L'arbre de Noël
Noël! Noëll C'était autrefois, vous le savez, mon ami, le cri de joie de la France, en un jour de victoire, ou en quelque autre heureux événement.
Noëll Noël! De toutes parts, dans le monde chrétien, c'est encore un des noms qui éveillent les plu? douces pensées et les meilleures réminiscences.
J'ai assisté à la fête de Noël en différentes régions, et je m'en souviens.
Je me souviens des émotions qu'elle me donnait dans mon enfance, en ma province de Franche- Comté. Dès le commencement de décembre, dans les maisons du village, on chantait le soir, à la veillée, les vieux et naïfs Noci composés dans le patois des montagnes, et transmis d'âge en âge au foyer des familles. Puis on racontait d'une voix grave quelques-uns des prodiges de la nuit de Noël,
En cette nuit miraculeuse, une roche pyramidale qui domine la crête d'une montagne tourne trois fois sur elle-même, pendant la messe, quand le prêtre lit la généalogie du Sauveur.
En cette même nuit, les animaux domestiquer ont le don de la parole. Si le paysan entre alor;; dans son étable, il peut y faire une sage réflexion, il peut entendre ses bœufs et ses chevaux se racontant l'un à l'autre, d'un ton dolent, comment ils sont souvent si mal nourris, et si injustement battus.
En cette même nuit, les sables des grèves, les rocs des collines, les profondeurs des vallées s'entr'ouvrent, et tous les trésors enfouis dans les entrailles de la terre apparaissent à la clarté des étoiles.
En cette même nuit, les morts sortent de leurs tombes. Leur ancien curé enseveli près d'eux se lève aussi, les rassemble autour de la croix du cimetière et récite les prières de îa nativité. Puis, chacun d'eux regarde le village où il a vécu, la maison qui fut sa maison, et rentre silencieusement dans son cercueil.
Mes frères et moi, nous écoutions avec une candide croyance ces récits traditionnels, et nous aurions bien voulu voir de nos propres yeux ces mer-
veilles. Par malheur, nous n'avions point d'étable, et nul autre animal domestique qu'un chat fauve qui n'articulait pas la moindre syllabe. Nous étions trop petits pour pouvoir aller à la recherche des trésors dans les longues vallées, ou pour gravir la montagne de la roche tournante, et trop craintifs pour oser franchir dans les ténèbres les murs du cimetière.
Mais nous avions une autre merveille qui nous tenait assez en émoi pendant plusieurs semaines : la Tronche de Noël, c'est-à-dire, l'énorme bûche de sapin que l'on plaçait cérémonieusement au fond d'une de ces vastes cheminées qui, dans certaines habitations des montagnes du Doubs, comme dans les chalets suisses, occupent la moitié de la cuisine.
Sous cette bûche, nous devions trouver, les présents du petit Jésus. Notre mère nous disait: Le petit Jésus sait tout. Usait où sont les enfants sages et mauvais. Il passe sans s'arrêter devant lamaison des paresseux, des indociles, des querelleurs, des gourmands, et il distribue des étrennes à ceux qui remplissent leurs devoirs. Voulez-vous gagner ses récompenses?
Nous répondions à cette question par une belle promesse, et nous attendions avec impatience larrivée du petit Jésus. La veille du grand jour, nous
nous encouragions mutuellement à faire de nouveaux efforts pour ne mériter aucun reproche. Le soir, dans nos lits, nous ne pouvions dormir. Nous entendions les cloches qui annonçaient la messe de minuit et les gens du village qui se rendaient à l'église, avec leurs gros souliers ferrés, ou leurs sabots résonnant sur la neige durcie; quelquefois les rafales et les gémissements du vent sinistre, du vent d'hiver, et la nuit était si noire! Il nous tardait d'être au malin.
Enfin, le voilà venu ce malin si désiré. Bien vite nous nous levons. Bien vite nous sommes habillés. Notre mère nous conduit devant la fameuse tronche et d'abord s'agenouille avec nous pour faire à haute voix la prière. Puis notre père de ses deux bras soulève peu à peu la lourde tige de sapin, et alors qui pourrait dire la surprise dont nous sommes saisis à l'aspect de toutes les richesses répandues dans la cheminée par le généreux Jésus? Des poupées et des corbeilles à ouvrage pour nos sœurs, des trompettes, des sabres en bois doré, des livres avec des images enluminées pour les garçons, et des pommes et des noix et des raisins secs pour nous tous. Quels cris d'admiration! Quel joyeux tapage!
Souvent à Paris, vers la fin de décembre, je m'arrête à regarder les étalages des magasins d'élrcn-
L'ARBRE DE NOËL. t
nés : des poupées coiffées et parées comme acs princesses, des omnibus et des carrosses auxquels un ressort imprime un mouvement régulier; des imitations d'oiseaux qui chantent; des éléphants qui cheminent avec le palanquin sur le dos, des chefs-d'œuvre de mécanique, et il me semble que les enfants pour lesquels on achètera ces magnifiques choses n'en jouiront pas comme nous jouissions d'une trompette de deux sols.
Je me souviens du Noël de Suède. On l'appelle dans ce pays la Julnat, la nuit de la roue, parce qu'à cette époque de Tannée, la roue du soleil tourne au solstice d'hiver. C'est une ancienne désignation Scandinave qui remonte jusqu'au temps du paganisme. Mais la fête chrétienne se célèbre trèschrétiennement et d'une façon touchante. Les écoles alors sont en vacances ; les séances de la diète et des tribunaux ajournées, et la plupart des affaires interrompues. Car, il faut qu'en cet heureux jour de Noël chaque famille soit autant que possible au complet. Sur toutes les routes, résonnent les grelots des chevaux attelés aux traîneaux, et de tous côtés, les rapides véhicules emportent au foyer paternel les fils, les filles établis en d'autres lieux. Le fiancé aussi va rejoindre sa fiancée. Et parfois, oh! quel bonheur! quand la maison est remplie de
ses chers hôtes, quand le père et la mère se délectent à regarder les enfants dont ils sont séparés tout le reste de l'année, et en même temps, songent avec tristesse qu'il en est un qui leur manque encore et qui ne pourra venir, étant si loin d'eux, si loin, soudain on entend retentir un nouveau collier de grelots ; un traîneau s'arrête à la porte ; un homme entre précipitamment ; un cri de joie s'échappe de toutes les lèvres. C'est lui. C'est le voya ■ geur qu'on n'espérait pas voir et qui a bravé les rigueurs de l'hiver, les difficultés et les périls d'un long chemin pour embrasser ceux qu'il aime à la Julnat. Tous les cœurs sont pleinement épanouis, et à tous les regards, l'arbre de Noël apparaît plus splendide. L'arbre de Noël, c'est le vert sapin placé solennellement sur une grande table et entouré de lumières, en mémoire sans doute de la lumière céleste qui de la crèche de Bethléem s'est répandue dans le monde entier. A ses rameaux, la mère de famille attache les présents qu'elle a ingénieusement choisis pour chacun de ses invités. La veille de la Julnat, dans les villes et les villages, toutes les maisons le suir sont illuminées par les bougies qui décorent l'arbre de Noël ; il n'est si pauvre Suédois qui ne veuille avoir le sien, n'eùt-il qu'une pâle chandelle pour l'éclairer.
Et cette fête religieuse, cette fête de famille se prolonge pendant plusieurs jours, et il faut que non-seulement les hommes s'en réjouissent, mais aussi les animaux. Dans les campagnes, à la Julnat, le paysan donne à ses bestiaux une ample ration de son meilleur foin, et l'on pose sur le toit de la ferme une gerbe de blé pour les petits oiseaux qui, en cette cruelle saison d'hiver, ne trouvent plus de grains dans les champs.
Je me souviens du Noél de Beirout, du couvent des capucins, de lapetite chapelle où nous allâmes entendre la messe.
Beirout l'ancienne cité syrienne, puis la fortunée colonie romaine, embellie par deux empereurs, Beirout qui fut pendant un siècle et demi une des principales forteresses des Francs, au temps des croisades, est soumise à présent, comme chacun sait à la domination des Turcs.
Pendant que nous nous dirigions en silence, vers la chapelle du cloître, le muezzin turc annonçait à haute voix, du sommet du minaret, l'heure de la prière aux fidèles musulmans. Des officiers d'une frégate turque ancrée dans la rade se promenaient fièrement à travers la ville, regardant avec un suprême dédain les chieiis de chrétiens, et nous n'arrivions à notre chapelle que par des passages étroits et une
porte plus étroite encore. On eût dit une de ces rétraites mystérieuses où les chrétiens des anciens temps s'enfermaient pour dérober les pratiques de leur religion aux poursuites du paganisme. Mais là se réunissaient pour la fètede Noël toute la colonie de marchands et d'ouvriers français établie à Beirout, et des maronites catholiques, et des touristes et des pèlerins. A la tête de cette religieuse assemblée, dans cette humble église, au sein de la ville musulmane, au pied des montagnes du Liban, siégeait le consul de notre nation, représentant le souverain de la France qui en vertu des anciens traités conclus avec les sultans porte le titre de Protecteur unique des chrétiens du Liban.
Le soir, du haut de la terrasse du consulat, par un ciel pur et étoile, comme le ciel de notre pays en un calme printemps, nous contemplions le vaste panorama qui se déroule autour des murs de Beirout : d'un côté, la mer ; de l'autre, le Liban ; la mer phosphorescente , les pentes escarpées , les cimes majestueuses du Liban, empourprées et dorées par les rayons du soleil couchant. C'était un attrayant et imposant spectacle. C'était un beau Noël.
Je me souviens encore d"un Noël acclamé en pleine mer sur un bateau à vapeur qui faisait la traversée
I/ARCRE DE NOËL. 9
de la Nouvelle-Orléans à la Havane. Il y avait là dans les cabines de première classe une trentaine de passagers de différents pays : espagnols, américains, anglais, allemands, presque tous étrangers l'un à l'autre, et se rencontrant pour la première fois, dans le salon, ou sur le pont du bâtiment.
Un matin, comme nous finissions de déjeuner, un de nos compagnons dont j'avais remarqué la riante et franche physionomie, un planteur de la Louisiane nous dit : «Messieurs, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, et j'ai cependant une proposition à vous faire. C'est demain Noël. Vous n'êtes peut-être pas tous catholiques, mais sans doute tous chrétiens. Par conséquent, vous devezaimerlejourde Noël. Demain, après l'office religieux, nos familles célébreront ce grand jour en unjoyeux repas. Nous ne pouvons avoir ici la cérémonie religieuse. Mais nous pouvons nous réunir en un fraternel banquet, porter des toasts à ceux que nous aimons et nous souhaiter réciproquement l'un à l'autre une heureuse année. Donc, si vousm'yautorisez, je commanderai au maître cock un dîner de choix. Je me ferai remettre par le sommelier la carte de ses meilleurs vins, et pour joindre une bonne action à notre festin, nous ferons, si vous le voulez, préparer à nos frais un autre copieux dîner pour les passagers (jui
sont sur l'avant du bateau, bien mal logés, et bien mal nourris. »
Chacun de nous applaudit à ces paroles, et le programme du planteur fut ponctuellement exécuté.
Le lendemain, grâce à la fête de Noël, ces mêmes passagers qui peu d'iieures auparavant s'adressaient à peine quelques mots, en étaient venus à causer familièrement et gaiement ensemble. Grâce encore à la fête de Noël, nous apprîmes que parmi les pauvres gens à qui nous avions fait servir un repas de luxe, il y avait une brave famille allemande réduite à un déplorable état de dénûment, et moyennant une petite cotisation à laquelle chacun de nous s'empressa de souscrire, nous eûmes la joie d'affranchir ces honnêtes voyageurs de leurs soucis.
Et le Noèl de Paris en 1870 ! De celui-là aussi je me souviens. Ah! quel temps! Paris, la grande cité investie par les hordes allemandes, enlacée, comprimée dans une ceinture de bronze et de fer, Paris, la sœur du monde, séparée du monde entier. Qui de nous n'avait alors en d'autres lieux quelque tendre affection, des frères, ou des fils dans les combats de l'Est ou de l'Ouest, de vieux amis ou de vieux parents réfugiés dans des villes étrangères^ De ces chers absents, pas une lettre, pas un
signe de vie ; de tout ce qui se passait au delà de nos fortifications, aucune nouvelle certaine; de temps à autre seulement quelque vague rumeur d'un sinistre événement, et dans l'enceinte de nos murs les rues mornes et sombres ; pas un accent joyeux dans le jour; pas une lumière le soir; nul autre bruit que celui des chariots de guerre, des roulements de tambours, et le fracas des mitrailleuses, et le tonnerre des canons. Hélas ! en quelques semaines, par ces fatales batailles, tant de ruines et de deuils, tant de voix lamentables, comme celles de Rama, tant de pauvres mères qui ne voulaient plus être consolées!
Cependant, au milieu de toutes ces calamités, j'étais invité à dîner le jour de Noël dans une religieuse famille qui, comme toutes les religieuses et nobles familles, faisait vaillamment son devoir : le père et les fils sur les remparts, la mère près des blessés.
Pour ce jour de Noël , dans notre disette, cette excellente mère gardait, oh merveille ! une boîte de conserves, une moitié de jambon, une corbeille de fruits de son jardin.
Pour ce jour-là, son dernier Benjamin, son petit Pierre, Pierre le grand, Pierre le magnanime nous abandonnait une poule. ( En ce temps-là, quelle rara avis!) Une poule superbe qu'il avait rap-
portée de la campagne, et nourrie pendant deux mois de ses propres mains.
Le soir, un bon feu flambait dans la cheminée, toutes nos richesses gastronomiques étaient étalées sur une belle nappe blanche, et l'on parlait d'un engagement où nos ennemis avaient subi un grave échec, et d'un projet de sortie qui devait rompre notre blocus. Après nos longues heures d'angoisse, nous ne demandions qu'à ouvrir notre cœur à l'espoir, et dans ce cercle amical, en prononçant le saint nom de Noël, chacun de nous voyait luire à la voûte du ciel, en ce cruel hiver, l'étoile de Bethléem, l'étoile du salut.
Mais je suis sûr, moucher ami, que vous sympathisez parfaitement avec mon affection pour Noël. Vous allez publier dans votre collection de livres d'étrennes, un volume de contes, que j'ai choisis dans des œuvres de divers pays. En mémoire du sapin de la Julnat suédoise, de la Weihnacht allemande, de la Christmas britannique, je voudrais que ce recueil fût intitulé : l'Arbre de Noël.
Votre vieil ami, X. 'J.