‹ L'Arc d'UlysseChapitre 21 sur 34 · LA GARDE AU T{HW · texte numérisé non relu

LA GARDE AU T{HW

(Ecrit aux jours d'espoir).

A M""> lœngfier-Charher.

Tu le repasseras, ô peuple de larrons,

Ce Rhin qui se souvient de Hoche.

Tu le repasseras sous le glas de tes cloches,

Et l'insulte de nos clairons.

Dans le large manteau que notre imperator

Traînait au pré carré des Gaules, Regarde un peuple libre entrer sa forte épaule

Comme au temps des abeilles d'or.

La Mort fauche, et tes fils demain seront-ils là

Pour garder la rive allemande ?

Invoque rauquement tes dieux, et leur demande

De ressusciter Attila.

Odin avait promis la Gaule aux reîtres blonds :

11 n'a point trompé leur superbe :

Us tiennent nos guérets, leur gloire gît sous l'herbe,

Deux pieds de large, six en long.

Leur sang n'a point lavé tes crimes lâches. Crains

L'éternel soufflet sur ta face, Et la haine qui coule ardente entre nos races,

Torrent plus profond que le Rhin.

Sur ces bords reconquis, défense au galion

De porter tes louches négoces., A tes lieds d'aborder sur la barque des noces,

Attestant que nous oublions.

Défense à tes clochers de peser sur ces eaux

Aux ailes battantes de l'ombre.

Car leur orgueil debout insulte à nos décombres,

Reims qui brûle, Arras en lambeaux.

Du burg qui tint le fleuve esclave, et la cité, Que s'envojent les Aigles noires ;

Car le Rhin féodal reflète dans ses moires L'alouette et la liberté.

)5 mai iyj5.

MARCHE A T1{AVÊT{S LES VET{GEJ{S

A Gaston Le 1{évérend.

La guerre déchire l'automne.

L'arbre en or Disperse de claires couronnes

Sur nos morts.

Pour un qui tombe il en vient quatre

Au canon.

Nos cœurs se laissent-Ms abattre ?

— Non, non, non.

Le vent sur les feuilles du tremble

Ce matin A pile ou face joue, il semble,

Nos destins.

Mais l'arbre tient bon, qu'en sa rage

Tord le vent ; Du rude assaut c'est le présage

Emouvant.

Sur la tranchée et sur l'embûche

Frémissant, Octobre, qui teins la lambruche

De ton sang,

Quand tu changes en torches claires

Les rameaux, Nous pensons à ceux qui brûlèrent

Nos hameaux.

Que soient rouges comme nos bouches

Tes vergers, A l'heure où nous mordons, farouches,

L'étranger I

Le bourreau des arbres, la lame

D'assassin, Qui cherche sous l'écorce une âme

Et un sein.

14 novembre 1914.

JIPPEL Jl L7i VJCT0ÏJ{E

Ecrit après la première bataille de la Marne

Pour J offre.

Envole-toi du rostre, envole-toi du môle ; Blanche Déesse, essore-toi des Parthénons ; Moule à tes seins ardents la pourpre des pennons, Quand pour le bon combat la Liberté s'enrôle.

Si le Droit violé te maudit, dans les geôles, Si Vercingétorix accuse encor ton nom, Tu t'es reprise ; au lâche Attila tu dis « Non » ! Et tu marques le chef Libérateur des Gaules.

Aime ce Taciturne au tenace menton,

Qui déjà fait ton lit de six drapeaux teutons.

Aime l'éclat voilé d'un patient génie.

Que sous l'Arc, où tes mains noueront les ganses d'or, Voient les peuples vengés, voient les hordes punies Frémir ton baiser rouge au front du Cunctator.

JUN6LETE1iJ{E, JWGJLETETîJiE !

A Jean d' Armer.

Aux bords, d'où contre toi et ton sonore fief, Sœur de Gaule, jamais ne cingleront nos nefs, Ecoute-moi t'aimer ! Regarde sur la Manche Mes vers souples au vent vers tes falaises blanches,

Angleterre, Angleterre!

— Sœur de Gaule à jamais, — cingler comme des nefs.

Ma détresse à vingt ans regardant le lointain, Je rêvai d'embarquer à ton bord mon destin, Quand mon pays m'eut fait largesse de sa terre Juste pour mes genoux sur le corps de ma mère.

Angleterre, Angleterre !

Je rêvais d'embarquer à ton bord mon destin.

J'étais Normand ; le sang des Danois et des Saines, Ton sang inapaisé s'irritait dans mes veines. Mes narines humaient l'aventure et le loin Dans ton tabac qui sent la marée et le foin.

Angleterre, Angleterre !

Ton sang inapaisé s'irritait dans mes veines.

Blocs de quartz, billes d'or, tintements de cristal,. J'aimais ton carier souple, énergique et dental, Que Kate le gazouille et l'insinue aux moelles, Ou qu'un rauque gabier le chante dans les voiles,

Angleterre, Angleterre !

J'aimais ton parler souple, énergique et dental.

Je partis ; j'entrai dans tes fleuves ; du beaupré, Je reconnaissais l'herbe, et le ciel et le pré ; Car ta campagne moite et d'ondée attiédie Prolonge en vert la Manche et notre Normandie.

Angleterre, Angleterre !

Je reconnaissais l'herbe, et le ciel, et le pré.

Manoirs de brique rose, aux portiques de marbre, J'ai vu l'Essex, le Kent, la terre des beaux arbres, Où sur le parc illustre et le blason de pierre Jamais ne s'allongea l'ombre d'un Robespierre.

Angleterre, Angleterre 1 J'ai vu l'Essex, le Kent, la terre des beaux arbres.

J'ai chanté dans tes bois les airs de ma jeunesse ; Sous la feuille un rayon trahissait la faunesse, Qui du hêtre, à demi, dégageant son épaule, Effarée, écoutait cette chanson de Gaule.

Angleterre, Angleterre !

Sous la feuille un rayon trahissait la faunesse.

Et la nymphe disait à la fontaine : a Vère !

« Wace est-il de retour ? Et quel est ce trouvère

« Qui ramène 1 * oïl au fief du Conquéror ?

« Pleureuse sœur, tais-toi, que je l'écoute encor !

« Angleterre, Angleterre !

« Wace est-il de retour ? Et quel est ce trouvère ? »

Puis du Sylvain captif, de la source, et de l'arbre, J'allais à Westminster vers tes hommes de marbre, Dont le rêve, le bras, le conseil ou l'oracle, A des siècles sans foi rendirent le miracle.

Angleterre, Angleterre î J'allais à Westminster vers tes hommes de marbre.

Mais mieux qu'au temple froid de ces grandeurs qui furent, Et mieux qu'un nom sonore au vide d'une armure, Mieux que Fox expirant, mieux qu'un guerrier d'airain Sous la chlamyde grecque ou le manteau romain,

Angleterre, Angleterre !

Mieux qu'un grand nom sonore au vide d'une armure,

J'aimai ta vie et ton visage dans la joie Des jouvencelles d'or et de flottante soie, Transparence de lys qu'un sang de lune inonde, Svelte calice où prie une veilleuse blonde,

Angleterre, Angleterre Des jouvencelles d'or et de flottante soie !

Sang loyaJ, sang royal de l'Anglaise fidèle, Active et saine, souple et forte, sûre d'elle, Digne que dorme un jour sur son tombeau sculpté L'élégant lévrier de la fidélité.

Angleterre, Angleterre !

Active et saine, souple et forte, sûre d'elles,

Pour leur lit pur sont faits zs tenaces héros, Tes grands garçons rasés, dentés et gutturaux, Pieds nomades, et cœurs casaniers, dont le home Concentre la tendresse et répand le royaume ;

Angleterre, Angleterre Des grands garçons rasés, dentés et gutturaux.

O trident de la mer, coule l'orgueil teuton, Pêche les îles d'or comme de beaux poissons, Car partout ta justice à la liberté jointe Régit les continents dont tu gardes les pointes.

Angleterre, Angleterre 1 Pêche les îles d'or comme de beaux poissons.

Et sur toutes, Jersey sera la plus fidèle ;

A ton collier marin sa perle est la plus belle.

Là, relique normande à ta gorge saxonne,

Le droit des conquérants dans leur langue encor sonne.

Angleterre, Angleterre !

A ton collier marin sa perle est la plus belle.

Oh 1 qu'à Sainte-Brelade, au bord du flot vermeil, La terre eût été douce à mon dernier sommeil ! Mais ma tombe y perdrait la fréquente douceur Des genoux de ma fille appuyés sur mon cœur.

Angleterre, Angleterre !

Ta terre eût été douce à mon dernier sommeil !

Mais, je suis prisonnier de mon futur tombeau, Ma piété nourrit de funèbres flambeaux.

Car le mort tient le vif, en la foi survivante ; La cendre des aïeux fait la terre parente.

Angleterre, Angleterre !

Ma piété nourrit de funèbres flambeaux.

Et c'est le seul reflet, qui sur ma tempe ait lui I J'ai chanté sans échos, et j'ai planté sans fruit. Déjà, je vois, du môle où s'accoude mon rêve, Le noir flot stygien déferler sur la grève,

Angleterre, Angleterre !

J'ai chanté sans échos, et j'ai planté sans fruit

A mon dernier matin que la brise saline, Musicale d'avoir chanté sur tes collines, Apporte son butin de miel, et sur mes dents De mon âme en exil cueille le souffle ardent,

Angleterre, Angleterre î Musicale d'avoir chanté sur tes collines.

Mais qu'aux sous-bois d'Epping, dernier pèlerinage,

Je te dédie encore une rose sauvage,

Une pâle corolle où je te donnerais

Un suprême baiser d'amour et de regret ;

Angleterre, Angleterre !

Je te dédie encore une rose sauvage.

74 janvier 191 S.

wm

JlUX MENS

Page 1