CHAPITRE PREMIER
Un heureiix hasard.
Ceux qui ont passé quelque temps dans les montagnes de Franche-Comté, et assisté, sous le toit rustique d'une maison de paysan, à quelque veillée d'hiver, ont tous entendu parler de la vouivre, serpent ailé, être magique, qui, dit-on, glisse dans les airs, comme une lueur rapide, se baigne dans les flots comme une autre Mélusine, et porte à son front une escarboucle plus précieuse que les plus beaux diamants de la couronne de France.
Avant de se plonger dans les sources solitaires et les ruisseaux voilés dont elle aime à fendre l'onde limpide, la vouivre dépose sur le rivage cette splendide escarboucle, qui est son œil, sa prunelle, sa
lumière. Si dans le moment où elle s'abandonne ainsi à la mollesse de son repos, quelqu'un pouvait adroitement s'emparer de ce diamant inappréciable, qu'elle a soin de cacher entre les roseaux les plus élevés ou dans le gazon le plus touffu. celui-là serait assez riche; car ni les mines du Brésil, ni les montagnes de l'Oural, n'ont jamais livré aux regards avides des hommes un diamant pareil.
Une foule d'ambitieux francomtois ont rêvé la conquête de ce trésor et ont guetté la vouivre au bord de maint lac et de maint ruisseau. Moi-même je me souviens qu'aux jours de mon enfance, j'ai plus d'une fois erré le long des bords du Doubs avec l'espérance d'y voir descendre la vouivre, et je ne l'ai pas vue, et je n'ai jamais pu lui enlever son escarboucle. Mais Paul Dubois la lui enleva une fois, il y a environ cent ans, et je puis vous dire ce qui en arriva.
Paul Dubois était le plus jeune fils d'un brave vigneron de Mouthiers qui. par ses habitudes d'ordre et de labeur, était parvenu à se faire une honnête aisance. De six beaux enfants que le ciel lui avait donnés, quatre garçons et deux filles, les cinq premiers avaient été dès leur bas âge appelés à partager les travaux de leurs parents. Tandis que les garçons s'en allaient avec leur père labourer les champs et planter des ceps de vignes, les jeunes filles aidaient leur mère dans ses occupations domestiques ; elles prenaient soin des bestiaux, préparaient les repas des gens de la maison et filaient
le chanvre pour faire des vêtements. Paul naquit à une époque où la famille commençait déjà à jouir d'une petite fortune acquise peu à peu et arrosée de bien des sueurs. Plus heureux que ses frères, au lieu d'être astreint à la rude tâche de chaque jour, il fut confié aux soins d'un instituteur que l'on regardait comme un grand savant, car il faisait une addition en un clin d'œil, et lisait couramment les vieux actes écrits sur parchemin. La bonne Mme Dubois, qui adorait son dernier né, voulut qu'il reçût l'éducation d'un clerc, et, dans ses rêves d'amour maternel, elle le voyait déjà chapelain de quelque grand seigneur ou investi des honorables fonctions de tabellion, et qui sait, peutêtre même bailli du district. A sa prière, le cure de Mouthiers avait bien voulu donner quelques leçons de latin à ce petit l'enjamin, et les bonnes dispositions de l'enfant ne contribuaient pas peu à entretenir dans le cœur de sa tendre mère une naïve pensée d'orgueil et un ambitieux espoir.
Mais un soir que Paul rentrait sous le toit paternel, apportant en triomphe une belle grande page qu'il venait d'écrire avec tous les procédés de la plus élégante calligrapliie, un problème d'arithmétique qu'il avait lui-même résolu, et un livre que son maître lui avait donné comme un témoignage éclatant de satisfaction :
« En voilà assez, dit le père Dubois. Paul ne retournera plus à l'école. Je suis fort content qu'il manie si bien la plume et qu'il s'entende à ranger
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en bon ordre des chiffres sur le papier; cela peut servir dans l'occasion. Mais il en sait déjà plus que je n'en ai jamais appris. Je ne veux pas faire de lui un monsieur qui porte des culottes de soie et batte le pavé des grandes villes, taftdis que ses frères travaillent comme des manœuvres. Nous sommes vignerons de père en fils, tous gens probes et sans reproches, Dieu soit loué ! Je veux qu'il soit vigneron comme nous, et dès demain je lui mets le hoyau entre les mains. »
La pauvre mère souffrit beaucoup en entendant formuler cet arrêt. Cependant elle comprenait qu'elle ne pouvait équitablement établir une distinction si marquée entre ses enfants, en dévouer un à la tâche facile de l'école, et laisser les autres s'épuiser toute l'année dans un travail pénible. Elle savait d'ailleurs que quand son mari exprimait en termes si nets sa résolution, il ne fallait pas tenter de l'en faire changer. Elle baissa la tête en silence, étouffant au fond de son cœur un gros soupir, et se résigna, attendant du temps et des circonstances un moyen de faire revivre et de mettre à exécution ses projets,
Paul prit la serpette et le hoyau et s'en alla avec ses frèrcs travailler à la vigne. Mais il était aisé de voir que ce travail lui causait une peine extrême et qu'il ne l'entreprenait que pour obéir à la volonté de son père. Les jours suivants, cet acte de résignation frappa tous les regards; ses frères euxirêmcs, qui naguère ne pouvaient se défendre à
son égard d'un certain sentiment de jalousie, furent émus de le voir accomplir si docilement une tâche qui lui semblait si difficile, et dès qu'ils se trouvaient seuls avec lui, loin des regards de leur père, ils l'engageaient à quitter son lourd instrument et à se reposer, lui promettant de faire entre eux par un surcroît d'efforts la besogne qui lui était assignée. Paul était d'ailleurs d'une constitution délicate qui ne lui permettait pas de rester plusieurs heures comme eux courbé sur le sol. Il cédait à ces affectueuses mstances, s'asseyait sur un tertre de gazon, en face de ces magnifiques bassins de verdure, de ces majestueux remparts de rocs qui entourent la délicieuse vallée de Mouthiers, et passait une partie de sa journée à regarder et à rêver. Le soir, auprès du foyer de famille, il restait la tête appuyée sur ses mains, écoutant en silence les traditions populaires du village racontées par quelque bonne vieille femme, et s'élançant par la pensée dans les châteaux fabuleux, dans le monde magique, dont ces traditions dépeignait naïvement les merveilles.
La vouivre surtout occupait souvent son esprit, la vouivre avec ce trésor inappréciable qu'elle portait au front, avec toutes les idées de bonheur qui s'attachaient à une telle conquête, et qui devaient naturellement séduire l'imagination d'un jeune homme. La nuit, il voyait reluire l'escarboucle féerique dans ses songes, et le matin, en s'en allant dans les champs, il la cherchait au bord de la Loue.
A force d'entretenir ce rêve dans son imagina tion, il lui donna la puissance d'une pensée continue, impérieuse. Il finit par se persuader qu'il parviendrait quelque jour à s'emparer de l'escarboucle précieuse, et il y parvint.
Un soir d'automne, on ne sait comment, il arriva juste à l'endroit où la vouivre se baignait dans les
floLs de la rivière, vit le diamant qui étincelait dans la mousse, s'en empara et s'enfuit tout éperdu. A peine avait-il saisi l'escarboucle qu'on entendit
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un cri lamentable, sans doute le cri de la pauvre vouivre aveugle. Un instant ce gémissement profond l'attendrit; il s'arrêta et se retourna, dominé par un sentiment de compassion. Mais ce souhait qui l'avait si longtemps occupé, ce désir ardent de posséder la pierre précieuse, l'entraîna de nouveau. Il rentra tout haletant et effaré sous le toit paternel, et courut s'enfermer dans sa chambre. Sa mère inquiète vint frapper à sa porte. Il fit semblant de dormir, mais il ne dormait pas. Il tenait entre ses mains l'escarboucle et ne se lassait pas de la contempler, et à mesure qu'il la contemplait, il sentait s'éveiller en lui des désirs impétueux, des visions étranges, qu'il n'avait jamais conçus. Aux rayons éblouissants de l'escarboucle, il croyait voir s'ouvrir devant lui un nouveau monde, étincelant [l'or et de pierreries, et peuplé de créatures idéales qui dansaient et chantaient sous un ciel d'azur éclairé par d'innombrables soleils. Il entendait encore résonner dans son refuge la voix désolée de la vouivre. Mais il avait déjà fermé l'oreille aux tendres accents de sa mère; il ferma l'oreille encore aux lamentations de la malheureuse vouivre, et se jeta sur son lit, poursuivant à demi endormi, j demi éveillé, ses songes fantastiques.