CHAPITRE IIÎ
Aventures de Paul.
Deux heures après son arrivée à Paris, Paul se promenait au hasard dans les rues de cette ville dont on parlait à Mouthiers comme d'une fabuleuse région. De la rue Dauphine où il était venu loger selon les indications de Finlappi, il s'était dirigé tout naturellement vers le Pont-Neuf, et quel fut son étonnement, lorsqu'à l'angle de ce pont, il aperçut au milieu d'un chaos de gens, de chevaux et de voitures, le joaillier lui-même, le joaillier ^u'il croyait encore à Besançon.
« Eh quoi! s'écria-t-il, en s'élançant avec bonheur à sa rencontre, mon cher monsieur, c'est vous.
— Oui, mon jeune ami, répondit le joaillier d'un ton jovial, c'est moi-même en personne, comme
VOUS voyez, même habit, même chapeau, même tigure. Je me suis procuré des moyens de transport plus rapides que les vôtres. Il y a deux jours que je suis ici, et j'ai déjà fait bien de la besogne. D'abord, j'ai vu le personnage dont je vous parlais, et qui achètera, je crois, l'escarboucle. En second lieu, je vous ai trouvé une demeure convenable, car vous ne pouviez rester à Thôtel qu'en passant. Vous aurez près du Palais-Royal, dans le quartier du monde élégant, votre maison à vous, vos gens, votre carrosse, et vous pourrez dès aujourd'hui, s'il vous plaît, commencer cette vie de gentilhomme. Je vous prierai seulement de vouloir bien me confier l'escarboucle pour que je la fasse voir à la personne qui désire l'acheter. Je vais vous remettre quelques milliers d'écus pour vos premières fantaisies. Usez de votre argent largement, et quand vous n'en aurez plus, voici mon adresse, écrivezmoi, ou venez me trouver, ma caisse vous est ouverte. »
Paul avait passé par tant d'émotions dans l'espace de huit jours, que ces paroles du joaillier ne pouvaient même plus le surprendre. Il accepta, sans réflexion aucune, la proposition qui lui était faite, reçut sans trop y regarder l'argent qui lui était remis, et s'installa sans façon dans la riante et coquette demeure que Finlappi lui avait fait préparer.
11 n'est chose en ce monde à laquelle on s'habitue si aisément qu'à la fortune. Si tard qu'on en
jouisse, il semble qu'on y ait été préparé dès son enfance, tant on s'y trouve proraptement à son aise, tant on se sent en un clin d'œil, on ne sait par quelle intuition, façonné aux allures et au langage de l'homme riche.
Tout en entrant dans les appartements dorés où il allait régner en maître, Paul, l'innocent enfant de village, se trouva subitement transformé. Il prit le ton haut et sûr, le geste superbe et impérieux. Il hésitait d'abord à demander certains services à ses gens. Bientôt il les traita sans ménagement. Il criait, il s'irritait à tout instant contre la lourdeur de l'un, contre la maladresse de l'autre, contre le peu d'invention de son cuisinier ou la lenteur de son cocber. Bientôt aussi il eut un ami ; que dis-je, un ami? plusieurs amis, tous jeunes gens de la première distinction, portant l'habit à paillettes, le chapeau à plumes, l'épée au côté, et tenant à honneur de cultiver l'affection de Paul et de lui être agréable.
D'abord on l'avait appelé, dans la maison qu'il habitait, M. le chevalier; on lui donna ensuite, tout aussi libéralement, le titre de baron. Mais celui de ses amis qui lui montrait le plus de dévouement déclara qu'il ne pouvait se résigner à voir le noble Paul décoré d'une qualification si modeste, qu'il savait de source certaine par des recherches faites chez d'Hozier même que Paul était marquis, qu'il fallait que désormais chacun lui donnât le titre de marquis, et Paul s'intitula le marquis du Bois.
Si ses amis lui parlaient chaque jour de la profondeur de leur affection, lui de son côté les traitait avec une rare générosité. Bals et spectacles, promenades et soupers, le bon Paul payait toutes les parties de plaisir où ses amis le conduisaient, sans compter que maintes fois, soit à une table de jeu, soit dans quelque magasin à la mode, ces excellents amis se trouvaient dans l'embarras. Celuici avait oublié sa bourse; cet autre avait perdu une grosse somme au lansquenet, et Paul était là qui perdait lui-même, mais qui se croyait assez riche pour satisfaire à tous les vœux de ses compagnons et réparer tous leurs désastres.
Un respectable vieillard, qui demeurait près de lui et qui le rencontrait de temps à autre, lui dit un jour :
« Prenez garde, monsieur, on vous trompe, on vous pille et l'on rit de vous. Je n'ai pas l'Iionneur d'être connu de vous et vous trouverez peut-être étrange que je me permette de vous donner cet avis, mais j'obéis à une charitable pensée, et je désire qu'elle vous soit utile.
— Fi donc! s'écria Paul, comment osez-vous soupçonner l'honneur et la délicatesse d'une réunion de parfaits gentilshommes? »
Et il se précipita avec une nouvelle ardeur dans le tourbillon des fêtes où ses joyeux amis s'applaudissaient de l'entraîner.
11 va sans dire que dans un tel train de vie, l'argent que lui avait remis le joaillier devait fort les-
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tement s'échapper de ses mains. Trois semaines n'étaient pas écoulées qu"il fut forcé de retourner à la caisse de Finlappi.
« Bravo! mon jeune gentilhomme, dit le joailier en le voyant entrer. Je remarque avec plaisir que si la fortune vous a généreusement traité, vous n'êtes point de ces êtres stupides qui se croient obligés de dérober à tous les regards les biens dont ils devraient gaiement jouir. Je n'ai pas encore vendu votre diamant, mais prochainement, j'espère, tout sera fini. En nttendant, voici, pour continuer le cours de votre aimable existence, les plus belles pièces d'or qui se puissent voir dans le royaume de France et de Navarre; ne les épargnez pas.
En parlant ainsi, le joaillier avait dans le regard, dans la voix, une expression de sarcasme froid, méchant, dont Paul fut frappé. Le jeune aventurier ne fit cependant aucune observation, il serra légèrement les pièces d'or dans les poches de son habit, et s'en alla d'un pas leste rejoindre ses gais camarades.
La semaine suivante, il revint demander la même somme, et quelques jours après encore; car le monde où il vivait l'entraînait de plus en plus, et chaque nouvelle flatterie de ses prétendus amis lui coûtait cher. On vantait ses façons exquises, son langage distingué, sa grandeur d'âme ; tout, jusqu'à la forme de ses vêtements. Déjà le roi l'avait remarqué en passant et avait témoigné le désir de le
voir. Les dames du plus haut parage voulaient le posséder dans leurs cercles. A ces louanges démesurées, Paul relevait la tête, se regardait complaisamment à la glace et livrait à ses flatteurs ce qu'il possédait.
Mais un jour, comme il se présentait chez le joaillier pour lui demander de nouveaux sacs d'écus, il fut de prime abord stupéfait de l'étrange physionomie de Finlappi.
« Ahl monsieur le gentilhomme, lui dit avec une acerbe ironie le vieux marchand; ah ! vous y allez de ce train ! Je vous croyais quelque peu naïf et inexpérimenté, mais pourtant pas à ce point. En deux mois vous avez dévoré la fortune d'un prince. Voyez : voici vos reçus. Moi, pourtant, je n'ai pas encore vendu votre fameuse escarboucle, et jusqu'à ce qu'elle soit placée, je ne puis plus rien vous donner.
— Plus rien! s'écria Paul qui avait ce jour-là même plusieurs engagements à remplir,
— Plus rien! répéta sèchement Finlappi.
— Eh bien! rendez-moi donc le diamant que je vous ai confié.
— Je ne demande pas mieux si vous avez la complaisance de me rembourser les avances que je vous ai faites.
— Misérable! dit Paul, égaré par la colère.
— Ne nous emportons pas, mon jeune monsieur ; chacun son affaire ici. J'ai votre diamant entre les mains, c'est vrai ; mais vous avez mon argent; rendez-le-moi avec l'intérêt légal et tout sera lini.
— Mais vous savez que cela m'est impossible.
— Je sais que vous êtes un jeune homme de la plus belle espérance, et que vous avez les plus nobles amis du monde, allez leur demander quelques cent mille livres que vous me devez et nous serons bientôt d'accord. Ne vous ont-ils pas juré cent fois qu'ils vous étaient dévoues à la vie et à la mort?
It6 L^ARfiRÈ DE JÎOEL.
Qu'est-ce qu'une si misérable somme pour des aiîiis qui vous aiment tanti
A ces derniers mots, prononcés avec une insultante moquerie, Paul ne put se contenir; il s'élança sur le joaillier, le prit à la gorge et le jeta sur le parquet.
« Au secours ! au secours î » cria d'une voix étouffée Finlappi.
En ce moment, une escouade du guet passait dans la rue. A ces cris de douleur et de désespoir, les archers se précipitèrent dans la maison, trouvèrent le vieux joaillier qui gémissait, tremblait, se débattait sous la main vigoureuse de son jeune antagoniste, et sans vouloir écouter aucune explication , ils les emmenèrent tous deux en prison.
Dès que Paul, accablé, terrassé par cette catastrophe, eut recouvré l'usage de sa réflexion, il demanda une plume , de l'encre , et écrivit à chacun de ses fidèles amis une lettre dans laquelle il racontait l'indigne outrage qu'il venait d'essuyer, les odieuses machinations dont il avait été victime, et il finissait en réclamant un prompt secours. Cette correspondance finie et expédiée, il s'attendait de minute en minute à voir apparaître dans son cachot tous ces braves jeunes gens qui lui avaient fait tant de magnifiques protestations; mais deux jours, trois jours se passèrent et personne ne venait. Le matin du quatrième jour il était sur sa couche de paille, attendant encore, lorsqu'il en-
tendit la voix d'un geôlier qui, le croyant endormi, disait à un de ses camarades :
« Ce jeune homme qui est là et qui a l'air si innocent, figure -toi que c'est un voleur qui a enlevé un des plus précieux diamants d'un des plus beaux magasins de Paris, et filouté plus de cent mille livres à un honnête joaillier.
— Vraiment 1 s'écria l'autre. Est-il possible?
— Oui, je puis te l'affirmer ; car un joli coquin qui a déjà été en prison pour je ne sais quelle mauvaise action, et qui se fait appeler le vicomte de Busan, l'a dit positivement à notre camarade Auguste qui lui portait une lettre de ce jeune homme. »
Ce coquin, ce faux vicomte dont parlait le geôlier était précisément le beau et riant cavalier qui s'était le plus ardemment attaché à la fortune de Paul, et que le pauvre enfant de la Franche-Comté regardait comme son ami le plus puissant et le plus dévoué.
En apprenant cette effroyable vérité sur l'un de ses compagnons, il pressentit ce que devaient être les autres, et se roula sur sa couche, en gémissant et en pleurant.