JACQUES ET SES CAMARADES
Conte irlandais.
Il y avait une fois une pauvre veuve qui n'avait qu'un fils. A la fin d'un rude hiver, ils ne possédaient plus qu'un peu de farine et un coq. Jacques résolut de partir pour s'en aller à l'aventure chercher fortune. Sa mère lui pétrit son restant de farine, tua son coq, et lui dit:
« Qu'est-ce qui te plaît le plus, d'avoir la moitié de ces provisions avec ma bénédiction, ou le tout avec ma malédiction?
— Oh ! ma mère, répondit Jacques, comment poui^ez-vous me demander une telle chose? Je ne voudrais pas avoir, avec votre malédiction, les trésors de Damer, le riche banquier de Dublin.
— Bien, mon enfant, répliqua doucement lamère. Mais, prends tout cela, et sois béni. »
Et il partit; et aussi longtemps qu'elle put le voir, elle le suivit du regard en le bénissant.
Jacques s'en alla tout droit devant lui. Son intention était d'entrer dans quelque maison de ferme et de demander si on voulait l'employer là comme domestique. Chemin faisant, il aperçut un âne qui était tombé dans un marais, et qui essayait en vain d'en sortir.
«Oh! Jacques, s'écria-t-il, aide-moi ou je vais me noyer.
— Bien ! répondit Jacques, tu ne seras pas obligé de répéter ta demande. »
Aussitôt, ramassant des branches d'arbres et des pierres, il en forma une espèce de pont sur lequel le pauvre quadrupède réussit à mettre un pied, puis un autre, puis enfin tous les quatre, et ainsi fut délivré du danger qui le menaçait.
« Merci, dit-il en s'approchant de Jacques. A mon tour, si j'en trouve l'occasion, je te rendrai service. Où vas- tu?
— Je vais chercher à gagner ma vie jusqu'au temps où Ton récoltera les pommes de terre.
— Yeux-tu que j'aille avec toi? Qui sait si nous n« ferons pas quelque bonne rencontre?
— Allons. »
Et ils se mirent en route.
Comme ;ls passaient par un village, ils virent un chien poursuivi par des écoliers qui lui avaient attaché une casserole à la queue. La pauvre bête courut vers Jacques, qui la prit aussitôt sous sa protec-
tion, el l'âne se mit à braire de telle sorte, que les méchants enfants s'enfuirent épouvantés.
« Merci, dit le chien à Jacques. A mon tour, si j'en trouve l'occasion, je voudrais te rendre service. Où vas-tu ?
— Je vais chercher à gagner ma vie jusqu'à la récolte.
~ Veux-tu que j'aille avec toi?
— Allons. »
Quand ils furent hors du village, ils s'arrêtèrent au pied d'une haie. Jacques tira de son bissac ses maigres provisions et en donna une part au chien. L'âne brouta quelques chardons. Pendant qu'ils faisaient ainsi leur repas, arrive un chat à moitié affamé, qui aurait attendri les cœurs les plus durs par ses plaintifs miaulements.
« Ah! pauvre mallieur uxl s'écrie Jacques, on dirait qu'il a couru sur tous les toits d'une ville del)uis son dernier déjeuner ! »
Et il lui donne un peu de poulet à manger.
a Merci, dit le chat. Puissé-je un jour te rendre quelque service. Où vas-tu ?
— Chercher de louvrage jusqu'à la prochaine récolte. Tu peux, si cela te plaît, venir avec nous.
— Très-volontiers. »
Les quatre pèlerins se remettent en route. Vers le soir, ils entendent tout à coup un cri perçant, et ils aperçoivent un renard qui courait à toutes jambes, emportant un coq.
« En avant! brave chien I » s'écrie Jacques.
A l'instant, le chien s'élance à la poursuite du renard, qui, se voyant alors en grand péril, lâche sa proie pour mieux courir. Le coq sautille tout joyeux près de Jacques et lui dit :
« Merci, tu m'as sauvé la vie. Je m'en souviendrai Maintenant, où vas-tu?
— Chercher de la besogne pour pouvoir vivre jusqu'à la récolte. Veux-tu venir avec nous ?
— Très-volontiers.
— Eh bien ! viens, et si tu es fatigué, tu te poseras sur ie dos de l'âne. »
Les voyageurs se remirent en marche avec ce nouveau compagnon. Tous éprouvaient cependant le besoin de se reposer, et, autour d'eux, ils n'apercevaient pas une ferme, pas une cabane.
ce Allons, dit Jacques, une autre fois nous serons plus heureux. Aujourd'hui, nous pouvons bien nous résigner à coucher en plein air. La nuit, d'ailleurs est assez belle, et la terre est couverte d'un bon gazon. »
A ces mots, il s'étendit sur l'herbe ; l'âne se coucha à côté de lui, le chien et le chat se mirent entre les pattes du complaisant grisou, et le coq se percha sur un arbre.
Tous étaient endormis d'un profond sommeil; quand, soudain, voilà le coq qui se mit à crier.
« Quel malheur, dit l'âne, d'être ainsi brusquement réveillé. Pourquoi donc cries -tu ainsi?
— Pour annoncer le point du jour, répond le ''.oq. Ne voyez-vous pas la lumière qui brille là-bas?
— Je vois bien une lumière, dit Jacques, mais c'est celle d'une lampe et non pas du soleil. Probablement, il y a par là une habitation, et nous pourrions aller y demander un asile pour le reste de la nuit. »
La proposition est acceptée. La caravane part et s'en va parles champs, par les rocs, et s'arrête au bord d'un ravin où retentissent des éclats de rire, des cris confus, des chants grossiers et des blasphèmes.
« x\ttpntion, dit Jacques, avançons pas à pas, tout doucement, pour voir quelle espèce de gens demeure là. »
Ces gens, c'étaient six voleurs armés de poignards et de pistolets, assis à une table couverte de mets exquis, et banquetant gaiement et buvant à qui mieux mieux du punch et du vin.
« Quel bon coup, dit l'un deux, nous venons de faire dans la maison de lord Dunlavin, grâce à l'assistance de son concierge. Un excellent homme, ce concierge. A sa santé !
— A la santé de ce brave valet! » répétèrent tous les autres voleurs.
Et, d'un trait, ils vidèrent leurs verres.
Jacques se retourna vers ses compagnons et leui dit à voix basse:
« Joignez-vous l'un à l'autre le mieux que vous pourrez, et, à mon premier signal, que vos voix résonnent ensemble. »
L'àne, se dressant sur ses pattes de derrière. posa ses deux pattes de devant sur le bord de la
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functre, le chien se posa sur sa tète, le chat sur la tète du chien, le coq sur la tête du chat. Jacques fit un signe, et alors retentit à la fois le braiement de l'âne, laboiement du chien, le miaulement du chat, le cri strident du coq.
« A présent, dit Jacques d'une voix vibrante, armez vos soldats ! Tuez les brigands ; feu ! »
Au même instant, les pieds de l'âne firent voler • la fenêtre en éclats ; les aboiements et les hurlements recommencèrent; les voleurs, épouvantés, se précipitèrent vers une porte dérobée et s'enfuirent dans la forêt.
Jac(iues et ses compagnons entrèrent dans la chambre abandonnée, firent un bon repas, puis se couchèrent, Jacques dans un lit, l'âne dans l'étable, le chien sur une natte, près de la porte, le chat près du foyer et le coq sur un perchoir.
D'abord, les voleurs se sentirent réjouis quand ils furent en sûreté dans la forêt. Mais bientôt ils se mirent à faire de tristes réflexions.
« Au lieu d'herbe humide, dit l'un, j'aimerais bien mieux retrouver mon lit.
— Moi, dit un autre, je regrette le rôti que je commençais à peine à savourer.
— Moi, ajouta un troisième, les bonnes bouteilles de vin encore pleines.
— Ce qui est bien plus regrettable, s'écria un quatrième, c'est tout cet or, tout cet argent que nous avons pris à l'aide du concierge de lord Dunlavin, et que nous avons abandonné
— Je veux, ait le capitaine, essayer de rentrer dans notre maison. Je veux voir si tout est perdu.
— Bravo! » s'écrièrent ses camarades.
Et il se mit en marche.
Toutes les lumières étaient éteintes dans la maison, où il pénétrait à tâtons. Il s'avança vers le foyer; le chat lui saute à la figure etle déchire avec ses griffes. Il pousse un cri de douleur, cherche la porte, et, par malheur, marche sur la queue du chien, qui lui enfonce ses dents aiguës dans les jambes. De nouveau il rugit, et enfin parvient à franchir le seuil de la porte. Mais alors le coq se jette sur lui et le lacère avec son bec et ses ongles.
« Oh ! s'écrie-t-il, c'est une race de démons qui a pris possession de cette maison. Comment pourraije en sortir? »
Il espère trouver un refuge dans l'étable; mais l'âne lui lance une ruade qui le jette par terre à demi mort.
Quelques instants après, cependant, il reprenait sa connaissance; il se tàtaitlesmembres, et, voyant que ni ses bras, ni ses jambes n'étaient brisés, il se leva et retourna dans la forêt.
« Eh bien! eh bien! s'écrièrent ses camarades dès qu'ils l'aperçurent, pourrons-nous recouvrer nos richesses"?
— Non, s'écria-t-il ; c'en est fait. Mais, d'abord, préparez-moi une couche pour me reposer, et des infusions et des cataplasmes pour mes blessures. Vous ne pouvez vous imaginer ce que j'ai soullerl
pour vous. Dans la cuisine, j'ai été assailli par une vieille sorcière qui cardait de la laine, et vous pouvez voir les décliirures qu'elle m'a faites au visage avec ses cardes. Près de la porte, un satanique savetier m'a percé les jambes avec ses alênes et ses poinçons; de l'autre côté de la porte, le diable luimême s'est élancé sur moi avec ses griffes. Dans l'étable, j'ai reçu un coup de massue dont j'ai failli mourir. Si vous ne me croyez pas, allez là vousmêmes.
— Nous vous croyons, s'écrièrent ses compagnons en regardant son visage et son corps ensanglantés, et nous n'essayerons pas de rentrer dans cette maudite maison. Tâchons d'en trouver une autre. »
Le matin, Jacques et ses compagnons firent encore, avec les provisions des voleurs, un bon déjeuner, puis partirent pour restituer à lord Dunlavin l'or et l'argent qui lui avaient été dérobés. Le tout fut enfermé soigneusement par Jacques dans deux sacs, et placé sur le dos de l'âne. Ils s'en allèrent par les collines, par les prairies, par les rochers, et arrivèrent à la porte du château seigneurial. Devant cette porte était le scélérat de concierge, en grande livrée, les bas blancs, les culottes rouges, les cheveux poudrés.
Il regarda d'un air de mépris la petite caravane. et dit à Jacques :
« Que venez-vous chercher ici? Il n'y a point de place pour vous dans cette maison.
L ARBRE DE NOËT..
— Nous comptons pourtant, répondit Jacques, sur un bon accueil. iMais, certainement, ce n'estpas à vous que nous le demanderons.
— Loin dici, vagabonds, s'écria le concierge en co'ère ; hâtez-vous de déguerpir, sinon je lâche mes do2ues sur vous.
— Un instant, ré[)li(iua le coq, qui était perclic sur la tète de làne ; pourriez-vous nous dire (|ui a ouvert la porte du château la nuit dernière aux voleurs? »
Le concierge rougit. Lord Dunlavin, qui était à la fenêtre, s'écria:
« Eh I Barnabe, répondez un peu à la question que vient de vous adresser ce bel oiseau.
— Seigneur, répondit Barnabe, ce coq est un misérable. Certainement, ce n'est pas moi qui ai ouvert la porte aux six voleurs.
— Et comment, mon gaillard, reprit lord Dunlavin, savez-vous qu'ils étaient six?
— Quoi qu'il en soit, milord, dit Jacques, nous vous rapportons tout l'or et l'argent qui vous a été enlevé, et je voudrais seulement vous prier de nous donner à souper et un gîte pour cette nuit, car nous avons fait une longue marche.
— Soyez tranquilles, vous serez bien traités. » L'âne, le chien et le coq furent en effet très-agréablement installés dans la ferme, le chat dans la cuisine. Quant à Jacques, le châtelain reconnaissant le fit revêtir des pieds àla tête de beaux habits, lui , mit une montre en or dans le gousset, et lui dit:
« Veux-tu rester avec moi? Tu es honnête, et je vois que tu es intelligent. Tu seras mon intendant. »
Jacques accepta avec reconnaissance cette proposition, et fit venir près de lui sa vieille mère. Puis il épousa une belle et brave jeune fille, et vécut trèsheureux.