‹ L'arbre de NoëlChapitre 39 sur 43 · EN BOHÊME · texte numérisé non relu

EN BOHÊME

Dans ces vastes remparts maintenant en ruine, jadis vivait une jeune châtelaine, nommée Cunégonde, unique héritière d'une noble et riche famille. Gunégonde était belle, mais elle avait lame dure et orgueilleuse. Après la mort de son père, ses vieux serviteurs la priaient de se choisir un époux. Elle les conduisit au-dessus d'un abîme, au sommet d'un roc escarpé où l'homme le plus brave ne posait le pied qu'en tremblant, et elle leur dit :

« Si quelqu'un songe à m'épouser, il faut qu'il gravisse à cheval cette cime élevée. J'en jure par tout ce qu'il y a de plus saint, celui-là seul qui pourra soutenir cette épreuve aura le droit de m'appeler sa femme. »

232 L'ARBRK de NOËL.

Plusieurs chevaliers se hasardèrent dans cette terrible entreprise et y succombèrent. Les uns accouraient séduits par la beauté de Cunégonde ; d'autres, entraînés par l'ambition ; d'autres par un fol orgueil, et l'impitoyable jeune tille vit périr avec la même indifférence ceux qui l'aimaient sincèrement, et ceux qui n'aspiraient qu'à partager sa fortune.

Un jour, trois nouveaux chevaliers voulurent faire la même tentative. C'étaient les trois enfants d'une famille puissante; tous trois jeunes, beaux, braves, ils attiraient tous les regards, et tous les vœux de la foule les suivaient. L'un après l'autre ils essayèrent de gravir le roc fatal. Le premier n'était pas à moitié chemin, quand son cheval fit un faux pas et le précipita dans l'abîme; le second échoua un peu plus haut. Le troisième s'avança avec plus de précaution, et déjà il avait surmonté les principaux obstacles , déjà il approchait du but, quand tout à coup une plante humide le fit glisser, et il roula de roc en roc jusqu'au fond du gouffre béant. A cet aspect, il s'éleva un cri de douleur, et Cunégonde elle-même se sentit émue. Mais bientôt elle reprit sa superbe indifférence et regarda sans un battement de cœur tomber ceux que la vue de la montagne sanglante n'avait pas effrayés.

Un matin, le son du cor annonce l'arrivée d'un étranger. Un chevalier entre dans le château. Il porte une armure étincelante ; une plume d'aigle flotte sur

son casque et ses longs cheveux noirs tombent sur ses épaules. Celui-là est beau, plus beau que tous ceux qui l'ont devancé. Son regard est fier, son attitude imposante. Cunégonde en le voyant éprouve une émotion qu'elle n'avaitjamaisressentie. Quand il lui annonça qu'il se disposait à gravir la montagne, elle pâlit, elle trembla, elle eût voulu l'arrêter au bord du chemin, et lui jurer à l'instant même une fidélité éternelle.

Mais lui voulait achever son périlleux voyage. Il se met en marche; il gravit les sentiers tortueux, les rochers à pic. Cunégonde le suit avec anxiété; elle compte chacun de ses pas et chaque péril qu'il doit surmonter. Quand elle le voit tourner avec adresse les obstacles, se tenir debout sur la pente la plus escarpée, son cœur tressaille, elle lève les yeux au ciel, elle prie, elle espère, puis un instant après elle retombe dans ses angoisses.

Cependant le chevalier poursuit son chemin, il s'élève de roc en roc, et tout à coup il s'arrête, il est arrivé à la dernière sommité et son panache ondoie au-dessus de l'abîme. A cette vue, Cunégonde se jette à genoux, et l'air retentit de ses exclamations de joie. Puis elle se lève et vient toute radieuse au devant de Fétranger. Mais lui, la repoussant avec mépris :

« Va-t'en loin de moi, lui dit-il, misérable femme qui as fait verser tant de pleurs; souviens-toi des nobles ciievaliers dont tu as causé la mort. Souvienstoi de ces trois frères que tu as vus sans pitié périr

l'un après l'autre. Je suis venu pour les venger. Tu voudrais m'épouser, et je te maudis. »

A ces mots, il s'éloigne, et la malheureuse Cunégonde reste livrée à ses regrets, torturée par ses remords.

Page 1