CHAPITRE IV
La conversion de l'enfant prodigue.
Appelé devant un des fonctionnaires de la police, le jour même où il avait fait sa fatale découverte, Paul reprit, par l'efiet d'une vive réaction, sa naïveté première, et raconta simplement, franchement, tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où il avait trouvé le diamant de la vouivre jusqu'à celui où il s'était vu traîné si ignominieusement en prison. Mais celui qui l'interrogeait ne considéra que comme un impudent mensonge l'histoire de la vouivre, et il ordonna aux arciiers de reconduire l'audacieux voleur au cachot, et de le garder plus étroitement que tout auire.
Dans ce temps-là, on commençait déjà à ne plus njoater grande foi aux traditions populaires. L'agciil de police élait d'ailleurs un \icux malin, hr
bitué depuis longtemps à se méfier de toutes les belles paroles et de tous les semblants d'innocence de ceux qu'il sommait de comparaître devant son redoutable tribunal. Et quel moyen de croire qu'il pouvait se trouver dans un ruisseau de la Franche- Comté une couleuvre ailée portant au front, en guise de prunelle, un diamant plus gros et plus beau que tous ceux qui parent le diadème des rois?
En vérité, c'était une sotte plaisanterie, et le grave fonctionnaire s'en voulait à lui-même d'avoir écouté jusqu'au bout un tel conte de bonne femme.
Cependant on apprit que le joaillier enfermé comme Paul dans un étroit cachot, barricadé, verrouillé, était parvenu à s'échapper, sans que la sagacité de tous les geôliers réunis put deviner par quel soupirail, par quelle crevasse il avait pris la fuite. Cet incident inexplicable et qu'on ne pouvait raisonnablement attribuer qu'aune puissance magique, jeta une première lueur favorable sur la cause du jeune aventurier. Une fois qu'on admettait un sortilège dans cette étrange affaire, il n'était plus si difficile d'en admettre un second. Puis il se trouva, par bonheur, pour le fils du vigneron, un juge très-savant et très-estimé qui avait voyagé en Franche-Comté, qui avait entendu parler là en maint endroit de l'escarboucle de la vouivre, et qui, en un patient interrogatoire, acquit la conviction qu'en effet Paul avait bien pu trouver au bord d'un ruisseau la pierre précieuse, qu'il n'était coupable que de s'être livré aux égarements d'une folle vie, et
d'avoir ainsi que le rapportaient les archives, maltraité le joaillier.
Sur le rapport de ce juge dont l'opinion était gé néralement tort respectée, Paul fut déclaré innocent du vol qui lui était imputé, et comme on pensa qu'il était assez puni par plusieurs jours de prison de son acte de violence envers Finlappi, il fut remis en liberté.
Il se précipita hors de la prison avec une explosion de joie impossible à décrire. Il était libre, il respirait l'air de la rue, il pouvait aller, venir à son gré. Mais il se trouvait seul sur le pavé de Paris, dépouillé de tout, sans amis, sans protecteurs, sans une seule âme qui dans cette grande ville s'intéressât à sa misère et à son étrange destinée. Le sentiment de ses fautes et de ses folies lui saisit alors douloureusement le cœur. Il s'assit sur une borne au coin d'une rue silencieuse, et pleura et pria. Quand il eut fait cette salutaire prière de l'âme repentante, il se sentit tout à coup animé d'une vive résolution et doué d'une force toute nouvelle. Il chercha dans sa poche, y trouva encore quelques sols, dernier reste de sa fortune inouïe, et il partit.
Il partit, il s'en alla tout droit sur la route de Pesançon, sur cette route qu'il avait naguère parcourue avec tant d'extravagantes illusions ; il y revenait maintenant à pied, la tète baissée, l'esprit humilié, mais affranchi de ses funestes chimères. Au bout de cette route était le refuge assuré, le
toit paternel, le foyer paisible où il pouvait encore rentrer avec un nom profané, mais plein de repentir. A quelque distance de Paris, il rencontra un paysan avec lequel il écliangea son habit brodé contre un sarrau, son collet de dentelle contre une cravate de laine, ses bottes fines contre une paire de gros souliers, et son feutre galonné contre un grossier chapeau. Le paysan faisait un bon marché et Paul se voyait avec ce rustique costume tel qu'il était autrefois, tel qu'il voulait être désormais.
Quand il arriva au sommet du coteau d'où il s'était retourné pour dire un dernier adieu à son village, c'était l'heure de midi, par une belle journée de printemps. Les environs de la vallée, déjà couverts de boutons de fleurs, répandaient leurs parfums dans les airs ; les collines et les champs étaient tapissés d'une fraîche verdure ; les oiseaux gazouillaient sur les branches des noisetiers et de l'aubépine. Les flots de la Loue étincelaient aux rayons du soleil entre les rameaux d'arbres, et l'angélus tintait dans le clocher de l'église. Çà et là on voyait passer sur les collines, dans le vallon, un paysan qui retournait à son travail, une femme qui allait porter le diner aux ouvriers, un enfant qui courait gaiement le long du sentier, et il y avait dans cette grande nature, éclairée par un beau jour, animée par le mouvement champêtre, inondée de tant de fleurs, parée de tant de grâce, un tel calme et un tel charme que l'imagination de l'homme le l)lus froid en eût été ravie.
« Ah mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Paul en joignant les mains, et en promenant ses regards avec une profonde émotion sur le tableau qui l'entourait. Là était le repos, là était le bonheur, et j'ai tout quitté, tout pour une erreur, pour un abîme. Mon Dieu, pardonnez-moi. »
En exhalant ce cri de regret, il s'avançait vers es vignes où il avait travaillé avec ses frères. Il se glissait pas à pas comme un coupable derrière une haie de pruniers, et quand il fut au pied des ceps que cultivait la main de son père, il vit toute sa famille assise sur le sol, et partageant le frugal repas de la journée, ses frères et ses amis mangeant d'un bon appétit, et causant gaiement entre eux, son père qui semblait les écouter, et qui pourtant avait l'air soucieux, et sa mère assise à quelques pas de distance, sa mère pâlie et vieillie, la tète appuyée sur une de ses mains, qui ne mangeait pas, n'écoutait pas et ne parlait pas.
A cet aspect, il ne fut plus maître de lui ; un cri irrésistible s'échappa de ses lèvres; son cœur l'emporta.
« Ma mère, ma mère, » dit-il.
Et il se précipita dans les bras de la pauvre femme dont la voix s'éteignait dans les sanglots.
« C'est lui, dit le père, en essuyant de sa main calleuse une larme dans ses yeux. Te voilà revenu, mon garçon, et nous ne te demanderons pas ce que tu as fait depuis que tu nous a quittés. Il y a de a besogne ici. Yeux-tu t'y mettre bravement et ne
L ARBRh DE NOËL. 183
plus songer à toutes les folies que tu as prises je ne sais où ?
— Ah! je le veux bien, s'écria Paul en embrassant tour à tour ses frères et ses sœurs.
— Eh bien ! femme, reprit le vigneron, donnenous une cuillère : le pauvre garçon a peut-être faim et ne sera pas fâché de prendre sa pa'c de ce lait caillé, quoiqu'il ait sans doute goûté dautres friandises dans ses voyages. »
Paul s'assit par terre, savoura avec bonheur le mets qui lui était offert, et pour prouver qu'il revenait pleinement corrigé de ses erreurs, il prit une bêche et travailla bravcmeni jusqu'au soir.
Mais le soir, il s'en alla trouver son bon vieux curé, lui fit, pour achever de se soulager l'âme, la confession de ce qui lui était arrivé, et le prêtre lui dit :
« Souvenez-vous, mon enfant, que la fortune qui nous vient sans que nous l'ayons méritée, n'engendre qu'un sot orgueil, et de funestes illusions ; que la joie est dans le bien qu'on acquiert par un patient travail, et le bonheur dans le devoir. »
La bonne femme de Mouthier qui racontait cette vieille histoire ajoutait que Paul profita de ces sages conseils, qu'il devint comme son père, un bon ouvrier, et un honnête chef de famille.