour des musulmans. Quant à la panthère, on l'éventra et on la dépouilla presque vivante encore.

On brûla des feuilles sèches, on en frotta les blés-

sures du cheval d'Abd'el-Mélek afin d'arrêter le sang, et Ton se remit en chasse.

Pendant plus d'une heure nous n'eûmes affaire qu'à des animaux fuyards : antilopes, hyènes, chacals et onagres. Je tuai cependant un lynx et deux ou trois hyènes.

Le jeune chérif faisait merveille avec sa lance. Une fois qu'il s'étsdit précipité, aucun accident de terrain •ne sauvait Tennemi. Il est vrai que son cheval, tout blessé qu'il était, le secondait prodigieusement. On eût dit qu'il avait une revanche à prendre, tant il se prétait * aux caprices de son cavalier.

Au milieu de cette chasse monstre, un épisode moitié grotesque, moitié terrrible, attira particulièrement mon attention.

Un Kobaïl avait blessé un onagre d'un coup de fusil. L'animal, furieux, était revenu sur lui. Le Kobaïl avait voulu fuir, mais il avait été bien vite rejoint par son adversaire, qui l'avait saisi à l'épaule. Le Kobaïl avaitappeléausecours;sescamaradesétaientaccourus; maisy plus rapidement qu'aucun d'eux, le jeune chérif.

78 L*ARABI£ HEUHBCSB.

Le Kobsdl était renversé; r onagre le foulait aux pieds. Abd'el-Mélek blessa Tonagre d'un coup de lance. L'onagre se retourna. U mordit à belles dents le cbeyal du jeune homme; mais ce n'était plus une panthère; le cheval se défendit.

Rien n'était beau comme la lutte de cet âne sauvage, de ce cheval et de ce cavalier. On eût dit d'une trombe, tantils soulevaient de poussière autourd'eux.

Le jeune homme déchargea sur l'animal son second coup de pistolet. Pendant ce temps, un nègre se glissa derrière Tonagre. Il lui coupa le jarret avec son couteau. L'onagre se renversa en arrière, essaya de se retirer et de fuir; mais il retomba. Le jeune chérif alors le cloua contrôle sol avec sa lance. Aussitôt on se jeta sur l'onagre ; en un clin d'œil, on le dépouilla comme on avait fait de la panthère, comme on faisait des chacals, des hyènes, comme on fait enfin de tous les animaux à fourrure.

Puis on laissa le corps.

Voilà pourquoi les vautours suivent si fidèlement les chasseurs.

L^AfiABIK HEURKtaE. 7t

Pendant ce temps, nous avancions toujours. Noos commencions à entendre les coups de fusil des tireurs placés au pied des montagnes ; bientôt ces coups de fusil se rapprochèrent.

Le chérif avait donné Tordre de se mettre en mouvement et de repousser les animaux vers le centre. Il arriva un moment où les dix-huit ou vingt mille hommes formant la battue se trouvèrent réunis^ dé crivant an cercle de trois ou quatre lieues de circonférence et d'une lieue de diamètre.

Au milieu de ce cercle erraient, rugissant, glapissant, bramant,, bêlant, tous les animaux que Ton avait mis sur pied. Deux ou trois oasis étaient enfermées dans ce cercle. C'étaient les derniers refuges du gibier. Les chasseurs se touchaient II n'y avait plus moyen de les forcer. Tout ce qui se trouvait pris était bien pria.

Fans le cercle galopaient les chérifs et les chefs de tribu.

Il arriva un moment où, comme les chasseurs, les animaux se touchèrent. Entourés de toutes parts» ahuris par les cris, aveuglés par les coups de fusil»

décimés par les balles, ils semblaient avoir perdu, du moins à Tégard les uns des autres, leur férocité native.

Les hyènes coudoyaient les gazelles, les lynx les antilopes, les chacals les lièvres, et les panthères les sangliers.

Le cercle se resserrait toujours. Alors la boucherie

commença. 11 y avait dans le cercle trois ou quatre panthères, deux caracals, six lynx, une dizaine de

hyènes, cinq ou six onagres, une vingtaine de sangliers, trente ou quarante gazelles, et deux ou trois cents lièvres.

Tout fut tué. La chasse dura jusqu'à quatre heures du soir.

Les morts comptés,, on trouva trois panthères femelles, deux panthères mâles; on avait pris vivants deux petits. On trouva trois caracals, sept lynx, vingt hyènes, trente chacals, sept onagres, cinquante gazelles, trois cent cinquante lièvres, le tout compté par les peaux. Quant aux sangliers, on ne les comptai! pas.

l'arabib heureuse. 81

En fait d'hommes, nous avions deux morts et douze ou quinze blessés. Un des deux morts avait été tué d'une balle, par accident. L'autre mort avait été piqué par un lefad (yipërd-céraste). Il avait eu beau lier la jambe au-dessus de la morsure, les dents ayant frappé sur une veine, le poison s'était rapidement mêlé au sang. En moins d'une heure, l'homme était mort.

Parmi les douze ou quinze blessés était notre Kobail : foulé aux pieds par l'onagre, il avait eu une cuisse cassée, une effroyable morsure à l'épaule, et cinq ou six meurtrissures causées par des ruades.

Les autres avaient reçu des coups de griffes de panthère, des coups de boutoir de sanglier, des coups de dents de caracal ; deux ou trois étaient piqués par des scorpions.

Ceux qui pouvaient marcher suivirent clopin cIo- ' pant, ceux qui étaient trop malades pour faire le trajet à pied furent mis sur des chameaux.

On rentra vers sept heures du soir à Sabbé&h.

LAMAHB BBEUESK.

IT

Chaque maison da village arait on fea derant sa porte. Les chiens annonçaient notre armée depuis longtemps.

A l'entrée dn YiDage, nous nons annonçâmes nousmêmes en faisant one décharge générale. Les Kobails et les fellahs étaient retournés à leurs tribus et à leurs dooârs. Les chefs seuls avaient accompagné le cbérif. Nous étions six à sept cents en tout Comme on nous avait attendus, les préparatifs étaient faits. On avait tué une cinquantaine de moutons. On avait fait des galettes, d'effroyables sébiles de riz, des grt^nas (compotes de fruits), de Yaeida, des pâtisseries.

Le lait était conservé dans des paniers de feuilles de palmiers, si bien serrés qu'ils contenaient même Teau. Il y avait du lait de chamelle, du lait de chèvre,

du lait de brebis, des moûceaut de dattes, des raisseaux de café.

Les chevaux n'avaient pas étéoubiiés. Ils nageaient dans l'orge et le hachich.

. Âbd*el-Mélek pansa le sien lui-même. Le courageux animal semblait avoir oublié déjà ses blessures. Les honneurs de la chasse étaient au neveu du chérif . Il avait tué deux panthères, un caracal et trois lynx. Il n'avait compté ni les hyènes, ni les sangliers, ni les chacals.

Yachya avait assisté à la chasse en amateur. Il n'avait pas quitté le jeune chérif tant que celui-ci était resté en place. Mais quand le jeune chërif avait pris part à la bataille, il s'était retiré près des hommes qui gardaient Mabrouck. ,

Les chasseurs s'étaient réunis par groupes de douzaine. Ils formaient par conséquent soixante-dix à quatre-vingts groupes. Tout cela mangeait h sa faim, ce qui arrive rarement chez les Âr^es. C'étaient de véritables noces de Gamache.

Après le souper il y eut ballet. Les nègres et les

84 l'aaabib bbcekosb.

Kobails en forait les jmidpam adems. On s»t qœ ces sortes de danses ne pearent goèie se décrire.

On atleignil ainsi aviron deux heoies da matin. A deux heores da malin, le chérif donna le signad do départ Chacan remonta à chevaL n y avait près de trois jours qne personne n'avait dormi. Aussi chacun avaii-ii hâte de rentrer, excepté Mabrouck, qui se doutait probablem^t de ce qui Fattendait à l'arrivée.

Nous refîmes, en nous en allant, le même chemin que nous avions fait pour venir. Mais, cette fois, la plaine était solitaire. Plus de volées de perdreaux, de de pintades, d'outardes. Plus d'antilopes, de gazelles, de chacals, d'hyènes et de lièvres. La battue de la journée avait tout tué ou tout chassé.

Au lever du soleil, la prière se fit, comme nous avons déjà dit, et dans les mêmes formes que nous avons racontées. On délia Habrouck pour qu'il pût faire ses ablutions. Seulement deux nègres le gardaient le sabre à la main.

On remonta à cheval, et l'on arriva vers les huit

heures à la citadelle. Les notables de la ville attendaient le chérif k un demi-quart de lieue, avec les clefs. C'est une politesse que Ton faisait à Hussein chaque fois qu'il revenait d*une expédition. Le muphti, dans ce cas, débitait une harangue de circonstance. Le chérif eut sa harangue.

Il fallait ou faire un grand détour circulaire, ou traverser un coin de la ville. Le chérif donna l'exemple en franchissant la porte. Â l'instant où on le vit , les femmes firent entendre cette espèce de gloussement dont nous ayons déjà parlé. Il se répandit d'un bout à l'autre de la ville, qui sut ainsi que son chérif rentrait.

Le discours était un long éloge sur les hauts faits des chasseurs et sur la paternité du gouvernement du chérif. Tout le monde accompagna le chérif jusqu'à sa forteresse. Le chérif salua : on prit congé; seulement il donna rendez-vous aux principaux pour trois heures.

Mabrouck fut réintégré dans la skififa.

Le chérif rentra chez lui et donna ordre de làcber

86 L*ARABIE HEURSUSC.

tes pigeons. Pour que le lecteur comprenne cet ordre, il est besoin d'une explication. Les pigeons sont des pigeons messagers. Le chérif correspond par ces pigeons, soit avec ses frères, soit avec les chefs. Il tient enfermés dans un endroit sombre des pigeons apportés de Moka, de Tâës, d'Hodeïda, de Djézan, de tous les districts enfin. De même toutes les villes tiennent enfermés des pigeons apportés d*Abou-Aricb. Lorsque le chérif part, il lâche des pigeons annonçant ce départ et la cause de ce départ, s'il désire qu'il soit connu. Lorsqu'il arrive, il annonce son retour par le même moyen. On lui répond, s'il y a réponse, par des messagers semblables. Cette façon de correspondre n'est pas aussi rapide que le télégraphe électrique; mais le télégraphe électrique n'était pas connu, môme en France, à cette époque. Jusqu'à la découverte du télégraphe, c'était ce que l'on avait trouvé de mieux. Le pigeon fait seize lieues à l'heure. Les chemins de fer anglais en font vingt. La sieste commaiça.

A trois heures, tout le monde revint à l'audtonce du chérif.

L*i.RÀfiIE HEUREUSE. 87

Lorsque chacun fut réuni :

— Mes enfants, dit-il , un homme nous a tïX)mpé pour nous soutirer un argent que nous lui eussions donné s'il fût venu nous le demander franchement. 11 nous a fait un mensonge, nous y avons cru. Il a juré par la tête du père d'Hadji ; il a juré par le Prophète ; et nous l'avons convaincu à la fois de mensonge et de parjure. Je me sens irrité ; je voudrais être juste : quelle est la punition que mérite cet homme ? C'est Vous qui prononcerez sur son châtiment.

Le muphti fit un pas en avant!

— Sidi, dit-il, d'après les usages musulmans, il mérite la mort.

Le chérif se retourna vers les autres notables présents. Il voulait connaître le sentiment de sa cour. Excepté moi, qui m'abstins, tout le monde vota pour la mort.

— Qu'on amène Mabrouck, dit le chérif.

On amena Mabrouck. Mabrouch était calme jusqu'à l'insolence.

— Tu es accusé et coupable d'imposture et de sacrilège, tu as menti et juré pour induire ton maître en erreur et le voler; Tavis unanime est que tu as mérité la mort.

Au mot de mort, tous les assistants se levèrent» C'était le signe de l'assentiment. Le coupable resta . impassible.

Le muphti alors prit la parole à son tour :

— Tu es condamné, dit-il, à avoir la tête séparée du corps.

— C'était écrit! dit le coupable.

Les eunuques qui avaient amené Mabrouck le remmenèrent. Il les suivit, ou plutôt les accompagna sans difficulté. A 1^ porte se tenait l'exécuteur. C'était un âègre de haute stature, absolument nu, à l'exception de la fouta, d'un turban et d'une ceinture rouge. Dans la ceinture était passé lesêf{sBbre) des arnautes, recourbé en dedans. C'est l'arme avec laquelle l'exécuteur tranche la tête, en tirant à lui.

On emmena le coupable dans la cour sur laquelle donnaient les fenêtres du divan d'Hussein. Chacun se

mit à prier le fatha. Seul, je m'approchai de la fenôtre. Mabrouck était déjà dans la tour, au milieu d'un cerclede nègres. A vingt pas de lui, des Kobaïls, des nègres et des Arabes, jouaient aux dames et au trictrac, sans que ce qui allait se passer les dérangeât le moins du monde de leur partie.

On donna de Teau à Mabrouck pour faire ses ablutions ; puis on voulut le faire mettre à genoux pour dire son fatha. Il refusa de se mettre à genoux, en disant qu'il n'y avait que les chrétiens qui s'agenouillaient. Il dit son fatha debout. Le fatha est le Pater noster des chrétiens. Puis on le fit asseoir à terre.

L'exécuteur tira son couteau de sa ceinture, attendant que le patient eût fini sa prière pour l'exécuter. De l'autre côté du mur on entendait des gémissements de femmes. Ces gémissements, selon toute prohabilité, étaient ceux de la mère et de la sœur du coupable.

La prière finit.

Le bourreau alors roula autour de sa main gauche la natte de cheveux que Mabrouck avait au milieu de

iatéte. Cet homme n'était plus séparé de l'éternité que par la durée d'un éclair.

— Arrête 1 criai-je au bourreau.

Le bourreau leva la tète. Reconnaissant que c'était le serdar du chérif qui lui parlait, il s'arrêta. Le mot Arrête ! prononcé par un homme qui n'avait pas droit de vie et de mort avait produit une sensation profonde sur rassemblée.

— De quel droit as-tu dit « Arrête»? demanda le chérif.

— Parce que la vie de cet homme m'appartient, Sidi.

— Comment t'appartient-elle?

— J'ai ta parole. Tu as promis, si la source de lait n'existait pas, de m'accorder la grâce que je te demanderais ; et Hussein n'a jamais manjG[ué à sa parole. Eh bien 1 je te demande la vie de cet homme. C'est moi qui l'ai accusé ; c'est moi qui serais cause de sa mort; ce serait un chagrin pour moi. Au nom de ta parole engagée , Sidi, ordonne qu'on fasse grâce à Mabrouck.

L*ÀRJk.BIB HEUREUSE. ' 94

Un murmure d'approbation accueillit mes paroles. Le chérif s'approcha de la fenêtre.

— Je change la peine de cet homme, dit-il, en une année de détention.

— Sidi, lui dis-je, j'ai demandé la grâce entière. —Laissez aller cethomme où il voudra, dit le chérif. Le bourreau lâcha la natte de cheveux et se recula

de deux pas. Mabrouck se releva. Il secoua la tête comme pour voir si elle tenait^ncore sur ses épaules.. Puis rassuré :

— C'était écrit! dit-il de nouveau.

Et, cela dit, il sortit de la cour. Seul, le bourreau restait penaud : le bourreau a vingt-cinq roupies par exécution. Je lui jetai deux guinées.

— Que fais-tu? me demanda Hussein.

— Sidi, lui répondis-je, il ne faut priver personne de son salaire.

En rentrant chez moi, je trouvai Abd'el-Mélek qui m'attendait.

Quoique pendant tout le voyage nous nous fussions

92 L*ARABIB HEUREUSE.

trouvés seuls, quoiqu'il eût pu me parler facilement, sans être écouté ni entendu, de ses affaires d'amour, il ne m'en avait pas dit une parole.

Un homme étranger à ce qui se passait dans le cœur du jeune homme n'eût vu en lui et dans toutes ses actions que les actes d'un chasseur passionné. Moi, j'y voyais la passion d'un homme amoureux qui cherche, non point à échapper à ses amours, mais a donner une pâture quelconque à son activité.

Pendant cette chasse, il s'était jeté avec une insouciance profonde au milieu du danger. C'était non pas l'insouciance, mais l'assurance de l'homme qui sent qu'il n'a pas besoin de sauvegarder sa vie. Sa vie est sous la protection de la plus fraîche de toutes les déesses et du plus puissant de tous les dieux, la Jeunesse et l'Amour.

Il m'attendait pour me demander si j'avais reçu de son oncle une réponse définitive. On sait de nouveau ce que j'avais à lui dire. Son oncle m'avait fait la réponse ordinaire des Arabes :

— Dieu verra! CEschoûfRabbiîj

Ce n'était pas une réponse.

Le jeune homme me pria de tirer de son oncle /quelque chose de plus positif avant VAld-el-Kébir, tfest-à-dire avant la grande fêle Courban-Betram. En effet, nous nous approchions de Tépoque où la grande fête allait avoir lieu.

Disons ce que c*est que la grande fête.

La grande fête a lieu à propos du pèlerinage au Djebel-Arafat. Elle est instituée en riionneur du sacrifice qui a lieu le i du mois de El-Hadj. Le mois de El-Hadj est le douzième mois de Tannée, notre mois de décembre. Faisons observer en passant que les mois musulmans sont lunaires, ce qui nous donne onze jours de différence. L'année musulmane n'est que de 354 jours dans les années ordinaires, et de 355 dans les années bissextiles.

A l'occasion de cette fête, — nous parlons ici de ce qui se fait à Abou-Arich, — à l'occasion de cette fêle, la prière du matin est d'abord annoncée par une salve d'artillerie. La veille, tous les minarets et l'intérieur de la mosquée ont été illuminés. A cette occasion, les

94 L'ARABIE HBURBUSE.

principaux habitants de la contrée arrivent, de toates les parties da principalat, avec des présents ponr le chérif . Nous avons dit ailleurs que ces présents sont toujours intéressés.

Nous avons un proverbe en France qui dit:

€ Donner un œuf pour recevoir un bœuf. »

Les Arabes disent :

« Donner une mouche pour recevoir un éléphant. »

Je crois que Favantage, comme comparaison, reste au proverbe arabe. Il est vrai que le proverbe français rime et que le proverbe arabe ne rime pas.

C*est le nouvel an des chrétiens. Supposez seulement qu'au lieu de commencer le i«' janvier, il commence* au 40 décembre.

Ce jour-là, comme à l'Aïd-el-Seghir, c'est-à-dire à la petite fête qui succède au mois de jeûne, l'aumône est obligatoire, ainsi que le sacrifice, pour tous ceux qui ont moyen de les faire. Le sacrifice est l'immolation que doit faire tout musulman riche d'un ou plusieurs moutons, d'un ou plusieurs chameaux.

Les chefs, à cette occasion, font à leurs inférieurs»

l'àràdie heureuse. 95

mais à leurs infémurs ayant use certaine influence» des eoTois d'animaux destinés à être immolés. Ainsi» à Toccasion de la fête dont je parle, FAïd-el-Kébir, le chérif m'envoya dix moutoas. II m avait envoyé quarante à son frère d'Hoeîda, le personnage le plus important après lui. Lui, pour son sacrifice per^ sonnai, ij;nmola quinze chameaux. Toute cette viande se distribue aux pauvres.

Quant aux cadeaux» ils se rendent en cadeaux.

Nous avons déjà dit quelle était, sous ce rapport, la libéralité non-seulement du chérif Hussein, mais encore de tous les chefs musulmans h propos des achats que j'avais été faire & Aden, et qui ne furent point la dixième partie de ce qu'il donna. Ces dons montent et descendent tous les étages de la société.

Revenons à la fête.

La prière une fois annoncée par l'artillerie, on serend dans la plaine que domine la citadelle du chérif. Là se réunissent, non-sieulement les habitants de la ville, mais encore ceux des montagnes et des tribus environnantes, vingt-cinq à trente mille hommes à

peu près (nous disons hommes parce qu'en effet il n'y a pas une femme], chacun dans ses plus magnifiques habits.

Le chérif et sa famille sont au centre. La domesticité, amantes, nègres, abyssins, eunuques, sont derrière lui.

Toute cette population rassemblée dans la. plaine se place sur deux files. Entre ces deux files est un espace assez grand pour que la seconde file puisse se prosterner.

Le muphti se tient h vingt pas à peu près de la première file, et, tourné vers la foule, qui est tournée, elle, du côté de la Mecque, il fait un sermon approprié à la circonstance. Après quoi, il chante en nazillant une invocation pour le sultan. Cela a lieu dans toutes les mosquées.

Cette invocation faite, la prière commence.

La prière achevée, on accompagne le chérif chez lui. Ce jour-là, il reçoit tout le monde, pauvre comme riche, inférieur comme supérieur. C'est alors, au fur et à mesure que l'on vient, qu'il distribue les cadeaux.

Les gens importants restent à dîner avec lui, ou, pour mieux dire, passent dans un appartement où un dîner permanent est sans cesse servi, sans cesse renouvelé. Le repas dure trois jours. Cela rappelle les grands repas de Rome.

Après la vfsite ciiez le chérif, viennent les visites entre particuliers, et voilà comment se passent les fêtes de l'Aïd-el-Kébir, qui durent pendant trois jours pour les riches^ pendant cinq jours pour les pauvres.

Les femmes, exclues de la fête des hommes, font la fête entre elles. Elles reçoivent et donnent leurs cadeaux, elles se traitent entre elles, font de la musique, dansent, s'enivrent avec de Topium et du hachich. C'est quelque chose qui rappelle les fameux mystères de la bonne déesse à Rome.

C'était donc avant cette fête que le jeune Abd'el- Mélek désirait avoir une réponse. A la première occasion, je ramenai le chérif sur ce sujet. Le chérif s'était concerté avec son frère et sa famille: il avait été décidé que le mariage était impossible. Le jeune

98 L^AKABIB HBURBUSE.

homme, de son côté, m'avait dit qu'il éprouverait de grandes difficukés du côté de la tribu.

En reœvant la réponse du cbérif, Abd'el-Mélek me remercia:

— n n'y a pas de ta faute,^e dit-il, je 1q sais.

— Eh bien ! lui demandai-je, que feras-tu?

— Je répouserai, ou j*y laisserai ma tête.

Et il sortit. Je le suivis des yeux. H était impossible de ne pas lire sur chacun de ses traits et dans chacun de ses mouvements cette fermeté qui indique une décision irrévocable.

Je m'attendis à tout. Cependant, je n'en parlai à personne, pas même à Yachya. Yachya était trop avant dans les confidences du chérif ; il n'eût pu lui cacher la détermination de son neveu, et reporter cette détermination à Hussein, c*eût été, au bout du compte, trahir le jeune homme.

Je laissai donc aller les choses.

Le jour de TAïd-el-Kébir arriva. Je remarquai avec étonnement qu'Abd'el-Mélek manquait à la prière. Le chérif le remarqua comme moi.

l'arabte heureuse. 99

— Où est ton fils? demanda le chérif à Abou- Taleb.

— Je ne sais pas, répondit celui-ci ; il était là tout à l'heure.

Le chérif fronça le sourcil. On rentra à la forteresse, chacun défila devant le chérif déposant ses présents. Abd*el-Mélek ne défila point avec les autres.

— Où est ton fils? demanda pour la seconde fois le chérif à son frère.

— Je ne sais pas, répondit de nouveau celui-ci. La matinée s*écoula, l'heure du dîner vint. Le

chérif traitait toute sa famille. Il regarda autour de lui avec un œil sévère, puis, pour la troisième fois^ il demanda à Abou-Taleb :

— Où est ton fils ?

Et, pour la troisième fois, celui-ci répondit :

— Je né sais pas.

Le chérif appela un eunuque et donna tout bas des ordres que personne n'entendit.

Vers sept heures, un Kobaïl arriva au grand galop, sauta en bas de son cheval, et,~profitant de la liberté

donnée à tout le monde de pénétrer, ce jour-là, jusqu'au chérif, il traversa les appartements et se présenta à la porte de la salie où Hussein prenait son repas. Il s'adressa justement à Teunuque qui venait de recevoir les ordres du chérif.

— J'ai, dit-il à l'eunuque, une nouvelle de la plus haute importance à communiquer au chérif Hussein.

— Dis-la-moi, répondit l'eunuque, et je la lui communiquerais

— C'est lui qu'elle intéresse, je ne puis donc la communiquer qu'à lui.

La réponse avait été faite rudement, les Kobaïls étant gens fort peu civilisés. L'eunuque hésitait à déranger son noiaître.

— Au reste, dit le Kobaïl, j'ai fait quinze lieues pour lui parler; refuse-t-il de me recevoir? je m'en vais. Il est chérif et moi^imple Kobaïl, mais je suis fils d'Adam comme lui.

— Attends, dit l'eunuque, je vais lui communiquer ton désir.

L'eunuque s'approcha de chérif Hussein et lui parla ba^ à l^o^eille.

— Fais entrer cet homme, dit le chérif.

On introduisit le Kobaïl.

Après le Salam-a-leïkum d'usage,

— Qui es-tu? demanda le chérif.

— Je suis Isal^ de la tribu de Kohlan.

— D'où viens-tu?

— De Sâad.

-^ Que veux-tu?

— Dois-je parler devant tous ou à toi seul?

— Parle devant tous, répondit le chérif.

— Je viens t'annoncer que ce matin, à l'heure de la prière, ton neveu a enlevé Quemar, fille d'Abou- Bekr, de la tribu des Bégam.

Tout le monde se leva. L'absence du jeune homme était expliquée. •

On se rendit au divan, on fit entrer le messager, et on lui demanda des détails.

Abd*el-Mélek, avec deux de ses nègres, était arrivé dans la nuit. Il s'était tenu à l'écart pour ne pas

éveiller les soupçons de la triba. Au point du jour, Quemar avait été au puits comme d'habitude ; là, elle avait trouvé un des nègres d'Abd'el-Mélek, qui lui avait demandé à se rafraîchir, et lui avait annoncé qu'Abd'el-Mélek était là pour l'enlever.

— C'est bien! avait-elle répondu. Dans une heure, je serai à rentrée de la tente.

Une heure après, Abd'el-Mélek, passait au grand galop dans le douar, tenant de la main droite son fusil tout armé. Puis, arrivé devant la tente, de la main gauche il avait soulevé Quemar comme il e<U fait d'un oiseau, l'avait posée sur le devant de sa selle, avait tiré son coup de fusil en manière de défi, et avait disparu dans le désert, c'est-à-dire à Test.

Personne ne savait ce qu'il était devenu. Seulement tout ce qui était resté d'hommes dans la tribu avait pris les armes et s'était mis à sa poursuite. Probablement les notables de la tribu demanderont-ils justice au chérif.

Voilà ce qu'avait à dire le Kobaïl Isak de Sftad.

Le chérif lui fit servir à dtner et lui donna une

L*AaABIE HEUREUSE. f03

bourse, en lui disant de ne partir qu'après l'avoir revu.

Le chérif nous retint seuls, Abou-^Taleb, Yachya et moi. Ce qui était un événement pour la famille ne devait pas troubler les fêtes. Il s'agissait de prendre une décision, voilà tout. Mais auparavant, il fallait savoir où s'était retiré Abd'el-el-Mélek; Il y avait deux choses graves à craindre et qui eussent fait de sa faute un crime. C'est qu'il se fût retiré dans TAssir ou à Sana, c'est-à-dire chez un des mortels ennemis de son oncle.

Tant qu'on ignorerait sa retraite, il était impossible de rien arrêter. On prit cependant un parti ; c'était d'envoyer des éclaireurs dans le Djebel-Orra, dans le Sahan, dans l'Abybda, dans TWadi-Nedjeran et jusqu'à Barrad, c'est-à-dire aux limites du pays de Djôf ou de Mareb.

Ces éclaireurs devaient aller aux renseignements et tâcher de savoir quelle direction pouvait avoir prise le jeune prince. Il était évident que plusieurs jours étaient nécessaires à ces recherches. Abou-Taleb

lOi l'akabie heuebusb.

se retira doublement consterné, on toat an moins affectant de Fétre.

A peine fut-il sorti, que le chérif, dans un moment d'expansion, nous demanda, à Yachya et à moi, si nous ne pensions pas que l'un ou l'autre de ses frères, Hammoud ou Abou-Taieb, fussent complices.

Je lui répondis que je croyais pouvoir affirmer le contraire.

Le cbérif me demanda sur quelle preuve reposait mon affirmation.

Je lui répondis :

— Sur une conviction toute personnelle.

— N'importe ! dit Chérif-Husseïn, un pressentiment me dit que les Anglais doivent être pour quelque chose là-dedans.

Chérif-Hussein voyait les Anglais partout. Cette fois encore, je le dissuadai.

— Quel intérêt, lui demandai-je, les Anglais peuvent-ils avoir ici?

— De me créer des embarras au moment où ils savent que je m'occupe d'eux.

Nous nous retirâmes à notre tour, lui sur ses craintes, moi sur ma certitude.

Pendant ce temps, la fête allait son train. On tirait des coups de fusil, on brûlait des feux d'artifice, on buvait, on mangeait; les aimées mimaient, les nègres dansaient.

Voulez-vous connaître une de ces danses, dont voici la liste : la dalloukka, la gyl, la lingui, la schekendéry, la bendaldh et la touzy ? ouvrez le Voyage au Dârfour du cheik Mohammed-Ebn-Omar-el-Tounsi, publié par les soins de M. Jomard, pages 227 et suivantes.

« Les filles se rangent en ligne sur différents points, et, en face de chaque ligne, se forme une ligne de jeunes gens.

» Viennent alors les femmes, qui, au bruit cadencé des tambourins, entament leurs chansons.

» Soudain toutes les lignes des filles se mettent en danse.

^» Elles s'avancent d'un pas lent et mesuré, en exé-* cutant des mouvements variés d'épaules, et en se ra-

massant sur elles-mêmes par de bizarres contorsions et inflexions du corps.

» Elles arrivent ainsi jusque contre le rang des jeunes garçons, de manière que chacune d*elles se trouve en face d'un jeune homme, nez à nez avec lui.

» Alors toutes ensemble, balançant et tournoyant la tête, font voltiger, chacune sur la figure de son danseur, les boucles de leurs cheveux, qui, à l'avance, ont été soigneusement parfumés et oints de graisses odorantes.

» Les danseurs, animés par ces sortes d'agacements, brandissent alors leurs lances en les élevant plusieurs fois presque horizontalement au-dessus des danseuses.

» Celles-ci ensuite se retournent pour regagner, toujours en dansant, leur place première.

» Mais aussitôt chaque jeune homme, • s'avançant du même mouvement de danse, suit ainsi sa belle jusqu'à l'endroit d'où la ligne féminine est partie d'abord." Ils s'y arrêtent, et les jeunes filles vont, en teculant et sans interrompre leur danse, reprendre la ligne où étaient primitivement les danseurs.

» Toutes les places ont ainsi été échangées mutuellement. ' ^ .

» S'il y a hors des lignes quelque jeune homme qu'une fille désire voir partager la danse et avoir pour vis-à-vis, cette fille sort de son rang, se dirige en dansant jusque vers l'heureux élu, et, arrivéevers lui, elle lui verse, en tournant et balançant la tête, sa chevelure sur le visage.

» A C3tte invitation amoureuse, le jeune homme pousse quelques exclamations de joie, brandit sa lance en l'air et suit sa danseuse.

» S'il ne se rendait pas à cette invitation, il serait regardé comme incivil, et blâmé par tous les autres.

^ De plus, cette manifestation de la part de la jeune fille impose au jeune homme l'obligation d'un repas de fête.

» Une fois que les deux lignes se sont substituées rune à l'autre, elles s'avancent face à face, toujours en dansant, chaque danseur étant vis-à-vis d'une danseuse. Les deux lignes se rapprochent et se rencontrent au milieu de l'espace qui les séparait ; cha-

108 L*ARABIE HEITREUSl.

que danseuse, de Domeani, par une sorte de f oarooiement de tèle. Dût jouer sa cheidore snr sa poitrine etsar le tisage de celai qoi se tronre derant elle ; et, i ce mooTenient, le danseor, encore nne fois, élère et brandit sa lance an dessus de la tête de sa danseuse, en poussant de grands cris de joie. »

Outre ces danses, il y a le grand amosement, Tamusement général, Tamusement national, Karagous.

Karagous, c'est le Polichinel arabe, c'est le Guignol de l'Orient. Il est en honneur depuis le Caucase jusqu'à la pointe du Zanguébar. C'est le Pasquin et le Marforio de Rome. Il peut tout dire. Non-seulement il peut tout dire, mais il peut tout faire. Pour Karagous, dans les pays les plus absolus, il n'y a pas de censure.

K.*ÀftABIE HEUREUSE. 40d

La Bruyère a dit :

€ Qaand oq veut changer, dans une république, c'est moins les choses que le temps qu'on considère. Vous pouvez ôter aujourd'hui à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges ; demain ne songez pas même & réformer ses enseignes. »

Cela semble écrit pour les musulmans.

Vous pouvez leur trancher la tète, les condamner aux galères, les bâtonner surjes reins et sous laplanle des pieds; ils remercieront le bourreau avant ou après le supplice. Mais ne leurriez point Karagous, ne touchez point à Karagous. Karagou? est le principal personnage d'une pièce improvisée qui varie selon le caprice de l'improvisateur et les circonstances dans lesquelles se trouve la contrée.

Notre Polichinelle, impudique, ivrogne, cj;niquc, mauvaise tète, battant tout le monde, même le comittissairet même sa femme, ce qui est, entre nous, une autorité bien autrement grave que celle du commissaire; notre Polichinelle a invariablement deux bosses, func devant, Taulre derriôre.

110 l'aBABIB HBUBBV8B.

Le Polichinelle napolitain , sans bosse, halnlié comme Pierrot, a invariablement nn masqae noir.

Karagous n*a pas de vêtement national, c'est un simple farceur venu au monde solus^ pauper et nudu$t qui revêt tous les costumes, même ceux de femmes. Si parmi tous ces costumes il y a une partie de costume qu*il affectionné, c'est le bonnet de dervidie. Seulement, il y ajoute un ornement de sa façon, des grelots, des sonnettes : sa pièce est toujours une pièce bouffonne et surtout satirique.

A Constantinople, il ridiculise le sultan ; à Alexandrie et au Caire, le pacha; dans les principautés et en Asie, les hospodars et les chérifs; il va sans dire que les hauts dignitaires ne sont pas non plus épargnés.

Les actes de la vie privée, eux-mêmes, sont mis à jour. Rappelez-vous ces soldats gaulois, romains et espagnols, qui chantaient derrière César, quj criaient aux maris de la porte Capëne et de la Yia-Sacra de cacher leurs femmes, et qui disaient sous le nez du triomphateur :

t*ARABI£ HEURES». 4ii

— César a vaincu tes Gaules, mais Nicomëde a vaincu César.

EbbienI Karagous regarde aussi profondément dans la vie des sultans, des pachas, des hospodars et deschérifs que les soldats antiques regardaient dans la vie du triomphateur. Ce qu'il y a de plus curieux^ c'est que Karagous raille non-seulement en paroles^ mais en actions.

Ainsi les actions que cet autre Caton le Censeur reproche aux autres, il les accomplit par manière de raillerie.

Karagous est presque toujours poète, de sorte que non-seulement il agit, mais il célèbre ses actions. Comme le coq, il chante ses victoires, aussitôt ses victoires remportées. On y voit des enlèvements déjeune fille qui rappellent la Galère-Capitane de Victor Hugo. Seulement on voit les suites de Tenlèvement dans toutes leurs phases. Ce sont toujours des chrétiennes qu'on enlève. Ce sont les Israélites que l'on bat.

Un des moyens comiques de Karagous est délivrer un ou plusieurs juifs à toutes sortes d'avanies. Quant

aux Grecs, ils sont chargés de la garde du sérail de Karagous.

Mais c'est aux Anglais qu*est réservé le dernier supplice. Karagous enlève un général anglais avec son grand^bapeau à plumes, ses épaulettes, son habit rouge, et sa femme. D^abord Karagous s'approprie la femme. Quant au mari, il le garde, comme César gardait Yercingetorix : pour son triomphe. La mylady est mise dans le harem de Karagous.

Quant au mari, ni son chapeau à plumes, ni ses épaulettes, ni son grand sabre, ne-le peuvent sauver.

C*est toute la littérature dramatique turque.

Je crois que nous n'avons point encore parlé des jongleurs.

Les jongleurs sont nègres ou Indiens. Ils se livrent à tous les tours que nous connaissons, et à d'autres encore que nous ne connaissons pas.

D'abord, mettons au premier rang les charmeurs de serpents. J'^ vu maintes fois par moi-même opérer les charmeurs de Serpents. Parmi les charmeurs, mettons au premier rang la secte religieuse des Aïsa"

l'arabib heurbusb. 443

ouas. Quand nous disons religieuse, nous entendons dire religieuse et politique,

Sidna-AïseTf patron des ôharmeurs de serpents, des mangeurs de scorpions, enfin des mangeurs de feu, — ne pas confondre avec Sidna-Aïcat qui est le nom que les mahométanç donnent à Jésus-Christ, — Sidna-Aiser vivait ihy a deux siècles environ. C'était un savant, un sage, un apdtre fuyant les villes et voyageant dans le ;désert de Sous. Il y fut suivi par une grande multitude. Cette multitude eut faim.

Comme Dieu ne faisait pas pleuvoir la manne , comme Tapdtre n'avait pas la faculté de multiplier les pains et les poissons, à ces cris de la multitude affamée : «

— Du pain 1 du pain!

n répondit, probablement avec plus d'impatience que de foi :

— Koûlsim.

— Mangez du poison.

La foule prit la réponse au pied de la lettre. On était dans la patrie des reptiles à la morsure mor-

H4 L*ARAlirE HEUREUSE.

teDe. La foule se jeta sar ces serpents >t[Ies déiora.

Les descendants de ceux qui ont suivi le saint aa désert, et qui, en le suivant, ont mangé impunément les reptiles veniméut, forment la terrible secte des Aîsaouas.

Nous disons terrible, car lorsqu'elle se répand dans les Tilles, conduite par son mukaddemy et qu'elle roule, pareille à une vague furieuse, au bruit de Vaynal et du tébelf c'est-à-dire de la musette et du tambourin, sa fureur va jusqu'à la frénésie, sa folie jusqu'au vertige. Elle se jette sur les animaux, qu'elle égorge, qu'elle déchire avec ses ongles, qu'elle mange crus et sanglants. A défaut d'animaux, si elle trouve un chrétien ou un juif, malheur au chrétien ou au juif !

Plus tard, les Aïsaouas se sont civilisés.

De ces processions terribles et souvent sanglantes, ils ont fait des soirées où Ton entre en payant, et où, moyennant un demi-boudjou, on leur voit lécher des pelles rouges, comme un enfant lèche le fond d'une assiette, et manger des scorpions comme un Havrais

l'arâbie heureuse. H5

mange des erevettes. Commei&f font-ils? quel est leur secret? qui leur donne cette puissance? C'est ce qu'aucun trattre n'a encore révélé, c'est ce qu'aucun savant n'a encore découv^. Le secret est aussi bien gardé que celui de la liquéfaction du sang de saint Janvier.

J'ai vu les charmeurs dé serpents. Je les ai fréquen* tés, j'ai observé leurs opérations, j'ai essuyé le sang de leurs idaies» et j'en Sruis encore à me demander comment le venin qui tue en deux minutes une poule, et &k cinq minutes un chien, est impuissant sur eux, tandis qu'il tue en un quart d'heure tout homme, quel qu'il soit.

Un jour, j'en aperçus quatre sur la piace d'El- Ezbekiêh, au Caire.

C'étaient des Âmazirgues du Maroc, et, parmi ces quatre, il y avait trois musiciens et un charmeur. J'entrai en conversation avec eux, en commençant par examiner leurs instruments de musique. C'étaient de longs roseaux en forme de flûtes, dans lesquels ils saufflaient, et dont ils tiraient des sons mélanco-

liques, qu'ils prolongeaient d'une façon assez hanno* nieuse.

Au bout de quelques instants, je demandai à Toir les serpents. Les Âïsaouas ne firent aucune difficulté à m'accorder cette demande. D*abord, lis élevèrent tous les quatre les mains comme s'ils tenaient an livre ouvert ; ils murmurèrent une prière adressée à Sidna-Âïser ; puis, Tinvocation finie, les musiciens prirent leur flûte et leur tambourin, et commencèrent leur concert. Le quatrième exécuta alors une danse frénétique qui avait quelque chose de celle des derviches tourneurs de Constantinople. H enfermait dans un cercle toujours plus rapproché un panier de jonc i*ecouvert d'une peau de chèvre.

Tout à coup il se baissa, plongea la main dans le panier et en tira un serpent.

Cétait un cohra capello! un horrible reptile qui est la terreur des Hollandais au Cap, et que, dans la. langue des Arabes, on appelle bnska.

Au moment où le serpent vit le jour, il s*enronla autour du bras nu du charmeur. Mais cdm-d, <

l'arabib hburbusb. 417

il eût fait d'nne anguille ou d'une couleuvie grise, contourna son corps vert et noir, et en entoura son * front comme d'une couronne d'Euménide. Le serpeut demeura autour du front du dompteur. Il y demeura comme contraint d'obéir à la volonté de cet homme, comme s'il n'avait pas le pouvoir de se dérouler. Le charmeur le prit sur son front et le posa à terre. Seulement alors le charme parut rompu.

Le buska, redevenu libre de ses mouvements, se dressa sur sa (jueue comme lorsqu'il se prépare à l'attaque ou à la défense. Il se mit à se balancer à -droite et à gauche, en obéissant à la mesure de l'air. Alors, sans s'occuper davantage de lui, l'enchanteur recommença ses cercles autour du panier, n y plongea deux fois encore son bras nu, et, à chaque fois, en retira un des plus venimeux serpents du désert.

C'étaient des lefdas.

n les déposa à terre près du serpent danseur. Mais eux, malgré la sollicitation de la musique, se tinrent enroulés. Us suivaient d'un œil morne, qui de temps en temps s'allumait pour lancer un éclair, les mouve*

448 LARÀBIE HEURE0SE.

ments du channeur. Dès que celui-ci se trouvait à leur portée, 3s s^élauçaient sur lui, essayant de mordre ses jambes nues. Lui leur donnait son haîck, dans lequel ils faisaient une prise. Puis, lorsqu'ils le lâchaient, on voyait le vêtement imprégné de poison.

Après les avoir ainsi excités pendant quelques minutes, TAisaoua saisit l'un d'eux par le cou. Toujours en dansant, il lui desserra les mâchoires avec une baguette. Le serpent fut forcé d'ouvrir la gueule, et l'on put voir suinter des crochets la bave venimeuse.

Alors, et quand les spectateurs eurent bien regardé TAïsaoua, il approcha le serpent de son bras. Celui-ci aussitôt mordit la chair, et Ton vit couler le sang. Le charmeur cependant continuait de danser. Mais ses traits, et la mesure même de la musique indiquaient la douleur atroce qu'il ressentait:

H parut entrer alors en convulsions, et, pendant ces convulsions, il appela trois fois :

— Sidna-Aïsér ! Sîdna-Aîser I Sidna-Aïser f

Il arracha; à la troisième invocation, la tête du ser-

socant SOI. CMhaBOB îe

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420 l'aEABIE RBURBU8B»'

tout en tbumant, ^ t dont ils apjdiqiieni le sqc à la blessure, en ayant l'air de la mordre et de la soeer*.

Aîoufôns une particularité assez étrange.

C'est que ces Aïsaouas sont partagés ea fradions animales.

n y a la fraction des lions, la fraction des panthères, la fraction des chameaux, la fraction dies chiens, la fraction des chats^ la fractipn des moutoiis^ la fraction des porcs, etc. etc. ^

Ces fractions sont une espèce d'éch^e maçonnique : le lion est la fraction fat plus élevée; le pore est la fraction la plus basse.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que chaque fhictioift est obligée, non-seulement d'imiter, autant que oda est dans la nature humaine, les gestes et le langage de l'animal auquel elle appartient, maiè encore de se nourrir, ostensiblement du moins, de sa nooniinre.

Ainsi, les lions et les panthères rugissent et mangent de la viande crue. Les chameaux brament et mangent des feuilles de cactus. Les chiens aboient et mangent la nourriture de l'homme. Les chats mîanlent et

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