‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 1 sur 124 · DUC DE RIVAS · texte numérisé non relu

DUC DE RIVAS

C'est à vous, c'est à votre mémoire, noble duc de Rivas,

.^x> dont la gloire est acceptée et consentie par toute TEurope,

que le traducteur inconnu de la plus belle des Épopées espa-

^ gnôles adresse avec confiance une œuvre lentement poursuivie,

^huQable, mais utile, pour laquelle il ose espérer dans votre

, patrie un accueil hospitalier.

^ L'Espagne est sensible à ses vieilles gloires, et elle est digne

- "'d'elles, car elle sait les reproduire dans les combats et dans

^<=> toutes les sphères de l'esprit. Puisse-t-elle retrouver chez l'inter-

J prête, encore qu'ils soient pâlis et voilés, les traits d'un écrivain

<i g[u'elle a toujours salué avec un juste orgueil, parce qu'il a

viSchanté avec harmonie les brillants faits d'armes des tercios de

Castille sur les plus lointains rivages de l'Océan ! Sans doute elle

ne voudra pas fermer aujourd'hui l'oreille à ces mêmes récits quand ils renaissent dans une langue différente. Sous une autre forme, les exploits des Espagnols et le poëte qui les célèbre reçoivent ici le témoignage d'une admiration sincère. Et si l'on apprend au delà des monts que c'est à l'auteur des Rmnànces isiôricos, que c'est à son souvenir même que ces feuilles sont dédiées, il leur restera quelque honneur.

Je ne connais rien, duc de Rivas, qui fût plus Espagnol que vous en Espagne, par l'intelligence et par le caractère. Si, dans notre siècle, d'autres écrivains disciplinés et assouplis par l'Ecole française, ont eu l'avantage d'imposer silence aux derniers gongoristes, de rendre à ce bel et sonore idiome de Garcilaso, le naturel, la grâce et une ravissante mélodie ; s'il en est qui ont familiarisé la muse des Espagnes avec les idées de l'Europe, avec la fougue, les sarcasmes épicuriens et sceptiques de Byron ou avec les vaporeuses fantaisies de l'Allemagne, don Angel de Saavedra (c'est sous ce nom que vous avez fait vos premiers pas vers la gloire) a ravivé, plus que tous ses contemporains, les traditions nationales et le genre de poésie qui se mêle au berceau môme de la littérature par delà les Pyrénées.

Oui, vous avez puisé la matière de vos récits dans les accidents les plus dramatiques, les plus saisissants et quelquefois les plus cruels de votre histoire ; vous avez su les décrire avec un style simple et f^rofond à la fois, comme celui des anciennes balladiBs, en le relevant par le choix toujours judicieux, l'abondance et le fini des détails, mais aussi en conservant, dans vos vers rapides et animés, cette senteur de coutumes locales, l'énergie, les traits d'invagination et d'honneur qui n'appartiennent qu'à la grande presqu'île : rare distinction ! expressive originalité !

A défaut de cette gloire qui voua est personnelle, je ne sais s'il n'en est pas une auire qui plus encore devrait attirer le regard de l'écrivain, jaloux d'obtenir, au delà des Pyrénées, à rombre de votre nom, quelque sentiment de sympathique bienveillance. Mieux que ma faible voix, l'histoire, cette fidèle rémunératrice du courage et de la loyauté dira aux générations futufes ce que vous Htes dans les sanglantes plaines d'Ocana; elle comptera devant l'avenir les onze blessures que vous reçûtes à cette bataille pour la cause de l'indépendance. Elle dira que, député aux Gortès, après avoir souffert pour la liberté, l'exil devint plus tard le prix de votre héroïsme ; que la France ellemême ne s'ouvrit que tardivement au magnanime proscrit de 1823, et que Orléans eut l'honneur de recevoir dans ses murs celui auquel toutes les capitales du monde civilisé auraient dû décerner le triomphe, avec le quadruple laurier du poète, du peintre, du soldat et du diplomate. Le cours impétueux et irrésistible des révolutions vous rendit à votre patrie, noble Duc, elle vous combla d'honneur; cependant elle ne put vous dérober à des infortunes nouvelles, à un deuxième exil.

Sort commun réservé aux grandes existences ! elles élèvent et précipitent ; mais la gloire qui éprouve ses favoris vous ramena dans votre Espagne sous de meilleurs auspices.

Ambassadeur et Ministre, Sénateur et Président du Conseil d'État, vous avez montré que vous ne sauriez oubUer jamais ce qu'exigeait de vous la forte race à laquelle vous appartenez, et votre nom est maintenant un lustre de plus pour ces vieilles familles d'Andalousie dont Argote de Molina, le premier, a rédigé les annales.

Recevez, je vous prie, noble Rivas, dans un monde meilleur

que le nôtre, l'hommage respectueux que vous adresse une plume obscure, et que ces pages d'un simple traducteur soient défendues par votre appui comme les vers d'Ërcilla sont protégés par leur gloire.

Rennes, ce l*r septembre 1868.

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