‹ L'arbre de NoëlChapitre 37 sur 43 · JACQUES ET LA TIGE DE HAUICOT · texte numérisé non relu

JACQUES ET LA TIGE DE HAUICOT

Conte populaire anglais.

Au temps du roi Alfred, dans une maisonnette à quelques lieues de Londres, vivait une pauvre veuve avec son fils unique nommé Jacques. Elle aimait tant son fils qu'elle ne pouvait rien lui refuser, et il était indolent, étourdi, souvent désordonné. Peu à peu il vint à dissiper tout ce qu'elle possédait. Un jour alors, pour la première fois de sa vie, elle lui fit un reproche,

« Cruel enfant, lui dit-elle, tu m'as réduite à la mendicité. Je n'ai plus un denier pour acheter un morceau de pain, je n'ai plus qu'une vache et il faut la vendre, à mon grand regret. »

Jacques, à ces mots, éprouve un sentiment de remords, car au fond il n'avait pas le cœur mauvais,

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mais il était mal élevé. Quelques instants après, il pria sa mère de lui confier la vache pour qu'il allât la vendre au village voisin. Elle ne voulait pas d'abord lui abandonner cette affaire. Mais elle finit par céder, comme elle cédait à tout ce qu'il lui demandait.

Il se mit en route, et rencontra un boucher qui portait dans son chapeau des haricots de différentes

couleurs et d'une forme singulière. Il connaissait la légèreté d'esprit de Jacques. Il lui montra comme une chose des plus précieuses ses légumes, et lui fit de tels contes que l'innocent Jacques offrit de donner sa vache en échange de ces curieux haricots. Le malin boucher après s'être fait un peu prier cède comme à regret aux instances de Jacques qui s'en

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retourne au logis, tout joyeux de son marché et impatient de lannoncer à sa mère.

« Malheureux! lui dit-elle, quand il lui eut narré son aventure, comment as-tu pu te laisser ainsi duper par un fripon ! «

Dans sa colère, elle jeta les haricots par la fenêtre, puis se mit à pleurer. Jacques essaya vainement de la consoler. Elle s'écriait qu'elle n'avait plus rien, absolument plus rien. En effet, il ne lui restait pas une obole, et pas la moindre provision. Ce jour-là, elle se coucha ainsi que son extravagant fils, sans souper.

Le lendemain matin, Jacques en s'éveillant fut tout étonné de voir la fenêtre de sa chambre voilée par une grande ombre. 11 descendit au jardin et vit que les haricots avaient germé pendant la nuit et pris un développement inimaginable. Leurs tiges étaient très-épaisses, enlacées l'une à l'autre, et leur cime se perdait dans les nuages.

Jacques était un garçon aventureux. Il résolut de grimper en haut de ces plantes prodigieuses, etcom • muniqua son désir à sa mère qui tenta inutilement de l'en détourner. En dépit des terreurs et des supplications de la malheureuse veuve, il commença son ascension, et en quelques heures parvint au sommet des tiges des haricots. De là, il se trouva tout à coup transporté au loin. En promenant ses regards autour de lui, il vit une étrange contrée, une immense terre déserte, pas un arbre, pas une maison, pas un être vivant. 11 s'assittristement sur

une pierre, songeant à sa mère, regrettant de lui avoir désobéi, et pensant que sur ce sol aride, il était destiné à mourir de faim.

Cependant il se mit en marche pour voir s'il ne ferait pas quelque heureuse découverte, et il ne trouva rien à boire et rien à manger, mais il vit une belle personne qui se promenait toute seule. Elle était élégamment vêtue et portait à la main une baguette à l'extrémité de laquelle était un paon en or.

Jacques, qui n'était point timide, alla tout droit la rejoindre. Elle lui demanda avec un ravissant, sourire comment il se trouvait dans cette région. Il lui raconta l'histoire des haricots. Alors, elle lui dit:

« Vous souvenez-vous de votre père?

— Non, madame, répliqua-t-il, mais il y a, j'en suis sûr, en ce qui tient à lui quelques mystères, car chaque fois que je prononce son nom devant ma mère, elle se met à pleurer et ne veut pas me dire pourquoi.

— Elle ne le peut, mais moi je le puis. Apprenez, jeune homme, que je suis une fée, et que j'étais la gardienne de votre père. Les fées sont soumises à des lois aussi bien que les mortels. Par une erreur que j'ai commise, j'ai été privée de mon pouvoir pendant de longues années. Je n'ai pu secourir votre père quand il avait le plus besoin de moi, et il est mort. »

En prononçant ces mots, la fée avait une si dou-

lourcuse expression de physionomie que Jacques en fut tout ému. Il la regarda avec un sentiment de gratitude et la pria de continuer.

« Je le veux bien, dit-elle, mais à une condition, c'est que vous m'obéirez ponctuellement. Sinon, vous périrez misérablement. »

Jacques était d'un caractère résolu, et à tout hasard n'avait rien de mieux à faire que de promettre. Il engagea bravement sa parole.

« Votre père, reprit la fée, était un homme de cœur et un homme heureux, ayant une excellente femme, une grande fortune et des serviteurs fidèles. Par malheur, il avait un ami perfide, un géant auquel il avait rendu un considérable service. Ce monstre dépouilla votre père de ses biens, le tua, et lit jurer à votre mère de ne jamais rien vous révéler de cette horrible histoire, menaçant de la tuer elle-même si elle manquait à ce serment. Puis il la chassa avec vous de la maison où elle avait vécu. Je ne pouvais alors vous assister. Je ne devais reprendre ma puissance que quand vous auriez vendu votre vache. C'est moi qui ai suscité en vous ridée de l'échanger pour des haricots, et le désir de monter au haut de ces tiges féeriques qui devaient vous mettre dans ce pays où réside l'abominable géant. C'est vous qui devez venger la mort de votre père ; c'est vous qui devez délivrer le monde d'un scélérat qui ne fera jamais que du mal. Je vous aiderai dans cette entreprise. Vous prendrez possession de la maison du géant et de tout ce qu'il

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possède. Tout cela a appartenu à votre père. Maintenant, adieu. Ne dites pas un mot à votre mère de la révélation que je vous ai faite. Sinon, vous vous en repentirez. A présent, allez.

— Où dois-je aller? demanda Jacques.

— Tout droit devant vous jusqu'à ce que voue, voyiez la maison habitée par le géant. Agissez a.\oYb selon votre jugement. Si vous êtes arrêté par quel que difficulté, je viendrai à votre secours. Adieu. »

A ces mots, la fée disparut.

Jacques se mit en route comme elle le lui avait ordonné. Il marcha sans s'arrêter jusqu'après le coucher du soleil, et enfin il vit devant lui une grande maison. Sur la porte était une femme d'une assez bonne apparence. Il s'avança vers elle, et lui demanda si elle pouvait lui donner un morceau de pain et un asile pour la nuit.

« Ehl comment, s'écria-t-elle, êtes-vous ici? Personne n'ose s'approcher de cette demeure, car on sait que mon mari est un puissant géant qui voudrait se nourrir uniquement de chair humaine. Il s'en va bien loin en chercher, et c'est dans ce but qu'il est sorti dès le matin. »

De telles paroles n'étaient pas encourageantes. Mais Jacques espérait se soustraire aux féroces appétits du géant, et il dit :

« Ayez pitié de moi, accordez- moi un asile pour cette nuit, et cachez- moi où vous voudrez. »

La femme de l'ogre se rendit enfin à cette demande, car elle était charitable et généreuse. Elle

fit entrer l'aventureux voyageur d'abord dans une grande salle magnifiquement meublée, puis dans d'autres chambres très-vastes, mais abandonnées et dégradées, et ensuite dans une longue galerie séparée par une grille en fer d'un donjon où étaient enfermés les malheureux que le géant avait pris et qu'il réservait pour ses horribles festins. En entendant les cris et les gémissements de ces pauvres victimes, Jacques pâlit. Il aurait bien voulu être en ce moment près de sa mère. Il craignait de ne plus la revoir; il craignait que la femme du géant, avec son apparence de bonté, ne lui eût ouvert la porte de sa demeure que pour l'emprisonner aussi dans le fatal donjon. Cependant, elle le pria de s'asseoir, et lui doHna à boire et à manger.

Il commençait à se rassurer, quand soudain des coups violents résonnèrent à la porte de telle façon que la maison en semblait ébranlée.

« Ah! s'écria la pauvre femme toute tremblante, c'est le géant ; il vous tuera et me tuera, s'il vous voit.

— Gachez-moi dans le poêle, » dit Jacques, résolu à chercher l'occasion de venger la mort de son père.

Il se blottit dans un grand poêle où, depuis quelque temps, on n'avait point allumé de feu De là il entendit lepaslourd du géant et sa voix effrayante. Puis, par une crevasse, il le vit se mettre à table, et fut stupéfait de la quantité d'aliments et de boisson qu'on lui servait.

Après avoir assouvi son formidable appétit, le monstre cria d'une voix de tonnerre à sa femme :

« Apporte-moi ma poule. »

Elle obéit aussitôt. Elle lui remit une très-belle poule qu'il posa sur la table en lui disant :

« Ponds. »

A l'instant elle pondit un gros œuf d'or.

« Un autre, dit-il, un autre encore, « et chaque fois qu'il donnait cet ordre, un nouvel œuf sortait des flancs de la poule.

Il s'amusa ainsi quelques moments, puis renvoya sa femme, s'endormit près du feu et ronfla comme un canon.

Jacques le voyant plongé dans un si profond sommeil, se glissa près de lui, enleva la poule et sortit. Il retrouva aisément le chemin qu'il avait suivi,

puis la cime des tiges de haricots , et redescendit dans le jardin d'où il était parti.

Sa mère l'embrassa en pleurant de joie. Cependant elle ne savait ce qu'il avait fait en cette longue absence, et elle craignait qu'il ne se fût laissé entraîner à quelque mauvaise action.

« Rassurez-vous, dit-il, et regardez. »

Il mit la poule sur la table en criant :

« Ponds. »

Autant de fois il répéta ce mot, autant d'œufs d'or furent pondus.

Par la vente de ces œufs, il avait le moyen de vivre très-tranquillement avec sa mère. Il vécut ainsi pendant quelques mois, puis, de nouveau, il éprouva le désir de remonter sur les tiges de haricots et d'enlever quelque autre trésor au rapace géant. Il avait raconté son aventure à sa mère, mais sans lui dire un mot de son père, car il se souvenait de la promesse qu'il avait faite à la fée.

11 voulait retourner dans l'étrange contrée où il

avait eu de si vives émotions, et il n'osait confier son projet à sa mère, persuadé d'avance qu'elle s'y opposerait. Un jour, enfin, il se décide à lui faire son aveu, et comme il l'avait prévu, elle le conjura de renoncer à son idée, lui disant que la femme du géant le reconnaîtrait sans doute et qu'elle le livrerait à son mari qui le tuerait et le dévorerait sans miséricorde.

Malgré ces justes observations, Jacques persistait dans son dessein. Il se peignit le visage, se procura un vêtement qu'on ne lui avait jamais vu, et, persuadé qu'il ne pouvait être reconnu, il se leva un matin de bonne heure, descendit au jardin, grimpa sur les hautes tiges.

Le soir, en arrivant au terme de son excursion, il était fatigué et il avait faim. Il s'assit quelques instants sur une pierre, puis se dirigea vers la maison du géant. La vieille femme était comme la première fois sur la porte. Jacques invoqua sa commisération en lui disant qu'il avait bien faim et qu'il était bien las.

Elle lui répliqua ce qu'il savait déjà, que son mari était un cruel géant. Elle ajouta qu'un soir elle avait donné l'hospitalité à un pauvre garçon qui lui faisait pitié, que l'ingrat était parti en emportant un des trésors de la maison, que depuis ce jour son mari était plus dur, plus emporté que jamais, qu'il la traitait sans ménagement, et lui reprochait sans cesse la faute qu'elle avait commise en ouvrant la porte à un vagabond.

Jacques lui dit qu'il voudrait bien pouvoir la soulager dans ses peines, et parla d'une façon si touchante qu'il finit par obtenir ce qu'il souhaitait. La vieille femme lui donna à manger dans la cuisine, et le cacha dans un grenier.

Le géant rentra à son heure habituelle en faisant un tapage comme s'il voulait tout démolir. Il s'assit près du feu et s'écria :

« Femme, je sens la chair fraîche.

— C'est, sans doute, répliqua-t-elle, le reste de cette carcasse que les corbeaux ont apportée sur le toit de notre maison. Reposez-vous, je vais préparer votre souper. »

Pendant quelle accomplissait cette tâche, le géant la rudoyait et menaçait de la battre parce qu'elle n'était pas assez expéditive, et ajoutait qu'il ne lui pardonnerait jamais la perte de sa poule.

Quand il eutfmi son monstrueux souper, illui dit:

« Apporte -moi quelque chose pour m'amuser, ma harpe. Non, mes sacs d'argent qui sont plus lourds. »

Elle obéit ; elle s'avança courbée sous le poids de deux énormes sacs remplis de pièces d'or et d'argent. Elle les versa sur la table. Le géant se mit à les compter et lui dit :

« Va t'en. »

De l'endroit où il était caché, Jacques le voyait se délecter dans une joie d'avare et désirait reprendre cet argent, sachant que c'était une partie du bien de son Dcre.

Après avoir compté et recompté, le géant remit tous ses écus dans les deux sacs, les lia soigneusement, et les posa à côté de lui sous la garde d'un chien. Ensuite il s'endormit et son ronflement ressemblait au mugissement de la mer.

Jacques sortit de sa cachette pour accomplir son projet. Mais au moment où il touchait à un des sacs, le chien qu'il n'avait pas aperçu se leva en aboyant avec fureur. Par bonheur, ses aboiements ne réveillèrent pas son maître. Jacques saisit habilement un morceau de viande, le jeta à l'animal qui aussitôt s'apaisa. Alors le vigoureux garçon chargea sur ses épaules les deux sacs, si lourds qu'il lui fallut deux jours entiers pour redescendre près de la maison de sa mère.

Cette maison était déserte. Il courut d'une pièce à l'autre sans voir personne; et, tout éperdu, s'en alla dans le village demander si l'on savait où était sa mère. Elle était malade de la fièvre dans une habitation du voisinage. Jacques s'affligea de la voir en un si triste état, et il s'accusait douloureusement d'en être la cause. Mais à l'aspect de son cher fils, la bonne vieille mère se raviva. Il employa, de concert avec elle, une partie de son ar gent à reconstruire, à meubler leur rustique demeure, et pendant trois années tous deux vécurent là très-heureusement.

Jacques, de nouveau, se sentit tourmenté du désir d'entreprendre une de ses aventureuses expéditions. Il n'osait confesser cette idée à sa mère, mais

il s'asseyait rêveur au pied des tiges de haricots et passait de longues heures à les regarder. Par affection pour sa mère, par la crainte de la chagriner, il essayait de surmonter son désir de voyage. Ne pouvant y parvenir, il fit ses préparatifs de départ, se procura un déguisement plus complet encore que le premier, et un matin, au point du jour, pendant que sa mère dormait encore, monta lestement sur les hautes tiges.

En arrivant près de la demeure du géant, il aperçut la vieille femme sur la porte, comme les autres fois. Il s'était si bien déguisé qu'elle ne pouvait le reconnaître. Mais lorsqu'il commença à invoquer sa commisération, elle lui dit d'un ton résolu qu'elle avait trop souffert de deux autres actes de charité, et que nul inconnu n'entrerait désormais sous son toit. Cependant il insista d'un ton si humble et si touchant qu'elle se décida à le laisser entrer et le cacha dans une chaudière.

« Je sens la chair fraîche,» s'écria le géant en rentrant, et, malgré les protestations de sa femme, il s'en alla de côté et d'autre et s'approcha de la chaudière. Par bonheur, il n'eut pas l'idée de soulever le couvercle sous lequel tremblait le pauvre Jacques, et, n'ayant rien trouvé de ce qu'il cherchait, il alla s'asseoir. Quand il eut achevé son monstrueux souper, il ordonna à sa femme de lui apporter sa harpe. 11 la posa sur la table, et dit : « Jouel » A l'instant, d'elle-même, elle produisit une musique délicieuse. Jacques, qui était musi-

cien , écoutait avec un grand plaisir ces diverses mélodies, et désirait extrêmement s'emparer de ce trésor. Tandis que les cordes du magique instrument continuaient à vibrer, le géant s'endormit; sa femme était, selon sa coutume, déjà rentrée dans sa chambre.

Jacques sortit de sa chaudière, et saisit la harpe. Mais , dès qu'il y eut mis la main , elle s'écria, comme aurait pu le faire une personne vivante :

« Maître 1 maître ! »

A cet appel, le géant s éveilla, et vit Jacques qui se sauvait à toutes jambes, emportant la harpe.

« Ah! brigand! s'écria l'ogre en fureur, c'est toi qui m'as déjà enlevé ma poule et mes sacs d'argent; je vais te rejoindre, et te mangerai tout vivant. «

Mais il trébuchait, parce qu'il avait trop bu. Jacques, au contraire, avait le pied leste. Il courut jusqu'à la cime des haricots , et se mit à descendre avec sa harpe, qui ne cessait de jouer, jusqu'à ce qu'il lui dit : « Arrête ! » Et elle s'arrêta.

Il arriva dans son jardin, et vit sa mère assise toute seule par terre et pleurant.

« Mère ! mère ! s'écria-t-il , vite ! vite I une hache 1 »

Il savait qu'il n'avait pas un moment à perdre, car le géant commençait aussi à descendre.

Mais Jacques se mit à frapper vigoureusement avec sa hache les tiges des haricots, les coupa, les renversa. Le géant tomba tout de son long sur le

sol pour ne plus se relever. Il avait la tête fracassée.

Aussitôt apparut la bonne fée, qui expliqua à la mère de Jacques les aventures de son fils, et les tiges de haricots disparurent. Jacques ne pouvait plus songer à une nouvelle ascension.

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