L'AMBITIEUX SAPIN
 y avait une fois un jeune sapin sans expérience qui gémissait de son sort. « Ah! disait-il, ces lignes uniformes de pointes vertes qui s'étendent le long de mes branches sont bien laides. J'ai le cœur un peu plus fier que mes voisins, et me sens fait pour être habillé d'une autre sorte. Je voudrais avoir un feuillage doré. »
Le génie de la montagne l'écoute, sourit, fait un signe, et, le lendemain matin, le jeune présomptueux se réveille avec des feuilles d'or. Le voilà tout radieux, qui s'admire, se pavane et regarde orgueilleusement ceux qui, plus sages que lui, n'envient point sa rapide fortune. Le soir, arrive un juif qui détache chacune de ces feuilles d'or, les met dans son sac et s'en va, laissant le pauvre arbuste, des pieds à la tète, entièrement nu.
« Hélas ! dit-il, étourdi que je suis, je n'avais pas songé à la cupidité de l'homme. Comme celui-là m'a dépouillé! Maintenant il n'y a pas dans la forêt une petite plante plus pauvre que moi. J'ai eu tort
de désirer ces pièces de métal qui excitent de si ardentes convoitises, et maintenant je voudrais bien ne pas rester dans ma honteuse nudité. Si j'avais un vêtement de verre ! Cela serait magnifique , et le juif rapace n'aurait nulle envie de me dépouiller.»
Le lendemain matin, le sapin se réveille avec des feuilles de verre qui se balancent légèrement au souffle de la brise et reluisent au soleil comme de petits miroirs. De nouveau, il est tout réjoui et tout lier, et dans son étincelante parure de nouveau regarde dédaigneusement ses voisins. Mais le ciel se couvre de nuages. Le vent se lève, mugit, éclate, et d'un coup de son aile noire brise les feuilles de verre.
« Je me suis encore trompé, dit l'innocent jouvenceau des bois, en contemplant les débris de son luxe perdu. Ni l'or, ni le verre ne sont faits pour décorer les forêts. Je serais moins brillant, mais plus tranquille, si j'avais un bon feuillr.ge, doux et velouté comme celui du noisetier. »
Le troisième vœu est accompli, et en renonçant à ses vanités premières, l'ambitieux sapin avait encore le plaisir de se croire mieux vêtu que les arbres de son espèce. Mais des chèvres passant par là aperçoivent ses feuilles nouvellement écloses, si tendres et si fraîches, les prennent à belles dents et n'en épargnent pas une.
Le malheureux sapin humilié, désolé de ses erreurs, n'aspirait qu'à reprendre sa forme primitive. Il obtint encore cette grâce, et oncques depuis ne s'avisa de souhaiter une autre condition.
BIARGUERITE ET JEAN
îl y avait une fois un pauvre bûcheron qui vivait avec sa femme et deux enfants, un garçon et une fille, au milieu des bois, dans une chétive cabane. Le garçon s'appelait Jean, la fille Marguerite. De plus en plus, la misère du bûcheron s'accroissait et lui causait de grands soucis. Un soir, il dit en soupirant à sa femme :
« Comment allons-nous. faire pour nourrir nos enfants? Nous voilà à l'entrée de l'hiver, et nous n'avons rien pour nous-mêmes.
— Si tu veux m'en croire, répliqua la femme, tu les conduiras dans les profondeurs de la forêt, tu leur donneras encore un petit morceau de pain, tu leur allumeras du feu, et tu les laisseras là en les recommandant au bon Dieu.
— Ah ! Seigneur du ciel, s'écria le bûcheron,
puis-je jamais songer à perdre ainsi mes enfants ?
— Eh bien ! repartit la femme, tu les verras mourir de faim, et nous mourrons de même ; tu peux faire préparer notre cercueil. »
Les enfants, que la faim tenait éveillés dans leur lit de mousse, entendaient cet entretien. Marguerite se mit à pleurer. Mais Jean lui dit :
« Ne pleure pas, ma petite sœur, je trouverai oien un moyen de salut. »
Dès que ses parents furent endormis, il se leva
sans faire de bruit, sortit de la cabane, s'en alla ramasser des petits cailloux blancs et les rapporta dans son lit.
Le matin, les parents avaient pris leur douloureuse résolution. La mère donna aux enfants un morceau de pain, puis ferma la porte du logis et se mit en marche. Le bûcheron l'accompagnait tristement, portant sa hache sur l'épaule. Ensuite venait Marguerite, puis Jean qui, de distance en distance, laissait tomber par terre ses petits cailloux.
Quand ils furent au milieu de la forêt, les enfants ramassèrent des branches sèches avec lesquelles le bûcheron alluma du feu ; puis la mère leur dit:
a Vous devez être fatigués. Dormez près de ce feu, tandis que nous irons couper du bois. Nour, vous reprendrons en revenant. »
Les petits sommeillèrent jusqu'à midi. Quand ils se réveillèrent, leur brasier était éteint, et ils avaient faim. Ils mangèrent leur morceau de pain, puis de nouveau s'endormirent, et ne s'éveillèrent que le soir. Leurs parents ne revenaient point. Marguerite se mit à pleurer.
« N'aie pas peur, lui dit Jean, le bon Dieu est avec nous. Bientôt la lune va se lever, et nous rentrerons au logis. »
Un instant après, en effet, la lune se levait et éclairait les sentiers de la forêt. Jean prit sa sœur par la main. L'un et l'autre se mirent bavement en
marche. Au point du jour, ils arrivaient à la cabane de leurs parents et frappaient à la porte. La mère, en les voyant, fut bien étonnée. Mais le père se réjouit de leur retour.
Quelque temps après, de nouveau la misère le ramena à sa première résolution. De nouveau les enfants entendirent son entretien avec leur mère.
Do nouveau Jean voulut aller ramasser des petits cailloux. Mais la porte de la hutte était fermée. Cependant, il consola sa sœur ; il lui disait :
« Ne pleure pas. Le bon Dieu connaît tous les chemins. Il nous mènera vers celui que nous devrons suivre. »
Le lendemain matin de bonne heure, les enfants reçurent un morceau de pain plus petit encore que la première fois, et furent conduits plus avant dans la forêt. Jean broyait son pain dans sa poche et en répandait les miettes par terre, pensant
qu'elles l'aideraient à retrouver sa route. Comme la première fois, il ramassa avec sa sœur des branches sèches pour faire du feu. Puis les parents s'éloignèrent, et Marguerite et Jean dormirent jusqu'à midi. Jean n'avait plus une seule miette de pain. Mais sa sœur partagea avec lui le morceau qu'elle avait gardé. De nouveau ils s'endormirent. Quand ils se réveillèrent, autour d'eux tout était sombre. Marguerite pleurait. Son frère lui disait :
a Ne pleure pas, je te ramènerai à la maison. » Et lorsque la lune fut levée, il prit la petite fille par la main et se mit en marche avec elle, comptant retrouver son chemin par les miettes de pain.
Mais les oiseaux avaient mangé toutes ces miettes. On n'en voyait plus une seule. Les enfants errèrent toute la nuit dans la forêt sans pouvoir retrouver leur chemin. Épuisés de fatigue, ils se couchèrent sur la mousse et s'endormirent. En s'éveillant, ils souffraient de la faim ; quelques fruits sauvages les soulagèrent. Ils se remirent encore en marche, sans savoir de quel côté ils devaient se diriger ; et voilà qu'un petit oiseau blanc se mit à voler devant eux, et ils le suivirent, pensant qu'il les conduirait dans le bon chemin. Tout à coup, ils virent devant eux une jolie maisonnette sur laquelle l'oiseau alla se poser et la becqueta. Les enfants s'approchèrent, et qu'on se ligure leur étonnement et leur joie quand ils virent de quoi se
composait cette maison. Ses murailles étaient faites avec de Unes tranches de pain, sa toiture avec des gâteaux, ses fenêtres avec du sucre candi. Jean et Marguerite, qui avaient faim, mangèrent un morceau du toit et la moitié dune vitre. Tout à coup, ils entendirent une voix qui criait :
Tipe, tope, tape, ton,
Qui donc détruit ma maison ?
En entendant cette voix aigre et dure, ils eurent bien peur. Cependant, comme ils avaient faim encore, ils se remirent à manger. Alors, ils virent apparaître une vieille femme hideuse, toute petite, avec une grande bouche, un grand nez, une figure noire et des yeux verts. A cet aspect, Jean et Marguerite voulurent s'enfuir. La vieille, pourtant, les rassura :
Ne vous effrayez pas, leur dit- elle, et suivezmoi. J'ai de meilleures choses à vous donner. »
Ils entrèrent avec elle dans sa demeure, et là, quelle richesse : du sucre, des biscuits, du lait, des macarons, des pommes et des noix. Pendant qu'ils regardaient, émerveillés, ces amas de friandises, la vieille leur préparait deux jolis petits lits blancs. Ils firent pieusement leur prière du soir, puis se couchèrent.
Cependant, cette vieille était une affreuse sorcière qui attirait les petits enfants par ses sucreries et les mangeait.
Le lendemain matin, elle s'avança avec une joie féroce vers les deux couchettes où reposaient les deux beaux enfants. D'une main elle prit Jean par le milieu du corps, de l'autre elle lui fermait la
i)Ouche pour l'empêcher de crier. Elle l'emporta et l'enferma dans le poulailler, puis elle revint vers Marguerite et lui dit d'une voix farouche :
a Lève-toi, paresseuse. Ton frère est avec les pies; il va s'engraisser pour me faire un bon rôti. »
La pauvre Marguerite, tout épouvantée, pleura
et se désola. Mais ni ses larmes, ni ses gémissements ne pouvaient attendrir l'horrible sorcière; et elle était forcée de faire près d'elle l'ouvrage d'une servante. De temps à autre la vieille allait au poulailler et disait à Jean de lui passer un doigt à travers les barreaux de sa prison, pour qu'elle vît s'il engraissait. Le malin Jean lui présentait un os desséché.
« C'est singulier, murmurait elle en secouant la tête, comme il profite peu de la bonne nourriture qu'on lui donne. »
Un matin, fatiguée d'attendre si longtemps, elle s'écria :
« Il faut en finir. Aujourd'hui même je le rôtirai. »
Elle alluma un grand fea dans le four pour y faire cuire du pain, et son intention était d'y faire griller aussi la petite Marguerite.
« Monte, lui dit-elle, sur cet escabeau, et arrange la braise dans le four avec cette perche. »
Marguerite se disposait à lui obéir, quand elle entendit le petit oiseau blanc qui lui chantait :
« Prends garde ! prends garde ! »
Elle comprit le cruel dessein de la vieille, et lui dit :
« Montrez-moi ce que je dois faire. »
La sorcière se hissa sur l'escabeau, se pencha vers la gueule du four. Aussitôt Marguerite l'y jela, puis referma le four avec sa plaque de fer, et s'en alla délivrer Jean; et tous deux, s'embrassant et
remerciant Dieu, sortirent avec bonheur de cette maudite maison.
A la porte, l'oiseau blanc les attendait avec les autres oiseaux qui avaient mangé les miettes de pain de Jean. Chacun d'eux voulait faire un présent aux deux gentils enfants. Marguerite étendit son tablier. Les oiseaux y jetèrent des perles et des pierres précieuses. Puis, celui qui avait déjà accompagné les deux innocents petits, voltigea devant eux pour leur montrer leur chemin. Ils traversèrent ainsi la forêt et arrivèrent au bord d'un grand lac, où un cygne blanc se promenait.
« Oh ! beau cygne, dirent les enfants, veux-tu nous aider à passer ce lac? »
A ces mots, le cygne s'approcha d'eux en baissant la tête, et l'un après l'autre les transporta sur l'autre rive. Là était déjà le petit oiseau blanc, qui se remit à voltiger devant eux pour les guider vers leur cabane
Le bûcheron et sa femme étaient là, bien affligés, regrettant leurs bons petits, et se disant :
a Ah! s'ils pouvaient revenir, non, jamais, plus jamais nous ne voudrions les perdre dans la forêt. »
Au même instant la porte s'ouvre, et les deux enfants s'avancent. Ah! quelle joie! comme ils furent tendrement embrassés ! Et avec les présents que les oiseaux leur avaient faits, ils étaient riches, ils n'avaient plus à redouter la misère.