‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 79 sur 124 · IV · texte numérisé non relu

IV

Ce fut elle qui découvrit les Indiens les plus reculés vers les régions australes. Ce fut elle qui les accabla, sans mesure, de lourdes charges et d'impitoyables travaux * ; mais une fois qu'ils eurent rompu les sangles qui les tenaient violenmient comprimés', ils cherchèrent de nouveaux moyens et des stratagèmes

1 La Fontaine le répétera dans sa fable de la Poule aiuc œuft d'or :

« L'avarice perd tout en voulant tout gagner. »

L'aimable écrivain a plus d*une fois dirige sa vervê rieuse et caustique contre celte hideuse soif de l'or, que chaque siècle voit renaître et que, dans chaque siècle, quelque génie combat et flétrit :

« Un homme accumulait. On sait que cette erreur Va souvent jusqu'à la fureur, »

dit- il (xii, 3). Quelquefois sa fine et mordante satire fait place à une eaplosioo d'éloquence qui rappelle, sous plus d'un rapport, la verve d'Ercilla :'

« Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux

Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux, 1

Te combattrai -je en vain sans cesse en cet ouvrage ?

Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?

L'homme, sourd à ma voix comme à celle du sage, '

Ne dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons ?

(yiii, J7.)

* Les pensées qu'exprime ici le poète espagnol forment aussi le fond principal des sentiments qui animent et passionnent Zamore, dans la tragédie d^Alzire :

c Expirer par les mains

De ces brigands d'Europe et (le ces assassins Qui, de sang enivres, de nos trésors avides, De ce monde usurpe désolaleurs perfides. Ont osé me livrer \ des tourments honteux

Pour m'arracher des biens plus méprisables qu'eux

Cette mort est affreuse et fait frémir d'horreur. »

(Aet. II, se 1.)

« Tu vois, • 6'écriw> de son côté Alzire indignée, dans un entretien avec E'mire, s> suivante,

« Tu vois de ces tyrans la fureur despotique ;

Ils pensent que pour eux le ciel fit rAmérique,

Qu'ils un sont nés les rois

Conseil de meurtriers ! »

(AcL IV, se in.)

* « Pero rot«s las cinchas de apretados. • Image d'une singulière énergie et q« nous représente le peuple vaincu, comme un cheval dompté et assujetti avec <k

L*ABAUGANÀ. SI

3ur s'affranchir. Ils aspirèrent à une vengeance cruelle, et excès même de leurs maux exalta leurs espérances.

Mais, s'il est un fait avéré et que nous constatons avec certi« ide, c/est qu*en parfaite santé nous offrons au malade des avis ont nous ne savons pas profiter nous-mêmes'; nous nous pilions de les donner cependant. Lorsque nous nous voyons au ilieu d'une paix tranquille, comme nous parlons commodéent de l'impitoyable guerre! Comme nous prodiguons et les isons et les conseils, loin des dangers et des chances ter-

blesl

Ah ! que de censures et de cris ceux qui restent libres dans un )rt abrité, prodiguent à loisir contre le navigateur qui s'éire l Combien de là ils dirigent tout à leur aise, et imaginent 3UE chaque embarras un expédient et une prompte ressource I vec quelle facilité ils prennent leur détermination à la vue es succès ou devant le tableau des revers ! Dieu sait quel homme, té dans les mêmes périls, eût adopté la route la plus heu- Mise *.

rtes courroies. C'est ainsi que les poètes lyriques de ^antiquité nous représenieot Tuniters enchaioé par les Romains : Melinno de Lesbos, saluant la tille éterlle, maîtresse de la terre et des flots, disait dans des rers que la postérité a reeillis et qui ont été longtemps attribués à la célèbre Corinne :

Sa 5' v%b ffjc&f^ x^Tipûv ^icà^vwv

lif'vf(txw.t etc.

(Au^u. Jiàfo^. curante BoissoonaJe, Paris, i8i5.)

poésie moderne ne s'est pas refusée aux mêmes figures pleines d'expression et vigueur (Cf. Barbier, ïambes etpoêmeSj 18* édit., Vldole^ III, p. 37 et suiv.].

Cette octave et la suivante n'ont d'autre objet que de relever un peu Valdivia

la condamnation prononcée par le poëte lui-même. Les grandes qualités du foneur des sept villes, méritaient bien cette marque de sympathie et de justice. ■ Le Promélbée d'Eschyle tient le même langage au chœur qui l'entoure et qui

prodigue de stériles avis :

• 'E'Xaepôv, Ôoti; in;(i.â-cii>v Vcjut «ô^a 'Ej^tt, icapaiyitv voufttTitv tt toùç nxat/â^

(nfojutiO., 271, cur. Boisson , Eschyleft. I, p, 31), DOitbèoe oppose à son adversaire les mêmes sentences de morale politique :

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VU

Valdivia poursuivait sa marche et courait accomplir Tinflexi ble arrêt de l'inflexible destinée. Il n'avait pas son ardeur e son enthousiasme ordinaires^ mais il pressentait et redoutait l coup qui Tallait atteindre. Soupçonnant quelque embûche de barbares^ afin de rendre le chemin plus sûr, il envoie quelque hommes en avant pour l'explorer. Ils ne revinrent point s'ac quitter de leur message.

« Que devait faire, dit-il avec son àpreté oratoire, que devait faire le rn citoyen T Montrer à tous un parti meilleur, s'ii en eonoaissait ; mais ce qa*il n( ferait pas, ce serait de blâmer aujourd'hui ce qu*on a fait alors. Car le conseiller e le calomoiateur, si opposés de tout point, diffèrent surtout en ceci : l'on déclar son avis avant l*événement ; il se livre comptable à qui l'écoute, è la fortune, anx cir constances, au premier venu ; Tautre se tait quand il faut parler ; un revers arrive il accuse.! (Disc. sur la Couronnej trad. Plougouim, 1863, t. I«r, p. I9S.}

C'est à peu près encore la maxime de Plante, doot les cométies caebent tant de philosophie sous leur franche et contagieuse gaieté :

Cenlum doctum hominum coiuilia sola hne defincil des Fortuna. Atque hoc verain*st t proinde ulquisque Fordma ulilur, lia prsecellet; atque esinde sapere cura omneis dieinius. Bene ubi quod consilium discimus adcidisse, bominein catum Eum e«se declararaus : stuUum aniera illum, quoi Tortit maie. »

{Pieudoljs, V. 66(-66«.)

Donner des conseils lorsqu'on e^t soi-même à l'abri, accuser les malheureux, jugci des hommes par Tévéïiement, autant de nuances du même travers. On peut en rapprocher aussi le ridicule de ces hommes • qui racontent incessamment la guerre, qui Teialient et l'appellent bruyamment de leurs \œux, la fout peu ou la font mal, ou quelquefois ne la fonfpas du tout.n Cf. V Armée française en 1867, excellent écrit dû à la plume d'un général aussi éloquent que judicieux (p. 234). — ■ Oo ci voit, dit-il ailleurs, qui. ordinairement loquaces sur la guerre et ardents à la parolCi tombent dans un silence morne et accablé. Des matamores qui ont, dans la paix, l'épée toujours promple et qui se sont acquis une réputation théoriqae de vail^ lance, se montrent profondément troublés, quelques-uns même, incapables de céle^ leur émotion et d'en mesurer les eflets, disparaissent houteusemeut pendant rae4 tlon. » {/bid.f p. 263)... « Après chaque campagne, les stratégiiles et les tactil cicns militaires et civils, opérant, dans le cabiuet, les événemt'ots accomplis, s| chargent de les expliquer. lU montrent le bien ju^é des conceptions et ilsmontrend Terreur. Hais combien de faits, créant dans l'exécution le possible ou Timpossibl^ échappent aux théoriciens de la guerre! »(/6i</., p. 165-166.)... «Laissons à 11 fouIflLtou jours prête à l'adoration du succès et à l'insulte de la défaite, le soin d'exU ter les victorieux, d'accabler les vaincus. « (Ibid., p. 166.) Nous insistons sur ca derniers rapprochements avec les octaves v et vi d'Ercill^* TU feront mieux com prendre les nuances de ton et de style qui séparent le langage de deux hommes I guerre, dout l'un veut orner sa pensée de toutes les images que son sujet comporU et dont l'autre, philosophe précis, n'admet d'autre parure que la netteté et la ju4 trsse essentielles dans une œuvre didactique et dans un projet de réforme.

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En voyant qu'au terme fixé les éclaireurs se faisaient attendre et ne reparaissaient pas, quelques-uns des nôtres jugèrent qu'ils avaient certainement péri. D'autres pensèrent qu'ils avaient rencontré des obstacles. Aussitôt on s'assemble et l'on délibère. A la fin ils se déterminent à marcher. Tous se dévouent à un sort commun. Ils veulent affronter les mômes hasards et le môme trépas*.

Bien que cet accident eût alors fait naître quelques alarmes dans leur esprit, ils se confièrent en leurs bras intrépides^ et remirent à leur fortune heureuse et à leur bon destin le succès douteux de l'entreprise. Ils n'avaient pas encore parcouru deux lieues, qu'ils reconnurent les tôtes de leurs compagnons, séparées de leurs troncs sanglants et fixées sur de hautes palissades*.

L'horrible spectacle étalé sous leurs regards ne changea pas leurs vaillantes âmes. Tout au contraire, le courroux et la colère

1 ErctUa excelle dans la peinture de ces sentiments héroïques, si familiers à l'Kspagne.

« Cf. Virgile, Sn.t IX, 465 elsuiv. :

« Quin ipsa arreclis (visu miserabilc) in haslis Praefigunl capila et muUo clamore scqiiiinlur, Eiiryali et Misi.

^neads duri niuroriiin in parle sinislra

Opposuere àciem et lurribus altis

Slant niœsli : simul ora Tirûm praeQxa moTebant, Nota niniis miBeris, atroque fluentia tabo. »

Tacite ne peint pas avec moins d'énergie le sentiment de douleur et de compassion qu^èprouvent les soldats romains, lorsque dans les bois de Teutberg, ils découvrent les oâsemenis blanchis des trois légions de Varus, et voient les têtes encore attachées aux troncs des arbres, (iinna/. I, 61). Chateaubriand, si versé dans les antiquités romaines, a mis à profil tous ces souvenirs dans sa belle épopée chrélienne en prose : • Les Francs, nous dit Eudore au IV" livre des Martyrs^ les Francs, pendant la nuit, avaient coupé les tètes des. cadavres romains et les avaient plantées sur des piques devant leur camp, le visage lourné vers nous. . . Nous restons muets d'étouoement et de douleur... Les larmes coulent de nos yeux à la vue des, tel es sanglantes de nos compagnons d'armes : chacun se rappelle que ces bouches muettes t't décolorées prononçaient encore la veille les paroles de l'amitié ! Bientôt à ce mouvement de tegret^uccèJe la soif de la vengeance. Ou n'attend

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