‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 77 sur 124 · LXV · texte numérisé non relu

LXV

Les nôtres, pour maintenir le pays, avaient occupé trois châteaux S aux fortes et larges murailles, qu'un fossé environne de toutes parts et protège. On les avait garnis de défenseurs exercés, rompus aux travaux de la guerre. Us avaient chevaux et Yiyres, et l'artillerie se montrait aux nombreuses embrasures.

L'une de ces forteresses s'élevait auprès des lieux où était célébrée la fête et où l'armée des Araucans manifestait, dans sa joie, qu'elle ne comptait pour rien le monde entier. Avec de vains discours et une vaine agitation, elle prétendait tout emporter à la seule pointe de l'épée. Caupolicàn, avec plus de prudence, examinait le plus sûr moyen de vaincre.

Quelques voix voulaient que l'on envelbppât le château le plus voisin, d'autres qu'en bataillons rangés l'on prit directement la route de Penco. Chacuo donnait les motifs de son opinion. Caupolicàn n'adopta ni l'une ni l'autre $ mais il se retira dans sa tente et appela les quatre-vingts barbares.

1 «Très eastillos. > Tucapel, Purea et la Concepcioa. Cr. Pràlogo^'p, 7^ notes I et 2. — Dans son Prologue, Ercilla nomme seulement deux forteresses au centre du pays, Tocapel et Pureu . Le troisième castitlo ne peut être icr que la Concepcion, les Espagnols effrayés renoncent à la défendre (ch. vu) pour se réfugier a Santiago. Les trais puebhs étaient Santiago, l'Impériale et Valdivia.

i. ta

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Pour entrer facilement dans le château, il leur indique un stratagème, un adroit déguisement , et leur donne l\)rdie exprès de n'épargner ni la place^ ni les hommes, de livrer tout à la flamme et à la fureur du glaive. 11 doit lui-môme^ aussitôt après eux^ accourir en toute hâte pour occuper les passages et l'entrée, il achève en les enflammant par son langage ^, et ils vont exécuter le plan convenu.

L'entrée dans les constructions du fort étai^ interdite aux Âraucans^ à la réserve des hommes que réclamait le service des troupes espagnoles, commises à la défense de la place et destinées aux exercices de la fière et fougueuse Bellone. Aussi^ dans leur ruse^ les soldats barbares s'avançaient chargés de foin, d'herbe et de bois.

Sourds aux demandes et aux questions, fidèles à leur but, ils suivent le chemin ordinaire. Ils portent leurs fardeaux par file et avec ordre. Dans les faix, ils avaient enseveli des lances armées de leurs pointes meurtrières, et vers le château inaltentif à ce piège masqué, ils cheminent et passent les lignes interdites.

Ils franchissent et le pont et le mur et la porte d'un air mi-

1 «Despues de hiberlos bien amonestado. » Le verbe «amonestar » signifie, il est vrai, « conseiUer, a • donner ses instructionS| » et nous eussions pu traduire ainsi : « Quand il eut achevé de leur tracer la marche. > Mais, dans Tusage d'Ercilla, le même verbe a aussi un autre sens, celui d'exciter^ et Winterling me paraît avoir bien compris ce passage :

« Und als er iUïerdiess durch Worle ihren Kutb Enflammt.... »

D'autres exemples favorisent cette interprétation. Au chant V, oct. 7, il est ques* tion de Villagran qui lanoe ses cavaliers contre l'armée de Lautaro,

.M.. Sin mas amonestallos.

et Winterling traduit : a Ohne dass er vreit're Mahnung gab. * (Voy. encore, eh. V,

oct. 24).

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sérable, les traits abattus ; quelques-uns d^eux boitaient de fatigue, ils semblaient flétris et courbés. Mais, dans la place, ils délient leurs fardeaux^ saisissent leurs armes d'une main intrépide, avec la menace, Torgueil^ la résolution d'une vengeance subite et longtemps espérée.

Les héros espagnols surpris, voyant si près d'eux la mort irritée, courent promptement aux armes. Confondus de cette ruse singulière et soudaine, mais décidés à vaincre ou à mourir, ils s'élancent, l'un avec son casque, un autre avec sa cuirasse, pour repousser la folle ardeur des braves et audacieux Araucans.

LXXÏII

Les guerriers s'attaquent et se heur lent avec rage. L'acier retentit de part et d'autre *. Là le sanguinaire Mars * déploie toute sa force et une colère plus terrible que jamais. Chacun^ animé par le désir de vaincre, cherche un moyen, un art et des procédés inconnus pour diriger les coups du glaive et donner à la mort un plus libre passage.

L'animosité, la fureur se renouvellent avec le sang que fait couler l'acier homicide. L'Espagnol pousse les Indiens, et déjà leurs épaules pressent le mur. Mais bientôt le bataillon infidèle, par d'inouïs efforts, recouvre l'espace qu'il avait perdu. Le terrain disputé est couvert de tronçons d'armes ; brisées par des coups terribles, elles laissent à nu les combattants qui les portaient.

En se voyant dans un tel péril, les chrétiens que poussent la nécessité et la honte, serrent de leurs mains leurs épées. Animés de courroux et pleins de rage, ils s'élancent sur les fiers

1 C'est ici que pour la première fois dans Tépapée d*Ercilla les deux partis rivaux se trouvent aux prises et l*oa peut déjà pressentir par cette lutte quel sera leur implacableachamement •

s K Marte. • Simple métaphore mythologique. (Cf. suprà^ p. 65, note 1.)

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AraucanSi qui fléchissent sous ce nouvel assaut. Ils pénètrent dans leurs rangs, frappent, renversent, et enlèvent à beaucoup d'entre eux les soucis avec Ijexistence.

Ils poursuivent leur succès croissant, font un affreux et sanglant carnage de ces Indiens téméraires qui payent leur imprudent héroïsme. Déjà l'ennemi ne se peut presque plus défendre; il perd le terrain et reçoit son châtiment. Enfin les Espagnols le repoussent avec tant d'ardeur que, de vive force, ils le rejettent hors des remparts.

A peine Gayeguàn et Talcaguano quittent les imurs, que d'un pas rapide arriventles soldats de Gaupolicân. Ilcroyait l'entreprise accomplie ^ mais son espérance est déçue. Il voit le pont redressé. Aussitôt il investit le château de toutes parts, et jure de disperser jusqu'à la dernière pierre des fondations.

Un jeune Espagnol s'aperçoit que nos troupes cèdent à d'excessives alarmes. Avec plus de témérité que de courage, d'une main ferme et sans aide, il abaisse le pont, se place au milieu, et s'écrie à haute voix : « Qu'il paraisse, qu'il s'avance le plus vaillant d'entre vous. Un à un, je défie trente combattants, et ce bxas ne refuse point de lutter contre mille tour à tour * ! »

Avec moins de vitesse accourent les bêtes sauvages au mugissement du bœuf abandonné, lorsque de loin elles s'aperçoivent qu'il est sans guide, écarté du hameau et des pasteurs'. A peine

1 « Teniendo el heoho ya por acabado. » Teniendo semble se rapporter à rarmée de Caupolicàtt ; mais il s*appUque en réalité au cbef tui-mème qui ayait gardé «m projet cacbé, excepté pour ses hardis émissaires.

> Rapproches le défi que le guerrier chrétien adresse aux Araueans de celui que les Caciques s'adressent entre eux. (Cf. suprà^ oct. 15.)

8 Nous aurons plus d'une fois à signaler ehes EreîUa la beauté souTont originale dcf comparaisons. (Cf. chant III, oct. 62, 66, etc. (Antonio Gil (le Zârate en cite ptssleurs exemples elTune d'eUes est jugée par lui digne d'Homère, {\fanualde /i/er., seeundapwte, p. 181-^2.)

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ont-ils entendu les paroles audacieuses du brave IDspagnol, plus de ceo( guerriers Araucans s'élancent impétueux^ jaloux du succès et avide d'une proie assurée.

Mais, si nombreux qu'ils viennent, le bardi guerrier ne con* ^oit aucune, crainte. Cette armée ne l'épouvante pas. Pour mieux la recevoir^ il pousse au-devant de la troupe qui se précipite à rangs épais. Il arrête la course, il contient la fougue de ses fiers adversaires, se jette au milieu d'eux avec tant de furie et de résolution que plus d'un roule dans la poussière.

En deux coups il étend deux guerriers sur le sol. Il brandit son épée de toutes parts. Tantôt il disperse un groupe, tantôt il fond sur le point où il voit le plus d'ennemis entassés. Il soutenait avec succès une lutte inégale, lorsque les Espagnols, bien armés, ouvrent rapidement une large porte, et s'élancent pour défendre leur compagnon.

Les barbares s'avancent de leur côté, et au milieu de ce champ de bataille^ dans cette vaste plaine, les troupes espagnoles et l'armée d'Arauco se livrent aux sanglants exercices de Mars. Le premier combat, où cent hommes étaient aux prises avec un seul Castillan, fait place à un combat général, et le» assaillants dirigent tous leur épée redoutable que le sang ne rougissait pas encore, contre les Espagnols qui viennent de quitter la forteresse.

On se jette avec audace et fureur sur les glaives tranchants pour atteindre l'ennemi, et, de la pointe acérée, chacun cherche le passage par où il portera les coups les plus terribles*. Comme

les Cyclopes ont cou tume de faire tomber avec effort leurs mar-

* Sous une forme plus laconique, c'est ici la même pensée que déTeloppe Poetave 73.

teaux sur les eaclumes de VulcaÎD^ ainsi les bras des gaerriers s'abaissent, frappent et coupent, et les profondes cavernes des montagnes retentissent ^

Layictoire jusque-lÀ balançait incertaine ; mais bien que la valeur espagnole suppléât au nombre^ la multitude immense des soldats était un grand avantage, et donnait la supériorité aux barbares*. Superbes et impatients, voyant que chacun des nôtres résistait à cent de leurs guerriers^ avec une rage et uoc impétuosité que le démon leur inspire', ils enlèvent aux chrétiens le cbamp du combat.

Les Espagnols n'ont pu soutenir le choc; ils abandonnent la plaine, courent en toute hâte et se précipitent dans les portes du château. Ils en défendent l'entrée aux Araucans, dressent le pont et abattent la herse. Ils apprêtent toutes leurs forces de résistance, et placent sur les remparts les canons et les feui pour repousser leur menaçant ennemi et l'assaut qu'ils redoutent *•

Mais ils reconnaissent que leur position est désespérée, que toute lutte est à peu près impossible; et, d'un avis commun,

* Od se rappelle Pharmonie imitatiYe si savaDte de Virgile, lorsqu'il dépeiut le; travaux desCyclopes [En.^ VIII, 450-4530 Les vers d'ErciUa ne sont ni nioias eipretsifs, oi moins sonores :

m Cual los ciclopes suelen martUUndo En las Yuleanas y unqties fatiparse, Asi roarlillan, baten y cercenaii, Y Ia« cavernaa côncavas alruenan. »

î Le langage d'Ercilla laisse assez voir ses lentiments pour l'Espagne, mais toaX Tardeur de sa sympathie nationale ne Tempèche pas de présenter avec conplusance un fort brillant tableau de l'insurrection des barbares.

3 «Condiabôlicafuria. • Il Taut nous souvenir que le poëte a fait du démon '•* dieu des Araueans. Ils sont les sujets et les adorateurs d'Eponamon. (Cf. chaut K cet. 40-41.) C'est lut qui les anime de sa fureur.

* Nous avons déjà rencontre chez Ercilla ces termes du métier qui étonnent uue critique méticuleuse (Cf. ch. T, oct. 19, note 1 ; Toy. encore ch. II, oct. 90: mais, nous le répétons, ces particularités se comprennent cl^ez un poëte soldat rt dans un récit de guerre. Notre seul regret est qu'elles donnent de temps à aalrc am vers d'Ercilla trop de ressemblance avec la prose d'un historien militaire.

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dans la conviction que, restant, ils seraient anéantis, ils décident tous ensemble de quitter la forteresse, et, lorsque la nuit obscure vint seconder leurs desseins, lorsqu'une tranquillité profonde eut enveloppé l'univers, ils mirent à exécution leur projet de départ.

ils se tiennent tout prêts à cbeval, et dés que les portes sont ouvertes, le pont baissé, ils poussent leurs coursiers agiles, heurtent de front l'ennemi, percent à travers ses rangs, blessent et renversent tout devant eux , et sans perdre un homme, arrivent heureusement à la forte citadelle de Puren. La nuit les couvrait de son ombre épaisse ^

LXXXVIII

Tandis que ces faits se passaient au pays des Araucans, le gouverneur Valdivia résidait inactif dans la capitale du Penco. C'était la ville la plus voisine de la guerre, et alors une des plus florissantes du Chili. Ses mines fécondes fournissaient l'or le plus fln. Là, traversant les airs, la renommée ' apprend au chef espagnol en termes précis que l'Arauco est soulevé et que ses guerriers sont réunis.

Le peuple, toujours ami du tumulte, avide de liberté et de combats^ s'agite et se remue pour les siens, élève la voix à cette nouvelle, n'accorde plus le service promis, rejette le fardeau, et, dressant une tête superbe qui ne connaît plus le respect, refuse l'obéissance jurée à Carlos.

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Valdivia, dans son indolente négligence, toujours incrédule, inerte et sans souci, rassemble à la Concepcion un certain nombre de soldats ; mais il comptait moins sur eux que sur son bonheur. S'il eût montré un peu d'activité, il eût trouvé debout

1 La sortie et la retraite des Espagnols dans la peiuture d'Ercilla offrent ua «dodèle de précision et dtieureuse brièveté.

2 a La nueva.. . que afirmaba. » C'est la renommée, qu'il appelle ailleurs la t Pariera Fama. • (Cf. cb. I, oct. 48, note t,)

le chAleau désormais eo ruines, avec des soldats, des armes, des approviftioiineiiieiits, six pièces de campagae et deux canons.

Cependant il avait adressé à Tlmpériale l'ordre de lui eoToy er quelques troupes armées. Elles devaient se rendre directement à Tucapel, où elles le rejoindraient à heure voulue ^ C'est là qu^il avait enfin résolu d'infliger aux rebelles un chfttimeot exemplaire et terrible, qui devait retentir jusqu'aux dernières limites du monde, pour que jamais ils n'eussent l'audace de renouveler la lutte '•

Mais il quitta la route la plus utile^ et, sans y songer davantage, il changea de direction pour suivre un autre cbemio. Dans son avidité, il courut visiter des lieux où il possédait une mine d'or. Il voulait voir le tribut, le don magnifique que devaient lui rapporter ces veines brillantes. Ce fut là le désir qui retarda son élan et trancha le fil de son heureuse destinée.

S'il eût marché plus tôt, comme je l'ai dit, il arrivait au but à l'heure marquée; mais le métal dont il avait soif et quil arrachait de la terre le tenait alors sous son prestige. Plus tard, il abandonna ces lieux et précipita sa course ; mais déjà il eût mieux valu ne Tavoir pas commencée. Je veux terminer ici mon chant, afin de pouvoir mieux raconter ce qu'il me reste à dire sur les suites de cette implacable convoitise.

*■ Ln soldats de Tlmpériale, que Tordre de Valdiria dirige sur Tucapel, ne &%»■ rent pas daus la bataiUe du iii« chant ; mais leurs héroïques STentures rempitf* sent le it«.

* Cette octare et la suivante sont supprimées par Winterling. Elles rcdferrocBtli moralité de TaetioB épique. Ereilla veut le triomphe des armes espagnoles; m»^ chez lui le patriotisme n*égare pas un loyal sentiment U*humaiiîté et d'Mobneur.

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