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LA LÉGENDE DE LA SARRAZ

Dans un château gothique de la Suisse, vivait jadis un brave et bon seigneur qu'on appelait le baron de La Sarraz. Jeune, riche, respecté de ses voisins, chéri de ses vassaux, il épousa une belle et noble fille qu'il aimait et dont il était aimé. Alors, il n'avait plus qu'un désir, et un an après son mariage, ce désir était accompli. Sa femme lui donnait vin fils.

Un soir d'hiver, il était assis à côté d'elle, dans la joie de son âme, et près d'eux était leur cher enfant doucement endormi. Au dehors, la neige tombait à gros flocons; le vent s'élevait par rafales, mugissant, gémissant. Les vitres des fenêtres enchâssées dans des bandes de plomb tremblaient à son souffle violent; les hautes cimes de sapins s'in-

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clinaient sur le sol et se heurtaient l'une contre l'autre avec fracas.

« Quel temps ! dit la baronne. En cette cruelle saison, en un tel orage, comme on est heureux d'avoir un sûr abri.

— Une demeure solidement construite, repartit en souriant son mari, un brasier flamboyant dans une vaste cheminée, des serviteurs fidèles, une femme parfaite et un vigoureux garçon. C'est vrai. Si on n'était point satisfait de tant de biens, on ne mériterait pas les grâces de la Providence.

— Mais pensez-vous, mon ami, reprit la baronne, qu'il y a peut-être de pauvres gens surpris en route, loin de tout refuge, par cette affreuse tempête? Comme je les plains, et comme je voudrais pouvoir les secourir!

— C'est pour cela, ma chère Anna, que j'ai ordonné à nos gens d'ouvrir à toute heure la porte de notre château à quiconque demanderait l'hospitalité. Mon vieil écuyer Hermânn dit que c'est fort imprudent; que la nuit, par exemple, des brigands peuvent ainsi s'introduire dans notre habitation solitaire. Mais nous sommes là pour nous défendre, et j'aime encore mieux m'exposer à un danger, du reste fort douteux, que de manquer â un devoir de charité.... Et tenez: voilà précisément, si je ne me trompe, quelqu'un qui nous arrive, un de ces bandits peut-être qui effrayent le timide Hermann, ou un de, ces pauvres voyageurs dont vous avez pitié. »

La baronne pencha l'oreille et à travers les sinistres mugissements du vent et des bois, entendit en effet résonner la cloche du château.

Quelques instants après, un domestique vint annoncer qu'un étranger demandait un asile pour la nuit.

« Vous connaissez ma volonté, repartit vivement le baron; à personne je ne refuserai un abri, surtout par un tel temps d'hiver. Quelle mine a cet étranger?

— 11 voyage à cheval, répondit le domestique, et il a l'air d'un gentilhomme quoiqu'il soit bizarrement vêtu.

— Engagez-le à monter près de moi, et faites-lui préparer à souper. J'ai connu, ajouta M. de La Sarraz, en se retournant vers sa femme, quand le valet fut sorti, un marchand qui, ayant acquis dans son commerce une assez grosse fortune, voulait se donner une apparence superbe. Quand on venait lui dire qu'un inconnu désirait lui parler : « Voyez « qui c'est, répondait-il en se renversant sur le « dossier de son fauteuil. Si c'est un manant, qu'on « le bâtonne; si c'est un créancier, qu'on le jette à « la porte; si cest un gentilhomme, qu'on le fasse « entrer. » Nous n'avons, grâce au ciel, ma chère Anna, point da créanciers; nous ne condamnons point les manants à la bastonnade; nous imiterons cependant l'aristocratique marchand : nous recevrons le gentilhomme. »

L'étranger entra. C'était un petit vieillard maigre

et fluet, vif et preste, et habillé en effet d'une façon singulière : un justaucorps en velours noir garni de boutons d'argent et noué à la taille par une écharpe en soie rouge; un petit sac en cuir, suspendu d'un côté à cette ceinture, et de l'autre, une dague enfermée dans un fourreau damasquiné, de larges culottes en peau de daim teintes en noir, ornées sur les coutures d'une bande de pourpre; des bottes molles, évasées; sur sa poitrine, un sifflet en argent, attaché à une chaîne de même métal; sur sa tète, une espèce de bonnet phrygien. Son regard cependant, son langage, ses manières révélaient promptement un de ces hommes habitués à vivre avec les maîtres, et à se faire respecter partout où ils se présentent.

Il salua avec grâce M. et Mme de La Sarraz qu'il n'avait jamais vus, leur adressa, en quelques mots, un compliment délicat, et, ce devoir de politesse accompli, s'assit sans façon à l'angle de la cheminée.

« Cette belle Suisse, dit-il en se frottant les mains d'un air guilleret, depuis que je ne l'ai vue j'ai un peu vieilli, et cela n'aide pas à supporter les rigueurs de ses hivers. Quelle tempête! A certains moments j'ai cru que je serais obligé de me cramponner au col de mon cheval pour ne pas être emporté par le vent dans le lac d'Yverdon, ou sur une des cimes du Jura.

— Vous n'habitez pas la Suisse? lui dit M. de La Sarraz.

— Non, » répondit-il sèchement, comme s'il était choqué qu'on se permit de l'interroger. Puis soudain, reprenant un ton plus gai et plus amical, il ajouta : « J'y ai passé quelque temps dans ma jeunesse; j'ai herborisé dans ses forêts, sur ses montagnes ; j'y ai même fait quelques bonnes observations, et comme on s'attache aisément aux lieux où l'on réussit dans son travail, j'ai été plus d'une fois très-tenté de rester dans ce pays, mais la curiosité, l'amour de la science, la passion du merveilleux m'ont emporté en de lointaines contrées. Tel que vous me voyez, j'ai voyagé de toutes les façons : à pied, à cheval, sur la bosse d'un chameau et la croupe d'un éléphant, dans des chaises en bambou portées pai:= de pauvres gens réduits à l'état de bêtes de somme, dans des traîneaux avec un attelage de rennes, dans d'autres avec un attelage de chiens; sur de grands navires européens, sur des jonques chinoises, sur des canots creusés dans des troncs d'arbres, sur des radeaux façonnés avec des faisceaux de joncs. Seulement, je n'ai pas voyagé, comme Icare, avec des ailes , ni comme B-acchus dans un char conduit par des tigres, ni comme Jonas dans le ventre d'une baleine. C'est égal, j'ai admiré en diverses occasions les procédés inventés par l'homme pour se procurer les moyens de locomotion et suppléer à sa faiblesse. »

En ce moment, le vieillard fut interrompu dans son monologue par le domestique qui lui apportait son souper. Le baron et la baronne avaient

déjà pris leur repas du soir, mais tous deux s'approchèrent de la table pour en faire les honneurs à leur hôte. La baronne lui servit elle-même une tranche de pâté, et le baron lui versa du vieux vin de Bourgogne dans un grand wiedercome. Le vieillard mangea de bon appétit , but gaillardement, puis se remit à causer ou plutôt à discourir avec une volubilité qui ne laissait de place à aucune question, et une assurance qui ne permettait pas de douter de sa véracité.

Ses deux hôtes étaient pourtant bien étonnés de ses récits. 11 leur racontait dans quels pays lointains il avait été, et quelles aventures lui étaient arrivées.

« Oui, disait-il, en fixant sur le foyer deux yeux pétillants, comme s'il voyait dans les flammes des tisons une image de sa jeunesse; oui, j'ai eu l'ambition de continuer l'œuvre des hommes qui ont pénétré dans les arcanes de la nature. J'ai voulu aussi étudier la nature, parce qu'il y a entre elle et nous une intime corrélation.

« Je me suis mis en voyage. J'ai été de région en région, gravissant les cimes escarpées pour y cueillir les plantes les moins connues, descendant au fond des souterrains pour y scruter les veines métalliques, observant les divers phénomènes de l'air, de l'eau, du sol, et partout recherchant les différentes classes de gens auxquelles la croyance populaire attribue un pouvoir mystérieux. J'ai vu les charmeurs de serpents et les fakirs de l'Inde, les

derviches de Constantinople, les vieux cophtes du Caire, les rabbins de la Palestine, les schaman de la Tartarie. Je n'ai pas été en Chine où il y a de si anciens éléments de science, ni à Ceylan où notre père Adam, banni de l'Éden, se réfugia, dit-on, sur un pic élevé qui porte encore son nom. C'est là mon grand regret. Mais j'ai vécu avec des bandes de bohémiens, cette race appauvrie, dégradée, misérable dont on ne peut dire l'origine et qui garde sous ses haillons un type de beauté superbe, dans ses yeux le feu de l'Orient, dans sa mémoire des fragments de poésie qui rappellent les âges homériques, et des traditions qui sont comme les pilastres épars d'un colossal édifice en ruine.

« J'ai aussi voulu voir ce qu'il en est des prétendus magiciens modernes, des devins, des astrologues, des faiseurs d'amulettes et de sortilèges. En Finlande, pour naviguer dans la mer du Nord, j'ai acheté d'un habile homme un bon vent enfermé dans les nœuds d'un mouchoir. En Laponie, étant souffrant, je me suis confié à un autre savant qui prétendait que je n'étais malade que parce que mon âme m'avait quitté pour aller se promener dans l'autre monde. Elle trouvait là, disait-il, des âmes de sa connaissance qui tâchaient de la retenir. Pour la déterminer à revenir à moi, il l'évoqua en se jetant la face contre terre, et enfin la força à l'obéissance par ses conjurations et par le retentissement de son tambour runique. En Allemagne, j'ai eu de longs entretiens avec une vieille

femme qui prétendait me faire connaître tout ce qui se passe sur le Blocksberg dans la nuit du sabbat. J'ai de mon côté parfois essayé de mettre en pratique les connaissances que j'avais acquises. Il 7 a là dans ce petit sac que vous voyez suspendu à ma ceinture, divers ingrédients avec lesquels j'ai fait quelques opérations assez curieuses. A Leipzig, les professeurs de l'Université m'ont donné le nom de Faustin, en mémoire du célèbre docteur Faust. Dans d'autres villes, on m'a regard écomme un sorcier. Il est vrai que je le suis un peu. Mais ne vous effrayez pas : un honnête et inoffensif sorcier qui ne soulève aucune tempête, ne produit aucun maléfice, et se confesse au moins une fois l'an. »

Ainsi parlait le singulier inconnu. La baronne était émerveillée de ses récits; le baron ne pouvait s'empêcher de sourire quelquefois, avec un certain air d'incrédulité. Cependant il écoutait en siknce, sans exprimer un de ses doutes, et le petit Faust continuait à narrer, à décrire, et paraissait inépuisable. A la fin, comme minuit sonnait à l'horloge du manoir, il se leva , et , s'approchant du berceau où reposait le futur héritier de La Sarraz, il dit, après l'avoir attentivement contemplé quelques instants :

« Quel bel enfant! Comment s'appelle-t-il?

— Emile, répondit la baronne.

— Emile ! Je m'en souviendrai. J'aime les enfants, Leur innocence élève ma pensée vers les s;'>héies célestes, d'où de^^'end, comme un souffle de

Dieu, notre âme virginale. Leur fraîche et vermeille figure m'apparaît comme une des plus jo lies fleurs de la terre. Dans son sommeil et dans ses rêves, l'homme ressemble aux plantes inertes, et

les plantes ne sont-elles pas des êtres vivants? Je ne puis cependant pas regarder sans un certain trouble l'enfant, par l'ignorance où je suis de son avenir. Tout, dans les productions de la nature,

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est réglé par des lois assurées, invariables, tout, excepté l'avenir de l'homme. Quand j'examine un gland, un pépin, un germe imperceptible, je sais qu'il en sortira un chêne, un arbre fruitier, un œillet embaumé. D'un œuf tacheté de différents points, sortira l'épervier ou la colombe; d'un des milliers de globules agglomérés dans les eaux, naîtront, ici la carpe, et là le brochet. Si j'examine la forme et les couleurs d'une chenille, je n'hésiterai pas à dépeindre d'avance sa transformation. Sauf quelques accidents exceptionnels, quelques avortements, ou quelques rares déviations que l'on note comme des monstruosités, l'œuvre génératrice de la nature est parfaitement déterminée et perpétuellement immuable. Le milan ne produit point de mélodieuses alouettes ; le loup ne produit point d'agneaux, et l'innocent écureuil ne produit point de chacals. L'industrie humaine ne peut rien changer à ces lois irréfragables. Ainsi l'on sait que les canards couvés par une poule n'en courront pas moins à l'eau comme des canards, dès qu'ils auront brisé leur coquille, et que les perdreaux enlevés tout petits à leur nid et nourris dans une cage, ne chercheront qu'à s'envoler en pleine campagne, dès qu'ils auront des ailes.

« Mais l'enfant! que fera-t-il? Semblableà ses parents par son organisation physique, que sera-t-il moralement? Peut-être un vaillant guerrier, un artiste, un savant, un homme de génie, ou, ce qui vaudrait encore mieux pour lui, un tranquille et

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honorable citoyen, un bon père de famille. Peutêtre, au contraire....

«Oh! rassurez-vous, s'écria le vieillard, en remarquant l'inquiétude que sa nouvelle supposition, avant même qu'elle fût formulée, éveillait dans l'esprit de ses excellents hôtes; rassurez- vous. Si, en voyant un enfant, nous ne pouvons dire quelle sera sa destinée en ce monde, il n'est pas impossible à la science d'en avoir au moins quelques intuitions par certains diagnostics, et tout , dans ce charmant petit être qui dort là si paisiblement, le dessin harmonieux de la figure, la fine découpure des lèvres, l'arc des sourcils, les contours du front, tout, jusqu'aux lignes délicates que je remarque sur ses petites mains blanches, tout me semble d'un heureux augure. Comme vous m'avez accueilli avec tant de bonté, voulez-vous me permettre de faire un présent à votre cher Emile?

— Oh! monsieur, murmura la baronne d'un air d'embarras, n'osant accepter l'offre du voyageur, et craignant de le désobliger en le refusant.

— Je me suis mal exprimé, reprit-il; c'est vousmême qui ferez ce cadeau à votre fils, en formujant un vœu que j'accomplirai. »

Le baron et la baronne se regardèrent en silence, ne sachant comment répondre à une telle proposition.

« Je parle très-sérieusement, ajouta le docteur Faustin. Il est en mon pouvoir de réaliser le vœu que vous ferez. Seulement, je vouy en prie, réflé-

cuissez avant de le prononcer. Prenez garde de vous laisser abuser par une idée fausse, par un désir trompeur; car dès que vous aurez exprimé votre souhait et que je l'aurai accepté , ma parole deviendra une sentence, une irrévocable sentence. »

Il articula ces mots d'un ton solennel, et, se penchant sur la couchette de l'enfant, resta absorbé dans sa muette contemplation.

La baronne se leva, se retira près de la fenêtre, appela près d'elle son mari et lui dit :

« Quelle étrange chose! Qu'en pensez-vous?

— Bah ! ma chère , répliqua M. de La Sarraz, une amunante plaisanterie!

— Non, je ne puis croire que ce soit une plaisanterie. Ce voyageur, qui est entré ici d'une si sin galière façon, qui nous a fait tant d'étonnants récits, n'est certainement pas un homme ordinaire. 11 y a dans le feu de son regard, dans l'accent de sa voix, dans l'expression de sa physionomie, dans la singularité de ses vêtements et de toute sa personne, je ne sais quoi qui m'impose et m'agite. Songez donc, si c'était vraiment un sorcier! S'il pouvait réellement, par je ne sais quel pouvoir mystérieux, exercer une influence sur l'avenir de notre cher enfant!...

— Mais puisqu'il vous abandonne à vous-même le soin de former le vœu qui vous plaira, vous n"avez rien à craindre. S'il peut réaliser ce vœu, vous n'aurez qu'à vous en réjouir, et s'il s'amuse, nous

nous amuserons à notre tour de ses beaux discours et de ses prétentions.

— Vous riez. Je voudrais rire ausi, et, malgré moi, je ne le puis. Il faut cependant répondre à une offre qui, après tout, j'en suis sûre, est faite avec une bonne intention. Que faut-il demander?

— C'est à vous que le magicien s'est adressé, et c'est à vous à résoudre cette grave question. Pour moi, s'il m'était permis de dire mon sentiment, je voudrais que notre fils fût beau, brave, généreux, un peu galant; si bien qu'un jour il eût le bonheur d'épouser une douce et gentille femme comme mon Anna, s'il en existe encore une pareille dans le monde.

— Merci du compliment, répliqua la baronne avec une jolie petite moue, vous feriez mieux de m'aider dans mes perplexités. Notre fils est beau; il sera brave, tous ses ancêtres l'ont été; généreux, je tâcherai de lui enseigner cette vertu, et galant, il n'aura qu'à suivre votre exemple. De plus, il sera riche, et il épousera qui il voudra.

— Alors, ma chère amie, je ne vois pas ce qu'il vous reste à demander pour lui, et si toutes les féas des pays de Vaud, de Berne et de Genève étaient conviées à son baptême, je n'imagine pas ce qu'elles pourraient ajouter à ses qualités.»

La baronne pencha la tête sur son sein, promena autour d'elle un regard rêveur, et soudain s'écria :

«4o suis si heuroiise, si heureuse, que je ne ra-

doute que la fin trop prompte de mon bonheur, c'est-à-dire la mort; et je voudrais que mon fils, qui, je l'espère, sera heureux comme moi, ne mourût pas.

— Très-bien! répliqua son mari; voilà une idée, et une fameuse idée, tout simplement une révolution dans la loi universelle de l'humanité. Peste! comme vous y allez!

— SoitI moquez-vous de moi! C'est là ce que je veux, et rien d'autre. »

A ces mots, elle se rapprocha de Faustin et lui exprima son désir.

Le baron riait. Le vieillard, au contraire, devint très-grave.

«Oh! madame, dit-il avec un accent de tristesse, avez-vous bien songé au vœu que vous venez de me manifester? En avez-vous examiné ou seulement entrevu les conséquences? Avant que je l'accepte et que je m'engage à l'accomplir, je vous en conjure, pensez-y encore. J'attendrai patiemment le résultat de vos réflexions. »

La jeune mère, troublée par ces paroles, se tut, regarda son mari, le consulta de nouveau. Mais, comme il était convaincu que toutes les promesses du docteur n'étaient qu'un jeu, il n'essaya point de la détourner de son rêve.

« Autant vaut cela qu'autre chose, lui dit-il tout bas. Il n'en sera ni plus ni moins.

— Eh bien! reprit la baronne, je persiste dans mon souhait.

— Ilélas ! répliqua le docteur, vous êtes décidée?

— Très-décidée.

— Allons. Quoiqu'il m'en coûte de céder à une telle erreur, j'ai pris un engagement que je tien drai. Ce que vous demandez sera fait. Regardez sur vos chenets ce tison à demi enflammé. Tant quil subsistera, la vie de votre fils se continuera. »

A ces mots, le baron, par une impulsion subite et irrésistible, s'élança vers le foyer, s'empara du tison, et l'éteignit.

Le vieillard le contempla tristement, étendit ses deux mains sur la tête de l'enfant, murmura quelques paroles inintelligibles et sortit.

Le lendemain, on le chercha en vain dans tout le manoir. Il avait disparu avec son cheval, sans qu'on pût dire à quelle heure, ni comment.

Ce dernier incident émut le baron. Il essayait bien encore de parler en plaisantant de l'apparition nocturne du docteur, de ses incroyables récits et de sa merveilleuse promesse. Au fond du cœur, malgré lui, en se rappelant la physionomie et le langage de cet homme, il éprouvait une sorte de crainte superstitieuse. A tout hasard, il crut devoir conserver soigneusement le tison auquel, selon les paroles du sorcier, était attachée l'existence de son fils. Il le prit sous son manteau, le porta sur un des remparts de son donjon, et fit venir un ouvrier qui le revêtit d'une épaisse maçonnerie.

L'enfant grandit et devint ce que ses parents dé-

siraient, un beau et généreux chevalier. Appelé à prendre les armes pour la défense de son pays, il combattit vaillamment au premier rang, en diverses occasions, et sortit sain et sauf de plusieurs luttes sanglantes. Ensuite, il épousa une noble jeune fille. Puis son père et sa mère moururent; puis sa femme et ses enfants. Lui ne mourait pas. Il vit successivement disparaître autour de lui toute la génération à laquelle il appartenait, et la génération suivante et une autre encore. La mort entrait dans sa demeure, et lui enlevait l'un après l'autre eeux qu'il considérait comme ses héritiers, ceux dont il invoquait l'affection pour le soutenir dans sa vieillesse, et l'assister à sa dernière heure. La mort frappait sans cesse autour de lui et passait sans l'atteindre. Il ne mourait pas, mais il subissait, comme les autres hommes, l'action des années. 11 était caduc, débile, tremblotant, grelottant comme un faible enfant, et seul, au miheu d'une race nouvelle qui le regardait avec une sorte d'effroi, et dont il ne comprenait ni les mouvements, ni les idées, pas même le langage.

Tous ses liens de cœur étaient brisés depuis longtemps. Sa vie était sans joie et sans attachement, ou plutôt sa vie n'était qu'un souffle dans un cadavre. Il n'avait plus d'autre sensation que celle de la souffrance, et il implorait la mort, et quand il entendait sonner la cloche des funérailles, il disait en sanglotant:

« Ne sonnera-t-elle donc jamais pour moi? »

Dieu £oit loué! » s'éciia-t-jl. (fage 281.)

Son père lui avait raconté la visite de Faustin et son singulier engagement, et il avait ri. Mais à mesure qu'il vieillissait , ce souvenir se retraçait comme un fait sérieux à son esprit. Peu à peu, il en vint à l'idée fixe de retrouver le tison, et de l'anéantir. Mais où le chercher? Dans quelle partie du château, dans quelle cavité inconnue était -il enfoui? Des fouilles furent entreprises sur différents points ; des meubles furent brisés, des murs renversés, sans qu'on aperçût le moindre indice du magique talisman. Un jour enfin, un jeune paysan du village entendant parler de ces perquisitions, se rappela une tradition qui remontait jusqu'à son arrière-grand-père, et d'âge en âge s'était conservée dans sa famille. Il se rendit au château, traversa la cour, le préau, fît le tour des remparts, et arrivé à un certain endroit, crut se souvenir qu'en un lieu semblable, le maçon dont son aïeul lui avait dit l'histoire, avait été, à sa grande surprise, invité à sceller entre de grosses pierres un morceau de bois noirci. D'après cette vague indication, de nouvelles recherches furent faites. Le mur fut pièce à pièce démoli sur une longue étendue, et à l'un de ses angles on trouva en effet le morceau de bois. On le porta aussitôt au pauvre infirme désespéré, qui le prit entre ses mains en s'écriant:

« Dieu soit loué ! »

Puis il le jeta au feu, et au moment où la flamme du foyer en dévorait la dernière parcelle, le malheureux valétudinaire exhalait son dernier soupir.

A quelques lieues de Lausanne, sur la route de Morges à Yverdon , s'élève encore dans toute l'élégance et la beauté de son architecture gothique le château où s'accomplit cet événement. Au haut de son portail et dans quelques-unes de ses ogives, des pierres sculptées représentent un homme coiffé d'un bonnet phrygien. Les gens du pays disent que c'est le petit homme rouge de La Sarraz.

FLORELLA

Conte américain.

Dans une lointaine région qu'on n'a pas encore découverte, vivait un roi puissant dont on n'a pu retrouver le nom. Pendant son règne, il avait négligé de faire des pensions aux poètes et aux historiens de son royaume. Pour se venger d'un tel oubli, ces fiers écrivains résolurent de ne jamais in scrire son nom nulle part. C'est ainsi qu'il a été perdu pour la postérité.

Tout ce que nous savons de ce souverain, à une certaine époque de son existence, c'est qu'il était veuf, et qu'il avait une fille unique d'une beauté extraordinaire qui avait une fée pour marraine.

Cette jeune princesse, en sa qualité d'unique héritière d'un grand royaume, était, comme on peut le

croire, bien servie, et tout était combiné de façon à la rendre digne de sa haute destinée. Pour être préservée du contact des petites gens, elle fut enfermée dans une tour avec quelques demoiselles d'honneur qui devaient lui inculquer le sentiment de sa supériorité sur toutes les autres créatures humai» nés, et la nécessité de faire voir sa majestueuse grandeur dans toutes les circonstances. Par respect pour son suprême avenir, jamais on ne devait ni la contredire, ni la réprimander, à moins qu'il ne lui arrivât de manifester un goût trop simple, ou trop naturel ; et devant elle, on ne devait jamais rien dire, ni rien faire qui pût lui rappeler qu'elle était mortelle.

En réalité, Florella avait tout à sa disposition excepté la liberté. Si elle témoignait le désir d'aller dans les champs cueillir des fleurs, ou courir après les papillons, on lui faisait observer que la future souveraine d'un grand pays ne pouvait avoir de si vulgaires amusements. Si elle demandait à s'associer aux jeux des enfants de son âge, sa gouvernante, qui était une grande et fière dame, fronçait le sourcil, et lui disait que la fille d'un roi ne pouvait sans se dégrader penser un instant à se rapprocher d'une caste si inférieure. Enfin elle était enlacée dans les liens dune rigoureuse étiquette, asservie à toutes sortes de minutieuses formalités; et bien que tous ceux qui l'entouraient cherchassent à lui plaire, elle ne pouvait faire ce qui lui aurait plu.

Dans sa haute tour, séparée du reste du monde, elle passait une partie de ses jours à la fenêtre, regardant les enfants qui couraient et jouaient librement. Elle les voyait manger d'un bon appétit un morceau de pain sec, tandis qu'elle ne se sentait pas le moindre appétit pour les friandises qu'on lui préparait.

A mesure qu'elle grandit, son état de séquestration lui devint plus pénible, et son désir de liberté plus vif. Elle enviait le sort des enfants pauvres qui pouvaient s'abandonner sans contrainte à une impulsion naturelle, qui n'étaient point à toute heure obligés de se soumettre aux règles de l'étiquelte, aux restrictions imposées par une douzaine de demoiselles d'honneur et une vieille gouvernante.

Souvent, elle se comparait au petit oiseau que la fée sa marraine lui avait donné. En voyant les autres oiseaux sautiller, voler sur les rameaux de la forêt, il s'agitait dans sa cage, il frappait de son bec les barreaux de sa prison et cherchait un moyen de s'échapper.

Un jour que par son chant plaintif il semblait gémir de sa captivité :

« Pauvre oiseau, lui dit Florella, tu es en prison comme moi, mais je puis te délivrer. Va, va, prends ton essor, parcours librement l'espace. Je te regretterai, car tu étais ici mon doux compagnon d'infortune. Mais peut-être que tu reviendras quelquefois le matin et le soir chanter à ma fenêtre. »

En prononçant ces mots, elle ouvrit la cage, prit

le petit oiseau dans sa main, lui donna un baiser et le mit en liberté. D'abord il tourna plusieurs fois devant la fenêtre comme s'il ne pouvait se résoudre à s'éloigner de sa petite maîtresse ; puis il alla se percher sur un arbre, et se mit à chanter avec une vivacité, une joie , une ardeur qu'il n'avait jamais eues; puis il vint encore près de Florella, comme pour lui dire adieu, et disparut dans les profondeurs des bois.

Florella se sentit attristée de ne plus le voir, et elle pleurait quand sa gouvernante rentra, qui entreprit de lui persuader qu'il n'y avait point de bonheur au monde comparable à celui d'une jeune lille destinée à hériter d'un grand royaume.

« Que pouvez-vous, ajouta-t-elle , désirer encore?

— La liberté, » répondit Florella.

La vieille gouvernante secoua la tête et répliqua: « La liberté n'est faite que pour les petites gens.

— Je voudrais être une de ces petites gens, » reprit Florella.

La gouvernante frémit en entendant exprimer une si monstrueuse pensée.

Le soir, l'innocente Florella pensait encore à son oiseau, et se demandait si jamais elle le reverrait, et voilà que tout à coup il revint se percher en face d'elle et se mit à chanter. Le lendemain, il revint de même, et tous les jours matin et soir. Florella l'attendait. Il lui semblait que cet oiseau com- Vatissait à ses peines et cherchait à la consoler.

Elle lui donna un baiser el le mit en liberté. ;l'age -280j

l'ardre de NOËL. ".89

Elle atteignit ainsi sa quinzième année, cî de plus en plus sa captivité lui devenait odieuse, et son caractère s'aigrit. Elle devint capricieuse et impérieuse. Souvent elle tombait dans de profondes rêveries, et quelquefois elle pleurait.

« Hélas! s'écriait-elle un jour, à quoi me sen d'être la fille d'un grand roi? Mieux vaudrait pour moi être née dans une pauvre maisjo. Et à quoi me sert d'avoir pour marraine une iée'l Elle ne s'inquiète pas de moi. »

Au même instant elle vit apparaître l'oiseau. Sur l'arbre où il avait coutume de se percher, il lit entendre un cri mélodieux comme pour appeler l'aitention de Florella, puis il s'élança vers elle et. s'approchant de son oreille, lui dit:

« Vous vous plaignez de l'oubli de votre marraine. C'est elle qui m'envoie près de vous. Ditesmoi ce que vous voulez ?

— Je voudrais, répondit Florella, être libre, liore d'aller, de venir, de chanter et de me réjouir comme les enfants du peuple que je vois passer sous mes fenêtres. Je voudrais au moins ne pas rester captive dans cette tour.

— Vous n'y serez bientôt plus, répliqua l'oiseau. On attend prochainement à la cour le fils de l'empereur de la lune. Votre père veut vous marier avec lui. Adieu. Je ne reviendrai que lorsque vous m'appellerez. Dans votre nouvelle existence, vous oublierez peut-être votre petit oiseau. Souvenez vous cependant que je suis le messager de votre

ly

marraine. Quand vous aurez besoin de moi, je reviendrai. »

A ces mots, il s'enfuit.

Quelques jours après, comme il l'avait dit, le fils du souverain de la lune arriva. Florella fut revêtue d'une robe splendide ; et comme on savait que le prince avait une admiration particulière pour les petits pircls, elle fut obligée de mettre des pantoufles si étroites qu elle pouvait à peine marcher. Ainsi parée, elle s'avança dans la grande salle du palais où elle devait voir son prétendu. Quoiqu'elle fût d'une beauté extraordinaire, elle était modeste et timide. Pour la première fois, elle sortait de sa longue réclusion. La vue de tous les dignitaires, ' de tous les courtisans réunis pour cette solennelle présentation, la fit rougir, et la difficulté de marcher avec ses étroites pantoufles lui donnait un air embarrassé.

Le prince de la lune, qui avait la prétention d'être un sagace observateur, disait que la rougeur d'une femme était lindice d'une mauvaise conscience. L'innocente Florella avait rougi. Il en était choqué. Il remarqua cependant qu'elle avait le pied trèspetit. Mais en même temps il remarquait qu'elle marchait gauchement. Il haussa les épaules, fronça les sourcils, prit une prise de tabac et murmura dans le dialecte de la lune quelques mots qu'on ne pouvait comprendre.

Mais après sa première surprise, le prince s'inclina jusqu'à terre, complimenta Florella sur l'élé-

gance de sa toilette, vanta la beauté de ses diamants; puis tirant de sa poche une règle en ivoire et s'agenouillant devant la princesse, mesura son pied.

« Dimension parfaite, dit-il avec un accent de joie. Si ce pied était de quelques lignes plus long, je serais très-malheureux.

— Votre Altesse, dit une des dames d'honneur,

292 L'ARCRE de NOËL.

ne connaît pas encore l'esprit et rinlelligence de ma maîtresse.

— Bah ! répliqua le glorieux fils du roi de la lune. De ces qualités-là, je ne me soucie guère. Ce qui me plaît en la personne que je dois épouser, c'est de la voir sur un bon pied. »

Et il se mit à rire de cette sotte plaisanterie, et tous les courtisans se firent un devoir de rire pour le flatter.

Florella était affligée. Au lieu d'un beau et noble prince, tel qu'elle pouvait le rêver, elle voyait un jeune homme vieilli avant l'âge, efféminé, prétentieux, ridicule.

Cependant la présentation était faite et le mariage décidé. 11 y eut un pompeux banquet pendant lequel le galant prince fit à Florella une si longue dissertation sur l'art culinaire qu'elle le félicita de posséder si bien une science si importante.

a La cuisine, répliqua -t-il d'un ton doctoral, a été ma principale étude dans mes voyages, et je prétends la réformer en entier dans mes États dès que le vieux pince-maille sera mort. »

C'était de son père qu'il parlait ainsi. Par là, il acheva de révolter Florella.

Dès que le banquet fut fini, elle souhaita de rentrer dans son appartement; et en songeant à l'homme indigne auquel on voulait l'unir, elle fondit en larmes.

« Non, non, s'écria-t-elle, je ne l'épouserai pas. J'y suis bien décidée.

— Vous ne pouvez vous y refuser, répliqua la gouvernante. Les filles de rois ne se marient pas selon leur inclination, mais selon les convenances ou les intérêts de leurs augustes parents.

— Ilélas! s'écria Florelia, faut-il donc que je sois séquestrée du monde entier, enfermée dans une tour ou mariée à un homme pour lequel je n'éprouve que du mépris. »

Mais ses gémissements et ses protestations étaient inutiles. Sa gouvernante les condamnait, et son père croyait lui donner une grande marque de sa sollicitude paternelle en la mariant avec l'héritier d'un puissant royaume.

Elle cessa de se plaindre, voyant que ses plaintes ne touchaient personne, et espérant que quelque événement imprévu la délivrerait du triste sort dont elle cLait menacée. En attendant clic avait la

satisfaction de n'être point obsédée de son fastidieux prétendant. Il consacrait chaque jour tant d'heures aux soins de sa toilette et à quelques nouveaux essais culinaires qu'il ne pouvait guère s'occuper de sa belle fiancée. Il comptait bien d'ailleurs n'avoir plus rien à faire pour gagner son affection. Il était convaincu que dès l'instant où elle l'avait vu, elle l'avait aimé.

Un jour cependant, comme il était invité à une grande chasse à laquelle Florella devait assister, il demanda avec une insistance toute particulière qu'il lui fût permis d'accompagner la princesse comme un humble page et de veiller constamment sur elle. Ce n'était point par une généreuse inquiétude d'affection qu'il montrait un si beau zèle, mais pour une crainte toute personnelle. Il savait que la forêt désignée pour la chasse était pleine do lions, de tigres, de sangliers; il tremblait de se trouver en face d'un de ces animaux féroces, et il pensait qu'il serait moins exposé à ce danger en restant près de Florella sous le prétexte de la protéger.

Ce qu'il demandait comme une grâce avec une apparence de généreuse tendresse ne pouvait lui être refusé.

Au jour indiqué, dès le matin, tous les chasseurs se mirent en marche avec les belles dames de la cour, leurs pages et leurs écuyers. Les cors de chasse, les trompettes résonnaient au loin, et c'était beau de voir cette légion de princes, de nobles.

avec leurs armes étincelantes et leurs chevaux richement caparaçonnés.

Au milieu de cette pompeuse assemblée, Florella sans le vouloir attirait tous les regards par le pur éclat de sa jeunesse, par sa charmante beauté. Le prince qui avait si vivement sollicité le bonheur de la protéger, la contemplait de telle sorte qu'en chevauchant près d'elle, il ne vit point la route qu'il devait suivre, et tomba dans un marais où il salit ses fins vêtements, ce dont il fut fort chagriné.

Bientôt les aboiements des chiens annoncent le commencement de la chasse. Les cavaliers, l'épieu à la main, se précipitent de côté et d'autre à la recherche des bêtes fauves. Le prince de la lune, en vertu du droit de patronage qui lui a été accordé, arrête par la bride le cheval de Florella, et se tient prudemment à côté d'elle sur la lisière de la forêt.

Mais voilà que d'une enceinte de rocs sort tout à coup un sanglier avec dénormes défenses, la bouche écumante, l'œil en feu. Blessé par une flèche et furieux, il s'élance contre un groupe de chasseurs qui essayaient de l'arrêter, éventre les chiens, renverse les chevaux, puis, continuant sa course effrénée, arrive à l'endroit où le prétendant de Florella avait cru devoir sagement s'arrêter.

A l'aspect de ce monstre, le vaillant prince grimpe au haut d'un arbre et se cache dans les feuilles. Le cheval de Florella tremblait de tous ses membres,

et la pauvre Florella pâlit, chancelle, et tombe évanouie.

Le sanglier se dirige vers elle. Il court impétueusement, il va l'atteindre, quand soudain apparaît un jeune homme qui, se plaçant en face de la bête furibonde, l'attend de pied ferme, et au moment où elle fait un nouveau bond pour saisir sa proie, lui enfonce d'une main vigoureuse un javelot dans la poitrine. L'animal pousse un cri horrible, puis roule par terre, baigné dans son sang.

Réveillée dans sa léthargie par ce rugissement, Florella ouvre les yeux, voit le sanglier étendu sur le sol, et debout devant elle, un inconnu, un jeune homme très-simplement vêtu, mais remarquable par l'expression de sa bonne et honnête physionomie.

« Est-ce vous, lui dit-elle d'une voix émue, estce vous qui m'avez délivrée du mortel danger qui me menaçait?

— J'ai tué le sanglier, répond d'un ton modeste l'étranger, et le plus grand bonheur de ma vie est d'avoir pu servir à vous protéger.

— Merci! merci 1 s"écrie avec un transport de grautiide la princesse.

— Je ne mérite aucun remercîment pour un hasard dont je suis si heureux.

— Mon père aussi vous remerciera, et il est riche et puissant.

— Vraiment! Qui donc êtes-vous?

— La fille unique du roi de cette contrée.

— Hélas! Tant pis pour moi.

— Pourquoi donc?

— 11 y a une si grande distance entre la fille d'un roi et un simple paysan !

— Que voulez-vous dire? »

Mais en ce moment un bruit singulier se fit entendre. Florella se leva effrayée et, dans son émotion, saisit la main du jeune homme comme pour lui demander encore sa protection.

Ce bruit qui l'avait surprise provenait d'une nouvelle manœuvre du prince de la lune. Du haut de l'arbre où il s'était si prudemment perché, il voyait revenir les chasseurs ; il pensa qu'il devait pour son honneur quitter son refuge. 11 descendit en cassant plusieurs branches, et quand il fut à terre, que vitil? La princesse qui s'appuyait, tremblante, sur le bras d'un étranger qui ne portait ni habits dorés, ni panache, mais un rustique vêtement.

« Holà! holà! s"écria-t-il ; qui êtes-vous pour oser toucher à cette jeune princesse, à celle qui doit être mon épouse?

— C'est mon libérateur, » répliqua la princesse,

en jetant sur le lâche et insolent prince un regard de mépris; « c'est lui qui m'a délivrée du monstre auquel vous m'aviez tranquillement abandonnée. Il a tué le sanglier.

— Croyez-vous?» repartit le prince. Il tourne la tète du côté du monstre, et le voyant étendu sur le sol, complètement inanimé : « Non, dit-il, vous êtes dans Terreur, Il n'est pas mort. C'est moi qui le tuerai. »

A ces mots, tirant son épée, il se mit à frapper de toutes ses forces sur le cadavre. La princesse et le jeune étranger riaient de cette ridicule fanfaronnade.

Mais le roi et ses courtisans qui arrivaient en ce moment crurent que c'était lui qui avait eu l'audace d'attendre, la force d'abattre le sanglier, et le félicitèrent à qui mieux mieux de son courage. Plus on le complimentait, plus il frappait avec ardeur. Enfin, il essuya son épée, la remit dans le fourreau et reçut d'un air modeste les éloges qu'on lui prodiguait.

Florella s'indignait de tant de fourberie, jointe à tant de lâcheté. Le jeune inconnu, debout à quelque distance, appuyé sur sa lance, le regardait avec un superbe dédain. Mais il ne devait pas rester là longtemps.

Les lois du royaume condamnaient à mort quiconque osait toucher à une des personnes de la famille royale.

Le prince de la lune raconta que pendant qu'il

luttait au péril de sa vie contre le sanglier, la princesse s'était évanouie, et que cet étranger, cet impudent, ce misérable avait profité de cet évanouissement pour la prendre dans ses bras.

En vain Florella protesta avec une généreuse indignation contre cette imposture. En vain elle raconta la couardise du prince et la vaillante conduite de l'inconnu. Le roi ne voulut pa? l'écouter.

Le jeune homme fut arrêté, conduit en prison, jugé immédiatement, condamné à mort.

Il n'avait pas même essayé de se défendre. Il écouta tranquillement son arrêt. Mais Florella voulait le sauver. Elle se jeta aux pieds de son père ; elle sollicita par ses supplications, par ses larmes, la grâce de celui sans lequel infailliblement elle aurait péri. Le roi la repoussa durement et lui reprocha d'oublier la dignité de sa naissance. Elle fit une autre tentative près de son prétendant, elle le conjura de faire un acte de justice en confessant la vérité. Le magnifique prince se mit à rire et lui dit qu'il ne comprenait pas comment elle pouvait s'inquiéter une minute d'un homme dont on ne savait pas même le nom et qui était vêtu comme un paysan.

Dans son angoisse et son désespoir, tout à coup la princesse se souvint de son petit oiseau. Elle rentra dans sa chambre, elle l'appela d'une voix plaintive. Un instant après, il apparut et lui dit :

« Que désircs-tu? Parle, j'irai porter tes vœux à ta marraine. >:

Florella lui raconta ce qui était arrivé et ce. qu'elle souffrait, en songeant que celui à qui elle devait la vie, et qui devait être généreusement récompensé «le son courage, allait périr victime d'une infâme imposture.

a Rassure-toi, lui répondit l'oiseau. Aie confiance dans la Providence. Tu es bonne, tu es pure. La Providence protège ceux qui ne s'écartent point du chemin de la vertu. Espère et repose en paix cette nuit. Qui sait ce que tu apprendras demain matin? »

A ces mots il s'éloigna. La princesse, rassurée par ses paroles, se mit au lit et dormit d'un doux sommeil.

Le lendemain, en s'éveillant, elle sonne ses femmes de chambre, mais aucune ne se rend à son appel, Impatientée de leur retard, elle veut s'ha-

biller elle-mêmii, et à la place de ses riches parures elle ne voit que les vêtements vulgaires d'une fille de la campagne. Elle promène autour d'elle ses regards étonnés. Elle n'est plus dans son superbe appartement, mais dans une chambre rustique, très-simplement meublée. Au même instant elle entend une voix qui lui dit :

« Allons, ma petite demoiselle, il est temps d'aler traire les vaches.

— Où suis-je? s'écrie-t-elle ; que m'est-il arrivé? »

Elle court à la fenêtre et reste surprise et charmée du nouveau tableau qui se déroule devant elle. Une immense plaine où étincelle aux rayons du soleil la rosée du matin, des champs cultivés, des prés fleuris, des troupeaux de moutons sur les collines, des troupeaux de bœufs et de vaches à l'ombre des hêtres; de ci, de là, de riantes maisons devant lesquelles courent de joyeux enfants; partout la lumière, la vie et l'air embaumé.

a Est-ce un rêve? dit Florella; ou ai-je été réellement, pendant mon sommeil, emportée dans une nouvelle région? »

Au même instant, elle aperçoit son petit oiseau battant des ailes, chantant à plein gosier un de ses chants mélodieux. Il s'approche d'elle et lui dit : « Comment trouves-tu ta nouvelle demeure? Pensestu que tu puisses y être heureuse, en travaillant pour toi-même et pour les autres?

— Que veux-tu dire, mon doux oiseau? demande

Florella. Où suis-je et pourquoi ai-je été transportée dans cette région?

— Pour y vivre heureusement, si tu sais mériter ton bonheur. Tu es dans le Nouveau-Monde, loin de l'étiquette des cours, et de l'ennui des palais. Pourvu que tu veuilles ici remplir tes devoirs, tu auras toutes les innocentes joies que tu peux désirer, et tu seras à jamais affranchie de l'esclavage auquel tu fus soumise dès ton enfance.

— Et le prince de la lune, serai-je aussi délivrée de ses persécutions?

— Oui, pour toujours, si tu remplis les devoirs de ta nouvelle condition.

— Et l'étranger qui m'a sauvé la vie? Hélas! Je n'ose m'informer de lui. Il s'est sacrifié pour moi. Il est mort, sans doute ?

— Non. Il vit, et tu pourras le revoir.

— Et mon père?

— N'en demande pas plus à présent, et va commencer ta nouvelle vie. Entends-tu cette voix qui t'appelle à ta rustique tâche? C'est la voix d'une brave femme à qui la fée t'a confiée. Pour la bonté qu'elle te témoignera, tu lui devras de la soumission, de la gratitude, de l'affection. Si tu manquais à ces devoirs, tu n'obtiendrais pas le bonheur qui t'est offert. Si tu te sentais fatiguée de ta nouvelle existence, appelle-moi. J'irai revoir ta marraine, et elle te ramènera à la cour de ton père. »

L'oiseau s'éloigna, et Florella s'habilla, se coiffa non sans peine, car, jusque-là , elle n'avait rien fait

de semblable : c'était l'œuvre de sa femme de chambre. Elle sortit de sa chambre et vit sur le seuil de la porte une vieille femme dont la physionomie avait une touchan\.3 expression de douceur et de bienveillance.

« Allons, mon enfant, dit la bonne Marguerite (c'est ainsi qu'on l'appelait), aujourd'hui, vous étiez fatiguée de votre long voyage; demain, vous serez plus matinale. Allons, les fâches nous attendent, et ce sont elles qui nous donneront notre déjeuner. »

Florella suivit sa nouvelle institutrice; mais, malgré sa bonne volonté et ses efforts, elle ne put tirer des vaches rebelles une goutte de lait.

«Ah! dit Marguerite en riant, je pensais bien que ma jeune auxiliaire ne réussirait pas si vite. Mais voyez. »

A ces mots, elle s'assit sur un escabeau, et finit sa tâche sans difficulté.

Après ce premier travail, Florella fut invitée à déjeuner. Et grâce à l'air frais du matin , aussi à l'exercice qu'elle venait de faire, elle prit son humble repas champêtre avec un appétit qu'elle n'avait jamais eu aux banquets de son palais.

Marguerite lui prescrivit encore diverses besognes, lui indiquant avec bonté comme elle devait les faire, la suivant d'un regard bienveillant dans ses essais et l'encourageant aff'ectueusement.

Puis, lorsque tout fut mis en ordre dans la maison, elle l'engagea à faire une promenade. Florella

mit sur sa tête un chapeau de paille, et s'en alla à travers les champs fleuris, respirant l'air embaumé, admirant les beautés de la nature, et, çà et là, s'amusant à courir avec les gens de la campagne, qui répondaient poliment à ses questions, et la remerciaient de ses témoignages d'intérêt.

De jour en jour, de semaine en semaine, Florella prend plus de goût aux diverses tâches qui lui sont confiées et acquiert plus d'habileté. En même temps, elle devient plus alerte et plus forte. La bonne Marguerite la regarde avec une tendre satisfaction, et quelquefois s'écrie qu'il n'y a pas à dix lieues à la ronde un riche agriculteur qui ne devrait s'estimer heureux d'épouser cette jeune fille si belle et si active.

Mais voilà que cette vieille Marguerite tombe malade, très-gravement malade. Florella la soigne jour et nuit, avec un zèle et une affection infatigables. Grâce à cette intelligente assistance, peu à peu le mal s'apaise. Marguerite se relève et prend sa jeune compagne dans ses bras, la remercie avec une cordiale effusion de son dévouement.

Le petit oiseau vient revoir la charitable Florella et lui murmure à l'oreille :

« Très-bien! très-bien! Tu auras ta récompense. »

Un matin , Marguerite lui dit :

« Mon enfant, je suis tout à fait bien. Mais toi, tu dois avoir besoin de respirer le grand air. Il y a

si longtemps que tu n'es sortie. Ya, je t'en prie, va faire une promenade. »

Florella obéit. Elle s'en va sur les bords du ruisseau où les enfants s'amusent à cueillir des fleurs, et ils se réjouissent de la revoir. Elle s'en va près d'une grotte solitaire d'où tombe une cascade. C'est sa retraite favorite. Elle s'assoit sous les rameaux touffus d'un chêne, et se met à songer au passé, à l'avenir. Tandis qu'elle s'abandonne à sa vague rêverie, tout à coup apparaît devant elle l'étranger qu'elle a vu à la cour de son père, le vaillant chasseur qui l'a préservée des fureurs du sanglier.

11 lui demande respectueusement la permission de s'approcher d'elle, et elle est contente de le revoir. Elle le remercie encore du service qu'il lui a rendu, puis lui raconte par quelle puissance féerique elle a été en une nuit transportée de son palais dans une rustique métairie.

« Singulière analogie ! s'écrie le jeune homme. Jai aussi une fée qui me protège. Quand j'étais en prison, quand j'allais subir ma sentence, une fée invisible m'a aussi délivré de mes chaînes, m'a ouvert les portes de mon cachot, et m'a ramené dans ce pays, qui est mon pays natal.

Florella s'étant levée pour retourner au logis, le jeune homme obtient, par une humble prière, l'autorisation de l'accompagner. Il connaît la vieille Marguerite, et elle l'accueille très-amicalement, cai elle sait que c'est un brave garçon, et le fils d'ur des paysans les plus estimés du canton.

3C6 l'arbre de ^'OËL

Le lendeiRain et les jours suivants, il revient. Il aime l'innocente Florella, et Florella avoue aussi qu'elle l'aime.

Un malin, d'un rayon de lumière descend îa muiTuine de la jeune tille, la lée do l'Arc-en-Ciel.

iiile s upprociie de sa iilieule et lui dit : « Tu as vécu dans une situation toute difïérenle de celle où tu étais née. Choisis à iircsent celle qui

•i plaît le plus. Veux-lu être souveraine d'un grand royaume, ou veux-tu rester dans ta position actuelle?

— Je voudrais revoir mon père, dit Florella.

— Ton père est mort, et son peuple est prêt à se soumettre à ton autorité. Veux-tu régner?

— Non! non! s'écrie-t-elle, j'aime mieux vivre ici comme j'ai vécu depuis plusieurs mois.

— Et épouser ton libérateur?

— Oui.

— A merveille! réplique la fée, et, comme je t'aime, je me réjouis que tu aies si bien choisi. »

Et Florella et le jeune chasseur furent unis et vécurent longtemps heureusement.

Le prince de la lune retourna dans ses États, et se rendit odieux à ses sujets par ses sottises , son orgueil et ses duretés. La fée de l'Arc en-Ciel, pour le punir de ses méfaits, le changea en une chétive plante fouettée par tous les vents.

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