LES DEUX AVARES
Conte hébraïque.
A Kiifa vivait un avare qui apprit qu'il y avait à Bassoia un autre avare d'une étonnante expérience, dont il pouvait tirer un précieux enseignement. 11
se mit en route pour aller le rejoindre, et se présenta à lui comme un humble disciple, désireux de s'instruire dans la grande science de l'avarice.
« Soyez le bienvenu, lui dit Tliabile homme de Bassora, et, dès aujourd'hui, nous pouvons acquérir une nouvelle instruction en allant au marché. »
Tous deux s'en vont chez le boulanger.
« As-tu du bon pain? demande l'avare de Bassora.
— Excellent ! réplique le boulanger ; il est doux et frais comme du beurre.
— Très-bien, dit à son compagnon l'ingénieux avare ; voilà, dans cette comparaison, le beurre indiqué comme une meilleure chose que le pain. On ne peut guère manger de beurre. Nous ferons donc une économie en le préférant au pain. »
Plus loin, il s'arrête devant un autre marchand, et lui dit :
« As-tu de bon beurre ?
— Excellent ! Frais et savoureux comme de riiuile d'olive.
— Bien. Pour faire valoir le beurre, on le compare à l'huile. Donc, l'huile est meilleure. C'est ce que nous devons choisir. »
Un peu plus loin il dit à un marchand : « As-tu de la bonne huile ?
— Parfaite! claire et transparente comme de l'eau.
— Ah! s'écrie l'avare, l'eau est donc le dernier point de comparaison. J'en ai une bonne provision dans mon logis; venez avec moi, ajoute-t-il en se tournant vers son adepte, nous allons nous régaler à boire de l'eau, puisque nous venons d'apprendre
que le beurre est meilleur que le pain, l'huile d'olive meilleure que le beurre, et l'eau meilleure que l'huile.
— Dieu soit loué, dit l'avare de Kufa, je n'ai point perdu mon temps en venant à Bassora. »