CHANT II
ftoavAiBB. — Dénombrement des Caciques. — La discorde éclate parmi eui. — Comment elle est apaisée. — ÉpreUTes pour l'élection d'un chef. — Caupolican. — Première tenlative des barbares. — Us attaquent la forteresse de Tucapel. — Leur stratagème. — Résistance héruîque des Espagnols. — Tictoire des Âraucans. — Les Espagnols se réfugient à Puren.
Il en est beaucoup dans le monde qui sont arrivés sur les haueurs trompeuses de cette vie, parce que la fortune les a toujours aidés et leur a tendu la main pour les y faire gravir. Mais elle ne les a élevés que pour les précipiter d'une misérable chuie. Ses coups sont alors plus terribles et se font plus vivement sentir, lorsqu'on pensait le naoins à son inconstante mobilité '.
1 L'influence de TArioste est visible encore dans le préambule sentencieux par leifuel donErcilla commence tous les chants de son épopée. Le poè'te des LuAi'ades ' aimait mieux exprimer ses maximes à la fin et les présenter au lecteur comme ïa conséquence et le couronnement des faits. Mais ici du moins les idées préliminaires, rajeunies par l'expression et développées avec richesse, sont à leur place: l'application de la morale est immédiate et elle se fait benucoup mieux que dans les éloquentes et prolixes préfaces de Salluste. Elle est tout naturellement provo. quée par la conduite des Espagnols, dont le poêle nous laisse pressentir la citastrophe prochaine, avant que la marche du poëme justifie elle-même plus vivement la vérité de ses réflexions. Mais bien que nous devions faire une large part à l'ascendant de ritalie, cependant l'imitation de l'antiquité domine dans les détails même de cette philosophie d'usage et de pratique. Les cinq premières octaves, qui par leur ensemble ont quelque analogie avec une belle peinture de Dante [Dell* Inferno, Capitolo Vil, 73-96, vol. I, p. 67-68, édit. des frères Mattiuzzi, Udine, 1823),S(»ot remplies de souvenirs de Pindare et d'Horace. Qui ne se souvient de cette dootîfîmc olympique (Cf. édit. Boisson., p. 79), si élégamment traduite par H. Yiliemaio [Essni^ sur le ^énie de Pindare^ p. 9), et où Pindare nous représente les coups <ie û molli Le déesse? < Par toi, dit le poëte de Thèbes, par toi sont gouvernés sur mer [(*» \é\ip.f^ navires, sur terre les turbulents combats et les assemblées qui délibèrent; et iButi^t soulevées, tantôt abaissées, au travers de vains mensonges, roulent tes eipciâtices des hommes:
... AI Y* H-^v àvjpûv
néXV «vu, T& 5* au xàxu
Vtûii] (itTa(ifS>yia Tâ{tV3i-
9ai, xuXivJovr' IXictSts»
Tfiil di'-i liAbitants de la terre n'a eue re reçu des dieux un gage assuré de l'évéoe' meiii futur; mais, sur l'avenir, les ftmes ont été frappées d'aveuglement. Bien des
On ne songe pas, lorsque souffle un vent propice^ que le bonheur est la -condition de la tristesse; on n'arrête point sesre-
choses adviennent aux hommes contre leur alteote et pour leur déplai&ir; et quelques-uns aussi, après s'être heurtés à d'affreuses tempêtes, ont tu tout à coup le
uial se changer pour eut en sou feraiu bonheur. »
La fortune allégorique d'Ercilla est plus encore celle do poète latin, cette déeiic
aux capricieuses fanlaiiies :
Fortuna ssto Inta negoiio, et Luduin InMlentem ludere pertinai.
{Od. III, 19.)
Jamais elle ne se repose, encore comme la Fortune d'Horace, qui lui donne des ailes sans cesse agitées :
« Celeret quatit
Pennas »
{Ibid., Cf. Od. I, 81.^
Elle présente d*abord la main aux mortels pour quMis puÎMent plus facilement monter dans ce sentier trop semblable à celui de la Vertu où, suivant Bossuet, ou grimpe plutôt qu'où ne marche; mais c^est pour les perdre et les faire tomber d*une chute plus affreuse, et pour que leur élévation, comme parle eucore Bossuet, soit souvent la mesure de leur précipice. {Sermon sur la néeetsité de la pénitence,
Œuvres complètes, édit. Besançon, 1840, t. V, p. 174). — ErciiiatrouTait ces fortes
maximes dans Horace :
« Feriuntque •
Fulmina montes, » (Od., II, fO.)
Dans Claudien :
« ToUuntur in altum
Ul Up«u rraviore ruant. »
{InRuf.y\,n,)
et surtout dans le poète faTori des Espagnols, dans le chantre de la Phanale :
« Summisqae negatum
Slare diu i {Pharsal.^ I, 70.)
Mais si quelques images sont évidemment empruntées ici de l'antique par Ercilla, il est certain aussi qu'il exprime une Idée universelle et qui appartient au trésor commun des hommes. Le poëte Spencer, que peut-être Ercilla ne connaissait pas, mais dont il arait pu entendre vanter le génie en Angleterre, n*a-t-il pas, dans sa Faerie Queene , parlé de cette Fortune dont la roue écrase les palais et les chaumières, qui nous trompe et nous échappe sans cesse, et par laquelle nous nous laisserons toujours abuser pourtant ?
The eter whirling wheelc
or Change, the which ail morlall Ihings dolh svay.
(Cf. cdil. Bohn, London, 1843, t. IV, p. 216.)
Personne u*a mieux décrit que le vieux Spencer les coup» du Temps et le sourire perfide de la Fortune : « The laughing slockvî of Forluue's raockeries. > The Faerre Queene, book I, canto vu; 1. 1, p. 155. - a. The ruines of Time, t. Y, v. 512-518. Voy. encore The /''aerie Queene, t. I, p. 132, etc.
Toutes Us ressemblances ne sont pas des emprunts, et si Krcilla dit atec bonheur *.
Y mucho na» que da siempre les qutla.
48 LARAUCANA.
gards 8ur les changements subits du temps qui dévore tout, ni sur son vol rapide. Avec une fière et puérile conGance, ob veut que la Fortune reste ferme et fidèle ; mais elle n'oublie point sa rudessey et se détourne avec sa brusquerie accoutumée.
D'un revers, elle se venge de foutes ses faveurs; car elle ne veut pas que personne la puisse braver, et elle Ole toujoun beaucoup plus qu'elle ne donne. Elle n'épargne chose vieille ni jeune, enlève le crédit et les honneurs. Oui, c'est au terme de la vie seulement que la carrière de tout homme doit être jugée, lors môme qu'elle aurait eu des coimnencements heureux ^
Du bien perdu, à la fin que nous reste-t-il encore, sinon la peine, la douleur, le souci? Penser que la Fortune prospère doive demeurer en repos l Mais auparavant le soleil cessera de nous donner la lumière; non, il n'est pas dans la nature de
La FonUiue n'avait pas besoin de son exemple pour dire à son tour:
« Bl la Fortune vend ce qu*on croit qu'elle donne. »
Il y a un fonds collectif de vériléâ que chaque siècle retrouve agrandi el où cha* que poëte puise à son gré ; c*est à eux de «^approprier le bien de tous, de le marquer de leur empreinte et d'en faire ainsi leur propriété personnelle. Ercilla revient asiex souvent sur les mêmes idées de variation et d'instabilité dans nos dcf* tinées humaines et toujours avec une grande force de langage. Vous comprenes, i ces retours fréquents» que la fortune et ses caprices dont il eiU à soi^fTrir, ont ploi d*une fois provoqué ses tristes méditations* (Cf. ch. x, oct., 1 ; ch. xxviii, oct. 1.)
iCf, Hérodote, ffUt.t i, 32. Tout le monde connaît la belle réponse de Solooi Crésus, étonné de voir que le philosophe ne le rangeât pas au nombre deshomstf heureux : « 'U $1 tW • ^Q K^Tvt, Ira.axé.^ttàv |it tô 9cl«v icâv Uv ^ftovt^v xt zm. tv^jy^^ Ir.i'.^nii ày0^in]t«iy irpaYi&àToiv itipi... 'E|xol èï ait xol itXdutltiv (t^Y* foûvtai xat ^oi'Uùf (»«• icoXXitfv ây9p<»»icuv ixtTvo èï tb ttpt6 \t.t, ou x<>i 9t I7Ù Xi^w, «ptv àv TtXwnivavTa miàms m aWiva irj6(uiiiai... t\ ii icpôç ToCrcoivi Ixi xtXtUT^ni tov ^lov tu, ovroç iKtlvoç, tôv m C^i'û-î' OAÔio; xixV^dtai »Çiô{ itrct' cpiv 8* àv TK^cuTt^vv], IrKrytTv, |<.i]St xa^iciv xej SXSiov, «ÀX* tùr^x*** Tè icoyTa jiiv wv xaû-ra ou>.Xa6ittv ivifWKOv Iôvt« d^vAT^v lori... "Oç ^ «v oùrûv »i*t«ît t/uv JiaTtXi't] xat lic&tTev TtXcuti{o7] thyaL^iaxta^ tôv piov, ou-coç icop' i(iol ih oûve|ui Toûto, « (lavûtO, fiîxaié; iorTi ^iptattai. IxoRctiv 8t yj^ •Kwnbq j^^^ioto; rîiv Tc'XcuTifv^ k-g àîtoCifvtTti' «oUo'iffi YÀp è^i ùico$^«« ÔA,6ov ô Otôç icpop(iil^ou; âviT^c^c. » Du langage de Solon et d( celui d'ErcilU, l'on peut rapprocher eucore celui que le même Hérodote (lU, 40) fait entendre dans une lettre d'Amasis, roi d'Egypte, adressée à Polycrate de Samos : • OùJiv« Yà^ x«t XoY» o\5« àxeû<ia$ Q^^tiç i( tUoç où mucAf iitùaintfin «fop^iÇoç, wtvim* t4 n^ivxa. ■
cette volage, qu'elle arrête sa roue ^^ et c'est mal de quitter ses vieilles habitudes. Le présent le plus sûr de la Fortune est de ne l'avoir jamais connue .
Od le pourra voir dans ce récit ; il prouvera par un exemple éclatant que la richesse, les honneurs et la gloire, avec tous les avantages qui se peuvent désirer, ne suffirent pas pour porter plus avant notre victoire ; car la clarté du ciel finit par se troubler, et la Fortune changea en amère détresse le cours jusquelà régulier et triomphant du destin.
Notre ingrate nation goûtait la prospérité dont j'ai parlé dans mes vers précédents. Mais elle jouissait encore d'un plus grand bien que j'oubliais. Il se trouve, hélas I dans peu de demeures, et consiste dans la joie de tous nos désii*s accomplis. Cette satisfaction inspira aux nôtres une insouciante sécurité (pronostic certain de tristes événements) ' I de telle sorte qu'en une beure ils perdirent la gloire et la puissance conquises par mille années • de travaux *.
(Danle, Infvmo, VU, »6.)
*■ Volve iu« spera, e beata si gode.
> • Cierta Befial de triste acaecimiento.a
c ...Cet esprit dMmpradence et d'erreur. De la chute des rois funeste avant-coureur i »
(Racine, Athalie, Act. 1, se. il.) .
le vers de Wiuterling est loin de Tespaguol :
« Und fllels Vtard Ungcmach aus Unbedaclit goboren. »
^ •> Mil afios. > Si ces raulsiie renferment pas un sens hyperkolique, ils fout songer à la gloire natiouale conquise par les Espagnols dans tout le cours de leur histoire, dans leur lutte contre les Maures, contre les Francs, contre les Indiens du Nouveau Monde.
^ a Afan. » Ce ternie appartient au vieux français, avec une légère modiGcalion et indique des efforts et des fatigues excessifs. « Ahaun«!r d signifiait autrefois « se fatiguer. « Joachim du Bellay, dans le citant du Vanneur, s'exprime ainsi :
« De vostre douce haleine Eventez ceste plaine, Eventes ce séjonr.
Ce pendant que j'ahannc A mon bled que je vanne A la chaleur du jour. »
(P. 19), édit. de Viiilor Pa^ie. AngeHj 1841.)
AO LARAUCANA.
. VIÎ
Les ladieDS, je l'ai dit, regardaient les nôtres comme des dieax ^; mais ils comprirent enfin qu'ils étaient nés de la femme et de,rhomme, et s'aperçurent de toutes leurs faiblesses '. En les voyant soumis aui misères, ils connurent combien eux-mêmes ils avaient été ignorants et déçus. Ils brûlèrent de rage^ et ]a honte les pénétra, lorsqu'ils se sentirent asservis à de simples mortels '.
viir
Et sans vouloir différer davantage^ ils commencent aussitôt
Le aom de « Ahao • est resté à certaines localités. Daos une forêt près de Pont-à' Mous&OD, on signale > rAhan-du-diable, • où airait eu lieu un combat terrible enire les Francs et les barbares.
1 Ici le poëte entre dans le récit même de son épopée. Le premier chant d'un ouTrage qui u*en embrasse pas moins de trente-sept, lui a servi de prélude. La plupart des grandes œuvres du talent ont de ces préparations savantes. L*histoire remmenée par des résumés compréhensifs ; c'est la méthode des Thucydide et des Tolybe. La tragédie a ses prologues et ses introductions, consacrés à la mise en scène des événements et des caractères. L'épopée, ches Homère, Virgile, Dante, Le Tasse, fait counaitre dans ses premiers chants les intérêts, les passions, les béroïsmes qui vont entrer. en lutte. Chez Erciila, léchant d'ouverture nous a fait cotmaitre le théAtre de la guerre, la nature de l'Arauco, ses mœurs guerrières, politiques et religieuses, sa conquête par les Espagnols et les causes de son insurrection. Ainsi l'action est préparée. Le deuxième chant célèbre les premiers faits du soulèvement national, le choix d*un chef et la prise dufort de Tucapel, deux événementsempreintsTunet l'autre des couleurs de la vie héroïque. Il nous présente trois incidents distincts, mais qui se touchent et s'unissent. D'abord le poëte nous fait connaître les forces des rebellesetles principaux chefs de l'Arauco.C'est un tableau analogue à celui du deuxième chant de VIliade et du septième livre de l'Enéide. En second lieu, il raconte la lutte des Caciques pour le commandement; et celte partie du poëroe d'Ercilla offre, par ses détails et pour le dessin des caractères, quelque ressemblance avec le début d'Homère. Enûn, le premier combat desÀraucans et des E&paguols nous rappelle la première mêlée des Grecs et des Troyens au troisième chant de l Iliade. Les procédés et la marche des deux poètes laissent assez voir, par leurs affinités, combien Erciila, dans le premier développement de son imagination, suivait encore les traces des anciens et s'inspirait de leur chefsd'œuvre. Celte fois sa narration n'a plus rien de préliminaire. C'est l'accent épique; c'est un reflet d'Homère, et devant nous se présentent quelques types, images à peine affaiblies d'Agamemuon, d'Achille et de Nestor.
s « Todas sus fltquezas. > Il ne s'agit pas seulement de leurs faiblesses morales, de leurs passions et de leurs vices, comme l'a cru Voltaire [Essai sur la poésie épique^ chap. viii, p. 299, édit. de Genève, 1163), mais aussi de leurs infirmités, de leurs maladies, de leur assujettissemt nt à la mort. Ils avaient cessé d^étre des dieux invulnérables et immortels.
3 Voltaire, qui connaissait Erciila et le jugeait avec tant de sévérité, semble pourtant s'être plus d'une fuis iuspirt'^ do son imagination dans la tragédie â^jélzire.
par décider entre eux, que pour régler en peu de temps l'entreprise et disposer les moyens et le plan de la vengeance^ ils se* réuniraient en conseil. Là, ils fixeront leurs desseins. Là^ ils prononceront une sentence rigide, exemplaire, cruelle^ irrévocable, qui devra faire trembler tout l'univers et le remplir d'épouvante.
Déjà s'avançaient les Caciques ^. Avec eux marchaient leurs troupes, qui couvraient au loin la campagne. II ne fut pas nécessaire de publier un édit général. La soif des combats les appelait sans promesses et sans récompenses. Tous désiraient l'heure espérée, trop tardive •, où devraient s'exécuter leur projet et le rude cbâtiment, la mort et la destruction de l'ennemi.
Quelques-uns de ceux qui se trouvèrent à l'assemblée, méri^ tent que Ton garde le souvenir de leurs noms *. Barbares et
Zamore y exprime avec hardiesse le seotiment j)e tous les ladieas raisurés et qui ne prennent plus les Espagnols pour des dieux :
Crois-moi, ces foudres, ces éclairs,
Le fer, dont nos tyrans sont armés et couverts, Ces rapides coursiers qui sous eux font la guerre, Pouvaient à leur abord épouvanter la terre : Je les vois d'un œil fixe, et leur ose insulter; Pour les vaincre il suflil de ne rien redouter ; Leur nouveauté, qui seule a fait ce monde esclave, Subjugue qui la craint et cède k qui la brave. »
(Ad. II, se. iT.)
i « Iban. . . ocupando. • Cette construction indique, comme dans la laugue ila* lienne, la continuité d'une action commencée. •
1 « El esperado tiempo, que tardaba. » • . >
KouTean sourenir) nouvel écho de Virgile :
c ^statem increpilans seram zepbyrosque moranta. »
{Georg.f IV, 138.) S « Es bien que haya memoria de sus nombres. »
Nous ne saurions trop admirer, ici comme partout ailleurs, la haute impartialité du poète. 11 offre ce caractère commun aux plus grands peintres des hommes, à Ho* fnère, à Shakespeare, à Goethe, au Tasse. 11 semble quelquefois retracer les événements avec la dignité d'un historien dont la patrie serait désintéressée dans ce terrible antagonisme. St pourtant Ercilla a une patrie qu'il aime, qui a toutes sespré« férenees, pour laquelle il affronte les périls et brûle de répandre tout le sang de 8<!s veines. Il souffre cruellement lorsque la cause, lorsque l'honneur des Espa- KHoIssont compromis; mais il admire leurs adversaires luttant pour la liberté. Il
ftS LAllAUCANA.
sans culture, ils gagnèrent à Juste titre une réputation écla-
tanlCy pour avoir remporté de grandes et rapides victoires sur
des héros illustres; si bien que pourraient en rendre témoi-
,gnage et ceux qui vivent et les morts à la place où ils sont
étendus ^
Tucapel était le nom du chef qui vînt avant tous les autres au Jour fixé '. Toujours obstiné dans sa haine, il fut le boor-
■*appr(iufe janait let exaetiont et let duretét de la conquête. CasliUan 8*il en fut, •on esprit, grAce à Ma éléTatioa morale et à sa haute justice, n'hésite paÈ an instant à blâmer l'adminislration de Valdivia. La nob'esse de ses sentiments le porte an* dessus des partis contraires, et le génie devient ainsi une image plus fidèle it rhumanilé. Homère ne semble-t-il pas tenir une balance de justice entre les bèroismes opposés des Grecs et desTroyeos, d*Achille et d^Hector? Ce sont les Dieoi, ce sont les destins qui pronoocent et qui appesantissent sur Ilion et sor Priam leors mains înéTÎtables, x'^P^ àfjxTou{. C'est le ciel qui fait succomber TAranco et ie place, par la guerre même, sous la loi de l'ÉTangile.
* c T los mueiios alla donde esluvieren. »
Ce dernier Ters, plein de fierté, est faiblement rendu par Winteriing :
« Und j«ne, welche dort das Leben eingebûsst. » L*expressioa de l'original rappelle le beau vers de Virgile :
« Caropique ingénies oMibas albcnt. »
{En., XII, »6.)
Elle peut avoir été inspirée à Ercilla par sa noble imagination : un jour il nom montrera les Espagnols émus de douleur devant les ossements blanchis de leors compagnons d'armes^ sur la côte d*Àndalican : « Subimos la temida 7 agria cuesta, De blancos huesos de crislianos Hena, Que desperiô el cuidado r nos did pena. »
(Chant xliii,ocl. 90.)
La réalité» à elle seule, était assez saisissante pour lui dicter ces vers pathétiques. Hais rien ne s*oppose non plus à ce que nous les regardions comme un* refiel de l'antiquité, 'tacite parle av.c une émotion profonde de ces bois de Teutberg où Us débris des légions attestaient à Germanicus l'héroïsme des bandes germaniques {AnnaKflf 61-62). Hurtado de Mendoza {Guerra de Granada^ libtlV)^ sans cesser d*être naturel, a presque enlevé à l'historien de Rome les plus beaux détails dest narration pour lesappliquer^ avec d'autres noms propres, à un incident de la guerre des Alpujarras. Ercilla n'a«t-irpu, lui aussi^ se souvenir de Virgile ou de Tacite? > Le poëte nous a annoncé Ténumération des chefs les plus glorieux du camp des barbares. Les censeurs d'Ercilla, qui ont traité la première partie de son podme de Journal poétique^ doivent reconnaître ici tout au moins le tour d^imaginalioo des grands artistes et la méthode d'Homère, la vraie et grande méthode des poètes éminents. L'action procède désormais par vastes tableaux : c'est la revue des ca« ciques, ou le choix du chef suprême, ou un fait de guerre conduit avec rase et courage. L'éoumération des guerriers les plus célèbres se présente sous une triple face* D'abord le poëte nomme les héros et les caractérise. Il les reproduit sousnoi yeux, lorsqu'il nous fait connaître leurs prétentions rivales et leur violente anbitioo du pouvoir; enfin, il les nomme encore, loraque tour à tour ils soutiennent l'é*
l'âraugana. sa
reau des chrétiens. Ce guerrier avait trois mille vassaux qui tous lui obéissaient comme à un roi. Ongol arriva presque aussi* tôt, jeune homme plein de vaillance. 11 commande à quatre mille hommes, troupe brillante ^.
Cayocupily cacique remuant, ne fut pas le dernier à quitter sa terre, il arriva le troisième. Il eût désiré faire lui seul la guerre à tout le monde *, Ce chef célèbre comptait trois mille
preuTe qui doit être leur titre au commandement. Il était utile peut-être, eu un to« jet tout nouveau, de familiariser le lecteur avec les personnages les plas impor* tants de Tépopée, avec leurs noms étranges et leurs caractères distinctifs.
Tacapel commence la revue qu'Ercilla fait des caciques et de leurs guerriers. Vous croiriez presque entendre la voix de Virgile :
« Prinius init bellum Tyrrhenis asper ab oris Conteiiiptor divûm Hezentius Bgminaqne armai. »
(£n., VII, 6»-eM.)
Tucapel joue un très-grand r61e dans VAraueana. Lincoya seul parait, et à peine, le surpasser, avant l'arrivée de Caupolican ; mais dans tout le poëme, Tucapel . montre une frénésie guerrière qui lui donne un rang à part et le fait ressembler quelquefois à ces héros du Nord que le chant des Scaldes exaltait jusqu'au délire. Il semble possédé de toutes les Turies de la discorde et des combats, et il exerce sa rage, terrible et indisciplinée, contre les Àraucaus non moins que contre les chrétiens. Au vin* chant, dans une autre assemblée, il terrasse d'un coup de massue Puchecalco qui donnait des conseils de paix, et plusieurs autres Indiens, parce qu'il s'imagine que l'on conteste sa supériorité. Il la prouvait par le massacre. Le chef lui-même n'obtenait pas toujours les respects qui lui étaient dus. Au troisième chant, Leocato, malgré Caupolican, abat, avee une branche de genévrier, Valdivia captif, comme le bélier d'un sacrifice. Mais c'est là un fait isolé; et c'est Tucapel qui représente le mieux, dans le camp d'Arauco, la violence et l'insubordination hautaine des barbares.
1 « Lucida gente. • Cf. Virgile :
« Voisca de {i^enie Camilla
Agtnen agens equitum et fiorentes aère calervas. »
{En., VII, 80»-tW.)
S Ce ji'est pas la modestie qui domine dans le langage des chefs araucans. Chacun d'eux se livre sans peine à une sorte de matamorisme dont Ereilla eût pu trouver le modèle dans les mœurs et dans les goûts espagnols. L'accent de leurs paroles jactancieuses se rencontre quelquefois même aux beaux siècles de notre littérature si raisonnable et si réservée. Achille, songeant au but qu'il veut atteindre, à la Tille de Troie, ne dit-il pa», dans Iphigénie, au père de sa fiancée:
« Et quand moi seul enfin il faudrait l'assiéger, Pairocle et moi, Seigneur, nous irons voua venger. »
L'impétueux Diomède lui avait peut-être inspiré cette intempérance de snperbe. Lui aussi s'écrie dans Homère (Iliade^ IX, 46-i9) : • Si les autres chefs veulent fuir sur leurs vaisseaux vers leur douce patrie, qu'ils partent ; Sthénélus et moi, nous combattrons jusqu'à ce que nous ayons trouvé le dernier jour de Troie. » Mais ebex
Comme les coupes se vidaient avec frénésie et que la destinée des amphores était compromise ', de parole en parole, il yiot à s'animer entre eux tous uue grande rumeur. Aucun d'çux n'écoutait le langage des autres. La cause qui fit naître le tumulte éclata quand il falhit savoir quel était le plus yaillaat et le plus digne de gouverner la nation.
L'animosité s'accrut à tel point que, renversant les tables chargées de mets, ils courent aux armes, arrachent les branches auxquelles ils les avaient suspendues et attachées ; et, toat en saisissant le fer, ils continuent de prodiguer les paroles amères et menaçantes, qui enflamment le courroux déjà excité par la chaleur de l'ivresse et par le banquet *.
L'audacieux Tucapel disait à haute voix que la dignité du commandement lui appartenait; que si elle était donnée au
1 L'image du second vers est charmante : « T mal de lai tinajas el partido. »
Elle n*a pat été rendue par Wlnterling qui se borne à développer celle da premier vers :
« Aïs ilil dei Weines Dflnste aie beraaschen,
Und ifigellos die trunkne Ziinge schweift. »
S Cette scène de la vie des barbares est Tune des plus connues que renferme l'épopée d*Krcilla. On pourrait eu retrouver les analogues dans le poëme des Niebeluogen, à la cour d'Attila. Elle commence par des querelles comme iTacbève celle du premier chant de V Iliade; et la critique a rapproché le discours de Colocolo de celui de Nestor. Mais la discorde de tous ces caciques avides du pouvoir mérite sartout d'être comparée à une belle peinture de Walter Scott dans son Offieitrde fortunCf chap. vu. Les chefs écossais se sont rendus au château de Darnlinvartcli. « Chacun d'eux, nous dit Texcellent narrateur, chacun d*eui, quelque mince qne fût son importance, semblait disposé à exiger des autres la déférence due à uo prince souverain indépendant.... Cette assemblée de chefs ressemblait assez à cet anciennes diètes de l'empire germanique, où le moindre Frey-Graf qv\ poMèdtit un castel perché sur un rocher stérile, entouré de quelques centaines d*acres de terre, prétendait au rang et aux honneurs de prince souverain et au droit de siéger parmi les dignitaires de l'Empire. » Lord Menleiih leur expose l'objet de lear réunion, les forces dout ils peuvent disposer, celles qu'ils attendent encore, pour soutenir les armes du roi ; il les excite à dévouer leur vie et leur fortune an succès d« '*n*'i** *ï"'**» «°»*>"Kent- L'opinion générale des Highlanders était d'accord avec celle de Menteith, et Ils le prouvèrent par des applaudissements réitérés, i Cepen-
L*ARAUCANA. ftl
courage, tout l'univers savait qu'il la méritait seul : « Personne ne m'égale en vaillance^ et je suis prêt à le montrer, ajoutait-il
dant aucun chef ne prenait la parole, et jls se regardaient les una les autres, comme s'il fât resté quelque point à régler. Chacun d*eux causait à toiz basse atec ses toisins. Enfin un d'entre eux, respectable par ses cheveux blaucs, quoiqu'il ne fût qu'un chef de secoud rang, se leva, et répondit en ces termes à lord Menteith : « Tbane de Menteith, dit-il, tous avez bien parlé; il n*est aucun d'entre nous dans le cœur duquel les mêmes sentiments ne brûlent comme une flamme inextinguible. Hais ce n'est pas la force seule qui gagne les batailles : la tèt«* dn général enfante la victoire aussi bien que les bras du soldat. Qui donc lèvera la bannière autour de laquelle vous nous invitez à nous rallier? Nous ne nous porterons à aueune démarche qui puisse troubler la paix générale, sans les ordres exprès du roi, et sans avoir un chef qui soit digne de nous commander, b C'est alors qu'éclate Torgueilleuse prétention des rivaux, comme dans la fiction d'Ercilla. — « Et où trouveriezvous ce chef, s'écrie une voix, si ce n'est le représentant des lords des îles, dont la famille a toujours joui du droit de commander tous nos clans réunis ? Et quel est eelui qui a droit à ce tilre, si ce u'est Vich-Âlister-More ? —Je conviens, dit un autre avee véhémence, que le représentant des lords des lies aurait droit de nous commander; mais je nie que Yich-Alister-More soit ce représentant. S'il prétend a être regardé comme tel, qu*il me prouve d'abord que son sang est plus rouge que le mien. — C'est une chose bien facile, répondit Yich-Alister-More en portant la main sur sa claymore. »-> Lord Menteith se précipita entre eux, et les conjura de ne pas oublier que les intérêts de l'Ecosse, la liberté de leur pays, la cause de leur roi devaient passer avant toutes leurs querelles sur leur rang et leur noblesse respective. Plusieurs chefs qui ne se souciaient pas d'être sous les ordres d'aucun des deux concurrents, joignirent leurs efforts aux siens; mais personne ne s'expliqua avec plus d'énergie que le célèbre Evau Dhu : « J'arrive des bords de mes laes, dit-il, eomme le torrent qui descend des montagnes. Il ne remonte pas vers sa source, et je ne prétends point faire un pas rétrograde. Ce n'est point en nous occupant de nos propres prétentions que nous servirons notre patrie et notre roi. Ma voii set a pour le général que le roi aura nommée et qui possédera sans doute les qualités nécessaires pour être digne de commander à des hommes comme nous. Il faut qu'il soit d'une haute naissance, ou nous nous dégraderions en servant sous ses ordres; il doit &lre sage et expérimenté, ou la sûreté de nos concitoyens serait en danger; il faut qu'il soit le plus brave des braves, pour que nous lui soyons attachés et qu'il joigne la fermeté à la prudence pour mainteuir l'union parmi nous. Tbane de Menteith, pouvez-nous dire où nous trouverons un pareil général ? »
Sous le nom d'Ànderson, et enveloppé d'un grand manteau, James Graharo, eontte de Montrose, assistait au débat; il cesse tout à coup d'en rester simple spectateur ; il se fait connaître, et déroule l'ordre revêtu du grand sceau de i'htat, et qui l'investit du commandement des forces qui doivent s'assembler en Ecosse pour le service du roi. Aussitôt toute rivalité disparaît. Des applaudissements unanimes et prolongés relenlirenl à l'instant dans toute l'assemblée. U comte de Montrose était peut-être le seul homme auquel ces fiers montagnards eussent consenti à obéir. — Il est difficile de ne pas reconnaître dans cette roaguifiquc scène des Highlands une singulière parenté avec celle de i^Araucana et peut-être l'action directe du génie d'Ercilla sur l'imagination du grand romancier moderne. Ceux de nos lecteurs qui aiment à rapprocher des tableaux analogues, mais où le génie de chaque poète a su placer des traits disiinctifs, pourraient comparer aux grandes scènes d'Homère, d'Ercilla, de Walter Scott, l'ardente querelle pour le commandement entre les infants don Juan ei don Eorique, et l'héroïque don, Diego de Haro. (Cf. Tirso de MoUna, X« prudenda en la m^m-, Bibl. Biv ad., t. Y, p. 2*^ •)
58 LABAUCANA.
avec JactaDCtty à qui voudra, s'il est un rival qui se présente ; et celui qui oserait contredire mes paroles... ^« »
Élicùra ne le laisse pas achever, et dit : « C'est à moi qu'il revient de mener cette danse *, et l'insensé qui, dans son délire, prétendrait autre chose *, éprouverait ce que vaut cette pique de fer. » Ongolmo, qui ambitionne d'être le premier, s'écrie : « Moî, je n'ai pas perdu l'espoir, tant que je pourrai mouvoir le bras et avec son aide brandir cette massue garnie de fer* •
Lincoya, fou de colère et de rage, répond : « Discuter telle matière^ c'est extravagance. L'empire du monde est dans cette main, s'il est vrai que ma main libre porte cet épieu. —
I La menaçante réticence de Tueapel semble devoir s'acheTcr par les paroles qu'Homère prête à Achille : « Son sang noir aussitôt coulera le long de ma lanee.> Tueapel ne souffre pas de supérieur. Cf. cb. tiii. Il donne dans toute retendue de r^raveana des preuTCi nombreuses de son arrogante prétention.
I I Desta dansa. » Le combat est souvent comparé ànne danse ou à oae fête ehn lea barbares. Ils parlent sans cesse du jeu des batailles. Cf. eban( i, oet. 30; «b. tr, oet. 96; ch. y, oct. 6 ; eb. xi, oct. 42; cb. xx, oct. 2; ch. xxr, oct.U, où Winterling traduit danga par Sehtbertêrtane, Cf. ibid., oct. Si ; ch. xxTiii,oet. 7S, elc. Ce sont là des métaphores ramilières, fort en usage parmi les races belUqneuses. Le ebant de mort de Lodbrog contient cette maxime : « Il faut que l'homme attaque Tbomme ou lui résiste au jeu des combats. • Et William Wallace, en poussant ses vassaux contre les hommes d'Angleterre, ne disait-il pas avant sa malheureuse bataille de Palkirk : « Je vous ai menés à la danse; sautez du mieux que vous poutres. I To tbe renge are ye brocht, hop now, if ye will. » (Cf. Sist. d^ Angleterre par John Lingard, trad. de Roujoux, 3« édit.« 1844, t. I, p. 444).
Les Allemands ont conservé cette locution même dans le style sévère de Thistoire. Bn voici quelques exemples puisés dans Schiller : « Wallenstein von dcr andern Seite iu Holstein eindrang, den Krieg in die eigenen Lolnder des Kôuigs lu spielen. b (Gesehiehte des dreasigjdhrigen KriegSy édit. Haehelte, 1866, p. |30).
« Von Polen und der UandestAdten wurden Schiffe gefordert, um den Krieg jeaseit des baltisehen M eeres zu spielen. ■ {Ibid.f p. 135.)
I Jeden andern» als Guslav, wûrde ein so gefahrvolles Spiel zuriiekgesehreekt haben. t {Ibid., Buch II, p. 155.)
I Weniger mit dem Vortheile seines Herrn. als mit Àusfiihrung setaer etgeneu Ein^Srfe besebSftigt,gedacbte jetzt Wallenstein den Krieg nach Sachsen zaspielec* {Ibid., Bach m, p. 280.)
■ Auch batte Wrangel die Maxime seines Vorgangers adoptirt den Krieg in die dsterreichiseheo Staaten zu spielen. » (/6ief., Buch V, p. 435.)
• «Intentàre. » L'orgueilleux Indieu emploie cette forme dubitative, parée qu'il e croit même pas possible une rivalité sérieuse contre un héros tel que lai.
LAHAUGANA. &9
Personne, s'écria Ongol , ne sera assez yain pour mettre son Linbition à deyenir mon égal. La frayeur qu'il aurait à ressentir urpasserait la gloire que lui rapporterait son audace. »
Cayocupil, furieux et arrogant, agite sa masse d'armes et se jonne de l'espace; il dit : « Je vais voir qui pourra le mieux ustifier son langage. Avancez-vous, prétendants ' ! Nous saurons luquel appartient l'empire. Ici, à l'instant même, J'offre de prouver que je le mérite mieux que vous tous ensemble. »
« Arrête I J'accepte le défi, répond Lemolemo. Je dédaigne de donner une nouvelle preuve de mes droits ; mais j'aime miBux les garantir avec l'épée. Je vous montrerai la justice de mes prétentions, à deux, à quatre, à six, en champ clos ; et si lous vous voulez avoir affaire avec moi, je vous ferai connaître la vérité de mes paroles '. »
Purén se tenait à l'écart ; mais à ce propos irritant et à l'im'* mense rumeur qu'il soulève, il se place au milieu des guerriers, disant que personne en sa présence n'eût à sortir des limites : « Et qui donc est assez audacieux pour s'imaginer que là
1 « Haeeos los preteniores adelante. »
C*est encore là un de ces (ours si familiers à la jactance espagnole et dont le génie de Corneille s'est hardiment emparé :
« ParaitMi, Navarrois, Maures et Castillans, El tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants ; Unissei-vous ensemble, et faites une armée Pour combattre une main de la sorte animée....
Pour en venir k bout c'est trop peu que de vous. » "
{LeCid, aet.y, M. i.)
« Ces défis audacieux qui se reproduisent plusieurs fois dans VAraueana (Cf. Infra, oct. 78) ne sont point particuliers à l'Espagne et aux Indiens qui les combattent. Nous en troutons la trace dans toutes les littératures. Dans le Roi Richard II de Shakspeare, acte IV, Aumerle, provoqué en duel par Fit^waller, par Percy et d'autres, s'écrie : • Qui me provoque encore? Par le ciel, je répondrai à tous ; j'ai mille coorages dans un seul coeur pour répondre à Tingt mille comme TOUS. • •
où est PuréD, un autre ait pluB de droit au commandement ^ ? • Les cris, la fureur redoublent : l'un soulève la masse d'armes ; l'autre brandit la pique.
Tome et d'autres chefs s'avancent avec rapidité au milieu de ces barbares. Ils parviennent enfin à les séparer ; et certes ils curent à faire pour y réussir. Dès que les furieux eurent perda le pouvoir d'en venir aux prises^ d'une voix émue, mais libre de toute crainte, Golocolo, le plus ancien des chefs, prit ainsi la parole :
M Caciques, défenseurs de l'État, ce n'est pas le désir du commandement qui m'engage à vous parler. Je ne me plains pas de vous voir disputer cet honneur, et ne viens pas déclarer qu'il n'est dû qu'à moi-môme ; car mon ftge vous révèle^ Seigneurs^ que Je suis bien près de partir pour un autre monde. Mais l'amour que je vous ai toujours montré me sollicite à vous donner quelques bons avis.
« Pourquoi prétendre à des charges honorables, pourquoi ambitionner une haute considération, lorsque nous ne saurions nier au monde que nous avons été vaincus et assujettis ? Nous ne voulons pas nous accorder sur le choix d'un chef, et nous sommes encore opprimés par les Espagnols I Mieux vaudrait t9»tt¥ec.cette colère contre notre fier ennemi sur le champ de bataille.
« Quelle fureur est la vôtre, ô Araucans I Et vous ne sentez pas qu'elle vous pousse à votre destruction I Faut-il que vous tourniez vos mains contre vos entrailles \ et que vous ne son-
1 Ce que l'oa ne saurait trop admirer dans tout ce passage, e'est la souplesse do style d'Ercilla et la Tariété qu'il a su mettre dans rexpression d*ua aentiment commun à tous ces émules, celui d'une ambition orgueilleuse.
S «Contra vuestras entraâas. » Cf. Virgile {En., VI, 8?2-833) :
« N« pueri, ne tantt anirais adsucscile beUa, Nea pallia validaf in TiM«ra Tertite Tires t »
l'araucanà. et
giez pas à résister aux tyrans 1 Les chrétiens sont à votre portée, et c'est contre vous-mêmes que vous aiguises le fer ^ Ah I si le l>esoin de mourir vous tourmente, que ce ne soit pas dans une situation aussi abjecte, aussi abaissée,
« Dirigez vos armes et votre courage et votre fureur contre la poitrine de ceux qui vous ont plongés dans la plus dure servitude, et qui vous soumettent à une condition ignominieuse dont tout Tunivers est témoin. Rejetez loin de vous le Joug humiliant* Montrez ainsi votre vigueur et votre courage, et ne versez pas votre propre sang, qui vous est resté pour nous affranchir.
« Je ne m'afflige pas de voir l'ardeur de vos ftmes. Loin de là, elle me rassure 1 mais je crains que votre bravoure mal gouvernée ne s'égare hors du bon chemin, et, puisque c'est entre nous-mêmes qu'éclate la discorde, vous n'égorgiez notre patrie avec les forces qu'elle vous donne. Que s'il doit en être ainsi, ab I plongez d'abord vos glaives dans mon sang presque glacé.
XXXtll
« Ce corps languissant, tourmenté par les coups delà Fortune, n'attend plus que le fil tranchant d'une épée, puisqu'un tel malheur ne l'achève pas. Heureuse l'existence qu'une mort hAtive met à l'abri '. Mais en ne considérant que le bien public, je veux vous dire ce que je crois ici le plus avantageux.
« Vous êtes égaux en valeur et en force. Le ciel vous a donné
1 I Tenieudo tan à golpe à lot eristianos, > etc.
«... .CîTM acaisie ferrum Qao grates Perse oieliu» périrent. »
(Horace, Od., ï, fl.)
t Comparez à cette réflexion laconique du Tiens chef les beaux développementf de Cieéron [De Oratore, III, 2-3) et de Tacite (Agric, 44.45). Lei deux grandi écrivains de l'antiquité ont emMli de tous les prestiges de l'éloquence le inéDie fond de Térité morale.
6« LARAUGANA.
^ à tou8 une noblesse égale. Il vous a fait an égal partage de naissance, de pouYoir et de richesses, et chacun de vous en particulier, avec la bravoure et la fierté de son âme, pourrait gouverner Tunivers. C'est ce don précieux, mal reconnu par vous, qui nous a conduits à la situation où nous sommes.
« J'espère que la puissance de vos bras saura bientôt y porter remède; mais il nous faut un chef suprême, par lequel tous consentent à être commandés. Eh bien, celui-là sera notre maître qui le plus longtemps portera sans interruption, un vasle tronc d'arbre sur son épaule ; et puisque le destin vous a faits égaux, que chacun de vous s'eiforce de triompher par sa Yigueur ^ »
Tous étaient restés attentifs en écoutant les paroles du vieillard. Le calme s'était rétabli dans l'assemblée^ et diverses opinions se firent entendre. Enfin, d'un consentement unanime, et sous l'empire des raisons les plus Justes, l'avis du vieux cacique fut accueilli et confirmé par le suffrage de tous les chefs.
Peut-être plusieurs auront-ils remarqué ici une drconstance qu'il parait difficile d'expliquer; c'est que dans une contrée
1 Chacun se rappelle que Voltaire a traduit ce discours de Coloeolo dans son Eiiai aur la poésie épiqué (cb. iriii). Le spirituel appréciateur a prêté à Ereilia beaucoup de sa irÎTacité rapide et concise ; mais il a trop abrégé le texte orifinil et il l'a faussé quelquefois . Il a aussi le tort de vouloir l'embellir. Nous n'y rencontrons nulle part cette forme sentencieuse : ■ J'ai vécu trop longtemps : heureux qui meurt sans voir ses compatriotes malheureux, et malheureux par leur faute I » De plus* Voltaire, pour perfectionner notre goAt, compare la harangue de Coloeolo et celle de Kestor dans le premier chant de V Iliade. S'il rend justice andit* cours modeste et mesuré du cacique, il a le tort de rabaisser la douce et pénétrtfle éloquence du roi de Pylos et d'appeler son langage i un babil présomptaenx et impoli. » La grAce un peu verbeuse du vieillard qui veut apaiser l'animosité d'Aftmemnon et d'Achille, son style plein d'images et de poétiques souvenirs, sa raiioa conciliante qui flatte et qui s'impose, ne méritaient pas cette critique plus incisif* que justifiée. Il est vrai que don Ercilla reçoit bientôt après un rude coup de férule. « Il est dans tout le rerte au- dessous du moindre des poètes, nous dit Voltaire Ce poëme est plus sauvage que les nations qui en font le sujet »
La censure nous semble ici également excessive envers le génie d'Homère et celui de son moderne imitateur.
L'ABAUCANA. 61
aussi puissante, si bien exercée aux combats^ riche en lois et^n statuts, il n'y ait pas eu de chef insigne à qui appartinssent le commandement et l'autorité, saus que Ton eût à courir les périls d'une telle discorde *.
Je réponds à cela que jamais la terre d'Arauco ne fut sans un chef choisi par le sénat. Mais Ainavillo, comme je Tai rapporté \ avait été mis en déroute dans le Penco par notre nation. Disposé à la paix, il vint dans une de nos forteresses ; et là, on lui donna, dit-on (le fait n'est pas certain) ', durant un repas, un mets empoisonné ; ainsi finirent son pouvoir et son existence.
Cependant on apporte sans retard le madrier. Je n'ose dire quelle en était la pesanteur. Celait un tronc de cèdre, massif, énorme, que l'on pouvait à peine embrasser *. L'impatient Paicabî s'en empare et le charge sur ses vigoureuses épaules. Pendant six heures, le guerrier robuste le soutint; mais il ne sut pas arriver jusqu'lla septième. »
^ t.... EI< XOl^«»0« lOTM,
(7ï/ûrf., B',Î04.205.) * Cf. chant I, oct. 61.
^ ' Âuuque no es cierto. • Il répugne à celte nature de poêle, généreute et iréri iqoe, d'admettre pour sa nation un fait d*une si Uche perfidie. II ne le conteste pas, et pourtant il voudrait pouvoir en douter. Mais la eonquéte des deux Amérique est féconde en aemblables scéléralcgâei.
^ « Que eon dificultad se rodeaba. »
^'■Dterling présente un autre sens :
« Und die mit Mfibe Ton der Stclt« ward gesogen. >
^'«st à peu près Pinlerr. relation de Gilîbert de Mertbiac : iL'on choisit un cèdre n<assif et pesant que Ton roule avec effort vers le lieu du conseil. » Mais l'esprit lu lecteur n'admettra pas que plusieurs Indiens réunis aient besoin de grands ifforti pour amener sur le tbéAtre de IVpreuve le « nriacivo libano « que les ehrfs 'ont manier avec aisance et porter durant des heures et des journées entières. Il supposera au contraire assez facilement queile doit être la pesanteur d*un tronc il'arbre qu'un homme peut à peine embrasser. Les mots espagnols se prêtent fort bien et sans la plus légère contrainte à la version que noua avons adoptée de préférence. -. Peut-être, en iutistaiit sur cette épreuve où la force physique des Araucaus se déploie d'une manière si étonnante, le poète avait-il encore la pensée ^^ faire rcMortir U glitire des Espagnols qui ont su vaincie de tels adversaires.
66 L'ABAUGANA.
Dans tout un peuple aussi nombreux, il n'y eut personne qui ne restât frappé d'étonnement et d'admiration. Nul ne croyait qu'il pût y ayoir un homme assez vigoureux pour«upporter aussi longtemps l'immense poids ^ On racclamait vainqueur, et à ce titre l'on Joignait l'empire, le commandement, tout ce qui revenait à un chef aussi digne. Jusque-là il méritait à bon droit cette récompense *.
Le barbare marchait superbe et heureux de s'ôtre signalé plus que tous les autres, quand tout à coup, preste et sans cortège, arrive dans l'assemblée Caupolicân '. Depuis sa naissance^
en France : i donner de U tète, t ete., mais que notre Corneille a quelquefois cobservée avec bonheur dans sa langue poétique :
• ....Je teux poortignal que cette même main
Lui donne, au liea d'encens, d'un poignard dans le sein. »
(Ctnna, acte I, se. m.)
< C'est encore Virgile que don Ercilla avait ici sous les yeux. Le poète latin prête les mêmes sentiments aux spectateurs des jeux publics, à la vue des veête» d'Entelle :
« Obstupaere animi : tantorum ingentia «eplem
Terga boum
Antes omnes stopet ipie Dares....
(JBn., T, VA-WL)
1 Le poêle ne se borne pas à décrire les détails de Taclion. Elle ne se passe pas dans le Tide et le vague d*un désert. Il y a une foule présente qui est tout attachée au spectaele de l'épreuve décisive, comme au X* chaut elle prend un intérêt passionné aux jeux de ses héros. (Cf. ch. XI, 6-8, 11.)
La nature elle-même s'émeut de la rivalité des chefs; le ciel et la terre assistent à la lutte et l'admirent. L'enthousiasme s'accroît à chaque pas. Cest de U poésie vivante. Ercilla ne fait, pour les autres chefs, qu'une mention rapide du résultat ; puis il s'arrête avec une insistance poétique sur le rôle de laneoya. Vous suivez les sentiments de la multitude, et, comme elle, vous attachez vos regards sur le vainqueur superbe, ûfano (oct. 46, v. 1). Cependant le dernien^ers de l'octave 45 fait présager un changement : « Hasta alli justamenle merecido. ■ Je regrette que Winterling ait omis ces deux mots « Hasta alli, » et qu'il se soit borné à dire :
• Da seine Krftfte ihn lo diesem Rang erbeben. »
S Enfin Caupolieàn parait en scène. Il offre un earaetère plus modeste que eelsi de Tueapel et de Lineoya, mais son mérite est reeonno, et l'on preitent que It ruse de Colocolo va bientôt avoir un plein suecès. Dans Toctave 51, nous voyons Lincoya changer de visage. L'issue de la lutte est prévue et même désirée. Car i( est impossible de faire une plus belle peinture des qualités d'un chef que celle de l'octave 47. Ercilla y trace le portrait physique et moral de CaupolioAo. Cest bi«B
de ses yeax était privé de lumière et brillait de la vive couir du grenat. Mais ce que la nature lui avait refusé pour la e, il le remplaçait avec avantage par la force et par la valeur.
xLvn
C'était un jeune et noble guerrier, distingué par ses hauts ts S et d'une dignité imposante ; grave et sévère^ jaloux de specter tous les droits, rigide, inflexible, ami de la justice. Il ait une stature élevée et une large poitrine, intelligent, adroit, dacieuz et agile, sage, rusé, pénétrant, décidé, et, dans les énements imprévus, plein de calme et de sang-froid.
I] fut reçu avec toutes les marques de la joie, bien que je ne ::he pas si tous les cœurs se réjouirent. On lui retrace dans les 3indres détails les faits dont je viens de donner le récit abrégé. lis en voyant qu'Apollon déjà s'était caché dans la mer protide, ils décident que l'épreuve du héros sera différée jusl'au retour de la lumière que tous appelaient de leurs vœux.
La nuit se passa au milieu de grandes altercations que la vele du héros souleva parmi les guerriers. L'un tenait pour Linya. L'autre disait que le prix de la valeur appartiendrait à upolicân. Il s'ouvrait des gageures pour et contre chacun 3UX. Sans faire de pari, d'autres, incei*tains et le visage tourné rs l'orient, regardaient si les chevaux de Phébus venaient à raitre •.
e héros Téritable du poCme, quoiqu'une large part soit faite à lautaro, son lieu, ant, dans la première partie de l'épopée. L'image de Caupolieàa domine l'oBfuvre ière, malgré le but tout national et tout espagnol de l'Araueana. ■ De alto heeho. » Winterling traduit : > Von grouem Korperbau. • Nous dou- « fort ici de son exactitude. Les qualités physiques des héros, et précisément le-li, tiennent plus tard, au vers 5 de la même octate : t De cuerpo grande, t • Mais le poëte Teut, ataut tout autre mérite, faire ressortir dans Caupolieàa rares distinetions intellectuelles qui manquent aux autres caciques et qui justiit le stratagème de Colocolo.
' Cette nuit même n'est pas inactlTe. C'est bien la vie des camps. Ici la louange héros par les soldats barbares éclate dans les parit même» qu'ils engagent, et
Déjà l'aurore aux couleurs de rose commençait à orner les nuages de mille broderies, et pour leurs travaux ordinaires elle éveillait les malheureux et les laboureurs. Déjà la lumière nonyelle en éclairant la vallée rendait aux champs flétris la fraîcheur qu'ils avaient perdue et leurs nuances diverses, lorsque Gaupolicàn s'avança pour l'épreuve \
D'un air dédaigneux et confiant, il saisit le dur et noueux madrier, comme s'il se fût agi d'une baguette légère, et le place sur son épaule puissante* La foule reste muette, étonnée
elle eit siagulièrement eiprestive. Elle oe l'ett pas moins, lorll|u*eUe est indirecte et surprise à la dérobée par le générai. Ainsi, dans Tacite, Germanicus parcourt pendant la nuit les rues de son camp, et, sans le chercher, entend son éloge dans la bouche des légionnaires, ■ fiuilurque fama sui. «(Anna/., II, 13.)
1 Ce réveil du matin est d*un poëte supérieur. Rien ne ravit l'Ame autant que CCS contrasteii de guerre ou de politique avec une peinture charmante de la création. Ercilla ne peut ici être comparé qu*à Homère ou bien à rAlighieri. Souvenex* vous de cette magoifique deicription du soir où le Florentin nous représente le \illageois se retournant su hsut de la colline vers la vigne qu.*il émonde, Ters le champ qu'il sillonne, et qui à travers le crépuscule aperçoit loin au-dessous de lui une multitude de lucioles qui éclairent déjà le vallon. Toute cette magie gracieuse n'est empruntée à notre monde extérieur que pour nous donner une idée des mille flammes qui resplendissent dans la huitième fosse des régions maudites, aussitôt que les yeux du poëte purent en sonder les profon leurs. Mais le charme est opéré, et des maie bolge nos regards sont revenus un instant vers les lieux « où mûrissent la vendange et les moissons. »(/n/enio, capit. 26.) Tous les grands poètes soûl frères. L'image de la nature se mêle partout dans leurs œuvres aux récits et aux fictions. Lises après une telle peinture la version de Gilibert de Merlbiac : « L'aurore,rmpatiemment attendue par les deux illustres rivaux et leurs nombrenx partisani, pénétrait enfin dans la vallée de Tocapel, et Caupolic&n se mit en devoir de commencer son épreuve» (p. 95). Voilà le résumé de toute cette nuit inquiète, pleine d*altercations, d'espérances anxieuses; voilà toute la part que le traducteur français de 1824 donne à la nature dans son tableau de la vie héroïque. Qu'est devenu le style d*ErcillaT Où est son imagination? Où est la poésie ? Si Técrivain castil'aa se fût borné à dérouler ces grandes scènes dans des sites et à une heure inconnu», inuomés, une forte partie de l'intérêt que ses vers nous inspirent eût disparu. Ce qui nous frappe, ce qui nous émeut, c'est précisément ce contraste d'un lieu riant et frais et de la lutte des hommes, de l<>ur rivalité laborieuse, comme il ap, araît entre la création extérieure, calme et paisible et la mêlée rude et sanglante. Encore ici, voyons-nous moins une opposition poétique qu'un accord entre la nature même rt les prouesses héroïques dont elle est le témoin. Ce mélange des passions humaines et des décorations que nous offre le théâtre où elles sout encadrées est un des charmes les plus réels du génie. C*est lui qui forme aussi Tun des principaux attraits de la poésie populaire. Lises quelques-unes de ces Krakowiaks, de ces chan-
L*ABÀUCANA. .69
le voir ces membres si forts et si neryeui. Lincoya change de nsage ; déjà il doute grandement de la yictoire.
LU
Le barbare industrieux marchail à pas lents, et le Jour ouvrait ivec rapidité sa marche éclatante. Le soleil raccourcissait les longues ombres ; mais la persistance de Gaupolicàn ne diminuait pas. La lumière se retirait au couchant ; mais les forces iu guerrier ne décroissaient pas. Les étoiles se montrent dans ioufe leur clarté, et le brave ne laisse voir aucune fatigue.
LUI
La lune brillante sortit, pour voir la fête, de sa demeure ténébreuse^ humide et Troide. Elle débarrasse la campagne et le bocage de leur voile noir, lugubre et sombre. Caupolicân ne relâche rien de ses prétentions ; mais avec des forces rajeunies el une vigueur toujours croissante, il fait les mômes mouvements et garde la même contenance, que s'il n'eût eu à supporter aucun fardeau^.
Cependant, entre deux très-hautes montagnes, apparaissait déjà l'épouse de Tithon. Ses cheveux dorés flottaient épars ; elle en secouait la fraîche rosée et ranimait ainsi la verdure des
Kdni plébéiennes à deux Ters, où l'âme du peuple polonait se révèle par un parfum secret, vous y trouvez le même genre de beauté touchante :
« Le bocage s*agile, le rameau se meut, on n'entend point, on ne voit point mon bien-aimé.
« L'abeille voltige autour d'un doux cerisier, et je me porte là où mon amour B>'at(ache.
« 0 lune I rayonne de ton éclat! Ne dois-tu pas éclairer les pas de deux amants <)ui se rendent chez eux!
« Le tournesol tourne vers le soleil, le soleil gravite autour de la terre j et moi je tourne vers tes yeux.
« Le tournesol tourne vers le soleil^ le soleil gravite autour de la terre, et toi tu évites mes yeui.»
Ne laisser vivre du talent que l'idée sitnpie, et snppritner tous les gracient symboles où il l'encbaine comme dans sa parure poétique, ce n'est plus traduire, c'est «ttuliler.
\ K. la fin de cette octave, nous en sommet au terme du premier jour et de la preniière nuit. Le deuxième jour et la deuxième nuit de l'épreuve s'achèvent avec ^ocUveSe. L'exploit de Caupolicân a duré deux journées fct deux nuits entières;
70 l'ahaucana.
prés aux fleun fanées, en y répandant ces gouttes humides qui restaient encliAssées dans les calices, comme des perles dans des pierres fines aux mille nuances ^
Le char de Phaéton s'élance de la mer et parcourt sa carrière accoutumée. Les montagnes recueillent leurs ombres et les dérobent au soleil ; et le guerrier plein de vigueur, soutenant la masse énorme, se promène çà el là, sans que la fatigue altère ses forces, même lorsque déjà une seconde fois la sombre nuit accourait en toute hflte et ramenait ses ténèbres épaisses.
Pendant un long espace de temps, la lune fit attendre sa préseuce désirée. A la fin, trouble et sanglante, elle laissa paraître, mais avec lenteur, son visage éclairé d'une faible lumière. Elle s'arrêta plus belle au milieu de sa course, pour voir où eo était cette lutte étrange. Lorsqu'elle découvrit que l'épreuve était encore la même et telle qu'au début, eHe se précipita vers l'autre hémisphère.
Et le barbare porte toujours sur son épaule la lourde poutre^ sans aucune marque de changement ou de douleur. Il domptait la fatigue par sa constance, et sa force croissait par l'habitude. Apollon, venant à la suite de son amie, dirigeait vers la terre ses premiers rayons, et le fils de Leocan montrait un visage plus ferme qu'au commencement et plus assuré.
Le soleil entier avait reparu, lorsque Gaupolicàn rejeta de ses épaules le fardeau énorme, et, en le lançant, il fit un bond démesuré, pour montrer qu'il lui restait encore une grande force.
1 « Cual perlas entre piedrai de colores. • Cette ingénieuse comparaison rappelle aussitôt à l'esprit celle que Virgile consacre au jeune Aseagne brillant par sa beauté au milieu des Troyens :
« Qiialis çemma, micat fulvuin qiire ilividtt aurum.
(En.t X, «W, *eqq.)
Le peuple qai Tentoure, d'une voix unanime pi^lame la sentence et s'écrie : « Sur des épaules aussi vigoureuses nous dépp' soDs le fardeau et la pesante charge de notre entreprise. »
Les épreuves de cette lutte extraordinaire une fois achevées, c'est en déployant les plus solennelles cérëmonies qu'ils déclarent le héros chef souverain et se soumettent à son commandement. Sa renommée s'étendit au loin^ et la crainte qu'il inspirait, la considération qui s'attachait à sa personne, devinrent si grandes, qu'à bien des lieues on le redoutait et on le respectait comme un roi.
il est une chose dont une foule d*esprits ont douté, et, au temps où nous sommes, elle est encore incertaine pour beaucoup. Ils pensent que mon récit est tout imaginaire, une fiction de poète ; que la raison ne saurait admettre qu'un sénat où dominaient tant d'ordre et de discipline, s'en soit rapporté, pour une élection de si haut prix, à la force du corps plutôt qu'aux titres de l'intelligence ^.
Sachez que ce fut un artifice, une prudente mesure du sage Colocolo. Il voyait la contestation des chefs, leur discorde fu-
1 Ercilla, tous le voyez, ne se deroaade même pas si le fait est possible. Il ne discute qae l'opportunité et la dignité d'une pareille épreuve. Voici quelques détails qui vous rendront peut-être le fait moins invraisemblable. Je les tire d*on ouvrage assez récent (Paris, 1855), le Chili considéré sous le rapport de $on agriculture et de l'émigration européenne ^ parM.Vicufia Mackenna : « Les mineurs sont, à bien des titres, des hommes extraordinaires; ils vivent de la pire des vies et des plus pénibles travaux, le sourire aux lèvres. Leur force est prodigieuse; elle n'a cessé d'attirer l'admiration de tous les voyageurs. Sir Francis Head raconte que ni lui, ni aucun des mineurs anglais qui raccompagnaient, n'ont pu lever de terre le capacho (sac de cuir) qu'un garçon venait de monter plein de métaux du fond de la mine. Darwin pesa un de ces a capachos » à Arqueros dans la province de Coç|uimbo; le poids était de 197 kilogrammes, et avait été monté d'une profondeur ie 80 mètres. VApir ou chargeur est généralement un jeune homme. Il monte les échelles qui ne sont que des trous dans un tronc de bois. Tout ruisselant de sueur, 1 arrive, se secoue» s'essuie la sueur, et descend de nouveau, en chantant, au fond des mines. Ou ne peut attribuer cette force surhumaine qu'au climat du pays. La vigueur du Chilien est une marque d'origine. Les Araucanos et les Patagons eu
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nesf e et l'immense danger auquel maichait sa patrie. La valeur et la capacité de Caupolicân lui étaient connues ; mais ce cbef < était absent. Le vieillard savait que la vigueur des membres le plaçait au-dessus des autres, autant qu'il remportait par la pensée et par ses rares stratagèmes.
Aussi, pour que le choix d'un chef se prolongeât, cet esprit sage et rusé proposa un expédient en apparence déraisonnable, répreuve dans laquelle Caupolicân se pût signaler ; pendant ces retards, prévenu par un avis secret, le héros pourrait se rendre â rassemblée. Cet habile détour conduisît tout â l'accomplissement des vues et des désirs généreux du cacique.
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Le sénat célébrait avec pompe la brillante fête d'une élection â laquelle la justice avait présidé ; et déjà le nouveau commandant songe à débuter par quelque noble exploit ^. Il ordonne à son lieutenant Palta' de se pourvoir en secret, parmi les plus
•ont la preure. On connaît la manière dont Caupolicân fat élu chef des premiers, pour résister aux Espagnols, en soutenant, dit Ereilla avec une exagération poétique, un arbre énorme sur ses épaules, pendant trois jours. Ou a vu, à Valparaiso, un serrant de la douane marcher dans les rues, suivi par la foule, avec ie poids de 550 kilogrammes sur les épaules. U y avait un homme, muletier de profession, do nom de Nanjari, qui, à ce que l'on dit, levait un mulet dans l'air et était reconnu pour le Samson du Chili. Mais il a été détrôné par un nommé Solo. Celui'ci, simple journalier, assistait un jour au théâtre de Santiago. Un M. Charles, véritable lion pour la corpulence) promit à celui qui pourrait le vaincre une somme de 500 piastres. Soto s'élance, le renverse, le met sur ses épaules, comme le madrier de Caupolicân. Depuis ce jour-là, on n'a pas vu d'autres Hercules venir défier les fils des Andes. »
* Caupolicân, élu chef, ne reste pas un instant sans agir.
s fl Palta sargento. » Nos dénominations modernes rendraient mal Texpressioa espagnole. La mission con6ée par Caupolicân à Palla et le nombre des hommes placés sous ses ordres prouvent asses qu'il ne s'agit pas ici d'un officier d*une classe inférieure. Ce mot a désigné quelquefois des grades éminents. Dans notre TJeille monarchie, les sergents de bataille étaient des officiers chargés de ranger une armée eu bataille, sous les ordres du général. Mais il ne s'agit pas ici d'un emploi de cette importance. Palta était plutôt ce que nous appelions autrefois un sergent d'arm«s, officier qui servait dans les cérémonies et dans les tournois. Peut-être encore le pourrions-nous assimiler à un chef de ces gardes institués en 1S!5 par Philippe-Auguste, supprimés par Charles V^ et auxquels on confiait la garde des châteaux et des places de la frontière.
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t3raves et les plus agiles, de qualre-viQgts hommes éprouvés et cle les prendre à part sous ses ordres.
Lorsque cette petite troupe eut été formée de combattants qu'avait plus ou moins signalés leur courage, deux soldats excellents furent choisis parmi eux pour leur donner des ordres et pour les conduire, guerriers adroits, d*une valeur consommée et prêts à braver tous les périls. L'un se nommait Gayeguano, et l'autre Alcatipay de Talcaguano.