‹ L'Araucana, poëme épique espagnol (volume 2)Chapitre 80 sur 124 · L. sa · texte numérisé non relu

L. sa

80i LARÀUCANA.

impalientc les cnflammcnl davantage. Ils ont soif de vengeance. Animés d'une rage nouvelle, ils maudissent toute lenteur et murmurent contre les retards. Seul, Valdivia reste muet, el craint le moment décisif. Ënfin^il rompt le silence et trahit en mOme temps le tourment de son cœur.

11 s'écrie : « Compagnons, modules de courage, de bravoure el de prudence, vous voyez jusqu'où se porte ce peuple insolent, qui, pour nous perdre, déploie et livre au vent sa banniiVc. Vous voyez la foi violée, la guerre ouvcrle^ tous les pactes outragés cl rompus. A mes oreilles retentissent les sons déchirants de la trompette* ; à mes yeux éclate une flamme immense allumée par l'enfer.

« Vous savez apprécier les forces de l'Arauco. Nospertossont U pour les al tester. Songez quels services vous avez dus jusqu'ici aux secours de la fortune. IJe ses propres mains elle a guidé vos glaives. Rappelez- vous quels travaux nous a coûtés c^ pays et quels flots de notre sang ! La terre s'en est engraissée. Ainsi,

poiut le signal (le Tassaut, rien ne peut lésislcr à la fureur du soldat... a (EJit. Pourraf, t. XIX, p 16S-ir»5.) Mais ce qui mcri!c le niîcu» d'être rapproché de Toclave 10 (i'Ercilla, ce Font 1rs Ii<:nes consacrées par Tacite à l'expression de la tristesse des lci;iuunaires el à l'irritation qui, dcvatit ces débris de leurs concitoyens, s'empare de toutes les âmes : « Ainsi une année romaine qui venait six anuées après la dcfaiic de Varus, couvrit du terre les ossements de trois de nos légio:)S,cl sans pouvoir distinguer si ces rentes appartenaient à des parents ou à des élran|;cr5, nus soldats les ensevelirent tous comme la dépouille de leurs frères ou de leurs allies. Leur rage s'en accrut contre l'ennemi : ils claient à la fois affligés et irrités • [hc, cit.t 62) '. Aucta in hosiem ira, mœsti simul et infèmi,

1 ■ Sientu la Â>pcra trompa en el oido. > Sous la prudence des paroles de Vaid.* via, V us découvrez comme un sentiment de crainte sur l'issue de et- ttc lutte fatale. 11 e&t effrayé encore plus sans doute sur ses amis que pour lui-même. Les dangers lui appurai^scut sous leur aspect le plus r«jrmi lab'.e, et le pnëte, pour les rcpré>(nter mieux, a recours à cette haimonic expressive qui est comme un écho de la viracité même des émotions. Quand l'amante de Romeo veut le pousser à fuir et à dérober sa lêle aux périls qui le menacent, et qu'elle lui parle de l'alouette, dont les chants lui annoncent le retour de la lumière, quels sons imitateurs Shakàpearc ne rcnco:itre-t-il pa» pour nous rendre les transes de son amour alarmé :

n II i«, il i«, Il c licncc, bc Rone, aw.iy ;

Il io tlif l.irk lli:il <iti<:': «o oui uriiino

blraiuiiig luiMi discorilïi, und uii|ilc.i^iiiii; ^^liarp^. »

(/toiJieo ami Julict, act« lit, se. r.)

LAHAU€ANA. 87

puisqu'il en est temps encore et que nous le pouvons faire, il sera bon d'examiner de nouveau ce çn'il nous faut résoudre.

XUI

« Pensez à leur audace, et vous avez cent raisons de ne pas l'ignorer. Si nous ne remportions pas sur eux la victoire, si nous ne pouvions triompher d'eux dans la bataille, leur arrogante présomption deviendrait si grande qu'ils braveraient tout l'univers. J'hésite ; je ne sais, non. Je ne sais que décider pour satisfaire à notre honneur et à notre cause. »

Encore à la fleur de l'âge et légers d'expérience, les jeunes gens inconsidérés qui entouraient leur chef firent éclater, avec leur irréflexion ordinaire dans de tels embarras, leur imprudente audace ^ « Capitaine, disaient-ils, laisse-nous marcher. Dix d'entre nous suffiront bien à eux seuls pour anéantir cettfs bande d'Araucans. Nous ouvrirons le chemin et affranchirons le passage.

« Ce que jamais nous n'avons fait dans les périls les plus graves, il n'est pas bon pour notre honneur de le faire, car il est certain que tous nos exploits, si nous reculons d'un seul pas', sont flétris. Opposons au danger un cœur intrépide. C'est là qu'est la gloire, objet de nos vœux I » Valdivia, ému de cette réponse, resta muet de rage et de confusion.

0 Valdivîa, guerrier célèbre I combien ces jeunes paroles ^

< Quel contraste heureuk ménagé par le poëte espagnol entre la fougue de ces jeunes gens téméraires et l'hésitation circonspecte de leur chef si bien dépeinte à là fin de l'octairfe précédente.

< Valditia n'a pas exprihné la pensée de la retraite; il veut qu'on dclibcl*e : mail chacun a compris que la retraite est le vrai désir du capitaine, et les cavaliers répondent à la pensée de Valdivia plutôt qu'à ses paroles; Aussi reste-t-ii muet de rage : a EnmudeciÔ de rabia y de corrido. i»

3 « La verdlB plàtica. » L'épithëte du vers espagnol convient à te qui est jeune du vigoureux et qui annonce une sève puissante. Elle s'applique au langflge comme à la végétation, à la vivacité dé l'humeur comme à Tarbuste qiii semble jaillir du sol.

88 L'aRAUGANA.

ébranlèreat toa ftme! Tu n'avais pas coutume de craiadre comme soldat. C'est l'habile commandant qui craignait alors. Tu marches, condamné à une mort inévitable. Sage et prudent, tu la prévois ; mais tu aimes mieux perdre la vie que de laisser lire en toi une marque de faiblesse ^

V XVll

Dans ce moment arrive un Indien ami. Se jetant aux pieds de Valdivia, il s'écrie à haute voix : « Capitaine, écoute mon avis : ne dépasse pas celte limite fatale. Vingt mille insurgés, je les oi vus, t'attendent à Tucapel. Ils ont juré de subir sans peur uoe mort honorable, plutôt que de traîner leur vie dans l'opprobre*. »

Le langage de ce barbare fidèle répand aussitôt quelque trouble parmi les Espagnols *. Un frisson glacé court dans tous les rangs. La triste mort apparaît à leurs yeux. Mais le gouverneur, qui jusque-là était aussi resté confus, d'une voix hardie :

Les Grecs employaient les mots p^Joiv, x^?^<i 0aX(p6(, dans cette aceeptioo, et /es Latins les traduisent quelquefois par virens ou viridis, Horace disait en parlant de la flamme d*un volcan :

« Sicana fervida

« Virens in iElna flamma.... »

(£pod,iyu.)

Et Virgile n*a pas craint d*employer le même terme pour désigner la vieillesse énergique de ('.aron :

« Cruda iko viridisque scneclufl. r

{En. Vl, 304.)

Notre langue française abonde eu roétapliores semblables : « une verte vieillesse,i — • une verte réprimande, > — • une tète verte. « — Aujourd'hui nous y avons ajouté uue signification de plus, que nos pères ne connaissaient pas; nous disons* la langue verte.»

i Ercilla relève le capitaine espagnol à sa véritable hauteur.

s C'est, pour la conquête de la liberté, la même ardeur que Virgile prèle aux compagnons d'Énée pour la gloire :

« Vilamqiie volunt pro laude pacisci. »

(En,, V, t30.)

8 Nous avons assisté à une succession de faits bien capables d^alarmer un pea les Espagnols. Ils ont vu les lêtcs de leurs éclaireurs, plantées sur des palissades. L'hésitation de leur chef et la nouvelle funèbre qu'apporte cet Indien étaient de nature à dclerminet* enfin Chez eu\ quelque sentiment de terreur aussitôt dissipé*

« Cavaliers, 9*écrie-t-il, pourquoi hésiter ^Comment ! nous nous troublons sans avoir vu Tennemi ! »

Et sur rheure, avec résolution, il pousse son cheval, et, sans les exhorter davantage, se précipite en avant *. Ses braves compagnons arrachent leurs membres à la crainte qui les enchaînai t> et volent sur les traces de leur chef. Peu de temps après, ils découvrent la vallée de Tucapel, et de loin ils aperçoivent les débris des murs qui tout à l'heure s'élevaient avec fierté dans les airs, et qui maintenant gisent renversés jusqu'à leurs vastes fondations ^

Valdivia s'arrête et s'écrie : « Braves Espagnols, nation de héros! voilà par terre cette forteresse puissante, en qui seule s'appuyait mon espoir. Vous voyez devant vous le perfide ennemi dont les fiances en arrêt déjà vous menacent. A ce point, je n'ai plus rien à vous dire. Le combat est l'unique moyen qui puisse vous sauver. ))

Telles étaient les paroles qu'il prononçait. Il ne les avait pas encore tout à fait achevées, que de toutes parts les Araucans s'ébranlent pour l'entourer de leurs épais bataillons. Ils brandissent des piques armées d'un large fer, et font entendre ces cris : « Peuple de fourbes et de brigands ! Voici le jour où vous allez quitter cette terre avec la vie •, et nous payer enfin la dette que vous avez contractée *. »

« Valdivia retrouTe toute la fermeté d'un digne commandant, et par là le poëte noua prépare à répouTanle et à l'atlendriasement que doit nous Crfuser sa mort. Nous ne serions pas disposés à nous intéresser au désastre et à la fin d*un lâche.

> Belle et riche peinture qui place devant des ruines encore toutes récentes et devant les vestiges d'une première catastrophe ceux qui doivent être bientôt les uouTelles victimes de l'insurrection.

8 « La tierra dejsréis con la vida. » Sorte d'association dans les termes beaucoup plus fréquente chez les anciens ou chez les Espagnols que dans la langue française. Noire littérature en possède cependant quelques exempUs; ainsi vous lisez dans Bossuet : • Que peut faire le monde contre nous, que de nous chasser de notre pays, de noire maison, de toute la terre et de la vie ? » {Médit, sur VEvangiley LXXVU;* jour, édit. de Besançon, 1840, t. IV, p. 391.)

* Par la bouche des Araucaus, le poëte exprime sous une aulre formé la moralité

Valdivîa voit qu'il est désormais inévitable de recourir à la bravoure et aux chances de la fortune. Il ordonne à Bovadilla d*a8saillir la troupe la moins nombreuse et la plas rapprochée, pour enlever aux Araucans Thonneur de Tattaquc ^ . Celui-ci furieux^ sans que Yaldivia eût à l'avertir davantage, avec peu de soldats, mais avec une grande vaillance ', pousse au bataillon de Maréande.

XXIU

Les barbares, la lance abaissée, regardaient venir cette poignée d'hommes^ mais, au moment du choc, ils redressent leurs armes; les rangs s'écartent et forment une large ouverture ; ils

do son œuvre qu'il a déjà plus d*ane fois fait entendre. U justifie l'Arauco, malgré ■es patriotiques préférences pour i*Espagne :

ft « A fin que no cerrue. .. *

M. Gilîbert de Heribiac traduit par ces mots ; « Yaldiyia, craignant d'èlre cerné » (p. 104). Mais on ne comprend pas nettement pourquoi Yaldivia, s'il redoute que l'enueroi n'enveloppe ses flancs, fuit assaillir par BoTadiUa la troupe la nioias nombreuse et la plus rapprochée :

Al escoadron mcnos eopioso Y mas vecino... . •

Il semble plus ualurel d'admettre que Yaldivia ordonne à na de ses lientenants de charger les barbares les plus voisius, pour que ceux-ci ne l'attaquent pas euxmêmes les premiers ; il veut réserver cet honneur aux Espagnols. Devait-il laisser aux IndiMs !■ peuséc que ses soldats n'osaient pas fondre sur eux ? Au i&« chant du poëme, oct. 49, Alvarado, après avoir, à Penco, pris toutes ses mesures pour la défense des remparts, pousse en avant avec ses légers escadrons, ■ il ne veut pas laisser croire, en attendent Tennemi, quM cède à la crainte :

« Por no mostrar lemor ea esperallo. »

M. Winterling nous semble avoir bieu compris le sentimeut de Yaldivia et la manœuvre de sa petite iroupe :

« Yaldivia sah, dass es nun an ihm war, *, Za prûren Mulh und Gluck, uhd schickle ' Der Wilden nach<ler und geringstcr Sïhaar, Die jetit luni Angriff ihm entge^euiOrkle, Eulgegcn Bovadilla. *

S Antithèse bien faite et qui rappelle au lecteur celle que Virgile a consacrée à de tout autres combattants :

« Ingénies animos anguslo in poctorc versant. •

{Georg,f IV, IS.)

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