‹ L'Arc d'UlysseChapitre 22 sur 34 · RESSEMBLANCE · texte numérisé non relu

RESSEMBLANCE

Le Destin me redoit du bonheur, des baisers, Et ces tendres regards qui couvent.

Car je n'ai bu qu'un lait mercenaire et rusé ; Car je n'ai tété qu'une louve.

Ma nourrice dans l'herbe et les joncs du marais

Imprimait ma couche rugueuse ; Et dans mes songes orphelins elle apparaît

Avec sa chair de belle gueuse.

Mais de ma mère, morte au loin, il n'est resté

Qu'une pâle photographie.

Je m'insurge. Je veux à la mort disputer

Son doux bruit, son odeur, sa vie ;

A son tombeau perdu reprendre ses cheveux Renflés en coques sur ses tempes,

Sa bouche au secret pale, et, myopes et bleus, Ses yeux voilés comme des lampes.

Fou, qui demande au sol où l'ombre fuit, l'oiseau

Que l'arbre décoche à la nue, Le naufrage automnal au vent et au roseau,

L'ancienne ivresse à l'outre bue.

Oui, car la race est l'outre inépuisable, où gît

L'orgueil de se croire éternel.

Une fille m'est née, et d'elle a ressurgi

Le clair visage maternel.

Et ces yeux d'autrefois que le ver a mangés, — Un peu de bave, un peu de boue, —

Ils redeviennent fleurs ; des longues nuits vengés, Ils éclairent de belles joues.

Mieux que sur son portrait ma mère, la voilà,

Je la respire, elle me frôle.

Et tout l'harmonieux Second Empire est là,

Dans cette chute des épaules.

Ah ! je baise en pleurant ce front, où tour à tour

Ma fille ou ma mère l'emporte.

La vivante paiera tout l'arriéré d'amour

Avec les lèvres de la morte.

9 février j^i5.

POUJ{ MA MÈJ{E JtDOPTirE

Viens me voir cette nuit, maman, que dans un songe

Tout Je bonheur brisé par ta mort se prolonge.

Viens, que je sois une heure encore ton peti*,

Le blondin sur ta gorge ou dans ton cou blotti, .

Ou bien, tel que le temps me ravine et me penche,

O mère aux cheveux noirs, ton fils à tête blanche.

Que j'entende ta voix qui m'aime et qui s'émeut

A ma voix. Mais je crains un fantôme brumeux

Et voilé, car le doute est cruel qui se lève,

Et fait même en dormant di.re : « Ce n'est qu'un rêve »

Pourquoi demeuras-tu si pâle l'autre fois,

Froide sous mes baisers et sous mes pleurs sans voix?

D'un sourire si tu savais quel poids tu m'êtes,

Peur de t'avoir fâchée avec d'anciennes fautes.

Mais souffrir purifie, et suis-je pas meilleur

Pour quarante ans d'humilité dans la douleur?

Dans la douleur aussi cruellement sentie

Ce jour qu'au premier jour, lorsque tu es partie,

Quand jeune et pauvre encore hélas ! je n'aurais su

A ma mère au grand coeur rendre le bien reçu,

Que d'un ciel étranger me troublaient les présages,

Et que sans mon baiser tu mourais au village...

Que d'ans à te pleurer encore avant qu'ait lieu

Cette réunion qui n'aura plus d'adieu,

Cette heure où à son tour nous attendrons ma fille ?. ..

Tandis que jejui lis ces vers, ses larmes brillent

Vers ta photographie au-dessus de mon lit.

Elle baise après moi sur le papier pâli

Ta mante surannée et ton chapeau à brides,

Tes yeux clairs que l'helminthe a rongés, et tes rides,

Ta bouche, et tout ce qui n'est plus au triste enclos

Sous des ais défoncés qu'un peu de cendre et d'os,

Mémoire en tous les cœurs, hors le mien, disparue,

Nom qu'on ne connaît plus dans ta petite rue...

Mais je sais que, légère et subtile, tu vis Dans l'éther, que ton corps fluidique, ravi Aux servitudes de la terre, à ses souillures, Contemple le divin dans la lumière pure, Qu'ayant souffert, les morts ont pitié des vivants, Que tu me guides vers le juste, et me défends.

Figure radieuse aux lignes éternelles, Afin que mon amour te reconnaisse en elles, Comme du noir charbon la flèche rose luit, Fais du sommeil jaillir les clartés de la nuit, Dans les abîmes bleus où, clairvoyante et libre, Hors de sa geôle opaque et lourde, l'âme vibre.

ij décembre iÇ'J-

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