‹ L'arbre de NoëlChapitre 41 sur 43 · LES INFORTUNES DE JEAN LE TAILLEUR · texte numérisé non relu

LES INFORTUNES DE JEAN LE TAILLEUR

Conte allemand.

n y a de par le monde une quantité d'habitations humaines dont nous n'avons jamais entendu parler, et qui à trois ou quatre lieues de circonférence ne seraient jamais connues que des collecteurs d'impôts, ces universels inquisiteurs si tout à coup un événement, un homme, une apparition extraordinaire ne donnait à ces bourgades obscures, à ces villages ignorés, un vaste renom. C'est ainsi que la petite ville de Rapps, en Bohême, a été illustrée par l'ingénieux tailleur dont nous voulons raconter les aventures, et dont nous nous flattons de répandre au loin la gloire.

Jean était le dernier descendant d'une famille qui, de génération en génération, depuis plusieurs

siècles, exerçait le plus noble des métiers, le plus ancien, le métier de tailleur qui remonte j^u'à la chute d'Adam. Le père de Jean avait eu trois

fils, et se plaisait à penser cfue tous trois le réjouiraient dans sa vieillesse. Mais les deux aînés avaient déserté sa demeure : le premier pour revêtir Tuniforme de soldat, et il avait été tué dans une bataille ; le second pour entrer dans un atelier de tisserand; et comme il avait un funeste penchant pour la boisson, un soir, en sortant du cabaret, il s'était noyé dans un étang. L"honnête vieillard n'avait plus d'espoir qu'en son fils Jean, mais un fils excellent, tendre comme une colombe et doux comme un agneau. La moindre remontrance paternelle le faisait trembler, et une simple parole d'affection suffisait pour le réjouir. Ces paroles salutaires, il les entendait souvent, car son père l'aimait beaucoup et se faisait un devoir de lui rendre la vie aussi agréable que possible.

Jean était grand, mince, alerte, très-vigoureux et très-actif. Quand il était assis sur sa table de tailleur, son aiguille à la main, il travaillait avec

une ardeur et une rapidité sans pareilles; puis il dînaijpavec la même promptitude ; puis un instant après, on pouvait le voir jouant gaiement avec ses compagnons, courant comme un lièvre, sautant comme un chevreau. Il n'avait qu'un défaut : c'était de trop aimer son violon. Mais les milliers et les milliers de points qu'il cousait dans sa journée ne fatiguaient pas sa main, et dès que sa tâche était finie, il prenait son violon. Quelquefois il ne pouvait résister au désir de le prendre quand son père était sorti. Il se délectait à promener son archet sur les cordes sonores, et traîtreusement, pendant qu'il restait seul, abandonnait son travail. Sauf cette petite infraction à son devoir d'ouvrier, son père n'avait aucun reproche à lui faire, et en mourant, il lui donna du fond de l'âme sa bénédicticn.

Jean avait déjà depuis longtemps perdu sa mère. Il se trouva seul dans sa maisonnette avec son violon, et un petit mobilier dont son voisin le brocanteur ne lui aurait pas sans peine donné quelques écus. En même temps il vit s'établir en face de lui un nouveau tailleur, un jeune et ardent rival qui décora d'une belle enseigne une belle boutique, et qui .naturellement devait se faire une bonne clientèle.

Cependant le. brave Jean ne se laissa troubler ni par sa chétive fortune, ni par cette redoutable concurrence. 11 continua à travailler comme par le passé. Quand il avait accompli sa tâche, il jouait du violon ; et quand il avait assez longtemps joué

du violon, il se mettait au lit. Une nuit, il eut un rêve qui l'impressionna vivement. Il rêva qf^ s'il pouvait parvenir à amasser seulement une somme de cinquante florins, il aurait par là sa fortune assurée ; il réduirait au désespoir son orgueilleux rival, et deviendrait un personnage si important que ses concitoyens s'honoreraient de le proclamer leur bourgmestre.

Il avait de l'imagination, le bon Jean, et il ne doutaitpas que son rêve ne dût un jour s'accomplir. Avec cette agréable pensée, il se remit plus vaillamment à la besogne. Les gens de Rapps ne lui payaient pas cher son ouvrage, et en taillant et cousant du matin au soir, il ne gagnait guère Mais il dépensait si peu I Par ses habitudes d'ordre et de rigide économie, il en vint à épargner d'abord un florin, puis un autre ; puis, peu à peu, toute la somme qu'il ambitionnait, et déjà il songeait à sa prochaine gloire de bourgmestre. Mais un soir où il avait été obligé de sortir, sa porte fut ouverte par un coquin et son trésor enlevé.

De ce désastre il fut douloureusement frappé, et peut-être l'attribua-t-il à son concurrent qui avait constamment les yeux tournés de son côté et observait toutes ses actions. Que faire cependant? Nul indice ne l'aidait à retrouver la trace de son voleur, et ceux de ses voisins auxquels il confia son malheur, au lieu de l'assister, le gourmandèrent de son avarice et de son imprudence.

« Yoilà ce que c'est, disaient-ils, que de vivre

seul, misérablement, et de vouloir thésauriser. Vous d#i^riez au moins avoir le soir de la lumière dans votre chambre. Il y a toujours eu des gens disposés à un méfait. On voit votre maison sombre. On pense bien qu'il n'y a là personne. On entre et l'on vous vole. Si les larrons y voyaient de la lumière, ils penseraient que vous n'êtes pas sorti, et n'oseraient ouvrir votre porte.

— C'est vrai, répliqua Jean. Je profiterai de ce conseil. »

En même temps il se disait que lorsqu'il serait bourgmestre de Rapps, il surveillerait avec une vigoureuse vigilance les voleurs.

Dès ce jour, soit qu'il fût au logis, soit qu'il fût sorti, dès le crépuscule du soir, une lampe brilla à sa fenêtre, et les gens qui alors passaient devant sa demeure disaient : comme ce tailleur est laborieux; et ceux qui passaient là le matin : voilà un garçon qui fera fortune. Il se couche tard et se lève de bonne heure.

Par de nouveaux efforts de travail et d'économie, Jean parvint à réparer son désastre, à amasser une seconde fois le pécule qu'il avait vu en rêve. Il avait ses cinquante florins, il serait bourgmestre ; et voilà qu'un soir, comme il venait de visiter un de ses clients, en rentrant dans son quartier, que voit-il? Oh! malheur. Sa maison en feu! Et un instant après, tout était anéanti, son mobilier, ses ustensiles de travail , son violon et sa caisse d'épargne.

Quelle catastrophe! hélas! Le pauvre Jean en était atterré. %

« C'est le résultat naturel de votre imprudence, lui dirent ses voisins. Comment laissez-vous une lampe allumée dans votre chambre quand vous sortez, et comment n'avez-vous pas quelqu'un pour veiller en votre absence sur votre demeure ? »

Jean les remercia. débonnairement de leurremarque et leur dit qu'il s'en souviendrait. Comme il était d'un caractère énergique, et qu'il voulait absolument devenir bourgmestre de Rapps, il ne se laissa point abattre par ce nouveau désastre. 11 réussit à emprunter de l'argent, loua une petite boutique, acheta quelques meubles et s'adjoignit un ouvrier. Sa situation n'était pas aisée. Eu premier lieu, il devait payer un très-gros intérêt pour les écus qu'un juif lui avait confiés, puis il devait loger et nourrir son apprenti. Cependant il reprit bientôt sa gaieté. Il emprunta d'un de ses voisins un vieux violon avec lequel, en ses heures de repos, il s'égayait. Tout le jour il travaillait avec ardeur, et sou à sou, lentement, trèslentement, il reconstituait son trésor. Cette fois-ci, enfin, il espérait bien le garder. Il l'avait mis en un endroit où nul larron ne pouvait le découvrir, et il ne confiait à personne son secret. Mais il avait près de lui deux yeux hypocrites et rusés qui, à son insu, épiaient tous ses mouvements. L'ouvrier qu'il s'était associé découvrit sa cachette, en retira les florins et s'enfuit.

Cette fois, l'infortuné Jean parut abattu et complètement découragé. Il n'eut pas même la force de se mettre à la poursuite de son voleur, qui ne pouvait voyager aisément, ni aller bien loin, n'ayant point de passe-port. Il était tenté de ne plus songer à l'avenir, de renoncer à ses inutiles efforts, et de vivre indolemment comme il pourrait au jour le jour.

« Allons, lui dit un de ses amis, la perte de quelques écus ne doit pas t'affliger ainsi ; tu peux en gagner bien d'autres par ton travail. Mais il faut avoir près de toi quelqu'un qui t'aide à les garder, non pas un fripon d'ouvrier, mais une brave femme. Il faut te marier.

— Me marier, se dit Jean. Mais ce n'est pas une petite affaire. Il en coûte pour se marier : s'habiller à neuf, payer les frais de noces, danses et banquets Après viennent les dépenses du ménage et les soins obligés du médecin, les enfants, les nourrices. Cela n'en Unit pas. Jamais dans une belle condition je ne parviendrais à réunir mes cinquante florins. Non, non, je nai déjà pas tant à me louer des conseils de mes voisins. Ils m'ont engagé à avoir une lampe allumée dans ma chambre. Cette lampe a mis le feu à mon mobilier et j'ai tout perdu. Us m'ont engagé à prendre un ouvrier, et ce garçon s'est enfui emportant mes derniers écus. Maintenant, ils voudraient m'entraîner à une résolution plus dangereuse que les plaies d'Egypte, xson, non. Je ne les écouterai pas. »

Ainsi disait Jean, et il prit son fil et son aiguille pour achever de coudre un vêtement que son scélérat d'apprenti avait promis de livrer ce jour-là même à un client. Tandis qu'il travaillait, l'idée du mariage lui revenait à l'esprit, et peu à peu lui paraissait moins redoutable ; puis en y songeant, encore, il y entrevoyait d'attrayantes images : une maison sagement gouvernée, de beaux enfants doux et laborieux, une femme qui lui réjouirait le cœur par sa tendresse, et qui au lieu de multiplier ses dépenses, l'aiderait elle-même à gagner et à économiser de l'argent.

« Oui, s'écria-t-il tout à coup, en se levant et en frappant des mains, c'est une heureuse inspiration, c'est décidé. Je me marierai. »

Pendant qu'il faisait son voyage d'apprenti à tra-, vers les différents districts de la Bohême, souvent le soir il prenait son violon, et les jeunes filles du village se rassemblaient autour de lui et dansaient gaiement. Parmi celles que son archet mettait ainsi en mouvement, il en était une qu'il aimait surtout à voir. Pour celle-là, il jouait avec une animation particulière ses plus belles valses, ses meilleures contredanses, et elle semblait se plaire aussi à l'entendre et à le regarder. C'était la fille d'un maître mineur. Jean avait gardé de l'innocente et jolie Grethe un fidèle souvenir, et il se dit :

« Si elle est libre encore, et si elle veut m'acceptcr, c'est celle-là que j'épouserai. »

Il partit. Il alla lui adresser humblement sa

■;jÇ;\"^'--, ^■

demande, et fut très -gracieusement accueilli.

Les parents de Grethe avaient

pourtant de tout antres prétentions Ils étaient alliés aux meilleures familles du pays ; ils avaient un (ils qui dirigeait une

exploitation de mines considérable dans les Carpathes; eux-mêmes avaient aussi un bon bien. Us avaient rêvé un beau mariage pour leur fille, et ils ne pouvaient comprendre qu'elle consentît à épouser un pauvre petit tailleur d'une obscure bourgade. Mais Grethe leur dit qu'elle aimait ce tailleur, qu'elle espérait être heureuse avec lui, et le mariage se fit, et Jean emmena joyeusement à Rapps sa chère Grethe. C'était vraiment une bonne et aimable femme , modeste et alerte, laborieuse et économe. Jean ne pouvait faire un meilleur choix. Par malheur, il avait appris dans son enfance certaines maximes qu'il croyait devoir mettre en pratique. L'une de ces maximes était celle-ci : ne confie pas ton secret à une femme.

En vertu de ce beau principe, le craintif tailleur ne révéla point à la douce Grethe le rêve qu'il avait fait, ni ses raisons d'économie. En travaillant avec une nouvelle ardeur, il se remit à amasser tout ce qu'il pouvait de sols et de deniers, et pour être plus sûr de les bien garder, il les portait continuellement dans sa poche. Lorsqu'il se trouvait seul quelque part, c'était son plaisir de prendre ses pièces de monnaie, de les compter et recompter. Un jour qu'il revenait d'une lointaine maison du faubourg, comme il était en retard, il se mit à courir pour regagner son logis, et un instant après, comme il mettait la main à sa poche, il jeta un cri d'effroi. Cette poche était percée, et il venait de perdre tout son argent. Aussitôt il retourna sur ses pas. en

maudissant le tisserand qui fabriquait de si mauvaises étoffes, et il s'en allait cherchant par terre l'une après l'autre ses chères petites pièces, quand tout à coup il vit sa femme qui courait à sa rencontre et l'engageait à rentrer au plus vite. Un riche baronl'attendaitavecimpatienceet menaçait, sïlne le voyait venir, de donner sa commande à un autre tailleur. Que faire? Le pauvre Jean n'espérait plus guère trouver son pécule et n'osait le chercher devant sa femme à qui il avait si bien dissimulé son sjcret. 11 se décide donc à la suivre. Mais quoiqu'il marchât précipitamment, il n'arriva pas assez tôt pour contenter le baron. Il eut la douleur de voir entrer dans la boutique de son odieux rival le fougueux gentilhomme. Malheur sur malheur. En un moment Jean avait perdu ses nouvelles épargnes et son meilleur client, et ce n'était pas tout. Dès ce jour, il vit s'accroître la prospérité de son concurrent. Les petits gentilshommes et les bourgeois suivaient l'exemple du baron, ils allaient àla boutique qu'il honorait de sa conhance, et l'orgueilleux adversaire de Jean se pavanait dans son orgueil. Il avait acheté un cheval et une voiture pour aller chez ses pratiques; il achetait sans cesse de nouvelles fournitures, et faisait de grandes dépenses pour embellir sa demeure.

« Hélas! disait Jean, c'est lui qui sera bourgmestre de Rapps. Mon rêve m'a trompé. »

Il n'était poi.it d'une nature assez ferme pour supporter tranquillement de tels chagrins. Il tomba

dans une profonde mélancolie. Son travail ne lui plaisait plus, et son violon même ne l'égayait plus. Sa femme, qui souffrait de le voir dans cet abattement, essayait de le relever tantôt par de tendres paroles, tantôt par d'ingénieux conseils. Une fois, elle lui dit :

« Ce qui fait la fortune et l'orgueil de notre voisin, c'est sa voiture. Vous vous fatiguez et vous perdez beaucoup de temps à aller à pied chez vos clients ; d'autres viennent ici pendant que vous accomplissez votre pénible trajet, s'ennuient de vous attendre, et vont chez votre concurrent. Vous devriez emprunter l'âne de notre ami le meunier, et chaque jour vous en aller d'un air empressé à quelque distance. On dira que vous avez de nombreuses affaires, que vous savez ménager votre temps, . et de plus, ces promenades seront utiles à votre santé. »

Jean trouva cet avis excellent, remercia vivement sa femme, et dès le lendemain on le vit traverser la ville de Rapps au grand trot de son âne, puis le lendemain et chaque jour. Comme il courait si vite, les bons bourgeois, ainsi que Grethe l'avait deviné, crurent qu'il était appelé par une multitude de clients de tous les côtés et voulurent être habillés par lui. L'argent revint au logis avec les commandes, et Jean se réjouit de penser qu'il pourraitbientôt économiser ses cinquante florins. Mais ses malheurs l'avaient rendu prudent, il ne voulait plus cacher son argent dans des armoires, ni le porter

ians SCS goussets. 11 avait imagine un nouveau moyen de sauvegarde qui lui paraissait excellent. Il changeait ses monnaies de métal contre de la monnaie de papier, et la cousait pièce à pièce dans le fond de

son bonnet. Personne ne le savait, et personne assurément ne tenterait de lui enlever son bonnet. Mais il avait tort de ne pas se fier pleinement à sa brave femme ; iï devait être encore puni de ses craintes et de sa dissimulation. Un matin, comme

il allait seion son habitude se promener hors de la ville, soudain, voilà que sonâne ordinairement pacifique s'agite, regimbe, résiste à la bride, et bondit. Il était piqué par des aiguilles que le jeune tailleur avait par mégarde en travaillant plantées dans son pantalon, et plus Jean le serrait entre ses genoux, plus il s'efforçait de le maîtriser, plus les aiguilles s'enfonçaient dans les flancs du pauvre âne, qui à la fin, dans la douleur que lui causaient ces pomtes acérées, fait un saut impétueux et jette son maître dans un étang.

Jean ne se noya pas dans cette mare bourbeuse. Mais il eut bien de la peine à s'en tirer, et il y laissa son bonnet, son précieux bonnet où il avait si bien cousu les florins de papier qui devaient réaliser son rêve de bourgmestre.

Ahl Jean, obstiné Jean, aveugle Jean, reconnaîtras-tu maintenant le tort que tu as eu de ne pas te fier à ta brave Grethe ?

Non. Jean reste convaincu que l'homme ne doit pas livrer son secret à une femme, et il a une nouvelle combinaison mystérieuse.

Dans la cour de sa maison, Grethe a rangé une demi-douzaine de pots de terre dans lesquels elle plante des petits sapins dont la verdure la réjouit, Jean imagine de cacher dans un de ces pots ses économies. De semaine en semaine, demoisen mois, il les enfouit là avec une douce quiétude, et il s'applaudissait de son invention. Fatal espoir! Cruelle erreur ! Un matin, il rentrait au logis, ayant fait plu-

sieurs recouvrements dans sa clientèle et calculant 5.vec joie ce qu'il allait ajouter à son épargne. Que voit il en traversant sa cour? Tous les pots renversés. Il appelle sa femme avec angoisse. Il lui demande la cause de ce bouleversement. Elle lui répond qu'après avoir soigné de son mieux ces petits sapins, comme elle a remarqué qu'au lieu de grandir, ils dépérissaient, elle les a arrachés et les a jetés dans le ruisseau avec la terre où ils n'avaient pu se développer.

« Hélas! dit Jean avec une amère tristesse, en jetant cette terre à la rivière, vous m'avez fait perdre ce que je recueillais péniblement depuis trois années, et qui devait assurer ma fortune et m'élever à la dignité de bourgmestre. »

Grethe le regardait étonnée, ne comprenant rien à un tel langage.

Dans l'expression de sa douleur, Jean lui révéla ses désirs et ses mésaventures. Il lui dit le souvenir qu'il gardait de son rêve ; comment il espérait être un jour bourgmestre de Rapps, comment il avait à diverses reprises essayé d'amasser cinquante florins, et comment il avait été trompé dans ses efforts.

Grethe aurait pu être offensée en apprenant que depuis si longtemps il lui dérobait une partie de ses pensées. Mais c'était une bonne et tendre femme qui aimait sincèrement son mari, et désirait pardessus tout le voir heureux. Elle lui reprocha seulement avec douceur de ne pas avoir plus de conliance en elle, et pour réaliser son idée, se mit à lui

250 I'.'Ai\BKii HE NOËL.

proposer di/er:;es combinaisons si nettes, si justes, que Jean en était dans l'admiration, et jurait que Grethe était la perle des femmes, et que dans tout le royaume de Bohème on n'en trouverait pas une plus intelligente et plus charmante.

Dès ce jour, il entra dans une nouvelle vie. Comme il ne voulait plus rien dissimuler à sa fidèle Grethe, il se sentait plus à Taise avec elle, et travaillait avec plus de satisfaction. Elle travaillait près de lui, activement, assidûment, et l'égayait par son entretien. Il avait de l'ouvrage tant qu'il en pouvait faire, et à l'aide de Grethe, réussissait à contenter tous ses clients. Il était modéré dans ses prix, mais on le payait exactement. Bientôt il eut la joie de réunir ses fameux cinquante florins. Alors, comme il avait l'imagination un peujeuneetunpeu vive, déjà il pensait que ses songes allaient s'accomplir, il se voyait installé en grande pompe dans ses fonctions de bourgmestre. Sa femme, sans lui enlever ses belles perspectives, le ramenait doucement à la réalité, et d'abord elle l'engagea à faire un bon emploi de ses cinquante florins, au lieu de les garder inutilement dans une armoire.

En ce moment-là précisément, Jean trouva l'occasion d'acheter une belle pièce de drap. Comme il la payait comptant, il l'eut à meilleur marché, et fit une bonne affaire. Ce nouveau succès l'enhardit, et Grethe voulait qu'il eût une p]us grande boutique que son rival, et à3 plus élégantes fournitures. Pour constituer un tel établissement, il fallait plus

d'argent que le jeune ménage n'en possédait. Grethe avait son idée.

Ses parents étaient morts, laissant tout leur héritage à son frère. Ce frère était revenu des mines qu'il exploitait dans les Carpathes. Grethe résolut d'aller le voir. Elle savait bien que comme il était

un peu fier, il n'avait pas approuvé qu'elle se mariât avec un petit tailleur. Et d'abord quand elle arriva près de lui, il la reçut assez froidement. Mais elle l'attendrit par sa douceur, et elle lui parla de son mari avec tant d'estime et d'affection qu'elle lui donna le désir de le connaître.

Un beau jour, il se rendit à Rapps, et vit que sa sœur ne l'avait pas trompé. Jean lui plut par son

honnête candide nature, et le charma par son talent de musicien.

« Sur ma foi, s'écria l'entliousiaste mineur, je voudrais vous entendre jouer du violon dans l'orchestre de l'empereur, je suis sur que vous auriez le plus grand succès. »

En partant il lui serra vigoureusement la main, et lui remit l'énorme somme de six mille thalers :

« C'est la dot de ma sœur, lui dit-il, je suis sûr que vous en ferez un bon usage. »

Avec ce capital, Jean éclipsa bien vite le concurrent qui l'avait si souvent humilié. Il eut une belle maison, de vastes magasins, des approvisionnements d'étoffes superbes. Il devint, comme il l'avait rêvé, bourgmestre de Rapps.

Page 1