LA SOURIS RECONNAISSANTE
Un pauvre marchand colporteur s'en allait à pied dans les montagnes de la Bohême, la bourse vide Il était loin encore de toute habitation, et il n'avait plus qu'un petit morceau de pain épargné sur son dîner de la veille. H s'assit près d'une fontaine et commença son frugal repas sans savoir s'il pourrait en faire un second dans la journée. Pendant qu'il était là, une souris s'approche de lui et lève la tète d'un air suppliant, comme pour lui demander l'aumône.
« Pauvre petite bétel dit le marchand, tu es donc encore plus malheureuse que moi. Voilà tout ce qui me reste. Mais je ne mangerai pas sans toi. »
A ces mots, il émicLte son pain et le pose à terre
devant elle. Son pauvre déjeuner tini, il va boire à la fontaine, et, en revenant, que voit-il? la petite souris qui apportait une à une des pièces d"or près
de son bissac. Elle en avait déjà apporté trois, et elle allait chercher la quatrième. Il la suit, élargit le trou par leauel elle entrait, et trouve un tré sor.
L'ANACHORETE
Parabole de saiul Jcrû^o.
Un homme, animé d'une arJcnle ferveur religieuse, s'était retiré loin des villes, loin des liom mes, dans une grotte solitaire de la Tliébaïde pour s'y consacrer tout entier à l'œuvre de son salut. Il jeûnait, priait, se mortifiait, et sa pensée était constamment tournée vers Dieu. Quand il eut ainsi passé de longues, longues années, un soir l'idée lui vint qu'il avait mérité une glorieuse place dans le paradis, et pouvait être mis au rang des plus grands saints.
La nuit suivante, l'ange Gabriel lui apparutetlui dit:
« Il y a de par le monde un humble ménétrier qui va de porte en porte jouant delà viole etchan-
L'.\RBRE DE NOËL.
tant, et qui a mieux mérité que toi les récompenses éternelles. »
r/anachorôLe, étonné de ces paroles, se lève, prend son bâton de voyage, s'en va cà la recherclie de ce musicien, et, l'ayant trouvé, lui dit:
« Frère, apprends-moi quelles bonnes œuvres tu as faites, et par quelles prières, et par quelle pénitence, tu t'es rendu agréable à Dieu.
— Moi! répondit le ménétrier en baissant la tète : saint père, ne te moques pas de moi. Je n'ai point fait de bonnes œuvres; et je ne sais guère prier, pauvre pécheur que je suis. Je vais seulement, de maison en maison, amuser les gens avec ma viole. »
L'austère ermite pourtant insiste et dit :
« Je suis sur que dans ta vagabonde existence,
tu auras pourtant accompli quelque acte de vertu.
— Non, en vérité, je n'en pourrais citer un seul.
— Mais comment es -tu réduit à cet état de mendicité? As-tu vécu follement comme les gens de ta profession ? As-tu dissipé en de frivoles fantaisies l'héritage de tes pères et les produits de ton métier ?
— Non. Mais un jour j'ai rencontré une pauvre femme abandonnée, dont le mari et les enfants étaient condamnés à l'esclavage pour acquitter une dette. Cette femme était jeune et belle, et les en- ,fants de Bélial cherchaient à la séduire. Je lui ai (donné un asile dans ma demeure. Je l'ai protégée dans son péril, je lui ai livré tout ce que je possédais pour racheter sa famille, et je l'ai reconduite dans la ville où elle devait rejoindre son mari et ses enfants. Mais quel homme n'en aurait fait autant? .
A ces mots, le religieux de la Thébaïde pleura et s'écria :
« Dans mes soixante et dix années de solitude, je n'ai pas fait une si bonne œuvre, et cependantjo m'appelle l'homme de Dieu, et toi, tu n'es qu'un pauvre ménétriei". a
LES TROIS CIIIEXS
Conte allemand.
Un berger avait deux enfants : un garçon et une fille. Lorsqu'il se sentit près de mourir, il leur dit: « Je n'ai à vous laisser pour tout bien que celle maisonnetteet trois moutons. Partagez-vous amicalement ce petit héritage, de façon à ce qu'il n'y ait entre vous ni jalousie ni animosité. »
Pais il ferma les yeux et rendit le dernier soupir.
Henri, le garçon, dit à sa sœur :
« Que veux-tu garder pour toi, la maisonnette ou les moutons?
— J'aime mieux la maisonnette, répondit la jeune fille.
— Comme il te plaira. Alors je prends les moutons, et m'en vais à, l'aventure chercher fortune.
Je suis né un dimanche. On dit que cela ])OrLe bonheur. >
Il partit. Mais dans le cours de son voyage , longtemps il eut bien des peines et bien des mauvaises heures. Un jour qu'il était aune croisiôrede route, découragé de ses vaines entreprises, et ne
sachant de quel côté se diriger, il vit venir à lui un homme suivi de trois gros chiens qui lui dit : Vous avez là trois belles brebis. Voulez-vous me les donner pour mes trois chiens ? »
Malgré sa tristesse, Henri se mit à rire et répondit:
« Je serais bien embarrassé si j'acceptais votre marché. Mes trois brebis broutent elles-mêmes l'herbe dont elles ont besoin. Vos trois chiens, je serais obligé de les nourrir, et je n'ai rien.
— Vous ne savez pas, reprit l'iuconnu, que ces trois chiens sont des merveilles. Xon-seulement vous n'aurez point à vous occuper de leurs besoins, mais ils sabviendront eux-mè-nes aux vôtres. Le plus petit s'appelle Pourvoyeur ; celui-là, Déchireur ; et le plus gros, Brise-Acier. »
Henri finit par consentir à l'échange qui lui était proposé, et bientôt s'en réjouit. Gomme il était seul dans un bois, loin de toute habitation, n'ayant plus une miette de pain dans son sac: « Allons, dit-il, Pourvoyeur, à l'œuvre ! »
Pourvoyeur ne se fit pas répéter cet ordre deux fois. Il partit comme une flèche et revint quelques minutes après, rapportant un panier rempli d'excellentes provisions. '
— Bien ! se dit Henri ; avec un tel compagnon, jo n'ai plus à m'occuper de ma nourriture, et je puis voyager en paix. »
Il se remit en marche, et un jour il rencontra une belle voiture attelée de beaux chevaux et toute peinte en noir. Le cocher avait des vêtements noirs, et dans la voiture était assise une charmante jeune fille tout en noir aussi et pleurant amèrement.
Henri qui à l'aspect de ces signes d'infortune, se
l'arbre de NOËL. I4l
sentait le cœur ému, interrogea le cocher qui d'abord le regarda du haut de son siège fort dédaigneusement, puis finit par lui dire :
« Il y a près d'ici un dragon effroyable qui Iontemps a désolé le pays par ses ravages, et qui s'est retiré dans sa grotte, à la condition qu'on livrerait chaque année, à jour fixe, une jeune fille à sa merci. Cette année, c'est la fille de notre roi qui doit être la victime du monstre. Le roi et le peuple sont plongés dans la douleur. Mais il faut obéir à l'arrêt du sort et il faut que ie dragon ait sa proie. »
— Pauvre jeune fille, » murmura Henri, en regardant des yeux humides la princesse. Et il suivit la voiture.
Arrivé au pied d'une montagne, le cocher arrête sa voiture. La jeune fille commença à gravir lentement une crête de rocs. Henri voulut l'accompagner malgré les remontrances et les cris du cocher qui restait prudemment dans la vallée.
Vers le milieu de la montagne, tout à coup apparut l'épouvantable bête avec son corps revêtu d'écaillés, ses ailes bruyantes comme celle d'un moulin à vent; ses longues griffes plus dures que le fer, et sa langue enflammée. De sa gueule s'échappait un tourbillon de vapeurs sulfureuses.
Il s'avança pour saisir sa proie : « Déchireur, s'écria Henri, à l'œuvre, à l'œuvre 1 » Aussitôt Déchireur s'élance sur le monstre, lui enfonce ses dents dans les flancs, le lacère, le tue. Henri lui enlève quelques dents et les met dans sa poche.
!^a princesse s'était évanouie. Quand elle reprit sa connaissance le monstre était anéanti. Elle salua Henri avec un transport de joie et de gratitude, et le pria de l'accompagner dans le palais de son père pour quil fût dignement récompensé. Le jeune
homme répondit qu'il irait lavoir dans sa capitale, mais pas avant trois ans. Jusque-là il voulait faire plusieurs voyages. Comme il persistait dans cette résolution, la jeune fille remonta dans sa voiture, et Henri s'en alla d'un autre côté, ne se doutant
l'ardre de NOËL. 143
pas du nouveau péril auquel il laissait exposée celte cliarmante personne.
Le cocher avait formé un diabolique projet. Cn
traversant sur un pont une large rivière, il se tourna vers la princesse et lui dit :
« Votre chevalier vous a quittée sans vous rien demander. Vous n'avez plus à vous occuper de lui, et vous pouvez faire la fortune d'un pauvre homme on disant à votre père que c'est moi qui ai tué le dragon. Si vous n'acceptez pas cette proposition je vous jette dans ce fleuve, et personne ne s'avisera jamais de demander ce que vous êtes devenue, car on croit que le monstre vous a dévorée. »
En vain la jeune fille protesta, pria, supplia. Elle fut, pour sauver sa vie, obligée de se soumettre à la résolution du cocher et de jurer solennellement qu'elle ne révélerait à personne sa perfidie.
Des cris de bonheur retentirent dans toute la ville quand on vit revenir saine et sauve cette belle princesse qui devait être la pâture du dragon. Le roi la tint longtemps serrée contre son cœur'ea
pleurant de joie. Puis il embrassa le perfide cocher et lui dit:
« Non-seulement tu m'as rendu tout ce que j'ai de plus cher au monde, mais tu as délivré ce pays d'un effroyable fléau. Je te dois une récompense ; tu épouseras ma fille dans un an. Elle est encore trop jeune pour que je puisse la marier plus tôt. Dès ce jour je te considère comme mon gendre. Tu auras ton palais, et tu y vivras comme un grand seigneur. » Ainsi fut fait.
L'année était écoulée, la princesse à qui ce mariage faisait horreur et qui n'osait révéler son secret, demande encore une année de délai, puis une troisième. Mais à la fin de celle-ci, le roi ne voulut plus permettre aucun retard et le jour du mariage fut définitivement fixé.
La veille de ce jour, on vit entrer dans la ville un voyageur suivi de trois chiens étranges. Comme il remarquait dans toutes les rues des préparatifs de fêle, il en demanda la cause. On lui dit que la fille du roi allait se marier avec l'homme qui l'avait sauvée des griffes du dragon.
« Cet homme, s'écria le voyageur, est un imposteur. »
Des gens de la police, l'entendant parler ainsi du gendre du roi, se jetèrent sur lui, l'arrêtèrent et le conduisirent dans une prison fermée par une porte de fer.
Tandis que le pauvre Henri était là sur une paille humide, absorbé dans ses tristes réflexions.
tout à coup il lui sembla entendre les gémissements de ses chiens. C'étaient ces fidèles bêtes, en effet, ({ui s'approchaient de la lucarne de son cachot.
« Brise-Acier, à lœuvre, 3> s'écria-t-il.
Aussitôt Brise-Acier se précipite sur les barreaux de la prison, les brise, brise aussi les chaînes de son maître.
Henri se leva, joyeux de se sentir délivré, mais triste de penser qu'un traître allait devenir l'époux de la belle princesse. Il ne savait ce qu'il devait faire, et en attendant qu'il prît une détermination il avait faim.
« Pourvoyeur, à l'œuvre, » dit-il.
Quelques minutes après Pourvoyeur lui rapporte de succulents morceaux avec une serviette sur laquoiie est brodée une couronne royale.
Ponrvoyeur a été tout droit au palais, ù est cn-
tré dans la salle à manger où le souverain était assis avec les membres de sa famille et les principaux personnages de la cour. Il a été près de la princesse et lui a léché la main. La princesse l'a
reconnu et lui a elle-même mis sa serviette au col. L'apparition de ce chien lui donne l'idée quo l'aventureux jeune homme à qui elle doit son salut n'est pas loin. Dans cet espoir, elle s'enliardit. K<le
prend son père par la main, l'entraîne dans une chambre voisme et lui raconte tout ce qui s'est passé le jour où elle devait être immolée. Le roi envoyé chercher Henri. C'est lui, c'est bien lui. La jeune fille se réjouit de revoir cette douce, honnête ligure. Il s'avance modestement et, en s'inclinant avec respect, tire de son sac de voyageur les énormes dents du dragon.
Le roi conduit le brave jeune homme dans ia
salle où sont réunis ses convives. L'infâme cocher pâlit, et un juste arrêt le condamne à expier dans un cachot son crime.
Henri épouse la jeune fille. Au milieu des fêtes de cet heureux mariage, il se souvient de sa sœur qui est restée toute seule dans sa maisonnette. Il désire la revoir, il la fait venir près de lui et l'embrasse avec une tendre ellùsion de cœur. Alors,
un de ses fidèles chiens magiques prend la parole et lui dit :
« Maintenant la mission que notre maître nous avait confiée est accomplie. Nous devions voir si la fortune ne te gâterait pas le cœur et ne te ferait pas oublier ta pauvre sœur. Adieu, sois heureux. »
A ces mots, les trois chiens se transforment en oiseaux et s'envolent en chantant dans les airs.