NOTICE BIOGRAPHIQUE
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DON EPiGILLA.
JL/on Alonzo de Ercilla y çuniga, naquit Yers l'an i555 au château de Bermeo, ancien séjour de ses ancêtres, et situé en Castille. Son père Garcias de Ercilla, Chevalier de Santiago, était un des plus savans jurisconsultes de de son temps, et on le surnommait le Subtil Espagnol, Don Alonzo fut placé à la Cour dès son enfance, et obtint de bonne heure le titre de Gentilhomme de la Chambre de Charle-qlint. Il avait été élevé dans la maison et près de Philippe II , qui le fit Chevalier de~ ^Santiago. Il accompagna ce Prince à la bataille de Saint-Quentin. Alonzo, entraîné par sa passion pour les voyages, parcourut ensuite une grande partie de l'Europe ; il se trouvait à Londres , lorsqu'il apprit la révolte des peuples du Chili. Il obtin.t de Philippe II la permission d'aller en Amérique, combattre les rebelles, et il s'embarqua pour le Chili, ayecDonAiderete, nommé Gouverneur de cette contrée, mais qui mourut dans la traversée à ïabago. Don Alonzo poursuivit sa route, et vint se réunir, à Lima, au fils du Marquis de Canetes, Yice-Roi du Pérou, qui passait au Chili avec une puissante Armée. Don Ercilla fit cette campagne pénible et périlleuse, dont le seul résulta!;,
comme l'observe Voltaire , fut de conquérir des rochers,, et de réduire quelques contrées incultes sous l'obéissance du Roi d'Espagne. Le peuple du canton d'Arauco avait, le premier, donné le signal de la révolte; c'est de là que le Poëme a pris le nom d'Araucana. Don Alonzo le composa au milieu des montagnes du Chili et l'écrivit, faute de papier , sur de petits morceaux de cuir. A l'âge de trente ans, il en avait achevé la première partie; il retourna, alors, en Espagne, et reprit son service de Gentilhomme près de Philippe II. C'est à Madrid qu'il termina son Poëme, qui ne fut cependant imprimé, pour la première fois, qu'en iS??. L'Araucana eut depuis cette époque un grand nombre d'éditions. Celle dont je me suis servi pour cette traduction est de 1733. Don Ercilla. mourut à Madrid vers l'an i6o3.
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Ayant d'entreprendre la traduction de ce Poëme , je me suis souvent étonné de ce qu'il était presque inconnu e# Europe. Les étrangers ont dédaigné de le transporter dans leurs langues, et les Espagnols sont, à-peu-près, les seuls qui admirent les chants de leur compatriote. L'Araicana a été l'objet des plus beaux éloges, et , à la tête de ses partisans , il faut mettre le célèbre Cervantes : si nous nous en rapportons à eux , ce Poëme va de pair avec l'Iliade , et laisse bien loin derrière lui le Tasse et le Camoëns ; la Henriade lui a été, aussi, comparée, et Voltaire s'est trouvé fort au dessous de Box Ercilla. Malgré ces louanges emphatiques et faites pour piquer l'amour propre des étrangers, personne, que je sache, ne s'est encore donné la peine d'examiner jusqu'à quel point les Espagnols sont en droit de placer
leur poëte épique au sommet de Parnasse ; sans leur accorder gain de cause , on ne leur a pas contesté le mérite «le leur chef-d'œuvre , et l'on n'a pas même daigné le lire. A l'exception d'une traduction italienne, et de Haiiay s qui a fait passer en Anglais les principaJ.es beautés de I'Araucanà, ce poëme n'est encore connu que de nom en Europe, et surtout en F^aice. Voltaire, seul, dans sa poétique, lui a consacré quelques lignes ; il nous indique , à la fin de cette courte analyse , les motifs d'une indifférence , qui , au premier abord ; paraît extraordinaire. « Il est vrai, dit Voltaire, que, si » Alonzo est, dans un seul endroit, supérieur » à Homère, il est , dans tout le reste, au
» dessous du moindre des poètes Il y a,
» sans doute , beaucoup de feu dans ses batailles , » mais nulle invention, nul plan, point de variété » dans les descriptions , point d'unité dans le » dessein. Ce poëme est plus sauvage que les
» nations qui en font le sujet Ce n'est pas5
» d'ailleurs, un médiocre défaut de son poëme » d'être composé de . trente-six chants , très- » longs. On peut supposer, avec raison, qu'un ? auteur qui ne sait ou qui ne peut s'arrêter, » n'est pas propre à fournir une telle carrière, s
Cet arrêt est sévère : examinons jusqu'à quel point il doit nous servir de règle ; l'autorité imposante de Voltaire a probablement opéré une grande inSiiençe sur les destinées de I'Àraucana. Qu'il me so't permis cependant d'observer que l'opinion d'une Nation spirituelle , et rivale heureuse de la nôtre en certains genres, méritait plus d'égards. Les paroles et les sentences d'un des maîtres de l'art sont d'un grand poids sans doute ; mais il serai: aussi injuste que dangereux d'introduire ces règles despotiques dans la république des lettres , car le progrès et le perfectionnement des lumières dépendraient, souvent, des passions et des erreurs qui égarent les plus beaux génies comme le commun des hommes. Les Espagnols n'ont pas apprécié nos chefs-d'œuvre ou les ouvrages que nous admirons, sur la simple autorité de décisions magistrales ; ils ont prononcé- sur l'examen de nos titres dont la langue Castillane a reproduit le texte ; ce serait donc méconnaître les convenances, et manquer à une juste réciprocité, que de condamner au mépris et à l'obscurité, sans examen et sur le seul témoignage de notre compatriote, un poëme qui jouit de l'estime d'un peuple éclairé. La littérature française est trop riche de son propre fonds pour craindre d'être
juste, et elle exerce trop d'influence sur le reste du monde , pour supporter quelques lacunes. L'Aralcana, à raison du rang qu'il occupe par-delà les Pyrénées; doit nécessairement trouver place dans notre langue ; en l'y transportant nous remplissons un vide qui rendait notre système littéraire incomplet, et nous nous acquittons envers les Espagnols d'un devoir que je mettrais presque au nombre des procédés du droit des gens , puisque cette méthode nous donne le seul titre réel pour apprécier le goût et les prétentions de nos voisjns. A présent que nous avons les pièces du procès sous les yeux, il nous est permis d'asseoir notre jugement sans crainte d'être taxés de préventions ; et c'est en toute connaissance de cause que nous allons essayer , pour la première fois , d'établir la vérité sur cet objet litigieux.
Le plus grand défaut d'ERCiLLA , celui qui a sans doute rebuté tous, ceux qui ont entrepris de le traduire , est son effroyable prolixité. Trente-sept chants, car Voltaire s'est trompé sur cet article, qui forment plus de trente mille vers , un style rarement élevé , des batailles interminables , des redites , des écarts sans fin et presque point d'épisodes propres à reposer l'esprit et à produire une agréable diversion, telle est la carrière
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qui s'ouvre devant un traducteur de I'Araucana. Ce premier coup d'oeil, il faut l'avouer, n'est pas flatteur. Mais, en examinant ce poème avec plus d'attention , je n'ai pas tardé à y découvrir des beautés éparses , il est vrai dans un plan informe , mais qui n'en sont pas moins aussi sublimes que neuves, et je me suis convaincu que, si je parvenais à élaguer les nombreux défauts de cette bizarre épopée , je pourrais ajouter quelque chose à nos richesses littéraires. Si j'ai rempli ce but , je ne regretterai pas la tâche laborieuse que je me suis imposée. Malgré la prodigieuse étendue de ce poëme , une traduction pure et simple aurait été un travail agréable et facile, en comparaison des soins et des peines qu'il m'a fallu prendre pour rassembler toutes les parties de ce plan incohérent et mal conçu ; pour retrancher tout ce qui est surabondant et de mauvais goût ; lier et assortir tous ces matériaux diffus, et donner à l'action une marche intéressante et rapide. Je n'ai pas cru devoir essayer de donner à mon style la hauteur et le vernis poétiques ; car on aurait pu m'accuser , avec quelque raison , d'avoir fait disparaître l'œuvre d'ERCiLLV sous mon travail. Je me suis fait au contraire la loi de suivre mon auteur pas à pas ; je ne me permets que ra-
rement d'y ajouter; je supprime ou je réunis les ornemens et les diverses parties de ce plan gigantesque et sans proportions. Lorsque le s'yle cTErcilla est élevé, je tâche de l'égaler; et lorsqu'il est bas et commun, je me contente d'être clair et décent. Le texte est presque toujours obscur et souvent incorrect dans l'acception grammaticale. J'ai été, sous ce rapport, abandonné à mes propres forces; car Ercilla n'a point eu de commentateurs que je connaisse, et je n'ai jamais pu ne procurer la seule traduction Italienne qui a été faite , m'at-on dit, de son poëme. D'autres motifs que ceux que je viens d'énoncer et dont le public, j'ose l'espérer, me saura gré , m'ont aussi déterminé à tirer Ercilla de son obscurité.
L'Araucana, môme comme poëme et malgré ses nombreux défauts, a un mérite essentiel : si, d'après le précepte d'Horace, la poésie est une peinture , c'est-à-dire , si elle doit reveiller dans notre esprit l'image et l'idée du sujet qu'elle traite , Ercilla a été un grand peintre Ou plutôt a été assez heureux pour s'exercer sur un sujet trèspittoresque. Il avait à décrire une nature brute, il devait nous présenter l'homme encore barbare et errant sur une terre sauvage, où l'Agriculture, les Arts et une Religion bienfaisante n'avaient point
encore adouci l'aspérité des sites et la férocité des mœurs. Son sujet embrassait les usages, les passions et les exploits de peuplades grossières, chez lesquelles la superstition et l'amour fougueux de la liberté produisent des effets extra* ordinaires. Ercïllâ s'est identifié avec l'action et le lieu de son épopée. On voit qu'il peint d'après nature , soit qu'il décrive les sites , soit qu'il rapporte les orageuses délibérations du Sénat ou les batailles des peuples du Chili ; on croit entendre et voir combattre ces hommes qui, étrangers à notre civilisation et à notre point d'honneur , se livrent, sans frein comme sans crainte, à la violence de leurs passions et à la férocité de leur courage. 11 est vrai que le poëte Espagnol ne sait point embellir ni varier ses tableaux , c'est toujours la même teinte , la même crudité de détails , et il ignore ce précepte de l'art :
Il n'est point de serpent ni de monstre odieux, Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.
Ercilla parle de ce qu'il a vu lui-même ; fortement pénétré des scènes quise sontpassées sous ses yeux , il les raconte simplement et sans nous faire grâce des moindres accessoires. Ces événemens, les principaux acteurs et le lieu de la scène , sont assez extraordinaires par eux-mêmes pour frapper
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vivement l'imagination , et lui donner l'idée d'un genre de sublime encore inconnu. C'est peut-être la première fois que le sujet d'un poème en a fait , seul , le mérite et le succès , sans avoir aucune obligation au poète qui Fa traité. Si Ercillà n'a point su tirer parti d'un fonds aussi riche , il faut avouer qu'il ne l'a point affaibli ; il nous l'expose en historien exact, sans chercher à relever l'intérêt de sa narration par la beauté de l'expression ou la combinaison d'un plan. Du moment où il veut être poète , et cela lui arrive quelques fois, ses périphrases pédantesques, ses ornemens de mauvais goût, détruisent l'illusion, et provoquent l'impatience.
J'ai pensé que le spectacle, aussi curieux que nouveau de l'héroïsme d'un peuple barbare, de sa vie privée , des ressorts et de la marche de son gouvernement, devait inspirer un haut degré d'intérêt. Entourés des élémens d'un ordre social très-perfectionné , nous aimons à nous reporter sur l'enfance des Nations , et à y découvrir un des premiers anneaux de cette chaîne uniforme que les peuples parcourent et que nous avons parcourue nous-mêmes pour parvenir de la barbarie jusqu'à la civilisation. La découverte del'Amérique est assez récente % les lettres étaient assez
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cultivées au moment où ce nouveau monde fut connu à l'Europe, pour que l'esprit philosophique puisse apprendre, à ia première vue et sans recourir à l'histoire ténébreuse des siècles primitifs, ce qu'est l'homme au sortir des mains de la Nature; comment et pourquoi il se réunit en corps de nations , et par quelle gradation et de quelle manière la religion , la nécessité et les lois lui donnent des mœurs, des arts et une existence politique. Ce contraste, assez piquant, de l'homme sauvage et de l'homme civilisé existe pour chacun de nous , en lisant l'histoire des peuples d'Amérique ; mais cette opposition est toujours en action dans le poème de Dox Ercilla. ïl nous offre, d'un côté, les Espagnols conquérant avec le fer et les arts de l'Europe ; et de l'autre, les naturels défendant leur territoire et leur liberté avec une tactique et des armes grossières , et opposant à la politique astucieuse de leurs ennemis les ressources d'une administration et d'un gouvernement encore informes et sauvages. Un roman , aussi bien conduit qu'on peut le supposer, n'eut pas produit la même impression sur nos esprits ; il aurait pu nous donner une image vraie des mœurs d'un peuple, mais il n'eut pas inspiré cet intérêt réel que l'on prend à la vérité. La philosophie ne
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pourrait pas, d'ailleurs, établir sur une fiction des bases fixes et certaines , pour observer la marche de l'esprit humain. Elle courait le risque de s'identifier avec l'imagination du poète , et d'errer, avec lui, dans la région des conjectures et des chimères. Le poëme de Don ërcilla est, sous ce rapport, beaucoup plus intéressant, aux yeux de l'observateur, que les poésies attribuées à Ossian et les Incas de Marmontel. L'emphase qui règne dans ce dernier ouvrage , la physionomie Européenne, j'oserai même dire Parisienne r que l'Auteur a donnée à tous ses personnages , défaut qui était assez celui de presque tous les romanciers du dernier siècle ; cette disparate continuelle que l'on remarque entre le lieu de la scène et le ton des acteurs , affaiblit étrangement la peinture des mœurs locales ; elle est cause que l'histoire des ïncas de Marmontel peut , en beaucoup d'endroits , plaire à l'esprit , mais aussi lui donner des notions fausses ou très-vagues. Ercilla, sans s$ livrer à son imagination, ni sacrifier aux grâces , est en revanche exact et vrai. Il a saisi la nature sur le fait, il la livre, sans ornemens, à nos méditations, et nous pouvons établir, sur ses récits et sur ses tableaux , des inductions et des conséquences positives.
Une autre considération m'a encore porté à entreprendre cette traduction. Nous ne sommes pas habitués, en lisant les historiens qui ont traité la découverte de l'Amérique , à contempler le patriotisme et la liberté luttant avec succès contre les armes, l'avarice et la cruauté des conquérans du nouveau monde. Qui de nous , en parcourant les annales sanglantes de cette conquête , n'a pas gémi en voyant sans cesse quelques poignées d'aventuriers, altérés de la soif de l'or et du sang, exterminer des peuples nombreux ou les assujetir au moyen de ces armes à feu , qui répandaient l'épouvante et la»mort parmi les Américains? L'hor^ reur et l'indignation dont nous sommes pénétrés au récit des atrocités , exercées par les Espagnols contre un peuple faible et sans défense, nous ont fait regretter souvent que ces mêmes peuples, égorgés comme de vils troupeaux , n'ayent pas eu assez d'énergie pour repousser l'agression la plus injuste dont l'histoire ait conservé le souvenir : conquête odieuse et à jamais déshonorée par les passions et les forfaits de ceux qui l'ont entreprise. Avec quelle satisfaction ne verrions-nous pas les Cortez ; les Pizzares ., les Aima grès, ces illustres scélérats , noircis de crimes et gorgés d'or , subir , avec leurs complices, la honte d'une défaite sous
les bras désespérés de ces mêmes hommes que peu de temps avant ils exterminaient en masse, ou ensevelissaient vivans dans les mines ! La tyrannie dont ces farouches conquérans s'étaient rendus coupables aurait mérité ce châtiment, et nous désirons en rencontrer des exemples dans les fastes de cette époque. Mais fidèle à la vérité , l'histoire ne peut nous offrir ces exemples de justice. Les Péruviens et les Mexicains, leurs lois, leurs princes , tout est moissonné par le fer des Espagnols ; que dis-je , les succès les plus prompts , les plus aisés mettent sous leur joug deux Empires immenses, la fortune leur aplanit.toutes les routes de la victoire ; elle semble se plaire à déjouer les efforts et les combinaisons que les victimes osent tenter, à diverses reprises, pour se dérober à la rage de leurs bourreaux. Triomphe désespérant de l'injustice sur l'innocence ! source féconde de réflexions qui, toutes, flétrissent lame en les reportant sur les prospérités du crime , et qui éveillent en nous un sentiment inexplicable , mais fâcheux !
Cette énergie du désespoir d'un peuple écrasé par la tyrannie , la punition des oppresseurs , nous les trouvons enfin dans I'Araucana. Pour la première fois, dans les annales de l'Amérique,
1* avarice et la cruauté des vainqueurs reçoivent des châtimens exemplaires et terribles. Un peuple, après avoir vaillament défendu sa liberté, succombe enfin ; bientôt les vexations l'accablent, l'esclavage le plus dur remplace son indépendance , mais n'avilit point son caractère. Les fureurs , les honteux excès de ses tyrans reveillent son enthousiasme pour la liberté ; il ose à son tour leur déclarer une guerre à outrance et, sans antre soutien que son désespoir et son patriotisme , il ne craint point , avec de faibles massues , des pierres et des lances de bois , d'affronter les canons , la cavalerie et les redoutables forteresses de ses oppresseurs. Les plus brilians succès couronnent son audace ; les escadrons espagnols sont vaincus et dispersés par ces hommes qui , à pied , à moitié nuds , se précipitent sur la bouche des canons ou sur des remparts vomissant la mitraille et la mort ; ils s'en rendent maîtres, et livrent aux flammes ces villes florissantes, ces édifices somptueux, que d'heureux aventuriers avaient élevés au sein d'une contrée riche et populeuse , et dans laquelle ils ne voyaient plus que des esclaves craintifs et soumis. Tel est encore le spectacle que nous ^fifre I'Araucana; et il estfi sans doute, aussi in-
téressant que neuf dans l'histoire de la conquête du nouveau monde. Don Ercilla nous le décrit comme témoin oculaire; il n'a pas prétendu ni l'exagérer ni l'embellir. Son impartialité est même remarquable, et nous le voyons témoigner, en plus d'un endroit, combien il était indigné des excès de ses compatriotes.
Tous ces motifs m'ont donné lieu de croire que I'Araucana était digne de fixer l'attention, et qu'il convenait de le produire en France. Je commençai donc ce travail dans la persuasion qu'il devait être bien accueilli, mais je ne tardai pas à m 'apercevoir que ce poëme, publié dans toute sa longueur et avec toutes ses disparates, ne serait point lisible et que , dans cette occasion , comme dans beaucoup d'autres, la forme anéantirait le fond. Il a donc fallu que je m'affranchisse du joug que doivent s'imposer tous les traducteurs , et que je m'attachasse à l'ensemble du texte , bien plus qu'à le traduire en entier et littéralement. J'ai usé largement, je l'avoue, du privilège des abréviateurs, mais je n'ai rien omis d'essentiel : on pourra m 'accuser, dune hardiesse bien étrange, mais à moins de s'en rendre coupable , je pense qu'il était impossible de donner à Don Ercilla une place dans notre littérature. Ces scrupules eussent pri-
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vé notre langue d'un poëme vraiment original et d'un épisode admirable de l'histoire de l'Amérique. Cette considération m'excuse. Du reste les Espagnols, plus patients ou plus méditatifs que nous , sans doute -, n'ont jamais été effrayés de la prolixité de leur poëte épique. Les éditions de I'Araucanà se sont multipliées en Espagne ; l'amour propre de la nation en général, et la vanité d'un grand nombre de familles , dont les noms sont cités dans cette épopée, expliquent, en partie, ce phénomène. L'àraucana a môme été continuée par un certain Don Diego de Santestevan : ce poëte, qui a dû être le plus intrépide lecteur de son temps, ne trouvant pas le poëme d'ERCiLLA assez long , lui a donné , sous le même titre , une suite en trente-trois chants, formant environ trente-cinq mille vers, <mi ont été imprimés et dédiés à Philippe V : cette énorme continuation a eu trois éditions. On voit que l'Espagne a possédé comme nous ses la Calprenède et ses Scudéri , et qu'ils y ont obtenu des syccès semblables.
Tandis que l'Espagne étendait au loin son Empire et ses conquêtes , et que ses poëtes essayaient en même-temps de cueillir les lauriers du Parnsase, le Portugal, qui l'avait précédé dans la carrière des découvertes , lui disputait aussi les palmes
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poétiques. Louis de Camoëns avait produit la Lusiade. C'est le premier poème épique qui ait été composé parmi les nations modernes. Camoëns le commença en 1 553 et le publia en 1572. Cette brillante épopée , consacrée aux exploits d'un peuple spirituel et enthousiaste , parut dans ie temps où elle devait faire le plus de sensation. Les armes du Portugal triomphaient en Asie , et lui soumettaient des royaumes florissans ; ces conquêtes étaient bien autrement importantes et plus flatteuses que celles des Espagnols dans les déserts de l'Amérique. Don Sébastien régnait à Lisbonne. Ce Prince généreux, galant et guerrier, avait réuni à sa Cour les plaisirs, la gloire et les arts. Son caractère chevaleresque , le charme de ses manières, ses projets ambitieux, mais empreints d'une grandei^li sublime, l'avaient rendu l'idole d'une nation avide de renommée, et qui s'élançait avec énergie vers la gloire. Don Sébastien, avec les inclinations de François I.el, aurait peut-être été pour «sa Patrie ce que Louis XIV fut pour la France , si les fausses conceptions de deux Ministres inhabiles n'avaient quelquefois corrompu ses bonnes intentions, (1) et si une
( 1 ) Le P. Louis Gonsalve de Camara, son confesseur et Martin Gonsalve de C amarra, premier Ministre,
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catastrophe, que le Portugal a déploré long-temps, ne l'avait enlevé , de bonne heure , aux espérances de son peuple. La politesse et la galanterie qui régnaient à la Cour de Lisbonne , et dont l'influence s'étendait sur le reste de la nation, formaient un contraste frappant avec la contrainte, l'air morne et avili de la Cour de Madrid. Le sombre , l'égoïste Philippe II était sur le trône ; tout avait pris autour de lui les tristes livrées du despotisme. Au lieu de cette loyauté , de cette aimable aisance qui environnaient Don Sébastien, on n'apercevait, auprès du Tibère de la Castille, que des courtisans timides et courbés devant un maître atrabilaire et impérieux. Les combinaisons d'une politique machiavélique absorbaient toute l'attention du despote, tandis que l'avarice , l'intrigue , le fanatisme et l'ambition agitaient sa lugubre Cour. Les productions du génie devaient donc causer des sensations diverses à Lisbonne et à Madrid. En Espagne, on attendait pour applaudir l'approbation du maître ; il ne l'accordait que par caprice ou par calcul , mais une fois donnée, elle devenait une loi d'Etat et conduisait, presque toujours, aux honneurs et à la fortune , le poëte assez heureux pour l'obtenir. Il arrivait quelquefois, pourtant, que le tyran,
aussi avare que jaloux d'exercer son autorité sans conditions, croyait sa politique intéressée à ordonner le succès d'un ouvrage , mais ne se croyait pas obligé d'en récompenser l'auteur. Ercilla en fournit l'exemple. Philippe II, satisfait des éloges qui lui sont prodigués dans I'Araucana , mais secrètement indigné peut-être, des sentimens généreux et philosophiques que le poète manifeste en plusieurs endroits, voulut mettre en vogue un poëme, capable d'exalter l'ambition des conquêtes et des découvertes , mais il en dédaigna l'auteur. On remarque, en effet, que Don ERCiLia vécut dans la disgrâce de Philippe II , et serait mort probablement dans l'indigence comme Michel Cervantes et Camoëns, s'il n'eut été riche de son patrimoine. Cette conformité de fortune entre Ercilla et Camoëns doit paraître extraordinaire , en raison des caractères bien opposés de Philippe II et de Don Sébastien ; mais ce qui était un vice radical en Espagne , ne fut en Portugal qu'un inconvénient accidentel, et qui, probablement, n'aurait été que passager, si Don Sébastien eut vécu plus long-temps. A Lisbonne , le goût éclairé de la nation, l'indépendance dont elle jouissait, décernaient au mérite un triomphe d'autant plus flatteur , qu'il était libre. L'opinion publique
désignait, sans crainte au gouvernement , les hommes dignes de bienfaits et de récompenses : cette salutaire influence manquait rarement son effet; mais , par une inconcevable fatalité , elle ne produisit que peu de chose , ou presque rien ■ en faveur de Camoëns. Le Roi irrité de quelques étourderies de ce poète , et trompé par son ministre qui, par ses perfides conseils, consomma la perte du Portugal , en portant le Ptoi à cette funeste expédition dans laquelle il perdit la vie , Don Sébastien , dis-je , égaré par tant de préventions , méconnut le mérite de Camoëns, et se montra injuste envers le plus grand homme de sa nation. Il ne put cependant résister tout-à-fait à l'opinion publique, et il accorda à Camoëns des secours trop modiques pour soulager la misère du poëte. Je ne puis m 'empêcher de relever ici une erreur de Laharpe, et d'y placer une observation que je dois à la bienveillance de M. Pelissier ; elle est d'autant plus essentielle que, de tous les genres ' historiques , la biographie est celui où les erreurs se perpétuent le plus communément, par l'habitude que les compilateurs ont de se copier les uns les autres. » De retour à Lisbonne, dit Laharpe, » Camoëns trouva sur le trône Don Sébastien » qui , sensible aux talens , comme tous les Prin-
» ces nés pour la gloire , l'accueillit avec les plus » grandes marques d'honneur , et lui donna une 7> pension de i5,ooo Reys^ à condition qu'il ne » quitterait plus la Cour; c'était mettre bien de » ia grâce dans un bienfait, et c'est ainsi qu'il » est facile aux Princes d'ajouter un prix inesti- » mable à tous les dons qu'ils accordent. » La méprise de Laharpe , ou plutôt des biographes qu'il a copiés , vient de ce qu'ils ont mal traduit dans le texte Portugais le mot Carte. On lit en effet com Obrigacâo de residencia na Corte. Ils ont rendu le mot Corte par celui de Cour, au lieu que ? dans cette occasion , il signifie évidemment capitale > ville ou la Cour réside. Qu'on juge donc quelle était la grâce attachée à la faible pension accordée à Camoëns. (i) Il était en quelque sorte aux arrêts dans Lisbonne. M. de Souza fait peser sur les deux favoris, que nous avons déjà cités, l'odieux des injustices dont le poëte fut victime. Il les accuse aussi du désastre irréparable de la malheureuse expédition d'Afrique , qui entraîna la mort de Don Sébastien et la ruine du Portugal. Il paraît même que , dès le temps où l'on s'occupa de cette fatale invasion, la modique pension de
|i) 45o francs ée notre monnaie*
€amoëns cessa de lui être payée. La catastrophe de Don Sébastien plongea le Portugal dans de grands désordres, et livra ce royaume à l'ambition et à la tyrannie de Philippe II. Dès lors , Camoëns fut oublié : il vécut quelque temps encore dans la misère et mourut dans un hôpital. Plusieurs villes se disputent aujourd'hui l'honneur de l'avoir vu naître. (1) Le chagrin, qu^jl ressentit de la mort du Roi et des malheurs que cet événement attira sur son pays , avança, dit-on, le terme de ses jours. Ce sentiment patriotique, supérieur à toutes les injustices, à tous les intérêts personnels, prouve que le génie s'alliait, dans l'ame de ce grand homme , à toutes les vertus des héros.
Le sort du Camoëns, qui eut été un événement très-naturel en Espagne, ne forme qu'une exception en Portugal. La force irrésistible des choses
(1) Sa détresse était si grande, sur la fin de ses jours, qu'un malheureux, dont l'histoire aurait dû conserver et honorer le nom, s'étant attaché à son sort, allait mendier dans les rues de Lisbonne, et rapportait le soir à Camoëns le produit de la charité publique. Ce grand poëte était alors infirme; il avait reçu plusieurs blessures et perdu un œil en combattant pour sa Patrie. Son poëme avait obtenu plusieurs éditions, mais il parait que les libraires ne furent pas plus justes à son égard que les ministres.
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et le caractère national auraient fini par trîoftw pher promptement de l'obstination de quelques courtisans aveugles ^ et si Don Sébastien eut vécu plus long-temps, les lettres, florissant en Portugal à l'ombre de la liberté, auraient jeté sur ce royaume un grand éclat. Les Portugais soumis , après la mort de Don Sebastien, au sceptre de fer de Philippe , furent arrêtés dans la carrière du génie, à ce moment, peut-être unique et accordé à chaque Nation, pour acquérir tous les genres d'illustration. II est probable que ce n'est pas impunément que l'on réprime chez Un peuple l'essor de l'esprit humain , lorsque le temps est venu de le laisser développer ; cette occasion souvent ne se retrouve plus. Chaque nation doit briller successivement par ses facultés intellectuelles et s'interpose à la place de celle qui a abandonné son tour. Le Portugal semblerait être une preuve de cette régularité dans la marche des lumières. A n'examiner que le cours des choses, la politique de la Cour de Lisbonne, sous Don Sébastien , devait produire les plus heureux effets , tandis que le système de Philippe , s'il eut été constamment suivi , aurait fait occupera l'Espagne un rang très-inférieur parmi les nations éclairées. Ce despotisme était très-favorable à la médiocrité
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toujours intrigante et envieuse , il devenait funeste au vrai talent et l'empêchait même de naître ; aussi n'a-t-il tenu à rien que, plus tard, le génie de Michel Cervantes n'ait été étouffé dès son début. Qu'il me soit permis de terminer cette partie de mon paralfèle par le tableau aussi vrai que bien senti , où l'illustre auteur de Don Quichotte nous offre une imaçe de l'influence et des effets de l'absurde despotisme de la Cour, sur le Parnasse espagnol. Je veux parler de cette ingénieuse fiction , dans laquelle Cervantes fait convoquer par le dieu des vers , en assemblée générale , tous les poëtes du temps. Les écrivains distingués ou médiocres , et auxquels une faveur aveugle et sans goût prodigue les dons de la fortune et de la célébrité , arrivent avec une suite brillante et occupent toutes les places ; il n'en reste plus pour le pauvre Cervantes qui , mal en Cour et par conséquent peu estimé, se rend à pied et tout seul au lieu de l'assemblée. Il cherche un siège , un coin pour prendre séance , ou plutôt pour se eacher , mais il n'y en a plus ; ils sont déjà tous remplis par ses heureux rivaux; enfin il prend le parti de s'asseoir par terre. îî voudrait y étendre un manteau , afin de rendre cet humble siège plus décent et plus commode , mais hélas son indi-
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gence le prive même de cette faible ressource , le pauvre Cervantes n'a pas de manteau î
En Espagne , le Roi permit à ses sujets de lire et d'admirer I'Àraucana ; la Lusiade n'eut , en Portugal , d'autres recommandations que son propre mérite. Ces deux poèmes produisirent respectivement , dans ces deux pays , une égale sensation , et cela devait être. L'un et l'autre célébraient des événemens récens et gloïfeux à la nation. L'intérêt excité par la découverte des Indes et de l'Amérique , existait encore dans toute sa force. Camoëns et Ercilla avaient parcouru les lieux célèbres, théâtre de l'action de leurs poèmes. Tous deux avaient vu et combattu les peuples dont ils chantaient la résistance et la défaite. Poètes, navigateurs et guerriers, ils avaient, l'un et l'autre, pris sur le champ de bataille, ou au milieu des tempêtes de l'Océan, leurs inspirations et leur enthousiasme. C'est dans les déserts , sous la tente , ou pendant les fatigues de longs voyages, qu'ils avaient écrit leurs poèmes , qui , par une analogie remarquable , échappèrent aussi, avec eux, des naufragêsfi). Cette position toute particulière des deux
( i ) Camoëns , se rendant de Goa à Macao, fit naufrage et se sauva à la nage, en soulevant au dessus des flots
poètes dut ajouter à l'intérêt que l'on prit à leurs ouvrages. Les circonstances et l'esprit national relevèrent encore leur mérite; leur triomphe fut complet, et il se soutient toujours.
Le Tasse parut aussi dans Ce même siècle, qui semble avoir été prédestiné à l'essor du génie dans tous les genres. Il est encore plus supérieur à Camoëns que celui-ci ne l'est à Ercilla. L'imagination fertile et riante du Tasse , la richesse de poësie qu'il a su répandre dans ses tableaux, son style enchanteur, avantage que Camoëns partage avec lui et par lequel il le surpasse quelquefois : en un mot , l'ensemble de la Jérusalem délivrée ne souffre aucune comparaison avec l'épopée Espagnole. Il a fallu tout
son manuscrit des premiers chants de la Lusiade. Il paraît qu'à Macao il tomba dans une grande misère. Un habitant Portugais de cette ville, aussi distingué par son étonnante érudition que par sa naissance, et avec lequel j'ai eu l'occasion de me lier dans une circonstance bien malheureuse , m'a dit que l'on montrait encore, dans la place publique de Macao, une grande pierre sur laquelle venait s'asseoir Camoëns pour écrire sou poëme. Ercilla, après la conquête du Chili, entreprit une navigation très-périlleuse dans l'archipel d'Ancudbox, et pendant laquelle lui et son poëme coururent souvent le risque de périr dans les tempêtes et les naufrages.
l'aveuglement de î 'amour propre national pour placer Ebcilla au-dessus du chantre d'Armide et de Renaud. On ne peut guères non plus le comparer à l'Àrioste ; les genres de ces deux poètes présentent trop peu d'analogies. L'Àrioste ne sort pas des domaines de la fiction ou de l'allégorie ; il n'a d'autre but que de charmer l'imagination en lui offrant tous les miracles qu'elle seule peut créer. L'Arioste s'est plu à recueillir les traditions fabule a- es, les contes populaires, qui étaient en vogue de son temps et , avec ces matériaux informes , il a su élever un monument admirable dans quelques-unes de ses proportions , mais entièrement fantastique. En lui comparant la Lusiade et î'Àraucana, il ne faut pas perdre de vue que Camoëns et Ercilla sont non-seulement poètes, mais historiens. Les sujets de leurs poèmes étaient des événemens célèbres et récens. L'Arioste, s'exerçant sur un fond déjà fabuleux, pouvait se livrer, sans crainte, à l'essor de son imagination ; le merveilleux, même le plus outré, était l'essence de son sujet. Camoëns, Ercilla, et après eux Voltaire , avaient bien plus de difficultés à vaincre pour remplir cette importante condition de l'épopée ; leur seule ressource était de mettre en opposition et de manifester par des
images brillantes, l'accomplissement irrésistible des décrets de la Providence , en faveur de leurs héros, et les obstacles apparens que les passions, l'impiété et même les élémens semblent offrir aux arrêts du ciel ; il était permis au poëte de donner un vernis de merveilleux à ces incidens , de les personnifier même ; la vérité historique se trouve ainsi embellie , mais non altérée. Camoëos et Yoltaire ont surmonté, avec beaucoup d'art, cette difficulté, Ercilla a osé à peine l'aborder, et les seules tentatives qu'il a essayées , en ce genre , le placent fort au-dessous de l'Àrioste. Les enchantemens d'Alcine, les amours d'Angéliqu? et Médor, ont une toute autre grâce que les sortilèges de Fiton et les infortunes de Glaure et de Guaticola. Néanmoins Ercilla est peut-être supérieur à l'Arioste dans quelques descriptions et dans le récit des combats; il a, dans ces occasions, un ton plus animé et mieux soutenu que le poëte Italien , et les réflexions, qui servent de préface à ses chants, sont empreintesd'unephilosophie douce etbienfaisante, que l'on est surpris de trouver dans un compagnon des dévastateurs de l'Amérique. Camoens et Voltaire , sous quelle face que Ion envisage la question , ont eu beaucoup plus de mérite que l'Arioste, et même que le Tasse, à remplir la prin-
cipale condition de l'épopée ; et l'importance de leurs sujets, la manière dont ils les ont traités, les placent au-dessus du chantre de Roland. Le Tasse même, sous le seul rapport de la difficulté vaincue, avait une tâche bien moins pénible que la leur. Le fond tout religieux de son poème , la conquête de la ville sainte, l'Europe se précipitant à la voix du ciel sur l'Asie, cet imposant spectacle, en un mot fournissait au poëte une mine aussi riche que facile de merveilleux. J'examinerai bientôt jusqu'à quel point Camoëns mérite les reproches qu'on lui a adressés , sur la manière dont il a employé ce ressort essentiel de l'épopée , et comment la prudente réserve d'EftCiLLA doit être considérée , relativement aux abus de ce genre. Poursuivons notre parallèle.
Milton , malgré ses idées gigantesques et souvent absurdes , malgré la teinte horrible de ses tableaux et le merveilleux bizarre de son poëme, l'emporte encore sur Ercilla par le style , par la grâce de certains détails et la suavité des images qu'il nous offre quelquefois. L'Araucana et le Paradis perdu ont cependant des points d'analogie. La physionomie de ces deux poëmes donne l'idée d'un sublime extraordinaire et nouveau , qui étonne plus qu'il ne plaît ; ils sont marqués , l'un et
l'autre, au coin d'un grandiose barbare qui nous frappe, que nous cherchons à définir, auquel on s'habitue difficilement et dont nous admirons lesbeautés, avec ce sentiment que nous éprouvons à la vue de la magnificence sauvage des déserts. Ercilla a employé cette teinte dans les tableaux de la Nature et des hommes soumis à son seul instinct. Miiton s'en est également servi pour peindre un monde idéal , dont les héros , par leurs passions et par les positions dans lesquelles ils se trouvent, ont beaucoup de rapport avec ceux de I'Araucana. Ce n'est que dans ce sens 'que l'on peut comparer ces deux poëmes. Miiton fait oublier ses défauts par la richesse de son imagination qui nous enchante, même dans ses écarts. Ercilla nous offre rarement de semblables dédonamasremens. Je ne mettrai point en parallèle le plan de I'Araucana avec ceux des poëmes que je viens de citer. Cette partie est très-défectueuse chez Ercilla ; mais elle ne l'est pas mxnns chez tous les poëtes qui l'ont précédé ou suivi. La formation d'un plan est un art que les modernes n'ont point dérobé aux anciens. Homère , seul , parait l'avoir connu ; Virgile , lui-même , ne l'avait point appris ou l'avait oublié , lorsqu'il fit l'Enéide,; c'est la pierre philosophale de la poésie
épique : Homère en possédait le secret, mais il est perdu.
De tous les poëmes, auxquels la vanité castillane a voulu égaler I'Araucana, la Lusiade est celui qui semble pouvoir le mieux supporter ce parallèle. Il y a, en effet, quelques analogies entre les sujets de ces deux épopées ; Ercilla a chanté la conquête du Chili , Camoëns a célébré celle des Indes. On retrouve souvent chez les deux poètes des situations semblables , et ils avaient à surmonter les mêmes difficultés; mais le mode d'exécution place Ercilla beaucoup au dessous du Camoëns. Les chants harmonieux du poëte portugais, son style élégant et fleuri, ses tableaux souvent sublimes et presque toujours gracieux , sont dignes des Muses qui les ont inspirés ^ la fougue désordonnée d'ERCiLLA , ses accens rauques et barbares, décèlent un génie vigoureux, mais âpre et inculte comme les rochers des CoÉdilières et les peuplades sauvages, sujet de son poëme. Aujourd'hui que l'on s'occupe de classer et de créer des genres, surtout dans le romantique , je suis persuadé que I'Araucana aurait offert un fond fertile en inspirations poétiques et en tableaux originaux à tout autre écrivain qu'à un traducteur. Il était digne
d'exercer la verve brillante du chantre d'Âttaïa et de Cymodocée ; et s'il est vrai que les déserts et les mœurs sauvages des peuples de l'Amérique septentrionale avaient déjà été l'objet de ses méditations, il aurait pu trouver, dans le poëme d'ERCiLLA , des matériaux précieux , qui l'eussent aidé à réparer la perte que nous déplorons avec lui (1). D'après ce seul exposé, on voit déjà que la manière du Carnoëns est beaucoup plus classique que celle d'Ei\ciLLA, et ce dernier est aussi, sous beaucoup d'autres rapports, inférieur au poëte portugais. La Lusiade est encore peu connue en France; les deux traductions qui ont été faites de ce poëme , dans notre langue , en donnent à peine une idée. La première, celle de Duperron de Gastera, est l'ouvrage d'un pédant dépourvu de goût; la seconde, par Laliarpe, est un abrégé fertile en contre-sens, et Voltaire, dans sa poëtique , ne nous apprend presque rien sur ce chef-d'œuvre. Je ne crois donc pas inutile , tout en suivant ce parallèle , de m'occuper spécialement de la Lusiade.
(1) J'ai entendu dire que M. le Vicomte de Chateaubriant avait composé un ouvrage intitulé les JSatchès dont-il perdit, par accident, le manuscrit.
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Camoëns, beaucoup moins diffus que Don Ercillà, se soutient à une noble élévation. Le style d'EnciLLA. toujours inégal, souvent obscur, présente, à chaque instant, des disparates choquantes. Camoëns est un des premiers écrivains de son temps , qui s'imposa l'obligation de n'empicyer , dans ses vers, que des expressions nobles et choisies; il règne , dans sa poésie , une grande harmonie , par le beau choix des rimes et l'arrangement des mots. Lahatpe, qui a traduit la Lusiade sur une version française, n'a pas pu connaître les beautés du style de l'original , et l'on a prétendu qu'il l'avait embelli dans les tournures poétiques de sa prose. Je ne doute pas que Laharpe n'ait pro^ curé cet avantage à la traduction d'Hexmilli ; maïs Camoëns n'a rien gagné à cette déviation. 11 est à peine connaissable chez le Quintilien français, dont la traduction , fautive en beaucoup d'endroits contre le sens du texte, ne doit être considérée que comme une élégante analyse, (1) On a repro^ ché à Camoëns d'avoir fait usage d'un merveilleux absurde, en entremêlant les Divinités du Paganis-
(i) Pendant que cet ouvrage était sous presse, les journaux ont annoncé une nouvelle traduction du Camoëns, par U. Millié. Le teirps m'a manqué pour me procurer cette traduction dont on fait i'éloge,
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me avec les objets révérés du culte des chrétiens; mais je crois que l'on verra , en y réfléchissant bien, que cette question, sur laquelle on a déjà tant disputé, sans la pouvoir résoudre, n'est au fond qu'une dispute de mots. La théologie du Christianisme, pure comme son divin auteur, ne décernant l'immortalité et une participation directe aux attributs du Tout-puissant , qu'à des vertus austères, et loin de déifier nos faiblesses et nos erreurs, les dépouillant de tous prestiges, présente, quoiqu'on en dise, peu de ressources à la poésie d'action. L'épopée surtout, dont le principal ressort est le conflit de passions héroïques, mais souvent criminelles ou blâmables , ne peut les personnifier dans le ciel des chrétiens, ni partager les Dieux, suivant l'expression de Racine , et rendre la catastrophe , ou le dénouement d'autant plus sublimes, qu'ils deviennent incertains et sont long-temps suspendus entre des chances, égales. La poésie épique sera donc réduite à aller chercher dans les Enfers les Dieux de nos passions ; mais un pareil choix , sur lequel Boileau a déjà jeté un juste ridicule , termine ou indique seul le dénouement de l'épisode ou de l'action; tous les mugissemens de l'Enfer, toute l'armée de Satan i ne feront pas réussir
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un héros , s'il a pour adversaire un élu de Dieiî ou un protégé de Marie. Cela est écrit et cela est vrai ; on sait donc d'avance à quoi s'en tenir , et le merveilleux se réduit alors à plaire à l'imagination, sans satisfaire l'esprit, sans ajouter un degré de plus à l'intérêt. Tout le fracas du Pandémonium, dans Milton, les formidables armées de Satan, ne nous étonnent pas du tout; les batailles des Anges contre les Diables n'inspirent aucune inquiétude sur l'issue de la catastrophe ; chacun sait bien que le Très-haut peut, d'un coup d'œil, anéantir tous ses ennemis. Milton en prévient luimême son lecteur, en fesant dire à l'Eternel qu'il a permis ces combats, ces succès , long-temps balancés entre les Anges fidèles et les rebelles, afin de leur apprendre, qu'abandonnés à leurs propres forces, ils n'ont aucun avantage les uns sur les autres; personne ne l'ignore, et c'est une allusion à la doctrine de la grâce. Le Christ se charge seul de vaincre ses ennemis ; il monte sur son char qui roule dans les cieux, comme l'ouragan et la tempête; un seul carreau de la foudre précipite dans l'abîme Satan et ses légions. Ce morceau est un des plus beaux du Paradis perdu ; mais quels que soient les moyens dont le poète se sert pour amener cette péripétie , elle était certaine et bien connue d'avance»
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Le merveilleux d'Homère est, sous ce rapport, Lien supérieur au nôtre. L'ambition, la valeur, la jalousie, l'amour, sont des Dieux, des habitans du ciel , qui se partagent les intérêts de la terre , sur laquelle ils sont adorés. Jupiter môme prend le parti des Troyens contre Junon et Neptune. Tous ces Dieux essayent de se concilier une autre Divinité aveugle et incertaine , le Destin dont les arrêts sont immuables, il est vrai, mais que l'on peut éluder. La protection ou la haine de ces habitans de l'Olympe ne jette aucune défaveur sur les héros qui en sont l'objet, ne les rend point odieux , et n'indique pas d'avance quel doit être leur sort. Leur intervention ajoute au sublime de l'action , suspend la péripétie , et donne au merveilleux épique des proportions nobles et gracieuses à la fois. Les passions personnifiées , dans les dieux d'Homère , forment, à mon avis, la ressource la plus féconde, et j'oserai dire la plus raisonnable de l'épopée. Cette mythologie, à la considérer dans son acception métaphysique , est réellement le beau, ou, si l'on veut, le gracieux idéal positif. Une fois que l'esprit humain est parvenu , dans un genre quelconque , à la vérité positive, il doit toujours s'y tenir et s'en contenter : tous ses efforts, pour aller au delà, ne le
conduisent qu'à l'absurde ou au ridicule. Voltaire • qui blâme Camoëns d'avoir personnifié, sous les noms des dieux de la fable , les passions et les vertus , qui s'opposent ou concourent aux desseins de la Providence , Voltaire , dis-je , a fait un essai bien malheureux , dans sa Henriade , du merveilleux purement allégorique. Ces êtres intellectuels qui, sous les noms de la politique, de l'ambition, etc. , s'interposent entre les Ligueurs et Henri IV, sont froids et arides, comme toutes les idées simplement métaphysiques. La poésie et surtout l'épopée doivent être un tableau animé, rempli d'illusions, propres à émouvoir nos cœurs et à charmer nos esprits. Rien n'est moins capable de produire cet effet qu'un être de raison extrait du dédale obscur de la métaphysique, et qui n'a ni corps, ni figure, ni attributs. L'imitation des anciens est et sera toujours, en ce genre, notre guide le plus sûr ; trois mille ans d'expérience établissent cette vérité d'une manière incontestable. En vain objecterait-on que le Parnasse et l'Olympe sont bien rebattus et surannés ; ce Parnasse et cet Olympe forment la véritable langue poétique ; les divers idiomes de l'Europe sont aussi déjà fort anciens , on ne cessera pas encore, cependant, de les parler, de les écrire long-
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temps, et le génie saura toujours en tirer de nouvelles richesses. La mythologie de l'Edda et celle des Indous pourraient-elles remplacer les fables d'Homère, et donner quelque satisfaction à ce désir effréné de nouveauté qui nous dévore ? Je ne le crois pas. Nos classiques, nos modèles littéraires ne se trouvent point dans les langues des Scandinaves et des Brames ; ces peuples n'ont point été nos prédécesseurs immédiats dans les arts et dans la civilisation ; nous ne sommes pas familiarisés avec leur goût littéraire avec leurs mœurs et leurs institutions politiques. Tous ces antécédens nous viennent , par une succession directe, des Grecs et des Romains. Régénérés dans l'urbanité et la philosophie de ces deux peuples célèbres , nous ne sont plus Sicambres , et il y a long-temps que l'on a dit à nos ancêtres incende quod adorasti ; la férocité sanguinaire des dieux de l'Edda, les monstrueuses allégories de la mythologie Indienne , ne peuvent convenir à la littérature d'aucun peuple policé; ces fictions, trop étrangères à nos mœurs , pourraient les faire rétrograder, et ne sauraient, par conséquent, s'allier à notre poésie. Les dieux d'Homère , seuls , sont en rapport avec les passions de tous Jes hommes et de tous les temps. Cette mythologie gra-
l\6 DISCOURS
cieuse et calquée sur toutes les sensations de notre cœur , est seule digne de la poësie d'une nation savante et polie ; elle est donc à la fois l'allégorie la plus poétique des vérités métaphysiques et, comme je l'ai déjà dit , le beau idéal positif.
Camoens n'est donc point à blâmer d'avoir employé , dans le merveilleux de son poëme , les fictions de la Fable; la Discorde, la Politique et l'Ambition , mis en scène comme personnages allégoriques, sont, il me semble, tout aussi diparates avec le Christianisme, que Bacchus, Mars, Apollon , etc. Pourquoi donc alors hésiterait-on à rendre ces êtres intellectuels plus poétiques, plus utiles au merveilleux de l'épopée , en leur donnant îe nom , le langage , la forme et les attributs de ces Dieux. Il n'y a donc ici, comme je l'ai observé , qu'une vaine dispute de mots.
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre ;
C'est Jupiter armé pour effrayer la terre.
Je trouve Camoëns très-supérieur à Voltaire, dans l'emploi très-modéré des fictions purement allégoriques. On peut dire que le poëte portugais a su créer de nouveaux Dieux, tandis que le philosophe français, malgré tout son talent, n'a pu vaincre la sécheresse de ce genre , et produire quelque illusion, avec les fantômes mé-
taphysiqucs qui forment le merveilleux de son épopée. Le mérite de Camoëns consiste à avoir créé plutôt des êtres d'imagination que de raison. Il a personnifié, non la crainte, l'enthousiasme , l'envie , ce qui eut été très-froid , comme on peut s'en convaincre dans Voltaire, mais les effets que ces passions doivent produire sur notre ame , selon les circonstances où nous sommes placés. La Théogonie devient alors aussi naturelle que brillante , puisque l'imagination ou l'esprit , déjà préoccupés d'avance par de grands intérêts et par des circonstances extraordinaires, sont disposés à voir, a adopter toutes les images , toutes les illusions relatives aux sensations qu'ils éprouvent. Ce genre d'allégorie est bien mieux indiqué , offre un merveilleux plus poétique, plus séduisant, que ces passions personnifiées, qui viennent saisir l'esprit à froid et sans préoccupation. Camoëns prouve, en plusieurs endroits, qu'il connaissait ce secret de l'art. Le Roi Manuel, absorbé dans les vastes desseins qu'il médite pour la prospérité du Portugal, voit en songe les fleuves du Gange et de l'ïndus sous la forme de deux vieillards couronnés de plantes inconnues. L'on sait que , du moment où il fut question, à Lisbonne, de la découverte des Indes 1
l'opinion publique s'y montra contraire, et accusa la Cour de sacrifier Yasco de Gama et l'élite de la nation dans une expédition inutile et périlleuse ; Camoëns personnifie cette rumeur populaire avec un talent remarquable. Au moment du départ de la flotte, un personnage allégorique, qui est la figure du peuple, s'avance sur le rivage, et menace ceux qui se dévouent au voyage de l'Asie , des plus grands dangers ; il les conjure , avec une tendresse paternelle , de ne point priver la Patrie de ses plus illustres enfans. Le cap de Bonne- Espérance était déjà connu sous le nom de cap des tempêtes. Les soldats de Gama devaient redouter ce terrible passage, et c'est aussi, dans ces parages orageux, que leur apparaît le géant Adamastor , cet effroyable gardien de l'Océan. Allégorie sublime et qui est, vraiment, une inspiration du génie. Camoëns n'eut produit aucun effet si , au lieu de suivre les sensations naturelles de ses héros , et d'en agrandir les résultats avec le prisme magique de l'imagination , il avait assemblé dans les airs ou dans le tartare , les génies de la crainte, de l'ambition, de la tempête, pour s'occuper des moyens de seconder ou de contrarier les Portugais. Le héros principal et le sujet de l'épopée seraient restés indïiïérens on
dépouillés de toute illusion au milieu de ces êtres allégoriques, agissant à leur insçu.
Puisque Camoens, en se servant du ressort de la mythologie du Paganisme , n'a fait autre chose que d'employer la langue des poètes et le seul merveilleux qui convienne à l'épopée , il reste à examiner s'il n'en a pas abusé , et s'il a su le mettre en contact avec le merveilleux emprunté au Christianisme , sans choquer la décence et la raison. Le morceau, sur lequel \oltaire a exercé sa plus sévère critique, est la description de l'île de Vénus. Voltaire ne voit dans ce passage que le tableau d'un Musico d'Amsterdam, et cette expression nous parait aussi injuste que déplacée. Il n'y a qu'à lire le texte Portugais, pour se convaincre que jamais la poésie n'a peut-être offert rien de si gracieux , de plus noble et de plus séduisant que cette fiction, et qu'elle n'offense aucun sentiment délicat. C'est d'abord une trèsheureuse idée , et surtout très-poëtique , que de faire concourir toutes les divinités protectrices du Portugal, telles que Vénus, Thétis, les Grâces et les Amours à égarer sur les mers la flotte de Gama, et à conduire ce héros , fatigué d'une longue navigation , dans une île délicieuse , où il est attendu par ces aimables immortelles ; il ne s'agit pas
d'enchaîner sa valeur, et d'amollir son courage au sein du repos et des plaisirs, mais de lui procurer un relâche aussi agréable qu'utile, et d'enflammer son cœur pour la gloire , en lui dévoilant les hautes destinées que le ciel réserve à sa Patrie. « Gama, » dit M. Mickle, traducteur anglais de la Lusiade , » et les héros, ses compagnons , apprennent de la » bouche de Thétis môme , les triomphes de leurs » successeurs dans la conquête de l'Inde. Cette )> Déesse montre aux yeux de Gama tout le monde » oriental , et décrit , avec les couleurs les plus » vraies , les plus poétiques , chaque région , cha- » que pays , en assurant que ces terres , décou- » vertes et conquises par la valeur des Portugais , » seront désormais l'apanage de l'Occident. On 39 ne peut terminer une épopée d'une manière » plus sublime. »
Voltaire loue, avec raison, Ercilla d'entrer avec beaucoup de rapidité dans son sujet; il observe que ce n'est point une faute d'avoir commencé a donner une description du Chili et des peuples qui l'habitent. Ercilla , presque toujours étranger aux élans et aux fictions poétiques, entre en matière comme un historien exact et observateur ; le génie du Camoëns ne peut s'assujettir à cette marche méthodique s son début est celui d'un
poète inspiré de l'enthousiasme des Muses, et il commence par une des plus heureuses imitations qui aient été faites d'Homère. Les Dieux assemblés dans l'Olympe délibèrent sur la nouvelle entreprise des Portugais; Bacchus, le plus ancien conquérant des Indes, est contr'eux, mais ils sont appuyés par Vénus.
Propice au Portugal, la Reine des amours (i)
De Bacchus alarmé réfute les discours;
Elle aime les en fans déjà Lusitanie;
Leurs combats, leurs exploits, dans la Mauritanie,
Lui rappellent encor la gloire des Romains ;
Leur dialecte pur> digne fds des Latins,
Retrace à son esprit la langue fortunée
De l'Amant de Corinne et du chantre d'Énée.
L'exorde qui précède cette entrée dans le sujet, est, dans la Lusiade, d'une longueur mortelle; le style peut seul offrir quelque compensation. Les louanges et la généalogie de Don Sébastien remplissent presque en entier ce long préambule. Ce début obligé est beaucoup plus court dans Ercilla. Il fait aussi commencer l'action de son poème par
(i) Je me suis attaché, en traduisant cette s'ance et celïe9 qui- suivent, au sens le plus littéral, e: j'ai conservé le même nombre des vers du texte, Fiorian avait déjà prouvé la possibilité de cette méthode dans sa traduction de l'épisode d'Inès.
les orageuses délibérations du Sénat de la confédération d'Àrauco. Yoltaire prétend que le poète Espagnol est, en cet endroit, supérieur à Homère; j'examine cette assertion dans une note. Il est vrai que ce passage de I'Aratjcana est fort beau. La première invocation de Camoëns est analogue à celle d'ERCiLLA; celui-ci s 'adressant à Philippe II, s'écrie : » je me livre aux seules inspirations du terrible Mars, etc. » Comoens exprime des idées du môme genre, mais d'une manière bien supérieure , et surtout avec plus de grâce. Avant de s'adresser à Don Sébastien , il invoque les Nymphes du Tage.
Nymphes du Tage ! 0 vous qui m'inspirez
De ma nouvelle ardeur les mouvemens sacrés; Si toujours folâtrant sur votre aimable plage, Ma Muse, en vers légers, vous porta son hommage, A présent, donnez-moi ce ton mélodieux, Cet accent mâle et fier d'un favori des Dieux : Animez tous mes sens de transports héroïques, Et laissant les pipeaux ou la flûte rustiques, (1) Que le clairon sonore accompagne ma voix; Qu'il enflamme les cœurs pour de nobles exploits. Si les Dieux ont permis, qu'au temple de mémoire Un poêle ait l'honneur de consacrer la gloire
(i) E Mâo de Agreste Avena , on frauta ruda.
PRE tl MIN AIRE. t)J
De ces hommes fameux que vous avez chéris, O Nymphes ! à mes chants accordez un tel prix, Qu'ils soient clignes de vous, du héros qui m'inspire, Et que tout l'Univers les sache et les admire, etc.
Voltaire a traduit ce passage dans ses observations sur la Lusiade , et Laharpe ne manqua pas de dire que Voltaire a embelli cette strophe. Je trouve d'abord qu'il n'en a pas rendu le sens, et ensuite que les idées de Camoens sont beaucoup plus naturelles et agréables que les comparaisons prétentieuses et peu exactes que Voltaire leur a substituées.
Ercilla , en s'adressant à Philippe II , lui donne un éloge , qui peint à la fois le despotisme du maître et la bassesse de ses courtisans. « J'ose, » dit-il, dédier mes chants au plus grand des » Rois, et cette hardiesse même m'assure qu'ils » seront écoutés ^c'est un moyen de les illustrer » et de les rendre respectables aux yeux du vulj> gaire. Si cet honneur ne peut empêcher la » critique de censurer mes vers , elle sera du » moins couverte de confusion , en s'avouant à » elle-même qu'il faut que mon poëme ait quel- » ques beautés cachées , qui échappent à sa pé- » nétration, puisque Philippe a bien voulu en » accepter la dédicace. » On ne peut rien entendre
de plus plat ', et le lecteur ne me saura pas mauvais gré d'avoir abrégé , dans ma traduction • cette insipide flagornerie. Camoëns ne s'avilit point ainsi devant Don Sébastien ; cette comparaison peut donner une idée du caractère des deux princes, et de l'influence qu'ils exerçaient sur leurs sujets. Chez les espagnols, Philippe recueillait les hommages de la crainte, Don Sébastien élevait le génie des portugais et était entouré de leur amour; voici en quels termes lui parle Camoëns :
O tous qui de nos lois relevant l'édifice, Devez faire fleurir les arts et la justice :
Daignez m'encourager d'une voix paternelle, Qu'un signe de bonté ranime mes accens , Et bientôt vous verrez les nobles sentimens Qu'inspirent à mon cœur le Prince et la Patrie, Dont la gloire m'enflamme et cré<4mon génie.
Ercilla, dans plusieurs passages de son poëme, loue encore Philippe II ; il consacre un chant fort long à la bataille de Saint-Quentin, et il vante en courtisan le courage de Philippe. Camoëns lui est encore très-supérieur dans ce genre d'éloges ; quoiqu'il soit aussi emphatique que l'Espagnol , ses louanges sont du moins justifiées par le caractère connu de son héros, et il s'exprime en poète.
Déjà votre nom seul a fait trembler la terre ;
A ces grands mouvemens, précurseurs de la guerre,
L'Afrique s'épouvante et l'Orient pâlit ;
Le Maure intimidé vous observe et frémit ,
Il voit dans vos regards sa défaite assurée,
Et l'idolâtre Asie inquiette, éplorée,
D'avance tend les mains pour recevoir vos fers.
L'imagination vive et brillante du Camoens , son ardent patriotisme , le font quelquefois tomber dans des disparates assez singulières. Qui croirait qu'après avoir donné à Don Sébastien des louanges délicates et avouées par le goût , il ne trouve pas d'autres tournures pour exprimer la puissance maritime du Portugal, qu'un mariage du lloi avec une des Néréides?
Thétis même s'apprête à vous céder les mers, Et son amour pour vous ne sera pas stérile; Elle veut qu'un héros, qui lui retrace Achille, Contracte avec les dieux un lien solennel.
Encore me suis-je, en cet endroit, un peu écarté du texte dont voici le sens littéral. » Thétis, » charmée de votre tournure belle et gracieuse , » veut que vous soyez son gendre ; l'Océan et » toutes les mers formeront la dot quelle vous » destine.» Voilà une flagornerie bien maladroite. Ercilla, courtisan craintif et mécontent d'un despote, est beaucoup plus circonspect et méthodique.
L'amour propre national le stimule quelquefois * mais l'enthousiasme du patriotisme, sentiment bien rare sous la tyrannie, ne l'entraîne jamais si loin ou si bas. Je ne puis m'empêcher de relever ici , en passant, une méprise ou plutôt un étrange contre-sens de Laharpe. Camoëns commence l'action de son poëme. Gama s'éloigne de Lisbonne et se dirige vers les Indes.
Déjà les Portugais d'une course rapide De l'immense Océan fendaient l'onde perfide; Le souffle modéré des tranquilles zéphirs Fesaient enfler la voile au gré de leurs désirs; Leurs carènes glissant sur la vague bruyante Couvraient, au loin, la mer d'une écume éclatante.
Laharpe prétend que les vaisseaux Portugais fendaient l'onde avec la rame. C'est une grande simplicité dans le rédacteur de l'histoire générale des voyages. Il serait, en effet, curieux de voir des vaisseaux de guerre naviguer à la rame sur l'Océan atlantique, comme les bachots sur la Seine. Cela prouve que pour traduire il faut avoir le texte sous les yeux, ou ne pas s'en mêler.
En justifiant Camoëns du reproche d'avoir employé un merveilleux emprunté à la fable et en prouvant, je crois, que ce genre est indispensable à l'épopée, je n'ai pas prétendu affranchir le poëte
de toute règle et de toute mesure dans l'exercice de ce privilège. Je pense au contraire que le goût , d'accord avec la morale , lui prescrivent une sage réserve. Les vérités et les dogmes du christianisme ne nous ont pas été révélés pour servir de jouets à notre imagination, et la poésie ne peut les faire concourir à son but que dans un sens toujours louable et dans un cadre bien distinct de celui où agissent les êtres fictifs du merveilleux mvthologique. Une des premières règles à suivre est donc de ne point faire figure* ensemble les élémensde ces deux branches du merveilleux épique, et de ne pas offrir à l'esprit un monstrueux mélange du Paradis et de l'Olympe. Camoëns n'a point senti la nécessité de cette loi et il tombe, à cet égard, dans d'étranges disparates. Je dois, pour achever ce parallèle , les faire remarquer afin de les mettre en opposition avec la méthode d'ERCiLLA.
Chaque fois que Camoëns ne s'écarte pas de la règle que je viens de rappeler, son imagination et son style enchantent. Je citerai particulièrement le deuxième chant dans lequel Camoëns nous offre , à peu de distance , une preuve de génie et les écarts d'un goût faux et absurde. Vénus implore Jupiter en faveur des Potugais. Le portrait de la déesse, ses discours et l'épisode
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entier sont très-remarquables. Grâce dans les images, harmonie dans la versification, tout concourt à embellir ce morceau. En le lisant, on croirait à peine qu'il est du même poëte qui vient de tracer la plus bizarre fiction qu'un esprit malade ait jamais pu se permettre. Je veux parler du passage où Camoëns fait arriver les Portugais à Monbale. Il suppose que Bacchus , constant à les persécuter, veut les attirer dans cette île , où il leur a tendu un piège. Des rapports perfides ont persuadé à Gama que Monba^e est, en partie , habitée par des. Chrétiens; l'Amiral portugais se félicite de cette heureuse rencontre , qui lui promet des secours prompts et un asyle assuré pour sa flotte ; mais ne voulant rien donner au hasard , il expédie à terre deux émissaires , pour constater la vérité. Bacchus, afin de mieux tromper les envoyés de Gama, s'établit dans une maison remarquable de la ville ; il y dresse un autel , qu'il couvre des ornemens les plus riches , et sur lequel il place la représentation du St.-Esprit, celle des douze Apôtres , l'image de la Sainte-Yierge etc. Les émissaires portugais sont conduits dans cette maison , et ils y trouvent Bacchus , qui a revêtu la forme humaine et qui , prosterné au pied de l'Autel , fait jbrûler en l'honneur du vrai Dieu des parfums.
exquis. On ne peut rien imaginer de plus ridicule; il y a môme, dans cette fiction, quelque chose qui répugne. Malheureusement Camoëns tombe quelquefois dans cet abus qui était , du reste , le défaut capital des poètes de son temps. Ercilla , seul , ne s'est pas laissé entraîner par ce dangereux exemple, et c'est un trait remarquabe et caractéristique du genre de cet écrivain.
Camoëns connaissait bien mieux que le poëte Espagnol l'art d'amener les épisodes et les transitions. Il s'est servi, à l'exemple de Virgile, du héros de son poëme , pour lui faire raconter l'histoire de sa Patrie. Gama invité par le R.oi de Mélinde, comme Enée l'est par Bidon, développe un tableau magnifique de l'histoire du Portugal et de la navigation des Portugais; c'est le sujet des 3e, 4e et 5e chants : Camoëns y déploie toutes les richesses de son imagination ; on y trouve cette sublime image du géant Adamastor et le touchant épisode d'Inès de Castro , dans lequel la grâce et la sensibilité s'unissent aux charmes du style. Il est dommage que ce beau morceau ne soit pas sans tâche et qu'il y en ait une assez choquante. Inès est arrachée de son asyle et traînée , avec ses enfans, devant le Iloi Alphonse IY, père de son époux ; elle lui adresse une supplication attendris-
santé mais dont ie début, marqué au coin d'une affectation pédantesque , forme un contraste désagréable avec la position et le caractère du personnage. Elle implore en ces termes la pitié du Roi pour ses enfans (i) : » Si les animaux auxquels la 9 nature a donné la férocité pour instinct, si les » oiseaux de proie qui, dans les plaines de l'air, » vivent de rapine, et de sang, ont quelquefois » éprouvé des sentimens de compassion pour de » jeunes et innocens orphelins abandonnés, com- » me la louve qui allaita les fondateurs de Rome » et les vautours qui nourrirent Sémiramis exposée » dans son berceau , ô vous ! qui avez les traits et » lame d'un homme, etc. ; » le reste est parfait, et cette manie de faire de l'érudition, à tout propos, tenait, autant, aux habitudes de Camoëns qu'au mauvais goût de son siècle.
Ercilla n'a pas été aussi heureux que Camoëns , pour amener l'histoire de son pays : il est vrai que le sujet de î'Araucana comportait peu de pareils épisodes ; on pouvait , tout au plus , y insérer quelques traits de la découverte du nouveau monde. Ercilla s'est contenté d'y introduire les principaux
(1) Florian, comme je l'ai dit, a traduit en vers cet épisode.
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événements du règne de Philippe II : la bataille de Saint-Qentin , celle de Lépante et la réunion du Portugal à l'Espagne. Ces digressions sont au nombre des défauts essentiels de son poëme. Ercilla saute, sans aucune transition, du Chili en Europe , interrompt l'action principale , sans dédommager en rien le lecteur de ces brusques écarts. Le seul endroit où il ait mis un peu d'art , c'est lorsqu'il arrive dans la caverne de l'enchanteur Fiton qui , dans un tableau magique , lui montre la gloire de l'Espagne et la flotte de Don Juan d'Autriche détruisant, à Lépante, celle des Turcs. Ses épisodes sont presque toujours dénués d'intérêt , et mal assortis à l'action principale. Le poëte portugais est infiniment supérieur, en ce genre , à Ercilla.
Le Camoëns, à la faveur de sa brillante imagination et de son style fleuri , peut se lire après le Tasse ; I'Araucaxa est un morceau original , que je ne comparerai positivement à aucun poëmé, mais qui m'intéresse par la nouveauté singulière du spectacle qu'il offre à mon esprit. On ne trouve pas dans la Lusiade la peinture des mœurs et des usages extraordinaires d'un peuple tout-à-fait hors la société commune , mais on y rencontre de la poésie, de belles images et du
merveilleux. Ercilla , aussi exact qu'il est impartial, a raconté un épisode qui appartient à l'histoire de l'Amérique , mais qu'on ne trouve nulle part que dans son poëme. Sa manière de peindre est dépouillée d'ornemens , et , peut-être , c'est ce qui a sauvé son poëme de l'oubli ; il n'avait pas assez de goût et de génie, pour ajouter des embellissemens convenables à une nature sauvage et toute nouvelle pour nous ; il la montre dans sa physionomie originale , qui est assez frappante pour fixer l'attention. Camoëns charme l'esprit et le cœur ; Ercilla pique notr,e curiosité , et nous fait éprouver des sensations fortes. Le poëte portugais agrandit le domaine de l'imagination ; le narrateur espagnol donne un nouvel essor aux méditations de l'esprit philosophique. Camoëns nous montre, souvent, jusqu'où peut s'étendre l'empire de la poësie, le coloris magique dont elle embellit la nature, et nous planons, avec lui , dans les régions du beau idéal : Ercilla nous transporte aussi dans un monde moral et tout nouveau , mais sans le secours des fictions poëtiques ; c'est sur les traces de l'histoire que son génie observateur nous conduit vers les sources primitives de nos passions , et nous montre l'homme entre les bras de la nature , livré à tous les écarts
dune raison inculte , et n'ayant encore que les perceptions d'un instinct barbare. Camoëns nous procure des sensations presque toujours agréables et quelquefois sublimes ; ErcillA provoque des idées pénibles , mais qui nous attachent , qui nous intéressent. Ces deux poètes sont donc faits pour nous plaire; car il y a plusieurs moyens, également surs , de parvenir à notre cœur. Un sentiment indéfinissable nous porte , avec le môme empressement, à contempler les scènes les plus terribles et les tableaux les plus rians. La vie ou le mouvement du monde physique et moral ne s'entretiennent que par des contrastes de ce genre. Il n'est pas surprenant que la Lusiade etl'ÀRAucANA aient produit une grande sensation. Ces deux poèmes , consacrés à la gloire de deux peuples rivaux , ont dû flatter leur amour propre ; la Lusiade nous est déjà connue par deux traductions dans notre langue ; mais nous n'en possédons aucune de I'Àraucana. L'existence de ce poëme nous a été révélée par quelques lignes de Voltaire ; j'ai pensé que ce n'était point assez, et que l'on me saurait gré d'en avoir fait connaître l'ensemble et les traits principaux.
Dieu des Amours, ma Muse seloigne, à regret, de tes autels et des bocages fleuris d'Amathonte; un pouvoir irrésistible l'entraîne sur les plages orageuses et inhospitalières du nouveau monde. Dans son vol audacieux, elle plane déjà sur ces rochers des Cordilières , sillonnés par la foudre et les torrens; elle parcourt les plaines immenses et solitaires des régions Magellaniques. C'est au milieu de ces sites affreux , de cette nature âpre et sauvage , que le Dieu des combats réclame , aujourd'hui, les chants de la poésie. Un peuple, que les impénétrables desseins de la Providence retiennent encore dans les ténèbres de l'ignorance et de la barbarie , dont les mœurs et la bravoure n'ont d'autres guides qu'une civilisation grossière et l'amour d'une liberté sauvage , remplit du bruit de ses exploits et de sa gloire les déserts de ces horribles contrées. Placé, par la nature, sur des monts escarpés , où règne un éternel hiver , au milieu de rochers arides , mais dont les flancs
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recèlent les précieux métaux dont l'Europe est avide , un patriotisme énergique l'attache à cet affreux climat. Il ose en disputer l'empire aux nobles enfans de la Castille; il ose prescrire un terme à l'ambition et aux conquêtes des vainqueurs de Montézuma et des Péruviens ; il brave le joug et la puissance de ces maîtres de monde ; et , seul , au milieu de l'Amérique soumise et enchaînée , il défend la cause de la liberté.
Aimables compagnes de la Reine des Amours , ne me suivez pas sur ces montagnes glacées, dans ces vallons fangeux et dévastés par les tempêtes. Au lieu de ces fleurs que vous vous plaisez à cueillir, et dont vous ornez la couronne des favoris d'Apollon , vous ne verriez que la trace , encore fumante, des volcans , que des plaines immenses bouleversées par d'affreux tremblemens de terre ; des [champs de bataille, couverts de sang et de débris d'armures. Votre voix, votre doux sourire, s'efforceraient, en vain, de répandre quelques charmes sur des contrées dévouées aux ravages des Élémens , et d'adoucir les mœurs des fds de la barbarie. Restez, divines enchanteresses, dans les bosquets de Paphos et sur les rives heureuses de Cythère ; continuez à former ces danses gracieuses, si chères aux Amours et aux filles de Mnémosine ;
souvenez-vous que j'ai déjà osé vous adresser mes vœux et mon encens, et daignez les recevoir encore, lorsque j'aurai parcouru la carrière périlleuse qui s'ouvre devant moi.
Magnanime Philippe , Monarque heureux et puissant \ vous dont les sages décrets règlent les destinées des deux hémisphères, j'ose vous présenter mes chants , ou plutôt ce récit toujours exact et vrai , mais embelli de quelques ornemens. Quoique ce tribut de mon zélé soit peu digne de vous , daignez l'accueillir , et votre auguste suffrage rehaussera la médiocrité de mes talens.
Admis dans votre palais , auguste Monarque , attaché au service de votre personne sacrée , je sais tout ce que l'on doit attendre d'un homme qui jouit d'un tel honneur. Mon style élégant et fleuri devrait toujours se soutenir à une noble élévatiou , en évitant à la fois et l'emphase et la la bassesse; mais mon esprit absorbé parla grandeur et la multitude des événemens que je vais décrire , ne peut s'astreindre à une marche méthodique et trop circonspecte. Je me livre aux seules inspirations du terrible Mars ; ce Dieu redoutable dirigera mes pinceaux : prêtez-moi donc, Seigneur, une oreille attentive, et daignez prendre intérêt aux récits des mémorables ex-
pîoits dont j'ai souvent partagé les dangers et la gloire.
Le Chili est une contrée fertile et remarquable de cette partie du monde , qui s'approche du pôle austral. Ce vaste pays est renommé par son étendue, par ses ressources et sa position. La nation qui l'habite est si belliqueuse, et chérit tellement sa liberté, que jamais, avant l'arrivée des Espagnols, elle n'avait obéi à un vainqueur, ou à un Roi. Le Chili a une immense étendue du Pford au Sud , et ses côtes bornent , dans cette direction , la nouvelle mer que l'on nomme Pacifique. Sa plus grande largeur est de cent milles, de l'Occident à l'Orient, et il comprend vingt-sept dégrés de latitude , à partir , en allant vers le Sud , de l'endroit où le Chiïène vient, par une étroite embouchure , porter à l'Océan le tribut de ses eaux. Cette fameuse contrée occupe une partie de ce vaste Continent, qui sépare deux Océans immenses ; leurs flots orageux semblent indignés de rencontrer cet obstacle à leur réunion , et s'amoncelant avec les tempêtes , ils se brisent en fureur sur les rochers qui bordent la côte du Chili. Le nouveau monde ne se prolonge plus vers le Sud, et les deux Océans se joignent par ce célèbre détroit, que Magellan découvrit le
premier , et auquel il donna son nom. Le Chili est borné, à l'Occident, par la mer, et à l'Orient, par une chaîne de montagnes, qui s'étend du Nord au Sud, sur un espace de mille lieues. C'est au milieu de ces monts escarpés et stériles que la guerre a établi son empire ; Mars et ses fureurs y régnent seuls ; l'Amour et les Grâces y sont inconnus.
Mais cet affreux pays n'a rien à désirer, sous le rapport de la célébrité , puisqu'il renferme ce peuple fier et indomptable qui fait trembler toute l'Amérique. C'est là que vit cette nation courageuse , qui soutint la guerre que je vais chanter; c'est là que l'on voit ces lieux, qui furent à la fois funestes et à leurs défenseurs et aux Chrétiens qui vinrent en faire la conquête ; c'est la patrie de ce peuple qui résista si vaillament aux Espagnols ; enfin c'est la belliqueuse Araucanie.
Cette portion du Chili ne comprend que vingt lieues d'étendue ; seize chefs, ou Caciques, en partagent le gouvernement. Ces fils de la barbarie ne parviennent à cette haute dignité , qu'en se faisant connaître par leur courage ou leurs talens militaires ; ils sont les défenseurs et l'espoir de leur patrie. C'est au Cacique seul qu'est dû un service personnel de ses vassaux , et il les y
jfo ARAUCANA.
contraint , lorsque les circonstances l'exigent ; mais aussi les Caciques sont obligés d'instruire la nation dans l'art de la guerre , et leurs soins sont tellement assidus , que ces peuples ont acquis une grande supériorité dans cette funeste science.
Les Araucaniens déploient de bonne heure une vigueur et une dextérité prodigieuses , et dès l'enfance, on a soin de développer leurs forces, par des exercices rudes et continuels. A peine sont-ils dans l'adolescence , que déjà ils commencent à s'endurcir aux fatigues de la guerre , et ils trouvent , dans les récompenses , que la nation décerne aux divers dégrés de courage, des motifs d'une vive émulation. Les jeunes gens, qui paraissent d'un tempérament délicat , ne sont point admis à porter les armes. Les soins ou la direction de la guerre ne sont jamais le partage des faibles. La qualité , le droit de succession , la richesse , ne donnent aussi aucun titre à cet honneur ; mais il est décerné à la supériorité de la force corporelle ; c'est ce précieux avantage qui détermine la préférence, qui réhausse la valeur, et illustre l'heureux guerrier qui le possède.
Ceux, qui embrassent la profession des armes, ne sont assujettis à aucun autre devoir; et leurs vaillantes mains ne s'adonnent point aux travaux
ARAUCANA. jj
de l'agriculture. Us sont entretenus par la classe inhabile aux combats ; mais la loi les oblige à être toujours bien fournis d'armures, et à savoir s'en servir avec courage et dextérité dans les guerres entreprises par la nation. Les armes dont ils se servent le plus sont des piques , des hallebardes et des espèces de sabre. Ils ont aussi des flèches et des massues ; ils emploient encore des filets formés avec de fort osier et des joncs; ils lancent des javelots en forme de dards , et connaissent l'usage de la catapulte. Tous leurs soldats portent aussi des armes défensives à l'épreuve de l'acier le plus tranchant; ils ont pris la pre mière idée de quelques-unes de ces armures des chrétiens, nouvellement établis chez eux, et ils les perfectionnent tous les jours. Us savent asseoir un camp , et ranger , avec ordre , les diverses troupes d'une ligne de bataille, de sorte qu'ils engagent et soutiennent le combat sans aucune confusion. Dans la marche ordinaire de leurs armées , les bataillons sont toujours précédés des plus braves soldats. Ces superbes guerriers blasphèment le ciel et la terre , et n'expriment d'autre vœu que celui de trouver bientôt l'occasion de signaler leur valeur. Quelquefois, réunis en troupe de trente ou quarante, et jaloux de mériter les louanges de
leurs compatriotes, ils s'avancent vers l'ennemi, et le provoquent par les défis les plus arrogans ; ils accompagnent ces orgueilleuses bravades du bruit de tambours discordans , de danses et de sauts, qui expriment toute la férocité de leur courage.
Ils connaissent l'art de fortifier les sites, qui leur paraissent susceptibles de défense. Ils entendent bien la manière de combattre dans ces forteresses, et ils profitent de toutes les occasions, pour en sortir et faire de brusques attaques ; ils se replient à temps sur ces retranchemens dont voici la forme et la construction. Lorsque l'emplacement est choisi , ils entourent une enceinte carrée et de peu d'étendue, de gros arbres ébranlés qu'ils couchent l'un sur l'autre , et retiennent par des pieux: Anciennement, outre ces retranchemens, ils avaient coutume de construire, à l'intérieur, une seconde enceinte de grosses planches assujetties contre des troncs d'arbres. Le premier mur est flanqué de quatre fortes tourelles , et percé de meurtrières, par lesquelles ils peuvent, sans danger , observer et combattre leurs ennemis. Ils creusent aussi , à l'entour de leurs forts , des chausses-trappes de diverses formes. Ceux de leurs ennemis qui, courant avec une ardeur im^ pétueuse , oublient qu'ils attaquent une nation
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astucieuse et cruelle, viennent s'engloutir, avec leurs chevaux, dans ces pièges dangereux; ils pratiquent encore d'autres fosses plus profondes dont la base est garnie de pieux affilés; ils les recouvrent d'herbes et de fleurs , afin de mieux les déguiser. Lorsque leurs ennemis tombent dans ces gouffres horribles, ils y sont déchirés par mille pointes aiguës, et tous leurs eifors ne peuvent les préserver d'une mort aussi lente que cruelle. Les Arancaniens font quelquefois alliance avec les Patagons , dont les chevaux causent beaucoup d'effroi à tous les peuples de ces contrées^; c'est aussi , dans le territoire de cette nation voisine , qu'ils vont se réfugier, lorsqu'ils éprouvent quelques revers. Ce pays, presque inaccessible à une armée offensive , leur offre de grandes facilités pour recommencer impunément leurs excursions.
Le temps a consacré chez les peuples du Chili l'antique usage d'assembler un Sénat composé des grands de la Nation. Leur mode de convocation est ordinairement un grand festin. Le premier Cacique , qui reçoit un avis important , le communique , sur le champ , aux autres chefs , par des messagers ; il les invite , en même-temps , à s'assembler. Si les Caciques approuvent la convocation, aucun d'eux ne peut se rendre au lieu
de la délibération avant celui qui Ta provoquée ; lorsqu'ils sont tous réunis, le Cacique, qui les a appelés, expose de nouveau l'objet que l'on doit traiter, et lorsque l'affaire a été bien examinée, l'assemblée prend une résolution. 11 existe , lors de ces réunions , une place publique remarquable par sa situation, où chaque Cacique peut aller, pendant trois jours, s'entretenir et proposer des doutes ou des amendemens sur la loi nouvelle. Ceux même qui ont opiné en sa faveur peuvent se retracter ; mais le terme des trois jours expiré , la décision de l'assemblée est ratifiée , si la majorité des suffrages, qui est toujours le mode de délibération, ne l'abroge pas. Alors il n'est plus permis de s'y opposer, et chacun est obligé de s'y soumettre; le décret est sur le champ annoncé au peuple qui , dans une inquiète impatience , attend , hors du lieu du conseil, l'issue de la délibération. Si c'est une déclaration de guerre , elle est à l'instant proclamée , avec un grand bruit de tambours et de trompettes , et la foule , à ce seul indice , connaît la résolution du Sénat. On choisit, pour tenir le conseil, le site le plus agréable. Ordinairement, c'est une belle prairie émaillée de fleurs; souvent un ruisseau paisible et limpide en arrose le tendre gazon. L'emplacement réservé pour l'assemblée
et le festin est entouré, par les soins industrieux du peuple , d'arbres et de verdure; c'est là qu'un ombrage délicieux et le chant mélodieux des habitans de l'air calment les esprits, et invitent au repos.
Ces barbares ne reconnaissent point de Dieu, et n'admettent point de dogme; cependant ces malheureux vénèrent comme un grand et puissant prophète, et célèbrent dans leurs hymnes, cet Ange de mensonge et de rébellion, que l'Eternel précipita dans l'abîme. Ils invoquent sa puissance, ils se recommandent à lui dans toutes leurs entreprises; et soit qu'il leur prédise de bons ou de mauvais succès , ils ajoutent foi à ses oracles. Avant de livrer bataille , ils consultent le Démon avec de bizarres cérémonies , et malgré leur bouillante ardeur, ils n'engagent pas le combat, si la réponse n'est pas favorable. Aucune autre affaire ne se décide sans l'intervention de l'esprit de ténèbres, qu'ils appèlent Éponamon ; ils accordent aussi ce surnom à ceux de leurs guerriers , qui se distinguent par leur courage.
Ces peuples s'adonnent à la science mensongère des sortilèges ; ils sont généralement enclins à cette superstition et ils observent, avec soin, les pronostics et les augures. Ils ont un grand res-
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pect pour d'ignorans jongleurs , qui se chargent d'interroger le sort, et qui leur inspirent, à volonté , de l'audace , de l'inquiétude et même de la frayeur. Quelques-uns de ces devins sont orateurs , et le peuple les regarde comme des hommes sacrés. Leur seul titre à l'estime publique est une vie austère et chaste ; mais c'est par leur funeste éloquence , que cette nation infortunée est entretenue dans son déplorable aveuglement : c'est l'influence de ces jongleurs qui endurcit les habitans du Chili dans un cuite insensé , pour lequel ils professent une foi égale à celle que nous avons au céleste Évangile.
Plusieurs de ces prêtres hypocrites , n'ont aucune espèce de religion , et croyent qu'il n'existe ni crime , ni vertu ; ils ne s'appliquent qu'à prendre le masque de la sagesse, pour vivre avec plus de considération ; il y a aussi beaucoup de guerriers parmi le peuple, qui ont plus de confiance dans leurs armes que dans toutes les superstitions de leurs compatriotes. Ils se rient des prédictions heureuses ou menaçantes des devins, et proclament que le malheur ou la prospérité dépendent de leur courage , ou de la force de leurs bras.
L'air qu'on respire dans cette contrée , les astres qui président à ses destinées, si du moins
de telles influences peuvent produire quelques effets; tout enfin semble annoncer que ce pays est réservé pour être toujours le théâtre de la guerre , de la discorde et de la fureur. On y voit réunis les élémens de tous ces fléaux. Les Araucaniens sont prompts à s'irriter et d'un caractère féroce , impatiens et ambitieux d'asservir les peuples étrangers. Ils n'ont point de barbe , mais leurs traits sont forts et bien prononcés. Us ont les épaules larges , la poitrine élevée , les bras robustes et musculeux. Opiniâtres , vaillans, téméraires et durs à la fatigue , ils supportent également la faim ■ les cruelles rigueurs du froid et les chaleurs les plus accablantes.
Les Incas, Rois puissans qui commandaient à la plupart de ces régions australes , furent toujours ambitieux de ranger sous leurs lois de nouvelles nations. Ayant acquis de nombreux renseignemens sur le Chili, ils y envoyèrent l'élite de leurs armées ; mais la terrible réputation des habitans de cette contrée fit d'abord chanceler le courage des Péruviens. Rappelant bientôt leurs esprits abattus, ils pénétrèrent dans le Chili, ravagèrent quelques provinces , et parvinrent à soumettre plusieurs peuplades belliqueuses. Les ïncas y introduisirent leurs lois, les armes à la main, anéan-*
tirent la liberté des nations vaincues ,' et , par des édits rigoureux, les accablèrent de tributs et de vexations. Après setre établis dans le Chili, les Incas rassemblèrent une armée formidable , et s'avancèrent dans le dessein de conquérir l'Araucanie , but glorieux de leur expédition ; mais ils ne tardèrent pas à éprouver que la valeur de ces peuples était digne de sa haute réputation. Les Promaucales , qui eurent connaissance du projet des présomptueux Incas, les attendirent au passage, et firent une attaque impétueuse et terrible; la chance du combat leur fut tellement favorable , que les Incas , après avoir perdu leurs vaillantes troupes, abandonnèrent le champ de bataille, où ils laissèrent leurs drapeaux.
Les Promaucales forment une nation qui habite, à cent mille de TAraucanie, cette province du Chili, à laquelle la rivière du Maule donne son nom. Ils sont braves et heureux dans la guerre, et les Espagnols ne l'ont que trop éprouvé. Cependant il y a une grande différence entr'eux et les Araucaniens ; ces derniers les surpassent infiniment en puissance et en courage.
Lorsque les Incas connurent quelle était la force de^ cette nation indomptable , ils furent convaincus de la vanité de leurs desseins, et pri-
rent la résolution de les abap donner. Ils revinrent chez les premiers peuples du Chili, qu'ils avaient conquis; et après s'y être arrêtés quelque temps, ils retournèrent dans leur patrie.
Dans la suite , Don Diego de Almagra , guerrier courageux, entreprenant et qui, familiarisé avec la victoire , avait acquis une brillante renommée , forma le projet de pénétrer dans le Chili, pour y propager les vérités de la Foi ; mais il trouva , dans son entreprise, tant de difficultés, qu'il fut obligé d'y renoncer. Yaldivia , seul , eut l'honneur de faire cette importante conquête; lui seul mérite les éloges dus à une si noble ambition. C'est Valdivia qui, le premier, acquit, dans le Chili, une gloire à laquelle nul mortel n'aurait jamais osé prétendre avant lui ; il sut ranger sous son joug les superbes Araucaniens , et remplacer leur liberté par les chaînes de l'esclavage. Cet intrépide Espagnol , n'ayant d'autre soutien que son génie et son épée, (*) parvint , en peu de temps , à ramasser autour de lui une troupe nombreuse de braves avanturiers ; ne prenant conseil que de
(*) Le texte porte : n'ayant que la Cape et l'Épée.
Con una espada, y capa solamente, Ayudado de industria que ténia.
son courage , et résolu à périr ou à remplir ses vastes desseins, il dirigea sa marche vers le centre du Chili. Pendant cette route longue et difficile, la faim, la soif et le froid le réduisirent aux plus cruelles extrémités; mais animé de la persévérance des héros, il ne perdit pas un instant de vue le terme de son ambition. Sa rare habileté et son heureux destin triomphèrent de tout; en vain les peuples du Chili, soulevés contre cet audacieux conquérant , lui opposèrent leurs armes redoutables, ils ne retirèrent de leur résistance que le malheur d'être vaincus.
A son entrée dans le pays, Yaîdivia rencontra des obstacles qui, plusieurs fois, lui firent courir les plus grands dangers. Il fut obligé, à diverses époques et en beaucoup d'endroits, de] livrer des batailles sanglantes et dont l'issue fut très-douteuse; mais à la fin le courage invincible des Espagnols maîtrisa la fortune, et, après une guerre terrible, ils soumirent une grande partie du Chili. Ce ne fut pas sans perdre un grand nombre de leurs compagnons, qu'ils soutinrent, pendant six ans, ces pénibles travaux; ils ne trouvaient, sur cette terre barbare , que des racines sauvages et sans saveur, pour soutenir leurs corps épuisés de fatigues; mais dévoués à la gloire de leur Patrie, ils
sentaient leurs forces renaître au milieu des dangers.
Valdivia, poursuivant sans relâche le cours de son expédition , soumit d'abord tous les peuples , qui avoisinent le Maule et l'itata. Traversant ensuite ces deux fleuves , il parvint sur les bords de l'Andalien où , par la suite, il fonda cette ville fameuse, qui, dans un court espace de temps, éprouva tous les bienfaits et toutes les rigueurs de la fortune. (*) C'est en ce lieu qu'il livra cette sanglante bataille , où il fut si près de sa perte , et dont l'histoire décrira, sans doute, un jour, les détails. Yaldivia se porta , immédiatement après cette périlleuse rencontre, sur les bords du Biobio , fleuve célèbre , qui , après avoir reçu , dans son cours , le large INibéqueten et d'autres rivières, finit par aller perdre son nom et ses eaux dans l'immense Océan. Ce fleuve sépare le canton de Penco de l'Araucanie. Valdivia \ animé d'une nouvelle ardeur , mit son armée en bon ordre , franchit le iNibéqueten , et s'avança vers
(*) Don Ercilla. parle ici de la Conception, appelée aussi Penco , nom du pays ou de la peuplade dont elle devint la Capitale. Il est question , un peu plus bas, de la prise et de la destruction de cette ville , par les naturels confédérés.
le milieu de l'Araucanie, en gravissant les sommets escarpés des Cordillères.
Je ne veux point , comme les narrateurs prolixes et fastidieux , m 'appesantir sur les moindres détails de cette expédition : il suffit de savoir que les Araucaniens, avant d'être réduits à recevoir la loi du vainqueur , firent une vigoureuse résistance , et livrèrent un grand nombre de combats. Yaldivia retira un grand avantage de la frayeur , que les manœuvres savantes de nos cavaliers inspirèrent aux naturels ; ils prenaient d'abord les Espagnols pour des hommes descendus des régions célestes, et .lorsqu'ils éprouvèrent l'effet meurtrier de l'artillerie , ils nous regardèrent comme des Dieux armés de la foudre. Les Espagnols , s'apercevant de cette opinion, firent tout ce qui leur était possible pour l'accréditer, et se faire passer pour des immortels. Us prédirent aux plus superstitieux des désastres pour le présent et pour l'avenir, de sorte que ces barbares découragés, croyant voir des signes certains que le jour de leur asservissement était arrivé, contractèrent avec nous, sous le sceau de la foi jurée , une étroite alliance. Ainsi tomba l'indépendance de l'Araucanie, qui, jusque là, n'avait jamais fléchi sous un maître.
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"Valdivia , après avoir pourvu à la Sûreté de sa nouvelle conquête , s'avança encore dans le pays. La soumission de l'Araucanie lui facilita celle de tous les autres peuples ; il fonda sept villes fîo-rissanteS qui sont : Goquimbo , Penco , Angol, Santiago, l'Impériale, Yillarica et Delgado.
Ces heureux succès , cette gloire et ces triomphes, joints aux richesses immenses qu'ils acquirent par l'épée , inspirèrent aux Espagnols une Vanité si excessive, que le petit nombre d'hommes , dont se composait la troupe de ces fiers conquerans , se trouvait à l'étroit , dans un pays de mille lieues d'étendue, entièrement soumis à leur domination. Hélas ! ces insensés , enivrés des prestiges de la fortune , avaient déjà oublié qu'un jour toute cette puissance , cette vaine gloire seraient enfouies , avec eux ., dans une fosse d'une médiocre profondeur.
Les Espagnols , ne mettant aucun frein à leur Insatiable cupidité , rendirent l'énergie à ce peuple écrasé de vexations , et continuellement employé aux travaux les plus rudes , pour soutenir l'opulence de ses tyrans. Je dois dire , à la louange de Yaldivia, qu'il aimait la justice : il professait les principes de la plus exacte équité ; mais il avait trop d'indulgence pour les fautes graves, et
punissait quelquefois trop sévèrement de légères irrégularités. Les Castillans, aveuglés par l'orgueil, couraient à leur perte , et amassaient la haine des peuples. Le souverain arbitre du monde mit fin à leurs prospérités, et permit que la force des armes, qui avait fait triompher les chrétiens, les accaftât à leur tour. Les Araucaniens , accoutumés à dominer et à inspirer de la crainte , se voyant opprimés par leurs vainqueurs , qu'ils ne prenaient plus pour des Dieux, coururent aux armes , dont une longue paix leur avait fait oublier l'usage. Décidés à recouvrer leur liberté , et à s'affranchir des tributs qu'on leur avait imposés, ils donnèrent, les premiers, le signal de la révolte.
Yaldivia, séduit par les faveurs de la fortune, et plein d'une orgueilleuse confiance dans son bonheur, regarda, avec mépris, les symptômes de mécontentement et de révolte qui se manifestaient parmi les peuplades du Chili. Habitué à vaincre , il se crut invincible. Les Espagnols partagèrent sa sécurité , et auraient cru témoigner de la crainte en se conduisant avec prudence. Loin d'adoucir le joug qu'ils faisaient peser sur le Chili, ils semblaient prendre plaisir à le rendre encore plus pesant; leur faste, leur insolence et leurs débauches insultaient, chaque jour, à la misère
des vaincus, et finirent par inspirer à ces peuples flétris le courage du désespoir. Une terreur superstitieuse avait fait croire aux naturels que les Espagnols étaient des êtres participant de la divinisé, et cette opinion avait facilité la conquête du Chili; mais du moment que les vainqueurs devinrent des tyrans, leurs passions et sur tout leur avarice ne tardèrent pas à dissiper cette illusion. Dès lors les naturels comprirent que les Espagnols étaient nés , comme eux, au sein de la faible humanité : en les voyant soumis , à l'égal des autres hommes , à tous les vices qui dégradent la raison et à toutes les infirmités qui affligent notre fragile existence, ils conçurent un dépit furieux d'avoir été subjugués par des hommes, qui, loin de mériter quelque supériorité , paraissaient au contraire au-dessous de leurs semblables dans l'ordre de la nature. La honte d'une longue humiliation , les excès de la tyrannie, allumèrent dans le cœur de ces peuples une horrible soif de vengeance ; leurs chefs ne tardèrent point à se concerter entr'eux et ils résolurent une insurrection générale de toute la contrée. Fidèles aux principes constitutifs de leur gouvernement, ils voulurent donner à la guerre qu'ils méditaient un caractère national, et régulariser leur alliance par la sanction des lois et l'élection d'un généralissime.
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Les usages -, qui tenaient lieu de constitution à la ligue fédérative des tribus de l'Auraucanie , ne permettaient pas que cette éminente dignité restât vacante. Les Espagnols avaient même souffert que les peuples du Chili continuassent à reconnaître un généralissime ; niais l'autorité et l'influence de ce magistrat suprême ne tardèrent point à alarmer la politique ombrageuse des chrétiens. Ainavillo , guerrier célèbre dans ces contrées , était généralisa sime , lorsque les Espagnols s'emparèrent du Chili, et bientôt Valdivia, lassé de se contraindre, ne le regarda plus que comme un concurrent incommode; n'osant point commander sa déposition, il s'en débarrassa par un crime. Ainavillo , invité à venir partager les plaisirs d'une fête somptueuse , dans une forteresse des Espagnols , y mourut empoisonné. Yaldivia, dédaignant alors de respecter les lois de la confédération, ne permit plus aux Caciques de procéder £ l'élection d'un nouveau généralissime. Cet interrègne durait depuis longtemps, lorsque les Caciques résolurent de briser le joug qui les opprimait. L'un d'entr'eux provoque donc, suivant l'usage, une assemblée du Sénat, en annonçant qu'il y proposerait la destruction des Espagnols, A cet appel de la vengeance, les Caciques $e mirent promptement en marche \ ils eurent à
peine besoin d'employer les formalités ordinaires pour rallier leurs soldats ; toutes les tribus de l'Araucanie et des peuples voisins accoururent en foule à la voix de leurs chefs. Les promesses d'un riche butin ne stimulaient pas, cette fois, leur courage; tous ces peuples ne formaient qu'un même vœu, celui d'exécuter bientôt le décret d'extermination que leurs chefs tardaient trop à rendre au gré de leur vindicative impatience.
Muse, redis-moi les noms des Caciques qui se rendirent à cette mémorable assemblée : enfans d'une langue barbare , ils effrayeront peut-être les divinités du Permesse , mais c'est en vain que nous essayerions de les dérober à la renommée ; la voix de la mort même proclamerait les noms de ces guerriers redoutables dont' les coups terminèrent l'illustre destinée des héros de la Castille.
Tucapel est le premier qui se rend dans cette vallée qui porte son nom , et qui avait été désignée pour la réunion du Sénat : ce Cacique, destructeur acharné des chrétiens, nourrit contre nous une haine implacable. Ongol vient immédiatement après lui ; Cayocupil qui ne respire que la guerre arrive le troisième; altéré de la soif des combats, seul, il prendrait le genre humain pour adversaire ;
il vit avec ses sujets au milieu des montagnes et des rochers, où son farouche courage s'exerce contre les animaux féroces. Millaraque , déjà courbé sous le poids des ans , arrive ensuite avec plusieurs autres de ses collègues qui , à son exemple , sont toujours prompts à se trouver à ces rendez-vous. Élicura ne se fait point attendre ; ce Cacique , renommé par sa force, a reçu de la nature une taille imposante et des membres robustes. Le sort de six mille guerriers dépend de sa volonté , et dans son orgueil sauvage , il pense que la suprême félicité consiste dans une indépendance absolue, et qu'il faut être insensé pour obéir aux lois d'un autre homme. Il est suivi de près, par le vieux Colocolo, dont la sage expérience veille au bonheur d'un peuple nombreux. Derrière Colocolo, s'avancent une infinité d'autres Caciques , parmi lesquels on remarque Lincoya à sa démarche présomptueuse et aux proportions gigantesques de son corps. Quelques chefs, célèbres par leur courage et l'étendue de leurs domaines, font regretter leur absence ; de ce nombre est Yenecia, souverain d'une contrée florissante : retenu dans les prisons de Yaldivia , il gémit de se voir inutile à la patrie , mais ses soldats viennent, de leur propre mouvement , offrir leurs secours à la cause commune.
Le vaillant Caupolican , qui dicte des lois à tout le Palmeyquen , manque aussi à l'assemblée ; mais la longue distance , qui le sépare de la vallée de Tucapel, est la seule cause de son retard.
Les Qaciques s'abordent tous avec la plus franche cordialité; ils paraissent pleins de joie de se voir réunis , et après avoir parlé quelque temps du sujet de la convocation , ils commencent le festin d'usage. Les liqueurs enivrantes circulent en abondance , et portent bientôt dans leurs sens le délire et la fureur; leurs discours se ressentent peu-à-peu de la situation de leurs esprits ; la discorde agite ses flambeaux au milieu des pampres de Bacchus, et la question délicate de savoir quel est celui d'entr'eux qui serait capable d'être généralissime , échauffe leur ambition et pique leur orgueil ; ils se menacent , ils s'injurient , et par mille propos outrageans que leur colère exhale , ils enflamment leur courroux déjà assez allumé par l'excès de leur intempérance. Enfin , les tables sont renversées, et violant la majesté des lois, ils prennent leurs armes dans le dépôt où chacun est obligé de les laisser dans le temps des délibérations; bientôt on n'entend plus qu'un bruit horrible et confus de vociférations ; l'ambition et la fureur divisent ces hommes, dont l'union seule peut
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faire la forée , et mettant le comble à leur funeste égarement , ils dirigent l'un contre l'autre les lances et les massues. Tome et d'autres Caciques, animés d'un esprit de concorde et de patriotisme , se jettent à travers ces forcenés et parviennent, non sans de grands efforts , à suspendre cette scène de désordre/Aussitôt que le calme fut un peu rétabli, le vénérable Colocolo se lève et fait signe qu'il veut parler; ses cheveux blancs attestent son grand âge et sa longue expérience ; d'une voix émue par l'indignation , il s'exprime en ces termes : » Caciques, défenseurs de notre patrie, » je n'éprouve point un chagrin envieux de voir » que vous vous disputez un honneur qui , peut- » être , ne serait dû qu'à moi : la vieillesse m'aver- » tit que je ne puis plus rechercher les brillans » avantages que promet l'ambition , ils m'échap- » peraient bientôt; mais l'amitié sincère qui m'unit » à vous , et dont je crois vous avoir déjà donné » 'tant de preuves , m'engage encore , aujourd'hui , » à vous adresser des conseils utiles.
» D'où vous viennent cette présomption de » prétendre au dangereux honneur de comman- » der, et cet orgueil de passer pour invincibles, » tandis que le monde a été témoin de nos désasi> très, de notre esclavage, et qu'enfin , nous avons
» subi le joug d'un vainqueur ! C'est vainement
» que nous chercherions à nous dissimuler à nous- » mêmes cette cruelle humiliation ; les Espagnols
» nous oppriment encore ! Ne vaudrait-il pas
» mieux attendre le jour du combat pour tourner » notre fureur contre nos ennemis. Quelle dé- » mence est donc la vôtre, mes chers amis, quel » délire vous fait courir à votre perte ! Ayant tant » de coups à porter aux chrétiens , vous ne dirigez » vos armes que contre vous-mêmes. Ah ! si la » vie est un tourment pour vous , du moins ne la » perdez pas sans gloire et dans des querelles qui » vous déshonorent ; animés par la vengeance , » enfoncez vos glaives dans le sein des Espagnols , » ne répandez votre sang que pour reconquérir » votre liberté et votre patrie : c'est ainsi que vous » ferez preuve d'un vrai courage.
» Je ne m'afflige point de l'énergie de vos » sentimens , mais je crains que votre valeur ne » s'égare | je frémis en songeant que cette im~ » pétuosité pourrait nous être funeste , et priver » la patrie de ses plus fermes soutiens. Ah ! si » ce malheur nous était réservé , épargnez-moi » la douleur d'en être témoin , et commencez » par percer ce cœur déjà presque glacé par la » vieillesse ; que le tranchant de l'epée détruise
» ce corps courbé sous le poids des ans et de » l'infortune : mais je sens que vous n'auriez pas *> besoin de rompre le fil de mes jours : la mort » dont je ne suis pas éloigné aurait pitié de mon » désespoir. Je vous en supplie donc , illustrer » Caciques, ne songez qu'au salut de la patrie et » soyez attentifs à ce que je vais vous proposer.
» Vous êtes égaux en valeur et en puissance , »^ le ciel vous a également départi les avantages » de la naissance et de la fortune , chacun de vous » est digne , par son courage , de commander à » l'Univers ; c'est pour n'avoir pas senti tout le » prix de ces faveurs , que nous sommes réduits » à la triste position dans laquelle nous nous trou- » vous ; j'espère que votre valeur réparera bientôt » nos désastres \ mais il est nécessaire que vous » ayez un chef pour diriger vos communs efforts , » et puisque vous êtes égaux en courage, vous ne » pouvez reconnaître d'autre supériorité.que celle i> de la force corporelle ; décernez donc l'honneur » de vous commander à celui qui soutiendra le » plus long-temps sur ses épaules, et sans se » reposer un de ces madriers énormes que nous » fournissent les cèdres de nos forêts. »
Il dit, et les Caciques se soumettent, avec une acclamation unanime, à la proposition de leur
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respectable collègue. On se bâte d'amener le madrier d'épreuve, et l'on choisit un cèdre massif et pesant que l'on roule, avec effort, vers le lieu du conseil. Plusieurs Caciques l'enlèvent successivement et le portent plus ou moins de temps ; leur constance à soutenir cette énorme masse excite l'admiration du peuple, déjà même on décernait l'honneur de la victoire à Tucapel, qui avait résisté , pendant quatorze heures, à cette terrible épreuve ; mais à l'approche de Lincoya, le silence fait place aux acclamations. Ce redoutable guerrier détache son manteau et découvre ses robustes épaules ; il lève l'effroyable fardeau et le place sur son cou ; il se plait alors à courir avec agilité et à faire voir que cette charge est légère pour lui. L'aurore , en ouvrant les portes du ciel , avait vu commencer l'épreuve de Lincoya , et Thétis s'apprêtait déjà à recevoir le Dieu du jour, que l'infatigable guerrier portait encore le cèdre pesant et ne paraissait point affaibli. C'est en vain que la triste nuit couvre le monde de ses voiles funèbres , Lincoya ne se lasse point de soutenir le madrier ; Diane s'élance dans l'immensité des cieux et voit avec surprise ce nouvel hercule ; l'aurore à son retour contemple encore ce prodige , et Phébus était parvenu au milieu de sa course ,
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lorsque Lincoya se laissa tomber sur la terre avec sa terrible charge.
L'étonnement , l'admiration remplissent tous les esprits, chacun avoue qu'il n'existe personne capable de fournir une telle carrière ; on proclame sa victoire , et il n'est plus question que de lui décerner le commandement avec tous les honneurs attachés à cette dignité. Lincoya, glorieux de son triomphe, est au comble de ses vœux, et déjà la démarche arrogante de ce barbare décèle son orgueil et son ambition ; mais au moment où il se livre à toutes les illusions de la vanité, un guerrier, armé à la légère et sans aucune suite, arrive au milieu de l'assemblée : c'est Caupolican. La nature bizarre le priva , dès sa naisance , d'un œil , qui cependant a pris dans son orbite la forme et la couleur d'un rubis éclatant ; mais le ciel dédommagea Caupolican de cette difformité, en douant ce Cacique, d'une force et d'un courage plus qu'humains. Issu d'un sang illustre, il justifiait la noblesse de son origine par des mœurs pures et austères. Zélé partisan de la justice , il était sévère , mais équitable ; avantagé d'une taille majestueuse, il excellait dans tous les exercices du corps, et personne ne le surpassait en force , en vitesse et en dextérité ; doué d'une
sagesse et dune prévoyance admirables , il savait se déterminer à propos, et conserver sa présence d'esprit, au milieu des événemens les plus extraordinaires. Ces brillantes qualités lui avaient acquis une grande considération parmi ses compatriotes. Il fut donc reçu avec joie, et Lincoya, qui dissimulait mal son dépit, l'accueillit avec une apparente cordialité. On instruisit Caupolican de tout ce qui venait de se passer, et Phébus étant prêt à disparaître dans le sein des eaux, on décida que Caupolican attendrait le lendemain pour faire l'épreuve du madrier.
L'aurore , impatiemment attendue par les deux illustres rivaux et leurs nombreux partisans , pénétrait enfin dans la vallée deTucapel, et Caupolican se mit en devoir de commencer son épreuve. Regardant , avec une confiance dédaigneuse , l'effroyable madrier, il l'enlève comme une légère baguette , et le place sur ses larges épaules. A la vue de son corps robuste et nerveux, le peuple reste muet de surprise ; Lincoya pâlit et craint d'être vaincu. Le noble athlète se promène , avec sa charge , sans paraître en souffrir ; son courage semble être étranger au repos. Pendant trois jours et deux nuits qu'il soutint l'énorme masse, on le vit déployer la même vigueur ; enfin 2 le soleil avait
déjà , pour la troisième fois , parcouru une grande partie de sa carrière, lorsque le vigoureux Caupolican se débarrassa de son fardeau , en le lançant à terre ; les Caciques déclarèrent alors que les épreuves étaient terminées, et leurs acclamations unanimes nommèrent Caupolican généralissime.
Le Sénat célébra, par des fêtes, l'installation du nouveau chef de la confédération ; mais au milieu de l'allégresse publique , Caupolican méditait une grande entreprise. îl appelé Palta, officier subalterne, et lui confie le soin de choisir quatre-vingts soldats aguerris ; cet officier , après les avoir pris parmi les plus courageux , leur donna deux chefs renommés par leur courage et leurs taîens.
Les Espagnols avaient construit trois forteresses, pour la sûreté de cette partie du Chili ; elles étaient dans un bon état de défense , et il y en avait une située dans le voisinage de la vallée de Tucapel. Caupolican résolut de signaler le commencement de son règne par la prise de cette citadelle; il appela, dans sa tente, les quatrevingts hommes qu'il venait de choisir , leur déclara son projet , et leur enseigna les ruses qu'ils devaient employer, pour s'introduire dans la place enneniie. Les Espagnols interdisaient l'entrée de leurs forteresses aux naturels , excepté pourtant
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à ceux qui étaient nécessaires pour le service et l'approvisionnement de la garnison. Les soldats de Caupolican, munis des instructions de leur général , partent chargés de bois et de fourrage , et s'approchent du fort espagnol. Ils franchissent la première enceinte ; leur contenance , humble et soumise , annonce la misère et la frayeur d'esclaves craintifs et avilis, qui viennent apporter à des maîtres cruels le tribut de la fatigue et du travail ; mais à peine sont-ils parvenus dans le fort, que , jetant leurs fardeaux, ils saisissent leurs armes et fondent sur les Espagnols. Ces derniers, surpris par une attaque aussi imprévue , se rassemblent en désordre , et dans la plus affreuse confusion , se défendent , avec courage , contre les coups de leurs furieux adversaires; le sang coule, et cette horrible mêlée n'est qu'une scène de carnage. Les chrétiens, assaillis de toutes parts, succombent , d'abord, sous les coups de leurs ennemis ; mais bientôt rappelant leur courage , et frémissant à l'idée de tomber vivans entre les mains des Araucaniens, ils tentent un généreux eifort , se réunissent , reprennent l'offensive , et , à la suite d'un combat désespéré de part et d'autre , chassent les barbares de la forteresse. A peine le reste des Araucaniens , échappés au glaive des
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Espagnols , sortait delà citadelle, que Caupolican, qui croyait son entreprise couronnée du succès , se présenta devant la place avec son armée. Lorsqu'il vit que le pont était levé, et que ses projets avaient échoué , il fit cerner le fort, et jura qu'il le détruirait de fond en comble. Un jeune Espagnol, s'apercevant que les menaces et les dispositions de l'ennemi inspiraient de la terreur à la garnison, conçut le généreux dessein de se sacrifier, pour relever les esprits abattus de ses compatriotes. Emporté par une présomptueuse ardeur, plutôt que par un vrai courage, il baisse le pont levis, s'avance vers les ennemis et, seul, il les provoque tous au combat. Telle une troupe de loups affamés accourent aux mugissemens d'un bœuf qui s'est égaré loin du hameau ou des pâtres, tels ou voit sortir des rangs Araucaniens plus de cent guerriers, qui courent, la lance en main, et se disputent l'honneur de répondre aux défis du jeune Espagnol. Ce vaillant soldat n'est point effrayé à la vue de ses nombreux ennemis, ni même par l'armée toute entière , qui s'avance pour le combattre ; il résiste à leur choc , les force de s'arrêter , et les charge avec tant de furie, que plusieurs de ces barbares mordent la poussière. II soutenait , depuis quelque temps , cette lutte
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inégale , lorsqu'il fut joint par toute la garnison espagnole , qui , à la vue des dangers qu'il courait, sortit pour le secourir. Dès lors l'engagement devient général ; les barbares , animés par la vue de leurs ennemis, et brûlant d'éteindre, dans le sang des chrétiens, la soif de vengeance dont ils sont dévorés, redoublent d'efforts et de rage. Les Espagnols , hors d'état de résister à cet épouvantable choc , et accablés par le nombre , fuyent de toutes parts , et se précipitent dans les portes de leur forteresse dont ils lèvent les ponts levis , et laissent tomber les herses. Ils rassemblent tous leurs moyens de défense , et disposent l'artillerie pour foudroyer les barbares ; mais reconnaissant bientôt que toute résistance serait inutile, ils se décident à abandonner ce poste. Ils exécutèrent celte résolution à la faveur de la nuit, et se réfugièrent à Puren , place bien fortifiée , laissant à Caupoiican celle qu'ils venaient d'abandonner, et dans laquelle les barbares trouvèrent de nombreuses munitions de guerre.
Pendant que ces troubles agitaient l'Araucanie, Valdivia résidait dans le Penco, pays limitrophe, florissant et abondant en mines d'or tres-riches^ La renommée lui apprit bientôt les détails de la révolte qui venait d'éclater , et le peuple du Penco
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qui gémissait, comme tout le reste du Chili, sous la cruelle tyrannie des Espagnols , prit à l'instant une attitude d'assurance et de sédition, et ne tarda pas à refuser le service et les tributs auxquels il était soumis. Vaïdivia , se livrant à son indolence naturelle, toujours indécis et imprévoyant, rassembla quelques soldats à la Conception , espérant que son bonheur habituel suffirait pour le sortir de cette conjoncture périlleuse. Il n'épargna pas cependant les menaces aux rebelles, et jura de tirer une vengeance terrible de leur audace ; il se mit en marche , mais au lieu de suivre , pour attaquer l'ennemi, un chemin direct, il se détourna pour s'assurer du riche tribut qu'il retirait d'une mine d'or, située à peu de distance. VaP divia n'était plus animé de l'ardeur et de la persévérance qui le distinguaient autrefois; son cœur, corrompu par les richesses, s'alarmait à la vue des dangers, et les plus tristes pressentimens troublaient son ame. Il s'avançait lentement vers les rebelles , et , craignant des embûches de la part des barbares , il envoya devant lui quelques écîaireurs : ne les voyant plus revenir, il conçut de funestes appréhensions. Elles ne tardèrent pas à se réaliser ; un horrible spectacle s'offrit , à quelques lieues de là, aux yeux des Espagnols,
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Les têtes de leurs infortunés compagnons étaient entassées , en plusieurs monceaux , sur un tertre élevé, et leurs cadavres sanglans gisaient à peu de distance. A cet aspect, les chrétiens sentirent redoubler leur fureur; enflammés du désir de la vengeance , ils murmurèrent hautement contre la marche lente et timide de leur général, et demandèrent, à grands cris , de joindre bientôt leurs ennemis. Yaldivia, seul , gardait un morne silence , il redoutait ce moment décisif; mais importuné par les clameurs de ses soldats , il trahit les mouvemens de son cœur. « 0 mes compagnons ! » s'écria-t-il , vous qui reçûtes en partage la force « et la valeur, vous voyez avec quel succès ce » peuple audacieux lève contre nous l'étendart » de la révolte ; la foi jurée est trahie, les traités » et l'alliance sont violés , la guerre et ses horreurs » nous environnent. Vous avez appris à connaître » les forces de vos ennemis, rappelez-vous les » travaux, les dangers et les fatigues que vous )> avez essuyés pour conquérir cette contrée ï » Ayons confiance à la fortune qui toujours favo- » risa vos vœux et guida votre épée : rassurés par » cette expérience , examinons , pendant qu'il » en est encore temps , s'il n'est pas d'expédiens » pfc avantageux quç celui de tenter le sort des
ïos ARAUCANA.
» armes. Vous connaissez le superbe orgueil et la » cruauté des ennemis que vous avez à combattre : » quels seraient votre sort et l'arrogance de ces y> barbares, si la victoire ne couronnait pas votre
» courage ! Enfin, je dois vous l'avouer, je
» ne sais je n'ose prévoir je doute même
» que nous sortions de cette lutte avec avantage. » Il dit, et à l'instant un cri d'indignation s'élève dans les rangs espagnols : les plus emportés lui font des reproches amers de sa faiblesse , et tous jurent de mourir dignes de leur renommée et de leur patrie. Yaldivia rougit de colère et de honte et s'efforce , mais en vain , de reprendre une contenance plus ferme. En ce moment arrive un Indien partisan des Espagnols, et se jetant aux pieds de Valdivia; » Seigneur, s'écrie-t-îl , ne méprise pas » mes avis, et garde-toi d'aller plus loin. J'ai vu » dans Tucapel vingt mille conjurés qui ont fait » serment de périr ou de s'affranchir de ton au- » torité. « Ce discours répand le trouble parmi les chrétiens , l'aspect d'une mort horrible et certaine glace d'effroi les plus intrépides, et Yaldivia éprouve une secrète joie de voir ses conjectures justifiées; mais, sentant que sa position ne lui permet plus de reculer, et surmontant enfin la terreur dont il se défend à peine lui-même > ri
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parle avec assurance et relève le courage de ses soldats qui , honteux d'un moment de faiblesse , se précipitent au-devant de l'ennemi, sur les pas de leur général. L'armée des chrétiens n'était composée que de soixante Européens et de trois mille de ces Indiens que les Espagnols attachaient ordinairement à leur fortune , dans tous les pays dont ils faisaient la conquête, et qu'ils désignaient sous le nom d'Amis. C'est avec ce petit nombre de braves, que Valdivia marchait contre l'ai m 'e innombrable des confédérés. Bientôt les chrétiens découvrirent la vallée et l'emplacement du fort de Tucapel ; leurs yeux cherchèrent ces remparts, jadis si redoutables et qui n'offraient plus alors que des ruines encore fumantes. A cet aspect, Valdivia s'arrêta , et d'une voix émue par la douleur : » Magnanimes Espagnols, dit-il, vous les » voyez ces murs, naguères si formidables; ces » murs, notre espérance et notre asyle , l'ennemi » perfide qui nous menace, et qui est en votre » présence , a osé les réduire en poudre ; un si » cruel affront nous indique assez que nous n'a- » vons d'autres ressources que celle de vaincre » ou de mourir. « Il parlait encore quand de tous côtés l'armée Araucanienne s'ébranle ; d'épaisses colonnes de barbares couvrent la plaine, et agitent
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leurs lances en criant aux Espagnols : brigands! spoliateurs sanguinaires et perfides ! ces champs , que vous avez usurpés > seront aujourd'hui votre tombeau , et vous allez recevoir le prix de vos crimes. Les barbares , animés par la vengeance et par les sons discords de leurs grossiers instrumens , jettent de grands cris -, s'avancent en bon ordre , joignent les Espagnols, et engagent fièrement le combat : la fortune les favorise dans ce premier choc. Y al di via, craignant d'être cerné, ordonne à Bobadilla d'attaquer le bataillon le moins nombreux et le plus avancé ; Bobadilla, suivi d'un petit nombre de soldats, part à l'instant et entame le corps de l'Indien Marcande : les Barbares attendent les Espagnols, font ensuite semblant de se rompre, ouvrent leurs rangs, y laissent pénétrer leurs ennemis, et bientôt se resserrant, ils enveloppent les chrétiens et en font un affreux massacre. Cet échec , loin d'abattre les Espagnols , redouble leur courage et leur fureur; ils fondent en désespérés sur les barbares et les taillent en pièces; Yaîdivia, entièrement revenu à lui-même, se signale , comme soldat et comme général, par des prodiges de valeur ; les Araucaniens résistent courageusement; pressés sans relâche par un ennemi peu nombreux, mais qui se multiplie par son
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intrépidité, ils sont enfin rompus et enfoncés sur tous les points; ils fuient et abandonnent en frémissant de rage une victoire dont-iîs se croyaient assurés ; déjà l'air retentissait des cris de vive Espagne ! lorsqu'il plut à l'arbitre de nos destinées, de rendre ce succès aussi passager qu'il avait été glorieux,
Valdivia avait pour page le fils d'un' Cacique renommé; ce jeune homme tendrement chéri de son maître , et comblé de ses faveurs , était alors de service près de lui. A la vue de la déroute des Araucaniens , l'amour de la patrie se réveille dans son cœur, il court vers ses compatriotes, et, d'un ton animé, il les encourage en ces termes : » 0 guerriers aveugles et égarés par la peur, de
» quel côté dirigez-vous vos nobles phalanges !
» Vous flétrissez ici l'éclat de vos exploits et de » dix siècles de gloire ; vous échangez votre liberté » contre l'esclavage , et votre seule faiblesse vous » arrache une victoire , dont les Dieux vous réserj> vaient l'honneur et le prix ; arrêtez au moins » votre fuite quelques instans, pour apprendre » de moi comment on doit servir sa patrie. » A ces mots, il brandit contre Valdivia une énorme lance , court sur lui , le frappe et le précipite sur les piques des Espagnols ; il pénètre ensuite au
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milieu de leurs bataillons et, enflammé d'une fureur désespérée , il y porte la mort et l'effroi. Caupolican, profitant de ce retour inattendu de la fortune , accourt , avec toute l'armée , à la voix de son intrépide compatriote ; le combat se rengage de nouveau. Les Espagnols surpris par une trahison inouie, craignant d'en éprouver encore et épuisés par leurs efforts précédens , se défendent avec peine ; bientôt, cernés de toutes parts, ils ne forment d'autres vœux que celui de faire acheter chèrement la victoire à leurs ennemis. Ils exécutent vaillamment cette noble résolution, et des milliers de barbares tombent sous leurs coups ; mais enfin, accablés par le nombre, ils succombent à leur tour, et Valdivia ne compte déjà plus autour de lui que quatorze guerriers, qui bientôt périssent sous ses yeux. Les chrétiens et tous les Indiens de son armée sont massacrés, et cet infortuné général survit seul avec un Ministre des autels qui , par hazard , se trouvait alors près de lui , à sa déplorable défaite. Dès lors , il ne songe plus qu'à fuir, suivi de l'unique témoin de sa disgrâce. Tels deux féroces sangliers s'échappent devant les chasseurs ardens à poursuivre une si belle proie, les crins hérissés de fureur, ils devancent, en rugissant, les lévriers agiles dont
l'Irlande nourrit la race. Tels le malheureux Valdivia et son compagnon fuient devant les barbares qui, à pied, les suivent de près et les égalent presque en vitesse ; ils lancent aux fugitifs une grêle de traits ; enfin , ils les joignent dans un endroit où, le terrain coupé par une fondrière, avait fait abattre ^eurs chevaux. Les barbares profitent de cet accident, et fondent sur leurs victimes ; il les saisissent en les chargeant de coups. Le Ministre de l'évangile , après avoir reçu mille outrages , se laisse immoler sans faire de résistance , et en priant pour ses bourreaux , mais Valdivia est amené devant le Sénat des Caciques. Caupolican , charmé de le voir dans ses fers , lui parle en vainqueur, le questionne et le menace. Yal divia, se soumettant à son malheur et à la captivité , implore son ennemi d'une voix suppliante , lui demande la vie , et jure de ne plus attenter à la liberté des peuples du Chili. On a dit que Caupolican , touché de l'infortune de son prisonnier , était sur le point de lui pardonner ; mais un de ses parens , qu'il respectait à cause de son grand âge, et dont le cœur était fermé à tout sentiment généreux , lui cria d'une voix altérée par la colère : » Ne rougis-tu point de perdre » ainsi ton temps et les fruits de la victoire , en
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» écoutant un captif? » A ces mots, levant une énorme branche de genévrier , il en assené un coup terrible sur le crâne de Yaldivia. Tel un taureau furieux , fortement lié au fatal poteau , rugit entouré d'une foule qui le regarde avec inquiétude , bientôt le cruel boucher , exercé dans son art \ lève la funeste masse , le frappe et Fétend mort à ses pieds. Tel l'inhumain vieillard frémissant de rage , à la voix de Yaldivia , prend à deux mains sa pesante massue , et le barbare porte un coup assuré qui ensevelit Yaldivia dans la nuit du trépas : l'infortuné roule sur ia poussière et quitte la vie au milieu d'affreuses convulsions. Le magnanime Caupolican, indigné de la brutale insolence de son parent, voulait l'en punir, mais les prières de toute l'armée le forcèrent à dissimuler cet outrage.
La nuit, ayant étendu ses ténèbres sur le globe, l'armée victorieuse fit des faisceaux de ses armes , et célébra son triomphe par des danses et des rondes joyeuses ; la renommée eut bientôt répandu, dans tout le pays, le bruit de cette victoire , et, avant le lever du soleil, des provisions de toute espèce arrivèrent sur le champ de bataille. Une multitude immense accourut de tous côtés ; femmes , vieillards , enfans, vinrent en peu de temps
partager les plaisirs de la fête. Lorsque le chant des oiseaux eut annoncé le retour de l'aurore , les barbares entourèrent d'arbres un vaste espace ; ils en avaient aiguisé les branches^ et ils y fixèrent les têtes des Espagnols ; c'est au milieu de ce cercle , formé par ces horribles trophées , qu'ils se livrèrent à la joie et aux orgies de Bacchus. Les Caciques, animés par la bonne chère, exaltaient à l'envi l'importance de leur victoire , et leurs esprits échauffés par une arrogante présomption, se livraient à toutes les chimères d'une ambition extravagante. Déjà la puissance espagnole était, selon eux, à jamais anéantie dans l'Amérique, et il ne s'agissait plus que de couquérir la Castille ; ils pressaient Caupolican de se hâter de les conduire contre les divers étabîissemens que les Espagnols avaient dans le Chili , et ils lui promettaient une longue et heureuse série de victoires. Caupolican sentait la vanité de leurs projets, et se promettait de leur en faire connaître le ridicule; il attendit que la fête fût terminée, et lorsqu'il vit les esprits plus calmes, il assembla ses collègues, et leur parla en ces termes : » Et » moi aussi, Seigneurs, je chéris la liberté, et » je brûle de voir notre patrie reprendre tout » son lustre ; animé d'un zélé égal au vôtre 9 je
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» cherche les moyens de ne pas abandonner les » avantages que la fortune nous a accordés. Pre- » nez garde , cependant , de vous laisser séduire » par une ambition plus brillante que sage. Le » but de toutes vos entreprises doit être la pro- » tection et l'indépendance de vos familles , et » si vous le remplissez bien, vous ne manquerez » ni d'honneur , ni de renommée , ni même de » richesse. Yous venez d'exterminer Yaldivia et » tous les siens , vous avez détruit une forteresse » importante : attendez-vous à voir les Espagnols » venir bientôt se venger de tant d'humiliations. » Laissons leur un libre accès , qu'ils s'engagent » dans nos montagnes; la victoire y réside avec » nous , et fermera le retour à nos ennemis.
» Nous sommes déjà vainqueurs , ce pays nous » offre pour combattre des positions superbes; » des lacs , des marais , des rochers et des monts » escarpés ; ces champs de bataille nous convien- » nent , et les Espagnols se défendent mieux dans » leurs remparts. Quand nous aurons inspiré à i> nos ennemis assez de terreur, pour qu'ils ne » viennent plus nous chercher , alors , rien dans & le monde ne sera capable de nous empêcher » de les aller attaquer chez eux , et de nous» » établir dans leurs demeures. »
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Le discours du Généralissime fut écouté avec la plus grande attention , et tous les Caciques se rangèrent de son avis. Lorsque l'uniformité des opinions eut rétabli le calme, Caupolican fit avancer ce jeune homme , dont le courage, presque surnaturel, avait causé le gain de la bataille. Afin de lui donner une marque signalée d'estime et de faveur , il prit , suivant l'usage de ces peuples , la main droite du page de Yaldivia dans sa main gauche , et le désignant par le nom sous lequel il était connu de ses compatriotes : » Généreux » Lautaro , lui dit-il, tu as couvert d'une nou- » velle gloire le nom Araucanien; c'est ta valeur » qui affranchit ta patrie d'un joug tyrannique , » c'est à toi seul que nous devons cette victoire » mémorable, qui fera l'admiration de la pos- » térité. Et vous Caciques, mes collègues, vous » reconnaissez , comme moi , que Lautaro est la » principale cause de notre triomphe ; pour l'en » récompenser, j'userai de l'autorité que vous a m'avez confiée , et je le proclame mon lieu- » tenant-général. » Lautaro accepta avec reconnaissance la charge que Caupolican lui conférait, et les acclamations unanimes du peuple applaudirent au choix judicieux du Généralissime qui, suivant un antique usage , donna à Lautaro, Fin-
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vestiture de sa nouvelle dignité , en rasant les cheveux de ce jeune homme : il lui en laissa seulement , au sommet de la tête , une quantité suffisante pour faire une longue tresse. Lautarô était digne , par ses talens et son caractère , du rang éminent auquel il venait detre élevé; actif et intrépide dans l'exécution de toutes ses entreprises, ses conseils étaient toujours prudens et adaptés aux circonstances; la beauté ravissante de sa figure était en harmonie avec la douceur et l'urbanité de son caractère ; sa taille bien proportionnée n'était point colossale , mais personne ne le surpassait en force et en dextérité. On prolongea les fêtes en son honneur, et tandis que ces barbares se livraient à la joie , la renommée , aux ailes rapides, faisait circuler à la Conception 3 l'une des principales villes espagnoles du Chili , les bruits les plus effrayans. Bientôt on y apprit tous les détails de la défaite de Valdivia, et peu de temps après , on sut que Lautaro avait signalé son début dans la carrière des armes , par la prise de l'importante forteresse de Puren, que les chrétiens avaient évacuée immédiatement après la mort de Valdivia , et dont toutes les munitions étaient tombées au pouvoir des barbares ; la douleur devint générale, et cette ville, naguères si-
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opulente et plongée dans les délices du luxe, n'offrait plus qu'une scène de désespoir et de terreur. François de Villagran conservait seul ce sang froid, qui est l'apanage des héros; il avait été lieutenant de Valdivia, et la mort de son général remplissait son cœur d'un impétueux désir de vengeance. Il rassembla à la hâte tous ses guerriers et un grand nombre d'Indiens-^ mis ; il arma en diligence cette vaillante troupe , et prit la résolution généreuse d'aller attaquer Lautaro qui, à la tête de dix mille barbares, s'était emparé d'une position formidable, d'où il interceptait les communications entre les établissemens espagnols.
Au Nord du canton d'Andalican , s'élève un mont escarpé et sur lequel on trouve un sentier étroit et dangereux; ce chemin conduit dans une petite plaine, située derrière cette montagne et au pied d'une autre de moindre- élévation, qui sépare l'Andalican de l'Araucanie. C'est ce coteau que Lautaro avait choisi pour attendre l'ennemi, et lui livrer bataille ; c'est sur son sommet qu'il avait déployé son armée. Ayant déjà remarqué que «es soldats combattaient difficilement en plaine et à pied contre la cavalerie, il avait jugé que les chevaux des Espagnols déjà fatigués, quand ils auraient gravi la première montagne, finiraient
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bientôt par succomber en manœuvrant contre m nouvelle position. Cette émineiice lui présentait encore d'autres avantages ; la pente , il est vrai , en est douce et n'est point d'un difficile accès ; mais à son sommet, on est entouré partout de précipices. Du côté de l'Ouest , elle est coupée à pic, et la mer vient se briser contre ses rochers ; et au point le plus élevé, elle n'offre qu'une petite plaine très-circonscrite : Lautaro, ayant entouré, avec son armée, cette pointe de rocher, laissait, sur toutes les autres parties du terrain, un libre accès à l'ennemi. A peine les Espagnols eurent-ils contourné la première montagne , que leurs yeux furent frappés de ces formidables dispositions. Villagran, à cet aspect, s'arrêta interdit et ne put s'empêcher de songer à la grandeur des périls qu'il allait courir. Tel César, au premier pas qu'il fit pour traverser le Rubicon, s'arrêta effrayé de sa propre audace et des dangers où cette démar-*che hardie devait l'engager ; mais bientôt rappelant toute sa fermeté, il se précipita au-devant de sa fortune , en s'écriant : le sort en est jeté ; tel Villagran revint bientôt de sa stupeur, et s'abandonna à sa destinée. A peine eut-il commencé à monter cette redoutable montagne , que tous ses soldats volèrent sur ses traces ; Lautaro les obser>
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vait, mais il ne faisait aucun mouvement pour les empêcher de le joindre ; il avait ordonné que personne n'engageât le combat, avant qu'il n'en eût donné le signal. Ces barbares, aveuglément soumis à leur jeune général , se tenaient en silence , et présentaient l'aspect d'un rempart immobile ; les Espagnols se -trouvèrent bientôt à portée de l'aile gauche de leurs ennemis, et Lautaro déploya alors son front de bataille, au bruit confus des tambours et des clairons*
Muse, inspirez-moi le courage et la force de décrire ce funeste combat; que les accens de la douleur se joignent au bruit des armes; ne dissimulons pas les revers dont l'Eternel arbitre de nos destins voulut accabler les Espagnols : ils succombèrent avec gloire , et le récit de leur défaite illustrera encore leurs noms et leur vaillance.
Déjà le féroce Lautaro avait terminé ses dispositions ; Villagran , parvenu à mi-côte avec son armée , fit halte , et plaça six pièces de canon dans des directions convenables. Les deux armées , contenues par leurs chefs , s'observent en silence ; la fureur , la soif du sang, animent leurs regards ; la mort plane au milieu de l'espace qui les sépare, et désigne d'avance ses nombreuses victimes : tout; annonce que ce* lieux seront bientôt témoins du
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plus horrible carnage. Cet affreux pressentiment semble animer la nature même ; les animaux ont fui , les oiseaux se sont disperses , l'atmosphère est calme , et la mer ne mugit plus sur les rochers du rivage ; un silence lugubre règne sur cette terre fertile , et la nature saisie d'effroi paraît l'abandonner au génie des combats et *le la destruction. Les deux armées brûlent d'en venir aux mains , et leur fougueuse impatience est à peine retenue par l'autorité des généraux. Tel un coursier impétueux, voyant approcher le rivât qui doit lui disputer le prix de la course , bondit impatient sous la main qui le retient, et frappant la barrière de ses pieds agiles, il ronge son mors écumant; tels les Espagnols et les barbares s'irritent de ne pouvoir se joindre. Villagran fut le premier qui céda aux bouillans transports de ses soldats ; il détacha trois compagnies de cavalerie, qui atten- dirent à peine son dernier ordre pour saisir les rênes de leurs coursiers ; prompts comme la foudre , ils s'élancent, la terre frémit sous leurs pas , et jes échos du rivage répètent leurs cris de guerre. Les barbares, respectant les ordres de Lautaro, les laissent approcher sans venir à leur rencontre , et se contentent de leur envoyer une grêle de traits. Tels on voit dans les jeurcde Cannes , si chers à la
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Castille, des quadrilles se partager, et s'envoyer des dagues que chaque cavalier porte attachées avec des courroies à sa poitrine, et qu'il ramène habilement à lui ; tels les cavaliers espagnols , parvenus au front de l'armée ennemie , reculent , s'avancent de nouveau , sans oser fondre sur les barbares, de peur de s'engloutir dans les précipices , situés à pic derrière le sommet de la montagne; ils parcourent, en s-e retirant, toute la ligne de bataille des ennemis , et sont accablés d'une multitude de dards qui viennent rebondir inutilement sur leurs cuirasses. Cependant, Lautaro continuait à demeurer immobile , seulement il permet à quelques-uns de. ses soldats de sortir des rangs, pour insulter les Espagnols par des défis arrogans; plusieurs profitent de cette permission , et s'approchent des chrétiens avec une attitude menaçante; ils les provoquent et leur offrent des combats singuliers; d'autres plus audacieux leur envoient des flèches, ou môme s'avancent assez près pour les attaquer avec la lance. Le jeune Çurioman se fait distinguer parmi ces derniers; maniant avec adresse une pique acérée , il se précipite au milieu de nos bataillons. Déjà il a blessé sept Espagnols, et personne n'ose attendre ce redoutable guerrier; Yillagran le voyant prêt
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à porter un coup mortel à un autre soldat, s'écrie ? n'est-il donc personne qui ose châtier ce sauvage. En disant ces mots , il regardait Don Diego Cano , renommé par son intrépidité, et que l'on remarquait aisément à la hache énorme qu'il portait , et à son beau coursier. Villagran achevait à peine de lui parler , que Curioman porte un horrible coup de massue sur le derrière de la selle de Don Diego; le cheval fléchit et ses flancs sont déchirés par les pointes de la massue. Il part, emporte son maître qui, à l'aide des éperons, s'efforce encore d'accélérer sa marche; Curioman prend la fuite, mais Don Diego le poursuit jusque dans les rangs de l'armée ennemie. Envahi' les barbares lui op-> posent un mur de lances et de dards , rien ne l'arrête : il enfonce leurs bataillons, et suivant toujours des yeux le téméraire Curioman, il le joint, lui perce le cœur de sa lance, et revient ensuite se rallier aux Espagnols, après avoir immolé tous les barbares qui ont essayé d'entraver son passage.
Cependant, l'escadron que Villagran avait dé-r taché pour escarmoucher contre les barbares , obtenait peu de succès, et, après beaucoup de tentatives , il n'avait pas entamé l'ennemi. Les chevaux blessés et fatigués ne pouvaient presque
plus marcher, et Yillagran prît alors le parti d'engager sérieusement l'affaire; il fait jouer son artillerie , qui bientôt foudroie une multitude d'Indiens ; une épaisse fumée voile la lumière du jour, le fracas horrible des canons se répète et se prolonge dans les montagnes , et contre les rochers du rivage; il semble que l'irruption d'un volcan vient d'entrouvrir la terre , et qu'un nouvel Etna vomit en ce moment ses feux dévastateurs. Lautaro , voyant tomber à Ses côtés ses plus braves soldats, se -décide à tout sacrifier pour arrêter l'effet de ces armes terribles, et il ordonnerai! corps de Leucoton de se jeter promptement , et avec vigueur sur les Espagnols. » Partez, cria- » t-il , fils de la victoire, vous que la fortune » destine aux plus brillans exploits : allez faire » triompher nos droits et la cause de la liberté ; » frappez , que tout cède à vos coups ; immor- » talisez-vous aujourd'hui, en vous sacrifiant pour » le salut de la patrie. Le reste de l'armée mar- » chera sur vos traces ; mais l'honneur de cette » journée vous appartiendra. » Enflammés par ce discours flatteur , Leucoton et ses soldats se précipitent sur les chrétiens ; chacun d'eux se croirait déshonoré d'arriver le dernier près de l'ennemi , et le plus timide brûle d'en venir aux
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mains. Envahi le rapide boulet et la mitraille meurtrière font voler en pièces et sous leurs yeux les membres et les corps de leurs compagnons ; ils se serrent et s'avancent tête baissée sur cet effroyable volcan. Rien ne les épouvante, et Ton ea voit qui , ayant un bras emporté , saisissent sur le champ une arme de l'autre bras, et continuent à combattre ; enfin , ils parviennent sans s'être arrêtés, jusqu'au front de la batterie. C'est là, qu'entourés et enlevés par'des torrens de flammes et de mitraille , ils se précipitent avec fureur sur'la bouche des canons. Ne pouvant se distinguer ni s'entendre, au milieu du bruit et de la fumée , ils se reconnaissent au toucher et arrachent des mains des canonniers les refouloirs et les boulets. Lautaro ne tarde pas à venir à leur secours, avec le reste de l'armée ; et dès lors , l'affaire devient générale. Le but principal des barbares était de s'emparer de l'artillerie qui leur causait tant de pertes, et les Espagnols avaient celui de conserver ce puissant moyen de défense; ces deux intérêts , si opposés et si importans, inspiraient aux deux partis une aveugle animosité. J^e général Espagnol , présent partout , prévoyait les dangers, et, par ses savantes dispositions, il soutenait avec avantage , le formidable choc des
barbares. Comme soldat , il bravait tous les périls; comme général , il dirigeait le combat avec talent et présence d'esprit.
Les barbares étaient si nombreux , que les Espagnols s'épuisèrent en leur résistant , et perdirent beaucoup de monde ; ne pouvant plus tenir à tant de fatigues, ils furent obligés de reculer jusqu'au bas de la montagne ; cette retraite permit aux barbares de s'emparer de l'artillerie. Les chrétiens commencèrent alors à perdre courage ; leurs blessures, le nombre et le courage féroce des ennemis , leur firent une telle impression , que la plupart se retira du champ de bataille. Yillagran est indigné d'une démarche aussi honteuse, il court après les fuyards et s'oppose à leur retraite. » Castillans, leur crie-t-il, ce n'est point » de ce côté que vous trouverez le chemin de » l'honneur; la crainte à laquelle vous vous livrez » est le seul ennemi redoutable que vous ayez à » combattre : surmontez ce sentiment honteux, et » vous rougirez ensuite de votre faiblesse. Songez y> que la peur vous rendrait cent fois plus infâmes, y> plus vils et plus brutes que les sauvages qui vous » poursuivent; votre honneur est sur ce champ » de bataille , ne l'y laissez pas , sa perte serait » irréparable. » Ainsi parle Yillagran ; mais Ja
frayeur s'était emparée de ses soldats. Il ne peut ni se faire entendre ; ni les ramener au combat ; alors ne consultant que son courage , il se précipite au milieu des ennemis , dans la seule espérance d'y trouver un trépas glorieux ; il cherche , il appelle la mort ; la vie désormais lui serait insupportable , si sa gloire était flétrie. Bientôt assailli par toute l'armée des barbares , il tombe renversé de son cheval, et reste sur la terre, privé de sentiment. Les barbares poussent un long cri de joie; les uns veulent le faire prisonnier, d'autres s'efforcent de le percer de leurs lances ; mais la trempe éprouvée de son armure rend leurs coups inutiles. Déjà, ils se disposaient à le dépouiller de sa cuirasse , lorsqu'une troupe peu nombreuse d'Espagnols accourut à son secours.
L'adversité et toutes ses rigueurs, le sort et et toutes ses injustices, ne peuvent jamais amener un homme d'honneur à des actions indignes de lui ; c'est ainsi que Villagran , n'ayant plus rien à sacrifier que sa vie pour la gloire , cherchait à rencontrer la mort. Aussitôt que les Espagnols virent leur général renversé sur la poussière , et qu'ils entendirent lés cris de victoire des barbares , ils se mirent à fuir comme en pleine déroute; treize d'entr'eux seulement eurent le courage de
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faire volte face, et, décidés à perdre la vie pour sauver Yillagran, ils fondirent sur les ennemis. Ils recommencèrent autour de lui un combat furieux, et leur attaque, aussi imprévue que terrible, inspira tant de terreur aux barbares qu'ils abandonnèrent leur proie et prirent la fuite. Yillagran fut long-temps à revenir de son évanouissement, mais ses généreux défenseurs soutinrent si vaillamment l'effort des ennemis qu'il eut le temps de reprendre ses sens ; les Espagnols lui aidèrent à remonter sur son cheval : cet infortuné guerrier, se soutenant à peine et le corps brisé et meurtri, voyant à côté de lui quelques Espagnols, oublia les dangers dont il était à peine échappé , et suivi de ses braves libérateurs, il se jeta encore sur les barbares et en fit un carnage horrible ; un fleuve de sang coule sous son bras irrité, et l'Araucanie se rappellera long-temps des effets de sa fureur : il se retira enfin de ces lieux funestes, et , suivi de ses dignes compagnons de gloire , il rejoignit le reste de son armée , qui s'était arrêtée à quelque distance du champ de bataille.
Yillagran contempla alors la scène d'horreur et de désolation qui s'offrait à ses yeux : la terre était jonchée des cadavres de ses soldats , de nombreuses colonnes de barbares parcouraient la
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plaine et se dirigeaient vers Tes défilés des montagnes, afin de lui couper la retraite. Convaincu que désormais toute résistance serait inutile, il ne songe plus qu'à sauver les faibles débris de son armée ; il fuit en pleurant sur les destinées de l'Espagne , et s'éloigne , en frémissant de rage , de ces lieux témoins de sa ^faite. Harcelé dans .sa marche par les barbares^ la nuit vint enfin favoriser sa retraite , et lui permit de traverser le Eiobio près de l'endroit où ce fleuve se jette dans l'Océan : le lendemain il rentra dans la Conception, où il ramena, avec les nouvelles de son malheur, la consternation et le désespoir.
C'est ici que ma lyre ne doit plus faire entendre que des accens de douleur; donnons surtout quelques larmes aux infortunes de ces braves Indiens, qui combattaient sous les bannières de l'Espagne ; déplorons le sort funeste qui tomba sur leurs innocentes familles ; pleurons sur ces amis dévoués à notre cause, non parce qu'ils ont été vaincus, mais parce qu'ils sont tombés entre les mains d'un vainqueur sanguinaire , qui regardait leur fidélité comme un crime. Ces malheureux fuyaient en désordre , et la frayeur aveuglait leurs pas : déjà couverts de blessures douloureuses , ils roulaient dans les ravins et sur les pointes de rochers
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dont le chemin était bordé ; leurs cris lamentables imploraient la pitié des vainqueurs, qui, sourds à leurs gémissemens, les égorgeaient ou prenaient un affreux plaisir à prolonger leur agonie par tous les raffinemens de la cruauté. Ces infortunés invoquaient inutilement le secours des Espagnols, et leur rappelaient^ qu'ils devaient à l'amitié et à l'alliance. Une multitude de jeunes Indiennes, qui avaient voulu partager le sort de l'armée, reclamaient, non moins vainement, les liens que l'amour avait formés entr 'elles et les chrétiens, et les appelaient à leur secours. Quelques Espagnols, émus d'une généreuse pitié , ne pouvaient résister aux cris déchirans de tant d'amis malheureux, et retournaient sur le champ de bataille pour essayer de les protéger; mais ils ne tardaient pas à être victimes eux-mêmes de leur dévouement: les bar* bares immolèrent en ces lieux plus de deux mille de nos alliés. Tout ce que la cruauté peut inven^ ter de tourmens affreux , tout ce qu'une horrible soif de sang et de vengeance peut inspirer d'atroce fut employé par ces féroces vainqueurs contre les Indiens- Amis. Victimes intéressantes d'une rare fidélité, votre souvenir sera toujours cher à l'Espagne , et elle vous associe à la gloire de ses enfans !
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Villagran , suivi des tristes restes de son armée, était rentré à la Conception , au milieu d'une foule de peuple inquiet sur son sort , et , qui à l'aspect du gouverneur, connut les nouveaux désastres dont les destins venaient d'accabler l'Es-pagne. Villagran et ses soldats, encore tout couverts de sang et défigurés par d'horribles blessures , passèrent lentement au travers de ce peuple consterné : leur contenance est morne et leurs bouches sont muettes ; leurs yeux , chargés de larmes parcourent tristement la foule qui les environne , et leur funeste silence n'indique que trop les malheurs de la patrie; ils racontent enfin leur défaite, et mille cris de douleur s'élèvent à l'instant ; les gémissemens et les plaintes se propagent dans toute la ville, et chacun s'abandonne au plus cruel désespoir.
Ce peuple infortuné passa la nuit Sans se livrer au sommeil , et en proie à sa douleur ; mais au retour de l'aurore , une nouvelle crainte vint s'emparer de ces malheureux. Le bruit se répandit que les Araucaniens , profitant de leur victoire , s'approchaient de la ville, et mettaient toute la banlieue à feu et à sang. L'aveugle renommée, se servant de l'organe d'une foule ignorante et timide , exaltait les forces de Lautaro , et faisait
perdre l'espérance de pouvoir y résister. Il n'y avait pas un Espagnol qui , tremblant et découragé par ces rumeurs alarmantes , ne parlât avec emphase de la valeur et de la force du plus faible des Araucaniens, et ne consternât , par ses discours, ceux qui l'écoutaient. Tout-à-coup on parle d'abandonner la ville , et de fuir cette contrée dévouée aux ravages d'un ennemi furieux. Les citoyens s'assemblent en divers groupes et en tumulte ; le vœu général semble approuver cette mesure désespérée , malgré les sages avis de quelques hommes prudens, qui cherchent à guérir leurs concitoyens de cette terreur panique. Le bas peuple pousse déjà des clameurs séditieuses; et les riches, combattus par le désir de ne point abandonner leurs richesses, et par la peur de perdre la vie , finissent par céder à ce dernier sentiment, et se joignent à la multitude. Dès lors, chacun s'empresse de courir chez soi , et de rassembler à la hâte tous les objets qui peuvent se transporter aisément ; le désordre et le tumulte sont au comble ; on n'entend que des cris et des gémissemens ; la frayeur de tomber entre les mains des barbares absorbe toutes les pensées de ce peuple égaré, et trouble son imagination : l'ombre de tous les objets lui paraît celle de
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Lautaro ; le moindre bruit, sa voix redoutable ; et à chaque nouvelle rumeur, inventée par la crainte, les accens du désespoir redoublent. Enfin , cette population épouvantée abandonne en masse ses foyers, et laisse derrière elle les immenses richesses renfermées dans la ville. Ces malheureux, emportés par une terreur aveugle , fuient en désordre; la confusion de leur marche, l'incertitude de la route , contribuent à donner à leur retraite l'apparence la plus déplorable , et , après douze jours d'une route longue et pénible , ils arrivent à Santiago , capitale des fertiles vallées du Mapocho.
Tandis que ce peuple infortuné s'éloignait de ses habitations, Lautaro songeait en effet à recueillir les fruits de sa victoire ; il rassembla son armée dans le délicieux vallon de Taîcamadillo, et fier d'avoir justifié la haute confiance que lui avait accordée le Généralissime ', il lui envoya, par un message, les détails de la défaite des chrétiens. Bientôt il apprit la funeste résolution des habitans de la Conception ; à l'instant il leva son camp , et marcha sur cette ville abandonnée : l'ardeur du • pillage précipitait lés pas des barbares, et, en quelques heures, ils eurent franchi la distance crai les séparait des remparts de la Conception.
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À la vue de cette cité , qui, vide d'habitans, contenait encore tant de richesses, les barbares se divisent sur plusieurs chemins , afin d'y arriver par différens côtés , et que le pillage fut plus général. Lautaro ne tarde pas à donner le funeste signal, et les barbares entrent en foule dans la ville. Telle une bande d'oiseaux affamés se jettent sur un champ couvert des dons de Cérès , tels les barbares fondent sur cette ville déserte. En un instant, toutes les maisons sont envahies par ces avides guerriers ; quelques vieillards , des enfans , des vierges timides , auxquels la faiblesse de l'âge n'ont point permis de suivre leurs compatriotes, ou qui n'ont point voulu délaisser leurs foyers, sont impitoyablemeut égorgés par les farouches vainqueurs. Les ornemens , les meubles les plus précieux, sont mis en pièces, et cette ville malheureuse est en proie à la dévastation la plus complète et la plus horrible. Les barbares, peu satisfaits de cet affreux pillage , détruisent les monumens et les édifices ; ils se chargent de tout le butin que chacun d'eux peut emporter , se le partagent, se disputent et ne sont d'accord que pour détruire; mais ces déprédations ne suffisent point à leur rage , il faut que cette ville , qui leur est odieuse, disparaisse du sol de l'Amérique. Les
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torches sont allumées et, en un instant, cette cité, naguères si florissante, offre ï épouvantable spectacle d'un vaste incendie , et se couvre d'un nuage épais de fumée. Les maisons s'écroulent avec fracas ; la terre frémit sous d'horribles secousses ; le feu s'engouffre, en mugissant, sous les édifices , et se déploie en s'élevant vers sa sphère. Les poutres dorées , les riches lambris , tombent avec grand bruit , et les barbares ne peuvent contenir leur joie à l'aspect de cette scène de désolation. Ils poussent des cris d'allégresse, et ils saluent, par leurs chants, le terrible vent du nord, qui s'élève en ce moment, et dont le souffle impétueux vient encore étendre les ravages du feu, et consommer la ruine de cette malheureuse cité. Tel fut le sort de la Conception , la ville la plus riche de toute la terre , en métaux précieux ; l'opulence de ses habitans s'était accrue beaucoup au-delà de leurs vœux ; cent mille esclaves mariés leur obéissaient, et tiraient des mines une immense quantité d'or. Valdivia, seul, était plus riche que le reste de ses concitoyens, parmi lesquels la pauvreté était inconnue. Un moment de lâcheté remplaça , par la plus affreuse misère , cette brillante existence , qu'une noble résolution ? une intrépide résistance > auraient
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pu conserver à ceux que le Ciel en avait favorisés.
Lautaro poursuivait encore le cours de ses funestes triomphes et, peu satisfait d'avoir ruiné la ville , il faisait tuer les animaux propres à l'agriculture , ravager les champs et arracher les arbres, lorsqu'il reçut un message important qui le força de suspendre la dévastation de cette contrée.
Les Caciques confédérés ne mettaient plus de bornes à leur ambition , depuis la défaite de Villagran et la destruction de la capitale du Penco ; ils recommençaient à agiter sérieusement la question de poursuivre les Espagnols jusqu'au sein de la Castille, et leur profonde ignorance en géographie ne leur permettait pas d'apprécier l'immense éloignement et les difficultés insurmontables, qii s'opposaient au développement de leurs ridicules projets. Traverser rapidement les sommets élevés des Cordilieres , qui les séparaient du reste de l'Amérique ; soumettre , en passant, vingt peuples barbares comme eux, et pénétrer en Espagne, qu'ils se figuraient être une région éloignée du vaste continent qu'ils habitaient, et dont les limites et l'étendue leur étaient inconnues : telles furent peut-être les seules difficultés qu'ils prévoyaient dans leur entreprise. Ces divers obstacles
i3a ARAUCANA.
leur paraissaient au-dessous de leur courage, et leur orgueil, monté au comble par leurs victoires récentes, les aveuglait sur les dangers, et ne leur laissait voir que la gloire attachée à une pareille conquête. Caupolican, lui-même, fut séduit par cette brillante perspective , et partagea l'engouement de ses concitoyens ; c'était donc pour délibérer sur ce projet insensé , qu'il venait de convoquer le Sénat, et qu'il avait envoyé à Lautaro un ordre de s'y rendre. Ce dernier se mit promptement en marche, et rejoignit le Généralissime qui le reçut avec tendresse et dignité , et le combla de louanges et de présens. En attendant que tous les Caciques fussent réunis, le peuple célébra r par des réjouissances, l'arrivée de Lautaro et ses heureux succès. Lorsque les délais furent expirés, tous les Caciques, au nombre de cent trente, s'assemblèrent dans le lieu du conseil. Caupolican y parut vêtu du même habit que portait Valdivia, lorsqu'il lui fut présenté ; il était verd et pourpre, richement brodé en argent; la cuirasse était du même métal, le casque d'un acier à l'épreuve, et l'on voyait briller sur le cimier une foule de pierres précieuses : les Caciques portaient aussi des habits espagnols , et le peuple s'était , à leur exemple , couvert de dépouilles semblables et
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bizarrement ajustées. Ils paraissaient tous tirer vanité de ces ridicules accoutremens, et témoignaient un mépris marqué pour ceux qui n'en avaient pas rapporté du champ de bataille : les Caciques avaient même ordonné que chaque membre du conseil devait s'y montrer revêtu d'un habillement de leurs ennemis, afin que ces trophées donnassent à leur assemblée l'apparence d'une pompe triomphale. Lorsque chacun d'eux eut pris le rang que lui assignaient ses exploits , il se fit un grand silence, et Caupolican s'exprima en ces termes : « Je sais déjà , Seigneurs , qu'il » n'est pas nécessaire de vous démontrer, par de » longs discours, les moyens d'augmenter notre » gloire, et de vous indiquer le but vers lequel » doivent tendre vos généreux efforts. Je connais » assez votre valeur et les vœux de votre noble » ambition , pour être sur que je puis entreprendre » avec vous la conquête de l'Espagne, et assujet- » tir à notre joug ce puissant Empereur Carlos, » qui n'a point encore rencontré de vainqueur. » Les Espagnols ont déjà appris à connaître le » poids de vos massues, puisqu'ils n'osent plus » nous attendre, ni en plaine, ni à l'abri de leurs » remparts : nous savons aussi à quoi nous en tenir » sur l'effet de leurs épées si vantées ; nous avons
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» vu Jusqu'à quel point leurs cuirasses dorées sont » en état de les défendre contre le tranchant de » nos zagayes , et quels résultats produisent leurs » piques longues et pointues, lorsqu'elles se croi- » sent avec les nôtres. Je veux aujourd'hui m'as- * surer de vos intentions définitives; je n'ignore t> point quelle est la force de votre bras : des murs » d'airain, les barrières les plus formidables s'é- » crouleraient sous vos coups. C'est dans cette » confiance que vous me verrez toujours à la tête » de vos bataillons , et que nous poursuivrons en- » semble le glorieux projet de nous emparer de » l'indomptable Espagne, et de conquérir le reste » du monde. Nous nous ouvrirons, avec le fer, » un chemin à la fois honorable et périlleux; nous » examinerons de près le Dieu de nos tyrans, et » nous verrons si , comme le prétendent les Es- » pagnols , il descend de la voûte azurée sur la » terre; nous exterminerons cette race exécrable; » et, si nous agissons tous de concert, ni le ciel , » ni les hommes, pas même des légions de Dieux » ne pourront nous empêcher de remplir nos vas- » tes projets. Tels sont, Seigneurs, les desseins1 » que j'ai conçus ; c'est à présent que mes véri- » tables amis peuvent se déclarer : car .je consi- » dérerai comme ennemis ceux qui auraient une
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» opinion favorable à la paix. » Il dit et attend , avec un visage serein, les avis de ses collègues. Le discours énergique de l'intrépide Cacique fit sur ces barbares une impression profonde. Tant qu'il parla, le plus profond silence régna dans l'assemblée ; chacun immobile et attentif paraissait à peine respirer. L'usage voulait que Lautaro prit la parole après le Généralissime ; mais ce guerrier s'en étant excusé , Lincoya se leva. « Seigneur , » dit-il à Caupolican, jamais, depuis que je suis » dans ce malheureux monde , je n'ai éprouvé » plus de joie qu'en ce moment où tu viens de » manifester toute la grandeur de ton aine. Tes » magnanimes projets m'ont rempli d'une telle » admiration que, dès ce jour, je me déclare ton j> vassal et ton esclave. Je refuserais l'empire du » ciel et de la terre, plutôt que de songer à la » paix. Je jure de te suivre et de t'accompagner » partout ; de braver pour toi les périls , les fati- » gués, la mort même, et d'abandonner ma pa- * trie. » Ainsi parla Lincoya. Non loin de lui siégeait le bon Peteguelen , qui régnait sur cette fertile e^ délicieuse vallée où se tenait le conseil. Ce vieux guerrier, terrible dans les combats, était, après la victoire, doux, humain et modéré : quoique âgé, son maintien est ferme, sa voix sonore et son
ï36 ARAUCANA.
geste imposant. « Invincible Général , dit-il , tu » me verras toujours au premier rang et le plus » près possible de l'ennemi ; mais crois-en ma » longue expérience , il est beaucoup plus urgent » de chasser les Espagnols du Chili que d'aller » les attaquer chez eux. Nous ferons mieux, Sei- » gneur, de nous contenter de l'héritage de nos » pères, et de reprendre sur nos ennemis la por- » tion considérable qu'ils en ont usurpée. Après » cela nous serons libres d'entreprendre ce qui » nous paraîtra le plus convenable. Tel est mon » avis, et si quelqu'un en propose un meilleur, je » suis prêt à l'adopter. » A peine le vieillard a-t-il achevé , que Tueapel , enflammé de courroux , s'avance au milieu du conseil, et sans respect pour ses collègues, il s'écrie d'un ton élevé et furieux: » L'Espagne ne m'effraie pas, et moi seul j'ex- » terminerai tous ces chrétiens, fussent-ils des » Dieux. Les chasser du Chili, détruire leurs vil— » les, cela ne me suffit pas; et j'ai le projet, s'ils » ont le courage de m'attendre , de les engloutir, v avec leur patrie , dans les entrailles de la terre. » Je jure que , si je puis soulever encore pendant » deux ans cette massue , j'accomplirai, môme en » dépit du ciel , les menaces que je fais ici. Lors- » que j'aurai ruiné l'Espagne de fond en comble 3
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» lorsque les murs de ses villes seront au niveau » du sol , mon infatigable courage déclarera la » guerre à Dieu même. Je vois d'où proviennent » les avis pusillanimes que l'on ose produire ici; » nos prêtres, avant l'ouverture du conseil , n'ont » pas été satisfaits de l'apparence des augures, et » ce ridicule incident a intimidé les faibles esprits » de quelques vieillards. Mais qu'est-ce que le » ciel? Pure chimère, qui n'est bonne qu'à nous » entraver. Quelle folie de croire aux arrêts du » destin ! Le destin dépend de la force de nos » bras : le ciel et ses fondemens s'écrouleraient » en pièces, queTucapel n'abandonnerait pas une » seule de ses entreprises. » A ce discours impie Peteguelen sent renaître, dans son sang, presque glacé par lage, le feu de la colère, « Audacieux, » crie-t-il à Tucapel , l'arrogance et la présomption » ne furent jamais les indices d'un vrai courage. » Je puis » Il allait manifester toute son indignation, lorsque CaupoJican , qui connaissait l'énergie de ce vieux guerrier, mit fin à cette discussion, en demandant l'avis des autres Caciques. Puren et Angol se rangèrent à l'opinion du Généralissime, et leurs discours ressemblaient à celui de Tucapel ; l'orgueil et l'audace d'Ongolmo qui les appuya ne leur cédaient en rien, et déjà presque toute l'assem-
iSS ARAUCANA.
blée adhérait aux plans proposés par le Généralissime , lorsque Colocolo , qui avait prêté une oreille attentive à tous leurs discours, se leva et s'exprima ainsi. «La fougue delà jeunesse vous em- » porte, mes enfans,mais nous autres vieillards, » qui n'avons plus rien à faire dans ce monde que » de donner de bons conseils, notre esprit plus a calme voit autrement que nous n'aurions fait à » votre âge, et les illusions d'un enthousiasme 3» irréfléchi ne nous égarent point. Votre vanité » s'est tellement accrue pour une seule victoire , » que le reste des hommes n'est rien à vos yeux ; » modérez ce superbe orgueil et ne méprisez pas » les Espagnols au point de croire qu'ils ne se déa fendront pas vaillamment. Vous les avez vaincus » deux fois, mais rappellez-vous que vous n'avez » pas été capables de leur résister lors de leur » arrivée , et qu'ils vous ont battus sur tous les » points. Ce ne sera donc pas une petite entre- » prise que de recouvrer notre territoire et la » réputation de nos armes. Occupons-nous donc y> de délivrer notre patrie, et n'ambitionnons plus » une gloire chimérique ; les efforts que nous fe- » rions pour l'acquérir nous seraient funestes. O » Caupolican, permets à un vieillard de te donner » le conseil de modérer ce fougueux courage et de
» Rappliquer, en nous gouvernant, à prévoir avec » sagesse le résultat des événemens. La mesure » qui me paraît la plus convenable , est que l'ar- » mée se divise en trois corps, qui marcheront par » des routes diverses afin de diviser les forces de » l'ennemi, et qui, après leur jonction , fondront » ensemble sur l'Impériale : cette importante cité » est défendue par une garnison aguerrie , mais » peu nombreuse. Cet établissement détruit, il » nous sera facile de brûler Yaldivia qui n'est point » pourvu d'artillerie. Santiago, je l'avoue, me cau- » se beaucoup d'inquiétudes; mais, par la suite, » nous trouverons moyen de nous en rendre maî- » très , ainsi que de la Serena. Quoique tout soit » soumis aux caprices du sort, je pense pourtant » que la route que je viens de vous tracer est la » plus sure. » Ce discours, dicté par la sagesse et appuyé de l'autorité que Colocolo s'était acquise parmi ce peuple , fit impression sur l'assemblée , et beaucoup de Caciques adoptèrent l'avis de leur respectable collègue ; d'autres, en plus grand nombre , persévéraient dans leurs projets extravagans, et ce conflit d'opinions excitait un murmure confus dans l'assemblée, lorsque tous les yeux se fixèrent sur Pachecalco , dont le visage triste et abattu dénotait une vive douleur , et dont les gestes in-
i/jo ARAXJCANA.
diquaient l'effroi. Tous les Caciques le pressèrent d'expliquer la cause de son affliction : ce vieillard accablé sous le poids des années, mais savant dans la science des pronostics et des augures, regarda ses collègues avec l'expression d'une tendre commisération , et poussant un profond soupir : « 0 mes » amis., s'écria-t-il , je prends à témoin le noir » Eponamon de la vérité de tous les événemens » que je vous ai déjà prédits et de ceux que je » vais vous annoncer. L'inflexible sort ne vous a » rendu votre liberté que pour peu de temps , et » il est déjà expiré. La fortune est changée , vous y> êtes sur le point de retomber dans un rude » esclavage , et bientôt les plus grands périls vous » environneront ; réservez donc toutes vos forces » pour soutenir ces terribles épreuves. L'atmos- » phère se remplit déjà de présages sinistres; les » oiseaux de nuit s'échappent de leurs repaires : » nous les voyons voler au milieu d'un jour serein, » et cet augure est des plus funestes ; les plantes » même, malgré la fertilité du sol, se sèchent » sans produire de fruits. Le ciel semble, aussi, » armer toutes ses constellations, et s'irriter contre » la terre; mes yeux l'examinent avec soin, j'y » cherche avec anxiété quelques conseils salu- » taires; mais à l'instant je vois Orion qui, armé
ARAUCANA. î4î
» de son épée, menace notre patrie; Jupiter est » retiré vers l'Occident, et le cruel Mars domine » seul , en ce moment, la voûte éthérée. II souffle » dans tous les cœurs ses fureurs homicides , et » il s'apprête à verser sur nous tous les fléaux de » la guerre. Je vois la mort et toutes ses horreurs » s'avancer vers nous , et notre prospérité s'éva- » nouir à son aspect. Éponamon lui-même s'agite , » se courrouce, ses traits deviennent effroyables;
» je l'aperçois Il s'approche le cou tendu,
» les griffes alongées Il se baigne dans notre
» sang, et nous entraîne avec lui dans les gouffres
> infernaux » Tucapel frémissait de rage en
écoutant Pachecalco; enfin, ne pouvant plus contenir sa colère : « Je vais éprouver , dit-il , si cet » imbécile saura éviter, par son art, l'influence » de mon casse-tête. » En achevant ces mots, il lève son affreuse massue et la laisse tomber sur la tête de l'infortuné Pachecalco , qui roule dans la poussière , et dont les yeux , subitement voilés des ombres du trépas , ne liront plus dans les cieux les destinées de la terre. Le brutal assassin, peu satisfait de sa vengeance, semble vouloir encore immoler tous les prêtres qui se trouvent au conseil. Caupolican, furieux de cet horrible attentat, contient à peine sa colère ; mais reprenant
i& ARAUCANA.
bientôt le ton de dignité qui lui convient , il ordonne à ceux qui l'entourent de tuer le sacrilège Tucapel. Cet arrêt parut satisfaire davantage Tucapel que ceux qui étaient chargés de l'exécuter. L'espèce de théâtre sur lequel siégeait le Sénat était fort élevé; mais Tucapel, fondant à l'improviste sur ses collègues, les força à s'en précipiter avec la plus grande hâte. Caupolican, Lautaro et les principaux Caciques restaient à leurs places, attendant avec calme leur redoutable adversaire, et bien disposés à châtier son audace ; mais le barbare, acharné à la poursuite des Caciques qu'il avait chassés de leur tribunal, en sauta lui-même légèrement l'effrayante hauteur, et tomba encore une fois au milieu de ses ennemis épouvantés. Les pierres et les flèches pleuvaient autour de lui ; poursuivi comme une bête fauve , ou un taureau furieux , il était attaqué de tous côtés à coups de lances , de dards et de pieux, et seul, contre une multitude d'assaillans, il conservait l'avantage du combat. Tel un jeune guerrier, ambitieux d'acquérir tous les moyens de se défendre et d'attaquer, s'exerce avec le flexible fleuret à toutes les combinaisons d'une savante escrime ; ainsi Tucapel , non moins adroit, xnajs plus animé , se jette au milieu de ses enne-
mis , évite leurs attaques et les écrase sous sa pesante massue. Caupolican s'irrite de cette résistance, et oubliant son rang, il est prêt à descendre de son tribunal pour mettre fin à ce combat scandaleux ; mais Lautaro qui ne peut s'empêcher d'admirer le courage de Tucapel, et qui s'en rapporte à peine à ses yeux pour croire ce miracle de valeur, se tourne vers le Généralissime, et, le saluant avec respect : « Seigneur, lui dit-il , si je » vous parais digne de quelque bienveillance , j'ose » vous implorer pour que vous pardonniez à Tuoa- » pel ; il vient de nous prouver que sa rare vaillance » sera le plus sur garant de nos victoires. » Caupolican est quelque temps indécis, mais enfin, il se rend aux prières de Lautaro ; il lui ordonne d'aller vers les combattans , et de les séparer. Lautaro descend promptement , et, prenant une trompette , il sonne la retraite. Ce signal fut agréable à tout le monde, excepté à Tucapel, qui n'était point encore fatigué de carnage ; il se retourne vers Lautaro , et lui crie d'une voix fière et élevée : « Comment, brave capitaine, tu t'occu- » pes assez du salut de ce vil troupeau pour arrêter » ma vengeance.... Tucapel, lui réplique Lautaro, » on te pardonne , et tu nous a montré que ton » bras est invincible : viens avec moi 5 personne
i44 araucana;
» désormais ne cherchera à te nuire. Je te juré, » répond Tucapel , que je m'en inquiète fort » peu ; voilà ma massue : vienne qui voudra , et » je lui ferai raison ; la crainte ne convient qu'aux » femmes et aux enfans ; mais allons , je suis prêt à » te suivre où il te plaira de me mener. » Il dit , et s'approchant de Lautaro , il se dirige avec lui vers le tribunal où siégeait Caupolican avec le Sénat ; il y monte sans manifester la plus légère altération, et le Généralissime, dissimulant son indignation , l'accueille avec bonté , et lui fait reprendre sa place. Le conseil se remit en délibération , et l'avis de Colocolo fut enfin adopté. On décida que Lautaro , à la tête d'une troupe d'élite , attaquerait Santiago , tandis que le reste de l'armée se dirigerait- sur l'Impériale. La résolution du Sénat fut annoncée au peuple , qui , depuis long-temps , attendait , avec impatience , le résultat de celte longue délibération. Les barbares se livrèrent, pendant plusieurs jours , à des fêtes et aux plaisirs de la table ; leur armée se mit ensuite en marche , l'avant-garde , commandée par Caupolican , et l'arrière-garde par Lémoléno. Cette troupe, que la fureur guidait, arriva bientôt dans les environs de l'Impériale : les barbares se flattaient de ruiner cette ville de
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fond en comble , malgré la force de sa position ; mais l'éternel dispensateur de nos destinées en avait autrement ordonné, et voulut bien encore cette fois différer le châtiment qu'il réservait aux Espagnols.
Si Dieu ne manifeste plus sa puissance par des prodiges , comme il daignait le faire au temps de nos pères , si sa protection n'éclate plus sur nous par des miracles, sachons en voir la cause dans notre endurcissement, qui nous a rendus indignes de ses bienfaits. Egarés par un aveuglement déplorable , nous fermons les yeux aux effets les plus évidens de la providence , pour attribuer tout ce qui se passe autour de nous au cours ordinaire de la nature , ou aux caprices d'un hasard impuissant. Si l'orgueil, ou une injuste ambition, sont arrêtés au milieu de leurs insolentes prospérités , si l'innocence triomphe du crime, en un mot, tout ce qui dénote une sagesse supérieure aux combinaisons de la prudence humaine est amené, selon nous , par des causes ou des accidens ordinaires , et nous semblons craindre d'y reconnaître la main de Dieu : aussi nous abandonne-t-il souvent à notre propre force, afin que nous puissions apprendre combien nous sommes faibles et insuffisans à nous-mêmes. Quelle que soit notre tendance
à l 'incrédulité* ~, nous ne pouvons nier cependant que Dieu , prenant pitié des nations idolâtres qui ne le connaissent point encore , a daigné souvent étonner leurs sens par des miracles éclatans , afin de mieux disposer ces peuples grossiers à recevoir les clartés de la foi. C'est ce que toute l'armée des peuples du Chili éprouva, et le prodige, par lequel Dieu voulut rompre les projets de ces barbares , est au rang de ces faits avérés qui présentent en leur faveur le témoignage de tout un peuple , et qu'il est impossible de révoquer en doute.
L'armée des barbares s'avançait vers la capitale des colonies espagnoles du Chili ; le souvenir de leurs victoires inspirait à nos farouches ennemis la confiance de nous vaincre encore : la situation de l'Impériale ne favorisait que trop leurs projets. Cette ville importante était dépourvue d'armes, de vivres et de soldats , et les barbares l'auraient prise et saccagée sans peine. Caupolican , à la tête de son avant-garde , n'était plus qu'à trois lieues de l'Impériale , et se trouvant au milieu d'une plaine , il y campa pour attendre le reste de son armée : elle ne tarda pas à l'y joindre i et il se disposait à se remettre en marche pour exécuter ses funestes projets 5 lorsque le Très-haut jeta ua
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regard de pitié sur les chrétiens ; il résolut de ne point écouter la justice qui réclamait le châtiment de leurs crimes , et de laisser un libre cours à sa clémence. Déjà le son rauque et discordant de la trompette sauvage avait donné , dans le camp des barbares , le signal du départ , lorsque l'ange des ténèbres, agité du pressentiment que l'Éternel allait enchaîner le courage des ennemis, et sauver les chrétiens , osa tenter un dernier effort pour endurcir le cœur des barbares contre les inspirations du ciel , et aveugler leurs yeux sur les prodiges de la puissance du Très-haut. Il s'échappe du séjour infernal , et à peine est-il dans l'atmosphère, que les élémens se troublent, la plus horrible confusion envahit la nature , et les humains consternés croient découvrir dans les cieux et sur la terre les plus effrayans pronostics ; les vents se déchaînent, les nuages se choquent et font jaillir la foudre de leurs flancs embrasés ; des torrens de grêle inondent les dons des Cérès, et les forêts mugissent sous l'effort des vents et les éclats du tonnerre. La terre tremble, d'affreux tourbillons sillonnent sa surface; cette horrible tempête semble annoncer la dissolution de l'Univers. A l'aspect de ces épouvantables convulsions des élémens, les barbares sont saisis d'étonnenient et de terreur ^
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ils s'arrêtent glacés d'effroi : c'est en ce moment,, et au milieu de la foudre et des éclairs, que le noir Eponamon se présente à ses sectateurs consternés. Il a revêtu la forme d'un dragon hideux et menaçant, sa gueule vomit des flammes, et d'une voix forte et sonore , il parle aux barbares. » Hâtez-vous, s'écrie-t-il , généreux défenseurs de » la liberté ; les chrétiens humiliés et tremblans » fuient de toutes parts devant vos phalanges vie- » torieuses , ils n'osent même plus songer à vous » résister, et de quelque côté que vous vous pré- » sentiez , l'Impériale , cette cité orgueilleuse , » ce superbe asile de vos tyrans, sera une proie » facile dont vous vous emparerez sans peine. » Portez-y le fer et la flamme ; que tous les chré- » tiens'soient immolés à votre juste vengeance, » et que le sol du Chili soit purgé des moindres » débris de cette ville coupable. » Il dit , et la terre ouvrant ses abîmes , l'ennemi de Dieu s'y précipite , et disparaît aux yeux des barbares épouvantés. .
Le discours de l'esprit infernal excite dans toute l'armée une nouvelle ardeur ; des cris d'extermination se font entendre contre les Espagnols , mais le triomphe d'EpoNAMON est de courte durée. Bientôt, et comme par un nouveau prodige, les
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vents s'appaisent, le soleil plus radieux dissipe les nuages ; un jour pur et serein succède à la tempête , et les Araucaniens commençaient à peine à ressentir l'influence de l'ange des ténèbres , lorsque du sein d'une nuée éclatante, ils virent descendre vers la terre une divinité qui , dans soix^fol rapide au travers des plaines de l'Empirée , jpfee un long sillon de lumière. Sa taille majestueuse est enveloppée d'un voile brillant, d'où semblent jaillir des feux qui font pâlir la clarté du soleil ; ses traits , empreints d'une beauté toute céleste , inspirent à la fois aux barbares du respect , de l'admiration et une douce sécurité : elle est accompagnée d'un vieillard, dont l'aspect vénérable et radieux annonce un favori de l'Eternel. La messagère du Ciel s'approche des barbares et d'une voix, dont tous les sons pénétrent lame , et qui semble émue par la pitié et l'indignation, elle leur adresse ces mots: « Où vous laissez-vous entraîner,
» malheureux î Retournez dans vos montagnes
» et gardez-vous d'attaquer les guerriers de la » Castille. Dieu combat avec les chrétiens, et il » a établi leur domination sur vous et sur cette » contrée ; c'est en vain que , par une révolte » odieuse et sacrilège , vous avez méconnu les » décrets du Ciel, ils ne tarderont pas à s'exécu-
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» ter : Dieu lui-même , si vous ne renoncez pas » à vos projets impies, armera ses mains puis- » santés du glaive exterminateur, et vous frappera » de tous les fléaux de sa colère. » Elle dit et disparaît bientôt dans l'immensité de l'espace. Les barbares, agités par l'effroi, restent immobiles et suivent des yeux sa trace lumineuse, La frayeur et le découragement font place dans leur cœur aux transports de rage qui les animaient , ils se regardent en silence, et leur attitude exprime le plus profond abattement. Soudain une terreur panique s'empare de cette multitude, et sans attendre les ordres de leurs chefs , tous ces barbares se séparent spontanément, et fuient rapidement vers la vallée d'Arauco et leurs différens districts. A voir la légèreté de leur course , on les croirait poursuivis par les tourbillons d'un feu dévorant. (*)
A peine les peuples du Chili furent-ils rentrés dans leurs foyers, qu'ils éprouvèrent les effets de la vengeance divine. Une sécheresse horrible ravagea la terre ; les sources furent taries, et tous
(*) Le texte Espagnol exprime la date de cet événement, en i554, il était impossible de faire entrer dans le style poétique cette supputation chronologique. ( Voyez Us notes- )
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les produits de l'agriculture languirent sur un sol desséché ; la hideuse famine , traînant à sa suite les maladies, le désespoir et la mort, envahit ces fertiles contrées. Les barbares, pressés par la faim, furent sourds aux cris de la nature , et se dévorèrent entr'eux. On vit, pour la première fois, ô forfait exécrable ! ce peuple se livrer aux orgies des cannibales. La mère assouvit sa faim des membres palpitans de son fils , et ce malheureux pays fut souillé , pendant deux années , de meurtres et de parricides. Les barbares commençaient à peine à sentir quelques adoucissemens à de si grands fléaux, que leurs esprits impatiens du repos les portèrent , au mépris des ordres du Ciel , à rentrer dans la carrière des armes.
Le soleil dissipait les brouillards humides et froids que l'hiver avait entassés sur la terre ; il embrasait le Scorpion de ses feux; et la neige, se -détachant du sommet des montagnes, découvrait la verdure nouvelle ; la nature semblait renaître et reprendre toute sa fécondité ; mais le génie du carnage et de îa destruction se disposait encore à venir ensanglanter la terre. Bientôt le Dieu des batailles monte sur son char d'airain , et parcourt ces contrées sauvages ; la fureur et le bruit le précèdent ; la terre tremble au loin > sous les pas de
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ses coursiers , et la sanguinaire déité , frappant son énorme bouclier du fer de sa lance , donne le signal des combats. Les échos des Cordilières répètent et prolongent avec fracas ce funeste bruit. Les barbares cèdent, avec transport, à l'impulsion du Dieu de la guerre; ils courent aux armes, et se réunissent, en peu de temps, autour de leur Généralissime, qui ne tarde pas à délibérer, avec les autres Caciques , sur de nouveaux plans d'attaque contre les Espagnols. Cet implacable Sénat était à peine assemblé , que quatre guerriers étrangers se présentent, et demandent à être amenés devant le Généralissime et ses collègues: ce sont des députés du peuple de Penco. Ils annoncent que les Espagnols rebâtissenjt la Conception* et qu'ils ont déjà remis sous le joug et assujetti aux plus rudes travaux ce même peuple, qui avait été affranchi de l'esclavage par la destruction des chrétiens ; les députés implorent , avec une voix suppliante , les secours de la confédération<Araucanienne; ils promettent, au nom de leurs comme ttans , les plus riches récompenses à leurs libérateurs, et font la peinture la plus touchante des cruautés et des vexations que les Espagnols exercent contr'eux.
Les chrétiens ayant abandonné la Conception 3
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s'étaient retirés à Santiago , et après y avoir séjourné quelque temps , ils s'y pourvurent de tout ce qui leur était nécessaire pour rétablir leur colonie; aussitôt que toutes leurs dispositions furent terminées , ils retournèrent dans le Penco , et s'occupèrent à rebâtir leur ville. Ils réduisirent , de nouveau ? les naturels en servitude , et les forcèrent à travailler à la réédification des remparts de la Conception. Les chrétiens , pour mieux s'assurer contre une révolte , ou une surprise ? avaient construit provisoirement un petit fort qui leur servait de refuge et d'arsenal ; c'est au moment où ils étaient le plus occupés de leurs travaux , que les naturels du Penco résolurent d'attirer sur leurs maîtres les armées des confédérés. Ils prirent cette détermination avec tant de prudence , que pendant long-temps les Espagnols ignorèrent ce complot \ quoique tout un peuple nombreux fût dans le secret ; les naturels affectèrent, au contraire, après le départ de leur ambassade , de redoubler de zèle dans les travaux que les chrétiens exigeaient d'eux.
A peine les Caciques eurent-ils entendu les envoyés du peuple de Penco , que la plus vive allégresse se répandit dans leur assemblée , et le Généralissime , organe des sentimens du Sénat ,
s'empressa d'assurer les députes de sa bienveillance : « Ce n'est pas sans étonnement , leur dit-il , » que nous vous avons écoutés. Se peut-il que les » chrétiens soient assez audacieux , pour cher- » cher encore des sujets de guerre avec nous? » Retournez dans le Penco, annoncez à ce peu- » pie infortuné , que bientôt toutes les forces de » la confédération fondront sur ses tyrans , et » l'Univers sera encore témoin combien il nous » est facile de les vaincre : que la plus stricte » prudence dirige toutes vos actions , et, surtout, » ayez soin de nous avertir des moindres démar- » ches de l'ennemi. » Il dit , et les envoyés retournèrent à l'instant au Penco, et firent circuler parmi leurs compatriotes l'annonce de leur prochaine délivrance.
| Caupolican ne tarde pas à donner tous les ordres convenables pour réaliser ses menaces, et Lautaro , muni des instructions du Généralissime , se mit en marche à la tête d'une troupe d'élite. 11 s'avançait à la faveur des ombres de la nuit son intention étant de surprendre les Espagnols ; mais les chrétiens venaient d'être avertis de son approche par un Indien, initié aux projets de ses compatriotes. Montanès de Alvarado , homme qui réunissait à la plus grande bravoure des talens
distingués, et qui était alors le chef de la colonie, se hâta de prendre des mesures pour repousser cette nouvelle agression. Lorsque le soleil commença à dorer de ses feux les bords de l'horizon, Alvarado se mit à la tête de sa cavalerie , et s'avança à la rencontre des barbares ; il avait encore fait peu de chemin , lorsque , du sommet d'une colline , il découvrit l'armée de Lautaro. Je n'essayerai pas de peindre les transports , par lesquels les barbares manifestèrent leur joie à la vue des Espagnols; un cri de fureur s'éleva de leurs bataillons, leurs grossiers instrumens firent retentir les airs de sons discordans; et, se précipitant à pas redoublés sur les chrétiens , ils engagèrent bientôt le combat. Les Espagnols firent tous leurs efforts pour les rompre ; mais ils s'aperçurent que ces barbares avaient enfin acquis , par l'usage des combats, une tactique savante et régulière. Ce fut vainement que les chrétiens tentèrent de pénétrer dans ces phalanges dont tous les rangs furent constamment serrés en bon ordre , et Alvarado , voyant ses efforts inutiles , ordonna la retraite et se retira derrière les remparts de sa forteresse. Les barbares le harcelèrent dans sa marche , et lorsqu'ils furent parvenus à un petit pont , peu éloigné de la citadelle ,* Lautaro fit
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entendre les sons rauques d'une trompe ; à ce signal connu , les barbares s'arrêtèrent. Lautaro voulait attendre la chaleur du jour : il avait déjà remarqué que les chevaux, et même nos soldats étaient plus actifs dans la fraîcheur du matin. Lorsque le soleil fut au milieu de sa course, Lautaro s'avança vers le fort, avec une dédaigneuse confiance, et en agitant sa lance en signe de défi. Les Espagnols indignés sortirent à la rencontre de cet audacieux, et ils accablèrent leurs ennemis du feu meurtrier des arquebuses; mais les barbares , familiarisés avec les effets de cette arme terrible , bravaient les coups foudroyans des chértiens , qui , bientôt accablés par le riombre , se retirèrent en fuyant vers le fort; une partie des Araucaniens y entra pêle-mêle avec eux, et c'est alors que le plus affreux carnage eut lieu ; enfin , les naturels de Penco se joignirent, en ce moment, à leurs libérateurs; la citadelle Espagnole, bâtie et fortifiée à la hâte, résista faiblement aux innombrables et furieux assauts qu'elle eut à soutenir. Les barbares, méprisant le bruit et les coups de l'artillerie, envahirent de tous côtés la forteresse; les Espagnols, ne pouvant plus résister à leurs innombrables ennemis , cherchèrent leur salut dans la fuite , et s'échap-
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pèrent du fort par toutes les issues; ils parvinrent à quelque bateaux qui étaient à l'ancre , et s'empressèrent de s'éloigner de ces funestes bords. Alvarado , suivi d'une poignée de braves , se fit jour à travers les ennemis , et maudissant les rigueurs de la fortune qui , pour la seconde fois et en si peu de temps , ruinait une colonie si florissante , il reprit le même chemin qui déjà avait servi à la retraite de ces concitoyens , lorsqu'ils abandonnèrent îa Conception.
Lautaro, fier de ce nouveau triomphe, dédaigna de poursuivre les fugitifs ; il permit à ses soldats de se charger des dépouilles des vaincus, et il les ramena dans la vallée d'Arauco. Caupolican et le Sénat voulurent signaler les succès de leurs armes par des fêtes et des jeux , où tous les peuples libres du Chili furent invités; la lutte, le saut et le pugilat occupèrent long-temps les barbares, et ceux qui se distinguèrent dans ces excercices, reçurent des prix choisis dans les objets rares et précieux enlevés aux Espagnols. Le dernier jour de ces fêtes fut employé à des festins somptueux , et lorsque la nuit eut couvert le monde de ses ténèbres, les Caciques se réunirent en conseil. L'opinion unanime et constante de cette assemblée était toujours que la destruction totale des
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Espagnols pouvait seule effacer la honte d'avoir été subjugués par eux. Les confédérés furent bientôt d'accord sur leurs opérations militaires, et Lautaro réunit encore les suffrages du Sénat. Ce guerrier avait inspiré une telle confiance à ses collègues , que rien ne leur paraissait impossible à son courage. Aussitôt qu'il eut reçu les ordres du Généralissime, il se forma une troupe d'élite de six cents jeunes guerriers , connus par leur intrépidité. Son projet était de faire une guerre de pillage et d'extermination , et il composa sa troupe de ces hommes, qui joignent à un courage féroce les vices qui nous rendent en quelque sorte ennemis de la société ; tous ceux qui s'étaient déjà signalés par la dépravation de leurs mœurs , par l'impiété , le meurtre , le larcin et la cruauté , fixèrent le choix de Lautaro , et il se mit bientôt en marche , suivi de cette horde homicide. Il ne commit aucun excès jusqu'aux limites de la province de Santiago ; mais à peine fut-il entré dans cette riche contrée , qu'il n'opposa plus aucun frein à la fureur de ses soldats. Ce malheureux pays fut mis à feu et à sang ; l'incendie , le meurtre et tous les ravages d'une soldatesque effrénée, indiquaient les traces du passage de ce farouche vainqueur. Lage 9 le sexe et même la nation ne
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pouvaient désarmer la férocité des barbares; ils massacraient également les Indiens et les Espagnols , et livraient aux flammes la hutte et les hameaux des naturels , comme les maisons somptueuses et les bourgs. des chrétiens. La population de cette province s'enfuit de toutes parts devant ce fléau dévastateur, et courut se réfugier derrière les remparts de Santiago. Cette ville était remplie de trouble et de confusion : les bruits les plus alarmans y circulaient sans cesse , et le peuple consterné flottait entre la confiance que lui inspirait la force de ses remparts , et la terreur qui exagérait à chaque instant les progrès deLautaro. Par malheur Yillagran , le même qui avait déjà conduit le peuple de la Conception à San-* tiago, gémissait alors sous le poids d'une cruelle maladie. Il se hâta de confier son autorité à Pierre de Villagran , son proche parent , qui réunissait à un haut degré toutes les qualités qui constituent un guerrier prudent et habile. Ce nouveau gouverneur s'empressa de pourvoir à la sûreté de la ville; et il apprit bientôt l'approche de Lautaro. Aussitôt que ce barbare se vit dans le voisinage de Santiago , il songea à s'emparer de cette place importante; et, pour mieux préparer la réussite de ses desseins , il s'occupa de la cous-
truction d, un fort dont il fit son arsenal , et qu'il destinait à lui servir de refuge en cas de revers ; il imposa ce travail à tous les Indiens échappes du carnage , et bientôt il eut une forteresse , dans laquelle il entassa une immense quantité de vivres de toute espèce. La rapidité, avec laquelle cette citadelle fut élevée, ne permit point aux Espagnols de s opposer à sa construction ; mais Yillagran sortit bientôt à la tête de toute son armée pour débusquer Lautaro de ce poste important ; il marcha avec tant de rapidité , qu'il se trouva en peu de temps sur les bords sinueux du Rio, fleuve limpide, et qui, dans ses longs détours, après être revenu souvent vers sa source, court ensuite se jeter directement dans la mer. Villagran s'arrêta à quelque distance du fort des barbares, et connaissant bien l'ennemi qu'il avait à combattre , il observa, pendant la nuit, une exacte vigilance. Lautaro, instruit de l'arrivée des Espagnols, avait défendu à ses soldats, sous peine de la vie, de sortir du fort; il voulait, ainsi, rendre inutile la cavalerie des chrétiens, et d'ailleurs son plan de défense consistait dans une ruse dont ses guerriers connaissaient le secret. Les Espagnols, méprisant les remparts grossièrement construits du fort des barbares , s'en approchèrent avec assurance ;
c'est alors que les soldats de Lautâfo Ouvrirent toutes les portes, et se mirent à fuir dans la cam^ pagne avec une feinte épouvante. Les Espagnols, à la vue de ce mouvement inespéré , poussèrent des cris de joie, et entrèrent en foule dans la forteresse; mais bientôt Lautaro fit entendre le signal convenu ; les barbares arrêtèrent leur course 3 et revinrent avec furie s'enfermer dans leur fort avec les chrétiens. Tel le vaste Océan, calme et tranquille , déploie mollement ses Vagues agitées par le souffle modéré du zéphir, mais bientôt 3 tourmenté par l'impétueux aquilon, il élève ses flots jusqu'aux cieux, et n'offre plus que l'image du canos; tels les chrétiens passent subitement de la joie que leur cause une victoire facile à la terreur que leur inspire le retour des barbares. Ils se précipitent vers les portes , et font des efforts incroyables pour sortir du fort, et repousser la foule de leurs ennemis; le plus horrible combat s'engage, le sang des Espagnols inonde la terre , et ce n'est qu'en perdant une partie des leurs, qu'ils parviennent à sortir de ce piège dangereux. Villagran, après avoir rassemblé le reste de ses soldats, s'éloigna de ces lieux funestes, et résolut de se borner à préserver Santiago de toute insulte, en observant avec attention tous les mou-*
vemens de l'ennemi. Il établit son camp a trois lieues de Lautaro, et, pendant deux jours qu'il resta dans cette position, il remarqua, avec étonnement , que les barbares restaient enfermés dans leur fort et ne faisaient aucune démonstration hostile. Cette tranquillité apparente couvrait un projet important que Lautaro avait conçu, et il cherchait déjà les moyens de l'exécuter, lorsque la fortune lui en offrit l'occasion.
Yilîagran, inquiet de l'immobilité peu ordinaire des barbares, avait chargé deux soldats courageux d'aller reconnaître le fort ennemi; ils approchèrent des murs, et à peine avaient-ils eu le temps de les examiner , qu'une voix forte et sonore se fit entendre de la citadelle , et leur cria : « Approchez et » ne craignez rien. » L'un deux obéit à cette invitation, et se présenta sur le bord du fossé; il reconnut que c'était Lautaro lui-même qui l'avait appelé, et qui en ce moment parut sur le rempart: il était couvert d'une riche cuirasse et d'un manteau brodé en or ; une pique fixée par la pointe dans la muraille , et dont le bois était teint de sang , s'élevait à son côté. Lorsqu'il vit que l'Espagnol pouvait l'entendre, il lui parla en ces termes : » Chréfcâen, j'ai droit d'être surpris que tes compa- » triotes, puisqu'ils nie connaissent, osent encorei
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» concevoir la folle espérance de me chasser de » cette province; à quel titre > d'ailleurs, et par » quelle fureur insensée voulez-vous être les maî- » très ou plutôt les tyrans de ces contrées? Ne }-> voyez-vous pas que déjà le pouvoir que vous » avez usurpé vous échappe de tous côtés ; la for- » tune me permet de fixer votre sort, et je puis » à mon gré disposer des conditions de la paix ou » des calamités de la guerre. Ce peuple que vous » épouvantiez et qui , trompé par des préventions » superstitieuses , tremblait à la vue de vos armes, j» s'est reveillé de sa stupeur ; il vous brave au- » jourd'hui , et malgré tous vos efforts , vous n'avez » pu l'empêcher de détruire vos établissemens. r> Jamais, non jamais, vous ne lui inspirerez de la j> crainte , et vos drapeaux ne se déploieront plus » dans nos vastes plaines que pour ajouter à la » honte de vos revers. Une folle témérité pourrait » donc seule vous porter à continuer la guerre. » Regardez les horribles blessures qui couvrent » le corps de vos soldats , contemplez cette im- » mense étendue de pays, où la trace de votre » sang indique au loin votre déroute ; ce sont là » des témoins qui attestent que votre valeur ne ? prévaudra pas contre la nôtre. J'ai juré au Sénat » de vous poursuivre jusque dans votre patrie;
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» maislesillustresCaciquesdont j'ailaconfianceme » relèveront de ce serment, si, par une prompte » soumission", vous vous rendez dignes d'obtenir » la paix et deviter votre perte. Yoici les condi- » tions que je vous propose : vous nous donnerez, y> chaque année, en tribut, douze jennes vierges » d une beauté accomplie et nées en Europe ; il » nous faut annuellement aussi trente manteaux » d'un drap fin , de couleur verte, et trente autres y> de pourpre, brodés en or : vous y ajouterez » douze chevaux jeunes , légers , ardents , bien » domptés et richement caparaçonnés ; je veux » aussi pour moi six beaux lévriers dressés pour » la chasse. C'est en vous acquittant fidèlement » de ce tribut que vous vous sauverez d'une ruine » certaine , et de laquelle toutes les forces du » monde entier ne vous préserveraient pas. » Le guerrier Espagnol avait prêté une oreille attentive aux premiers mots du discours de Lautaro ; mais il ne fut plus maître de son indignation , lorsque ce barbare en vint à ses arrogantes propositions. » Réprimes ton orgueil, ô Lautaro, s'écria-t-il , » et sois assuré qu'il t'en coûtera encore bien » du sang avant d'obtenir ce que tu demandes : y> pour te payer de ton insolence, et t'offrir un 9 tribut qui soit digne de nous et de ton audace,
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» l'Espagne te promet ici, par ma voix, un sup- » plice infâme qui t'arrachera la vie au milieu des » tourmens ; nous réservons la même récompense y> aux Caciques de ton Sénat, et nous couvrirons » l'Araucanie d'un deuil éternel. » » Espagnol , » lui répliqua Lautaro , tout cela n'est que de » vaines paroles et ce n'est point ainsi, .mais par » la force des armes que nous devons décider » notre querelle : écoutes cependant encore, et » je vais te donner une grande preuve de con- » fiance. L'on vous dit généreux ; on prétend » même que les usages (le l'Europe admettent, » jusque dans la guerre , des procédés entre enne- » mis ; et nous aussi nous connaissons envers nos » ennemis quelques égards qui tournent à l'avan- » tage de notre gloire; une coutume surtout, qui » tient à notre point d'honneur, est d'éviter comme » un affront de devoir nos succès à la famine, ou » à d'autres calamités semblables ; nous ne savons » vaincre nos ennemis que par la force ouverte. » Eh bien ! je te l'avouerai : la faim et toutes ses » horreurs habitent dans ce fort où je suis enfermé » avec mes braves; je n'ose plus me glorifier de » mes victoires , puisque ce terrible fléau m'en » fait perdre tous les fruits; les bras indomptables » et vigoureux de mes soldats s'affaiblissent, et
» bientôt soutiendront à peine leurs massues ; )> quelle gloire en retirerez-vous , ou plutôt quelle » sera votre honte < Européens , si jaloux de votre » honneur, d'attendre l'a victoire des secours de » la famine et d'égorger une poignée de braves » exténués, tandis que tout le Chili est témoin » qu'ils vous ont vaillamment résisté , lorsque la » force de leur corps répondait à la grandeur de » leur courage. Je suis persuadé que ton général » ne se couvrira pas de cette infamie; il lui tarde » sans doute de se venger de sa défaite , mais il » perdrait toute la gloire du triomphe auquel il t> peut prétendre, s'il ne rendait les chances égales. » Vas, retourne vers les tiens, et dis à Pierre de » Yillagran que, jaloux de son honneur, je lui » demande des vivres et des rafraichissemens afin » de mettre les braves que je commande en état » de lui offrir l'occasion d'acquérir une gloire » digne de lui, quelle que soit l'issue du combat; » qu'il sache apprécier ma proposition en homme » d'honneur; elle lui apprendra que les barbares » connaissent aussi des procédés dans la guerre , » puisqu'ils se montrent soigneux de la réputation » de leurs ennemis. »
Ce discours, en apparence si généreux, n'était qu'une nouvelle feinte du rusé Cacique. Crai-
gnant que les Espagnols ne se retirassent, et ses dispositions exigeant qu'ils demeurassent encore quelques jours aux environs de la forteresse , il voulait leur donner l'espoir de le réduire par famine. Le terrain avait été disposé, par ses soins, pour rendre inutiles l'artiljerie et la cavalerie des chrétiens; c'était une plaine marécageuse, de peu d'étendue et entourée de montagnes ; elle était traversée par des canaux profonds, qui servaient à retenir les eaux ; Lautaro les avait fait couper , de sorte que cette plaine serait devenue avant peu un vaste marais , dont le fond mou et vaseux aurait arrêté les chevaux. Lautaro prévoyait que les Espagnols , loin de lui envoyer des vivres , accourraient au contraire pour le bloquer de plus près , et terminer par sa capture cette guerre désastreuse ; c'est alors qu'il espérait fondre sur eux, et les exterminer facilement.
L'émissaire de Yillagran retourna au camp Espagnol, et rapporta à son général les détails de son entrevue avec Lautaro. Yillagran étonné soupçonna quelques ruses nouvelles, et, après avoir fait explorer le pays , il découvrit les travaux de son ennemi ; satisfait d'avoir arrêté la marche de Lautaro, il pensa que la ville de Santiago, privée de ses défenseurs , exigeait sa présence 9 et que sa
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position , au milieu d'un pays qui allait être submergé , devenait très-critique ; il leva son camp dans la nuit et en silence, et il rentra dans Santiago, admirant le génie inventif de son ennemi.
Lautaro apprit bientôt la retraite des chrétiens et , confus du mauvais succès de sa ruse, il abandonna la forteresse, et reprit le chemin de la vallée d'Arauco. Son cœur était en proie au plus violent chagrin, il formait mille projets divers, et la crainte remportant sur les autres seritimens qui l'agitaient, il fit serment de ne plus revoir sa patrie avant d'avoir détruit Santiago^ Le cœur plein de ces funestes pensées , il parvint , avec sa troupe, dans une vaste plaine , qui s'étend le long du rivage de la mer. Ce lieu, favorisé de la nature , offrait à l'œil charmé du voyageur le spectacle le plus agréable ; le superbe Itata , après s'être précipité du sommet d'une montagne voisine, promenait tranquillement ses eaux à travers ce riant paysage ; de toutes parts on apercevait des bocages fleuris, où le souffle continuel du zéphir entretenait une fraicheur délicieuse. Ce district renommé, dans tout le Chili, par sa fertilité, était situé à égale distance de Santiago et de la Conception; c'est là que Lautaro , n'écoutant plus que sa fougueuse arçleur , réunit ses soldats autour de lui ,
et -, après leur avoir inspiré , clans un discours énergique, la fureur dont il était animé, il leur déclara son intention de reprendre ses projets sur Santiago. Les barbares accueillirent , par des cris de joie, la résolution de leur chef; ils se disposaient déjà à retourner sur leurs pas , lorsqu'ils rencontrèrent un Indien , qui leur apprit que tout était disposé à Santiago pour les repousser, et que la place , bien garnie de troupes et de munitions , était hors d'insulte. Lautaro, quoique désespéré de ce contre-temps, ne renonça pas à ses desseins , et afin de mieux profiter des occasions que la fortune lui offrirait de les exécuter, il choisit, dans la vallée où il se trouvait , un endroit d'une forte assiette ; il y construisit des retranchemens , et s'y renferma avec ses soldats. Mais la fortune , dont il osait encore attendre les faveurs avec confiance, s'apprêtait à l'abandonner, et le destin avait fixé le terme de ses exploits contre les chrétiens. Le ciel même égara sa prudence , et de sinistres présages lui annoncèrent les' plus funestes événemens. Lautaro, toujours actif, ne se donnait d'abord aucune relâche ; il exerçait continuellement ses soldats, et entretenait parmi eux cette ardeur qu'ils devaient déployer au jour du danger; cependant , ne voyant pas paraître les
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chrétiens , rassuré par leur retraite et ses victoires, il se persuada bientôt qu'ils ne songeraient qua se défendre , et n'oseraient jamais venir l'attaquer. C'est avec cette sécurité, qu'une nuit, fatigué des travaux du jour, il crut pouvoir se désarmer , et se livrer sans inquiétude aux douceurs du sommeil. La belle Guacolda , son aimable compagne , reposait près de lui ; elle avait jusqu'alors partagé ses dangers, souvent même sa gloire, et l'amour lui avait inspiré le courage des héros. Lautaro dormait profondément depuis quelques heures , lorsqu'il se réveilla saisi de terreur, et serrant Guacolda dans ses bras : « 0 mon » amie, lui dit-il, quel songe affreux les Dieux » viennent de m'envoyer....! Il me semblait voir » un Espagnol d'une haute stature; superbe et » dédaigneux il vient à ma rencontre , s'approche, » me saisit avec violence ; et moi , en proie à une » rage impuissante, et comme opprimé par une » influence surnaturelle , je ne trouvais ni dans s mes bras ni dans mon cœur la force et le cou- » rage de lui résister. » A ces mots Guacolda se trouble , et d'une voix entrecoupée de sanglots : » Hélas , mon ami , s'écrie-t-elle , les plus affreux i> pressentimens ont aussi troublé mon sommeil. . . . i» Je croyais t'avoir perdu ! Je me voyais en
* proie à la plus vive douleur ! Ah ! si la fortune
» me réservait cet horrible malheur, du moins je » ne lui laisserais pas le pouvoir de m'en faire » supporter long-temps le poids , et je saurais bri- » ser les liens qui me tiennent à la vie. » Lautaro, profondément ému de la douleur de son épouse , la presse sur son cœur , et les yeux humides de larmes : « 0 ma bien aimée, lui dit-il, repousse » ces funestes pensées, et que de vaines terreurs » ne troublent point notre félicité ; c'est pour toi » que je tiens à la vie , et tant que je posséderai » ton amour, il n'est au pouvoir d'aucun homme » de me donner la mort ; toi seule peux faire le » destin de celui que toutes les forces de l'Espagne » n'assujettiront jamais; mon nom suffit pour in- » timider nos ennemis, et, après avoir affranchi » ma patrie et rétabli son honneur , je mettrai ma » gloire à te chérir. Ne t'alarme pas d'un songe » frivole. Mon sort ne dépend point d'un pareil » préjugé , c'est dans les combats qu'un homme , » tel que moi, sait fixer la fortune. » Guacolda, toujours en proie aux plus sombres inquiétudes , veut que Lautaro sorte et fasse mettre ses soldats sous les armes le long des remparts ; mais son époux , aveuglé par sa destinée , rejette cet avis prudent; et les soldats, rassurés par la sécurité
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de leur chef, Se livrent dans le même moment au
repos, et négligent de veiller à la sûreté du fort.
François de Yillagran commençait à peine à recouvrer ses forces et la santé , qu'il était allé à l'Impériale réclamer des secours et un renfort de troupes , pour mettre Santiago en état de défense ; il retournait dans cette ville à la tête d'une troupe d'élite , composée d'Espagnols et de quatre cents Indiens-amis, lorsque la nuit le surprit non loin du fort , où Lautaro se reposaijt avec tant d'imprudence sur les faveurs de la fortune. Yillagran apprit de quelques Indiens la position de son ennemi, et recueillit avec soin tous les renseignemens qu'ils lui donnèrent sur la folle sécurité de Lautaro , et la négligence avec laquelle il se gardait. Il résolut sur le champ de le surprendre et , conduit par des guides fidèles , il parvint bientôt et sans bruit au pied de la forteresse. La moitié des sentinelles était endormie, et l'autre ne prévoyant aucun danger, se livrait à des jeux frivoles : Yillagran cacha sans obstacle toute sa troupe près des diverses parties du fort , et attendit en silence les premiers rayons de l'aurore pour donner un assaut soudain et général. Déjà l'aube matinale dissipait les ténèbres, lorsque les gardes qui avaient passé la nuit sur les remparts 9 n'apercevant aucun
ennemi dans la campagne , se retirèrent et furent se livrer au sommeil ; Villagran profite de cet instant, et donnant le signal, la forteresse est assaillie de tous côtés. Les barbares surpris s'éveillent et courent aux armes , la plus horrible confusion règne parmi eux et ils tombent massacrés sous le fer de chrétiens. Lautaro en ce moment cherchait encore à dissiper les frayeurs de son épouse, lorsque les cris des combattans et le bruit des clairons vinrent frapper son oreille ; il s'arrache des bras de Gualcolda , prend sa hache , et sans daigner se couvrir de son armure, il vole au devant de l'ennemi. En cet instant, les quatre cents Indiensamis envahissent une des principales portes ; ils font voler dans le fort une grêle de flèches et de dards ; Lautaro animé d'un bouillant courage méprise tous les dangers,» il se précipite vers les remparts , sa voix Gère et sonore relève la valeur de ses soldats, et au moment où il commence à les rallier autour de lui, une flèche l'atteint et lui perce le cœur; il tombe sur l'arène, un fleuve de sang s'échappe de sa large blessure , la fureur anime encore ses traits , et d'horribles convulsions le saisissent : bientôt la mort étend sur lui sa main glacée , ses yeux se ferment , et son ame courroucée s'enfuit au séjour infernal. Les barbare*
consternés par la mort de ce héros , de ce chef chéri de la victoire, opposent cependant encore une vive résistance; mais accablés par le nombre, et n'ayant plus aucun centre d'action ni de ralliement, ils ne tardent pas à être enveloppés par les chrétiens § qui en font un affreux carnage. Déjà plus des trois quarts avaient reçu généreusement le trépas , lorsque Villagran touché de pitié parvient à arrêter, non sans efforts , le courroux des chrétiens; il crie, il menace , il implore et obtient enfin un moment de calme ; il en profite pour proposer aux Indiens qui vivaient encore , de se rendre, en mettant pour conditions à sa clémence, de se reconnaître sujets de l'Espagne ; mais à peine les barbares ont-ils entendu cette proposition ,
qu'ils poussent des cris de rage Nous voulons
mourir s s' è crient-ils , nous préférons la mort a V esclavage 3 et à l'instant , ils recommencent euxmêmes le combat. Dès lors rien ne peut modérer la fureur des chrétiens , tout est massacré , et des monceaux de cadavres attestent leur vengeance et leur victoire.
Une seule victime avait échappé au glaive des chrétiens, c'était la belle Guacolda. Après la mort de son époux, l'espoir de le venger avait suspendu sa douleur et exalté son courage ; elle combattit
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long-temps avec les siens , mais cruellement blessée, elle était tombée, privée de sentiment, non loin du corps de Lautaro. Les Espagnols, après avoir immolé tous les barbares, s'étaient rassemblés autour du cadavre de ce redoutable ennemi; ils s'entretenaient de ses exploits, lorsque Yillagran aperçut l'infortunée Guaçolda qui respirait encore. Il s'empresse de la relever et de lui donner tous les secours capables de la rendre à la vie. Bientôt, grâce aux soins compatissans de ses vainqueurs, elle reprend l'usage de ses sens : elle contemple, avec l'expression d'une douleur calme, l'affreux spectacle qui s'offre à ses yeux; elle aperçoit de tous côtés des corps entassés, des armes brisées et des flots du sang de ses com^ patriotes. Aussitôt que ses regards ont rencontré son époux , un profond soupir s'échappe de sa poitrine, son visage s'anime , et l'impression qu'elle éprouve à cette vue, semble avoir rappelé ses forces. Déjà Villagran essayait, par des paroles pleines de bienveillance , de relever son courage, et les Espagnols, émus de cette scène de douleur, observaient, en silence et avec anxiété , les diverses sensations qui se manifestaient sur le visage de leur intéressante captive ; mais insensible aux soins des chrétiens, et comme isolée du
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monde entier, la veuve de Lautaro était absorbée par les sentimens douloureux qui déchiraient son cœur. Les yeux toujours fixés sur le corps de son époux : « 0 ma patrie -, s'écria-t-elle , ta
» gloire est dons flétrie ! Le soutien de la
» liberté, le fléau de tes tyrans n'est plus, et moi » malheureuse ! » A ces mots des pleurs inondent ses beaux yeux, d'un pas mal affermi, elle se rapproche du corps de Lautaro , se met à genoux près de lui et l'embrasse. « 0 mon époux , dit- » elle , Guacolda était digne de partager le sort » d'un héros; ma main qui a été u$ie à la tienne » ne sera jamais souillée par les chaînes de l'es- » clavage , et c'est dans le sein de la mort que je » trouverai la liberté et le bonheur de me réunir » à toi. » Elle dit, et tirant une dague acérée, elle s'en perce le cœur, et tombe sur le corps de Lautaro. Les Espagnols jettent un cri d'effroi. Villagran désespéré prend dans ses bras cette noble victime de l'amour ; il essaye de la rappeler à la vie , mais déjà la mort avait enlevé sa proie.
Les chrétiens donnèrent des larmes sincères à la destinée de l'infortunée Guacolda , et la réunirent à son époux dans un même tombeau. Yillagran, après avoir détruit la forteresse des barbares,.
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reprit le chemin de Santiago, où la nouvelle de ces heureux succès répandit la joie parmi les Espagnols, et dissipa les alarmes que leur causaient Je voisinage et la hardiesse du terrible Lautaro.
Si vous avez daigné, invincible Monarque, (i) prendre quelque intérêt à mes récits, j'ose vous supplier, à présent, de m'honorer encore davantage de votre attention et de votre bienveillance ; ce n'est plus sur la foi de témoins fidèles et choisis que je vais continuer à développer à vos yeux les évènemens mémorables de la conquête du Chili , mais d'après ce que j'ai vu et fait moi-même. Je commence à devenir acteur de cette scène féconde en catastrophes, tout ce qui me reste à vous raconter s'est passé devant moi ; il n'y a pas un canton de ces contrées fameuses que je n'aie parcouru; j'ai assisté à tous les combats, j'ai pris part à toutes les entreprises des nobles enfans de la Castille , et j'ai partagé, également, leurs revers et leurs triomphes. Quelque soient les motifs d'amour-propre que l'on pourrait me supposer, la vérité sera sacrée pour moi, et la plus exacte impartialité dirigera mes pinceaux.
J'ai cependant besoin de votre indulgence 9
(1) C'est toujours à Philippe II que le poëte s'adresse.
Seigneur; à peine sorti de l'adolescence, et dans un âge où l'expérience et la réflexion n'ont pas encore niuri le goût et l'esprit, je ne me dissimule pas que j'ai formé un dessein hardi, peut-être téméraire ; mais le désir louable et patriotique de consacrer à la postérité des souvenirs glorieux pour l'Espagne, doit me servir d'excuse ; puissiezvous , en faveur de cette intention, me pardonner la rudesse de mon style et la médiocrité de mes chants , c'est ainsi que vous enflammerez mon zèle, et que vous m'inspirerez la noble émulation de me rendre , dans la suite , plus digne de vos bontés. •
Tandis que le Chili était en proie aux calamités de la guerre et aux désordres de l'anarchie , le magnanime Charle-Quint, irrité contre les rebelles du Pérou , y avait envoyé le sage Marquis de Canetès, pour rétablir dans ce florissant empire, le frein des lois et le respect dû à son autorité ; cet habile gouverneur , employant à la fois et avec équité la clémence et les rigueurs de la justice, ne tarda pas à punir tous les coupables et à ramener ceux qui n'étaient qu'égarés; l'ordre et la paix furent bientôt le prix de ses soins ; il commençait à recueillir les fruits de sa prudence , lorsque la renommée répandit dans le Pérou le bruit de l'insurrection
du Chili et tous les détails des infortunes qui accablaient les Espagnols de cette contrée. Leur position était encore agravéepar la mort de Geronymo Alderète, guerrier habile, sage administrateur et qui avait déjà acquis une grande réputation dans leChili; nommé gouverneur de ce royaume, il s'y rendait avec empressement, et déjà la nouvelle de sa prochaine arrivée avait produit les effets les plus salutaires, lorsque la mort le surprit dans la traversée; ce, funeste événement replongea de nouveau le Chili dans les horreurs de l'anarchie et de la rébellion. Les barbares redoublèrent d'audace , et toutes les villes espagnoles étaient à la veille de leur ruine , lorsqu'elles résolurent, d'un commun accord, de demander au Pérou de prompts et puissans secours. A peine leurs ambassadeurs furent-ils arrivés à la ville des Rois ( 1 ) qu'ilsseprésentèrentdevantleMarquisdeCanetès; leur contenance triste et abattue annonçait assez les malheurs de la Patrie ; et d'une voix suppliante ils s'exprimèrent en ces termes : « Illustre Gou- » verneur, nous ne vous affligerons point par le » récit de nos infortunes, le monde entier en a » retenti et toute l'Amérique a appris que le Chili
(1) Lima, capitale du Pérou»
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» est sur le point de subir le joug de nos féroces » et sauvages ennemis ; c'en est fait de ce floris- » sant royaume s'il n'est secouru, et c'est au nom » du Roi notre maître que nous vous supplions » de lui conserver un des plus beaux Ornemens » de sa couronne. La mort nous a ravi le guerrier » prudent et courageux que ce sage Monarque » nous avait destiné pour Yice-roi ; ce funeste f> événement a rempli le Chili de troubles ; ce » vaste pays , privé de chef et de centre d'action, » est désormais une proie facile aux rebelles ; » commençons par remédier à ce malheur, le plus » grand de tous : le ciel nous a inspiré de vous » demander, comme une faveur à laquelle notre » salut est attaché , votre fils Don Garcia. Ses » ta! eu s , ses vertus et ses qualités estimables nous » sont de surs garants que sous lui nous serons » unis et invincibles; qu'il accepte ce poste péril- » ]eux, mais où il acquerra une gloire immortelle, » et nous sommes assurés que l'élite des braves » se précipitera sur les traces d'un tel guide , et » viendra avec lui à notre secours. » Le Marquis de Canetès s'empressa d'accueillir favorablement la prière des envoyés du Chili ; Don Garcia accepta le gouvernement de cette province , et à peine eut-il fait connaître sa résolution , qu'une
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foule innombrable de guerriers accoururent de toutes les provinces du Pérou, se ranger sous la bannière de ce jeune et célèbre capitaine.
Peuples valeureux dé l'Araucanie, la plus effroyable tempête gronde en ce moment sur vous; ces Espagnols que la fortune , et non leur courage a trahis, s'apprêtent enfin à vous prouver que le ciel ne vous a pas fait naître pour leur disputer l'empire. Votre réputation, le nombre et l'intrépidité de vos phalanges, vous ont inspiré de l'audace; mais ce courage, cette férocité, qui jusque aujourd'hui vous ont rendus la terreur et le fléau des régions australes , vous suffiront à peine pour résister à la terrible agression qui se prépare contre vous; cette troupe innombrable qui va fondre sur vos montagnes n'est point composée de soldats affaiblis, depuis long-temps, par la molesse ou par un lâche repos ; leurs cœurs ne sont pas flétris par la crainte des dangersou de la fatigue ; mais voyez en eux les disciples et les émules des fiers et invincibles conquérans du Mexique et du Pérou. Habitués aux périls 9 familiarisés avec le sang et le carnage , ils n'ont jamais considéré les dangers d'une entreprise, ils n'ont vu que la gloire qui en était le prix. Leur plus belle parure est un fer homicide et leurs
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jeux des combats à outrance ; leurs bras robustes et habiles à donner la mort n'ont jamais déposé cette épée formidable qu'ils trempent sans cesse dans le cœur des tyrans et des rebelles ; l'aspect ensanglanté d'un champ de bataille charme leurs yeux, entretient leur courage, et le bruit horrible des clairons , les cris des combattans, forment la seule harmonie qui soit digne de leur plaire. Le destin des combats est douteux, je le sais, les Espagnols ne Font que trop éprouvé ; mais lorsque la fortune a épuisé ses rigueurs et ses bienfaits sur nous, c'est alors qu'il faut s'attendre à la voir changer : les Espagnols ne le cèdent aux peuples du Chili ni en force ni en courage , et si la fortune répartit également ses dons entre tous les hommes, si ses caprices les favorisent tour-à-tour, vous êtes perdus, malheureux Araucaniens, votre gloire et votre liberté vont s'évanouir comme un songe !
C'est au moment où tous les Espagnols du Pérou, animés par l'amour de la gloire et de la patrie , se r ^unissaient sous les étendards de Don Garcia, que j'abordai dans le port de la florissante Lima; vous m'aviez permis , Seigneur, de quitter l'Angleterre, où je résidais par vos ordres , dans un emploi pacifique , pour aller remplir le projet que je
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formai , de consacrer ma vie et mon épée à la défense des droits de votre couronne ; je m'étais embarqué avec le nouveau gouverneur, l'infortuné Alderète , qu'un trépas prématuré nous enleva à Tabago. Le cœur navré de cette perte, je poursuivis ma route et, en arrivant au Pérou, je fus frappé du spectacle pompeux de l'armée de Don Garcia qui couvrait de ses riches pavillons le rivage de l'Océan. Je remerciai la providence d'être arrivé assez à temps pour partager les périls de cette glorieuse entreprise.
La fougueuse ardeur, qui nous animait tous, ne souffrait pas de retards , et bientôt nous nous embarquâmes sur la flotte ; une infinité de canots ornés de banderolles nous conduisirent, au bruit d'instrumens harmonieux, sur les vaisseaux; la joie et une noble émulation de gloire animaient tous les esprits et donnèrent à notre départ 1 apparence d'une fête solennelle. Bientôt mille bras impatiens arrachent du fond de la mer l'ancre pesante; les voiles sont déployées, les vaisseaux glissent sur les flots écumans ; nos cris de guerre , mêlés au bruit de l'artillerie et des instrumens , saluent les. superbes remparts de la ville des Rois , et déjà nos ambitieuses espérances ont conquis le Chili. L'Océan et le ciel semblaient s'unir pour
nous aider , tout nous annonçait la continuation des vents et du temps*fcpii pendant six jours favorisèrent notre navigation, lorsque la fortune se plut encore à nous persécuter. En un moment l'horizon se charge de nuages épais, le vent tourne subitement, souffle avec violence et soulève des Sots courroucés; dès lors la flotte est dispersée et les vaisseaux, battus par la tempête , sont rejetés loin de leur route ; le bruit affreux du tonnerre , le mugissement des vents et le voisinage d'écueils dangereux, inspirent aux plus intrépides le découragement et l'effroi ; cette affreuse position nous jette dans le plus violent désespoir; la perspective de gloire, d'honneur et de richesses, qui quelques jours auparavant s'offrait encore devant nous, semble s'évanouir pour jamais. Au lieu de ces triomphes, de ces conquêtes qui flattaient notre ambition , nous n'avions plus que la triste certitude de périr obscurément au sein des flots ; les cris et les gémissemens se mêlaient aux sifîlemens de la tempête, et^léjà l'espérance nous avait abandonné, lorsque Dieu qui protège les armes de l'Espagne, et qui ne nous avait envoyé cette cruelle épreuve que pour rabaisser notre présomption, se laissa fléchir par nos vœux , et calma les élémens en fureur, Bientôt nous découvrîmes les plages voi-
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sines de la Conception, et nous abordâmes dans la petite île de Talcaguano qui est voisine de la côte, et qui nous offrait une excellente position militaire.
A peine le bruit de notre arrivée fut-il répandu , que les barbares, saisis de terreur, abandonnèrent les bords de la mer, et coururent se réfugier clans les montagnes du canton d'Arauco ; cette frayeur panique avait pour motif la force imposante de notre armée, et peut-être aussi un présage menaçant qui signala notre débarquement. L'air était calme et la mer tranquille ; pour la première fois , depuis leur départ du Pérou, les Espagnols foulaient la terre sous leurs pas, lorsque tout-à-coup une vive lumière embrasa l'atmosphère ; une comète , sous la forme d'un reptile monstrueux, parcourut rapidement les régions éthérées et sembla tomber sur la plage ; la mer mugit et la terre trembla comme affaissée sous cet horrible fardeau. Les Indiens crurent voir dans ce météore le présage de leur ruine prochaine ; ils furent pénétrés de terreur.
Les principaux Caciques ne tardèrent pas à être instruits de notre arrivée et des forces imposantes que nous nous proposions de développer contr'eux. Caupolican se hâta d'assembler le Sénat; tous ces barbares, encore enflés de leurs victoires, ne
s'inquiétaient ni de notre nombre ni de nos armes ; le seul objet de leur délibération, qui fut trèsorageuse, était de trouver les moyens de nous débusquer de notre formidable position de Talcaguano. Ils désespéraient de l'enlever de vive force , mais ils se promettaient de nous vaincre facilement, si nous nous exposions en rase campagne ; plusieurs Caciques proposèrent divers moyens, mais le Sénat adopta l'avis du vieux Colocolo , qui consistait à inspirer aux Espagnols une funeste confiance par de feintes propositions de paix. « C'est pendant qu'ils se livreront, ajouta- » t-il, à cet espoir flatteur, et qu'en attendant y> l'effet de nos promesses, ils ne croiront pas » urgent de renforcer le petit nombre de postes » qu'ils occupent encore au Chili, que nous ten- » terons quelque entreprise d'éclat sur un de » leurs établissemens , et que nous les forcerons » ainsi à sortir de Talcaguano pour voler au secours » de leurs compatriotes. »
Le Sénat ayant unanimement adopté ce conseil, Caupolican fit choix du jeune Miilelauco, qui à l'avantage d'une naissance illustre joignait l'adresse et les talens qu'exigeait une mission aussi importante. Le Généralissime le chargea d'aller vers les Espagnols , d'examiner avec soin leurs forces et
leur nombre , de chercher à pénétrer leurs projets et enfin de leur proposer une alliance et la paix. Millelauco , bien instruit du but et de tous les détails de sa perfide mission , s'embarqua, accompagné d'une suite peu nombreuse , dans une élégante chaloupe; bientôt il arrive à notre camp où il se présente avec l'assurance que lui inspirait le caractère dont il était revêtu. A son approche, il fut frappé du bruit et des cris de joie qu'excitait l'arrivée de quelques vaisseaux de la flotte qui ne s'étaient pas encore ralliés ; mais Millelauco, sans paraître étonné ni alarmé de cette rumeur extraordinaire, examine avec soin tout ce qui se passe autour de lui , et traversant toute l'étendue du camp, il se fait introduire dans la tente de Don Garcia ; il aborde, avec confiance, le Générai espagnol, qui était entouré, en ce moment, des principaux chefs de l'armée , et prenant un air gracieux et un son de voix assuré , il s'exprima en ces termes : « Illustre favori de la gloire , et » vous , braves Castillans , le Généralissime et le » Sénat de la confédération d'Arauco m'envoient » vers vous comme un messager de paix et d'al- » liance. Ne croyez pas que cette démarche nous » soit commandée par la nécessité , et qu'une » vaine frayeur, qui flétrirait notre gloire, nous
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» porte à vous faire des propositions amicales; » nous n'avons employé nos forces et fait usage » de la grande puissance que notre valeur nous a » acquise dans notre contrée , que pour défendre » nos foyers et protéger la liberté de tous les » peuples du Chili; nous n'avons point d'autre » motif pour continuer la guerre , et si le vôtre est » simplement la propagation pacifique des dogmes » de votre religion, rien n'est plus facile que de » fonder entre nous une paix éternelle. L'illustre » Sénat dont je suis l'ambassadeur rend justice » à la pureté de vos intentions, et joint son suf- » frage à la voix de tous les peuples qui paient » un juste tribut d'éloges à vos vertus et à votre » valeur. Après avoir examiné , dans sa sagesse , » les divers rapports qui lui sont parvenus sur vos » projets , et le but que vous vous proposiez , il a » unanimement reconnu que ce serait prolonger y) inutilement les calamités de la guerre , puisque » rien ne s'oppose à ce que nous établissions mu- » tueliement, d'une manière honorable et avanta- » geuse , l'indépendance du Chili et la propagation » de votre culte ; le Sénat vous offre son amitié , » non comme le tribut d'un esclave à son maître, » mais comme un gage d'union entre deux peu- » pies libres et indépendans. Il veut dans cette
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» alliance conserver son rang et sa dignité , il » entend que les traités qu'il contractera avec » vous , ne vous fournissent jamais le prétexte de » vous arroger des droits sur son territoire ou sur » ses sujets. C'est de son propre mouvement et » de sa libre volonté qu'il consent, par ma voix, à » reconnaître la suprématie de Carlos, à le consi- » dérer comme notre ami . à lui rendre à ce titre » un hommage et des services que nous ne lui » devons pas, et qu'il exigerait vainement, au » moyen de la force et contre notre gré. Si ces » conditions vous conviennent, déployez dès ce » moment la bannière de votre Roi , dans toute » l'étendue du Chili , ne voyez dans le Sénat et » dans ses sujets que des amis et des frères, qui, » à votre exemple, oublieront le passé, et qui ren- » dront grâce au Ciel de cette alliance , dont la » perpétuité sera le plus sincère de leurs vœux. » Il dit , et pour mieux couvrir sa perfidie , il ajoute à son discours et avec une franchise hypocrite , des détails particuliers sur la situation des confédérés ; il nous les représente comme déjà amollis par les délices et les richesses , et incapables de cette énergie qui les distinguait autrefois; c'est ainsi qu'il espérait enflammer notre ardeur, en nous montrant de nouveaux motifs pour con-
tinner la guerre et rejeter la paix. Don Garcia accueillit avec bienveillance les propositions de Millelauco, il lui promit au nom du Roi le redressement de tous les griefs dont se plaignaient les confédérés, et un traitement encore plus avantageux qu'ils ne l'espéraient. Il le chargea de porter de sa part, aux Caciques du Sénat, de riches présens, comme une marque de la confiance qu'il avait dans leurs intentions. Millelauco, charmé du succès de sa mission , s'empressa de prendre congé de Don Garcia , et rejoignit bientôt les Caciques , qui , après avoir entendu son rapport ,. donnèrent ordre à leurs peuples de se retirer paisiblement dans leurs districts respectifs, et de s'y tenir prêts à obéir aux premiers ordres qu'ils recevraient du Sénat.
Quoique surpris de ces dispositions pacifiques , aussi promptes que peu communes de la part de nos ennemis , nous restâmes avec sécurité dans notre île , où nous éprouvâmes les pluies abondantes et les vents furieux de l'hiver. Mais lorsque la saison devint plus favorable, le désir de voir par nous-mêmes si nous pouvions jouir réellement dans le Chili des avantages de la paix, porta Don Garcia à essayer d'y fonder quelques établissemens nouveaux; il choisit dans son armée
cent trente jeunes gens connus par leur intrépidité , et exercés dans toute espèce de travaux ; il les pourvut d'armes , de munitions et d'artillerie , et leur commanda de passer sur le Continent, et d'y construire un fort régulier. Don Garcia ne pouvait croire que les confédérés fussent sincères dans leurs propositions de paix, et il donna ordre à cette troupe d'élite de prendre tous les moyens possibles pour s'assurer des véritables dispositions de ces barbares. Astrée dominait alors dans le zodiaque , et ouvrant au soleil une plus longue carrière restituait au jour les heures que la nuit avait usurpées sur sa durée. Les jeunes Espagnols, animés d'une noble émulation , ne perdirent pas un moment pour exécuter les ordres de Don Garcia, et l'aube matinale avait à peine fait pâlir les étoiles qu'ils se mettaient joyeusement à l'ouvrage. Tels les Tyriens se hâtaient d'élever les murs de Carthage, ou tel César construisait cette digue merveilleuse avec laquelle il enferma ses ennemis dans Dyrrachium. C'est ainsi, et qu'en moins de temps , les Espagnols eurent fondé une citadelle dans un poste formidable , et qu'ils la garnirent de toutes les armes nécessaires à sa défense ; les barbares pouvaient en contempler, du haut des montagnes d'Arauco , les retranchement
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redoutables ornés de l'invincible bannière de Philippe , signe glorieux et sacré de notre prise de possession.
L'agile renommée répandit promptement, chez tous les confédérés, le bruit de la nouvelle entreprise des Espagnols ; le peuple en conçut de l'effroi, mais les Caciques en eurent de la joie, et s'empressèrent de saisir ce prétexte pour rompre ouvertement le pacte de la foi jurée. Caupolican assembla le Sénat , et réunit autour de lui une immense quantité d'armes et une foule innombrable de soldats. La ruine des Espagnols est encore unanimement résolue; les barbares se mettent en marche , et se présentent en tumulte et avec de grands cris , devant le fort. Les Espagnols , quoique surpris de cette attaque imprévue, préparent une vigoureuse défense , mais malgré leurs formidables dispositions, la rage de nos ennemis est aveugle, et les remparts sont assaillis de tous côtés. Ils commencèrent à éprouver, dans cette occasion , qu'enfin la fortune était lasse de les favoriser ; après avoir fait des prodiges de valeur, ^S furent repoussés avec une grande perte, et le plus féroce dentr'eux, le sanguinaire Tucapel, reçut pour prix de sa témérité une horrible blessure,
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Nous nous empressâmes de réparer nos remparts,, et nous étions, depuis plusieurs jours , occupés de ces travaux, lorsque nous reçûmes avis que toutes les trogpes espagnoles des divers établissemens du Chili s'étaient réunies , et marchaient dans le dessein de se rallier à nous. A peine nous étionsnous livrés aux premiers transports de joie que ces heureux évènemens nous inspiraient , que nous vîmes arriver un Indien-ami, qui, entrant dans le fort avec toutes les marques de la frayeur, s'écria en nous abordant : « Fuyez , fuyez , mal- » heureux chrétiens , la mort vous environne; » toutes les tribus du Chili se sont réunies contre » vous ; elles vont fondre sur vos murailles , dont » la force sera impuissante pour vous défendre » contre les armes et la fureur de vos ennemis. » Cette nouvelle alarmante fut bientôt encore confirmée par un Cacique de notre parti , qui nous fit part des préparatifs, vraiment imposans, que les confédérés faisaient pour venir nous attaquer. L'approche d'un si grand danger , loin d'alarmer les Espagnols , anima encore leur courage ; chacun prépare ses armes , on multiplie les moyens de défense, et nous nous attendions, à tous momens, à essuyer un assaut désespéré , dont nous ne pouvions nous dissimuler le succès douteux,
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lorsqu'on malin, nous aperçûmes, au sommet d'un coteau voisin , toute l'armée espagnole du Chili , qui venait à notre secours. À l'aspect des bannières de la Castille, mille cris de Joie s'élèvent de notre camp , et se mêlent au bruit des înstrumens guerriers. INous allons au devant de nos libérateurs ; bientôt les deux armées n'en font plus qu'une ; chacun s'empresse de chercher et de reconnaître un frère ou un ami ; la campagne se couvre de pavillons , et nous oublions , dans ces heureux momens , les inquiétudes de l'avenir, les fatigues de la guerre et les ennuis de l'absence. On ne tarda pas à savoir, dans tout le Chili, l'arwvée de ce puissant renfort; et quoique la renommée en exagérât la force, le sage Colocolo eut besoin d'employer tout son crédit et son autorité, pour obtenir de ses collègues qu'ils différassent, au moins, leur attaque jusqu'à ce qu'ils fussent plus exactement instruits du nombre , des projets et de la disposition de nos troupes.
Pour nous , animés plus que jamais du désir de la gloire, notre belliqueuse impatience S Indignait du repos, et nous brûlions de recommencer la guerre , en pénétrant les premiers au sein du territoire ennemi. Caupolican, de son côté , ne négligeait aucun moyen de nous résister
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avec avantage. Il s'était rendu aux prudcns conseils deColocolo, et, avant de recommencer une guerre qui allait décider du sort et de la liberté du Chili, il rassembla toute son armée dans la plaine d'Arauco, afin de pouvoir en bien connaître la force, et de prendre des mesures pour faire agir les divers peuples qui la composaient , avec ensemble et précision. Toutes les tribus du Chili accoururent à la voix de leur Généralissime , et Caupolican, entouré des principaux Caciques du Sénat, ordonna à l'armée de passer devant lui.
Le premier, qui salua le Généralissime , fut le Cacique Piiolco ; il est couvert d'armes à l'épreuve , et sa main soutient une énorme massue garnie de fer ; ses sujets , habiles à lancer des dards , marchent derrière lui en bon ordre. Le robuste Leucoton, suivi de ses archers, et le farouche Rengo, dont les soldats sont armés de casse-têtes, viennent ensuite. Rengo porte un madrier de cèdre, et la démarche hautaine de ce barbare dénote sa présomption et sa férocité. Tulcomare le suit ; il est couvert de la peau d'un tigre qu'il a tué lui-même ; les dents de ce féroce animal retombent sur son front, et donnent à ce Cacique un aspect hideux : une foule immense da ses sujets, revêtus de dépouilles semblables^
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se précipitent sur ses pas. Le jeune et beau Millalerme le suit en faisant parade de ses armes élégantes; après lui vient Gualemo , couvert d'une peau de cheval marin , que son père avait tué.
Talcaguano marche ensuite ; la mer et les rochers bornent ses domaines. Il est armé d'une énorme massue qu'il agite dans ses mains comme une faible baguette ; ses sujets sont bizarrement habillés de diverses bandes d'étoffes bleues , blanches et rouges. Parmi tous ces guerriers, Lincoya se fait remarquer à sa taille de géant ; son armure est brillante et son casque est couvert de plumes ; il est suivi d'un grand nombre de Caciques illustres par leur courage, et qu'une foule innombrable de soldats accompagnent. Caupolican , lui-même, tenant dans sa main , et pour marque dé sa dignité , un sceptre d'or, ferme la marche à la tête des peuples du Palmeyquen, ses sujets : à sa démarche hère et terrible , on le prendrait pour le Dieu des combats. Sa redoutable bannière flotte devant lui , et il est entouré de Goiocolo et des Caciques qui, par leur âge et leurs lumières, sont jugés dignes de former le conseil du Généralissime. Une infinité de tribus alliées, ou qui sont sous la protection du Sénat, ont joint leurs troupes à celle*] des confédérés, dont l'ensemble 'offre un spec-
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tacle aussi nouveau que terrible. Semblables aux flots innombrables de la mer, les peuples du Chili s'agitent tumultueusement autour de leurs chefs. La terre frémit sous leurs pas , un nuage épais de poussière s'élève et obscurcit l'astre du jour, et l'air est troublé par les cris confus qui s'élèvent du camp des barbares.
Tandis que Caupolican préparait contre nous cette formidable agression, Don Garcia rassemblait aussi toutes ses forces, et après qu'il les eut réunies dans le camp , il prit place sur un lieu élevé , et s'exprima en ces termes. « Illustres Cas- » tillans, vous dont la persévérance et le courage, » méprisant tous les dangers, ont soumis ces » contrées fameuses, qui s'étendent sous les feux » de la zone torride 5 et qui poussant vos con- » quêtes au-delà même des limites de la course » du soleil, avez rangé sous vos lois les régions » voisines du pôle austral, il ne vous reste plus, » après tant d'exploits, qu'à vaincre quelques » hordes de sauvages , pour être les maîtres du » monde. Tant que nous n'aurons pas mis fin à » cette dernière entreprise , nous ne pourrons » encore nous glorifier d'aucun de nos travaux, » puisque nos ennemis auraient quelques droits » de dire et de penser que la fortune peut leur
ig$ ARAUCANA.
» donner l'avantage de nous ravir, dans une seule » occasion , nos lauriers et nos conquêtes. Quoi- » que vous n'ayez jamais offensé ces peuples, qui » sont devenus nos ennemis, et que leur agrès- » sion soit injuste, l'humanité n'a pas perdu ses » droits ; et puisque nous sommes plus éclairés » que ces malheureux, il faut aussi en avoir pitié, » Que votre épée ne se souille donc jamais du » sang de ces sauvages, lorsqu'ils ne vous atta- » queront pas ; si même , dans la chaleur du com- » bat, un de ces infortunés dépose ses armes, et j> implore votre clémence, non-seulement ne lç » tuez pas, mais défendez-le comme un ami. Il » est encore plus généreux de protéger la vie d'un » suppliant que de la lui accorder. Rappelez-vous » toujours la cause juste et sainte qui vous a fait » prendre les armes ; vous la rendriez odieuse , » si vous y mêliez le ressentiment de vos injures » personnelles : l'excessive rigueur dans les châ- » timens justifie en quelque sorte les torts des » coupables; mais c'est trop enchaîner votre ar- » deur : marchons, mes amis, où nous appelle la » gloire de notre patrie. » Il dit , et bientôt l'armée des chrétiens se met en marche, et parvient, en peu de temps, sur la rive sablonneuse du large Biobio ; elle traverse ce fleuve dans de grandes barques y
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et se trouve , encore une fois , dans les champs fameux de l'Araucanie.
Les Espagnols ne firent pas beaucoup de chemin sans rencontrer leurs implacables ennemis; les barbares , se précipitant en tumulte sur les chrétiens, engagèrent le combat avec le courage de la fureur et du désespoir. C'est envahi qu'une nombreuse artillerie les foudroie, rien ne les épouvante , rien ne les arrête ; ils se précipitent au milieu des torrens de la mitraille . leurs armes, leurs mains et jusqu'à leurs dents, tout est employé par leur rage pour nous attaquer. Nuds, couverts de sang , et bravant la flamme et les boulets, aucun d'eux ne recule, ils reçoivent la mort sans cesser de combattre , et leur ardeur semble se ranimer à la vue des corps de leurs compatriotes qui volent en éclats , sous le feu de nos canons ; nous étions environnés de toutes parts d'un fleuve de sang et de morceaux de cadavres. Déjà une grande partie des ennemis avaient succombé, et ils soutenaient encore le choc terrible de nos escadrons. Enfin la supériorité de nos forces et de notre tactique mit un terme à cette lutte inégale et sanglante; les barbares furent rompus sur tous des points, et leurs chefs ordonnèrent la retraite. Ils la firent en bon ordre, protégés par le
revers d'une montagne; et nous, épuisés de fatigue , attristés du spectacle horrible qui avait pendant tout un jour frappé nos yeux, nous nous retirâmes sous nos tentes , sans penser à poursuivre les ennemis,
A peine commencions-nous à goûter quelque repos, que nos éclaireurs amenèrent dans le camp un barbare qui , s'étant égaré pendant la retraite de ses compatriotes, fut pris par nos soldats : on crut utile de faire sur lui un exemple , capable d'inspirer de la crainte aux rebelles, et l'ordre fut donné de lui couper les deux mains» Ce malheureux entendit sa sentence sans donner la moindre marque d'émotion , mais posant fièrement la main droite sur un billot, il se la laissa couper et tendit immédiatement après la main gauche qui fut aussi abattue. Pendant ce cruel supplice, ni ses traits, ni sa contenance, ne portèrent l'empreinte de la douleur qu de la crainte, et lorsque cet infortuné vit ses deux poignets à terre, il tendit le cou à ses bourreaux en leur criant : « Tranchez aussi ma tête , coupez cette » gorge qui fut toujours altérée de votre sang : » ni la mort, ni vos menaces, ni votre cruauté » ne m'épouvantent point : la perte de mes mains » n'affaiblira pas ma patrie ; mille autres , plus
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» robustes , sauront encore diriger des lances con- » tre vous; je ne veux point tenir la vie de votre » pitié, elle me serait insupportable à ce prix, et » je suis prêt à chercher la mort, puisqu'il ne me » reste plus que ce moyen de vous causer quelque » peine. » Il dit, et animé d'une rage féroce , il nous provoque par mille injures , se roule sur la terre inondée de son sang, et impatient de mourir, il mord avec fureur ses poignets mutilés. Cette scène affreuse nous pénétrait d'horreur et de compassion, et nous nous empressions de prodiguer à cet infortuné tous les secours nécessaires à sa triste position, mais se dérobant, avec fureur, à nos soins : « Je vous quitte, s¥crie-t-il , hommes » exécrables , et dévoués à la malédiction des » Dieux ; je vous quitte , bourreaux lâches et » cruels ; mais puisque vous m'avez laissé la vie , » vous apprendrez bientôt que, tout mutilé que » je suis par vos mains barbares, il me reste en- » core assez de force pour songer à la vengeance, » et vous faire sentir les effets de la haine que je » vous ai vouée. » A ces mots , et prompt comme l'éclair, il fuit et s'éloigne de nous. Je ne dois pas laisser dans l'oubli le nom de ce malheureux et brave Indien ; il s'appelaitGalvarino , et il tarda peu à réaliser ses menaces. m
Caupolican , après sa défaite , avait assemblé le Sénat pour aviser à d'autres moyens de défense ; la délibération était orageuse, et chacun proposait une infinité d'avis divers. C'est au moment que cette discussion commençait à échauffer les esprits , que l'infortuné Galvarino arriva , malgré ses souffrances et ses horribles blessures , à Andalican où s'étaient ralliés les confédérés. Il demande sur le champ audience au Sénat , et après l'avoir obtenue, il entre dans l'assemblée d'un pas faible et chancelant ; ses forces , que son courage avait soutenues jusqu'alors, commencent à l'abandonner ; il se soutient à peine , et la nature , épuisée par la douleur, est prête à succomber. Galvarino recueille cependant les derniers restes de sa vigueur, il étend vers l'assemblée ses bras mutilés , et d'une voix mourante , il adresse ces mots aux Caciques, qui, à cet affreux aspect ont poussé un cri d'horreur et d'effroi. « Vous }es » voyez, Seigneurs, ces bras qui avaient combattu » pour la patrie et la liberté , nos abominables » tyrans m'en ont oté l'usage, en me faisant subir » un supplice infâme; tel est le traitement qu'ils » vous réservent à tous; ils n'ont pas voulu m oter » la vie, ils ont préfère me renvoyer vers vous » ainsi mutilé, afift d'outrager le Sénat. Jusques
ARAUCANA. so3
» à quand ces cruels oppresseurs , souilleront-ils » notre territoire de leur présence ? Pourrait-il » se trouver parmi vous quelqu'un d'assez in- » sensé pour concevoir la possibilité de la paix » avec eux , et ajouter foi aux prétextes dont ils » couvrent leurs détestables projets de nous asser- » vir, ou plutôt de nous exterminer? Ils ne ces- » sent de vous dire qu'ils n'en veulent ni à notre » liberté, ni à nos possessions, et que le seul désir » de propager la religion chrétienne les a portés » à venir parmi nous. Horrible et monstrueuse » hypocrisie qui, heureusement, est démasquée » chaque jour par leur conduite ! S'ils étaient » animés par un motif si pur , les verrions-nous , » comme ils le sont, dévorés de la soif de l'or et » du sang, et livrés aux plus honteux excès de la » débauche ? S'ils n'étaient que des missionnaires » désintéressés d'une religion bienfaisante , agi- » raient-ils sans cesse en tyrans et en spoliateurs? » N'ajoutez aucune foi à leurs protestations : pour- » suivez sur terre et sur mer cette race perfide » et sanguinaire ; point de trêve , de paix , ni » d'alliance avec ces féroces ennemis ; ils n'ont » quitté leur patrie que pour ravager la nôtre , et » nous ensevelir vivans dans ces mines, incessam- » ment fouillées par leur insatiable avarice. Qu'ils
,204 AILAUCANA.
» périssent , car la liberté ne peut prospérer qu'au- » tour de leurs tombeaux. » Il dit, et accablé par cet effort , il tombe sur la terre , pâle et sanglant : il reste étendu aux pieds des Sénateurs qui sont tous pénétrés dune profonde douleur. On se hâte cependant de lui donner les secours les plus prompts et les plus efficaces ; on parvient à le rappeler à la vie, et grâce à sa jeunesse et à la force de son tempérament, on réussit en peu de Jours à le rétablir. Le discours de .Galvarino , le cruel traitement qu'il a subi , inspirent aux barbares un violent désir de vengeance, et redoublent leur haine contre nous. Ceux même qui penchaient à la paix, et qui avaient conseillé de reprendre les négociations, rejettent toute idée d'accommodement, et ne songent plus qu'à faire contre les Espagnols une guerre d'extermination.
Don {zarcia , voulant profiter de sa victoire , se mit dès le lendemain à la tête de la cavalerie, et s'avança vers le centre de l'Araucanie , en faisant éclairer sa marche de tous côtés. Nous franchîmes les montagnes que nous trouvâmes encore semées des ossemens blanchis de nos compatriotes ; nous vînmes ensuite asseoir notre camp dans cette célèbre vallée d'Arauco, où nos ennemis avaient pris tant de funestes résolutions contre nous. Dorv
ARAUCANA. ao5.
Garcia envoya à tous les peuples voisins des émissaires pour leur offrir la paix , et les inviter à rentrer sous l'obéissance de l'Espagne. Déjà plusieurs jours s'étaient passés et nous n'avions reçu aucune nouvelle de nos députés ; Don Garcia , inquiet sur leur sort, m'ordonna, ainsi qu'à plusieurs autres cavaliers , de parcourir , pendant l'obscurité de la nuit, les lieux environnans , et de tâcher d'y prendre quelques renseignemens Sur nos envoyés. C'est en m'acquittant de cette mission, que je m'enfonçai dans un bois, et que j'arrivai au milieu d'une peuplade qui m'offrit un phénomène singulier, dans ces temps de troubles. Sa pauvreté, ou ses inclinations paisibles, l'avaient préservé du fléau de la guerre ; et seule , au milieu du fracas des armes et de tant de nations animées de la fureur des combats, elle n'avait pas cessé de jouir de sa liberté et d'une tranquillité profonde. La vue de ce bon peuple , le spectacle de son bonheur reposa mon esprit fatigué de tant de secousses, et je le quittai avec' regret pour retourner vers notre camp. Je réfléchissais en chemin à ce singulier contraste que le hasard venait de m 'offrir, et je suivais un sentier tortueux, lorsqu'au détour d'un coteau, j'aperçus un Indien dont l'aspect hideux m'effraya. C'était un vieillaraj,
so6 ARAUCANA.
p'ale et décharné ; il présentait tous les signes de la caducité. Ses pieds paraissaient soutenir à peine son corps faible et voûté ; je m'arrêtai devant cette espèce de spectre , mais remis bientôt de mon épouvante , je pensai que ce vieillard pourrait me donner quelcpftes renseignemens sur nos émissaires, et je descendis de cheval, dans l'intention de l'interroger en lui aidant à marcher. A peine se fut-il aperçu de mon dessein , qu'il se mit à fuir aussi légèrement que la timide gazelle devant les agiles lévriers. Étonné de ce prodige, je hâtai la course de mon cheval , et je poursuivis le vieillard au travers des bois et des chemins difficultueux par lesquels il dirigea sa fuite. Mais bientôt je le perdis de vue, et je me voyais égaré au milieu dune épaisse forêt, dont tous les sentiers m'étaient inconnus. Je me repentais déjà amèrement de ma vaine curiosité, lorsque j'entendis le murmure de l'eau ; je me dirigeai , à l'instant, vers l'endroit d'où partait ce bruit, et j'aperçus sur les bords d'un ruisseau une petite cabane , dans laquelle était assis un vieillard d'un aspect vénérable. Sa vue m'inspira de la joie, et je fus encore plus tranquille, lorsque je l'entendis me parler -avec douceur. «Par quelle fatalité, » mon fils , me dit-il , êtes-vous parvenu dans le
» centre de ces bois , où jamais l'homme ne porte » ses pas. Si le chagrin ou l'infortune vous ont » forcé de chercher cette affreuse solitude, venez : » je vous offre mon secours et mes consolations, b Charmé de l'affabilité de ce bon vieillard, je l'instruisis du sujet qui m'avait égaré dans la forêt, et je lui racontai la rencontre extraordinaire que j'avais faite. Le vieillard poussa un profond soupir et m'apprit que celui qui m'avait apparu à l'entrée de la forêt, était le célèbre enchanteur Fiton: ce nom éveilla en moi une vive curiosité. Depuis mon arrivée au Chili, j'avais souvent entenduparler de la puissance et de la sagesse de Fiton ; je brûlais du désir de le connaître , et regardant fixement le vieillard : « Ah ! mon père , m'écrîai-je, » excusez les conjectures et l'impatience d'un » jeune étranger , qui s'est arraché au repos et à » sa patrie pour voir et étudier les diverses nations » que Dieu a dispersées sur la terre. De toutes » les merveilles du Chili, Fiton, si j'en crois la » renommée, est l'objet le plus étonnant qui existe » dans cette vaste contrée ; la providence , m'a-K » on assuré ,*a daigné lui révéler les secrets de la d nature, et lui soumettre les élémens. Parlez ? » est-ce cet homme fameux que je contemple en * ce moment, n'êtes-vous pas celui dont l'aspect
2o8 ARAUCANA.
» et la fuite m'ont conduit en ce lieu ; m'avez-
» vous fait l'honneur de me juger digne de com-
» muniquer avec vous , ou plutôt , voulez-vous
» tirer vengeance sur moi des excès de mes com-
» patriotes.... ! Mais quelle crainte m'agite, Fiton
» est aussi savant que généreux , il n'ignore pas
» que mon cœur n'a jamais partagé les passions
» cruelles des Castillans — Mon fds, interrompit
» le vieillard, vous êtes dans l'erreur; hélas ! le
» Ciel ne m'a pas départi une si billante destinée ,
» et j'aurais été trop heureux, s'il avait accordé
» à ma vieillesse un repos obscur, mais honorable.
» Vous voyez en moi l'infortuné Guaticolo, dont
» les anciens de la nation se rappellent peut-être
» encore; je suis né dans la vallée d'Arauco , et
» j'occupais , jadis, dans le Sénat et dans ma tribu,
» le rang dont Colocolo jouit aujourd'hui, et qu'il
» n'a obtenu qu'après mon exil volontaire. J'ai
» souvent conduit nos armées au combat , et ma
» tête, flétrie par la vieillesse et la douleur, a été
» plusieurs fois ornée des couronnes du triom-
» phe. Mais rien n'est durable ici bas, et j'ai vu
» mon honneur et ma gloire s'évanouir comme un
» songe. Aynavillo 0 souvenir cruel, et qui
» excite encore ma fureur ! L'ambitieux Aynavillo,
» le prédécesseur de Caupolican, osa me disputer,
» en présence cïu Sénat et de toutes les tribus » du Chili , la dignité du Généralissime que la » mort venait de rendre vacante, et que le voeu » unanime de la nation me décernait d'avance. » Ce guerrier , encore obscur , osa se présenter » dans l'arène , avant l'élection , et demanda à » me disputer, les armes à la main, l'honneur » accordé à ma haute renommée ; l'indignation » et la fureur me portèrent à accepter ce défi et » toutes ses conséquences ; mais ô comble d'op-
» probre et d'infortune, je succombai ! Je fus
» vaincu ! Et cette fatale défaite me ravit à la
» fois le sceptre et la gloire d'une longue suite » d'exploits. Outré de désespoir , je résolus d'en- » sevelir , à jamais , mon existence et ma honte » dans ce désert ; j'abandonnai ma tribu et mes » richesses , et depuis vingt ans vous êtes le pre- » mier homme qui a découvert cette retraite que » je croyais impénétrable. 11 faut qu'un pou- '» voir surnaturel ait guidé vos pas, et cette idée » m'engage à vous* conduire près de Fiton qui » habite non loin de ma cabane, et avec lequel » je suis uni par les liens du sang, puisqu'il est » le frère de mon père. Il est bien vrai , mon fils , » que ce sage enchanteur connaît tous les secrets » de la nature , le* astres môme obéissent à ses
aïo ARAUCANA.
» conjurations, et les futures destinées de la terre » lui sont clairement manifestées. Son habitation » est située au pied d'une montagne escarpée ; » c'est là que , livré à la retraite et à l'étude , » Fiton , éloigné des hommes, s'entretient avec » les intelligences supérieures. Mais allons , le t> soleil s'avance dans sa course , voici l'heure à » laquelle Fiton a l'habitude de se distraire de » ses méditations, et nous pouvons espérer d'en » être bien reçus. »
Il dit et marche devant moi ; je le suis, en tenant mon cheval par la bride, dans un sentier étroit qui nous conduisit au centre de la forêt. Les rayons du soleil pénétraient faiblement à travers l'épais feuillage; une lueur sombre éclairait cet horrible lieu, et suffisait, à peine, pour distinguer les objets. Sous un roc miné par les siècles et les torrents , couvert d'arbres et de lianes, nous découvrîmes un passage resserré qui, dans l'intérieur et vers le milieu , avait une petite porte garnie de têtes de bêtes fauves , et que nous trouvâmes ouverte. Mon guide , me prenant alors par la main , m'entraîna sur ses pas dans cet obscur défilé. Cependant une terreur involontaire s'emparait de moi; le lieu, l'effroyable silence et les ténèbres qui m'environnaient , ajoutaient en-
ARAUCANA. jsti'i
core à ma frayeur. Je commençais à me repentir de ma témérité, lorsqu'après avoir marché environ cent pas, je me trouvai au milieu d'une vaste salle éclairée par un globe de feu placé au centre , et qui paraissait se soutenir et s'alimenter de lui-même. Le pourtour des murailles était entaillé en forme de tablettes , sur lesquelles on avait rangé une infinité de phioles , de sachets d'herbes et d'animaux empaillés. Je promenai mes regards sur cet extraordinaire assemblage de raretés. Je vis avec surprise le Lynx * aux yeux perçants, le cruel Basilic et cette redoutable Aqua Tofana qu'un art malfaisant sait composer pour favoriser le crime. Tout ce que la nature , dans sa vigueur primitive, avait produit de monstres, dont la race a disparu et que nous reputons fabuleux, se trouvait dans cette enceinte. On y voyait le brillant Phénix qui renaît de ses cendres, le Céraste , le hideux Griffon et le Dragon venimeux. Mon ame étonnée de tant de merveilles, s'élançait vers les premières époques de la création , et calculait avec effroi, quelles pouvaient être, dans ces siècles reculés , la force et la diversité des espèces, et combien la nature s'était affaiblie et changée sous l'empire du temps. J'étais absorbé dans ces réflexions, lorsque j'entendis ouvrir une
porte ; je tournai les yeux, et j'aperçus un vieillard décrépit qui , appuyé sur un bâton s'avançait vers moi, et que je reconnus pour ce fantôme qui m'avait apparu le matin : c'était l'enchanteur Fiton. « Jeune homme , me dit-il , personne j » avant toi , n'avait osé pénétrer dans ce séjour » sans ma permission ; ta témérité est grande , » mais elle ne te sera pas fuueste. Ce n'est pas » en vain que tu auras bravé tant de dangers pour » parvenir jusqu'à moi, et je satisferai ta noble » curiosité. » Malgré la bienveillance avec laquelle Fiton me parlait, j'étais si étonné de ma position et de tout ce que je voyais que la parole expira sur mes lèvres; Guaticolo voyant mon embarras s'empressa de répondre à Fiton : « Yénérable ami » des Dieux, toi sur lequel l'inconstante fortune » n'a aucun pouvoir et qui révoques , lorsque tu » veux, les arrêts du destin; ce jeune guerrier » est abordé dans ces contrées avec le désir géné- » reux d'acquérir de la gloire , et de consacrer » au souvenir de la postérité la résistance et les » exploits des peuples du Chili; ta haute répu- » tation, qui déjà s'étend dans toutes les parties » de la terre , lui a inspiré l'audace de tout braver » pour jouir du bonheur de te voir et de t'enten- » dre; un motif, non moins relevé, l'a encore
ÀïtAUCANA. 2i5
» porté à cette entreprise ; les Dieux lui ont ré- » cemment révélé, en songe, que tu pouvais lui » découvrir des évènemens qui doivent rehausser » la gloire de sa patrie et qui se passent en Europe. » Il vient te supplier de les dévoiler à ses yeux » afin qu'il puisse les célébrer dans ses vers. » Je m'empressai de confirmer à Fiton ce que mon guide venait de lui dire pour moi ; l'enchanteur, me regardant avec bonté , me promit que je serais satisfait et m'ordonna de le suivre. Il me conduisit, par la petite porte, d'où il était sorti, dans une salle spacieuse, mais qui ne ressemblait en rien à la première. Le luxe et la magnificence avaient embelli celle-ci des ornemens les plus somptueux. Le plancher était une Mosaïque composée de petites pièces de cristal de roche dont les couleurs artistement variées formaient un ensemble admirable ; le plafond, d'une matière transparente et couleur d'azur, était semé d'une infinité de pierres précieuses qui jetaient un éclat radieux et remplissaient toute la salle d'une vive lumière. Cent piédestaux, d'or, et en forme de colonnes, étaient rangés en cercle dans ce somptueux appartement, et supportaient des statues d'un travail achevé ; elles représentaient des héros et des sages dont les exploits ou les maximes étaient sculptés et
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gravés sur les espaces de mur intermédiaires. Au milieu de cette vaste salle , s'élevait une sphère qui semblait se soutenir elle-même en l'air, et qu'une atmosphère diaphane et brillante environnait de tous côtés ; un art surnaturel lui avait imprimé un mouvement semblable à celui de la terre dont elle représentait parfaitement la forme et tous les cercles géographiques. Fiton, après m'avoir permis d'observer toutes les merveilles de sa demeure \ me conduisit près du globe lumineux ; et là , se tournant successivement vers les diverses statues, et me les désignant avec une baguette, il s'exprima en ces termes : «Mon fils, » tous ces hommes, dont tu vois les images , ont » déjà payé le tribut à la mort, mais leur gloire » et le souvenir de leur sagesse vivront éternel- » lement; plusieurs ont dû à leurs seules vertus » le rang illustre qu'ils ont occupé dans le monde, » et leur mérite a été l'unique force qui les a » élevés , des derniers rangs de la société , jusqu'au » faîte des grandeurs,
» Cette sphère brillante, dont tu admires Je » travail ingénieux, m'a coûté quarante ans de » soins et d'études ; c'est un abrégé du système » et de l'économie de l'univers ; mais elle a encore i> une autre propriété plus admirable. Non seule-
ÀRAUCANA. 2i5
» ment ce globe me représente sans cesse Tordre » divin de la création , mais aussi les actions pré- » sentes et les destinées des peuples de la terre. » Regarde, mon uls, je te permets de contem- » pler ce qu'aucun mortel n'a jamais vu ; sois » témoin, au milieu des forêts du Chili, de la « gloire de l'Espagne , et tâche de la célébrer ». dignement dans tes vers; bientôt je vais animer » les objets immobiles que tu peux, dès à pré- » sent, distinguer sur ce globe , et développer » devant toi de mémorables évènemens. » Il dit, et m'ordonne de tourner mes regards vers le globe. J'y découvre, avec admiration, tous les royaumes de la terre : je vois leurs villes, des palais somptueux, les mers et les fleuves. Fiton arrête mon attention sur la mer Méditerranée et me fait remarquer le golfe de Lépante ; je le vois couvert de vaisseaux ; la forme de leurs étendarts m'annonce que toutes les forces de l'Islanisme sont en présence de la flotte des chrétiens, et que le sort des ennemis de la foi va se décider. Tous ces objets, quoique bien distincts reposaient cependant dans une immobilité parfaite , et mon impatience était extrême; je brûlais de voir le dénouement de cette bataille, dans laquelle les forces les plus formidables allaient combattre.
2i'6 ARAUCANA.
Fiton, qui s'aperçut de ma eruelle anxiété, frappa deux fois le globe de sa baguette , et cria d'une voix effroyable. « Déïtés des enfers, sombres ha- » bitans de l'Averne , et toi Démogorgon , qui » résides dans les ténébreuses régions du Tartare, r> triple Hécate , et vous tous qui êtes soumis à » mon pouvoir, venez, sortez de vos tristes de- » meures , animez ces objets insensibles et repré- » sentez à mes yeux ce qui se passe sur l'autre » bémispbère. » A ces mots les vagues de la mer paraissent se troubler, les vaisseaux se rangent de part et d'autre en ordre de bataille , et la glorieuse bannière de Don Juan d'Autriche flotte dans les airs; je distingue ce héros lui-même; semblable au Dieu des combats , seul , il répand la mort et l'effroi sur les vaisseaux des infidèles ; il maîtrise , à la fois , et Neptune et la victoire ; son vaisseau , toujours au plus fort des périls , ouvre le chemin aux Romains, aux Vénitiens et aux intrépides chevaliers de Malte. Chaque soldat chrétien, méprisant la mort et les dangers, se précipite avec courage sur les ennemis de la foi. En vain les infidèles opposent la plus opiniâtre résistance ; Don Juan d'Autriche , entouré de ses braves alliés , est invincible ; l'étendard du croissant fuit devant le signe de notre salut, la flotte
Ottomane est rompue et dispersée, et la victoire îa plus complette est le résultat de cette glorieuse journée. Don Juan recueille le plus beau fruit de sa valeur en faisant tomber les chaînes d'une foule innombrable de chrétiens que les barbares Musulmans avaient réduits en esclavage.
Ce pompeux spectacle m'avait plongé dans un ravissement inexprimable ; je jouissais avec délices des succès dont il plaisait au Tout-puissant de couronner la cause des chrétiens ; je ne pouvais détacher mes yeux des trophées de cette mémorable victoire , lorsque Fi ton frappa le globe de sa redoutable baguette : à l'instant l'air s'obscurcit , un nuage épais se répandit sur la mer, le bruit cessa et mon illusion fut dissipée. L'enchanteur me fit ensuite parcourir les diverses parties de son palais souterrain , et m'en expliqua toutes les merveilles. A la pointe du jour il me congédia, et Guaticolo me servant de guide , je sortis de la forêt. Je ne tardai pas à rentrer dans le camp des Espagnols, où mon arrivée calma les inquiétudes que mes amis commençaient à concevoir à cause de mon absence.
Don Garcia, voyant que ses éclaireurs ne lui avaient apporté aucune nouvelle de l'ennemi , résolut de s'avancer dans le pays, et de choisir
3i8 ARAUCANA.
quelque forte position. C'est avec cette intention qu'il parvint jusqu'à la vallée de Millarapué ; il venait d'asseoir son camp dans cette fertile contrée , lorsqu'un Araucanien , bien armé , se présenta aux avant-postes en s 'annonçant comme un parlementaire de Caupolican. Don Garcia le fit conduire dans sa tente, et lorsque ce barbare fut en présence du générai Espagnol, il s'exprima en ces termes : « Chrétien , si tu es avide de » gloire et d'honneur, Caupolican, Généralissime » de la confédération , veut te faciliter les moyens » d'en acquérir ; il te propose de décider , dans » une seule bataille le sort de ce pays ; demain » il viendra ici avec toute son armée se mettre » en présence de la tienne, à condition que celui » qui sera vaincu cède, ement au vain-
» queur l'empire de ce? contrées, et ne cherchera » plus à le troubler c doûi » « J'ac-
* cepte ce défi, s'écrie- JCon Garcia, retourne » vers les tiens, et dis leur que les Espagnols ont » été réjouis de ton message. » Le barbare manifestant sa joie de cette réponse s'empressa de nous quitter , et dès ce moment nous nous préparâmes au combat.
L'aurore commençait, à peine, à dissiper les ombres de la nuit, que l'armée des barbares dé-
borda de tous côtés dans la vallée de Millarapué , et bientôt le plus terrible combat s'engagea. La rage et le désespoir qui animaient les Araucaniens fit de cette bataille une scène d'horreur et de carnage. Caupolican , une énorme massue à la main , s'attachait aux chefs de notre armée ; et tous ses soldats, quoique foudroyés par l'artillerie et foulés par nos chevaux , ne reculaient jamais et semblaient prendre un affreux plaisir à braver une mort certaine. Mon ame était déchirée de ce cruel spectacle, mais je fus pénétré d'horreur et de pitié en reconnaissant , au milieu des plus acharnés, cet indien, ce même GalvarLio auquel nous avions, récemment , coupé les deux mains. Le malheureux marchait à la tête des divers bataillons, qui nous chargeaient successivement ; il leur montrait ses poignets mutilés, et ses cris de vengeance animaient encore la fureur de ses compatriotes. Méprisant tous les dangers, l'implacable Galvarino paraissait vouloir mourir en se noyant dans notre sang, et par les injures les plus atroces, il se plaisait à provoquer notre colère. Malgré tous les efforts des barbares , la fortune se décida encore pour nous ; une foule innombrable d'Araucaniens massacrés étaient amoncelés sur la terre , et Caupolican , après avoir rallié autour de lui un petit
nombre de ses guerriers, abandonna le champ de bataille , et fit sa retraite en bon ordre. Quelques bataillons, formant un corps assez nombreux, parvinrent , cependant , en feignant de fuir , à s'emparer d'un bois par lequel ils tournaient notre position et mettaient en grand péril notre camp et nos bagages. Je me trouvais, alors, le plus à portée de ce dangereux ennemi , et réunissant autour de moi une poignée de braves , nous courûmes l'attaquer dans sa position ; nous y recommençâmes un combat d'autant plus sanglant, que l'ennemi avait une immense supériorité sur nous , et qu'il s'agissait de part et d'autre du salut de l'armée. Mes compagnons me décernèrent, spontanément et d'une voix unanime, l'honneur de les diriger dans cette périlleuse rencontre. Jaloux de justifier leur confiance, je marchai droit à l'ennemi , et je l'attaquai le premier. Nous soutînmes , pendant plus d'une heure, cette lutte inégale qui se termina par la destruction , presque totale , des barbares. Rengo , Cacique brave et expérimenté, qui les commandait, parvint à se soustraire à nos coups , mais il laissa entre nos mains plusieurs prisonniers; je les conduisis dans notre camp où j'en trouvai beaucoup d'autres que nos soldats avaient faits en poursuivant les restes
de l'armée des barbares. Galvarino était du nombre de ces captifs ; il en fut séparé, ainsi que onze des plus notables, et on les condamna à périr, attachés à un infâme gibet : on espérait, par ce châtiment exemplaire , effrayer les rebelles et les forcer à rentrer dans leur devoir. Je fus révolté de l'injustice de cette sentence , mais j'essayai, vainement, de la faire révoquer; je voulais , du moins , sauver l'infortuné Galvarino , dont je plaignais les malheurs et qui m'intéressait par son courage ; mais il n'eut pas plutôt appris le sort qui lui était réservé, qu'élevant la voix avec force : « Peuple exécrable, nous cria-t-il, » et indigne de l'honneur de vaincre , comblez la
» mesure de vos crimes ! Il était au pouvoir
» des Dieux de vous donner l'empire du Chili ; » mais nous avons celui de mourir et de nous » dérober, ainsi, à votre joug. Oui, la mort nous » semblera douce, puisque nous ne pouvons plus » consacrer notre vie à la vengeance. Que tardez-
» vous d'exécuter votre sentence l'horreur
» que je ressens à votre vue est un supplice plus » cruel que tous les tourmens. » C'est ainsi que le malheureux cherchait encore à irriter ses vainqueurs, qui n'eurent aucun égard à mes prières, et qui désignèrent un emplacement remarquable
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pour exécuter l'arrêt qu'ils avaient porté contre
les victimes dévouées au supplice.
Au pied d'une des montagnes qui entourent la vallée de Millarapué , on voit une petite prairie qui s'élève en amphithéâtre , et à travers de laquelle passe un chemin large et très-fréquenté, qui conduit au val de Lincoya. C'est là que Ton conduisit les douze Caciques, dans l'intention de leur faire subir la funeste sentence ; mais un incident imprévu , et auquel on n'avait pas songé vint embarrasser les Espagnols; il n'existait point, dans leur armée, d'homme qui exerçât l'infâme profession de bourreau ; cette circonstance me fit acquérir une nouvelle preuve de l'intrépidité des Araucaniens et de la froide cruauté de leurs vainqueurs. On délivra à chaque Cacique une corde, en lui ordonnant de choisir un arbre , et d'exécuter sur lui-même l'arrêt inique qui le condamnait. Ils saisirent tous, avec joie, l'instrument de leur supplice, et montant à l'envi sur les arbres voisins, il y disposèrent le fatal cordeau, et s'élancèrent avec force dans les bras de la mort. Un seul redouta cet infâme trépas , et sollicita la pitié des Espagnols. « Invincibles guer- » riers, leur dit-il, épargnez en moi le déplorable ï reste d'une famille illustre ; tous mes parens
v ont déjà péri sous vos coups ; nous avons assez » donné de sang à votre vengeance, et j'ai des » droits à votre générosité. » Il continuait encore ses supplications , lorsque Galvarino qui , aidé par ses compagnons d'infortune , s'apprêtait à partager leur sort, s'approche de lui , et le regardant avec indignation : « Lâche Méquino, dit-il, » opprobre de ta race ; ta bassesse nous indigne ! » Dis-moi, traître, est-ce que tu es assez infâme y> pour préférer la vie à la liberté , et ne devraisj> tu pas, au contraire, bénir les Dieux, qui te » permettent de mourir au moment que tu ne » peux plus vivre libre ! » A ces mots , Méquino semble couvert de confusion , un violent repentir s'empare de son cœur, sa main se porte sur ses yeux , il paraît essuyer quelques larmes ; mais bientôt , jetant un regard de dédain sur les Espagnols, il prend la corde qui lui est destinée ? monte rapidement sur l'arbre le plus élevé , et consomme son généreux sacrifice.
Après cette victoire mémorable , mais déshô-* norée par tant de cruautés, les chrétiens levèrent leur camp, et se dirigèrent vers la vallée de Tucapel , pour y reconstruire la forteresse que les barbares avaient détruite. Lieux funestes où Yaîdivia avait terminé une carrière glorieuse par ua
sa4 ARAUCANA,
trépas infâme ! Nous y arrivâmes sans obstacle, et nous ne tardâmes pas à relever les remparts de notre fort. Don Garcia parcourut ensuite les diverses parties du Chili, soumettant par force, quelquefois par persuasion , les peuples révoltés. C'est ainsi que nous nous transportâmes successivement à l'Impériale , à Valdivia , dont nous réparâmes les murailles", et à la vallée de Puren. C'est dans une de ces marches, qu'un jour, me trouvant d'avant-garde , et chargé de reconnaître un canton montueux et boisé , je rencontrai une femme, qui, à mon approche, essaya de fuir, mais que j'atteignis bientôt. Jamais , dans ces contrées sauvages , une beauté si parfaite ne s'était offerte à mes yeux. Sa taille majestueuse , la finesse de ses traits , l'intéressante expression de sa physionomie , tout en elle commandait l'admiration. Quoique troublée par la crainte , son regard enchanteur était plein de charmes. Etonné de voir une femme si jeune et si belle, abandonnée au milieu d'un désert, je sentis mon cœur ému de compassion , et je m'empressai de la rassurer sur son sort. Je fis arrêter ma troupe , afin de procurer à ma belle captive un repos dont elle paraissait avoir besoin , et je la suppliai de m'apprendre quels malheurs l'avaient réduite à une condition si déplorable.
Acette question , des pleurs inondent ses beaux yeux, de profonds soupirs échappent de sa poitrine; et moi , pénétré de pitié, je partageais d'avance sa vive affliction , et je me sentais disposé à tout sacrifier pour adoucir les rigueurs de son sort. « Je ne sais , me dit-elle , si je dois me louer » ou me plaindre de la fortune qui , après avoir » épuisé sur moi tous ses coups , me permet enfin » d'espérer que la mort terminera bientôt mes » peines et ma triste existence. 0 vous, dont l'ame » compatissante daigne plaindre une infortunée, » puissent les Dieux vous récompenser de votre » générosité : c'est le dernier vœu de la rnalheu-
» reuse Glaura î Hélas, Seigneur, quoique bien
» jeune encore, j'ai parcouru une longue carrière > d'infortunes , et cependant le Ciel semblait » m'avoir départi tout ce que les richesses, le a pouvoir et une haute naissance promettent de » félicité aux mortels. Je suis la fille unique du » Cacique Quilacura, membre de l'illustre famille » de Friso. Les faibles attraits dont il plut à la » nature de m'orner , m'attirèrent bientôt les » hommages de tous les Caciques, et cet avan- ' » tage, joint à la splendeur de mon origine, * faisaient désirer mon alliance aux chefs de nos » braves tribus. Beauté fatale ! grandeurs impor-
zù.6 ARÀUCANA'
» tunes, à quoi m'avez-vous servi ! Hélas, il eut » mieux valu pour moi que le sort m'eût fait » naître dans la classe la plus abjecte î J'étais l'ob- » jet de la tendresse et des soins de mon père, » sa seule occupation était de me procurer des » jours heureux, et de satisfaire tous mes goûts : » mes moindres désirs devenaient des lois invior> labiés \ et il n'y avait rien de difficile lorsqu'il » s'agissait de me plaire. Je passais mes jours dans » la plus douce sécurité , lorsque l'influence de » ma destinée conduisit dans notre tribu le jeune » et valeureux Frisolano , frère de mon père ; » l'amitié, plus encore que Les liens du sang, les » unissait, et son arrivée fut pour nous un jour » de fête. Mes soins empressés, mon attention à a lui faire les honneurs de notre habitation, ou » plutôt la fatalité qui devait s'attacher à ma vie, » et dont l'heure était arrivée, inspirèrent à mon » oncle la plus violente passion pour moi. Sans » égards pour les lois de l'hospitalité , et pour » l'honneur de son sang , il osa concevoir de » coupables espérances, et il commença dès ce » moment, à me rechercher avec assiduité, à » m'accabler de prévenances , et à me témoigner » une amitié si vive , que j'en conçus quelques » alarmes. Lorsqu'il n'était point près de moi >
9 on lé voyait soupirer , et chercher des lieux » solitaires : je crus devoir user d'une grande » réserve avec lui , et je me flattais , en lui ôtant » tout espoir, de le guérir d'une passion maîheu- » reuse ; mais j'ignorais encore de quoi est capable » un amour effréné , lorsqu'il s'est emparé d'un » Aeur vide de vertus. Un jour que je me trou- » vais seule et reposant dans notre habitation, » mon oncle, sans respect pour mon sexe ^ ni » pour la décence, se présenta soudain devant » moi. Sa démarche et ses regards annonçaient » une passion violente et prête à franchir toutes ► » les bornes : effrayée, je me lève pour m'enfuir, » mais il m'arrête, et se jetant à mes pieds : ô » ma chère Glaura , me dit-il , je ne puis résister > à l'amour que tu m'inspires ; la raison, le devoir, » les liens du sang, n'ont plus de pouvoir sur ce » cœur embrasé. Du moment que je t'ai vue, je » t'ai adorée : je ne puis vivre sans te faire cet aveu, p et j'ai voulu apprendre si tu es insensible à mes » tourmeris, et si tu ne consentirais pas à me » rendre le plus heureux des hommes. « Il dit, et » vivement alarmée de ce discours et du ton avec » lequel il le prononçait , je m'échappe de ses » mains et je fuis, en lui criant : Va misérable, » tu me fais horreur , puisse la vengeance du ciel
as8 ÀftjflJCANA.
» te punir de tes infâmes projets et de l'horrible » perfidie dont tu te rends coupable envers ton » frère et ton ami. A peine avais-je achevé ces » mots, qu'un bruit affreux se fait entendre autour » de nous ; le fracas des armes, et mille cris confus » nous annoncent que les chrétiens viennent de » surprendre notre peuplade , et entourent déjà » l'habitation de mon père. Frisolano saisit ses » flèches et sa massue, en me disant : Je vais » mourir, cruelle Glaura, je vais, avec joie, m'ex- » poser à perdre , sous les coups des Espagnols , » une existence qui m'eut été affreuse , en t'aimant » sans espoir ! A ces mots il court rejoindre mon » père, et tous les deux ils soutiennent, avec le » courage du désespoir, un combat que l'inégai> lité des forces termine bientôt. Frisolano tombe » mortellement blessé , et il expire en s'écriant : » Glaura , c'est vers toi que se dirige mon der-
» nier soupir, adieu Je ne pouvais vivre sans
» toi, la mort est un bienfait ! Mon père ne tarde )) pas à le suivre ; percé d'un coup de lance , il » est renversé sur la poussière ; ses yeux mourans » me cherchent , s'animent encore en me décou- » vrant, et se ferment pour jamais. C'est ainsi, » qu'en ce jour funeste, je tombai du faîte de » la prospérité dans un gouffre de misère et
» de douleurs. Éperdue, maudissant la vie, je p m'éloignai de cette scène d'horreurs , et je diri- » geai ma fuite vers les montagnes. Mon esprit, » en proie au plus violent désespoir, n'était ca- » pable de former aucun dessein. Seule et aban- » donnée dans le monde, indifférente à tous les » dangers que je pouvais courir , je me voyais » égarée au milieu de ces affreux déserts, sans » crainte, comme sans espérance. J'errais, depuis » quelque temps, à travers les rochers et les bois, » lorsque je rencontrai, quelques nègres , escla- » ves des chrétiens. Ces misérables ne m 'eurent » pas plutôt aperçue, qu'ils se jetèrent sur moi. » Les riches parures dont mes vêtemens étaient » ornés tentèrent d'abord leur avarice ; mais après » m 'avoir dépouillée, ils se disposèrent à me faire » souffrir les derniers outrages. J'implorais les » Dieux, les échos répétaient, au loin, mes cris » perçans , je- suppliais mes bourreaux de me » donner la mort ; mais ils insultaient à mes pleurs", » et j'étais sur le point de subir l'infamie de ma » cruelle destinée, lorsque le Ciel s'intéressa à » mes malheurs. Un jeune guerrier se présente, » et prompt comme l'éclair, il perce de ses flèches » deux de mes spoliateurs , et de sa massue , il » étend l'autre à mes pieds. J'embrasse les genoux
53o ARAUCANA.
» de ce généreux défenseur, et mes yeux et ma
» voix lui expriment ma vive reconnaissance. Je
» reconnus , dans mon libérateur, le jeune Cario-
» lano ; sa peuplade venait d'être ravagée comme
» la nôtre , et il avait aussi cherché un refuge
» dans ces forêts : ayant entendu mes cris , il
j» s'était empressé de voler à mon secours , et je
» lui devais l'honneur et la vie. Le Ciel même
» semblait m'avoir donné ce protecteur de ma
» faiblesse ; le service qu'il m'avait rendu, la
» conformité de nos malheurs et de notre posi-
» tion , • devaient nous attacher l'un à l'autre.
» L'amour resserra encore ces nœuds formés par
» l'infortune ; et afin de ne plus nous séparer ,
» et de rendre notre union légitime et respecta-
» ble , je reçus sa foi , et je lui donnai tous les
» droits d'un époux. INous restâmes , quelque
» temps, cachés dans ces déserts; mais un jour,
» que nous nous étions approchés de la rivière
» du Lauquen , nous fûmes surpris par un déta-
» chement des chrétiens. C'est ici, Seigneur, que
» le sort a épuisé sur moi toute sa colère , je suis
» à l'abri de ses coups, il ne peut m'en porter de
» plus affreux ! Aussitôt que mon époux s'aperçut
» que nous ne pouvions éviter les chrétiens , il me
i serra dans ses bras, et me donnant un tendre et
ARAUCANA. *$ï
» dernier adieu : Fuis, ma bien-aimée , me dit-il ^ .» au nom de notre amour, dérobe-toi à la brui> talité de nos tyrans ; c'en est fait , et tu le vois, » aucune retraite , aucun désert, ne peuvent nous » soustraire à leur poursuite. Nos malheureuses » tribus sont vouées par les Dieux à l'esclavage » et à la mort , et puisque je dois subir cette » funeste destinée, que du moins je n'emporte » pas en mourant la cruelle certitude du sort que » te réserveraient nos oppresseurs , si tu tombais » entre leurs mains. Vous l'avouerai-je , Seigneur, » j'eus la faiblesse de ne point combattre ce triste » conseil , et de ne pas attendre la mort à côté de » mon époux; je ne sais quelle illusion trompa » mon esprit et quelle lâche timidité s'empara » de mes sens ; j'obéis aux ordres qu'un excès » d'amour venait de dicter à Cariolano, et je pris » la fuite. Je m'arrêtai cependant à quelque dis- » tance, et je me cachai dans l'intérieur d'un » arbre, creusé par les ravages du temps. C'est de » cet asyle que j'entendis le bruit du combat. » Je ne doutais pas que mon époux ne défendit » vaillamment sa vie ou sa liberté , et tous les » coups qui étaient portés retentissaient doulou- » reusement dans mon cœur. J'ignore comment » j'eus assez de force pour résister à cette- cruelle
» agonie; je reçus cent fois la mort, et mon ame, » déchirée par la douleur, éprouva, pendant ces » funestes momens, les tourmens d'une horrible » anxiété. Lorsque je n'entendis plus rien , je » jugeai que le combat était terminé , et je sortis » de mon refuge. Faible et tremblante, je me » traînai sur les bords du Lauquen ; mon inten- » tion était de chercher le corps de mon époux, » et de me laisser mourir, près de lui , de faim et » de désespoir; le plus morne silence régnait sur » ce fatal rivage ; mes yeux mouillés de pleurs y » découvraient ça et là des traces de sang et des » débris d'armes , mais je n'y voyais pas l'objet » de mes inquiétudes. Je pensai alors que mon » époux était captif ou que peut-être, mortelle-* » ment blessé, il finissait sa déplorable destinée » dans quelque autre endroit écarté. Mon déses- 7> poir n'eut plus de bornes, je fis retentir cette » rive funeste de mes cris, j'accusai le ciel et la » terre et je renvoyai aux échos le nom, mille fois y> répété, de mon bien-aimé : désolée et furieuse, » un violent désir de vengeance vint suspendre » ma douleur , je parcourus tous les environs , » résolue à chercher les chrétiens, et à mourir t? en les attaquant. Je ne sentais ni la fatigue, ni * la faim ; mes pieds franchissaient légèrement et
» les routes fangeuses de la forêt , et les pointes » aiguës des rochers; je me suis approchée du. » camp des chrétiens : là, j'ai rencontré quelques- » uns de mes compatriotes , qui m'ont appris que » les meurtriers ou les ravisseurs de mon époux » avaient pris la route de Cauten , et je me diri- » geais vers ce canton, lorsque je suis tombée » entre vos mains. Tels sont, Seigneur, mes mal- » heurs et les projets que j'avais conçus; vous les » considérerez peut-être comme des crimes ; mais » la mort qui en sera le prix est, aujourd'hui, j) le seul bien auquel j'aspire. »
Ainsi parla ma belle et intéressante captive ; quelques circonstances de son récit m'avaient fait naîfre des réflexions que j'allais lui communiquer, lorsque ma petite troupe, qui s'était tenue à l'écart pendant mon entretien avec Glaura, poussa de grands cris auxquels j'accourus en invitant Glaura à me suivre , et en lui promettant ma protection. Mes soldats venaient d'apercevoir un parti nombreux de barbares , et notre faible détachement, ne pouvant espérer de lutter avec avantage contre tant d'ennemis, ma première idée fut de faire une prompte retraite , et de ne pas attendre l'approche des barbares. Il y avait parmi mes esclaves , un jeune Indien tombé , depuis peu de
334 ATtAUCANA.
temps, au pouvoir des chrétiens, et qui m'était échu en partage ; il m'intéressait par son air et ses manières distingués, et par le courage dont il avait fait preuve lors de sa capture. Je m'étais attaché à ce brave et infortuné guerrier, et je m'étudiais à rendre sa situation moins pénible ; il était reconnaissant de mes procédés, et, dans cette circonstance, il voulut me le témoigner : « Seigneur, » me dit-il, il y aurait de la témérité à vouloir » combattre , daignez vous confier à mon zèle ; » je connais tous les chemins, tous les détours » de ces déserts, et je vous conduirai prompte- » ment dans vos quartiers ; puissiez-vous agréer » ce faible service comme une preuve de la vive » reconnaissance que m'a inspirée votre généro- » site. » Pendant qu'il me parlait , Glaura le regardait attentivement, et tout-à-coup je la vois s'élancer vers ce jeune homme, et le serrer dans ses bras en s'écriant. « Justes Dieux, c'est bien » lui, c'est mon bien-aimé , c'est toi Cariolano que
» je presse sur mon cœur ! » Cariolano, car
c'était lui-même , reconnaît aussi son épouse , et ces deux amans, ivres de joie, m'offrent, dans leurs transports , le spectacle le plus touchant ; mon cœur était pénétré de la plus douce émotion, et je voulus, à l'instant, completter le bonheur de
ARAUCANA. a35
ines aimables captifs. « Mes enfans , leur criai-je , » rien désormais ne vous séparera ; vivez pour être r> libres et heureux ; retournez dans vos foyers pa- » ternels : c'est au nom de notre invincible monarj» que que je vous les rends et que je vous déclare » à jamais affranchis de tous tributs envers l'Es- » pagnë. Le Vice-roi , en confirmant la grâce que » je vous accorde, y ajoutera encore d'autres bien- » faits pour récompenser Carioiano de la fidélité » dont il voulait me donner des preuves en sau- » vant ma troupe , et pour réparer les malheurs » de la belle et vertueuse Glaura. » A ces mots, voulant me dérober aux expressions de la reconnaissance de ces amans , et craignant de compromettre la sûreté de mes soldats, par un plus long retard, je m'éloigne rapidement, et la vitesse dé nos chevaux suffit, comme je l'avais prévu, pour nous dérober à la poursuite des barbares. Je rentrai dans le camp espagnol, avec cette vive satisfaction que me procurait le plaisir d'avoir , par une action généreuse, rompu le cours habituel des atrocités qui, de part et d'autre, signalaient cette déplorable guerre. Don Garcia ne trompa point mon attente, il ajouta de nouvelles faveurs à la grâce que j'avais accordée à Glaura et à Carioiano ; ils furent réintégrés dans la pos-
s36 ARAUCANA.
session de leurs domaines, et on les indemnisa de tout ce qu'ils avaient perdu. Ils s'attachèrent $ notre cause, et nous retirâmes, par la suite, dç précieux avantages de leur influence sur l'esprit des peuples de cette contrée.
Depuis l'arrivée de Don Garcia au Chili , les rebelles étaient accablés de toutes parts ; ils avaient perdu quatre grandes batailles, et les colonnes de l'armée chrétienne, parcourant ce vaste pays en tous sens , déconcertaient les projets des ennemi^ et ne leur laissaient ni le temps ni la facilité de rassembler leurs forces. L'entière conquête du Chili allait s'effectuer , mais si la fortune avait réduit les Araucaniens aux plus cruelles extrémités, elle n'avait pas, du moins, abattu leur courage et leur patriotisme. Us résolurent de tenter un der*nier effort, et d'en venir à des moyens désespérés. C'est dans cette intention que Caupolican fit choix d'un lieu sauvage et isolé , au centre des rochers des Cordilières , pour y réunir le Sénat de la Nation. A son appel tous les Caciques s'y rendirent en foule ; l'arrogance et la joie insolente de succès récens -n'animent plus leur bouillante ardeur : le sombre désespoir plane sur cette assemblée, naguères si redoutable. Les farouches guerriers qui la composent dévorent, en secret,
ARAUCANA. a5gr
ïes nombreux affronts qui ont souille leur gloire ; leurs yeux enflammés de honte et de fureur expriment cependant toute la férocité de leur courage. Assis autour du Généralissime, et la tête appuyée sur leurs massues , ils méditent encore, mais «ans se les communiquer, des projets d'extermination contre les Espagnols : un silence imposant règne long-temps dans l'assemblée, et les désastres dé la patrie y répandent une profonde douleur. La liberté réfugiée avec ses défenseurs, dans cet affreux désert, est le seul ornement qui embellit ces rochers escarpés , qui adoucit le murmure sourd et lointain des torrens, et qui décore les flancs décharnés de ces montagnes arides et souvent sillonnées par la foudre. L'aspect majestueux, mais horrible , de cette nature sauvage forme , aux yeux des Caciques, un contraste bien frappant avec les sites enchanteurs des fertiles vallées de Talcamadillo et du Palmeyquen ; ils en ont été chassés par leurs oppresseurs ; ils sont errans aujourd'hui, et parcourent, en fugitifs, sur les traces des bêtes féroces, les âpres sommets des Andes ; mais la liberté les accompagne dans cet affreux exil , son enthousiasme enflamme leurs âmes d'une noble ambition, et ils osent encore concevoir l'espérance de reconquérir les tom-
s58 ARAUCANA.
beaux et les champs de leurs ancêtres. Déjà et depuis long-temps les Caciques avaient pris place autour du Généralissime , mais absorbés par leurs" réflexions , ils semblaient craindre de se rappeler leuiis revers, et de ranimer les regrets qui déchiraient leurs cœurs; enfin Caupolican se lève; supérieur à la fortune, assez fort pour en braver toutes les injustices, sa contenance est triste mais non point abattue ; le son de sa voix est grave et solennel, et il parle en ces mots à ses collègues qui l'écoutent avec une profonde attention. « Géné- » reux défenseurs d'une nation magnanime et » digne d'un meilleur sort, la fortune ne nous » laisse plus d'autre alternative que celle de vain- » cre ou de mourir, et votre choix ne sera pas » douteux. Les chrétiens, forts de nos malheurs, » ne consentiraient pas désormais à un juste par- » tage de ces contrées, et à conclure des traités où » notre indépendance serait reconnue. C'est notre » ruine totale qui est aujourd'hui l'objet de leur » ambition, ce n'est qu'en exterminant notre race, » ou en la réduisant à un esclavage aussi honteux » que cruel , qu'ils espèrent établir dans le Chili » leur injuste domination. La liberté est le plus » précieux avantage que nous ont transmis nos an- » cêtres , et nous ne pouvons l'abandonner qu'avec
ARAUCANA. zZa
j la vie ; défendons-la cette liberté, ce noble apa- » nage que nous a donné la nature, et puisque » notre courage et la force de nos armes ne suf- » fisent pas pour résister à nos tyrans, voici les » conseils que m'inspire l'amour de la patrie réduit » au désespoir. Les champs que nous cultivons, » nos cabanes, nos villages, les animaux domes- » tiques que nous élevons et tous les produits » de notre industrie , sont autant de ressources » que les chrétiens rencontrent en nous poursui- » vant , et qui les aident à entretenirl eur armée. » Ayons le courage de priver nos ennemis et nous- » mêmes de ces moyens d'existence. Incendions » tous nos villages et jusqu'à la moindre cabane , » arrachons les arbres fruitiers et dévastons pro- » fondement les moissons et les champs. Que tou- » tes nos tribus se répandent dans les campagnes, » et les livrent à une destruction complette. Cette » terre , cette chère patrie sur laquelle je répands, » malgré moi, des larmes en vous conseillant de » la ravager, ne doit plus être arrosée de nos » sueurs, mais de notre sang : nous y ramènerons » l'agriculture avec la liberté , ou si nous succom- » bons , qu'importe qu'il ne reste plus ni feuillage » ni verdure pour orner nos tombeaux , puisque » les mains d'un homme libre ne pourront nous
#4o ARAUCANA.
» rendre cet hommage! Habitués, dans nos ex- » cursions lointaines, à vivre de racines sauvages, » cet aliment, fourni par la liberté, nous paraîtra » moins grossier et soutiendra notre existence ; » mais les chrétiens ne supporteront pas Iorig- » temps les effets de cette nourriture, et les mala- » dies qui affaibliront leur armée deviendront un » puissant auxiliaire à la noble cause que nous » défendons. » Il dit; et les Caciques, étonnés de la grandeur de son courage , restent quelque temps muets de surprise et d'admiration. Bientôt, par un mouvement spontané , ils se lèvent, et saluant par leurs cris le magnanime Caupolican, ils approuvent d'une voix unanime son généreux dessein.
Cette funeste résolution se serait infailliblement exécutée , sans un événement imprévu, et qui accéléra l'entière soumission du Chili. Don Garcia, poursuivant toujours ses succès , livra encore quelques combats ; et après avoir pourvu à la sûreté des divers points du pays , il crut devoir consacrer quelque temps à l'administration et à la police des villes du Chili, et il se rendit dans cette intention à l'Impériale. Connaissant , par les exemples précédens , l'importance de la forteresse de Tucapel , il en avait augmenté les fortifications, et confié le commandement à Don Reinoso, capitaine aussi
ARAUCANA* â£i
expérimente que vaillant; j étais aussi du nombre des défenseurs de ïucapel , et cette position me rendit témoin du grand événement qu'il me reste à raconter.
Les nombreux désastres , qui depuis quelque temps signalaient toutes les opérations des armées de la confédération , avaient indisposé le peuple contre le Généralissime; les murmures éclataient même de toutes parts, et malgré les mesures sévères que Caupolican prit contre les séditieux, il voyait de telles dispositions à la révolte , qu'il craignait des discordes funestes à la cause commune. Les Caciques, qui connaissaient la pureté de ses intentions et la grandeur de son courage , étaient, presque, ses seuls partisans ; mais leur autorité ne suffisait plus pour contenir la multitude. Ces symptômes de mécontentement se ranimèrent encore , avec plus de force , après la dernière assemblée du Sénat , et Caupolican jugea prudent de suspendre l'exécution du dessein qu'on y avait arrêté, et d'essayer, auparavant, de relever là confiance du peuple par quelque action d'éclat. Il fit ses derniers efforts pour ramasser encore des armes et des munitions, et lorsqu'il ^ut terminé toutes ses dispositions, la fortune parut vouloir lui offrir l'occasion de se signaler par un exploit aussi glorieux que décisif, 17
Il savait que Don Garcia, occupé au loin de conquêtes et de soins relatifs à l'administration, s'était retiré à l'Impériale, et que la citadelle de Tucapel, abandonnée à ses propres forces, ne devait point espérer de secours. La facilité avec laquelle il s'était déjà emparé de ce poste, le plus incommode pour lui, en ce qu'il commandait le canton d'Arauco, lui fit concevoir l'espérance de s'en rendre maître encore. Il se détermina, cette fois, à employer et la force et la ruse; et, pour mieux réussir, dans ce double dessein, il s'adresse à Prano , un de ses soldats, qui, sous un extérieur presque stupide , cachait un esprit fin et astucieux. 11 lui ordonne de se revêtir d'habits grossiers et déchirés , et l'envoie vers les chrétiens en lui traçant la conduite qu'il doit tenir. Prano, fier de la confiance du Généralissime , jure de tout braver pour la justifier. II part et bientôt arrive dans le district occupé par les Espagnols. Il se confond dans la foule de leurs esclaves et de leurs manœuvres, et cependant il observe avec soin tous les endroits du fort, et il prend une idée du nombre et de la force de la garnison. Parmi tous les esclaves qui l'entourent , il cherche long-temps un complice discret et courageux; et après bien des tentatives , faites avec beaucoup de prudence , iî
eroit pouvoir se fier à un de ses compatriotes plus rusé ou plus perfide que lui , et qui s'était dévoué à la religion et aux intérêts des chrétiens. A peine Andrès, tel est le nom de cet esclave , eut-il reçu les premières confidences de l'émissaire de Caùpolican , qu'il se mit à déplorer , avec des imprécations contre les Espagnols, les malheurs de sa patrie. Prano charmé de le trouver dans des dispositions aussi favorables acheva de se découvrir, et par les plus touchantes exhortations il engagea Andrès à servir la cause de la liberté. « Nous sa- » vons déjà , lui dit-il , que les Espagnols ont l'ha- » bitude, vers le milieu du jour, de se livrer au » repos ; c'est ce moment que nous avons choisi » pour donner un assaut général à la forteresse ; » c'est à toi à nous prévenir par un signal ou par » un avis de l'instant le plus favorable à ce projet ; » notre armée est disséminée dans les bois à trois » lieues d'ici , et elle se mettra en marche lorsque » tu nous avertiras. » Andrès témoigna une joie extrême du choix que Prano faisait de lui pour l'associer à une entreprise aussi glorieuse. « Compte » sur mon zèle, lui répondit-il, retourne vers le » Généralissime , et dis-lui que moi-même je » me rendrai près de lui , sans que les chrétiens » s'aperçoivent de mon absence, etnous concerte-
a/4 ARAUCANA.
» rons ensemble les moyens les plus surs de réussir » dans cet important projet. » Prano , joyeux du succès de sa mission , quitta à l'instant la vallée de Tucapel, et se hâta de rejoindre Caupolican pour lui xapprendre le résultat heureux de sa négociation.
Le crime qui a toujours le plus excité le courroux du ciel , c'est la trahison , et les traitres , dont on est obligé de se servir quelquefois, n'en sont pas moins l'objet de la haine et du mépris de tous les hommes : tel doit être cet Andrès qui , abusant de la confiance d'un de ses compatriotes, -S 'empressa de venir révéler au gouverneur espagnol tout ce qu'il venait d'apprendre de l'imprudent Prano. Don Reinoso conçut un profond mépris pour ce misérable, mais il sentit, pourtant , qu'il ne fallait pas négliger ses avis et ses services; il lui ordonna de se rendre, ainsi qu'il l'avait promis, près de Caupolican et d'essayer, par un feint dévouement à la cause de sa patrie, de pénétrer tous les projets de l'ennemi. Andrès, séduit par l'espoir d'une riche récompense, partit dès le lendemain , et ne tarda pas à rencontrer Prano qui l'attendait dans un lieu convenu, pour le conduire vers le Généralissime. A l'aspect de Caupolican , Andrès éprouve de l'effroi et sent
faiblir sa résolution ; la taille gigantesque , l'air imposant et l'armure brillante du Généralissime , étonnent ses regards. Cependant il se remet de son trouble , et Caupolican , s'abandonnant avec une funeste confiance à ce perfide, lui dévoile tout le plan de son entreprise ; il lui fait voir son armée , et lui indique l'emplacement que doivent occuper les différens corps. Andrès exalte , avec enthousiasme, les forces de Caupolican ; il se livre à des transports de joie , et flatte le Généralissime des noms glorieux de vengeur et de libérateur de la patrie ; un projet aussi sage , aussi bien conçu et soutenu par une armée si formidable , doit, selon Andrès, être couronné d'un succès infaillible. En échange de la confiance que vient de lui témoigner Caupolican , il lui donne de faux renseignemens sur les desseins et la situation des Espagnols, et convient avec le Généralissime des signaux qu'il doit faire pour le prévenir des divers mouvemens des chrétiens et du moment le plus favorable pour l'attaque ; il demande que le lendemain matin Prano vienne encore dans la forteresse pour prendre de nouveaux renseignemens. Caupolican rend grâce aux Dieux de cet heureux concours de circonstances ; il se voit à la veille de regagner tous ses avantages sur les chrétiens ,
de ramener à lui l'opinion des tribus du Chili, et de raffermir le sceptre dans ses mains. Il témoigne sa satisfaction au perfide Andrès en le comblant des plus riches présens, et il le congédie en lui donnant rendez-vous pour le lendemain sur les ruines de Tucapel.
Andrès s'empressa d'instruire Don E.einoso du résultat de sa conférence avec Caupolican. Le gouverneur espagnol prit alors les plus justes mesures pour faire tomber les barbares dans le piège; et lorsque Prano vint le lendemain matin • observer le fort, la garnison affecta la plus grande négligence dans son service. Dès qu'il fut parti, on s'occupa avec activité de mettre la forteresse en état de défense ; des canons chargés de mitraille furent placés sous les portes , aux angles des chemins couverts, et masqués dans les bastions avec des feuillages : des bombes, des grenades et mille autres instrumens de destruction furent semés et disposés dans les lieux les plus convenables ; la cavalerie se tint prête à charger ; et les chrétiens, comptant sur leurs formidables dispositions, hâtaient par leurs vœux le moment qui allait terminer cette guerre désastreuse. On savait déjà que Caupolican et toute son armée étaient ~ cachés dans des rochers et à peu de distance du
fort; et lorsque tout fut préparé , Don Reinoso donna ordre à Andrès d'appeler ses compatriotes. Le perfide exécute, avec joie, cet ordre qui va causer la ruine de sa patrie , il fait le funeste signal. A cet indice attendu, de part et d'autre, avec une vive ynpatie^ce , les barbares sortent en foule de leurs retraites , ils s'approchent avec confiance des remparts sur lesquels ils n'aperçoivent ni gardes , ni aucune démonstration de défense. Ils se répandent tumultueusement dans l'intérieur des ouvrages , entre les bastions et les portes ; déjà ils se disposent à les assaillir, et comme ils ne trouvent point de résistance , ils regardent cette attaque comme un jeu de force et d'adresse ; mais au moment où ils se croient assurés d'une victoire aussi facile que compiette , les chrétiens se lèvent et dirigent sur ces malheureux le feu de leur artillerie. Jamais les yeux d'un mortel n'ont contemplé de spectacle plus effroyable ; jamais l'irruption subite d'un volcan ou les carreaux de la foudre n'ont produit d'effets plus prompts et plus terribles. En un instant l'armée des barbares disparaît au milieu de cette affreuse explosion. Entourés de torrens de flammes, criblés par les balles et la mitraille , les Araucaniens sont rapidement exterminés. Des ruisseaux de sang circulent autour
des remparts et les fosses sont comblés de cadavres. Bientôt la cavalerie sort de la forteresse et achève d'écraser les misérables restes de ^ette armée. Quelques-uns, du nombre desquels était Caupolican , parvinrent à trouver leur salut dans la fuite; d'autres, ne consultant que lefîr désespoir, vinrent, d'eux-mêmes, chercher la mort sous les coups de notre cavalerie. Le malheureux Prano, qui aurait pu se sauver , outré de douleur en se voyant trahi, se précipita au-devant de nos soldats et se fit hacher en pièces. La perte des barbares fut incalculable dans cette mémorable journée , qui vit évanouir leur gloire et leur puissance ; jamais leurs chefs ne parvinrent, depuis, à les rallier ou du moins à rassembler des forces capables de les mettre en état de former des projets de quelque importance. Il est pourtant à remarquer que les principaux Caciques n'accompagnaient pas le Généralissime dans cette désastreuse expédition. Un point d'honneur, particulier à ces barbares, les avait empêchés de se joindre ce jour-là à Caupolican : ils prétendirent qu'il ne s'agissait que d'uif Stratagème ourdi par la trahison ; ils auraient craint de s'avilir en attaquant un ennemi qui n'était point sur ses gardes, et en se servant pour le vaincre du secours d'un perfide. Ils ne croyaient pas qu'un succès obtenu sans péril, fût un titre à la gloire.
Le malheureux Canpolican avait échappé, comme par miracle, de cette horrible mêlée. Blessé, couvert de sans, il s'était réfugié avec une faible partie de ses troupes, dans le plus épais des bois. C'est là que cet infortuné Généralissime, voyant ses affaires entièrement ruinées, n'espérant plus rien des ha^rds de la guerre, et sachant que toutes les tribus étaient parvenues au dernier degré du découragement, proclama le licenciement des armées de la confédération, et donna l'ordre que toutes les peuplades rentrassent dans leurs districts,, jusqu'à ce que la fortune offrit des occasions plus favorables pour reprendre les hostilités. Les barbares , déjà méçontens et fatigués de cette lutte interminable, obéirent avec d'autant plus d'empressement, que depuis quelque temps le joug du dictateur devenait intolérable. Aigri par ses malheurs, irrité des défaites multipliées qui l'avaient accablé, Caupolican s'était écarté des principes de justice et de modération qui faisaient la base de son caractère. Il était devenu cruel , ombrageux et sanguinaire; les fautes les plus légères, un simple soupçon , excitaient son courroux ou armaient sa sombre défiance, et les châtimens les plus barbares étaient les ressorts familiers de sa politique. Son autorité , d'abord légale et bien-
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faisante, n'était plus que la tyrannie d'un despote méfiant , toujours prêt à sacrifier ce qui l'entourait à ses sombres inquiétudes , les conseils les plus sages lui devenaient suspects ; et la valeur la mieux éprouvée, les intentions les plus pures étaient, près de lui, de faibles soutiens de l'innocence. Sachant que les Espagnols ne négligeraient rien pour le prendre , il ne garda près de lui que dix hommes d'élite, dévoués à sa personne et à sa fortune, et les exécuteurs habituels de ses arrêts sanguinaires. C'est avec cette petite troupe de Séides, qu'il commença sa carrière errante. Changeant à chaque instant de séjour et de déguisement , tantôt il se tenait caché dans les forêts , tantôt il s'arrêtait au sein de villages populeux, et ne restait jamais long-temps dans le même endroit. Les différentes peuplades, qu'il rencontrait dans ses excursions , lui donnaient un asyle et des secours ; et soit par un reste de respect pour son rang, so\t par l'habitude de le craindre, il trouvait encore partout des sujets soumis et tremblans à sa vue.
Cependant nous étions-incessamment à sa poursuite et nos divers détachemens exploraient le pays en tous sens; nous rencontrions, en tous lieux, des peuplades fugitives qui s'éloignaient du théâtre
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de la guerre et retournaient dans leurs foyers ; les montagnes >, les bois et les chemins étaient couverts de ces malheureux qui nous offraient le spectacle de la chute et de lâ*dispersion générale d une nation entière; mais malgré nos succès, malgré la supériorité de nos armes et la terreur que répandait l'éclat de notre dernière victoire, jamais nous ne pûmes obtenir des barbares les moindres indices sur la marche et la retraite de leur Généralissime : promesses , menaces, supplices même, tout fut employé et tout fut inutile. Harassés de veilles et de fatigues, désespérés du mauvais succès de nos recherches et ne comptant plus trouver Caupolican , au milieu d'une population qui conspirait pour le sauver, et qui lui gardait, au sein des revers et malgré sa cruelle tyrannie, une fidélité si rare , nos divers détachemens retournèrent au fort de Tucapel.
Déjà nous y étions rentrés depuis plusieurs jours, et nous ne pouvions nous empêcher d'être encore inquiets sur notre sort; l'audace de Caupolican et sa puissante influence sur les peuples du Chili, étant des motifs plus que suffisans pour justifier nos craintes, lorsqu'au moment que nous nous y attendions le moins, il se présenta une occasion de sortir de cette cruelle anxiété. \Jn indien ,
connu pour avoir servi sous Caupolican , fut pris à l'entour du fort. Nous essayâmes sur cet homme les moyens de séduction que nous avions employés sur ses compatriotes , et celui-là , vaincu par nos promesses \ s'offrit de nous livrer son général, a Sachez, nous dit-il, que Caupolican n'est plus » errant, et qu'il vient enfin de se choisir un asyle » qu'il croit assuré ; il est situé au milieu d'un » marais entouré de rochers et de forêts épaisses. •» Cette retraite , qui est à une distance de dix » milles de. la vallée d'Ongoimo, est presque impé- » nétrable pour celui qui ne connaîtrait pas par- » faitement les détours du sentier par lequel on » peut y arriver; c'est là que Caupolican , retran- » ché avec quelques braves , attend que la fortune » se lasse de vous protéger ; je m'offre à vous j) conduire dans cet asyle, par un chemin que le » Généralissime ne connait pas lui-même : nous » choisirons la nuit pour nous mettre en route, et » ma tête vous répondra de ma fidélité. » Nous accueillîmes avec joie la proposition de ce barbare, et à l'instant nous réunîmes une troupe nombreuse qui se mit en marche à l'entrée de la nuit. Nous gardions le plus profond silence, et nous suivions une route fatigante à travers des bois et des rochers escarpés; enfin les premiers rayons.de l'aube mati-
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nale commençaient à dissiper les ténèbres et nous étions arrivés près d'une source qui s'élançait des flancs de la montagne, lorsque notre guide se retourna vers nous, et refusa d'aller plus loin. » Je n'avancerai pas davantage, nous dit-il, et » j'avoue que la grandeur de l'entreprise, dans » laquelle je me suis engagé, remplit mon ame » de trouble et de terreur ; non jamais je n'aurai » le courage de soutenir les regards terribles et » menaçans du grand Caupolican , lorsqu'il me » reconnaîtra pour le traître qui le livre à ses » ennemis. » Ce fut en vain que nous employâmes les menaces et les promesses, cet homme persista dans son étrange résolution ; il nous donna cependant tous les indices nécessaires pour arriver jusqu'à la retraite de Caupolican, qui n'était pas éloignée. Ne pouvant vaincre l'obstination de notre guide, nous l'attachâmes à un arbre et nous poursuivîmes notre chemin. A peine eûmes-nous parcouru l'espace d'un mille , que nous arrivâmes au but de notre voyage.
Au centre d'un bois épais et sur les bords d'un ruisseau fangeux, nous découvrîmes une grande cabane dont les approches étaient défendues par des barricades. Quelques huttes, couvertes d'herbes et de feuilles, étaient disséminées autour de
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ces grossières fortifications , et paraissaient destinées à contenir toute la population de ce lieu sauvage et insalubre. Une sentinelle , que Caupolican avait placée sur une colline , donna l'alarme dès qu'elle nous aperçut; mais presque aussitôt nous cernâmes l'a maison \ et nous nous présentâmes à la principale porte qui , par hasard, se trouva ouverte. Caupolican, se voyant surpris, se précipita à notre rencontre, dans l'espoir de s'ouvrir un passage ; il s'était armé d'une énorme massue, et l'élevant avec ses deux mains pour en assener un coup plus terrible, il ne frappa qu'un des arbres qui formaient ses barricades : alors un soldat ^ profitant de cet instant, lui porta dans le bras un coup d'épée qui pénétra profondément. Caupolican blessé et découragé à la vue du grand nombre de ses ennemis, qui entouraient la maison, ne fit plus de résistence , et cria à ses soldats de ne point se défendre ; il vint ensuite à notre rencontre, en nous invitant d'entrer. « Épargnez-nous , Seigneurs , » nous dit-il; quelques malheureux soldats, sans » importance et sans crédit, pourraient-ils méri- » ter votre haine et votre colère ! Échappés aux » désastres de la guerre et à la tyrannie des chefs » de nos tribus , nous espérions trouver dans cet » asyle un peu de repos et de bonheur; daignez
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» nous y laisser achever nos jours. Quelle gloire » retireriez-vous à massacrer quelques guerriers » obscurs, et. qui ne jouissent d'aucune influence » dans ces contrées. » Ce discours nous causa une vive surprise ^ et nous commençâmes à douter de l'importance de notre capture ; cependant nous visitâmes exactement cette vaste habitation , dans laquelle nous vîmes, en effet, quelques soldats, qui furent étroitement enchaînés. Caupolican , s'apercevant que nous nous disposions à l'emmener avec ses compagnons, s'attacha, de plus en plus, au plan de dissimulation qu'il avait adopté, et dans lequel il plaçait sa dernière espérance. Il continua de nous assurer que nous n'avions pris en lui qu'un soldat de la plus basse extraction, et que fatigué de faire une guerre interminable , il s'était réfugié dans ce désert avec quelques amis et leurs familles ; mais l'élévation imposante de sa taille, son air fier et majestueux démentaient ses discours.
Tandis que nous étions occupés à enchaîner nos prisonniers, et que, lassés d'une marche pénible, nous prenions quelque repos, des nègres, que nous avions amenés pour porter nos vivres, se répandirent dans les huttes voisines pour les piller; ces misérables rencontrèrent une femme qui portail un enfant en bas âge, et qui paraissait arriver^ à
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l'instant , d'un canton éloigné ; les nègres la saisirent et nous l'amenèrent, ne croyant pas, sang doute, avoir fait une capture si importante, car c'était l'épouse de Caupolican et son fils. Le premier objet qui frappa ses regards fut son époux enchaîné et gardé par nos valets. A ce triste spectacle , cette femme , loin de gémir et de verser des pleurs, fut saisie d'une violente colère, et s'écria avec l'accent de l'indignation : « La main » ennemie qui a chargé ton bras de ces viles en- » traves aurait usé de clémence envers toi, si elle » avait percé ton cœur. Le voilà donc ce héros » qui remplissait toutes nos tribus de l'éclat de s-a » gloire ! Puis-je reconnaître en toi ce guerrier » qui flattait notre ambition de la conquête de » l'Espagne, ce vainqueur des chrétiens, ce re- » doutable défenseur de la liberté ! Malheureuse
» que je suis. ! Moi, qui me trouvais si fière
» d'être l'épouse d'un tel homme ; moi , à laquelle » toutes les femmes portaient envie , je ne suis » plus que la compagne misérable et déshonorée » d'un lâche , qui n'a pas eu le courage de préférer » la mort à l'opprobre ! Tiens , malheureux , prends » ton fils : le voici ; sa mère infortunée ne veut plus » qu'il exisle aucun lien entre elle et toi ; l'infamie ? qui te couvre rejaillirait sur lui ; qu'il meure
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/ $> plutôt dans l'abandon. » Aces mots, elle jette
avec fureur son fils aux pieds de son époux, et prend la fuite ; nous la laissâmes s'éloigner, mais nous recueillîmes l'innocente créature qu'elle abandonnait, et nous la confiâmes aux soins d'une autre femme. Nous nous mîmes ensuite en route avec nos prisonniers, et en passant nous délivrâmes notre guide*
Après notre retour dans le fort, Caupolican, persistant toujours à se donner pour un soldat obscur, on jugea convenable de le confronter avec un grand nombre de naturels ; mais aucun d'eux , soit en sa présence, soit loin de lui, n'osa le trahir ; tous , au contraire , s'accordaient à nous assurer que nous n'avions pas leur Généralissime, et que notre prisonnier appartenait à la dernière classe du peuple. Cependant, comme nous avions des preuves certaines de l'identité de notre captif, on donna l'ordre de préparer son supplice^ Caupolican, voyant que la ruse ne le sauvait pas, voulut tenter une autre voie , et il fit prier notre gouverneur de lui accorder un entretien. Don Reinoso se hâta de se rendre à ses vœux , et lui donna audience en présence d'un peuple nombreux. Caupolican , conservant dans les fers toute la dignité de son rang et de son caractère , ne té^
moigna aucun trouble devant le gouverneur, et après l'avoir salué, sans fierté mais sans bassesse , il s'exprima en ces termes. « Si la fortune, en me » précipitant du faîte des grandeurs, m'avait livré » à un ennemi obscur et sans courage , je n'aurais » pas supporté cette infamie et j'aurais su trouver » moi-même la facilité de mourir; mais t'ayant » jugé digne de me donner la vie , je te la demande t sans honte , non par faiblesse : tu sais que je ne » crains pas la mort , mais par des motifs également » importans aux deux nations. Oui , je suis Caupo- » lican ; tu vois en moi ce chef redouté de la con- » fédération Araucaniène , et je t'offre aujourd'hui » un illustre exemple de 1 'inconstance de la for- » tune. Je commandais en souverain à un peuple » nombreux , son sort dépendait de ma volonté et » le vôtre fut souvent à ma discrétion. C'est à mes » pieds que , dans Tucapel , tomba le fier Yaldivia, » c'est moi qui ai détruit cette forteresse et la cita- » délie de Puren, et j'ai ordonné la ruine de la » Conception ; c'est sous mes bannières que les » peuples du Chili vous ont vaincus tant de fois 9 » et c'est ce même Caupolican que tu vois, après » tant de triomphes et de gloire , enchaîné à tes » pieds ! Mais plus mes destins ont été brillans et » funestes à l'Espagne, et plus la clémence, dont
» tu useras envers moi , sera digne d'éloges. Ne » crois pas que ma mort détruise la confédération ; » nos tribus ne manqueront pas de chefs pour me » remplacer; l'amour de la patrie et de la liberté » est fertile en héros , et le désir de la vengeance » exalte encore le courage. Mon supplice vous » enlèvera tout espoir de pacification, il vous ren- » dra irréconciliables avec nos tribus, et tôt ou tard » vous succomberez dans cette lutte opiniâtre. Il » est au contraire un moyen, à la fois plus sur et » plus glorieux, de faire cesser les calamités de la » guerre, et d'établir, d'une manière solide, vos » colonies dans le Chili. Tu as vu par toi-même » combien je suis craint et respecté de mon peu- » pie. Sa fidélité ne s'est jamais démentie, et ni » mes revers, ni ma captivité n'ont point altéré en » lui ces nobles sentimens. Je m'engage, afin de » fonder entre nous une paix perpétuelle , et d'unir » nos peuples par les liens les plus augustes, de » faire connaître et adorer à toutes les tribus du » Chili la foi de Jésus-Christ ; tu Verras tous nos » guerriers venir dans les lieux, que Don Garcia » désignera, déposer leurs armes aux pieds de la » Croix et jurer par ce signe , qu'ils auront appris » à révérer, obéissance et fidélité au Roi Philippe. » Je consens à demeurer dans les fers jusqu'à ce
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» que j'aie rempli ma promesse, et si je ne Tac- » complis pas , dans toute son étendue , je me » dévoue au supplice. Tu peux donc choisir, ou » une paix stable et glorieuse, en m 'accordant la » vie ; ou la semence d'une guerre éternelle et » implacable , en me donnant la mort. Je suis » également préparé à l'un et à l'autre sort. » Il dit et attend, avec un visage impassible et serein, la réponse du gouverneur. Don Reinoso ne lui en fit aucune, mais il assembla sur le champ le conseil de guerre qui , sans égards pour les intérêts et la gloire de l'Espagne , eut la barbarie de condamner Caupolican à être empalé vif, et achevé à coups de flèches. A peine eut-on rendu cette absurde et atroce sentence, que l'infortuné Caupolican fut tiré de sa prison pour être conduit au supplice. Un arrêt si cruel et si ignominieux n'ébranla point son courage , et ses regards terribles et dédaigneux semblaient encore braver ses ennemis , et leur reprocher leur lâche cruauté. Mais Dieu, en ce moment, daigna éclairer son ame des lumières de la foi ; Caupolican adora le rédempteur des hommes, et demanda la sainte régénération du baptême. Sa conversion inspira un vif intérêt pour lui, mais ne put fléchir la rigueur de ses juges. Il reçut, avec solennité, l'eau sacrée, signe de notre
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salut , et lorsque les ministres de la religion eurent terminé cette auguste cérémonie, le malheureux catéchumène fut conduit, par une garde nombreuse , au lieu préparé pour son supplice. Le ' peuple et les soldats se pressaient en foule , pour contempler ce triste spectacle. Caupolican , dépouillé de ses vêtemens , les bras chargés de chaînes , nu-pieds et le cou entouré d'une corde dont un bourreau, qui marchait devant lui, tenait l'autre extrémité , s'avançait d'un pas ferme et assuré. Un silence morne et effrayant accompagnait ce funeste cortège , et le peuple consterné n'osait faire éclater ni ses plaintes ni sa douleur. Caupolican arrivé au pied de l'échaffaud, qui était fort élevé, y monta avec légèreté , et jetant les yeux sur la foule innombrable qui l'environnait , il protesta encore, en présence de Dieu et des hommes , contre la cruauté de ses ennemis; il leur annonça les effets désastreux que sa mort allait produire, et il en appela à la vengeance de ses compatriotes. Il subit ensuite son supplice avec une héroïque intrépidité. La mort de Caupolican eut les résultats que l'on devait attendre d'une mesure aussi impolitique. A peine la renommée en eut-elle répandu les détails , qu'un cri de douleur et de vengeance retentit dans toutes les tribus du Chili ; de tous
côtes, les peuples se préparèrent à recommencer la guerre, et jamais cette vaste contrée ne parut menacée d'un embrasementplus général. Colocolo convoqua le Sénat pour procéder à l'élection d'un nouveau Généralissime ; et sans l'infatigable activité de Don Garcia , qui eut assez de bonheur pour arrêter, à temps, les progrès de cette sédition, nous avions encore à supporter toutes les calamités d'une guerre opiniâtre , et la sûreté de nos colonies était de nouveau compromise. Mais malgré la prudence et le courage de notre Viceroi, la domination espagnole, dans le Chili, fut long-temps précaire ; les fermens de haine et de discorde , que la mort de Caupolican avait allumés, ne furent jamais bien éteints, et se ranimèrent souvent avec violence.
Lorsque , par ses soins et sa vigilance , Don Garcia eut calmé l'effervescence des peuples et ramené , au moins , l'apparence de la tranquillité , sa généreuse ambition l'entraîna dans la carrière des découvertes, et j'eus l'honneur de l'accompagner dans ses périlleux voyages. Nous franchîmes les bornes du Chili vers le Sud , et nous prîmes possession de ces régions australes qui s'étendent j usqu'aux limites du continent. Nous eûmes à lutter contre l'intempérie des climats 5
et à surmonter tous les obstacles que nous présentaient les aspérités du sol, l'insalubrité de l'air et la privation des choses les plus nécessaires à la vie. Nous parvînmes cependant jusqu'au grand Archipel du Chili , nous en reconnûmes toutes les îles ; et , après y avoir pris des dispositions pour y fonder, par la suite, d'utiles établissemens, nous retournâmes au Chili , et de là à l'Impériale. Épuisé par mes longs voyages et par les fatigues de la guerre , je formai le projet de revenir dans ma patrie, et je m'embarquai pour le Pérou. Après avoir resté quelque temps à Lima et à Panama, je traversai le vaste Océan, et j'eus la satisfaction de revoir l'Espagne. Le bonheur dont je pouvais jouir dans ma patrie , le repos honorable qui m'y était assuré, ne furent cependant point capables de modérer en moi la passion des voyages, et le désir d'augmenter mes connaissances. Je m'arrachai du sein de ma famille , et je parcourus la France, l'Allemagne et l'Italie ; mais , après avoir consacré mes plus belles années à acquérir de l'instruction et quelque gloire , je sens que je n'ai fait autre chose que de courir après de brillantes illusions ; il est temps , mais il n'est jamais trop tard , de s'appliquer à jouir d'un bonheur plus solide ; c'est dans la religion ? c'est dans cet asyle ,
à l'abri de toutes les tempêtes, que je trouverai cette philosophie douce et consolante , qui éclairera mon esprit et purifiera mon cœur : puissé-je, détrompé de toutes les vanités du monde , ne plus connaître d'autre ambition que celle de me perfectionner dans la pratique et l'étude de la vertu.