‹ L'arbre de NoëlChapitre 28 sur 43 · CHAPITRE îî · texte numérisé non relu

CHAPITRE îî

L'influence d'un trésor.

Le lendemain était un dimanche. Dès le matin, la famille se préparait à aller à l'église. Les jeunes filles tiraient de l'armoire de noyer leurs plus belles robes et leurs plus beaux fichus ; les garçons se plongeaient la tête dans un seau d'eau, puis lissaient avec soin leur longue chevelure; le père Dubois lui-même s'occupait avec une certaine ialisfaction de sa rustique toilette. Il était raarguillierde son village, et prétendait figurer convenablement au banc d'honneur de l'église. Paul prétexta un violent mal de tête pour se dispenser de sortir.

Depuis plus de deux heures, il était assis sur son lit, tournant et retournant entre ses mains l'escarboucle et parcourant successivement dans le rapide

essor de son imagination toute l'échelle des rêves les plus capricieux.

A travers cette espèce d'hallucination fiévreuse, ces vagues et flottantes chimères, une idée s'implantait opiniâtrement dans son esprit, l'idée do partir, d'abandonner l'humble demeure champêtre où son diamant ne serait qu'un trésor inutile, et de s'en aller dans quelque grande ville chercher la joie et la fortune que sa chère escarboucle devait lui donner. En quelques instants cette idée devint un projet et ce projet une décision. Il se sentait bien encore intérieurement troublé et inquiet des sollicitudes que son mystérieux départ causerait à ses parents, des larmes qu'il ferait répandre à sa bonne mère. Mais, se disait-il, je leur écrirai dès que j'aurai vendu mon diamant ; je leur enverrai assez d'argent pour acheter encore des vignes, des champs, et je viendrai les revoir dès que j'aurai à mon gré parcouru le monde. Ce qu'il ne disait pas, ce qu'il ne reconnaissait pas luimême, c'est que la possession de ce diamant si longtemps convoité lui avait déjà changé le cœur. La veille, il avait caché à tous les regards l'escarboucle comme un larcin ; il avait refusé de répondre à sa mère ; le matin, il avait menti, et il allait commettre froidement une atroce cruauté en désertant la maison paternelle.

Dès qu'il vit ses parents cheminer vers l'église, il s'habilla, ferma la porte et, faisant le tour du village par un sentier qui côtoie les plateaux de

Hautepierre, il se dirigea vers la route de Besançon.

Arrivé à la pointe d'un coteau, à l'endroit d'où Ion découvre dans toute sa fraîche et pittoresque beauté le vallon de Mouthiers avec sa magnifique ceinture de bois et de rocliers, et la vallée de Lods avec ses forêts d'arbres fruitiers, il se retourna pour voir encore les lieux qu il allait quitter. La cloche tinlait dans la vieille tour de l'église, et quelques bonnes gens en retard, portant leur livre à la main^, hâtaient le pas pour arriver assez tôt à l'office divin. Un instant son âme fut émue de ce spectacle qui éveillait en lui tant de doux souvenirs, mais bientôt ses songes de fortune l'emportèrent sur cette pieuse sensation. 11 détourna la tète comme pour s'arracher à une tentation dangereuse, se remit en marche et, vers le soir, il entrait par la Porte taillée, dans les murs de Besançon.

Une lois là, il s'arrêta, ne sachant trop de quel côté se diriger. Son escarboucle à la main, il se disait bien avec sa confiance de jeune homme qu'il était assez riche; mais encore fallait-il trouver un marchand, et d'abord un hôtel pour y passer la nuit.

Tandis qu'il s'en allait de côté et d'autre, les yeux en l'air, cherchant une enseigne de bon augure, il fut arrêté par un petit homme noir, dont la figure en essayant de sourire grimaçait d'une façon affreuse. Les vieilles femmes de Mouthiers, qui racontent cette véridique histoiie, prétendent que ca

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petit liomme noir était le diable. Mais le fait nest nullement démontré, d'autant que le diable a toujours une difformité qui le désigne suflisarament à Tanimadversion de toute âme chrétienne, soit une grande paire de cornes, soit un œil flamboyant ou un pied fourchu, et l'individu dont il s'agit n'avait, au dire même de Paul, aucun de ces signes sataniques. Il était habillé fort décemment, et son langage et ses manières annonçaient un personnage parfaitement bien élevé et fort poli. Il s'approcha de Paul le chapeau à la main, il s'enquit avec une aimable prévenance de l'objet de ses recherches, lui oftrit de le conduire lui-même dans un très-bon hôtel où l'on ne recevait, disait-il, que des gens comme il faut; puis, tout en marchant à côté de lui, et en causant des monuments de Besançon, de ses promenades et des fêtes publiques, il gagna si vite et si bien la confiance de Paul, que le jeune aventurier n'hésita pas à lui conter de point en point qui il était, quelle découverte il avait faite, et quel motif l'amenait dans la vieille capitale de la Franche-Comté.

« En vérité, mon jeune monsieur, s'écria alors l'inconnu, vous devez rendre grâce au hasard qui m'a amené sur votre route, vous ne pouviez faire une meilleure rencontre; car sachez que je suis maître Finlappi, connu dans toute la province comme l'un des plus habiles joailliers qui existent. 11 n'y a pas ici une paire de pendants d'oreilles, un bracelet précieux, un collier de perles qui n'ait

passé par mes mains, et je ne borne point le cercle de mes entreprises à ce qu'on peut attendre de moi dans les villes de Franche-Comté. J'ai un atelier, un magasin même à Paris. C'est là qu'il faut que vous alliez vous-même, si vous voulez user comme il convient du trésor que la fortune vous envoie. Peste ! le diamant de la vouivre 1 Ah ! il y a longtemps que je désire le voir, et je vous en donnerai sans marchander une somme dont vous serez vousmême stupéfait. Ah! vous êtes heureux, jeune homme, vous entrez dans la vie par la bonne porte, par la porte d'or, et il ne tiendra qu'à vous bientôt de faire une belle figure dans la capitale de France de marcher de pair avec les plus riches seigneurs, de voir le roi.

— De voir le roi! s'écria Paul, qui écoutait ce dithyrambe du joaillier avec un enthousiasme toujours croissant. Vous croyez que je pourrais avoir l'honneur d'approcher le roi.

— Oui, certainement, reprit Finlappi, et c'est moimême qui vous en donnerai les moyens si vous voulez avoir quelque confiance en moi. Ne me remerciez pas. En agissant ainsi, je ne fais que céder à mon propre penchant. Votre physionomie m'intéresse, et puis je vous le dirai, j'aime les gens heureux, les gens qui sont nés sous une bonne étoile, et qui, dès leurs premiers pas dans la vie, se trouvent choyés et dorlotes par la fortune. Il y a du plaisir à s'occuper de ces gens-là, car on sait que les services qu'on cherche à leur rendre fruc-

tifient comme la graine jetée sur une terre féconde. Quant à ces malheureux qui travaillent, qui s'épuisent pour amasser jour par jour, à la sueur de leur front, de quoi acheter une cabane et un coin de champ, ce sont des misérables dont la vie ne m'inspire qu'un profond mépris.

— Hélas ! se dit Paul, mon père a travaillé ainsi, et c'est pourtant un brave homme. »

Mais il n'osa faire à haute voix cette réflexion, de peur de paraître devant son nouvel ami au-dessous de sa situation.

« Mais pour partir, balbutia Paul....

— Ah ! J'entends ce que vous voulez dire. Vous arrivez de votre village de Mouthiers, où l'on voit sans doute plus de cailloux que d'écus, et votre bourse est vraisemblablement trop peu garnie, pour que vous puissiez.... C'est bon, c'est bon; je vous avancerai moi-même l'argent nécessaire pour que vous puissiez vous rendre dignement à Paris, et atin que vous ne croyiez pas que je songe à abuser de votre jeunesse et de votre confiance, vous garderez avec vous l'escarboucle, et vous me la remettrez là-bas en échange d'une belle pile d'argent. »

A cette libérale proposition, Paul fut près de se jeter dans les bras du joaillier et de le serrer sur son cœur.

« Oh! le généreux homme, se disait-il, quelle énergie de caractère ! Quel esprit lumineux et quelle grandeur d'âme! Et notre bon curé qui me répétait si souvent que dans les villes, il fallait se tenir

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sans cesse en garde contre les voleurs et les fripons! Pour mon début, j'ai du bonheur, car, voilà un individu qui me voit pour la première fois et qui me traite avec un dévouement sans égal.

— A quoi pensez-vous donc, demanda Finlappi?

— Ahl mon digne monsieur, répondit Paul, je pense que je ne puis assez remercier le sort qui m'a fait rencontrer un homme tel que vous, et je voudrais bien, avant de partir pour Paris, écrire à mes parents pour leur raconter tout mon bonheur.

— Attendez quelques jours. Quand vous aurez vu la capitale, quand vous aurez été présenté à la cour (car il faut que vous soyez présenté à la cour), quafnd vous jouirez enlin de la splendide fortune que vous tenez entre vos mains, vous réjouirez bien plus le cœur de vos parents, en leur annonçant tant de merveilles.

— Vous avez raison, monsieur, reprit Paul, et je pourrai leur envoyer de Paris quelques beaux présents que je ne parvienclrais peut-être pas à me procurer à Besançon.

— C'est parfaitement juste. Vous enverrez à Mme votre mère des robes de velours, des dentelles à Mlles vos sœurs, des armes damasquinées et des chaînes d'or à vos frères. »

Cette fois Paul regarda le joaillier avec défiance, pensant que ces paroles n'étaient qu'une amère moquerie; mais le visage de Finlappi ne trahissait pas la moindre apparence d'ironie.

Le joaillier était resté stupéfait de la splendeur de l'escarboucle (page 257;.

«Allons, se dit Paul, il parle sérieusement, et il est certain à présent que je suis immensément riche. »

Tout en causant ainsi, le jeune homme et son conducteur étaient arrivés au milieu delà rue Battans, l'une des rues les plus populeuses et les plus bruyantes de Besançon.

« Voilà, dit Finlappi, en montrant à son compagnon une large maison à pilastres noircis par le temps, voilà l'hôtel du Croissant, l'hôtel de tous les gens riches et de tous les gentilshommes du pays. Je vais moi-même vous y introduire, et demain, si vous voulez suivre mon conseil, je vous remettrai une somme d'argent avec laquelle vous pourrez voyager tout à votre aise. »

Paul n'était plus en état de faire la moindre objection à ce que lui disait le joaillier. Il se sentait dominé, fasciné par le regard, par la voix de cet homme, et le considérait comme l'être le plus noble, le plus généreux qu'il fût possible de rencontrer à la surface de la terre. Le soir, quand il se trouva seul dans la chambre qu'on lui avait assignée à l'hôtel, après avoir fait un large souper, comme un homme qui n'a pas à se préoccuper d'un vulgaire calcul d'économie, il se mit à repasser dans son esprit tout ce qu'il venait d'entendre, et à chaque parole qu'il se rappelait, il se sentait saisi d'un transport de joie inexprimable. Le joaillier après l'avoir conduit dans sa chambre n'avait demandé qu'à jeter un coup d'oeil surl'escarboucle, et il était resté stupéfait de sa splendeur.

« Vous me verrez demain, avait-il dit, et vous serez content de moi. »

Le lendemain en effet, de bonne heure, il entra dans la chambre de Paul, portant sous le bras un sac d'argent.

« Voici, dit-il, cinq cents écus que je vous donne à compte sur le marché que j'espère bientôt conclure avec vous. Ce soir même vous pourrez partir, et vous irez m'attendre rue Dauphine, hôtel de France. •»

Paul lui serra la main avec une ardente reconnaissance. Il employa le reste de sa journée à échanger ses simples habits de paysan contre des vêtements plus dislingues, et le soir même, il était en route pour Paris,

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